DEUXIÈME PARTIE
0 malédiction du mariage !
Shakespeare.
N'avez-vous pas le cerveau un peu pourri.
Lonis Carpeaux.
La chambre d'hôtel évoquait des scènes de pillage ou un sauvetage d'incendie : malles éventrées, piles de linge croulant sur le tapis, robes, bottines, combinaisons de dentelle à l'assaut des chaises, de la table et du lit. Catherine Sangré, en jupon vert, nattes dans le dos, jambes nues, s'y promenait, l'air inspiré et fatal. Ce chaos, qu'expliquait seule la perversité du démon intérieur de la jeune femme, pénétrait Claude, son mari, d'admiration et d'effroi.
— Ne touche à rien! cria t-elle, parce qu'il débarrassait le tabouret d'un corset rose et d'un bock d'ablutions intimes.
Il s'assit, découragé. Une si démente anarchie paralysait son intelligence. Il se sentait devenir stupide devant cet être auquel l'attachaient de longs liens de tendresse et d'tiabitude, et que tour à tour il plaignait comme une malade, ou haïssait comme la destructrice de son repos.
— Il hasarda :
— Voyons, Katri, veux-lu que je t'aide à refaire tes malles? Voilà trois jours que tu te complais dans ce gâchis. Et si tu yeux que nous nous décidions à trouver un appartement?...
Elle le toisa, indignée :
— Ce gâchis! Mais, mon cher, c'est ta faute! Pourquoi t'es-tu mêlé des emhallages?... Clotle et toi, dans votre précipitation brutale, vous avez si bien entassé, foulé, écrasé, abîmé mes pauvres affaires, que je ne les reconnais plus. Elles ont besoin de respirer. Comme moi! Ouf! de l'air!
Elle bouffit ses joues, les dégonfla avec violence.
Claude, à quarante-six ans, la barbe et les cheveux gris, paraissait usé. Son visage frappait par sa distinction, des yeux profonds et un pli de bouche mélancolique. Il répliqua :
— Mais, sans ta sœur, nous serions encore à Tours. Tu n'avais pas même l'énergie de faire le nécessaire! Clotte y a mis beaucoup d'obligeance.
Un cri fut la réponse :
— Parlons-en! Elle a cassé mon grand Hacon de verveine! Et mon chapeau de velours noir! Uans quel état il est arrivé! L'as-tu vu, mon chapeau de velours noir? Un désastre !
Elle le lui mit sous le nez. Un peu cabussé, oui. Claude eut aux lèvres les deux vers de Victor Hugo :
.... (Ips clioses-!à sont r des.
Il f;iut, pour les coinprendro, avoir l;iit k;s études!
Mais il se garda de les prononcer : l'ironie exaspérait Katri. Qu'est-ce qui, d'ailleurs, ne l'exaspérait pas? Ah!
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qu'il était excédé de voir que les plus minimes causes déflagraient en contre-coups tragiques!...
Ce n'est pas pour son plaisir qu'il s'était décidé à écrire à Mme Grèbe. 11 s'en souviendrait, de ces dernières semaines ! Un vent de catastrophe soufflait dans l'appartement démeublé; les bonnes, à bout de patience, avaient déguerpi sans attendre la fin de leurs huit jours ; on mangeait sur un guéridon des choses froides; et Katri, au milieu des malles ouvertes et des vêtements répandus comme ici, semblait, les bras croisés, prendre le ciel à témoin de son génie d'organisation méconnu.
Quel soulagement que l'arrivée de Glotte, déléguée, comme la plus jeune des sœurs, pour cette corvée qui ne l'amusait pas! Aussi, elle n'avait pas traîné, hop! empaquetant tout, bousculant leur départ. D'abord maussade, elle avait fini par rire, trouvant cela drôle. 11 la revoyait en catogan et jupe tailleur, sautant par-dessus les valises, faisant le clown, montrant ses jambes. Gentille à croquer, la mâtine, et le sachant! Sur le quai, — elle lui souriait presque tendrement : coquetterie, amitié? Le train partait, qu'elle les congédiait dun bref adieu de la main ; elle avait déjà repris son petit air d'autorité. Une Grèbe, elle aussi !... Pas méchante, mais l'exemple, le milieu...'. Elle avait dû égayer la famille avec le récit de cet embarquement funambulesque, mimer en perfection l'affolement de Katri oubliant son réticule dans la voiture, et réclamant à tous les échos de la gare son parapluie.
Claude était trop fin pour ne pas se rendre compte des sentiments qu'on lui portait, chez les Grèbe. Sans doute, sa belle-mère était fixée sur le caractère dosa fille aînée; mais, si dans son for intérieur elle le plaignait, elle n'en était pas moins choquée, lorsque les torts de Katri lui crevaient les yeux. Si délicatement que Claude évitât d'y
faire allusion, c'était encore trop pour son orgueil maternel. Puis, aux yeux de Mme Grèbe et des trois cadettes, Ja-Ja, Madelinette et Glotte, et bien qu'elles les accueillissent aimablement lors de leurs venues à Paris, lui et Katri restaient des provinciaux.
Ils ne vivaient pas dans leur orbe de vanité, cl i! ne partageait pas leur fureur de plaisir. Le temps était loin où, du fait qu'il demandait Katri en mariage, toutes ces femmes saluaient en lui, reconnaissantes, le bienvenu, le protecteur, quelqu'un de rare et d'éminent. Aujourd'hui, il passait au rang de fonctionnaire correct, pas jeune, et trop sérieux; on voulait bien ne pas lui reprocher la médiocrité de ses rentes personnelles, mais on s'extasiait sur les dépenses somptuaires de ses deux beaux-frères, Serge et Pierre.
G'est pour le succès du peintre Caribe, mari de Marthe, c'est pour l'audace de l'industriel Rastoil, le mari de Michelle, que se réservait l'admiration de ces dames. Enfin, on lui imputait en partie l'infortune de Katri, — la sienne ne comptant pas, et les Grèbe couvrant d'une touchante solidarité l'une des leurs, fùt-elle la plus intolérable des chipies. — Certes, on voulait bien ne pas lui faire grief des soins et des égards que, malgré une lassitude visible, il témoignait encore à sa femme. On lui accordait de l'estime, et même une certaine affection; mais on le blâmait de se montrer trop patient et trop faible.
Faible? Peut-être. Mais on ne dirige pas une vie de cœur comme une vie de pensée, par la raison seule. Des influences complexes y interviennent : le caractère, l'éducation, l'instinct, l'inconscient morne. Si Claude avait pu changer sa nature?... Mais ce n'est pas aujouid'hui qu'il réussirait à se montrer dur, comme l'eût compris Pierre,
OU fourbe, ce dont Serge l'eût loué. Pas plus qu'il n'était capable, cédant à une légitinie exaspération après les pires scènes, de corriger Katri, pas davantage il ne s'était résigné à se consoler en la trompant. Non que Tenvie lui en eût manqué : il n'était qu'un homme; et sans doute ses beaux-frères eussent souri de ses scrupules, mais il n'avait pas voulu renoncer à cette moralité qui était son soutien, et l'entretenait dans la duperie noble du sacrifice.
Trop faible? Était-ce sa faute si une première union mal assortie, laissant en, lui du romanesque inemployé, un cœur et des sens ardents, l'avait poussé, après deux ans de veuvage, à s'éprendre du charme décevant de Katri? C'était sur la plage de Capbreton des Landes, en été. Une vieille tante l'avait recueillie malade, pour trois mois. Immatérielle et blonde, Katri tranchait, avec sa démarche légère, au milieu des baigneurs de Bordeaux et de Dax. Surtout, elle dilFérait d'Angéline, sa première femme, si pauvre d'esprit, si médiocre! Homme d'étude, ne connaissant les êtres qu'à travers les livres, pouvait-il soupçonner qu'il ne poursuivait qu'un fantôme, et que, sous son altitude éthérée et son fragile visage de fleur, Katri, fausse sentimentale, recelât une féroce bourgeoise? Comment eût-il présagé cet orgueil, cet égoïsme dominateur, cette âme de possédée jalouse?
Quelle maldonne! Une de ces erreurs que paie toute une existence. L'attrait spécial de Katri, il se l'avouait enfin, tenait à ce mystère des disparates, ces éclairs fugitifs de sensibilité, ces intuitions courtes et aiguës, cet on ne sait quoi d'énigmatique qui inquiète et attire chez lui les demi-folles.
Il l'avait aiidèe passionnément, avec le meilleur de lui-même, parce qu'il la jugeait désarmée pour la lutte.
parce qu'elle était menacée de la poitrine, parce qu'il la savait pauvre.
Généreusement, il voulait lui apporter, avec la sécurité, le bonheur. Comment n'eût-il pas été faible, dès lors que la pilié le tenait aux fibres les plus secrètes? La pitié, c'est elle qui avait appliqué sur ses yeux le bandeau. C'est elle qui l'avait, pendant des années, illusionné sur Katri. C'est elle qui était le secret de sa longue résignation. C'est elle qui, au fort même de ses révoltes, plaidait pour cette femme-enfant incorrigible! La pitié, qu'il avait cru longtemps un sentiment élevé, le plus désintéressé de tous, et qu'il s'en venait peu à peu à détester, comme une conseillère d'impuissance, comme une châtreuse d'énergie!...
Pourtant, c'est elle encore qui le rivait là. Aurait-il quitté Tours, dont la douceur sereine lui plaisait; refusé la chaire qu'on lui offrait à Janson-de-Sailly, et Paris, si utile pour l'avenir de sa fdle, si, voulant fortifier par des hivers de soleil les bronches de Katri, il n'avait réclamé ce poste de professeur d'histoire, au lycée de Nice?
Pauvre Katri!... Dire que depuis si longtemps, il oscillait entre le vain espoir qu'elle s'amendât et le nâvrement prévu des rechutes 111 les connaissait iiourtant,ces ciises organiques qui, succédant à des périodes de torpeur à peu près lucides, l'hallucinaient comme une fièvre, apportaient à sa nervosité un surcroît dévorant d'émolions ou de fatigues.
Tantôt une idée fixe la jetait sur la piste de persécutions imaginaires. Un mot mal entendu, une suggestion mal interprétée faisaient d'elle une policière écoutant aux portes, ou recollant patiemment, pour en déchiffrer le puzzle les fragments de lettres jetés dans la corbeille
à papiei. Que de complots ténébreux elle prêtait alors à sa familh, aux gens qu'ils connaissaient, ou à lui-même. Tantôt d*s préoccupations matérielles la subjuguaient. Une maniî d'ordre et de rangements la précipitait dans le cabinet de travail, bouleversant livres et manuscrits. Il en sentait venir Vaura et, impuissant, subi^sait ce tourbillon de vouloirs instables, d'actes sans but, d'incobérentes fantaisies; les oukases infligés aux servantes; la frénésit avec laquelle, enfilant de vieux gants à lui et ceignant iin tablier de cuisine, elle frottait, récurait, essuyait, attestant qu'elle seule s'entendait au ménage; le tout co^pé d'imprécations, de reproches, de plaintes, jusqu'à ce\que, cette haute tension brisée, elle s'abattît sur sa chaîne longue et réclamât d'une voix mourante le médecin. 1
Ah ! comne il était à bout !
Mais KatrUie le tenait pas quitte. Elle épiait sa respiration pénibe, ses traits tiraillés. Elle s'exclama :
— AllonsWn ! Tu as de l'asthme? Tu vas être malade? C'est complet
Encore ua le ses griefs : ces griefs que son injustice accunmlait par en faire, à limproviste, des arguments de combat! Mande, lui? Voilà bien son manque de tact!... Elle seule avai\droit aux soins et aux égards! Ces élouffements cardiaues dont, depuis cinq ans, elle le voyait souffrir, l'inquStaient sans l'allendrir et l'irritaient d'un souci dont elle a fût bien passée.
Elle haussa leâépaules :
— Et il faudraW je te soigne! Vraiment, ces choseslà n'arrivent qu'àVioi 1
Claude sourit, li peu amer. L'avait-il assez entendu, ce mot par lequel Rtri s'affamait le centre de l'Univers! La pluie soudaine, W station sans voitures, les défauts
d'une lobe, l'entremets brûlé, les petits ennuis et les grands : ces choses-là « n'arrivaient qu'à elle! »
11 compara la santé relative qu'à force de so;ns il était parvenu à lui rendre, — ce dont elle ne lui savait aucim gré — avec son état précaire à lui, que, loin de soulager, elle aggravait par l'usure 'quotidienne des petites blessures, révoltes, irritations, qui empoisonnaient son recueillement et rendaient difficile son travail.
— Mais fais donc quelque chose ! Prends de; remèdes ! s'écria-t-eile. Comme si, éreintée,je n'avais pis assez de tourments moi-même!
11 comt'ara encore. Que de fois, à la suite ie ces discussions renouvelées qu'elle déchaînait avec un sadique plaisir, il s'était senti déprimé au point d( ne pouvoir lier deux idées, alors qu'elle y puit^ait me électricité nouvelle et l'envie de recommencer! Toute-'nissame des faibles : la goutte d'eau qui perce le loc le taret qui ronge les boiseries! Comment se défeiKn» contre un ennemi intime que rien ne convainc, et qn* le sentiment ne touche pas? Quelle misère, pour un 'otnme d'élite, d'être vaincu par l'agression renouvelée l'uoe créature inférieure, forte de ce qu'elle est irrédii<(il)ie!
^- Moi non plus, déclara-t-elle, je ne pux pas respirer ce matin ! Je ne me plains pas cependar !
S'était-il plaint?
U répondit avec calme — mais el' lui en voulait autant de se contenir que de se montti' impatient :
— Ce n'est pas étonnant, tu n'uvres jamais les fenêtres!
— Pour qu'un courant d'air me dnne une bronchite! Merci! Ça t'est bien égal, à toi!
Ça ne lui était nullement égal, et lOur cause. Son sourire s'accentua :
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— Mais nous sommes dans le Midi, Katri, il fait très bon dehors. Si j'ouvrais?
— Non! Non! Je ne veux pas que les microbes de la rue entrent comme chez eux ! Cette chambre en est dé pleine!
Ahl ou;! les microbes et la place qu'ils tenaient dans les préoccupations de Katri, toujours prête à se gargariser, à ïenifler de l'eau bouillie, craignant le froid, le chaud, lalfièvre typhoïde et la peste ! Elle insista :
— Cari tu t'es laissé coller, na-lu-rel-le-ment, les plus mauvaises chambres ! Le verrou ne ferme pas : on viendrait ài'assassiner celte nuit, cela ne m'étonnerait pas! l
Le verroi jouait, mais c'était une de ses idées fixes. Elle ne se couchait jamais sans avoir exploré les placards, regamésous le lit, tourné et retourné la clef dans la serrure, lien souvent, elle le léveillait en plein sommeil, dressét sur son séant : « — On a marché! C'est un voleur! » ni bien : « — H y a des rats dans la cheminée! » Quit\e à l'accuser de consentir à sa mort, s'il déclarait qu'elle rêvait tout éveillée. Elle proclama :
— Car enfui cet hôtel est malpropre! Je suis sûre que la bonne n^ balaie pas sous le lit. Et l'escalier sent le chou-fleur!
Tout autre cabpem.ent ne lui eût pas moins déplu. Avec une rare certitude, elle percevait les défauts des choses ou des ge\s. Elle eût remarqué l'imperceptible écaillure du veriiisVans le plus beau tableau de Raphaël, et une chiure de mbche sur la Victoire de Samothrace.
— Ma foi, dit Clakle, les prix sont assez chers; mais la cuisine est niangCcLle. Que veux-tu, nous ne pouvions descendre dans un Pilace!
Elle ricana : évidemaient? Bon pour sa sœur Marthe,
le Fulgor! On lui faisait des pris spéciaux depuis que Serge avait décoré le petit fumoir de fresques pompéiennes, joueuses de flûte et danseuses à peine gazées ! Elle avait de la chance, Marthe ! Elle assistait à ( toutes « les générales, et les grands couturiers l'habillaient (( pour rien ». Au Fulgor, les cabinets de toiblte, avec baignoire et W. C, étaient en marbre blanc. Les bowwindows des chambres ouvraient sur la mer, et on renouvelait chaque jour les roses fraîches dans les jardinières.
^ — Raison de plus, dit-il, pour nous installer rapidement. Je t'en prie, achève ta toilette et allons visiter les deux appartements que j'ai en vue. Marc Audi'al va venir nous prendre, il a cherché de son côté. Katri s'étonna :
— De quoi se mêle-t-il?
•;; — Mais n'était-ce pas convenu? Quand je lui ai appris notre arrivée, ne s'est-il pas mis aimabltment à notre service '?
— Alors, le voilà déjà ton ami ?
— Etail-ce un inconnu pour nous? 1 m'a toujours paru un esprit distingué. ;
— Ohl toi!... Il ne m'inspire qu'à déni confiance.
— Pourquoi?
Elle eut été incapable de le dire : farce qu'il plaisait à son mari, sans doute; souvenirs aissi du temps où Marc Audral fréquentait chez les danes Grèbe, impressionné par le charme de Ja-Ja. Befu-é par elle, il s'était retiré correctement; que pouvait-onlui reprocher? Mais, de parti pris, les relations intellgentes qu'eût pu se créer Claude l'alarmaient. Elle aviit fait le vide autour de lui. Quel plaisir eussent trouvdes visiteurs dans une atmosphère où son accueil décoirageait les sympathies?
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Claude dit :
— Je compte bien qu'il nous soignera. C'est un très bon médecin.
Kaîri eut un geste sceptique :
— Pff! Celui-là ou un autre.... Est-ce qu'ils vous écoutent, seulement? Et qu'est-ce qu'ils savent? Ton Audral peut venir, je ne suis pas prête. Tu sortiras sans moi.
Et ironique :
— Tu ne pouvais donc te décider seul?
Il aurait dû. Mais elle n'eût pas trouvé de critiques assez acerbes pour décrier son cboix. De toute façon, elle le rendrait responsable des incommodités du logis. Une fois de pius, il déplora de ne pas êire un humoriste. Que ne développait-il en lui le sens du comique? 11 n'appréciait pas assez la saveur des mots de Katri. Que n*étyit-il au moins indiflerent? Ou pourquoi ne savail-il pat- vouloir? Elle ne le rendrai! pas plus malheureux, et il y gagnerait d'agir à sa gliise. Mais de faux scrupules l'an étaient, et il analysait a\ec acuité les causes de leur n>al, sans pouvoir y remédier.
Elles venaient de loin : de Si n res-ect inné de la femme, du besoin de justice qui le portait à la traiter en égale. I>e ce que, pendant longtemps, il a\ail su gré à Kairi d'avoir consenti à l'épouser, api es sa ftremière existence, et bien qu'il eût une fille : CUiir tie, élevée en Angleterre; Clairette, qui avait seize ans déjà, et qui incarnait son regret et son remords. A peine la voyait-il à Pâques et aux vacances. Depuis sept ans. il avait dû consenti], désolé, à l'éloigner, la jalousi; de Katri transformant leur ménage en enfer.
Sans douie. il avait cru agir pour le mii ux, dans l'intérêt de sa fille, et avec l'espoir d'acheter celte paix du
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« home » pour laquelle les meilleurs deviennent lâches. Qu'avait-il reçu en échange? Pas même un élan de reconnaissance de celle à qui il consentait un si lourd sacrifice. Les séjours de la jeune fille, Katri, vêritahle marâtre, ne pouvait les souffrir; et dans la famille même, il percevait les préventions hostiles. Bien heureux qu'il n'eût pas perdu, du coup, le cœur de son enfant 1 Et c'était un bonheur providentiel quelle eût trouvé presque une mère en mademoiselle llubert- Dionne, la directrice, femme d'une qualité rare, fille d'un diplomate célèbre sous le second Empire. Elle avait, à force de supériorité et de tact, fait de British- Lyceum une maison d'éducation unique.
Clairette s'y développait harmonieusement, aimée de ses maîtres et de ses camarades, mais sevrée de la tiédeur du foyer paternel.
Cela, Claude ne l'avait jamais pardonné à sa femme, pas plus qu'il ne se le pardonnait. L'aversion injustifiée de Katri envers l'adolescente témoignait d'une profondeur d'inhumanité qui le glaçait. Qu'elle voulût, possédant tout, que son humble rivale ne reçût ni tendresse, ni protection, ni gâteries mêmes légères, il y avait là quelque chose de monstrueux. Pendant des années, il avait essayé de comprendre et de persuader Katri, lui cherchant des excuses. Aujourd'hui, désillusionné jusqu'à l'écœurement, force lui était de reconnaître qu'il s'était trompé sur elle.
Après avoir cru qu'ils étaient unis, oui, malgré tout, il ne découvrait plus, à la dévisager ainsi négligée, sous ses cheveux tombants, qu'une captive butée et farouche. Bien que son corps svelte, son visage meurtri la fissent paraître de même race, elle était, elle demeurait l'étrangère.
En Clairetie, au contraire, — et c'était bien là le drame, et l'autre ne s'y était pas trompée — il se retrouvait. Elle tenait de lui la pondération et la bonté, une conscience droite, des aspirations d'âme charmantes; de plus en plus elle s'affirmait sa fille selon la chair et l'esprit. Et c'est elle qu'il avait sacrifiée, sacrifiée pour rien! Cette pensée d'abord confuse, puis précise, lui était devenue si douloureuse qu'il l'écartait de toutes ses forces, plaidant sa bonne foi, sa pitié égarée, la fatalité! Somme toute, Clairette n'avait pas trop soulîert. Elle eût été infiniment plus à plaindre s'il l'avait gardée avec eux. Elle trouverait sans doute sa revanche dans un mariage heureux. Mais cela ne le consolait pas. Puisque tout ce qu'il avait supporté ne servait à rien, continuerait-il à se priver d'elle? Était-il si lié par son renoncement qu'il dût le prolonger jusqu'au bout?
Non! les événements lui forçaient la main. Les examens de Clairette, qui préparait sa licence de langues vivantes, allaient, après son baccalauréat, la rappeler auprès d'eux. Bien qu'il l'eût fait entrevoir à Katri, — quel orage ce jour-là I — il ne lui avait pas encore notifié sa résolution, attendant la dernière minute. Puisqu'ils allaient souffrir l'un par l'autre, il serait toujours temps.
C'est avec une joie mêlée d'angoisse qu'il envisageait cette rentrée de sa fille sous son toit. Saurait-il la protéger assez? Et, si précocement avertie, d'un tact si fin, et bien que résolue à tout accepter par tendresse filiale, saurait-elle se défendre de vivacités involontaires, éviter tout conflit irréparable!
Allons, du courage; s'il parlait à l'instant même! L'appréhension de l'escalier du dentiste : la dent à arracher.... 11 eut peur.
fg .JOUIR.
Katri évoluait toujours dans la pièce bouleverséo , franchissant les tas de linge, piétinant des jupes froissées. Tout le symbole de leur vie, ce tumultueux désordre, cet éparpilleraent sans nom !
Il fit un effort; il allait compter jusqu'à trois; puis, avec calme et fermeté, il expliquerait à Katri comment s'arrangeraient leurs rapports nouveaux, ce qu'il exigeait d'elle. Il s'adjura !
« Décide-toi, Claude! Un! Deux?... »
On frappa; Katri, avec un : « ah! » strident, s'élança, repoussant la porte entrebâillée :
— On n'entre pas! Qu'est-ce que c'est!
Une voix de femme de chambre :
— Le docteur Audral attend monsieur et madame au salon.
Claude, sans bien savoir s'il regrettait cette diversion ou s'en félicitait, soulagé au fond, dit :
— Je descends.
Katri le toisa d'un regard où s'accumulaient toutes ses méfiances et toutes ses rancunes. Son sourire sembla mordre :
— Va, mon ami, amuse-toi bien!
vjn
— Cumjnent comptez- vous vivre à Nice? demandait Audral.
Us s'étaient retrouvés avec plaisir : Claude, gagné à la séduction virile du rhédecin; celui-là, qui n'ignorait pas ses tristesses intimes, touché de le voir vieillli et défait.
— Vivre, répéta Claude.
Si allègre était sa délivrance, au sortir de cet emmurement, à retrouver l'espace et la lumière, à causer avec un égal, qu'il respirait mieux, oubliant la gêne de son cœur trop gros et de ses poumons dilatés par l'emphysème.
— Oui, dit Audral, êtes-vous mondains? Mme Sangré fera-t-elle des visites ? Irez-vous au théâtre ?
— Nous vivrons en marge et au calme, déclara Claude. Sauf la musique, aucun plaisir ne me tente. Pour ma femme, toute excitation même frivole lui est contraire. Nous ne connaissons personne dans la colonie étrangère; et la société niçoise, m'a-t-on dit, reçoit peu.
— Peu, dit Marc, en effet. Et la vie n'en sera pour vous que plus libre et plus agréable. 11 n'y a aucun profit à dépendre d'un clan, car on retrouve ici les défauts de la province : morgue bourgeoise, curiosité, médisances, lettres anonymes, avec les mœurs faciles des grandes villes. Un fond de bigoterie n'empêche pas certaines femmes de dépenser trop pour leur toilette et de prendre des amants. Les hommes s'amusent de leur côté. Un esprit local ombrageux envenime la politique et les intérêts rivaux; mais, si l'on cherche à se nuire, c'est en sourdine. Nice, italienne en cela, garde le sourire; et puis, l'indolence du Midi.... La fureur du plaisir, pendant la Saison, rapproche tout le monde.
— A quelques nuances près, dit Claude, les hommes et les femmes sont partout les mêmes. Il faut les prendre tels qu'il sont, et les laisser même, s'il se peut. Moi, le travail m'absorbe et. Dieu merci, m'isole !
Marc le regarda. Claude portait la conceniralion des grands méditatifs sur un visage pâle, prématurément strié par la fatigue à l'angle des paupières. Une fois de plus, Marc constata cette antinomJe des hautes intelli-
gences, absorbées par les spéculations de l'esprit aux dépens de leur corps, qu'un exercice modéré maintiendrait souple et résistant. N'était-ce pas un aveuglement semblable qui associait à leur vie des compagnes médiocres ou indignes !
— J'admire, dit-il, votre puissance de labeur. Que d'années de recberches, quelle documentation représente votre œuvre : La France tradiiionneUel Mais aussi, quelle couleur et quelle vérité !
Les deux premiers volumes, qu'il avait lus avec un vif intérêt, obtenaient, bien que publiés sans réclame, un succès que venait de couronner l'Académie Française, bien inspirée, en dépit du libéralisme audacieux de l'auteur.
— Oh ! la vérité, dit Claude modeste, je ne sais si je l'ai atteinte : je m'y suis efforcé, certes; mais l'histoire n'est pas une science positive. 11 faut démêler la part d'erreur et de mauvaise foi dans des documents incomplets ou faussés par l'esprit de parti. 11 n'est pas aisé d'équilibrer un critérium, entre l'imagination généreuse, mais débridée d'un Michelet, ou le froid dogmatisme d'un Taine dans sa belle série des Origines de la France contemporaine. Je crois que l'histoire ne permet qu'une moyenne de vérité, suffisante peut-être, et contre laquelle, en tout cas, les morts ne protestent point.
— Quand paraîtra votre troisième volume : Monarchie et Révolution ?
Les épaules de Claude fléchirent soudain :
— Le sais-je?... Il faudrait pour le terminer que j'en aie la santé, et le courage.
— Ce climat vous les donnera. Et Mme Sangré, avec certaines précautions, s'en trouvera bien aussi. Comment va-l-elle?
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— Vous en jugerez bientôt; sensiblement mieux, depuis la fâcheuse bronchite dont vous l'avez guérie, il y a quatre ans.
— Je me rappelle, dit Marc, qui revit le milieu des Grèbe, les mines provocantes, le museau de chatte rusée de Ja-Ja. Et cédant à l'espoir d'entendre parler- d'elle :
— Un faire-part m'a appris les fiançailles de votre belle-sœur. Tous mes compliments. Le mariage est prochain?
— On parle de l'avancer, dit Claude; ce serait pour le 15 janvier. Ja-Ja et son mari, après leur voyage de noces en Italie, doivent s'arrêter à Nice pour nous voir et retrouver les Caribe.
Âudral reçut un petit choc, dont il ne sut si c'était de plaisir ou de rancune. Revoir Ja-Ja ne le laissait donc pas indifférent? Elle reviendrait plus jolie encore, fière de traîner derrière elle le mari indispensable à ses besoins de luxe et de liberté. Et lui, Marc, devant ce visage épanoui, songerait aux baisers donnés par cet inconnu dont l'obsession le poursuivait. Commun ou distingué, jeune ou mûr? Bah! il ne serait pas le seul, en tout cas, à connaître ces joues veloutées; d'autres avant, d'autres après.... Marc se vit dans une brusque surprise... — l'occasion, la minute, — embrassant longuement Ja-Ja sur la bouche; cette image l'irritait trop, il la chassa.
— Vous connaissez ce monsieur de Bradol?
— Non, fit Claude. Ma belle-mère en dit grand bien. Il a des terres qu'il fait valoir, en Normandie. Ja-Ja habitera Rouen et Paris : une vie très large, selon son goût.... Alors, vous me dissuadez de l'appartement du boulevard Carabacel? Ce serait humide! D'ailleurs, ma femme préfère le bord de la mer.
— Je ne vous le conseille pas non plus, dit Audral. Ni pour ses bronches, ni pour ses nerfs. Pourquoi n'habiteriez-vous pas au Mont-Boron? Je connais une villa charmante avec électricité, chauffage central, tout le confort moderne. La vue y est merveilleuse.
— Ma femme jugera cela loin.
— Un quart d'heure de la place Masséna, est-ce trop?
— Mais je ne puis monter une pente sans essoufflements douloureux. Et avec le lycée une ou deux fois par jour....
— Les tramways sont fréquents, vous les prendrez; et vous redescendriez à pied que vous ne vous en porteriez pas plus mal. Un petit jardin entoure la villa; autour, il en est de grands qui donnent une illusion d'oasis. S'il vous plaît d'aller aux concerts de Monte- Carlo ou d'entendre le soir un opéra ou un opéracomique, les communications sont si faciles! Pour les fêtes du Carnaval, que Mme Sangré aimera peut-être voir, — Claude eut un geste d'éloignement, — ce n'est que quelques jours dans l'année. Rien ne vous force donc à habiter en ville. Ici, il faut vivre baigné d'air et de soleil : c'est une condition de santé indispensable.
— Mais tout est si cher aux agences !
— Cette petite maison appartient à mon ami Séguraïice, qui l'a arrangée avec beaucoup de goût. Il est assez riche pour se montrer inditïérent à la question d'argent. Le prix que vous comptiez mettre sera le sien, car il ne veut louer qu'à quelqu'un de capable d'apprécier « l'Ensoleillée ». C'est la retraite rêvée pour un écrivain qui a besoin de calme.
Claude sourit, gêné : bien tentants, ces mots-là! Et s'il avait été seul....
— Vous ne déciderez rien sans Mme Sangré, cela va sans dire. Cherchons une voiture, vous jugerez mieux du trajet.
Ils débouchaient sur l'avenue de la gare, que sillonnait, sous les platanes défeuillés, un va-et-vient de flâneurs. Encore beaucoup de rnagasins clos. Derrière les vitrines d'un étiblissement de nouveautés, des toiles tendues masquaient les préparatifs de réassortiment. Plus loin, on lavait à pleins seaux des boutiques.
— Nice, dit Audral, s'apprête pour l'étranger. Au Jardin public, on truque les gazons, on repeint les bancs. Dans les hôlels, c'est le battage des tapis, le grand branle-bas. Car l'invasion est soudaine, comme des crues qui, après un déluge, noient le Paillon d'un torrent jaunâtre.
— Cet artificiel me choque, dit Claude.. J'aime ce qui dure : les vieilles maisons et leur paix provinciale, les rues qui gardent l'âme du passé. Nice, avec ses courants d'air à angle droit, me fait l'efTet dune cité d'Amérique brutalement sortie de terre.
— Ici, dit Marc, il faut regarder, non les murs, mais les visages et leur diversité. Ah! voilà justement mon ami Paga! Il va nous conduire.
Et faisant de loin signe au cocher :
— Celui-là ne vous demandera jamais un centime de trop.
■ — Un phénomène, alors? observa Claude, car les membres de cette corporation rapace m'ont paru aussi arrogants que pouvaient l'être les « Verts » et les « Bleus » à Byzance.
Marc acquiesça :
— Ils bravent le règlement : c'est un scandale qu'une municipalité énergique... mais pour ménager l'électeur.
Jouir. — T. I. 5
que ne îerait-on pas? Le père l^aga et (|uelques autres sont l'exception.
Aussi élégante qu'une voiture de maître, la Victoria aux coussins crème s'arrêtait au bas du trottoir. Un bon sourire anima le visage du vieil lionune, fort propre, en noir et chapeau melon; il avait de grosses joue& et des moustaches blanches à la Victor-Emmanuel.
— Et adieu, Moussu Audral. Beau temps pour la promenade!
— Bonjour, Paga;. pouvez-vous nous mener à « l'Ensoleillée »?
— Pour vous et vos amis, moussu Audral, j'irais au bout du monde. Pas vrai, lou Pitchounl
Son touet caressa l'encolure du cheval bai, très vif, qu'il tenait d'une main ferme.
— Ce brave homme, expliqua Marc à voix basse dès qu'ils roulèrent, depuis qu'il s'est remis, un peu grâce à moi, d'une mauvaise fracture à la cuisse, m'est très attaché. Il a une digne femme et une filh' infirme que je soigne, plus six autres enfants et des petits-enfants. Si Mme Sangré le désire, la fille aînée, une des rares laitières (|ui ne mouillent pas leur lait, vous approvisionnera chaque matin. La seconde fille est boulangère; ma servante Marie-Anne proclame son pain excellent, et elle est difficile. La troisième, mariée aussi, tient, rue Saint- François-de-Paule, une épicerie achalandée. Des deux garçons, l'un est gabier dans la Hotte, l'autre sergent aux Alpins. Tous, travailleurs et probes, représentent l'élément populaire niçois en ce qu'il a de meilleur. Le jour de la Pète des Cougourdons, c'est un beau spectacle que celui de celte grande famille unie. On y honore les vieilles coutumes elles mets rituels, la « piss;iladière », le « pan baguât » et la « poulina » fntc.
— Qu'est cela? demanda Claude.
— Vous aurez tout le loisir d'y goûter. Ces mets rustiques ne manquent pas de saveur, mais réclament un estomac robuste.
On longeait l'avenue des Phocéens, puis le quai du Midi. La mer, d'un gris bleu, de ses milliers de cassures brillantes, tramait un lacis d'argent. Des barques de pêche reposaient au sec, sur les galets.
— Voilà, dit Claude, un spectacle dont je ne me lasserai jamais. Quel repos nous donne la naturel
— Si Yous aimiez la marche, dit Aiidral, il y a de délicieuses excursions à faire dans la campagne. Paga vous mènera un jour à la Lanterne; et l'on peut s'enfoncer en auto dans les gorges vers SMint-.Marlin-Vésubie ou Puget-Théniers. C'est d'un grandiose insoupçonné. Vous aimerez ce pays !
— J'en ressens déjà le bienfait, dit Claude. C'est une joie de rouler ainsi.
— Voici Rauba-Capéu ; de brusques coups de vent y décoilient les promeneurs. Les carrières qui éventrent le rocher ont beaucoup agrandi ce passage.
La voilure longeait les entrepôts du quai Lunel et contournait le port ; à quai, des vapeurs débarquaient des couffes de fruits, embarquaient des bonbonnes d'huile. Des barques ramaient entre les voiliers de cabotage et les yachts de plaisance, blancs ou vert-pâle, dont on voyait étinceler les cuivres. La rampe de l'avenue Carnot ouvrait, entre les villas, des éclaircies plongeantes sur la mer; des ravins dévalaient, au pied de grands pins obliques, qui semblaient se cramponner à la route.
A l'octroi, la voiture tourna sur une route forestière et, après un ou deux lacets, s'arrêta devant une petite grille ancienne en fer forgé, au bas d'un mur que
m JOUIR.
débordaient, entre des cactus géants, des tamaris et des faux-poivriei'S. La maison, masquée parla verdure, dominait le jardin qui, dans une asymétrie voulue, massait im prodigieux fouillis d'arbi'es et de plantes. Au centre, une légère cascade tombait, coup sur coup, en deux vasques de pierre; de chaque côté, un escalier de marbre blanc en fer à cheval, grimpait mollement, sous les géraniums-lierre qui encadraient ses balustres. A gauche, une tonnelle de bambous géants; à droite, un court palmier roux bombant : partout, des rosiers; entre les feuilles gaufrées d'un néflier du lapon, transparaissait une statue blanche, et çà et là mûrissaient des citrons pâles.
— Au printemps, dit Audral, on ne voit qu'une corbeille de Heurs épanouie, jaillissante, retombante : c'est une foiie!... Je vais au pavillon d'à côté, car vous avez pour voisins — il étendit le bras — ici le parc de l'hôtel Cydnus: là, la magnifique propriété de Romme. La veuve d'un de ses praticiens a les clefs.
— Quoi, c'est là que Romme habite! Vous le connaissez? Je vous envie ! Quel prodigieux artiste !
— Il veut bien m'honorer de sa bienveillance, dit Marc; je soigne aussi ses enfants. Je vous amènerai chez lui quand vous voudrez. Son accueil est des plus simples, quoiqu'il soit capable de colères folles quand ou l'irrite. L'an dernier, il a mis à la porte à coups de pied dans le derrière, pour une légère insolence, un des plus riches rastas de Nice, Sigrès.
— Est-ce qu'il ressemble à son œuvre?
— Oui; comme elle, il est dominé par la vie, les passions, les instincts! On peut ne pas l'aimer, mais il n'est pas indiflercnt : c'est une force de la Nature.
— Et il vit ainsi, en dehors des idées reçues et des
convenances étroiles? Esî-il vrai qu'il ait deux femmes et plusieurs maîtresses ?
— La légende amplifie, mais la réalité est assez coquetle, en effet.
Il revint presque aussitôt, suivi d'une robuste Romaine, en costume d'autrefois ; les clefs en main, elle salua Claude avec une noblesse qui le surprit ; il le fut aussi de ce que Marc le présenta, comme dans un salon :
— Le professeur Sangré, mon ami; la Signora Lucrezia.
— Comme l'air est pur! dit Claude après avoir gravi, sans trop d'essoufflement, les marches.
— Pendant qu'elle ouvre la maison, regardez le jardin qui se continue par derrière. Cette petite porte donne sur la forêt de pins du Mont-Boron ; quelques pas, et l'on est en pleine solitude sauvage. Mme Sangré, av'ecun livre ou un ouvrage, peut respirer là l'air le plus vivifiant.
11 ramena Claude vers la terrasse qu'abritait une pergola de vignes :
— Et maintenant regardez : vous ai-je trompé? Jouissant de l'admiration muette qu'il devinait :
— Ne vous plau'ez-vous pas dans un tel paradis? Claude contemplait le panorama : le port de Lympia
et sa découpun^ nette, sa flottille et sun bassin bleu, la masse haute du Château qui cachait à moitié la ville, la mer immense et, jusqu'au cap d'Antibes, la courbe arrondie de la b;iie des Anges.
— 11 y a un peu de gris dans le ciel, dit Audrai, mais par les jours limpides, c'est féerique.
— Qu'est-ce que cela peut bien être, alors? demanda Claude.
C'était trop beau, trop enivrant : Katri ti'ouverait des objections."
La maison, à deux étages, d'une simplicité gracieuse sous un toit de tuiles débordant et soutenu par des consoles de bois, s'ouvrait, au salon du rez-de-chaussée et dans la chambre à coucher du premier étage, sur un mur de cristal d'un seul bloc, dans lequel se reflétaient, en bas les feuillages du jardin, au-dessus le ciel et les nuages. Par cet artifice d'aquarium, la maison et les meubles participaient au décor qu'ils coniplétaient ; et de l'intérieur on embrassait, sans que rien la morcelât, la perspective profonde du paysage, depuis les arbres immédiat s jusqu'aux plans diminués du port, du Château et de la baie; sur le tout, un immense horizon d'air et de mer.
— Que dites-vous de la surprise ?
— C'est une invention de génie. Et ces doubles stores permettant de s'isoler, de fermer un moment les yeux éblouis, pour les rouvrir dans un nouvel enchantement. iJes rideaux de fer descendent la nuit, c'est parfait I
lis parcouraient, précédés par l'Italienne qui poussait les volets, les dilTérentes pièces : une salle à manger, un petit boudoir complétaient le hall : derrière un couloir, la cuisine, roftice, et une buanderie surplombaient les caves.
— J'apprécie ce choix des papiers, dit Claude; sur ces teintes unies, sur ces fonds délicats, les vieux bois et les cadres anciens doivent prendre toute leur valeur.
Au premier, Claude aima la chambre à coucher, très vaste, où le merveilleux paysage s'élargissait encore. D'un côté, un cabinet de toilette en marbre blanc (comme au Fulgor, le rêve de Katri!) avec baignoire et commodités secrètes; de l'autre, une chambre à coucher où Claude se vit d'avance installé. Le couloir séparait ces pièces de trois autres, blanches et en placards, qui servaient de lingerie et de garde-robe.
L'une d'elles, en l'arrangeant, pourrait convenir à Clairette; et il le faudrait bien, que Kafri le voulût ou non! Mais cela n'irait pas tout seul, fichtre non! Le bonheur qu'il se promettait, d'avoir sa fille auprès de lui, s'empoisonna d'avance des amers tracas qui le harcèleraient.
Audral disait :
— Venez voir votre cabinet de travail.
Comment, il ne serait pas forcé de prendre la petite pièce du bas, entre les bruits de vaisselle de la salle à manger et le va-et-vient trépidant de Katri, les jours où elle s'agitait dans la maison comme un félin en cage?
Un studio vaste, plafonné en solives, bo\v-\vindo\v sur la mer et verrière dormante sur la montagne, l'enchanta; de là il dominerait la vie comme d'un phare.
— C'est, dit-il, le belvédère lumineux de Victor Hugo à Guernesey ; et mes livres vont enfin se trouver à l'aise.
— Il y a, fit remarquer Marc, deux pièces mansardées: l'une peut servir de seconde bibliothèque, l'autre est une chambre à coucher avec cabinet de toilette.
— Mais alors....
Il se représenta Clairette, préservée comme lui à « leur étage », leur côte à côte affectueux de travail; il prévit aussi la fureur méfiante de Katri, ses montées rapides, ses espionnages, ses éclats pour un mot chuchoté, un geste qu'elle croirait surprendre. Elle s'opposerait à cet emménagement. Tant pis ! Cette fois, il tiendrait bon!
— Les domestiques, dit jlarc, ont leurs chambres et leur escalier à part, derrière.
Claude, peu démonstratif d'habitude, s'extasiait :
— Tout est remarquablement compris ! J'aurais presque scrupule à habiter ce logis.
lOU JOL'iR.
— Pourquoi? Ségurance, que vous apprécierez quand vous l'aurez vu, est un propriétaire peu banal; mais vous serez pour lui le locataire d'élection. C'est, avec deux autres amis que veus verrez cliez moi, Jules de Soriaud et François Courbaisse, un compagnon d'élite. Maintenant, descendons. La signora fermera.
Et se retournant vers l'Italienne qui lui sourit, avec une grave inclination de tête, il dit :
— Grazzie tante, Signora.
• — A rivederlo, Signor.
Ils retrouvèrent la voilure; sous l'œil amusé du père Paga, un jeune garçon aux beaux yeux de pâtre romain, quelque chose de fier et de décidé dans l'allure, flattait de la main les flancs du cheval,
— C'est toi, Beppino, dit Audral.
Un sourire à dents blanches :
— Buon giorno, signor doltore.
— Inutile de demander, fit Claude en souriant, s'il ressemble à sa mère?
— Est-il beau! dit Audral; oui, c'est le fils de Lucrezia Nanni.
Et quand la voiture eut démarré, sur l'adieu lancé par le petit : — A l'ivederli, Signori! il se pencha à l'oreiile de Claude :
— De Lucrezia et de Romme. Cette belle femme taciturne, comme sous le poids d'un tenace souvenir, a posé pour lui autrefois, et il l'a prise, comme il prend tous ses modèles, pour peu qu'ils lui plaisent. Une fois mère,, il l'a mariée à un artisan d'âge mûr qui, épris d'elle, accepta l'enfant, la dot et une femme désormais irréprochable. Car Romme, s'il ne résiste pas à ses désirs, n'est jamais mufle avec celles qui lui ont cédé. Étant remarié, il n'a pu reconnaîlie Reppo, mais il assure son
JOUIR. iOl
éducation et il a garanti son avenir. Je ne tiahis là aucun secret, car Romme ne fait point mystère de sa vie privée. Claude s'enquit :
— N'est-il pas surprenant qu'un homme do cette envergure brave ainsi l'opinion ?
— Dites qu'il la méprise. Komme n'est pas de ces temps-ci, c'est presque un condottiere, un caractère à la
Cellini. Ses origines, d'ailleurs, sont italiennes Paga,
voulez-vous descendre sur Riquier.' Cela nous changera.
La route en zig-zag dévallait au bas de coteaux rustiques où des chèvres paissaient les buissons, et de villas, les unes élégantes et les autres pauvres, aux balustrades desquelles séchait la lessive. Des treilles en auvent, les volets et lés façades bariolées d'ocre, de bleu ou de rose, rappelaient l'Italie.
Audral expliqua :
— Romme, qui a soixante ans et jouit d'une verdeur magnifique encore, vit en eilel avec ses deux femmes, celle dont il est divorcé et celle qu'il a épousée depuis. Pour être exact, la première, Mme Mauser, habite Vienne six ou sept mois par an. C'est par amour qu'elle a consenti à lui rendre sa liberté, ce qui explique qu'elle ait conservé une place dans son cœur. Celle qui la remplacée, Minna Mauser, est sa nièce.
— C'est presque de l'inceste ! Comment se supportentelles ?
— Un mystère. Il faut que ce soit lui pour que de telles combinaisons soient possibles. Ajoutez qu'une intendante, qui fut autrefois sa concubine, dirige sous ses ordres sa maison. Quant à ses maîtresses déclarées, une jeune Polonaise exquise, dont il a un fils au berceau, succède à une Grecque dont la faveur dura plusieurs années, et de laquelle il conserve une fillette de neuf ans
lO'i JOUIR.
Pour l'aventure et les passantes, on ne les compte plus.
— Quel tempérament!
— Oui; l'étonnant est que ces crises passionnelles ou seulement sensuelles renouvellent en lui perpétuellement l'artiste. Ce que d'autres doivent à la chasteté, Romme l'emprunte à la flamme qui le brûle.
— Combien a-t-il donc d'enfants?
— Comptons, dit Audral, levant ses doigts tour à tour : quatre légitimes : de sa pii'inière femme un fils, consul dans l'Amérique du Sud, marié, père de famille; un second navigue, officier de marine; de sa seconde femme Minna, deux jumelles. Rose et Rosine, des adolescentes délicieuses. Illégitimes, trois : la petite Haydée, dont la mère, la jolie grecque, est morte il y a trois ans; le baby de Nadia Voronska actuellement régnante; notre camarade Reppo et, pour mémoire, de Katge Uckoven, la gouvernante, un fils reconnu qui serait de beaucoup l'aîné, un explorateur, noyé en Chine, dans les remous d'un rapide; nous sommes à huit, dont sept vivants.
— Et quel père est-il?
— Patriarcal. 11 aime beaucoup ses enfants. Une insti tutrice anglaise dirige les jumelles et Haydée; Beppo reçoit les leçons d'un percepteur; il a les plus grandes dispositions pour la musique. Romme, qui a un faible pour lui, parce que, à part le baby Stefan, Beppo est le seul garçon présent, le voit déjà grand compositeur ou grand chanteur.
— Mais comment arrive-t-il, au milieu de tant d'intérêts opposés, et sans doute de luttes sourdes, ù faire respecter la liberté de son travail?
— Personne n'ose élever la voix : il exerce sur tout son entourage un ascendant extraordinaire; et, du moins en sa présence, chacun a le sourire. Pour Katge, il y a
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prescription, Gertrude Mauser est résignée; Minna s'est débattue longtemps, mais a dû plier. Jadis, il y eut des drames; il porte au bras la cicatrice d'un coup de couteau de Lucrezia ; la Grecque, dans sa rage jalouse, a voulu une fois l'empoisonner; mais à la longue, tout s'est tassé.
— Comme c'est étrange ! Et quels peuvent être les rapports d'un Romme avec la Société?
— Sa renommée sert de passe-port à ses excentricités. N'est-il pas, de par son talent et sa fortune, un conquérant? Il a imposé Nadia Voronska à déjeuner chez la grande-duchesse Basilice, et c'est avec déférence que les Altesses et les Crésus d'Amérique viennent visiter ses « Cavernes », où s'entassent ses plus belles œuvres.
— Mais enfin, dit Claude, il doit faire souffrir?... Une telle tyrannie ne peut s'aflli'mer sans injustice et cruauté?
Qu'il était loin, lui, l'époux débonnaire, de ce potentat rassasié de gloire, vivant dans son harem! Comme sa sagesse lui parut étriquée, à lui qui, scrupuleux par principe, était resté rigoureusement fidèle à ^a première femme, à Katri ensuite! Il est donc des êtres qui se façonnent de leurs mains puissantes une destinée souveraine, attirent dans leur orbe d'attraction des créatures avides de servage ; il est donc des êtres qui impunément se saoulent des plus hautes ivresses de la création artistique, et aussi de la beauté innombrable des femmes?
Claude, dont l'imagination était ardente, évoqua des formes nues, les unes d'argile et les autres de chair; des gorges et des ventres gonflés de vie, des jambes de Diane chasseresse et des croupes de Vénus Callypyge. De tout cet univers, immobile ou animé, Romme était le Dieu, et, au nom de son art impérieux, immolait les vivantes à
celles que, à leur ressemblance divinisée, il tirait de la glaise ou du marbre! Claude se sentit pauvre, à côté : humble était son labeur et misérable sa viel
— Il est certain, dit Audral, que la postérité seule absout des hommes pareils. Le recul les grandit, et il n'est plus contré eux d'accusatrices ou de témoins. Ils restent victorieux sur les ruines qu'ils ont faites et que Iherbe du temps recouvre. Au reste, Romme ne se donne aujourd'hui presque qu'à une seule femme; Minna Mauser est malade, et Nadia Yoronska n'a encore eu que des rivales éphémères.
Un silence se prolongea. La voiture traversait la pince Garibaldi.
— Où voulez-vous que je vous mette? demanda Audral. A voîre hôtel?
— Ma foi, non, j'ai encore un peu de temps devant moi.
Sentant le prix de sa liberté, il retardait le moment de se retrouver en tête à tète avec Katri : il savait trop ce qui l'attendait.
— Connaissez-vous le marché aux fleurs? C'est une des curiosités de Nice. Voulez-vous que je vous y dépose? J'ai une visite à faire dans les environs.
La voiture arrêtée, il régla Paga qui, penché en confidence sur son siège, l'entretint un instant.
— Bien, mon brave, j'y penserai. Adieu, Paga! Et votre maiade? J'irai la voir demain.
Seul avec Claude :
— II me disait... mais je vous assassine avec mes offres?
Claude protesta :
— Du tout!
— Mme Sangréa-t-elle amené une femme de chambre?
— JNon.
— Une des filles de Paga, qui a fait divers apprentissages, sait coudre et repasser en perfection. Elle sert aussi très bien. Je puis vous garantir sa probité, ses prix sont des plus raisonnables, et elle est libre en ce moment. Pour une cuisinière, si vous le désirez, Marie-Jeanne vous trouvera quelqu'un de sur. Ce n'est pas à dédaigner dans une ville où l'on exploite si âprement l'étranger.
— Comment vous remercier? dit Claude.
— Ne me remerciez pas, et à bientôt. Si vous vous décidiez pour 1' « Ensoleillée », j'ai pleins pouvoirs de mon ami.
— Je vous porterai la réponse.
— Vous savez où réclamer les clefs; que voire femme prenne le temps de réfléchir.
Une poignée de mains, et Audral traversa la place.
Claude le vit partir avec regret, et en même temps éprouva cftte détente qu'on a parfois à se retrouver seul avec ses idées. Précieux, les rapports qu'il venait de renouer avec le jeune docteur ! En dehors même de son obligeance, il serait doux de pouvoir causer intelligemment ensettible, plaisir dont Claude ne jouissait vraiment que lorsqu'il se sentait en demi-intimité.
Cette visite à l'Ensoleillée — quel nom plaisant ! — l'avait distrait et reposé. Nice, du coup, lui apparut plus sympathique. Au premier aspect, elle l'avait déçu. 11 revoyait la double rangée d'omnibus et d'autos; il entendait les vociférations des portiers d'hôtel en livrée. Puis leurs deux chambres médiocres, le dépaysement de ces logis de hasard empreints de l'invisible présence des successifs occupants ; le malaise pour lui des visages nouveaux et d'un recommencement d'existence.... Après cette matinée passée avec Audral, Nice lui devenait
lOf JOUIR
presque accueillante. Celîe place Masséna aurait du charme, avec ses proportions heureuses, entre ses troi^ façades de maisons roses, si des enseignes brutales ne la déparaient, et si, bloc massif, d'une laideur de gare. le Casino municipal ne cachait pas la vue du Paillon et des^ montagnes.
.N'importe! On pourrait vivre ici comme ailleurs. N'avait-il pas un métier absorbant, son travail personnel? Gentil, cet Audial, d'avoir parlé ainsi de La France iradilionnelle ! . . . Si seulement il avait pu jouir d'un intérieur paisible, d'une femme aimante et douce! Eh bien, la présence de Clairette lui serait déjà un réconfort!
Il repensa à Homme, troublé. Ce vieillard de soixante ans était plus jeune que lui, qui avait quatorze ans de moins. Une vitrine lui renvoya son image et il ne détourna pas la tête, car les miroirs exerçaient sur lui une fascination singulière; sans fatuité et avec mélancolie, il s'y regardait vieillir. Vieillir!... Aux heures les plus désespérées, à bout de nerfs et d'exaspération, il s'était dit souvent que la mort, un jour, le libérerait par un repos définitif et sans rêves. Oh! sans rêves, surtout! Quelle paix que ce néant!... Mais en attendant, il devait vivre.
Où le menaient son honnêteté morne, son acceptation tour à tour révoltée ou accablée? Autour de lui, des êtres respiraient, heureux. Combien de maris, à sa place, ne s'embarrasseraient pas de scrupules et courraient, soit au plaisir, soit à la délivrance? Divorcer? Aucune de ses convictions ne s'y opposait, pour autrui; tous ses sentiments le lui interdisaient, pour lui-même: le respect du mariage, la peur du scandale, cette pudeur qui vous fait souifrir en silence sans même vous confier à un ami; et puis, la pitié, la déplorable et maudite pitié qu'il vouait à Katri, malgré tout; la pitié, plus forte que sa rancune,
et qui survivait à la mort de l'amour et au tarissement du désir.
Car c'était bien là son crime : elle avait tué pour lui la possibilité d'aimer, elle l'avait glacé dans l'âme et jusqu'aux os, elle massacrait en lui jusqu'à la joie, même animale, de la possession. Et elle prétendait être servie amoureusement, elle se plaignait d'une froideur dont elle était la cause : quelle dérision !
Claude s'avoua qu'elle ne lui était plus rien qu'une maladie tenace et incurable. Faudrait-il donc continuer côte à côte ce calvaire? Dans ce jour cru et cependant doux, sous ce grand ciel tiède, devant ces jardins qui sentaient l'humus remué, il lui semblait plus dur encore d'abdiquer ainsi, comme si un âpre besoin de ne pas s'étioler sans avoir connu un peu de bonheur, réveillait en lui la sève. Cette terre aux effluves caressantes semblait si peu faite pour le renoncement; elle exhalait un tel appel vers les forces éternelles et l'ivresse de vivre !
11 avait atteint les premiers éventa ires du marché aux fleurs. Les œillets roses, blancs, orangés, striés de rouge, pourpres ou presque noirs lui jetaient au visage leur souffle de miel poivré; les roses, de tous les velours et de tous les satins, semblaient l'apothéose d'une fête galante. Les voix gaies, les ofl"res des marchandes ajoutaient à l'impression joyeuse.
Claude vit passer deux jeunes femmes qui riaient; leur cou nu avait l'éclat des fleurs, blanc laiteux à celleci, ambré à celle-là. 11 suivit du regard l'ondulation de leurs hanches. Comme c'était beau, la jeunesse! Elles jacassaient, légères; la vie ne semblait pas peser à leurs épaules.
Sans transition, il revit le visage de Clotte et ses envolées de jupes au-dessus des valises, ses jambes un peu
maigres. Pourquoi s'était-il épris de Katri, mon Dieu? Mais eût-il été moins malheureux avec une Marthe ou une Michel le? Ja-Ja, Glotte et Madelinelte étaient des enfants alors.... Redevenir libre, redevenir un homme comme les autres! Pourquoi resterait-il seul, enchaîné, dans cette geôle? iV"avait-iI pas fait pour Katri tout ce qui était humainement possible? Il ne la sauverait pas! Fallait-il donc se noyer avec elle? Car c'était un lent et terne suicide sans beauté, un martyre ridicule, un vain sacrifice.
Un coup de canon le lit sursauter; les cadi'ans de la ville tour à tour se mirent à tinter, sonores et pleins, ou cristallins et grêles : midi!
Il allait être en retard. Il se hâta, par un réflexe automatique, comme si son exactitude avait la moindre importance et comme s'il n'allait pas retrouver Katri, dépeignée et pas encore chaussée, au milieu de ses nippes et de ses robes étalées péle-mèle, dans le même absurde et inane chaos.
Marc, sous les arcades de l'avenue Masséna, entrant chez un fleuriste, choisit des roses et donna sa carte avec l'adresse : Madame Claude Sangré, hôtel Franklin.
II atténuerait peut-être ainsi les préventions ombrageuses d'.^ la jeune femme, si elle en avait, ferait plaisir au mari. Il y mêlait aussi le souvenir de Ja-Ja; lié avec les Sangré, la levoir lui serait plus facile; mais désiraitil la revoir?
Comme il sortait, on le happa au bras. Courbaisse,
éclatant de santé, prenait un air sourcilleux d'inquisiteur : •
— Où vas-tu, misérable ?
— Et toi-même ?
— Quand déjeunes-tu avec moi? On ne se voit plus. Sais-tu si le canard de Soriaud va paraître ?
Et d'une voix de camelot :
— Le Flambeau ! Demandez le Flambeau, le seul journal honnête de la Rivieral
— Non, pourquoi? Ça t'inquiète?
— Tu veux rire. Simple curiosité. S'il veut, je lui procurerai des actionnaires, et calés !
— Il ne voudra pas, sois tranquille.
— Timeu Danaos et dona fereiites, déclama Courbaisse. Et Ségurance, dans quelle armoire à robes, sous quel lit adultère est-il encore fourré, ce vil séducteur?
— Tu le trouveras à Peira-Cava, je crois?
— Tiens ! Tiens ! . . .
— Quoi?
Courbaisse, avec mystère, cligna de l'œil :
— Une de mes clientes est à Peira-Cava, elle aussi. Comme pai' hasard I
— Eh bien ?
— Son départ m'intriguait ; tout s'explique !
Marc se rappela les confidences de Ségurance : si c'est ainsi qu'il pratiquait sa cure de repos!... Courbaisse reprit :
— Tu ne me demandes pas le nom de la poule? Je ne te le dirai pas. C'est la petite Ranaldo.
— La blonde ? Celle qui est divorcée ?
— Non; sa sœur, la brune.
— Mais elle a un mari?
— Elle a même un amant, le beau Nagel, mon con-