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au point où elles en étaient quand j'ai eu le toit, le grand tort de ne pis céder à votre demande. Ne sera-ce pas pour vous une consolation d'amour-propre suffisante, si je vous dis que c'est moi. moi qui vous supplie de me pardonner, moi qui vous demande, au cas où yous m'aimeriez encore, de ne pas me repousser?
Elle se leva et lui tendit les mains.
— Épousez-moi, Marc! Non seulement j'y consens, mais j'en serai flattée, j'en serai heureuse !
Il la regarda profondément : qui donc, quoi donc avait transformé ainsi Ja-Ja? Il ne prit pas les mains qu'elle lui tendait et répondit :
— Merci de l'honneur; je ne puis vous épouser.
— Ah ! je comprends, vous aimez une autre femme!
Il ne répondit pas; elle se tenait devant lui, comme une proie douce, et elle semblait s'offrir.
— Eh bien, alors, si je vous donnais la preuve, la preuve désintéressée, absolue, que je vous aime?
Il ressentit un trouble brusque et douloureux. Les invites du désir à nouveau se déchaînèrent en lui : il l'avait tant convoitée, il la convoitait encore
— Que voulez-vous dire? murmura-t-il, la bouche soudain sèche et les mains avides; en même temps sa raison lui criait : Halte-là!
Elle se jeta contre lui, s'assit sur ses genoux, passa un bras autour de son cou :
— Me croirez-vous siuéère si je me donne à vous sans condilion? Aurai-je alors, dites! assez réparé mon injustice d'autrefois? Celte petite Ja-Ja orgueilleuse... vous rappelez-vous? vous me traitiez d'orgueilleuse! Elle s'humilie, elle vous demande seulement de l'aimer comme elle vous aime?
Il sentit sur sa bouche l'haleine fraiçhe, il vil les regards câlins se fondre dans les siens : l'occasion inespérée, l'aventure et ses merveilleuses surprises; et c'était elle-même, elle qui s'offrait ! Le verrou à tirer,
la jeter sur ce divan — Le délicieux petit corps dont il avait pu jadis deviner l'enchantement, palpiterait sous son étreinte. Mais une méfiance persistait en lui, qu'il eût voulu éclaircir. et que le sourire d'holocauste de Ja-Ja, l'enlacement de sa jambe contre la sienne, l'appel de ses lèvres renforçaient, loin de la détruire; car pourquoi cette générosité tardive? Pourquoi consentir à être sa femme, puis, sur son refus, sa maîtresse. Un obscur, injurieux soupçon le traversa. C'était une Grèbe; l'usurière, après l'amoureuse, surgirait.... Elle, se donner pour rien? Allons donc! Et cependant, dans ce cerveau fantasque, tout, même l'imprudent, même l'absurde étail possible. Laisserait-il échapper cette unique minute d'ivresse?
— Je ne vous crois pas, Ja-Ja, dit-il enfin, d'une voix altérée.
— Groyez-moi, Marc, croyez-moi, je n'ai jamais été plus sincère !
ht elle se colla contre lui, s'abandonnant.
Oui, l'accent était convaincu; sincère, elle l'était, parbleu! Mais pourquoi cette sincérité semblait-elle l'amorce d'un piège où il risquerait, avec ses scrupules et ses responsabilités d'honnête homme, d'engager il ne savait quoi d'effrayant et d'irréparable?... Il répliqua :
— L'idée ne vous est pas venue, Ja-Ja, de vous donner à moi comme cela ? C'est trop beau ! ou trop fou !
— Ah! vous ne me croyez pas, gémit-elle désespérée, vous ne voyez donc pas, vous ne sentez donc pas la force de mon amour?
Il lui échappa, malgré lui, le mot cruel qu'elle prévoyait :
— Trop tard!
— Non, il n'est pas trop tard! Marc, vous verrez !... Et elle colla sa bouche sur la sienne; mais maintenant
il savait, il était sûr qu'elle jouait une scène de séduction perfide. Il la repoussa, se mit debout, alla à la perte et
l'ouvrit toute grande, rendant impossible à Ja-Ja une nouvelle tentative, la condamnant à ne pas prononcer une déclaration qu'on pût entendre.
Elle devint verte, elle mesura l'écroulement de ses projets; sur son visage décomposé, comme la chair de ces beaux champignons qu'un choc rend affreux, se trahit sa terreur de criminelle ; ses yeux cessèrent d'implorer : ils eurent ce froid el ce coupant qu'il pressentait, de l'usurière déçue. Cela valait plus qu'un aveu, c'était comme si elle eût crié sa misérable histoire.
Marc la regardait avec une pitié glacée; déjà, il pouvait lire « le masque » sur ses traits de fatigue.
— Bien joué, dit-il. Vous auriez eu après la partie belle, n'est-ce pas? Avec ses instincts chevaleresques, l'imbécile Marc Audral vous eût épousée?.... Non, non, Ja-Ja, ça ne prend pas !
Elle lui jeta un regard qu'il ne devait plus jamais oublier; le regret du mauvais coup manqué, l'humiliation d'être devinée, la certitude de l'échec la torturaient.
— Par pitié, fit-elle à voix basse, refermez cette porte. 11 lui obéit; maintenant il ne la craignait plus, elle et
son ensorcèlement. Ah! il s'en était fallu de peu!...
— Vous êtes enceinte, n'est-ce pas? dit-il âprement. Et c'est sur moi que vous comptiez pour endosser la faute d'autrui?
Elle jeta les bras en avant, suppliante ; elle s'inclina comme pour s'agenouiller, et, à mots hachés, saccadés, avec toute sa présence d'esprit pourtant, pour ne pas élever la voix :
— Oui, Marc, oui, je suis une fille fausse et je me dégoûte moi-même. Oui, je suis enceinte de Guy; oui, j'ai voulu vous tromper, espérant, une fois que vous auriez consenti à être mon mari ou mon amant
— Que je ne pourrais désavouer l'enfant? Mes compliments, quelle comédienne vous faites!
Il regardait, comme fasciné, la taille encore intacte, le
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petit ventre de Ja-Ja qui allait s'enfler peu à peu, devenir difforme. Et il pensa brusquement à petit-Pierre, qu'il n'avait pas reconnu, et qui était son fils, pourtant ! Ah ! vraiment, reconnaître pour sien, et par duperie encore, l'enfant d'un autre, l'ironie serait trop comique et trop amère!
Ja-Ja tendit les mains :
— Accablez-moi, vous le pouvez ; mais s'il vous reste quelque pitié, sauvez-moi?
Il la regarda avec des yeux agrandis de stupeur; il craignit de comprendre :
— Vous sauver, comment?
— Je ne puis pas encourir le déshonneur de mettre au monde un bâtard.
— D'autres l'ont eu, qui vous valaient bien! L'image de Noémi l'obséda comme un reproche. Elle
n'avait pas craint, celle-là, de prendre sur elle tout le poids "de leur amour; elle avait enfanté sans se cacher, elle élevait son petit en mère tendre et farouche, et elle ne réclamait rien.
— Mais moi, moi, répétait Ja-Ja avec une sorte d'horreur, moi, je ne peux pas! Ma famille, ma situation, le monde....
Il essaya de contenir sa révolte, il ne voulait pas que ses griefs personnels le rendissent injuste :
— Voyons, Ja-Ja, réfléchissez! Je suis médecin, je dois aider les enfants à naître. Vous n'avez pas cru sérieusement que je consentirais à anéantir celui qui est en vous. Depuis combien?
— ■ Deux mois....
— C'est déjà un être; il veut vivre, il vivra.
— Ah! comme vous me punissez d'avoir voulu vous tromper.... Mais dans ma vilaine action même, Marc, vous ne le croirez pas, et c'est la vérité pourtant, il y avait encore un reste d'amour.
— Un reste? il se peut... je n'aime pas les restes. Et
puis non, vous meniez bien, vous espériez que je serais dupe, voilà tout! Mais, si même vous étiez venue me trouver en me disant tout de suite la vérité, je vous répondrais la même chose. Je ne puis rien pour vous.
— Alors, je n'ai plus qu'à me tuer?...
— Vous ne vous tuerez pas, Ja-Ja; vous aimez trop la vie. Et vous avez raison !
— C'est bien, j'irai trouver un autre médecin. — : Vous n'en trouverez pas.
— Si, on m'a dit que Koreff
— Vous ne risquez que d'être estropiée ou de subir un chantage qui empoisonnera votre vie entière, sans parler des autres dangers si on découvre.... La Cour d'assises, la réclusion....
Ja-Ja fut prise d'un tremblement nerveux :
— Marc, sauvez-moi! Marc, sauvez-moi!
— Mais, ma pauvre enfant, c'est impossible! Pourquoi ne pensez-vous pas au seul parti raisonnable! Guy Arnaude peut vous épouser, lui.... Eh bien?
Ja-Ja baissa la tête, morne, effondrée.
— Il n'a pas le sou.
— Il a un cerveau, il n'est ni manchot, ni cul-de-jatte ! Qu'il travaille! Vous avez peur, pauvre petite, peur de la vie médiocre avec lui comme vous l'avez eue avec moi. Qu'y faire!
Il avait beau la plaindre, son mépris fut le plus fort. Oui, c'était bien une Grèbe, capable de tout pour devenir riche. Fourbe et vile, elle n'avait pas hésité à le choisir, lui, pour victime; et, acculée à la sinistre réalité, elle se montrait làcbe.
— Résignez-vous, dit-il. Il se peut que vous deveniez une bonne mère; qui sait? Ce petit que vous voulez supprimer sera peut-être un jour votre orgueil et votre joie.
Elle ne répondit pas, ployant sous la honte et désolée de sa défaite; ce dernier sentiment surtout la terrassait :
être vaincue, elle, Ja-Ja, et flétrie jusque dans la pitié de cet homme qui la jugeait maintenant, toutes écailles tombées des yeux, sans désir, sans attendrissement, avec la rigueur froide d'un indiftérent.
Après un très long silence, elle se redressa, cherchant une glace pour refaire, en s'y mirant, son visage. Un sourire banal reparut, par un héroïque effort, sur ses lèvres.
■ — Vous voudrez bien me garder le secret ?
11 inclina la tête.
Elle poussa un gros soupir :
— Eh bien, adieu.
— Adieu!
Il l'accompagna jusqu'à la porte ; elle descendit l'escalier sans se retourner, et lui, immobile, consterné, ironique, ému cependant d'une pitié, sentait mourir en lui Pattrait sensuel et romanesque de cette Ja-Ja dont il avait voulu jadis — les dieux cléments l'avaient préservé! — faire sa femme....
Noémi, petit-Pierre, beaux êtres purs à côté d'elle. Et vous, Jeanne Boërit, au grand corps harmonieux!... Il évalua les espoirs ambitieux de Ja-Ja, ses rêves d'or et de conquête. Tout cela croulait, par une imprudence. Fallait-il y voir cette Justice qui tôt ou tard se révèle, dans l'enchaînement des fatalités ou le caprice fantasque du hasard? Cela plutôt, oui.... Et il murmura :
« Pas de chance! Bah! elle s'en tirera toujours! »
Marc, bien que fatigué, retardait l'heure de se coucher, craignant l'insomnie des journées trop pleines. Il termina la lecture d'un article de revue médicale sur la valeur séméiotique du pouls chez les femmes en couches. Quel étrange dénouement, son roman d'amour avec Ja-Ja!
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Ensuite il écrivit à sa mère une lettre qu'il reculait depuis longtemps. 11 se représentait la vieille dame, dans sa petite maison de Niort, continuant sa vie étroite, réglée par les offices religieux et les séances du Comité des bonnes œuvres dont elle était maintenant vice-présidente, avec Mme Oreilhan pour présidente. Que Berthe Oreilhan, que les vieilles maisons de la haute ville étaient loin!... Non, malgré les objurgations qui lui parvenaient régulièrement et auxquelles il faisait la sourde oreille, ce n'est pas Berthe Oreilhan, si sèche, si froide à côté d'une Jeanne Boërit, qu'il épouserait! On la courtisait ! Un ingénieur des mines, écrivait Mme Audral mère, lui faisait la cour; eh bien, qu'on la lui accordât, elle, sa dot et ses espérances! 11 n'en serait pas jaloux!
Sa lettre achevée, il mit en ordre quelques factures et, sur le manuscrit, resté en suspens, sur son essai : De la Prostitution libre il posa comme presse-papier un petit bronze noir que Romme lui avait donné pour ses étrennes, un admirable bronze reproduisant une femme nue au corps cambré, les jambes repliées, les orteils crispés, qui d'une main se caressait le sein et de l'autre masquait son sexe, avec une élrangeté mystérieuse dans l'impudicité du visage et la convulsion pâmée du sourire. Audral avait vu chez des grands amateurs des merveilles de l'art chinois ou japonais; rien n'égalait cette Luxure dont l'original, grandeur nature, trop 'osé pous nos musées nationaux, avait, lors de la dernière Exposition universelle, soulevé des polémiques passionnées et faisait les délices de Rockeggie, le multimillionnaire américain, qui lui avait consacré, dans sa galerie de tableaux et de statues de Boston, une salle close.
Audral revit sa dernière visite à Romme, le mois dernier. Claude Sangré l'accompagnait. Le vieux sculpteur avait accueilli avec bienveillance, une première fois déjà, l'historien, et se plaisait à son commerce affiné, à son érudition très sûre et à la chaleur aussi de son admira-
tion. Claude avait déployé toute la finesse de son esprit pour plaire à celui qu'il considérait, avec Rodin, comme le plus grand artiste de ce temps. Marc revit l'exploration des « Cavernes », les marbres blancs, les corps de glaise, les moulages crus, toutes ces formes animées qui, au jour des verrières ou sous la clarté électrique, s'agitaient avec le mouvement fluide et robuste de la vie la plus intense, comme un univers palpitant de passion.
Marc évoquait les femmes qui, esclaves de leur amour, gravitaient autour de celte œuvre despotique : Minna Mauser et son teint dolent, ses poses alanguies sur une chaise longue; dona Lucrezia, hautaine et taciturne, à l'écart; Nadia Voronska, jeune et belle, avec son profil de Vénus du Nord; et les enfants splendides : Beppo, semblable à un prince lazzarone; Rose et Rosine, les jumelles, blondes et douces comme Minna leur mère ; la grâce tourmentée, si séduisante, et les boucles noires de la pelite Haydée, fille de la Grecque jalouse, morte à présent; enfin, le bébé Stefan, fille de la favorite en titre.
Une atmosphère de drame couvait alors, orageuse, dans la villa aux merveilleux jardins; Romme s'étant épris d'un nouveau modèle, une Anglaise au long corps de Diane chasseresse, une jeune fille, coiffée d'un polo, et qui, avec sa démarche souple, semblait nue sous la jupe et le long manteau en tissu écureuil. Seule, la première concubine, blasée et hors d'âge, Katje Ockoven vaquait paisiblement à ses fonctions d'intendante ; et Marc revoyait pâlir, rougir le teint de rose et de lait de Nadia, folle de jalousie; il entendait sa parole brève, morigénant la Fraûlein; alors que la nurse des trois fillettes Rose, Rosine et Haydée, relevait la tète dans un orgueil de race, nullement scandalisée d'un choix qui rapprochait d'elle si maigre, si plite et si indésirable, cette éblouissante Glory, avec qui elle bavardait entre les séances de pose, lui vouant, dans une adoration de laide, le culte de ses soins, les douches, les frictions, lui ser-
vant de manucure et de pédicure. Car miss Harriett était un « type » rare, et c'en était un aussi que la Fraùleiii de la belle Polonaise, une grasse Allemande blonde appelée Cosima, gourmande et vaniteuse, qui triomphait l'an dernier, lorsque Romme s'était épris, quinze jours durant, d'une petite danseuse grassouillette de Nuremberg.
Audral songeait à cette lignée sortie de Romme, et où chaque mère avait versé l'élément étranger de son sang. Il avait, ia semaine dernière, soigné la petite Haydée pour une légère entorse. Quelle destinée auraient ces filles, pétries en force et en beauté; et ce Beppo cuivré en qui, peut-être, une lueur du génie paternel persisterait, transposée, s'il devenait le grand chanteur ou le compositeur célèbre que Homme rêvait? Que ces jeunes êtres dussent avoir un jour une destinée bourgeoise, cela semblait improbable! Quels romans tisseraient leur vie, s'ils obéissaient plus tard, mâles et filles, à la fougue passionnée de leur père, comme aux irrésistibles instincts de leurs mères amoureuses? Un Romme lui-même n'était-il pas une énigme dans sa majesté de demi-dieu sexagénaire, sa puissance géniale d'artiste?
Marc commençait à se déshabiller quand, brutale, la sonnerie du téléphone tinta. 11 se demanda qui allait troubler cette nuit son sommeil, et, comme il pensait précisément à Romme, la coïncidence lui sembla moins bizarre, de reconnaître la voix autoritaire du sculpteur :
— Venez vite! Mon auto est partie vous chercher! Nadia s'afiole. Notre petit étouffe... il râle; il a une affreuse toux rauque; sa mère veut que ce soit le croup!
Audral demanda :
— Avait-il mal à la gorge? Avait-il la fièvre?
— Elle dit qu'elle ne sait plus; elle a perdu la tète.... Venez vite !
— J'accours! Je préviens lirancarl en cas de nécessité. Qui ça, Brancart? Vous ne connaissez pas? Un jeune
jour.. 1 s
chirurgien en qui j'ai toute confiance! Mascasse, vous dites qu'elle préfère Mascasse? Non, ne l'appelez pas à aucun prix!... J'ai heureusement dans mes médicaments deux Maçons de sérum de Behring et Roux. On sonne, c'est votre auto. Cinq minutes, et je suis là —
Déjà Marie-Jeanne réveillée, accourue, enveloppait la blouse et le. tablier d'hôpital de son maître, tandis qu'il se munissait d'une seringue Debove, avec aiguille de platine iridié, de sérum et un flacon de sublimé.
Dégringolant les trois étages, il interrogea le chauffeur; mais cet homme superbe, et qui touchait des émoluments de chef de bureau, ignorait tout, ou, mécontent d'avoir été dérangé, ne voulait rien dire. Enfermé dans l'auto qui bondit et à toute allure traversa les rotes vides. Marc se recueillit, dans une courte et poignante vision- Le diagnostic confirmé, il ferait la piqûre au flanc; il lui semble voir s'élever et s'abai;ser les fausses côtes. 11 crut sentir sous son doigt la poussée lente du piston.... Si l'enfant, était déjà entre la deuxième et troisième période, et qu'aux fausses membranes s'ajoutassent le tirage continu et les spasmes glottiques, Brancart devrait intervenir pour le tubage ou même la trachéotomie.
Il se vit par avance, avec cette impressionnabilité visuelle et tactile que lui donnait l'exercice de sa profession, secondant le chirurgien. Un aide assis tiendrait l'enfant immobile pendant que lui, derrière, maintenant la tète, fixerait l'ouvre-bouche. De son index gauche, le chirurgien donnerait passage au tube court, lisse et doré.... Marc assiste à la pénétration du tube dans la glotte, il écoute le bruit soudain de l'air; Brancart injecte maintenant dans la trachée de l'huile mentholée, retire l'ouvre-bouche. Marc entend l'enfant respirer régulièrement, il va s'endormir, tout est bien. On a éviîé les
complications possibles : vomissements, convulsions
Avec Brancart, tout va d'ordinaire comme sur des rou-
lettes! Il n'enfoncera pas, comme Mascasse l'a fait dans une occasion semblable, le tube dans l'œsophage. Si l'aide, effrayé par l'absence du bruit tubaire et la persistance du tirage, ne l'avait averti, l'enfant s'étouffait....
Admettons, si les choses vont au pis, que la trachéotomie s'impose. Marc dirige l'installation des préparatifs, une table de cuisine, des draps plies; un traversin dur fait d'un drap roulé autour d'un cruchon, des lampes électriques projetant leur faisceau.... Brancart a disposé sur un plateau la canule double de Luer, les deux bistouris, le droit et le boutonné, la pince à fausses membranes et la plume barbelée qui enlèvera les mucosités; le dilatateur à deux branches est aussi là, mais il s'en passe d'habitude.... Marc lui apporte l'enfant, roulé nu dans un drap, et, appuyant la tète et les épaules sur le traversin, il maintient le petit corps, tandis que l'autre aide immobilise la tète. De la main gauche, Brancart saisit le larynx et en palpe les divers cartilages ; de la main droite il fend, de trois coups de bistouri, la peau, découvre la trachée et l'incise, dans un sifflement d'air et un jet de sang.... Marc voit introduire la canule, entend le bruit canulaire; pas d'hémorragie, pas d'emphysème sous-cutané, pas d'asphyxie : ail rightl Et il se rappelle, à l'hôpital Trousseau, un pauvre petit, emporté soudain devant lui par une syncope : cas rare, heureusement! Brancart a la main heureuse; aucune obstruction de la canule.... Le petit a déjà sa cravate de mousseline; le voilà lavé et changé; il va pouvoir s'endormir....
Et puis, on verra bien! Marc, par principe, est optimiste; sans cela, comment garder les idées nettes et la main sûre? Le croup, on s'en tire à présent.... Il faudra immuniser préventivement les autres enfants par une piqûre de sérum. Mais est-ce bien le croup? Nadia, si bonne mère, aurait-elle attendu jusqu'à présent, sans se soucier de l'angine préalable? L'amour et la jalousie ne
l'ont pas à ce point détournée de son petit dont elle est
si fière
L'auto a franchi la grille, elle tourne dans la grande avenue et sloppe. Katje Ockoven s'avance sur le perron; elle lui dit avec le calme, inquiet pourtant, d'une femme qui a tout vu et que les drames ne prennent pas à l'improviste :
— L'enfant est violet, il fait peurl
Marc s'élance, précédé par Katje Ockoven, dont le bonnet de Frisonne agite ses barbes; elle a de larges hanches sous une jupe de soie noire, et son cou nu, gras et ambré, sans rides, rappelle qu'elle a été belle. Des voix, des portes ouvertes, des domestiques en désarroi — Marc entre dans la nursery. Les gémissements éplorés de Nadia Voronska, les gloussements de Cosima la Fraiilein : « Ach ! mein Scliatz, meia Vogel! » Le petit se débat dans les bras de sa mère ; il roule des yeux hagards où sa petite âme de deux ans exprime l'épouvante ; une grosse toux rauque entrecoupe sa respiration qui, dans l'effort, siffle d'une façon aiguë.
— Mon fils va mourir! Sauvez-le, docteur! crie Nadia Voronska, dont le beau visage offre l'expression d'une Furie douloureuse.
— Du calme, Madame, du calme... dit Audral. Avezvous déjà tenté quelque chose?
— Des fumigations, dit une voix.
Et Marc reconnaît la large stature de Romme, cette formidable vitalité qui lui donne l'air d'un géant, sa tête léonine encadrée d'une barbe blanche, ses yeux immenses sous la broussaille des sourcils. Debout, il regarde Stefan.... En contact avec le commutateur électrique une casserole bout, des feuilles d'eucalyptus dansent dans l'eau.
— Vous avez bien fait; donnez-moi une éponge.
Il l'imbibe et, très chaude, l'applique sur le cou de l'enfant.
— 11 faut, dit-il, l'envelopper d'une atmosphère de vapeur d'eau.
— Elle veut absolument que ce soit le croup, maugrée Homme. Moi, je dis....
Une quinte rauque de l'enfant le fait hésiter. Homme a beau être intelligent, deviner.... C'est si fragile, c'est une si humble petite chose, un enfant malade, qu'il reste immobile et attentif, regardant, écoutant, ce supplice qu'il voudrait et ne peut soulager, qui dure des quarts d'heure semblables à des siècles, et pendant lesquels il se demande avec anxiété si son dernier-né, fruit si riche de son suprême automne, ne va pas se décomposer dans un brusque anéantissement?...
Mais Marc éprouve un allégement croissant à vérifie* les symptômes : pas de gonflement ganglionnaire, la voix n'est ni enrouée ni éteinte.
— Dès que je pourrai, dit-il, examiner la gorge....
Un répit le lui permet : il ne constate pas la présence de fausses membranes. 11 s'enquiert à nouveau : l'enfant avait-il été souffrant, traînait-il depuis un jour ou deux? Et sa température?
— La Fraiilein assure, dit Homme, que Stefan ne s'est jamais mieux porté. Il avait la peau fraîche et s'est endormi tranquillement. Il était très gai et n'a pas cessé de rire des farces que ses grandes sœurs lui faisaient.
— Alors, il n'y a plus aucun doute, dit Audral qui sourit largement. Hassurez-vous. Madame : ce n'est qu'une attaque de faux croup. La laryngite striduleuse s'atténuera d'elle-même peu à peu, et vous n'avez rien à craindre.
La jeune femme le regarda, incrédule :
— Ce n'est pas possible ; vous voulez me tromper?
— Si peu, que je vous prie de téléphoner au docteur Brancart que sa présence est inutile. Voyez, l'accès a l'air de se calmer, le pouls est déjà moins fréquent.
— Alors, il ne va pas mourir ?...
— Non, Madame, cet état est très pénible, mais pas dangereux.
Marc sait bien.... De tels paroxysmes peuvent amener des accidents imprévus, mais son premier devoir est de rassurer.... H contemple, avec un attendrissement dont il n'est pas maître, ce bel enfant que, tout à l'heure, il pouvait croire en péril de mort. Il renouvelle l'eau chaude de l'éponge, veille à ce que la vapeur d'eau enveloppe la respiration. Le petit inspire mieux, s'assoupit dans les bras de sa mère. Avec lenteur et précaution, Nadia Voronska va pouvoir le remettre dans le berceau.
A ce moment, la porte s'ouvre, et, timide, Minna Mauser, la seconde femme légitime de Romme, montre son visage de cire line, ses beaux yeux cernés : c'est la seconde fois qu'elle vient prendre des nouvelles. Aussi Nadia, qui tout à l'heure avait crié : « Qu'on nous laisse! il y a déjà trop de monde ici! », se retourne avec un sourire, et du doigt invite sa rivale à venir, sur la pointe des pieds, contempler l'enfant qui repose.
— Le docteur assure que ce n'est qu'une alerte, et que cela va passer....
Minna Mauser, jadis si éclatante, maigre et fanée à présent, dans son peignoir de lainage violet, regarde sans jalousie, avec émotion, le petit Visage, écoute la respiration encore oppressée. Elle songe à ses jumelles, Rose et Rosine, pour qui elle a tremblé, au terrible mot de diphtérie! Audral achève de la rassurer.
— Eh bien, lui dit Romme, puisque nous sommes inutiles, venez!
Marc, une dernière fois, s'approche du petit corps, tàte la main couverte d'une légère moiteur : l'accès est fini, pour cette nuit. C'est Stefan qu'il contemple, et c'est à petit-Pierre qu'il pense!... Quelle angoisse aurait Xoémi, si pareille aventure survenait! Et il ne serait pas la pour soigner son fils.... Une main Tétreint à la gorge et il éprouve un remords.
Il a suivi Romme; clans le couloir, une admirable jeune fille s'est dressée, en pyjama de soie bleue, qui lui donne l'air d'un long éphèbe, d'un Nijinski prêt à s'envoler : c'est Glory, le nouveau modèle, le nouveau caprice de Romme, qui lui caresse la joue et dit :
— Nothing bail; the child is not very M. So, to bed, my deary !
Glory, svclte, légère, disparait. Maintenant, c'est Beppo, en caleçon de nuit, sur sa chemise blanche à broderies roses, pieds nus, semblable à un divin jeune pâtre. 11 a voulu savoir comment va ce petit frère d'un autre lit, qu'il aime d'une tendresse surprenante; ce n'est pas sa mère qui en aurait fait autant : jalouse, farouche, elle est restée enfermée dans le pavillon à l'autre bout, là-bas, du parc. Romme, avec tendresse, passe son bras autour du cou du jeune garçon et l'embrasse :
— Al Jetlo! Al letto! figlio mio; il tuo fratello sara gua rito domani. Non e nienle.
Beppo, de plaisir, crie :
— Ohinie ! bravissimo!
Une gambade et il se sauve. Romme le suit du regard avec tendresse et fierté. Lui et Audral sont maintenant dans l'atelier où Romme accueille ses hôtes. Les plus belles tapisseries, des tapis de nabab, cachent murs et parquets; d'admirables meubles anciens voisinent avec des divans et des coussins garnis des soies les plus précieuses. Au cenlre de la pièce un jeune garçon, une statue de marbre, se tient sur un socle et domine une vasque d'eau lumineuse qui tremble sous l'énorme lustre de cuivre hollandais, une vasque 011 des poissons bleu de lune, rose de nuage, évoluent, agitant leurs nageoires flottantes comme des écharpes de gaze.
Marc, figé de surprise devant cette fantaisie qui date de deux ou trois jours à peine, — car, chez Romme, les transformations les plus coûteuses s'improvisent par
enchantement — s'écrie devant la statue, avec admiration pour le jeune corps nu, d'une pureté qui rappelle les plus beaux antiques :
— Mais c'est Beppo !
— C'est Beppo, oui !
Romme, coutumier de semblables surprises, gardait parfois en grand secret une de ses œuvres, mûrie dans le silence et la solitude, et ne la sortait de ses nombreux ateliers que complètement achevée.
Audral ne se lassait pas de jouir de l'adorable vision : cette petite tète fière, cette poitrine déjà formée, c< s reins creusés, ces cuisses nerveuses. C'était Beppo et quelque chose de plus : un être vivant de sa Vie propre et, en même temps, d'une perfection si émouvante qu'il semblait qu'on allât le voir s'animer comme Galathée, étendre son pied nu et le tremper dans l'eau frémissante.
— C'est admirable! i
— Vous trouvez? dit Romme, le scrutant.
Et Marc fut frappé de la majesté du vieux sculpteur, de cet animateur prestigieux de formes humaines. Droit et ferme, dans son ample vêtement de flanelle blanche, un béret de tricot brun sur sa tète chenue, les pieds nus dans des sandales de cuir, il semblait indestructible. Il ne regardait pas le Beppo de marbre duzmême œil qu'il avait eu pour le Beppo vivant; là, un père tenait tendrement serré contre lui son fds, chair de sa chair; ici, un Titan qui insuffle l'âme à la matière, se complaisait, grave et recueilli, devant une création qu'il voulait sans défaut, digne de braver l'opinion des hommes et l'injure des temps, immortelle de la pérennité des chefsd'œuvre.
— Ah! soupira Romme en se laissant choir sur un divan et en invitant Marc à en faire autant; n'est-ce pas dans un roman des Concourt qu'une jeune fille, mourant d'une maladie de cœur, soupire : «■ — C'est affreux.
d'être en viande!... » Audral, vous qui êtes médecin, vous qui avez mis des enfants au monde, vous qui lulfez chaque jour pour faire prédominer la vie contre la mort, est-ce que cela ne vous révolte pas de penser à ce qu'a de précaire, d'humble, d'infime, la plus puissante existence d'homme? On vit cent ans au plus : qu'est-ce que cela? Une seconde dans l'éternité!... Et les dernières années ne comptent plus pour l'intelligence. Et on a perdu trente ans à sortir des limbes, à devenir un artiste, à apprendre son métier ; et on a dormi la moitié de sa vie, et on gâche d'innombrables minutes volées par la pourriture, les soins d'hygiène, les raseurs, les courses, le tran-tran de mille occupations vaines....
« La vie fuit, Audral, — est-ce que cela ne vous épouvante pas? — avec une rapidité vertigineuse! Elle vous entraine au gouffre, au gouffre sans fond, sans limites,
à la nuit sans réveil J'ai soixante ans, et j'ai à peine
vécu, et je sais à peine ce que c'est que de mettre debout un être de glaise qui ne soit pas périssable, parce qu'incomplet ou maladroit. Car, seules, durent les statues qui en sont dignes, parce qu'elles portent en elles le mystère de la vie. Mais à certains hommes, Audral, c'est cinq, six, vingt destinées qu'il faudrait, des rubans d'existences ajoutés les uns aux autres. Un Michel-Ange n'aurait pas eu trop de trois siècles à lui tout seul pour s'exprimer tout entier !
« Comment la science n'a-t-elle pas trouvé encore le moyen de prendre aux imbéciles, aux impuissants, aux malfaiteurs, une vie qu'ils emploient si mal, afin d'en enrichir ceux qui ont besoin de forces exceptionnelles pour enfanter le Beau, au prix d'affres infinies? Car ce marbre que vous admirez, saurez-vous jamais ce qu'il m'a coûté d'efforts?... Tandis que le Sosie, en boue animale, de mon Beppinomio, je l'ai créé dans un éclair, en une seconde à peine de volupté. Et mon Heppo pourrait mourir demain, comme mon petit Stefan, si, au lieu du
faux croup, il avait eu le véritable. Est-ce que ce n'est pas odieux à penser?...
« Pour qui sait le prix des heures, est-ce que celte brièveté, cette fragilité de notre substance n'est pas une chose contre nature?... Me croirez-vous si je vous dis que je n'ai pas peur de la mort? — la mort, ce n'est rien — mais que je redoute le néant, et que je suis épouvanté de voir le sablier s'écouler grain à grain avec cette vélocité irrésistible. Goethe a fait dire à Faust, devant le moment enchanteur de l'illusion : « Arrête-toi, tu es si beau! » Et aucun pouvoir humain n'arrête ce temps magique qui s'écoule, qui sort de nos pores, qui s'exhale de nous impitoyablement. Qu'ai-je encore à vivre, à rester intact et vlgoufeux, moi qui me sens dans la tète et dans les bras de quoi mettre sur pied un monde de figures vivantes comme celle-ci?
Il désigna d'un geste large la statue de marbre, au centre de la vasque où les beaux poissons de rêve ondulaient et tournoyaient, à la fois paresseux et agiles, dans l'élément fluide.
— Oui, reprit Romme, et c'est souvent pour moi une anxiété intolérable que celle de ce gouffre qui m'attire. Je me dis : « Je vais vieillir, je mourrai, et rien, rien n'empêchera mes muscles de faiblir, mes jambes de vaciller, mon cerveau de devenir brumeux, mes yeux de s'emplir d'ombre.... » Je vous le dis, je n'ai pas vécu et je devrais résister encore pendant de nombreuses années pour créer des œuvres puissantes. C'est affreux de n'engendrer que des larves périssables : mon petit Stefan, mon Beppo si robustes, si splendides qu'ils soient, comme ils vivront menacés de toutes parts : la maladie, l'accident!...
« Car c'est déjà inouï, Audral, — y avez-vous songé? — qu'on arrive intact à mon âge. Quelle misère de ne créer que de la pourriture éventuelle, de la mort pour plus tard.... Mon Beppo, si alerte, si électrisé de sève, si
m jouir.
joyeux, vous imaginez-vous ce merveilleux garçon étendu rigide, froid sous la terre vorace qui le reprendrait afin qu'il retourne au néant? Quelle abomination!... Une statue au moins dure plus longtemps. Elle s'est dissoute dans la lave ardente, cette femme nue aux longues jambes dont on a conservé à Pompéï le moulage, tandis que le Satyre ivre d'Herculanum a écbappé à la destruction. Ah! qu'est-ce qu'une vie humaine, mon ami... en face de la splendeur du monde, en face de ce qu'il y aurait encore à créer dans l'immobilité parlante du marbre ou du bronze!
Katje Ockoven entra sans bruit; elle portait sur un petit plateau des verres pleins d'une crème jaunâtre, des avocadjes, tels qu'on les boit en Hollande, un mélange de rhum et de lait battu avec du sucre.
— C'est une bonne idée, Katje, dit Romme; et avant de saisir le verre qu'il allait tendre à Marc, il mit la main sur le bras de sa vieille maîtresse, la première, celle qui lui avait donné son premier fils, mort, voilà beaucoup d'années, explorateur, dans un rapide de Chine. La vieille Katje sourit, et ce fut comme une illumination paisible sur son visage empâté.
— Comment va Stefan?
— Il respire mal, mais il ne pleure pss, et il dort. Elle sortit et Homme dit :
— Ah ! n'être qu'un homme, et connaître l'insatiable rêve d'être un Dieu!... Vous avez souri tout à l'heure, mon ami, quand je vous ai dit que je n'avais pas vécu. Vous vous disiez que le père Romme vous en donnait à garder, et que quand on a plusieurs femmes, tant d'enfants, d'innombrables maîtresses, on a cependant eu sa
part de joies et d'émotions terrestres Mais qu'est-ce
en regard de tout ce qui dort encore en moi d'irréalisé? Je n'ai usé de la vie quotidienne et de l'amour que pour y prendre les éléments passionnés de mon art, les stimulantes énergies de mon labeur. C'est surtout comme
artiste que je sens l'imperfection de ce que j'ai fait, à côté de ce que je conçois! Oui, il est assez bien ce marbre... Mais que restera-t-il de la collection de mes œuvres éparpillées dans les musées, les hôtels particuliers?
« Je n'ai achevé qu'oeuvre d'homme, et, ne me taxez pas d'un imbécile orgueil, Audral! j'aurais voulu faire mieux, faire plus grand, faire plus robuste, faire éternel!... Quel supplice de Tantale que cet inlassable recommencement, que cette sueur de doute et d'angoisse devant la vérité à saisir, à modeler sous des doigts qu'on voudrait infaillibles, que ces désespoirs brusques où l'on se heurte à la gaucherie, à la maladresse de sa volonté, à la nuit soudaine de son intelligence.... Ah! oui, je vous le dis, c'est une bien grande misère!
Audral entendait avec trouble cette confession poignante, ce cri lancé vers l'absolu.
— Votre lot a été enviable, répondit-il; combien de destinées auront été complètes comme la vôtre!
— Peut-être, dit Romme, peut-être ; mais tout ce que j'aurais voulu!... et qui ne sera jamais....
Il se tut, et après un long silence ajouta :
— Je pense que la pauvre Nadia est moins inquiète. Allons la voir, voulez-vous, et aussi Stefan? Je crânais tout à l'heure, en disant devant la mère que je ne croyais pas que ce fût le croup. A vous dire vrai, j'ai cru que l'enfant allait nous rester clans les bras. La Mort, qui n'est rien, je le répète, en elle-même, est aflreuse par la destruction qu'elle symbolise. Vous n'avez pas d'enfant, Audral?
Marc ne put même hésiter ; il venait de voir petit- Pierre râlant, cramponné de ses faibles mains au corsage de Noémi.
— Si, dit-il, un tout petit.
— Ah! dit Romme sans en demander plus, vous pouvez me comprendre, alors....
XXXIÎ
Comme ils le devaient, Marthe et Le Garrec allèrent attendre Serge Caribe à la gare : il méritait des égards, et eût été peiné .qu'on y manquât. Il descendit du slceping avec une paisible importance; ce furent quelques minutes d'effusion charmante.
Sans doute les deux amants — leurs yeux ne s'en cachaient point — avaient mis à profit leur, liberté ; mais outre que la présence du mari ne les contrarierait guère, le trio éprouvait, à se sentir au complet, cette satisfaction qui naît de l'harmonie totale. Marthe et Le Garrec déplorèrent seulement que, soustrait à leur contrôle, Serge se fût abandonné à l'intempérance de son estomac; car il avait du jaune sous les yeux et un teint de mauvais foie gras. Par contre, l'absence de Cora Dorai les satisfît, la maîtresse de Serge leur étant antipathique par sa rosserie et aussi, sans que Marthe se l'avouât, par cette fraîcheur de jeunesse qui suscitait en elle une obscure jalousie.
« Dora avait été retenue, conta-t-il, par ses répétitions de ÏAndrogyne, au théâtre de Y Art nu, un rôle dont elle tirerait grand effet; car, au premier acte, en maillot de bain à Àsnières, elle trompait son mari, un jeune député, avec un croquemort; au second, en grand décolleté de bal, à l'ambassade d'illyrie, elle trahissait sa maîtresse, la Panthère, fille de la basse pègre . avec une princesse de sang royal; au troisième, en chemise et dans une grange, à demi violée par l'amant de la Panthère, un mec, Chariot de Ménilmuche, elle assistait â l'accointance sadique du croque-mort et de la princesse; sur quoi, la Panthère, épileptique de rage, mettait le feu aux bottes de paille et se précipitait dans les flammes, si bien que tout le monde, avec des clameurs effroyables, expirait carbonisé. La pièce comptait des trouvailles : ainsi le
député, bien qu'ayant volé dix millions, était «n très honnête homme; et la princesse, rongée de gale, se grattait dans les plus suggestives attitudes. »
Caribe loua d'enthousiasme le chef-d'œuvre, « complètement idiot, d'ailleurs, ajouta- t-il, et qui ferait courir tout Paris. » Puis et bien vite il s'informa : son exposition? « Tout était prêt, assura Le Garrec, les cadres en place sur la cimaise, dans une grande salle du Fulgor ; la publicité largement arrosée, le vernissage annoncé pour le lendemain. » Allons, bravo 1 Patrice, comme toujours, avait bien travaillé; et après tout, il lui devait bien ça!...
Les deux amants attendirent que Serge fût rasé, baigné et repeigné, pour le régaler avec l'infortune de Ja-Ja. Ahuri d'abord, il poussa des jurons effroyables, la voua, elle et Mme Grèbe, sa mère, à toutes les malédictions! 11 ne manquait plus que cela l Alors qu'il se donnait tant de mal pour entrer à l'Institut et décrocher la cravate! In scandale pareil!... A quoi songeait cette petite grue! Et Guy Arnaude, il avait de jolies nageoires, celui-là! Un avortement? Ah! non, pas de ça, Lisettel Sortir des marges du code pouvait coûter trop d'embêtements!... D'autre part, l'idée du mariage l'exaspérait, parce qu'elle ne se réaliserait qu'à ses dépens. Alors, ce n'était pas assez qu'il subventionnât largement sa belles-mère et ses trois belles-sœurs? Il faudrait encore qu'il eût un )>eaufrère suspendu à ses crochets !
Marthe et Patrice lui laissèrent jeter son feu, et, sachant qu'il ne fallait pas le heurter au front qu'il avait sensible, le ramenèrent en douceur à une appréciation plus juste des contingences. Oui, c'était très ennuyeux, mais ne le serait-ce pas davantage, si Ja-Ja enrichissait la population française d'un enfant sans père? A tout prendre, pourquoi Guy Arnaude, remis à flot, nanti d'une place lucrative — il était licencié en droit et journaliste à l'occasion — ne ferait-il pas un mari sortable? On n'avait rien de mieux, d'ailleurs!
Patrice ne manqua point de faire valoir combien Serge s'honorerait à montrer une fois de plus sa belle générosité; lui, à sa place, n'hésiterait pas.... Marthe chez qui, de par son origine Grèbe, quelques fumées de grandeur chimérique embrumaient un esprit terriblement positif, émit l'espoir que Serge gagnerait peut-être à Monte- Carlo, en une série heureuse, les dix à douze mille francs d'établissement dont il répugnait à se saigner. Le Garrec suggéra qu'en tout cas la vente fructueuse de ses tableaux faciliterait ce débours : le plus pressé étant d'assurer le présent; pour l'avenir, on verrait bien.... Caribe et Rastoil, l'un artiste, l'autre industriel, vivaient de hauts et de bas sur l'incertain. GuyArnaude n'avait pas à se montrer plus exigeant qu'ils ne l'étaient pour eux-mêmes!
Comme toujours, Serge, après une forte résistance, se rendit mux raisons de sa femme et de son ami. Décisif, dès qu'il n'y avait plus de résolutions à prendre, il fit comparaître, devant leur tribunal de famille, Ja-Ja et le « vil séducteur ». Les explications furent vives, mais l'intérêt réciproque les maintint au diapason convenable. Sans insolence et sans bassesse, Guy Arnaude déclara qu'il était prêt à « réparer », pour peu qu'on voulût bien lui en fournir les moyens, que son estimation majora du double. Avait-il prémédité cette conclusion? L'accident l'avait-il servi? On ne put l'éclaircir, et d'ailleurs ces hypothèses n'avaient plus qu'un intérêt historique. Ja-Ja pleura un peu, ce qu'il fallait, puis sourit, pas trop; car, rassurée sur un point, elle éprouvait bien d'autres inquiétudes.... Ce n'était pas le mirage rêvél
Séance tenante, Caribe, olympien, dicta les clauses du pacte : mariage dans trois semaines, à Paris ; stricte intimité, prétextée sur un vague deuil d'Arnaude. Vingtcinq mille francs — auxquels on ferait contribuer Rastoil pour un tiers — assureraient la matérielle de début au jeune ménage, installé dans un appartement d'au moins
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quatre mille.... De septembre à octobre, la période délicate, les Guy prolongeraient en Tunisie un opportun séjour, et leur bébé, dont personne ne vérifierait l'acte de naissance, déjà gros de deux mois, passerait, remarqua finement Le Garrec, pour digne d'un concours d'enfants gras, un phénomène, juste orgueil des siens!... Garibe allait s'entremettre immédiatement pour caser Arnaude, en remuant terre et ciel, en harcelant les ministres et les directeurs, de journaux. Il ne restait plus qu'à annoncer à la famille la douce surprise, sous les touchants auspices de l'irrésistible Amour.
— Surtout, dit Marthe, gardons un secret auquel nous sommes tous intéressés!
Mais Serge aurait du mal à se taire, avec Cora Dorai; aussi exigea-t-elle de lui un grand serment. Et puis, le mariage de .la-Ja triompherait des calomnies. S'il fallait s'arrêter à tout ce qui se raconte, s'invente, se chuchote!...
— Et maintenant, dit Garibe, allons voir mes tableaux!
Escorté d'un des gérants de l'hôtel et de deux garçons tapissiers, il constata que la lumière, était bonne et fit déplacer seulement un ou deux cadres. Le Garrec avait eu l'idée ingénieuse d'alterner les portraits de femmes du monde avec les études libres qui montraient une danseuse de bastringue levant la jambe, ou une femme nue entrant dans son tub, ou une pierreuse retirant une thune de son bas. Garibe excellait dans les deux genres, dont les contrastes en se fondant donnaient de la distinction aux silhouettes de tilles, et du vice aux figures de la haute société. On voyait ainsi côte à côte Mme Furscbl en noir et l'actrice Zitelli, transparente sous des voiles à la grecque; la jolie liseuse de sorts, Oranié, maniant les tarots, voisinait avec la duchesse d'Austerlitz étendue sur sa chaise longue. Un clou surtout retenait le regard; la comtesse de Prahoa-Meuzcs, avec ses cheveux blancs,