CINQUIÈME PARTIE
Une Société ne subsiste pas sans tête et sans cœur.
G. Deherme.
Tout est plus simple qu'on ne pense.
PiICCIOTTO GaRIBALDI.
Marc revivait ses impressions d'hier.
Comme Jeanne Boërit était délicieuse, et que, sous le grand canotier blanc, cette robe en serge blanche lui allait bien ! Comme cette gaité naïve seyait à son visage habituellement un peu grave ! L'entrée pompeuse et burlesque de Carnaval l'avait amusée sans qu'elle partageât les troubles émotions de la ville en liesse. Avec quelle confiance spontanée elle se retournait vers lui, une sympathie chaude dans ses regards ! Qu'elle fût heureuse de connaître son appartement, ses vieux meubles, l'atmosphère intime de ce home où il vivait, il n'en pouvait douter. Après la fougue joyeuse des parties de tennis, le dessin sculptural de son corps cambré dans l'élan, rien de plus émouvant que d'admirer, au repos, sa silhouette grande et pure.
Marc évoqua, si différente. Ja-Ja. Le troublait-el!e encore? Par instants, oui ; à d'autres, non. Et cependant un regret d'elle persistait, moins dans l'avenir que dans le passé. Il eût voulu, ne fût-ce que pour exorciser la dangereuse tentation, l'avoir possédée, dans l'aveugle égarement d'une minute sans lendemain, irritante, elle
incarnait le désir inassouvi. Et la tendre obsession de Jeanne Boërit ne le délivrait pas entièrement de ce mauvais charme.
Il faisait ses visites du matin. L'allégresse de « Carneval », si elle suspendait les maladies imaginaires, n'empêchait les gens ni d'èîre vraiment malades, ni de mourir. Par un de ces contrastes qui donnaient une saveur si amère à son métier, il passait d'intérieurs de luxe à des taudis de pauvres. D'abord, dans une des grandes villas de Cimiez, chez des Tchèques très riches, les parents d'une fillette que la maladie bleue, une malformation congénitale du cœur, vouait àunsupplicesans espoir. Le navrant spectacle de cette enfant en perpétuelles transes de suffocation, la maigreur de ce visage cyanose, l'imploration muette de ces grands yeux .étaient pour lui un reproche insupportable; et plus encore peut-être la malédiction secrète du père et de la mère, penchés avec douleur sur le fauteuil où, cramponnée, la petite Lidka mourait lentement d'angoisse. Ces gens à qui l'amour, la fortune, la jeunesse faisaient un destin si enviable, se consumaient dans l'horreur ou la pitié impuissantes.
Marc, de là, descendait vers la place de la Providence, pour voir un ouvrier carrier qu'une hypertrophie de la prostate rendait impropre à tout travail. C'était un vieil Espagnol olivâtre et rasé ; il gémissait sourdement, n'ayant pas uriné depuis vingt-quatre heures. Marc le sondait avec précaution quand le jeune chirurgien auquel il avait donné rendez-vous, arriva. Brancart, dont la dextérité opératoire, servie par deux ou trois succès difficiles, supplantait déjà Mascasse, le premier praticien de Nice, d'ailleurs brutal et maladroit, montrait une figure ouverte, mâle, décidée. Son examen ne traîna pas :
— On ne peut le laisser ainsi. Je l'opérerai à l'hôpital. Les yeux du vieillard exprimèrent la défiance et l'effroi.
— Entre reventar en el hospital s'en mi casa, prepéro reventar en mi casa !
— Tu ne crèveras pas et tu guériras, dit Brancart. Dehors, il accompagna Marc jusqu'à la cité Mosca :
— Comment va Gervoise? demanda Marc.
Brancart, l'avant-veille, avait extirpé à leur confrère
un lobe de la glande thyroïde ; l'aggravation de la maladie de Basedow, dont il souffrait, exigeantcette intervention.
— Aussi bien que son état général le permet, dit le chirurgien. Il n'a pas voulu que je l'endorme. Il y a, chez ce cynique, un stoïcien. C'est un brave type, au fond! Saviez-vous qu'il fait vivre — et il n'est pas riche — un vieux ménage malade auquel il s'est attaché? Plus, une orpheline dont il a soigné les parents.
Et avec un sourire caustique :
— Pendant ce temps, Koreff rabat pour Roulieu. Ah! mon cher, ils ne perdent pas leur temps ! Il lui a fait faire en quinze jours pour plus de cent mille francs de travail de boucherie : une gastrectomie au jeune grand-duc Gregor, l'ovariotomie pratiquée sur notre belle impure Bobette Nichons, l'enlèvement de la vésicule biliaire à Mme Van Grapp, qui a fait scandale lorsqu'elle était la femme d'un grand banquier d'Amsterdam, et qui, depuis, a épousé son cocher, un nommé Couillaud... Et le pire, c'est que ces opérations n'étaient pas toutes nécessaires !
Brancart ajouta :
— Koreff se contente du tiers pour sa commission! Un souffle! Un rien!... La grosse affaire pour eux, voyez-vous, ce serait d'opérer Musroë, qui« doit», affirment ces messieurs, avoir quelque chose au pylore. Voilât des mois que patiemment Koreff le suggestionne et que Roulieu lui palpe l'estomac ; mais le vieux macaque ne veut rien entendre. Ce Roulieu... aucun sens moral, et le bistouri en main, il est génial ! Je l'ai vu désarticuler une épaule aussi vite qu'un escamoteur, passez muscade! kt le reste du temps, la basse noce, le tapisvert : il a perdu l'autre semaine trente-cinq mille francs à Monte-Carlo.
Marc haussa les épaules : chaque profession avait ses
grands mangeurs; Korelï finirait millionnaire ou forçat; et quant à Roulieu, il recevrait sans doute le coup du matador et s'abattrait d'un coup : l'apoplexie! Ceux-là avaient mis la chance dans leur jeu ; tout ou rien ! Ils en subiraient les risques.
La rue Mosca montra ses maisons basses et son ruisseau fangeux, ses épluchures, ses chats pelés, ses poules, sa ribambelle d'enfants au teint jaune; des odeurs stercoraires se mêlaient à celle des fritures; partout la crasse et la misère. Le savetier barbu à face socratique, tirant toujours son fil, crachait ses poumons par la porte ouverte de son échoppe. Un peu plus loin, le charpentier bancroche, courbé sur son établi, rabotait une planche ; et derrière leur vitre, les deux vieilles filles à tête de bique tissaient, de leurs minuscules navettes, la dentelle. Marc recevait au passage un salut, un sourire, un signe de main reconnaissant. 1 ne longue fille dépenaillée vint lui montrer un panaris : Brancart, d'un coup de lancette, l'en délivra. Marc, le guidant au baut des marcbes d'un escalier vermoulu, l'introduisit chez une couturière à la journée, pauvre femme chez qui la compression de l'uretère, par suited'une tumeur pelvienne, causait une hydronéphrose.
Brancart reconnut la nécessité d'une ablation du rein par voie lombaire :
— Il était temps, dit-il, mais il n'y a rien de perdu. Et comme la femme marquait cette terreur de l'hôpital
propre à tous les gens du peuple. Marc tentait de !a rassurer.
— Vous serez très bien soignée, j irai vous voir.
— Oh î je sais bien qu'avec vous je peux être tranquille. Mais ma vieille mère, qu'est-ce qu'elle deviendra pendant ce temps-là? C'est qu'elle est paralysée. Il faudra que mes voisines, Mme Crochin et sa fille s'en occupent. El c'est des frais, encore.
— Nous arrangerons cela, dit Marc avec bonté.
Brancartmit discrètement un billet de cinquante francs sur la table du nuit :
— Ne vous tourmentez pas, ça ne sert à rien, dit-il avec une bonhomie un peu bourrue. Tout ira des mieux, vous verrez !
Dans la rue, Marc le remercia pour ses malades d'avoir bien voulu donner cette heure de son temps.
— Non, non, ça me fait plaisir, dit Brancart. Où irionsnous si nous ne nous prêtions pas aide? Que Koreff et Roulieu fassent leur métier, et nous le nôtre ! A bientôt!
Une poignée de main vigoureuse avant de se séparer.
Marc entrait chez les Paga. L'excellente mère Paga, son tablier en poinle sur sa jupe relevée, lavait à grande eau le parquet de la cuisine :
— Eh! vous voilà, moussu Audral! Que la petite va être contente de vous parler ! Il y a là-haut son amie Clémence qui lui raconte le Carneval, qu'elle a été se le voir pour en parler à Annunziata et lui dire tout ce qu'elle a vu.
Clémence, dont Marc avait sauvé la mère, Barbe, quand elle s'était empoisonnée avec du laudanum, désespérée par l'abandon de son mari, le maçon, un géant tombé aux mains d'une drôlesse du port, gâté par la soûlerie régulière. Il se rappelle le mot désespéré : « Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? » Le temps a agi, elle s'est résignée ; au sourire reconnaissant de sa fille, elle joint le sien envers son sauveur. Elle est assise dans un coin de la chambre et elle reprise du linge.
Annunziata, dans un transport de joie enfantine, écoute, pour la troisième fois, Dorothée lui raconter Monsieur et Madame Polichinelle, le Char de la Rascasse, les Cavalcades rouges et jaunes, les Masques, la foule....
Elle répète avec une volubilité fiévreuse :
— Oh! que j'aurais voulu voir ça ! Comme ce devait être drôle! Redis!... Des hommes à cheval qui étaient des oiseaux?
r„) .louin.
Et sur ses traits pâles et bouffis, un peu de rose s'avive. En voyant Audral, elle lui sourit coquettement :
— Grande nouvelle, moussu Mare, mon frère Alfred, le sergent aux Alpins, qu'il est fiancé aujourd'hui avec Clémence!
— Eh oui! confirme d'une voix calme et lasse Barbe Crochin, dont le visage usé sous les bandeaux grisâtres prend une expression attendrie, voilà ma Clémence bien contente.
Annunziata saisit par le cou son amie :
— Einbrasse-moi ! Tu es ma sœur, maintenant! ©ui, moussu Marc; et Alfred aura une bonne femme et brave. et courageuse! Ah! nous sommes tous dans la joie!
Sincère, Annunziata oublie son sort d'infirme, le fiancé qui ne se présente pas, les heures longues, la tristesse des insomnies.
Marc les complimente : c'est une bonne nouvelle, en effet! Il associe dans le même souhait d'avenir la ferme et loyale figure d'Alfred Paga, le visage à grands traits anguleux de Clémence. Comme il est heureux que les choses aient tourné ainsi !... Car qui sait si ce n'est pas le draine de ces deux délaissées qui a éveillé ha pitié du sergent Paga, tenté sa résolution virile? Marc, satisfait du mieux certain d'Annunziata, s'en va, avec une légère allégresse. Due fois de plus, c'est parmi les humbles, les obscurs, qu'il a trouvé l'enseignement et l'exemple. Que de braves gens dans ce peuple si calomnié!... Comme il accepte la loi dure du travail!... La dot de Clémence Crochin? Ses deux bras. Le capital d'Alfred Paga? Son méfier d'ébéniste, quand il quittera la caserne, à la fin de l'année. Et avec cela, qui n'est que du courage, ils auront, des enfants, ils traceront leur sillon droit. Qu'elle est belle, cette confuse lumière éclairant leurs âmes, lorsqu'il songeait à l'égoût moral où tant de riches, d'heureux, tant de bourgeois privilégiés barbotaient comme des porcs, dans leur bauge!
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Après son déjeuner, il allait sortir quand un bruit de voix lui lit repousser à demi la porte de son cabinet de travail. Marie-Jeanne opposait un obstiné :
— Ce n'est pas jour de consultation; monsieur le docteur ne reçoit pas.
Une voix qu'il crut reconnaître répondait avec une égale ténacité :
— Monsieur Audral me recevra.
11 se montra : c'était bien, comme il lui avait semblé, Ja-Ja, seule, en coquet tailleur de ton sable, bas et souliers assortis, chapeau cloche en velours noir : Ja-Ja et son nez retroussé, son museau de chatte équivoque; Ja-Ja plus tentante que jamais, avec cet air délibéré de visiteuse.
— Entrez donc! fit-il, et il eut la sensation très nette qu'elle ne venait pas pour une visite banale.
En face de lui, l'aplomb qu'elle affichait l'abandonna : il ne lut plus, dans les yeux mobiles et caressants, qu'incertitude; le maintien lui-même de la jeune fille était gêné. Elle lui parut tout à coup vieillie, les traits tirés : que couvait-elle donc? Quelque grippe?Du surmenage?...
— Ma visite semble vous surprendre? fit-elle.
— Je ne vous attendais pas, en effet, mais asseyez-vous. Elle murmura, avec une coquetterie qui voulait se
faire malicieuse :
— Les temps sont changés, hein? Autrefois, vous auriez eu tant de plaisir, avouez-le, à me voir forcer la consigne et entrer chez vous, à l'improviste?
Il revit l'époque où il voulait si ardemment l'épouser; c'était bien cette même Ja-Ja qu'il avait courtisée en ami tendre, soignée comme médecin; il se représente, sous la chemise et la jupe, cette petite croupe ronde où s'était enfoncée, pour les piqûres reconstituantes, l'aiguille de la seringue de Pravaz.... C'était bien l'ancienne Ja-Ja, et cependant quelque chose de mystérieux, et qu'il ne s'expliquait pas, la dressait différente : peut-être était-ce
lui seulement qui avait changé?... Ah! comme alors son cœur aurait battu, quel émoi si elle avait pénétré dans ce petit appartement de savant pauvre où il vivait si peu, à Montrouge, toujours en course d'hôpitaux, de malades, de bibliothèques!
— Autrefois, fit-il avec un geste vague, oui.... Elle précisa :
— Et aujourd'hui, nm?
Elle le contemplait avec les yeux, câlins, si câlins d'autrefois, trop câlins même, où il se rappelait avoir vu luire un reflet coupant d'usurière. Elle répéta :
— Croyez-vous que mes sentiments aient tellement changé?
Il répondit, par une instinctive réserve :
— Quels sentiments?
Elle feignit, ou ressentit, — comment savoir? — de la tristesse, avec une confusion qui ne manquait pas de charme. Et sur un ton de reproche joliment nuancé :
— Vous le demandez? Alors, c'est vous, Marc, qui avez bien changé! Je vous avais cependant laissé voir mon affection....
Il ne put retenir — et peut-être était-ce ce qu'elle cherchait — ce sarcasme d'un cœur blessé :
— Vous me l'avez montrée, en effet, en refusant de porter mon nom et de partager ma vie. Au reste, vous avez bien fait !
— Non, Marc, — il ne put entendre sans trouble son nom si familièrement prononcé — j'ai été bien sotte alors; me croirez-vous si je vous dis que j'ai assez regretté, depuis, ce refus qui devait tant vous peiner?
Il écarta, d'un mouvement de main, cette peine passée. A quoi bon y revenir? Et pourqnoi venait-elle lui parler de ces choses évanouies? Ce qui était fini était fini.
— iN'en parlons plus, dit-il.
Elle le regarda d'un air humble :
— Vous m'en voulez toujours, je le vois?
— Moi, pas du tout.
— Si, vous m'en voulez! Et vous en avez le droit. Écoutez, Marc, il faut que je vous confesse mon repentir.
J'ai compris, allez! la générosité de votre offre; je sens, oui, de toute mon âme, que j'ai alors passé à côté du bonheur.... Je tenais à vous le dire, afin qu'il ne restât en vous aucune rancune.
— Je n'ai pas la moindre rancune.
— Ne me dites pas cela. Je ne vous suis pas indifférente... j'ai bien senti, tenez! l'autre soir, au dîner chez votre ami Ségurance, que vous m'en vouliez encore. Moi, voilà des mois que je n'ai cessé de penser à vous!
Il ne put s'empêcher de sourire : le piège, si c'en était un, — mais pourquoi voudrait-elle lui en tendre un? — serait, trop grossier.
— A moi, fit-il, et aussi à M. de Bradol. Peut-être même à quelques autres, Guy Arnaude, par exemple?
Elle protesta :
— Oh! vous êtes méchant! Oui, j'ai voulu épouser le vicomte de Bradol. La faute, la bêtise envers vous était commise; je ne pouvais plus vous dire : « Épousez-moi! » Quant à Guy Arnaude, il n'est rien pour moi.
— Qu'un flirt entre flirts? persiflait-il. Elle le regarda en face :
— Les jeunes filles sont plus singulières qu'on ne croit. Qui vous dit que je n'ai pas cherché par là à vous oublier?
— Vous y avez parfaitement réussi.
— Non, Marc, non, s'écria-t-elle, la preuve que je n'y ai pas réussi, c'est que je suis là, contrairement aux convenances !
S'embarrassait-elle vraiment de si peu? se demandat-il, sceptique.
— ... m'exposant à ce que vous interprétiez mal ma visite... mais c'était plus fort que moi. Marc, ne serezvous pas généreux? Consentez à reprendre nos relations