JOUI F
une impression d'irréel et de songe. Il lui semblât! à présent qu'il resterait prisonnier, toujours, de ces Couloirs extraordinaires. Il arriva enfin à une antichambre; une vieille «femme de garde dormait dans un fauteuil. i! ne voulut pas la réveiller, et peut-être eut-il peur de la réveiller. Mai-; pourquoi? Une angoisse bizarre lui donnait La char de poule. 11 se heurta à une porte, s'engagea dans \v\ escalier de service; là, plus de tapis, le bois sur lequel ses talons choquaient. Il descendit ainsi trois étages et vit qt?e la spirale s'arrêtait; li fallait encore errer dans un pays vide, sur les tapis mous, dans la clarté voilée....
Un nouvel escalier de service, après une autre antichambre, dévida sot. orbe en colimaçon. 11 descendit iongtemps, et tant qu» sa tête tourna, comme au fond des entrailles du Pahce, et déboucha dans une salle basse où quelques gens ch service, en goguette, festoyaient autour d'une table chargte de victuailles et de bouteilles à demi pleines : des garçons à face patibulaire, un cuisinier ventripotent, majestueux, ivre-mort sous sa casique salie, et qui éructait magistralement, cependant que de» chauffeurs en livrée troussaient les jupes de femmes de chambre au minois vicieux.... Un plongeur en bras de chemise, sa serviette autour di. cou nu, riait d'un air insane en répandant sur son venhe le vin rouge de son verre incliné. Au bout de la table, une fille en peignoir orange, une des poupées de cire vivante de là-haut, enfourchant l.-s genoux du groom nèg.. Salem, se pâmait, sous le visage de prune violette et la bxUche lippue qu'il enfonçait au creux de la gorge poudreri.ee.
A la vue de Soriaud, des rires étonnée gloussèrent :
— Mouci .'Mouci ! chouïa bono zébi ! cria '.alem. Le cuisinier explosa d'un air suprême; une femuiede chambre ivre chantonna :
— Viens, poupoule! viens!
Devant lui s'ouvrât un couloir à demi sonbre; il
longea des offices où des armées de verres vides, sous des robinets, s'étalaient sur des éviers perforés; ce furent ensuite, dans des corbeilles, des amoncellements de couteaux, de cuillers et de fourchettes luisant comme des poissons de métal; puis une pièce immense, tapissée de boites de conserves, avec des comptoirs bas comme ceux ' où, dans les gares, on décharge les malles; et des murs de pierre gris et des dallages en carreaux rouges; puis encore des marches, des recoins qui sentaient le froid, l'aigre, la cave et les latrines.
Il eut conscience qu'il voyait là l'envers du Palace flamboyant, les dégagements sales des coulisses, quand, sortant de la salle de lumière et des banquettes de velours, après le public élégant et choisi, on tombe dans les châssis, l'odeur de colle et de poussière.... Une bouffée nauséabonde lui arriva, il trébucha sur une peau d'orange et se trouva toutâ coup dehors, dans une vaste cour où s'alignaient, sovs un seul projecteur de lumière, en des poubelles de fer-blanc nombreuses, les détritus de la mangeaille e* de la boisson : tessons de verre cassé ou de pots à moutarde, carapaces de homards, pattes de crsbes, croûtons de pain, os de gigots et de poulets, viandes pourries, poissons gâtés, légumes fermentes; tout ce que le ventre trop plein du Palace rejetait, toutes les dictions de la desserte.
Il s'orienta entre >es boîtes, se cognant parfois, rencontra une grille qji était fermée, longea un mur, atteignit un portail qui sous l'ébranlement du loquet, céda. Il entrait dans urjardin baigné de nuit, sous les étoiles; après quoi, il fu dans une rue morte, où l'on n'entendait que le tourd nurmure du flot battant les galets de la
plage. /
11 se diri/«a vers 'a nier> el> s'éloignant de la ville,
suivit le pomenoir d'asphalte à main de fer courante;
l'air etaiu'oux, et la brise fraîche. Comme un immense
tapis dece,u,re» la mer calme ondulait d'une puissante
respiration, étalant l'ourlet blanchâtre de ses vagues. C'était le seul bruit qu'on entendit. Toutes les villas, maisons étaient closes, sans un rai de lumière. Soriaud pressait le pas. aspirant la nuit et l'odeur amère des flots. Un petit escalier descendait à la grève; il le prit, les galets crissèrent sous ses souliers.
Longtemps, à la lisière des vagues, il contempla la mer et le ciel avec lequel elle ne tardait pas à se confondre dans la même obscurité. Une honte indicible l'étouifait, un incroyable sentiment de déchéance. Dans quel bourbier infâme avait-il failli sombrer, lui honnête homme, lui chrétien? Soriaud le moraliste, Soriaud le flagellant des vices, Soriaud le vitupérateur des plaies sociales! Voilà donc à quoi devaient aboutir ces malsaines ardeur*; qui le poursuivaient depuis des mois, comme une crise, dans l'atmosphère troublante de Nice, son grouillement de vie maléfique?
II se rappela ce premier déjeuner, chez Audral, à la rentrée de vacances, et comment lui, Soriaud, anatbématisait en termes grandiloquents la ville aux instincts impurs, la ville que chaque hiver submergent l'invasion des appétits et des vices lâchés, la ruée aux jeux et à la débauche! Son dégoût de lui-même se doubla de celui que lui inspirait cette Nice de joie, endormie à cette heure, comme une courtisane ivre, au bord des flots. Il revit le Fulgor, ces viveurs éhontés, ces riches crapuleux, et l'envers des salons de fête, des salles à manger étineelantes, ce dédale de couloirs malpropres, ce fétide exutoire d'ergastule. Ainsi luiétait apparue cette Margot, parée et embellie, pour mieux cacher le cloaque de son corps....
Il songea aux collines de Vence, là-haut, à la Brocarde, aux siens qui reposaient, confiants en lui. Il se sentit indigne d'eux; et toute sa tendresse humiliée reflua, repentante, vers Émilienne, sa noble femme, vers ses enfants, nés de leur grand et pur amour. Mon Dieu ! quelles fanges contenait donc l'homme pour qu'il céda t
ainsi aux bas appels du stupre ! Du moins s'était-il dégagé avant la faute irrémédiable; mais en restait-il moins souillé?...
Il contemplait, au loin, la ville que ne désignaient plus, dans le noir profond, que ses lisérés de réverbères, jamais il n'aurait le courage d'y rentrer; quelle beure était-il? Trop tard pour réveiller le veilleur assoupi de la pension de famille. Et qui sait si, dans cette répulsion, ne persistait pas une crainte envers lui-même, et les embûches auxquelles il venait d'échapper! Il eut un frisson et se remit à marcher. Sa dépression était telle qu'il se demanda s'il ne devrait pas entrer dans l'eau, jusqu'à perdre pied et disparaître. Mais alors, c'était la damnation éternelle, le péché irrémissible ajouté au péché mortel. Il marchait.... Des coques noires, pareilles à des bêtes échouées, se détachaient sur la plage caillouteuse : des barques de pêche tirées au sec. Il se coula entre les deux premières, abrité de l'air soudain plus froid, attendit, dans une insomnie coupée de somnolences, l'aurore.
Il la vit poindre enfin, blême, au-dessus du Château, vers Villefranche et la côte d'Italie. Grelottant, il se remit alors en roule pour se réchauffer et gagna l'église Sainte- Hélène; là, il entendit la première messe, agenouillé sur les dalles, avec une contrition de tout son être. Ensuite, sur son instante prière, le prêtre, vieillard aux cheveux blancs, aux bons gros yeux indulgents de pasteur des pauvres, entendit sa confession.
Jules de Soriaud se releva, humble, repentant, bouleversé par l'espoir du pardon. En hâte, il courut prendre le tramway et, de tout son être régénéré, vit, avec délices, se lever la suavité d'un beau jour sur les collines, tandis qu'il montait, dans l'air délicieux, vers Vence et sa maison rustique, vers sa femme et ses enfants qui l'attendaient, ignorants de sa morne équipée, comme s'il était l'enfant prodigue.
Claude Sangré avait eu la surprise de voir, cet aprèsmidi, Katri transformée par l'essayage d'une robe d'arlequine à grands carreaux jaune et noir. Cet achat, — quelques retouches à peine, — chez Thurner sœurs, lui avait été imposé par Madelinette. Il fallait qu'elle fût à l'unisson 1 Un extravagant tricorne à palettes de rubans accentuait son aspect, déjà singulier.
— Eh bien, quoi ! Tu me regardes comme si j'étais le Veau-Gras !
— J'admire.
Elle prit feu :
— Je ne puis pourtant pas, au milieu des miens, faire tache, comme Cendiillon!
— Mais je ne dis rien.
Mme Grèbe, en robe lâche de maison, apparut :
— Oh! beaucoup d'allure! Un peu plus sur le côté, ton chapeau, ma chérie!... As-tu pensé au déjeuner de demain?
— Penses-tu, fit Katri impatiente, que je n'aie que cela à faire? Katri! des épingles neige! Katri, une serviette-éponge! Katri, du papier aux cabinets! Suis-je une bête de somme!
Mme Grèbe jeta à Claude un regard plein de mansuétude. A bonne intention, il répondit :
— Mais oui, vos amis seront reçus convenablement! Des pêcheurs, amis des Paga, nous ont déjà apporté un poisson magnifique.
Ce repas serait donné pour le comte de Karfock et Paul de Bouthéors accompagné de sa femme. On les attendait tout à l'heure. Ils devaient, dans une grande auto, promener ces dames jusqu'à l'arrivée nociurne de Carnaval. Claude ayant décliné la place eu trop qu'on lui offrait, on avait bien voulu en faire profiter Clairette;
on la déposerait, au coin de l'avenue Mac-Mahon. Kilo verrait le défilé du balcon d'Àudral, en compagnie de Mme et de Mlle Hearst, de .Mme Boêrit et de Jeanne avec les autres enfants des deux familles. Il la ramènerait ensuite. Il devait d'ailleurs porter, à la lin de la journée, du travail à Henriette Lefayr; et les dames Grèbe pesaient trop sur lui pour qu'il ne s'empressât pas d'échapper à leur frivole papotage, comme à l'obsession de leurs projets utilitaires.
H en venait presque à trouver Katri supérieure ; au moins, malgré sou odieux caractère, et bien qu'influencée par sa mère et ses sœurs, elle conservait son honnêteté, se rebellant contre les projets de mariage de Clotte, et le bas calcul de Madelinette s'efforçant d'enlever à Simone de Bouthéors son mari, afin de l'épouser. Claude en éprouvait un frémissement de révolte. Clotte s'offrant, en robe blanche et fleur d'oranger, à la lubricité d'un vieux, était-elle moins blâmable que Madelinette. volant le bonheur d'une autre femme ? Les deux, ma foi! se valaient! La tenue de Ja-Ja, des Rastoil et de leur entourage contribuait à l'écarter de cette famille, à laquelle if s'étonnait d'appartenir.
Était-ce qu'à la lumière plus vive de Nice, dans cette atmosphère de réjouissance et ce laisser-aller des appétits, chacun se montrait tout à fait lui-même? Il n'avait jamais eu, à Paris, une impression aussi nette, aussi crue, de l'ignominie des Grèbe et consorts. II avait risqué des observations, fort mal prises d'ailleurs, par Clotte et par Madelinette. Mme Grèbe levait au ciel des yeux hypocrites : qu'y pouvait-elle'?... « Aujourd'hui ce sont les enfants qui commandent, et non les parents. Certes, elle n'approuvait pas tout: d'autre part, ce Karfeck aimait tant Clotte! Et pour Paul de Bouthéors, c'était la trrande passion!... » Claude faisait appel à l'équité de Marthe Caribe. KUe l'avait écouté avec calme, puis :
— Que voulez-vous, Claude? L'avenir des jeunes filles devient de plus en plus chanceux. Ce sont des occasions uniques peut-être. La fortune, laissée par Karfeck à Clotte, lui permettra d'épouser qui elle voudra ; et Bouthéors consent à faire une large pension à sa femme. Si elle a quelque dignité, elle ne se cramponnera pas à lui. Elle ne peut prétendre, pourtant, à être aimée de force ?
— Mais ils ont un enfant —
— Cm ! à cinq ans, c'est si petit! Bouthéors ne va pas en encombrer Ja-Ja; il le laissera à la mère. Et il fera prononcer le divorce contre lui. On ne peut être plus conciliant!
Evidemment, ces êtres et lui ne parlaient pas la même langue. En appeler à Bastoil? Pierre l'inviterait à ne pas se faire de bile pour si peu. Caribe répondrait :
« — Oui, heu, évidemment. Patrice pense que nous n'avons aucun titre à intervenir. Ni vous, ni moi, ne pouvons offrir un demi-million de dot à chacune de ces petites, hein? Il faut bien qu'elles s'arrangent! »
Et si Claude ne pouvait s'empêcher de s'écrier :
« — Mais c'est dégoûtant!...
Le Garrec, déterministe convaincu, lui répondrait:
« — Où avez-vous vu la justice diriger les actions humaines? L'intérêt mène Clotte et Madelinette, comme il mène tout le monde. Le succès les justifiera. On ne respecte que l'argent! »
Triste vérité. Claude se l'avouait, et que pouvait-il faire? On ne rompt pas les liens de famille comme ceux de l'amour ou de l'amitié.
Cependant que Mme Grèbe et ses deux cadettes, fiévreusement, en attendant l'auto, se faisaient belles, Claude, réfugié dans son studio, vit Clairette sortir de la seconde pièce. Il mit un doigt sur sa bouche, et tous deux rirent silencieusement, affectueux complices. Un roulement de tonnerre, les barrissements d'une trompe
formidable; les personnages attendus s'arrêtaient à la grille.
Déception pour Ciotte : Karfeck manquait! Paul de Bouthéors, joli garçon à tête de levrelie, l'air fat et d'une distinction all'ectée, rassura ces dames; on prendrait le comte à l'Antarctic : un léger retard. Au vrai, — il en lit la confidence à Sangré, — le râtelier de ce cher bon s'était décroché; Karfeck, dans sa précipitation, ayant manqué deux marches et chu à plat dans Le vestiliu'e du Palace. Il avait dû en hâte regagner sa chambre, réparer le dégât.
Claude épia Madelinette et la traîtrise avec laquelle elle invitait Ciotte. d'un clin d'œil, à s'occuper de Mine de Bouthéors, longue femme à l'air dolent, d'une grâce créole et aux yeux doux. Ciotte l'emmena immédiatement dans sa chambre, sous prétexte de bijoux à lui montrer; et Madelinette put, seule à seul dans le boudoir, entretenir avec vivacité le mari. Mme Grèbe cependant, comme aveugle et sourde, enfilait des gants trop étroits, avec la sérénité d'une pure conscience. Katri toisait avec pitié le tailleur bleu marine de Clairette, son canotier simple: petite ne saurait jamais s'habiller... aucun chic! En voilà une qu'on aurait du mal à m oier!
Claude pensait qu'au contraire elle était sûre de p!;1 ire à qui n'était pas gâté par l'amour du faux chic eî de l'excentricité. La meilleure preuve était que Maurice it, le jeune ingénieur, revenu de Châteaudun pour huit jours, lui marquait des attentions particulières. Elle l'avait vu ce matin encore, au tennis; elle allait le retrouver avec les Hearsl. Claude le trouvait de p] plus sympathique : et Clairette, si jeune encore, mais déjà femme, se plaisait à l'hommage discret du jeune homme : ils sympathisaient par bien des ressemblances; le même caractère, uns franchise spontanée, de la bonté et beaucoup de nature!. Il serait plaisant que Clairelte se mariât avant Ciotte ou Madelinette! Ali! il n'était pas
inquiet du bonheur qu'elle saurait se faire, si prou se dêbrouilSer, à se conquérir les s- mpathies!
Le visage inquiet. Mme de Boutbéors, suivie de Ciotle. vit son mari et Madelinette sortir du boudoir; elle leur jeia un regard de crainte et de jalousie contenue. Eux. L'air innocent, souriaient; par malheur les lèvres de Madelinette avaient marqué de leur rouge au coin de la bouche de Bouthéors. Tirant un petit miroir de son réticule, sa femme le lui tendit. Confus, très ennuyé surtout, il se détourna pour effacer de son mouchoir la trace.
Avec le silence général, un froid était tombé.
— Si nous partions? proposa Mme Grèbe, ineffable. N'oublions pas que M. de Karfeck nous attend....
On feignit un grand empressement. Claude regardait la longue silhouette gracieuse de Mme de Boutbéors; elle marchait à la suite des autres, sans hâte, une lassitude aux épaules, comme quelqu'un qui arrivera toujours à temps; sur son visage contracté, il put lire une amertume. Ce fut assez pour le rendre triste. Elle n'avait fait aucun mal, celte femme ; on ia tenait pour une épouse honnête, une bonne mère. Pourquoi serait-elle sacrifiée? Claude eût voulu pouvoir lui dire doucement :
« ,!e vous plains!... et si cela dépendait de nnoil... »
Vais loin qu'il [tût lui manilester sa pitié, l'ironie du sort voulait qu'il parût complice de cette mauvaise action. Il espéra /du moins qu'en ne cédant pas, elle les fatiguerail. Irréprochable, on ne pouvait la chasser du toit conjugal; et peut-être qu'en opposant une tenace force d'inertie....
Ce que Claude ignorait, car la vilenie des êtres ose rarement se révéler toute au grand joua, c'est combien Madelinette, méchamment, montait Bouthéors contre sa femme; et aussi les menaces, la pression rageuse, les coups même que celle-ci devait subir, dans les moments où, sans témoins, il voulait lui arracher son consentement au divorce.
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Exaspéré contre elle, Bouthéors en venait, rebuté de scènes, à s'irriter aussi contre Madelinette : après tout, ce qu'il épromait, c'était moins de la passion qu'un désir violent. Quels agréments l'attendaient, pour peu que sa femme opposât longtemps cette obstination, et que Madelinette mît toujours la bague au doigt comme condition de l'autre, l'anneau secret de sa virginité? Homme de plaisir, il ne goûtait pas le drame : Madelinette pouvait bien consentir; il était disposé à y mettre le prix, la concevant, à tout prendre, mieux comme maîtresse que comme femme. Un reste de pitié combattait d'ailleurs pour Simone, si facile à vivre, si soumise; et de vagues préjugés contre le divorce, sans parler de Totoche, leur gentil petit garçon, auquel il faudrait renoncer....
Ces réflexions le firent paraître absorbé une partie du trajet. Mais déjà, devant le perron d'honneur de l'Antarctic, guêtre et ganté de blanc, costumé de gris clair, feutre mou sur l'oreille, un énorme œillet à la boutonnière, M. de Karfeck frictionné, massé, corseté, et son râtelier remis d'aplomb, agitait, à la vue des dames, une élégante badine. Soutenu par les deux cbasseurs verts du Palace, il escalada le marchepied, déposant sur les genoux de Glotte une grosse boîte de fondants glacés. Il avait de petits yeux porcins et une bouche flétrie; il bégayait, se tamponnant de temps à autre au coin de l'œil une larme renaissante, et masquait, en suçant des pastilles, son haleine forte.
— On va s'a... s'amuser comme des petites fo... folles! dit-il à Mme Grèbe qui lui montrait le visage le plus suave.
Un peu jeune, Clotte, évidemment pour lui, tandis qu'elle, avec ses quarante-neuf ans qu'elle avouait, eût fait beaucoup mieux l'affaire! De quelle délicatesse attentive son expérience eût entouré ce vieillard dontla fausse jeunesse réclamait des soins constants et des ménagements
minutieux.... Mais les hommes sont bêtes; ils suivent le mirage et passent à côté du bonheur!
Claude dut gagner Nice à pied. Aux tramways bondés se suspendaient des grappes humaines; des chars à bancs, des charrettes de métayers déversaient sur la ville tous les gens des environs, parmi les autos accourues d'Antibes et Cannes, de Vintimille, Menton, Monte-Carlo, Beaulieu. En des voitures de place s'enta>saient des familles entières; d'innombrables piétons semblaient une fourmilière en marche. Du haut des collines, toutes les campagnes, tous les villages voisins descendaient, emportés par une fièvre, au-devant de Carnaval, comme s'il se fût agi des épousailles d'un empereur ou des obsèques triomphales d'un Victor Hugo.
Cet épais grouillement de vie fit sentir plus péniblement à Claude sa solitude. Que Clairette se mariât dans un an ou deux, il n'aurait plus, aux côtés d'une intolérable compagne, qu'une aride vieillesse et se pétrifierait, vivant. Il n'y consentait pas, il voulait vivre. Mais sa vaine patience durant des années le laissait timoré et perplexe : le rêve en lui avait étouffé l'action. Quelle apparence qu'usé déjà il rencontrât l'amour, ce délicieux amour célébré par Ronsard :
J'aime un corps de jeunesse en son printemps lleuri....
Et pourquoi ne pas avouer que cet amour, qu'il appelait chaque matin et chaque soir d'une âme plus tourmentée, l'effrayait, comme l'inconnu qui bouleverserait sa vie?... Car il ne se prêterait pas à demi : il voudrait donner autant que recevoir, et, mal préparé aux plaisirs faciles, il était mûr pour les souffrances et les joies d'un sentiment définitif. Quel danger pour lui!... Car serait-il aimé, compris; et, si oui, le serait-il longtemps?...
Quel malentendu cruel s'il tombait sur une jolie curieuse, ou une coquette en mal d'aventure, qui s'ennuierait vite, craindrait les conséquences? Et puis, était-il
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libre? Que pouvait-il proposer à une femme, lui que blessait l'idée du divorce, et qui se savait incapable d'abandonner, malgré tout, Katri? Que vaudrait pour lui une tendresse clandestine, la seule à laquelle, dés lors, il pût aspirer, avec ses mensonges, sa honte secrète, ses risques?... Trouverait il même, pour y consentir, une compagne assez généreuse, assez résignée?... A l'amour sincère, on ne fait pas sa part; sa logique, plus forte que toute volonté, subjugue et entraîne plus loin qu'on ne veut. Et cependant, s'il n'avait pas le courage de rompre avec Katri, quelle impasse!... D'ailleurs, comment rompre? Quitter le domicile conjugal? Inutile éclat; elle resterait, ne fût-ce que par orgueil outragé, sa femme quand même et malgré tout. Que de difficultés!...
Et cependant, il avait la certitude que sa vie évoluait, il ne resterait pas plus longtemps l'esclave de sa misère morale et de son découragement. Àudral avait dit vrai : ce pays enchanté l'enveloppait déjà de ses effluves : ce pays où la légèreté de l'air, les salubres arômes marins, l'harmonie de la campagne ensoleillée apportaient un continuel afflux aux forces vitales, exaltaient le désir, sans parler des suggestions inavouées qu'il repoussait et qui montaient de la ville entière, de l'agglomération turbulente des foules, de cette atmosphère de plaisir et de luxe. Jamais Claude n'avait senti à ce point qu'il était un homme, et que l'élan qui le soulevait venait autant des puissances sourdes du sentiment que des profondeurs obscures de la sensibilité.
A présent, il regardait les femmes arec d'autres yeux, comme épiant dans chacune une possibilité de choc en retour, l'étincelle qui jaillirait. Le son des voix, le rythme de l'allure l'émouvaient* d'une grâce insoupçonnée. Il se retrouvait l'âme romanesque de sa dixhuitième année, alors que la plus banale aventure, d'avance, s'annonçait prestigieuse; alors que les héroïnes touchantes et passionnées des livres, Mme de Raynal du
Rouge et Noir, Mme »ïe Stwlsauf t'a Lys dans ta Ï.Mée, ou Mme Arnoux de Y Education sentimentale étaient pour lui autant de maîtresses élues qu'il aurait pu avoir, dans l'intimité exquise desquelles il avait vécu. Glotte n'était pas entrée dans sa maison sacs le troubler: et il avait fallu qu'elle témoignât la sécheresse de son cœur pour qu'il cessât de penser à elle, ce qui valait mieux. Des suggestions confuses flottaient autour de lui : son imagination créait des péripéties inattendues, tant l'amour lui semblait l'attendre, forme voilée ou visage découvert, aux carrefours des chemins.
Sorti des vagues d'hommes, de femmes et d'enfanîs qui descendaient vers la ville, il traversait le Paillon, suivait des rues désertes, comme élargies et d'un cou silence, Nice s'étant tassée d'un coup, par masses, au long de l'avenue de la Gare et de la place "»iasséna. C'était une sensation impressionnante, une soudaine mort que cette Pompéi moderne sans une voiture, ni un [tassant. Il arriva chez Henriette Lefayr. Elle l'attendait ; à peine la sonnette eut-elle tinté, qu'il entendit son pas léger sur les carreaux.
Elle lui souriait, au seuil, avec une grâce mélancolique, une suavité humble; elle semblait pâlie, un cerne aux yeux. Serait-elle souffrante?... 11 avait si souvent pensé à elle! Puen de précis, il n'avait osé ébaucher aucun espoir, même vague, d'intimité plus marquée. 11 la revoyait, dans le studio, assise un peu de biais, se dégantant; il avait admiré alors la perfection de sa gorge et de ses hanches délicates, la délicatesse pensive de son visage.
La pièce où il entra avec un peu d'émotion était assez haute et large, éclairée d'une grande verrière. Henriette Lefayr l'avait aménagée en atelier : un divan au fond recouvert d'un voile de l'Inde, quelques carrés d'étoffes aux murs; une table surchargée de livres et de papiers un chevalet pour ses aquarelles, une bibliothèque en,
bois clair, des fauteuils et chaises de cuir anglais; sur le parquet, un tapis de velours de Venise aux tons usés et des roses dans un grand vase de Rouen.
— Mais c'est charmant chez vous! murmura-t-il, car il s'attendait au petit banal logement meublé, non à cette simplicité confortable.
— Vous trouvez?
Le débarrassant de son chapeau et de son pardessus, elle avait avancé un fauteuil : le poêle de porcelaine répandait sa bonne chaleur.
— Si p^u d'êtres, dit-il, savent se faire une atmosphère d'intimité, adéquate à leur nature. Mais j'aurais dû penser que c'était jour de fête, et peut-être vous auriez aimé aller voir se trémousser les masques?
Elle protestait :
— Oh! non. J'ai horreur de la foule, et ce genre de plaisirs me laisse indifférente.
— Comme je vous comprends !...
L'entendant tousser, d'une petite toux sèche, il s'inquiéta :
— Vous n'avez pas pris froid?
— Je tousse souvent ainsi, ce n'est rien.
— Il ne faut pas négliger ces avertissements.... Avezvous un bon médecin, au moins?
— Oui, le docteur Gervoise, un brave homme, un original. Je le dérange le moins possible.
— Vous avez tort! Le climat de Nice veut des précautions : mon ami le docteur Àudral vous le dirait.
Elle le regarda gentiment :
— Il me l'a dit.
— Ah! vous connaissez Marc Audral?
Et il fut soudain gêné ; n'était-ce pas chez Courbaisse qu'elle l'avait rencontré? Ce M. Courbaisse qu'elle avait, paraît-il, pour ami?
Elle devina ce qu'il pensait : depuis longtemps une vie difficile, et l'habitude d'observer, développaient son
jouir. ir.
intuition féminine. Elle détourna la tête, en rougissant. 11 y eut un silence dont ils ne s'expliquèrent pas alors la portée, et à travers lequel, confusément, ils se rencontraient : elle avait trop souffert, elie souffrait trop encore de la rupture brutale de son amant pour que tout ce qui le lui évoquait ne lui fût pas douloureux; et lui, ayant accepté, avec résignation et comme légitime, l'idée que, libre, elle eût disposé d'elle-même, il éprouvait maintenant à la regarder, si proche qu'il eût pu l'effleurer, une jalousie obscure. Quoi, ce Courbaisse, familier et un peu vulgaire, avait en sa possession ce corps charmant, baisait ce visage d'une fine intelligence, cette bouche expressive, ces yeux pleins de lumière?...
A l'insistance de son regard, elle sentit qu'elJe ne lui était Bellement indifférente; à tout autre moment, elle s'en serait réjouie, car elle aussi avait pensé à Claude ; la bonté de son accueil à l'Ensoleillée l'avait touchée. Ayant entendu son amant et Audral s'exprimer sans réticences sur ses déboires privés, elle avait appris avec neine qu'il était malheureux. Chez Henriette, la pitié menait vite à l'affection. Déjà Claude Sangré n'était plus pour elle un étranger; elle eût souhaité qu'il pût devenir son ami. Elle comptait acheter pour le lire son ouvrage : La France traditionnelle, dont elle avait tant entendu parler.... Elle vouait à l'écrivain ce respect qu'elle réservait, jadis étudiante, à certains maîtres de la Sorbonne. A travers son existence cahotée, elle restait l'intellectuelle vivace, qui, rêvant l'indépendance idéalisée par le travail, n'avait trouvé, dans la médiocrité des êtres s'agitant autour d'elle, que l'aversion ou la crainte de toute supériorité. Elle s'enquit :
— M'avez vous apporté de la besogne*.'
— Oui.
Et il se leva pour retirer de la poche de son pardessus une liasse "de documents; mais en les lui tendant il connut bien qu'il ne donnait là qu'un prétexte et que
c'était pour la voir et l'entendre surtout qu'il était venu.
— Voilà, fit-il, et prenez votre temps, rien ne presse....
Elle soupesait, feuilletait les pages :
— Ce sera fini vendredi.
— N'allez pas trop vite, ne m'enlevez pas le plaisir de vous revoir bientôt.
— Mais vous serez toujours le bienvenu, dit-elle. Puis-je vous rendre la dînette que vous m'avez si aimablement offerte la semaine dernière?
— Certainement, avec grand plaisir.
Elle disparaissait derrière un paravent, revenait avec un plateau portant des biscuits perlés de sucre et, dans une aiguière de cristal de Murano, du vin de Chypre.
— Toujours le bienvenu? répéta-t-il, je voudrais le croire, en vérité.
— Qu'est-ce qui vous en empêche?
— La peur de vous apporter un visage soucieux, les fatigues d'un cerveau surmené, d'un cœur las; je ne suis, fichtre! pas gai tous les jours!
— Qui donc l'est?
— Vous devriez l'être, vous qui êtes jeune.... Brave, elle répondit :
— J'ai vécu, j'ai souffert; je n'ai pas d'âge.
— Vous voulez rire.... Quoi, il se pourrait? Déjà la vie vous a été rude! Pauvre petite!
« Pardon, reprit-il, vous ne me connaissez pas assez pour m'avoir donné le droit de vous plaindre.
— Voire sympathie ne me choquera jamais.... La vie est rude pour tous. Mais moi, je n'ai eu que les souffrances banales.
— Toute joie est rare, dit Claude, toute souffrance est banale. Il n'y a pas d'hiérarchie dès qu'on est à plaindre.
— Non, elle est plus injuste, la souffrance qui attteindrait un homme comme vous.
— Comme moi? Pourquoi, grands dieux!
— Parce que ceux qui sont nobles par l'esprit et jeunes par le cœur, devraient être préservés du lot commun.
— Jeunes par le cœur, répéta-t-il avec tristesse, hélas! oui, par le cœur seulement!
— Que voulez-vous dire?
— Rien.... J'arrive à l'âge où, ne comptant plus sur les réalités, on se livre à des rêves un peu fous. Croyezvous que j'aie conçu parfois cette chimère de rencontrer une femme jeuue et bonne, qui m'aimât?
— Vous en trouverez non pas une, mais plusieurs, mais beaucoup.
Il la regarda, ému :
— Une suffirait! Mais serait-ce celle-là précisément qui répondrait à mon timide appel?
Elle comprit et détourna, cette fois encore, la tête; sa blessure était trop vive, trop cuisante.... Elle doutait d'elle-même, elle ne pouvait consoler personne, et elle avait tant besoin de consolation. Puis, la peur de l'avenir.... Aimerait-elle encore? Elle s'était jurée que non. Pour saigner toujours, à quoi bon? Le meilleur des hommes agit en bourreau, dès qu'il n'aime plus. Pourquoi Claude Sangré, à supposer qu'il s'éprit jamais d'elle, serait-il différent des autres? Et le désir qu'elle pouvait inspirer, qu'était-ce, petite lueur mouvante et fragile, à côté de l'amour sûr qui seul lui eût apporté, avec l'enfant, une tardive revanche? D'ailleurs pouvait-elle plaire? Ne devait-elle pas être une passante qu'on recueille et qu'on congédie?Elle vivait cette heure de fatigue désabusée où l'on n'attend plus rien du lendemain....
Son silence affecta Claude; il y vit un reproche, et il eut honte de ce que son regard avait pu laisser transparaître. Comment allait-elle le juger? Quel ridicule, si elle ne voyait en lui qu'un vieux galantin maladroit? Si elle ne devinait pas ce qu'à l'ingénuité de son admiration charnelle, s'ajoutait dépure tendresse?
Jouir. — II. 6
Elle emplit son verre, lui offrant, avec un sourire, l'assiette de biscuits.
— La dînette ?
— Mais vous 7
— Moi aussi.
II la vit avec une joie enfantine tremper ses lèvres dans le vin doré, mordre au biscuit givré.
— Gomme on est bien ici! répéta-t-il. Si loin du bruit, si loin de la foule!...
Allant à la petite bibliothèque, tandis qu'elle élevait la lampe, il y vit un choix judicieux de romanciers, d'historiens et de poètes; Stendhal à côté des meilleurs Balzac; Baudelaire et Verlaine voisinaient avec Albert Samain. Ils parlèrent de Claudel, puis de Mallarmé. Et il constata, enchanté, qu'ils avaient les mêmes préférences. Entre un Flaubert et un Goncourt. sur le rayon du milieu, il reconnut le roman de Loti qu'il lui avait donné.
— Je l'ai lu déjà, dit-elle. Quel beau livre, Pêcheur d' Islande \ Ah! voyager.... Il me semble que les plus grands chagrins doivent s'atténuer à travers des paysages nouveaux?
Lui aussi le croyait : les horizons lointains se dorent de tels mirages, et il est de si beaux musées, des pierres et des eaux si émouvantes : le Wyver de 1 a Haye, Harlem et ses tulipes, Bruges, carillons et dentelles, Venise debout parmi ses canaux, les vergers de Sicile et les jardins de l'Andalousie!
Elle ajouta :
— Mais je n'aimerais pas voyager seule. C'est une horrible chose que la solitude !
— N'est-ce pas? fit-il avec un accent si convaincu, qu'elle tressaillit.
— Mais, fit-elle, vous ne connaissez pas cette solitude ; n'avez-vous pas une famille, des amis?
— Sauf ma fille que j'adore, mais qui fera son exis-
tence en dehors de moi, parce que c'est la sagesse et la nécessité, je suis atrocement seul.
Elle répondit, avec un élan si chaleureux qu'il en fut tout remué :
— Oui, c'est pénible. Mais un être supérieur doit réagir. Quand on porte un nom comme le vôtre, et qu'on a fait votre œuvre
— Ma misère, dit-il avec accablement, ne guérira jamais.
— Il ne faut pas dire cela, murmura-t-elle avec une sorte d'effroi, comme si une telle certitude la désolait, la convainquait encore plus de sa propre infortune.
— Oui, j'ai tort, que suis-je pour vous confier ce qui n'intéresse que moi? Un importun peut-être,...
— Pouvez-vous le croire? Si médiocre qu'on puisse la juger, ma tristesse comprend la vôtre, soyez-en sûr!
— Mais pour vous, rien n'est incurable. Jeune, l'avenir vous reste. Vous êtes faite pour être aimée!
Et avec une âpreté inattendue :
— Vous pouvez aimer !
Il se représentait «lourbaisse, maître d'elle, Courbaisse, dorénavant son rival.
Elle devint blanche et parut oppressée :
— Vous ne sav z pas, dit-elle d'une voix tremblante, l'involontaire ironie de vos paroles. Non! personne ne m'aime et ne m'aimera....
Il fut chaviré par ce cri de détresse.
— Mais je croyais.... 11 est si naturel que vous ayez un... un ami?
— Mon ami m'a quittée pour se marier.
Une immense pitié l'assaillit : il eut conscience de ce qu'elle pouvait souffrir, sans appui, seule dans l'affreux vide des abandonnées. Il murmura désolé :
— Et moi qui ravive avec tant de maladresse votre douleur.... Vous l'aimiez beaucoup?
— Je l'aimais bien, oui. Il n'était pas méchant; bon même, à sa manière.
in jouin.
— Alors, comment a-t-il pu, vous ayant appréciée, vous laisser ainsi?
Elle eut un geste résigné :
— L'ambition, sa carrière....
Elle n'ajouta pas, par une dernière pudeur :
« Ln foi-tune! »
Claude saisit les mains d'Henriette :
— Pardonnez-moi.... Pourquoi vous ai-je parlé de cela.'
Elle secoua la tête :
— Je n'ai pas à vous pardonner! Vous ne vouliez pas me faire de mal.
Elle essaya de sourire, mais n'y parvint pas; le désespoir contre lequel elle luttait depuis le mot d'adieu de François la terrassait enfin; cachant son visage dans ses mains, elle sanglota :
Il fut bouleversé :
— Ne pleurez pas... ne pleurez pas ainsi..., vous- ne savez pas la peine que j'en ressens!
Mais elle ne pouvait plus se dominer, et il lui semblait voir, entre les doigts joints, couler, intarissables, ces pauvres larmes : toute l'humiliation d'un cœur jeune et méconnu, toute la bonne volonté d'un être faible tralii par la méchanceté du sort. Et cependant, plus forte que sa pitié, une joie qu'il ne voulait pas s'avouer le pénétrait comme un frisson d'aube. Elle n'était plus à Courhaisse, elle n'était à personne. Qui sait si, à la longue, en l'entourant d'attentifs égards, de persistants soins, elle ne verrait pas en lui, — oh ! si un tel bonheur était possible! — un homme sincère, aimant, qui tenterait d'effacer en elle cette injustice par trop odieuse?
Il l'attira sans violence, il serra d'une étreinte pieuse ce frêle corps de femme; elle se laissa aller et pleura longuement sur son épaule :
— Pauvre enfant, murmurait-il... petite Henriette... du courage!...
A la fin. plie essuva ses yeux; il vit revenir, comme un pâle soleil après l'orage, le mélancolique sourire; elle semblait, le regard perdu, revenir d'un pays morne.
— Vous êtes bon... dit-elle.
— ,\h! murmura-t-il avec une ferveur qui l'anima d'une expression ardente, que je voudrais être jeune, beau, riche, et pouvoir vous dire : — « Oubliez un souvenir qui n'est pas digne de vous; il est encore pour vous âe< chances de bonheur.... » Mais je suis vieux; je ne puis rien apporter dans votre existence qui ne soit souci ou embarras; et j'en éprouve, je vous le jure, une désolation infinie.
Elle répondit, en lui prenant les mains dans ses petites mains chaudes et. fiévreuses :
— Mais non, mais non; ne calomniez pas le réconfort que vous m'offrez. Revenez me voir, et souvent, si vous ne craignez pas de vous ennuyer auprès de moi. De nos peines communes, qui sait si nous ne ferons pas un peu de do icrurï
— Àh! mon amie, soupira-t-il, comme vous méritez d'être aimée!...
De peur de l'effaroucher, et pour ne pas gâter l'émoi si délicieux de cette minute, il ne prolongea pas sa visite. Ce jour-là, il n'en dirent pas davantage
Nice, dans la nuit tombée, sur le parcours du défilé, bouillonnait comme l'eau d'une cuve sur le feu; l'attente du roi Carnaval faisait passer des ondes brusques et comme des rafales contagieuses parmi les rangs compacts d--s spectateurs entassés, juchés sur des chaises, grimpés sur des voitures et dans les arbres, empilés à des balcons, s'écrasant aux fenêtres, couronnant les toits et s'accrochant aux cheminées. La même curiosilé agitait, au balcon d Audral, ses invités, ou, aux places réservées des trihunes, Ségurance avec Michelle, Pierre Rastoil, Margot, Luc Populet, Claudine Sarquoy, Marthe Caribe, Le
Garrec; et encore, rue de l'Hotel-des-Postes, sur les banquettes de l'auto, Mme Grèbe et ses trois filles, les Boutliéors et le comte de Karfeck. Étrangers de toutes nations, gens des -villages et voyageurs des hôtels, millionnaires des Palaces, derniers arrivants des trains de la veille et du matin, Parisiens et provinciaux, Niçois et Italiens, bourgeois, commerçants, portefaix, mendiants, midinettes, pêcheurs, ouvrières d'usines, débardeurs du port, lazzarones cuits au soleil, un peuple de tour de Babel disparate s'amalgamait, n'ayant qu'une âme collective pour s'étouffer et voir....
Soudain, parmi des: Ah! Ah! de plaisir, l'avenue de la Gare s'illumina. De proche en proche, courut le scintillement des lampes en guirlandes ponctuées de jaune et de rouge. Des mâts étoiles de rosaces joignaient de grands arceaux surmontés de larges papillons vert vif. La place Masséna resplendit : des rampes incandescentes sculptèrent le Casino en palais pourpre et or. Des arcs de triomphe, emprisonnant dans leurs lacs des perroquets et des griffons de couleur, flamboyèrent au seuil des avenues. Les cintres des arcades rutilèrent, tandis que la loggia du roi Carnaval érigeait son cadre coruscant, flanqué de médaillons de feu, et surmonté d'une tète de Niçoise en lumières jaune et violet; symbole de la ville ardente, dans la nuit qui paraissait plus noire, sous un ciel très haut piqué d'étoiles.
L'attente grandissait, Coupée de fausses alertes, de lazzis échangés entre la sextuple haie des spectateurs. En tête de file, rue de l'Hôtel-des-Postes, l'auto des Bouthéors contenait la tribu Grèbe : les deux jeunes filles, leur mère, avec Katri Sangré et le comte de Karfeck qui, afin qu'elle ne tombât point, tenait à pleine main le bas du mollet de Clotte, dressée sur les coussins. Une clameur confuse s'éleva, passant sur la houle compacte des dos et des tôtes, soudain haussés vers de lointaines musiques qui se mariaient à une fulguration de torches...
JOUIR. 12î
Cette apparition mouvante se dessinait en ombres tour à tour obscures et chatoyantes, sous l'oscillement de formes géantes qui étaient les chars. Bouthéors éprouva le besoin dé serrer Ja-Ja à la taille, pour la maintenir contre toute poussée.
— Les voilà ! Es achi ! Garneval ! Carne val !... There it is ?... Ole lien Korocho !... Aïe ! Vous m'étoutlez !... Mamangne, les masques !... Wunderschœn ! Mamangne, les masques !... Avant i ! Brava !...
Mille voix en idiomes divers accueillaient le cortège qui se précisait lentement, puis se détacha tout proche : d'abord quatre gendarmes à cheval, et des pompiers tenant des torches. Derrière, en ordre de parade, chaque groupe surveillé par des membres de la Commission des fêtes, se massaient les cavalcades. Des chevaliers de la lune, en justaucorps violet, masqués de noir et jambes de cuir gris, portaient au cimier la figure en croissant de l'Astre. Des champions de Bacchus défilaient, cerclés de tonneaux et casqués d'entonnoirs, avec des grappes de raisin comme épaulettes et, au lieude bottes, des décalitres ayant des robinets pour éperons. Coiffés de têtes de canaris, vêtus d'un jaune éclatant, suivaient les Seigneurs des îles Canaries, précédant les Condors des Andes ; des cavaliers au masque de vautour, en capuchon rouge, avec des ailes rouges, sur des chevaux caparaçonnés de rouge. Escortant une amazone déguisée en Chatte Blanche, tout un peloton de chats bottés, blancs, roux et noirs, caracolait, miaulant et feulant à la grande joie de la foule de plus en plus excitée, et que ravit encore un lot de femmes en libellules, corsetées d'azur et ailées de gaze. Sous les guirlandes et les arcs, au reflet des torches, tous ces costumes se paraient d'un éclat de théâtre, chatouillant la vue de leurs contrastes et agaçant les nerfs d'un émoi presque brutal. Une contagion hystérique animait les rires aigus des femmes et les interjections gouailleuses des hommes, les cris extasiés des
enfants. A cette minute toutes les titillations du jeu et du plaisir, l'euphorie du décor, la langueur précoce du printemps s'unissaient pour accroître l'ivresse de l'hommage rendu à Carnaval, roi du rigodon et potentat de la galimafrée.
De nouvelles bousculades ébranlèrent le service d'ordre. Après la musique des pompiers dressant les bannières des prix, la mascarade déroulait sa cohue disparate, ses mannequins cartonnés, ses têtes grotesques à cou de girafe, dans un branle de pirouettes et d'entrechats, dont le vertige de jour en jour allait gagner, comme une danse de Saint-Guy, jusqu'aux passants et aux passantes. D'abord un groupe d'hivernants pansus, coiffés de panamas gigantesques et munis de paniers garnis de fleurs : ils se trémoussaient, gambillant au rythme de la fanfare des Alpins. Ensuite passaient, escortant une fermière bouffonne auréolée d'un soleil, les Légumières de Nice : une douzaine de femmes à robes entravées, brandissant comme attributs des tiges d'artichauts, des boîtes de tomates, des branches d'oliviers. Brusquement, les acclamations redoublèrent : Carnaval sur son char parut, dans une féerie de feux de bengale.
Affublé en Polichinelle, bossu par devant, bossu par derrière, énorme et caricatural, ricanant et repu, il reproduisait par un jeu du hasard les traits empâtés de Maoura Isidor et trônait, les cuisses écartées sous son gros ventre, dans un fauteuil à la Lai lie de sa rotondité. Au délire ravi du peuple qui reconnaissait son protecteur, il saluait ses sujets d'un déclenchement de tête mécanique ; une cour de frétillantes Colombines, d'Arlequins à losanges et de Pierrots enfarinés se démenaient autour de lui, lançant aux mains avides, gage de bienvenue, des pièces de carton doré à la ligure royale avec, an revers : Votez pour François Comïraissk ! Ainsi s'associait dans l'imagination publique, par un faste présage, le nom du futur élu, ami certain du peuple, à tout ce que représentait
de joyeux l'avènement du Roi Carnaval, en qui s'identifiaient, pour l'intellect des plus obtus, les instincts jouisseurs de Polichinelle et la popularité triviale de Maoara Isidor, incarnant avec son frère Maoura le Gros, •Sigrès et Gersatte, les patrons augustes de la Cité.
Dans le déchaînement de l'enthousiasme et le sillage de gloire du souverain, se désarticulaient des masques hissés sur des ânes, ou traînés dans des brouettes ; d'autres tourniquaient sur leurs jambes, avec des gestes falots. On "vit se succéder un quadrille de paysans et de paysannes, et des hommes déguisés en « cogourdons », et des mères Gigognes avec des bébés suspendus à leur bec, et des décavés du jeu en habit noir et pans de chemise sur maillot chair.
Ivec lourdeur sur son char, alors s'avança la reine Carnaval, debout, coiffée d'un bonnet de Folie à grelots doit la corne rappelait le bonnet phrygien de Marianne. Elh allaitait, de ses seins Changés en bouteilles, un poupoi démesuré. Un sourire béat avivait sa trogne fleurie ; et ses contours sphériques, haletant par accès, s'enflaent et s'abaissaient comme un soufflet. Si son royal épmx faisait songer au Père Ibu en état de grâce, les trpes garnies et le gosier plein à ras de rouges-bords, ele s'affirmait, en mère Ubu, sa digne compagne, comme lu goinfre et insatiable. Autour d'elle d'innombrables pdichinelles mâles et femelles, zigzaguaient et chaloipaient, attestant sa fécondité salace.
A. courte distance, cahotait dans un roulis un autre clar ; une fantastique Rascasse chevelue d'algues et chevuchée par des pécheurs aux jambes nues et des pcheuses à jupe courte. Puis, entre une série de masques, bancs pâtissiers hilares, Japonais fleuris de chrysanthèmes, tourlourous en ballade, chiffonniers en goguette, intercalait le char de la Musique: un violon grand omme une caverne, des flancs duquel jaillissaient des gurants coiffés de portées et de notes ; puis battait des
ailes le char de l'Aéronautique : un biplan inachevé autour dnquel s'activaient des charpentiers, des mécaniciens, des peintres, des couturières, des aviateurs. Et c'étaient encore des masques, d'autres chars et toujours des masques, dont rien ne contenait plus les contorsions et les gambades. Des ribambelles d'enfants couraient à leurs trousses.
Maintenant le défilé, engouffré entre les arceaux de la rue Masséna, allongeait sa procession solennelle et, se répandant sur la place, atteignait les tribunes, recevait l'hommage des représentants officiels. Carnaval, réinstallé dans sa bonne ville, inaugurait à nouveau sa royauté éphémère. Sa silhouette monstrueuse, dominant les masques, les cavalvades et les chars, les spectateurs en fièvre piétinant autour de lui, épanouissait, au milieu des applaudissements et des feux de bengale, l'apothtose du Bon Plaisir, le débridement des joies populacières et le règne incohérent de la Folie.