UIR
comme si, d'un geste d'augure, d'un mot cabalistique, il allait délivrer Ja-Ja de ce poids fragile, tenace, implanté au profond d'elle, qu'elle s'imaginait sentir plus lourd déjà et vivre, contre sa volonté, d'une vie latente et bestiale.
Le Garrec reprit :
— C'est à examiner. 11 y a lieu de peser les risques. Le cliantage, la Cour d'assises, la prison....
— Parlez plus bas! supplia Martbe.
— Rien à craindre, avec les doubles portes et les portières.... L'avortement bien fait, fft! — un escamotage — n'est rien; et, mal fait, on meurt ou l'on reste estropiée.
Ja-Ja frissonna, car elle était lâche; cependant devenir laide ou infirme lui eût paru pire que la mort.
— Le second parti, dit Le (iarrec, c'est qif Arnaude l'épouse; il est le père, après tout. Qu'est-ce que vous préférez, Ja-Ja, un garçon ou une fille?
Elle lui jeta un regard noir, révoltée de ce ton fat et supérieur; puis elle eut un lamentable sourire.
— Comment pouvez-vous plaisanter, Patrice? protesta Marthe.
— Il vaut mieux sourire que pleurer. Mais Guy Arnaude voudra-t-il?
— Lui! dit Marthe indignée de ce doute. Parbleu, est-ce qu'il n'est pas capable de l'avoir fait exprès, cet enfant!
— Dans quel but? demanda froidement Le Garrec.
— Mais pour devenir, en nous forçant la main, le beau-frère de Serge Caribe et de Pierre Rastoil.
— Appréciable honneur, fit-il en saluant ironique, mais je crois plutôt à l'accident. Or, lui ferez-vous, j'entends : Serge et Pierre ou Claude lui feront-ils des rentes? Epouser Guy Arnaude, c'est la misère.
Ja-Ja, à cette idée, parut plongée dans une consternation morne; Marthe elle-même marqua de l'angoisse.
JOUIR. 9i
Cinq à six mille francs, huit mille même, en supposant son mari, son beau-frère très larges, — car Claude ne pourrait pas grand'chose... — c'était la misère en effet, pour une Ja-Ja.
Marthe hasarda :
— Elle pourrait divorcer ensuite? Cela laisserait le temps de chercher mieux.
Le Garrec ricana :
— ■ Si Arnaude la prend, il ne lâchera plus le morceau... un joli morceau!
Et il eut un regard en dessous qui détaillait la taille, les jambes, toute Ja-Ja :
■ — Mais, je le répète, épousera-t-il?
— Si on l'y forçait! dit Marthe avec la conviction d'une femme qui croit encore à la chevalerie des hommes.
— Un duel! Il n'y aurait que moi, dit Le Garrec fanfaron ; car Pierre et Serge n'ont aucun goût pour les histoires. Rappelez-vous pour Bradol. Et Arnaude ne craindra ni menaces, ni scandale. Il n'a rien à perdre... et tout à gagner!
— Quel cochon! grommela Marthe.
Ja-Ja murmura, car elle aimait Guy Arnaude malgré tout, dans la mesure où elle pouvait aimer :
— Non, non! ce n'est pas un cochon.
— Le troisième parti, interrompit Le Garrec impassible, serait de trouver un endosseur; le brave amoureux assez épris pour accepter Ja-Ja, sachant la vérité, ou pour lui pardonner, quand il l'apprendrait plus tard. Mais ça, c'est le merle blanc, le grand amour : l'avezvous inspiré, Ja-Ja?
— Ah! soupira Marthe, si Ségurance....
Ja-Ja se retourna, comme si une guêpe l'eût piquée :
— Ségurance! Mais c'est l'amant de Michelle! Devant la stupeur de sa sœur et l'attention soudaine
de Le Garrec, elle regretta sa délation.
— Tu es discrète, décidément! persifla Marthe. Jouir. — II. 5
Ja-Ja comprit qu'elle n'avait plus rien à cacher sur les autres, ni sur elle-même; elle raconta l'incident de la route, l'hôtel de Frejus.... Le visage de Marthe exprimait l'admiration et le blâme. Assujettie à Patrice, elle témoignait, vis-à-vis de ses sœurs, la morale d'une femme honnête, qui n'a qu'un amant. Cette Michelle avait le diable au corps! Quant à Le Garrec, il s'amusait énormément : Pierre trompé avec cette maestria, il fallait avouer que c'était « épatant » ! Et puis, il ne l'avait pas volé! N'avait-il pas pourri sa femme en la mêlant à cet entourage infect des Claudine, des Populet et d'une Margot! Encore fidèle à Marthe, bien que souvent tenté de la tromper, il condamnait ce monde-là avec une sévérité de juge irréprochable.
— Nous n'avions pas besoin de cette complication ! soupira Marthe. A qui pourrait-on penser?... J'ai aperçu Ephrem Schnoch ; il flirtait ferme avec elle l'hiver dernier encore....
— Schnoch flirte, couche et même casque, quand il ne peut faire autrement, décréta Patrice sans fleur de rhétorique. Mais pour le conjungo, ce gaillard-là a les pieds nickelés !
— Audral? suggéra Marthe. 11 t'a aimée. Il t'aime peut-être encore. Qui sait?...
— A quel titre? demanda Le Garrec. Comme médecin, pour tirer Ja-Ja d'affaire? Ou comme ami, pour lui donner son cœur et sa main, en échange du petit cadeau qu'elle tient en réserve?
Marthe se récria :
— Patrice ! vous êtes odieux ! Audral, ça serait pour. . . . Ja-Ja verrait bien, n'est-ce pas?...
Le Garrec fit entendre un sifflement doux et prolongé qui ne laissait pas le moindre doute sur son scepticisme. Il se leva.
— En tout cas, voilà la question posée sous tous ses aspects. Il reste à prendre un parti. Réfléchissez.
Pour moi, la sagesse, c'est le mariage avec Arnaude.
Une hésitation poignante défigura le visage pâli de Ja-.la. Arnaude son amant? Oui. Arnaude son mari? L'intérieur médiocre, l'appartement étroit.... A côté de ses grandes sœurs, quelle déchéance! Surtout si les petites, Madelinettte et Glotte, réalisaient chacune leur beau mariage. Elle revit son enfance, sa jeunesse, réentendit les jérémiades de sa mère, crut sentir l'odeur des pot-au-feu économiques, mêlée à celle des gants nettoyés à l'essence, séchant sur une ficelle dans la cuisine. Elle se rappela les nuits passées à bâtir, à coudre des robes copiées sur celles de Marthe et de Michelle. Non, elle n'aurait jamais le courage d'affronter une existence semblable!
Le Garrec devina sa répulsion :
— Alors, dit-il à voix basse, l'avortement?
Les deux femmes le regardèrent, sans répondre, écarquillant les yeux comme des somnambules. Il conclut :
— Je vous engage, Ja-Ja, à vous coucher et à dormir. La nuit porte conseil. Vous restez avec elle, Marthe? Moi, je descends retrouver les autres.
Malgré les regards dont Margot l'enveloppait, comme extasiée d'adoration, l'énervement de Soriaud croissait; il avait refusé son verre à Rastoil qui voulait le remplir; à peine avait-il touché aux plats. Maintenant, sous les regards des garçons, il avait honte d'être ici, dans ce cadre de luxe démesuré, au milieu des couples ou des bandes de soupeurs.
En face de lui, un gros homme aux bajoues de bouledogue galeux envoyait les bouffées de son Upmann au visage de sa compagne, une panuche violemment maquillée, qui toussait. Plus loin, minces et raides, monocle à l'œil, des officiers allemands en habit, sablaient le Champagne avec des rires secs, en promenant autour d'eux
>gards arrogants. Aux violons des tziganes, dans la salle à manger voisine, vibraient des mélodies aiguës comme des cris d'amour ou d'hystérie. Là aussi, d'autres convives mangeaient et buvaient. Au centre d'une table des jeunes gens, le iils de MmeFurschl. tète de collégien apache, longue mèche noire sur i'œil, s'amusait à tendre à une grosse femme, pre>que nue sous sa robe glissante, des pickles, un à un, au bout aune fourchette. Un pari eruel : vingt-cinq louis pour le pot entier : corniebons, oignons, choux-fleurs, piments rouges. Très digne, elle avalait lout, les pommettes violettes et les yeux rougis de larmes contenues, au milieu des lires de la bande....
Plus loin, le prince Askilnoff, seui dans un coin, le regard sombre et fixe, vidait son verre empli coup sur coup de vodka. Des tilles, aux tables voisines, jetaient vers lui un regard furtif et inquiet. Ses dernières fureurs sadiques décourageaient les plus avides; on chuchotait que, pour fouetter celles qui se livraient à sa lubricité, il employait des lanières armées de clous. ,
« Pourquoi un individu pareil eircule-t-il en liberté? se demandait Soriaud. Et comment ne le guiliotine-t-on pas? o
Un bruit de voix : important, un homme entrait, accompagné d'amis : c'était Roulieu, le chirurgien, sa forte encolure, son regard impérieux et sa mâchoire brutale; il s'avançait entre sa femme, haute brune aux veux de lesbienne, et sa maîtresse, la petite .Mme San toi, délicieuse figurine de Saxe. 11 réclama un menu corsé : des viandes froides, du foie gras, de la salade japonaise. FJt il se mit aussitôt, à dépecer un perdreau en gelée, avec une jovialité de bourreau affamé, qui se refait après avoir taillé dans la chair vive.
Soriaud détourna la tête; non, sa place n'était ici : tous ces gens, écume d'une société corrompue, le dégoûtaient. 11 ne pouvait surtout supporter la morgue de ces officiers allemands, qui semblaient se complaire
dans ces vices, non certes! pires que les leurs, mais où ils croyaient voir la preuve de notre dégénérescence. Que faisaient là ces ennemis? Partout des Allemands!... Ils multipliaient leur espionnage, se renseignaient aux sources en descendant, par toute la Riviera, dans des liôtels tenus par des Allemands : le Koîosséon à Nice, !e Hamburger à Menton, le Germania Palace à Monte-Carlo, le Walseroff à Cannes. Ici, au Fulgor, deux gérants étaient allemands, et le tiers du personnel. Soriaud pensa au virulent article qu'il allait écrire, sur celte vision, dans Le Flambeau, et, pour la seconde fois, voulut se lever. Mais on le remarquerait; il préféra ne pas Liaverser seul les deux salles à manger. D'ailleurs Pierre réglait l'addition, ;=e levait et, s'adressant à lui :
— Avez-vous vu les fresques de mon beau-frére Caribe, dans le salon bleu?
Soriaud, dont Margot avait pris le bras pour mieux le retenir, ne put refuser un coup d'œil à ces torchis, peintures à la lavette d'un art aguiebeur et pauvre : danseuses callypiges arrondissant des bras trop maigres, joueuses de flûtes coxalgiques, bacchantes tenant en laisse des tigres empaillés.... Comme tout, pensa-t-il, s'exhibait à l'unisson, dans ce Palace pour riches, intoxiqués et pervertis, filles et goujats : la peinture frauduleuse, les fards trompeurs, les cœurs de veau et de porc sous les plastrons immaculés! Il regarda Margot comme si elle demeurait, dans ce mensonge universel, la seule réalité vivante; et il s'étonna de la trouver si semblable à ces êtres, si appariée à ce milieu. Par quelle aberration avait-il cru qu'elle pourrait en sortir? Et cependant jamais peut-être elle ne lui avait été plus chère; jamais, sous cette désirable chair qu'elle avait profanée, il n'avait tant souhaité atteindre l'inaccessible, ce qu'elle recelait peut-èlre encore, au fond d'elle, dinctact.
11 prit congé.
— Je vous accompagne un peu, dit-elle.
Ils traversèrent la salle des concerts ; une piste ovale permettait d'y danser le tango; des couples enlacés esquissaient une avancée, un recul, un retrait, repartaient alanguis, collés ensemble, d'un rythme qui semblait un onanisme lent. Les yeux des danseuses se cernaient, ceux des hommes étaient ternes ou brillants, et les visages semblaient trahir une sorte d'hypnose.
Au sortir de la salle, devant l'ascenseur manœuvré par un groom à veste écarlate, Margot, pâle de désir et avec une expression presque tragique, poussa Soriaud à l'improviste, lui dit à l'oreille, d'une haleine chaude qui le grisa :
— Il faut que je vous parle!
Déjà d'une aspiration montante, la cage vitrée dépassait les paliers : un déclic, il fallut que Margot saisît la main de Soriaud, l'attirât, le guidât dans le couloir.... Ils pénétrèrent dans une chambre tendue de soie vert amande, avec des fauteuils et des bergères en velours du même ton. Le lit avait sa couverture relevée, les draps écartés, les oreillers blancs à découvert. Une impalpable chemise de linon chair semblait, en travers de l'édredon de soie piquée, une forme humaine étendue.
Soriaud, pris au piège, recula.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il d'une voix rauque. :
Elle était debout, contre lui ; ses yeux paraissaient immenses, et l'expression de volupté de sa bouche lui donnait une envie farouche de la mordre et de la déchirer.
Avec colère, il répéta :
— Pourquoi m'avez-vous attiré ici?
Elle ne répondit pas, appuya une main sur son épaule, de l'autre, relira prestement ses petits souliers roses et les jeta à l'autre bout de la chambre avec une gaminerie lascive; puis elle dégrafa sa robe :
— Aidez-moi, dit-elle.
Son sourire était caressant et son regard volontaire. îl l'aida, et quand le fourreau rose et la tunique bleuâtre s'affaissèrent à ses pieds, elle émergea, blanche, dans une combinaison de mousseline de soie si transparente que rien d'elle ne pouvait s'ignorer; elle lui mit ses bras nus autour du cou ; du noir de ses aisselles, jaillit une douce àcreté de fourrure. Ce fut, pour Soriaud le signe et l'odeur de la bête : il avait devant lui la tentatrice perverse, la fille de Sodome et Gomorrhe, l'éternelle courtisane créée pour la malédiction de l'homme.
— Viens, murmura-t-elle... viens! en s'efforçant de l'entraîner vers le lit.
Il la repoussa, dans un sursaut, comme un homme dégrisé devant l'abîme qui l'attire. Et soudain 'furieux, il s'efforçait de repousser ce visage qu'elle collait au sien, ces seins qu'elle écrasait contre sa poitrine, ces jambes dont l'étau étreignait une des siennes.
— Chienne!... cria-t-il! Chienne!
Et la dénouant de lui par un effort désespéré, il abattit son poing, révulsé d'horreur contre sa sauvagerie et y trouvant le délire de la frapper encore. Chancelante, elle tomba sur les genoux et se cramponna plus éperdument à lui :
— Oui, oui, injurie-moi, frappe-moi! mais reste! Tout ce que tu me diras, je le sais, qu'est-ce que ça fait!... Appelle-moi catin, traîne-moi par les cheveux, j'accepte tout de toi parce que je te veux et que je t'aurai !...
— Vous me faites horreur, murmura-l-il, lâchezmoi ! . . .
— Tu ne sais pas l'ivresse que je puis te donner
Des hommes ont défailli dans mes bras.... Tu m'aimeras tant ensuite que c'est toi qui ne voudras plus partir.
— Lâchez-moi, ou je vous étrangle!
Elle vit se crisper ses mains en tenailles, alors seulement elle comprit qu'il ne lui appartiendrait pas; sous
ide elle s'affaissa, comme une loque, el se
mit à sangloter :
— 01»! mon Dieu! mon Bieu ! qu'est-ce que je vous ai fait?... Pourquoi êtes-vous si méchant? Pourquoi ne voulez-vous pas de moi?
11 pressentit qu'à sa sincérité pouvaii se mêler quelque ivresse; elle avail vidé, tout à l'heure, plusieurs coupes d'Anjou mousseux. Il lui jeta un regard où irradiaient son mépris, sa pitié, sa rancune du péché auquel elle l'avait induit. Avant que, bondissant vers lui,' elle n'eût pu le ressaisir, fuyant la tentation affreuse eontre laquelle il se débattait, — la tuer, ou la posséder? — i'i ouvrait la porte, donnait un tour de clef et s'éloignait sans vouloir l'entendre qui l'implorait
Il erra, ne retrouvant plus son chemin. Des couloirs feutrés de laine bleu paon, où s'amortissaient les pas. se croisaient à des carrefours, dans la torpeur chaude des calorifères et la lumière Toilée des appliques électrique : il régnait i'i une sorte de mystère.... Au long de doublas portes closes, i! croyait entendre — imagination peutêtre? — des soupirs, des râles tendres ou des ronflements. Puis un couloir, plus large que tes autres, s'anima : au seuil de chambres à demi ouvertes, d'étranges créatures se tenaient, en peignoirs citron, cerise mauve; d'autres circulaient en kimonos japonais, eu jupes et écharpes de tons vifs, à l'espagnole. C'étaient des lilles réservées à la luxure des étrangers. Elles avaient des ligures de poupées de cire, très peintes, et leurs cheveux la perfection artificielle qui sort des mains du coiffeur. Klles le regardaienl avec un sourire familier et distant, et l'une ou l'autre au passage lui disait doucement, comme le mol de passe d'un Voshivara de silence, d'une oasis chaud i où, dociles., ces esclaves de riches attendaient son choix :
— Est-ce moi que vous cherchez?
11 passait sans avoir entendu d'autres paroles, dans