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— Privautés sans conséquence, bagatelles de la porte. Peut-être, si j'avais voulu aller plus loin.... Mais d'abord, elle n'est pas mon type, et si tu veux mon avis, c'est une entôleuse. Moi, je m'en fous ! Si Henri se laisse rouler, ça le regarde !
— Est-ce qu'elle n'est pas liée avec Mme Maubrel?
— Si. On en jasa même. Elles fument l'opium, avec quelques autres détraquées, dans l'officine de la rue Speretti. Mon bon, je te quitte, à bientôt!
— Quand plaides-tu pour Sigrès ?
— On a transigé. Tiens, Sigrès, encore un qu'elle a tâché d'avoir, la petite Ranaldo; mais lui, les pieds nickelés! Cent francs, boum, boum! et bonjour!
Audral consulta sa montre. Le docteur Gervoise, fidèle à ses habitudes, lui avait donné rendez-vous au café Royal. Il l'y trouva, salle du fond, au plus épais des fumées de tabac, trempant méthodiquement son absinthe. C'était un homme bedonnant, le front dénudé, des mèches grises sur la nuque et des pellicules au col du veston. Il leva des yeux globulaires, brillants, quoique pleins d'eau, eut, dans sa barbe jaunâtre, un rictus de cynique bon enfant :
— Qu'est-ce que vous prenez, Audral? Une verte? Non, rien? Pas même un vermouth-curaçao? Vous êteà un sage, vous !
Marc lui savait gré de l'avoir accueilli de la façon la plus serviable, en leur milieu d'âpre concurrence. Gervoise lui avait facilité ses débuts et évité des fauxpas. Bien qu'il passât pour médisant, tous ses avertissements s'étaient vérifiés. Et comme il n'avait jamais demandé un service en échange, Marc était bien forcé de croire à la spontanéité cordiale de ce confrère décrié, dont il appréciait l'intelligence, s'il en goù-
llti .lOUIR.
tait moins l'allure bohème et le scepticisme amoral.
— Pourquoi buvez-vous ces cochonneries ?
— Parce que ça m'est agréable !
Et voyant qu'Aiidral détournait les yeux pour ne pas remarquer le tremblement de sa main portant le verre à sa bouche, ni la boule de son cou gonrté :
— Mon cher, je ne vous apprends rien : j'ai la maladie de Basedovv. Du lait de chèvres éthyroidées dans mon potage me ferait peut-être plus de bien; encore est-ce sûr? .le ne vais pas empoisonner ce qui me reste à vivre avec les sales drogues que j'ordonne à mes malades!
Il en avait tout un lot : excentriques, inaniaques ou incurables. Il les confiait à Audral l'été, pendant qu'il exerçait à Aix-les-Bains. Vivant au jour le jour, il publiait un petit journal de publicité médicale et dirigeait une V'gue clinique d'électrothérapie, guettée par la faillite. Il devait à la protection de Maoura un poste d'expert légal et de médecin « des mœurs ».
Levant les yeux vers l'horloge placée au-dessus du comptoir de la caissière :
— En cinq minutes, nous y serons, dit-il, et puis c'est si inutile. Vous êtes bien gentil de vous prêter à cette consultation.
— .Mais non, fit Audral. Alors, le vieil Haysemann ne va pas mieux ?
— H est fichu, dit Gervoise ; vous déciderez si l'on peut quelque chose. Moi, il ne m'intéresse p-is.
— Pourqu(»i? La soulfrance est toujours intéressante. iNous nous devons de la soulager.
— Et aussi de prolonger des vies immorales ou injustes, que sagement nous devrions abréger! C'est une fière canaille, le père Haysemann....
Gervoise faillit en dire plus; mais se tut.
— Allons !
Et soupirant du regret de quitter sa banquette, il jeta vingt sous au garçon et ne ramassa pas la monnaie.
Mathias Haysemann, un des plus riclies antiquaires de Nice, vendait à sa clientèle banale d'habiles truquages, réservant pour des amateurs de choix et pour lui-même ses meubles rares, dont quelques-uns de toute beauté. A la fois avare et munificent, il avait, quatre mois auparavant, envoyé à Audral, eh guise d'honoraires pour une consultation seml>lable, un exquis petit bureau Louis XV, ' un bijou parfait : cadeau dont l'importance avait gêné le jeune médecin, et qu'il s'était résigné à accepter sur l'insistance irritée du vieillard. Gervoise, lui, possédait un grand cabinet d'ébène italien avec peintures; aussi sa sévérité choquait-elle la délicatesse de Marc. Il demanda :
— L'ascite est toujours considérable?
— Oui, et comme il étouffe, je crains qu'à la dernière ponction, cette brute de Mascasse n'ait retiré une trop grande quantité de liquide.
Le chirurgien, tête et mâchoire de dogue, avait la main lourde.
— Pourquoi l'avez- vous fait appeler?
— Je vous ai dit que ça m'est égal que Haysemann crève, et je juge, oui, que le plus tôt ser-a le mieux !
— Gervoise !
L'autre se mit à rire :
— Ne vous frappez pas. Il y a un mystère, vous comprendrez bientôt.
Et s'arrêtant : ^
— Ce qui me dégoûte, c'est qu'on pose à la vertu, qu'on sorte à tout venant les grands mots d'honneur, de dignité, de morale, quand on est un immonde sépulcre
114 JOUIil.
hlanciii. L'a-t-il assez répété, le père Haysemann, en branlant sa noble tète de vieillard et en caressant sa barbe : a — Moi, qui suis un honnête homme! »... au moment où il coulait à un acheteur un faux-Delft ou un Rouen de pacotille?
Marc insista :
— Le foie reste normal? Pas d'hémorragies ?j Gervoise répéta, paisible :
— Ne vous frappez donc pas !
Ils entrèrent dans le magasin ; une femme sans âge, à qui son obésité monstrueuse et son visage en groin donnaient un aspect de truie, sortit d'une petite pièce oîi s'amorçait un escalier en tire-bouchon. Elle s'écria, pathétique :
— Ah! Messieurs, avec quelle impatience il vous attend, le pauvre malheureux ! Soulagez-le, par pitié 1
Et posément :
— Je vous laisse monter, le comniis est en course; je ne puis quitter!
— Ne manquons pas la vente, bouffonna dans l'escalier Gervoise à l'oreille d'Audral. Sa compagne éplorée continuera son gommerce !
Un râle saccadé leur parvint; une petite servante à l'air effrayé les conduisit, par un couloir sombre, dans une chambre dont elle referma bien vite la porte sur eux.
— Monsieur Haysemann, dit Gervoise, comment êtesvous ?
A peine si le malade tourna la tête. Affalé dans un grand fauteuil à oreillettes, le col de sa chemise ouvert, sa robe de chambre entre-bàillée sur l'outre bombée de son ventre, il se cramponnait aux accotoirs, suttoquant, les yeux chavirés, la poitrine soulevée de spasmes. Audral
JOLIR. 115
eut peine à reconnaître ce visage creusé: et bien qu'il fût accoutumé à voir souffrir, il eut cependant pitié, car la torture physique l'émouvait encore.
D'une serviette, il essuya la sueur froide perlant aux tempes du vieillard, qui, soudain déraciné par une ati^oce quinte de toux, finit par expectorer un large crachat mousseux dans un bol «nie Gervoise lui tendit.
— Ah! — il s'exprimait avec une difficulté extrême, entre deux inspirations angoissées, — c'est fini, je le sens!... Et mon ventre, ah! que j'ai mal!... Dieu juste! Dieu secourable! Toute une vie de droiture. Et voilà ma récompense !...
— Ne parlez pas, dit Gervoise, tandis que Marc, saisissant le poignet, cherchait le pouls. Hayseinann, lui emprisonnant la main entre les siennes, enfonça ses ongles comme un noyé qui s'accroche, et gémit avec désespoir :
— Ne me laissez pas mourir!... Sauvez-moi, monsieur Ajidral! J'ai confiance en vous, vous voyez!... Je suis riche. Un homme de bien ne crève pas comme une bétel Ah ! que je souffre....
Une nouvelle quinte le ramona. La grosse femme, entrée en sil'/nce, agitait la tète avec une moue douloureuse qui l'enlaidissait affreusement.
Après quelques minutes d'examen, Gervoise s'adressa à elle :
— Nous allons causer ensemble, le docteur et moi; je connais le chemin.
Il guida Audral à l'autre bout du couloir, vers un petit salon sentant le vieux, qui dans l'obscurité prenait, avec ses housses, un aspect funéraire. Gervoise donna du jour, et avec une moue vague :
— Eh bien ! qu'en dites-vous?
— Les poumons sont engorgés, il fait de l'œdème aigu. Rien qu'à voir les crachats saumonés....
— Parbleu, c'est depuis la ponction. J'avais averti Mascasse de s'arrêter, mais il n'en fait qu'à sa tète.
Il s'interrompit pour cueillir sur un guéridon un petit ivoire japonais représentant un pêcheur à la ligne accroupi, et l'examinant avec intérêt :
— Joli, ça! Est-ce assez finement travaillé? Quel sens aigu de la réalité, avec cet on ne sait quoi de mystérieux qui l'idéalise !
Marc lui retira l'objet et le replaça :
— Ne croyez-vous pas que des ventouses scarifiées sur la région lombaire?...
— Je lui en ai mis cette nuit.
— Renouvelons-les. Une large saignée pourrait aussi le soulager.
— On peut.... Et Gervoise poussa un léger sifflement.
— Ce n'est pas votre avis?
— J'abonde, au contraire. Rien que n'ayant pu repérer la tumeur de l'abdomen, le cancer, n'est-ce pas, ne fait pas de doute? Alors, ce que nous risquons ou rien....
Le nécessaire fait, avec une sûreté de main que Marc remarqua, ils quittèrent le malade épuisé, qui gardait maintenant un silence farouche.
— Laissez-le reposer, dit Gervoise, téléphonez-moi en cas d'alerte.
Audral jeta un dernier regard sur le visage émacié dans sa barbe blanche; les ailes du nez courbe ne palpitaient plus; un apaisement lugubre pétrifiait peu à peu les traits devenus couleur de l'ivoire que Gervoise avait palpé. Impossible de se tromper à ce masque, que l'Inéluctable scellait déjà de son poids.
Que de fois déjà Marc élait sorti de chambres semblables sans tourner la tête, sachant qu'il ne reviendrait pas !
Au bas de l'escalier, qu'elle dégringola avec une vôlocité inattendue, la femme leur demanda avidement :
— Il n'y a plus aucun espoir, n'est-ce pas?
— 11 y en a toujours, dit Audral, évasif.
Elle mit sans répondre son mouchoir sur ses yeux.
— Quelle comédienne 1 fit Gervoise, quand ils eurent fait quelques pas. Si vous croyez lui avoir fait plaisir!
— Voyons, dit Audral, qu'est-ce qui se passe?
— Avez-vous encore un moment à me donner, et une autre consultation, gratuite celle-là?
— Oui, pourquoi?
— ' Venez, alors !
Gervoise, devant une confiserie, s'arrêta :
— Permettez, j'ai quelque chose à acheter.
Il reparut bientôt, ayant fourré un paquet dans la poche de son veston.
— Ce sont des caramels aux fruits, la petite les aime bien....
Il eut un air de bonté candide qui ne lui était pas habituel, et reprit :
— Celte horrible créature, bien qu'elle passe pour la femme de Haysemann qui s'est acoquiné à elle, il y a une vingtaine d'années, ne l'est pas. Elle a tiré de lui ce qu'elle a pu, et maintenant, elle n'a plus qu'un désir : le voir disparaître afin d'hériter, car il a fait un testament en sa faveur. Elle touche au but de sa patiente et ténébreuse machination, sans se douter que.... Si le destin a quelque bon sens, ce que nous saurons dans quelques jours, je rirai bien! Ah! mon cher, la vie est plus bizarre et plus dramatique que le roman d'aventures le mieux combiné ! Nous arrivons.
JouiE. — T. I. 6
A l'étonnement de Marc, il se dirigea vers une maison que celui-ci connaissait de vue, et dont la façade significative, en plein centre de Nice, se désignait par ses volets clos et un rideau de toile masquant, avec un pan du trottoir, la porte d'entrée et les visiteurs furtifs.
— Je vous compromets, hein! Oui, c'est là que nous allons. Moi, je suis blasé : j'y fais passer la visite de santé tous les huit jours.
Une grande femme qui, charpentée en force et moustachue, semblait un homme déguisé dans la robe noire et le tablier à bavette, leur ouvrit :
— Bonjour, Amanda. Mademoiselle est la sous-maîtresse, mon cher.
L'homme-femme grimaça aimablement et, les précédant dans l'escalier, cria, d'un accent méridional puissant :
— Madâ-meu, c'est le docqueteur avec un ôtr-eu monsieur !
Audral, certes point bégueule, retrouva le malaise que, depuis son adolescence, lui imposait toute maison de stupre : rappel de sensualités sommaires, pitié pour ce troupeau nuque des mâles venaient saillir, révolte contre l'entretien de cet égout que policiers et médecins, clandestinement, curaient sans le purifier. Il avait projeté, à Paris, un livre contre la prostitution réglementée ; mais avec le surmenage de son métier!... 11 comptait le reprendre un jour.
Il se rappela, comme en des cercles de l'Enfer de Dante, son enquête, non seulement dans les immeubles
qu'infâme un gros numéro, mais à la Préfecture de Police où une horde de femelles, traquées par le procès-verbal ou la rafle, défilaient devant un tribunal administratif, subissaient au Dispensaire un examen forcé, allaient achever de se corrompre à Saint-Lazare, moitié hôpital, moitié prison. Il avait aussi exploré les maisons de passe et de rendez-vous, l'immense Suburre des bars, garnis et hôtels louches. Il avait touché là le fond du vice et de l'ignominie.... Certes, le problème était complexe, et la santé publique avait ses droits. Mais par quel arbitraire la Société, pour permettre à un irrépressible instinct de s'assouvir, cloîtrait-elle, en les vouant à la pire dégradation, une classe d'esclaves tarifées?
— Madâ-meu !
— J'arrive, répondit une voix autoritaire; et en peignoir chaudron, une femme aux cheveux teints, qui avait la majesté de l'emploi, se planta sur le palier :
— Votre servante, messieurs. Ces dames vont être prêtes à l'instant, docteur. On s'est levé tard, parce que de gros entrepreneurs en bâtiment ont fait la fête toute la nuit et sablé le Champagne. V^ous voulez d'abord voir la petite? Ah! Elle est bien soignée, on suit toutes vos recommandations, monsieur Gervoise, comme si c'étaient celles du bon Dieu! Elle ne manque de rien, pauvre enfant! On ne regarde pas à la dépense!
— Bon! Bon! répliqua-t-il un peu bourru. J'ai amené un de mes confrères. Audral, vous avez devant vous Madame Eusèbe.
Elle salua, et, toisant la carrure du nouveau venu comme elle l'eût fait d'un client :
— J'espère, Monsieur, que vous m'honorerez de votre visite; mon personnel sait parler au monde distingué; et pour la santé et l'agrément, il n'y a rien de mieux.
M. Gervoise, qui est uu ami de la maison, vous le dira. Retroussant le peignoir qui collait à sa rotondité, elle les précédait au deuxième étage. Audral perçut au-dessus de sa tête des rires curieux et étouffés, le laisser-aller de ces heures vides qui ne figeaient pas encore, coiflées et maquillées, les poupées de chair dans l'attente du timbre avertisseur. Une porte battit, une voix surette chantonna : « Dis-moi oui. Dis-moi non. Dis-moi si lu m'aimes! » Une autre, rageuse, protestait : a Qu'est-ce qui a encore chipé ma boite à poudre ? »
— Amanda, exclama la matrone, veuillez rappeler ces dames aux convenances! Où se croient-elles?
Et avec un clin d'œil d'excuse :
— Elles ont tant fait les folles, cette nuit !
Elle poussa la porte d'une chambre meublée en faux Orient où le lit se reflétait dans une glace oblique, si bien qu'on voyait une femme couchée et son double, une femme tout ensemble jeune et flétrie, très maigre, avec un teint de malaria et des paupières fermées. Elle se tenait, comme à une place rituelle, sur le côté de ce lit réservé aux couples et où une place semblait vide. Une matinée de linon rose échancrait son cou et descendait, en manclies évasées, jusqu'à ses mains, de pauvres mains d'ouvrière à plaisir, que la maladie avait affinées. Sous le drap, son corps gisait, aplati de faiblesse. Il y avait sur la table de nuit une potion, une boîte de cachets, un verre de citronnade.
Mme Eusèbe annonça :
— Eh bien, Ermeline, ma toute jolie, voilà une visite qui va vous faire plaisir.
Elle avança un fauteuil et, maternelle, s'écria :
— Ah ! la voilà qui rouvre ses beaux yeux ?
De grands yeux d'antilope qui s'animèrent à la vue de
Génoise, et se fixèrent, incertains, sur Audral avec cette méfiance que l'aspect de l'homme réveillait en elle.
— Je vous laisse avec vos amis, mignonne !
< lervoise posait doucement sa main sur le front blême :
— Eh bien! petite, tu vas mieux, n'est-ce pas? Et se tournant vers Marc :
— C'est mon amie Ermeline. Eimeline, tu vois mon ami le docteur Audral, un des premiers médecins de Nice, qui veut bien venir t' ausculter.
Et à Marc :
— Elle est timide. La souffrance l'a beaucoup
changée Nous sortons d'une mauvaise passe. Deux
mois d'hôpital pour crise rhumatismale. Et sur un mieux, sitôt rentrée ici, brusque endocardite! Alors, dame, nous sommes un peu flapie. Mais la fièvre est tombée, l'arythmie cardiaque disparait peu à peu, nous entrons en convalescence. Pas vrai, Ermeline! Tiens, j'ai là quelques bonbons. Plus tard, je t'apporterai des livres.
Elle eut un petit cri de joie puérile, fouilla dans le sac et, épelant le nom écrit sur chaque papier :
— Abricot! Groseille! Menthe! Oh! c'est gentil. En voulez-vous un, Monsieur ?
Elle tendit le sac à Audral.
— Ah! oui, dit Gervoise, comme celui-ci remarquait l'atmosphère enfermée de la pièce, son relent spécial mêlé d'odeurs de toilette, ce n'est pas le rêve. Mais elle s'ennuyait tant à l'hôpital, elle suppliait tant qu'on la gardât! Ici, tout le monde l'aime; tantôt l'une, tantôt l'autre vient lui tenir un peu compagnie. (Il leva le doigt) : — Pas trop, hein, Ermeline? — Alors, ma foi, j'ai pris sur moi.... Quand elle sera remise, nous aviserons pour une cure d'air.
Marc n'eut pas besoin d'en entendre plus pour com-
prendre que Gervoise, libéralement, payait tout. Quelle sorte d'intérêt portait-il donc à la malade? Était-ce un de ces attachements inavoués qui parfois incline, dans ces mauvais lieux, un homme à réclamer la même femme, l'unit peu à peu à elle de confiance, et le pousse au désir, utopique et généreux, de retirer de la fange cette créature à tous?
Mais le ton dont il lui parlait excluait l'idée de rapprochement physique. La douceur de son tutoiement marquait la fraternité du médecin et non la familiarité d'un ayant-droit. Quels fils invisibles reliaient cette fille de maison publique et le richissime Haysemann moribond V
Gervoise, quêtant de l'œil l'approbation d'Âudral, expliquait le traitement qu'il avait suivi :
— Pendant la phase aiguë, des pointes de feu et des badigeonnages à la teinture d'iode, puis le traitement de Barié : iodure de sodium alterné avec l'arrhénal. Contre l'arythmie, le strophantus. Maintenant les toniques, de préférence l'arsenic. Cela vous paraît rationnel?
— Je n'eusse pas procédé autrement, dit Marc.
Il contemplait la jeune femme qui, avec une discrète satisfaction, suçait ses caramels aux fruits. Sortait-elle du peuple? Une déclassée, plutôt. Quelle trame d'aventures, quelles fatalités l'avaient échouée là? L'admirable Résurrection de Tolstoï et l'image de la Maslova hantèrent son souvenir. Quel iNékludov oublieux avait-elle dans son passé ?
Visiblement, Gervoise n'avait à se reprocher aucune responsabihté ; ce qu'il faisait, c'était par bonté de cœur, sans doute aussi par un intérêt psychologique particulier. Mais la Maslova, elle, était tombée si bas, qu'il avait fallu à Nékludov repenti un grand effort pour
rallumer en elle une lueur d'âme. Ermeline semblait d'une pâte plus fine, d'une insouciance plus légère. Qu'éprouvait-elle encore de sensible? Comment avait-elle supporté les dégoûts de sa profession? Sans doute l'énigme de cette conscience ne serait jamais éclaircie pour lui ; même les êtres qu'on connaît depuis longtemps, qu'on croît connaître le mieux, restent indéchiffrables. A la voir ainsi dépouillée de ce que la santé lui eût laissé de matérielle el désirable animalité, il lui semblait qu'elle fût déplacée dans cette chambre et dans ce lit, ayant laissé derrière la porte son visage de prostituée que rien vraiment ici ne rappelait.
Gervoise, à qui elle souriait comme une enfant sage, et qui lui souriait aussi, dit :
— Voyons, tu vas te soulever sur tes oreillers, que nous écoutions un peu cette poitrine-là.
Il l'aida à retirer sa matinée, rabattit avec soin la chemise sur le torse; on vit le creux du dos, des omoplates saillantes ; les seins amollis de la femme qui avait allaité autrefois, s'entouraient d'une aréole brune.
— Je ne suis pas belle à voir, dit-elle honteuse.
— Tu te remplumeras!
Et lui lassmt un oreiller sous les reins :
— Es-tu bien ainsi? Tenez, mon bon, si vous voulez....
Marc, consciencieux, percuta, palpa; et, promenant le stéthoscope que Gervoise lui tendit, écouta. — Ne respirez plus, je vous prie... — les battements du cœur et de l'artère crurale. Gervoise épiait chacun de ses mouvements avec une attention inquiète, qui s'épanouit en un bon sourire, quand Audral se redressa en disant :
— Voilà qai est rassurant, beaucoup plus, je l'avoue, que je n'osais l'espérer.
Il scruta de nouveau le pouls et déclara :
— Tout cela est de bon augure.
Gervoise remit à la malade sa chemise et sa camisole. Puis, à voix basse, pour eux seuls, les deux médecins confirmèrent leur opinion, prononçant des mots techniques : second bruit de la pointe, lésions valvulaires, signe de Durozier, sans que la jeune femme y fît attention.
— Tu as tout ce qu'il te faut? dit Gervoise. Je te reverrai demain. Tu n'as envie de rien?
— Vous me gâtez assez de reste.
Et à Audral qui lui faisait un signe d'adieu :
— Je vous remercie, monsieur.
Sitôt sortis :
— Me direz-vous enfin?... demanda Marc.
— Ah! ça vous intrigue? Un peu de patience. Laissezmoi expédier mon monde, au galop !
La sous-maîtresse, apparaissant, les guidait vers une petite pièce où un cadre de fer mobile, recouvert d'un matelas plat, se prolongeait par deux pédales; sur une table un tube de verre métallisé trempait dans un vase d'eau chaude ; et ce lit et cet engin semblaient attendre, avec l'air de vie personnelle et intense qu'ont parfois les objets inertes.
— Mais, fit Audral gêné, je suis de trop !
— liestez donc, Amanda va vous donner une chaise.
— Un fauteuil, rectifia Mme Eusèbe, et regardant favorablement Marc :
— L'honneui' est pour nous, docteur!
Gervoise, sur ce mol, eut une expression ambiguë, celle du Gervoise habituel, redevenu un cynique amusé.
Derrière la porte entre-bàillée, des sandales piétinaient, on se bousculait ; soudain retentit une formi-
dable claque à pleine chair. Aussitôt, un indigné : « — Dis donc, toi, est-ce que je te demande l'heure? » Et des rires et des huées.
— Altennedez un peu que je me fâche, vous ôtrrr-eus, cria la sous-maîtresse tonitruante : — Rolande, d'abord! Passe la premiè-reu !
— Voulez-vous bien me lâcher !
Et une grosse femme, agrippée par des mains taquines, défendant son peignoir qui s'escamota dans la lutte, entra à reculons, juste le temps qu'on vit une de ses énormes fesstjs toute rouge.
(iervoise s'apitoya :
— C'est à toi, ma pauvre, qu'on a giflé cette bonne grosse joue?
— Coralie me le paiera, dit la fille. Qu'elle recommence la prochaine fois, et je lui crêpe le chignon!
— Coralie à l'amende! décréta Mme Ëusèbe. Il y a temps pour tout, pour s'amuser et pour être sérieux.
— C'est une scie qu'on lui monte, expliqua Gervoise bonhomme. Allons ma grosse.
Et tandis qu'elle se livrait passive à l'examen :
— Voyons, Coralie t'a fait moins de mal que ce Russe, l'an passé, avec ses verges de bouleau?.... Le prince Âskitnoff, eoramenta-t?il pour Âudral, lors de cette fameuse orgie qui a failli le mener en correctionnelle. 11 avait tellement abîmé cette brave fille qu'elle a dû rester huit jours au lit.
— Oui, dil-elle avec rancune et considération, mais il m'a donné cinq cents francs.
— C'est une raison.
Et Gervoise guigna Âudral : — On a étouffé l'affaire, cela va de soi. Qu'est-ce que vous en pensez, madame Eusèbe ?
La matrone répondit avec sentiment :
— Je dis que battre une femme, même avec une fleur, est indigne d'un grand seigneur. Mais, vous savez, là-bas, le knout!... Et puis, il s'est montré généreux et il a bien fait, car j'allais porter plainte. Torturer ainsi une de mes pensionnaires !
— Combien vous a-t-il donné? demanda Gervoise.
— Deux mille francs. Ça valait bien çà.
— Comment donc! Et s'adressant à la fille : — Va, ma belle, à une autre !
Audral avait entendu conter, lui aussi, les excentricités féroces de ce dégénéré ; autre cliose était d'en voir là un témoin, et l'image palpable. Il eut un bref dégoût. A quelles frénésies aboutissaient certaines imaginations perverses, il le savait trop. Combien de confidences de proxénètes, lors de son enquête, l'avaient édifié : éthéromanes, sadiques, invertis, masochistes et le reste ! — Coralie ! avait appelé la sous-maîtresse.
Une longue fillasse à toupet de clown, hilare, entra, vêtue d'un pyjama à raies roses, qu'elle laissa couler à ses pieds.
— Toujours farceuse, alors? dit Gervoise. Cela a failli cependant te coûter assez cher.
Et allongeant l'index vers un sillon blanc qu'elle portait à l'aine :
— Voyez, Audral, c'est la cicatrice d'un vieux coup de couteau, que mademoiselle s'est fait donner par une camarade qu'elle avait poussée à bout. Ça te fait rire? Bien, va-t'en. Une autre!
Successivement défilèrent une Piémontaise empâtée; une Auvergnate surnommée Boubou, gros os et mâchoire en rocher; une Basque taciturne; une sèche Anglaise aux pommettes d'alcoolique, trop rouges; Bichette, Pari-
JOUIR. ni
gotte au nez retroussé, un ruban de velours noir au cou, et qui, par son museau de chat effronté, rappelait à Marc Ja-Ja, d'une de ces ressemblances dont la précision un peu caricaturale étonne ; puis, une vieille femme du Nord, recrépite de fards, mamelles flasques, avec une raie large dans ses cheveux; puis une fausse mineure de vingt ans, toute menue, frétillante, gainée de bas noirs, et qu'on appelait Molécule ; puis la Bretonne, une Paimpolaise dont le visage doux contrastait avec celui de ses pareilles; et encore une Marseillaise aux traits d'une vigueur canaille, splendide fille à débardeurs et à matelots. Toutes, avec la même indifférence à s'exhiber, pliaient ou écartaient leurs membres asservis à la volonté des hommes.
Audral, en médecin, s'intéressait à cette succession d'êtres différents, diversement tarés par leur existence anormale, et uniformisés, les maigres et les grasses, les hautes et les courtes, les noires et les blondes, par cette nudité uniforme qui faisait d'elles les ilotes résignées ou inconscientes de toutes les souillures.
Le petit choc mental de tout à l'heure, devant la victime d'Askitnof, se prolongeait chez lui en ondes, inquiétait ce qui dormait en lui d'élémentaire et de puissant. Ces femmes, bien qu'indésirables à son gré, ne lui étaient pas tout à fait indifférentes : certaines l'avaient regardé autrement que Gervoise. Le regard lubrique de l'Atiglaise Annabell, le sourire promeiteur de Bichette, la fausse Ja-Ja, le poursuivaient d'un malaise confus qui mêlait, à sa répugnance et à sa révolte, une sentimentalité d'écolier, ridicule, jugeait-il, due sans doute à des impressions de jeunesse brusquement jaillies de l'oubli : douceur d'étreintes même profanées, et d'un repos appuyé contre une gorge louée à l'heure.
Il admira la philosophie paterne avec laquelle Gervoise, étranger à de tels scrupules, s'acquittait de sa fonction. Il se rappela Résurrection, Nékludov ne comprenant pas que son beau-frère, au tribunal, acceptât de juger, au nom de la vindicte sociale, des innocents ou même des coupables. Il éprouvait une répulsion analogue et plus motivée, lui semblait-il. Non, en vérité, il n'eut pas voulu être à la place de Gervoise et remplir ce rôle «^'inquisiteur.
Il pensa à Ermeline, à la disparate de son état actuel et de sa fonction habituelle ; elle était la compagne de ces femmes, avec sa peau blanche, comme elles, pour seul vêtement. Comme elles, elle avait subi la fougue lubrique des clients de passage, et comme elles, elle s'était soumise à ce viol médical. Tout cela était triste, fangeux, et au fond, abominable! Il lui tarda de respirer dehors, à l'air pur.
Gervoise se savonnait les mains dans une cuvette, écoutant distraitement Mme Eusèbe certifier qu'elle et Amanda « ayant l'œil », il était impossible que leur maison ne fût pas la plus salubre et la plus recommandable de Nice. Au salon, il fallut accepter la collation préparée : du porto et des l'iscuits.
— Vous ne me ferez pas l'aflront de refuser, docteur, dit-elle à Audtal. C'est du Sandeman que je ne donne qu'aux persoimes de marque. Goùtez-le, je voms en prie.
Audral dut trinquer, Amanda aussi choqua son verre. Il trempa à peine ses lèvres : il lui semblait pactiser avec un ordre d'actes et d'idées qui lui était violemment antipathique et presque odieux. Gervoise eut un petit clappement de langue :
— Il csl bon, votre porto, madame Eusèbe. Et senlant l'impatience de Marc :
; — Partons.
Ils marchèrent un moment côte à côte, en silence. \ — Eh bien, demanda Gcrvoise. Avez-vous deviné?
— Moi'.' Non.
— Vous ne soupçonnez pas ce qu'Erraeline est au viei. Haysemann?
— Ce n'est pas sa maîtresse?
— Non.
— Ce n'est pas sa femme !
— Vous brûlez I Mieux que cela !
— Quoi donc?
— C'est sa fille, mon cher, sa propre fille !
— Ah! fit Marc éberlué, pas banal, en effet I .Mais comment se dojter; et par quel drame?...
— Un drame oui. Comment y ai-je été mêlé? Figurezvous, tout à fail le hasard ! .le remplaçais Varland qui, lui-même, rempaçait notre brave doyen Boërit, à l'hôpital Saint-Jacqu(s. J'ai remarqué cette petite. Elle faisait du rhumatisiïe aigu, et son intolérance pour le salicylate de soude \ii'a été signalée par l'infirmière : vomissements, vetiges et jusqu'à du délire ; alors, n'est-ce pas, je mesuis occupé d'elle avec plus de soin. Entre parenthèse, lasalypirine, associée au régime lacté et à l'eau de Vichy, n'a donné de très bons résultats.
— Oui? fit Marc, *,onstatant que le scepticisme universel de son confrèr\ disparaissait, dès qu'une sympathie ressuscitait en luises sûres qualités de médecin.
Gervoise dit : \^
— Ermeline peu à ^u s'est familiarisée avec moi. Je la trouvais gentille, et test vrai qu'elle l'est, hein? Elle jure vraiment dans un pVeil milieu. Je la prenais pour une fille de condition boiigeoise qui a mal tourné; jugez de mon étonnement quantje vois s'avancer un jeudi, en
visite, avec deux oranf^es et du chocolat, Amanda, oui, Ainanda, qui m'apprend que j'ai aiïaire à une persionnaire de la digne Mme Eusèbe : pour les familier, Mme Zeb. Ah! pour le coup, sitôt la sous-maîtrese partie, voilà Ermeline en larmes. Elle s'imaginait çue j'allais la mépriser. Moi! Cette bêtise! Pourquoi aura.s-je des préjugés? Et de quel droit?...
« La chose m'a peinée, surtout pour elle? et puisque je m'étais attaché à cette enfant, vous ppnsez bien qu'elle en prit pour moi plus d'intérêt encore. Par exemple, je fus curieux de savoir quelles Jiirconstances l'avaient ravalée à un métier, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'était pas reluisant! Pauvn petite!... Ce ne fut pas facile, oh! mais pas du tcut, de la faire parler I Ça se comprend, il lui en coûtai' d'étaler de si mauvais souvenirs. C'était si loin, et dai^ des conditions de vie si dilférentes, qu'il lui semblait ?agir d'une autre qu'elle, d'une morte, ra'a-t-elle dit, à aii elle survivait» Enfin, Ermeline s'est confessée. Elle est banale, son histoire, elle est lugubre !
Et Gervoise répéta :
— Pauvre petite!... Elle avait qnnze ans quand sa mère est moite. Les Haysemann ha-itaient alors rue de Provence, à Paris. La grosse femne du magasin, Sara Krauss — c'est une juive allemaide, et elle en a bien l'air, — est venue tenir le ménap'. Aux yeux des gens, elle passait pour l'associée d'Haysmann; en réalité, elle était sa maîtresse depuis cinq ns. Alors, le supplice d' Ermeline a commencé. Son ?ère ne lui avait jamais témoigné beaucoup de tondress. Pourquoi? Est-ce qu'il y avait eu dans la vie de Mme layseinann quelque chose qui clochait? Cela se peut. Je rai pas pu savoir. Donc, la voilà, moralement abandonnée avec cette espèce de ma-
râtre qui la persécute de cent manières. Quand une femme veut rendre à une autre l'existence impossible !... El cet honnête homme d'IJaysemann, ce pur salaud, oui ! laissait faire. Vous devinez la suite....
— Une séduction?
— Ermeline, qui était sûrement jolie dans ce tempslà, et qui avait du charme, — il lui en reste, — se laissa empaumer par un sale type, youpin bellâtre, un Autrichien, commis-voyageur en bijoux et qui était en rapports fréquents avec Haysemann et la Krauss. Nalurellement, celle-ci découvrit l'aventure, jeta les hauts cris : pudeur, aboreinafion!... Tant et si bien que ce qui pouvait lui faire le plus de plaisir arriva. Elle se vit débarrassée d'Herm«line; le drôle l'enleva. 11 ne pensait nullement à l'épouier; il était marié d'ailleurs. Dès qu'elle fut enceinte, ilu filé dans son pays.
« Ermeline a\connu la détresse noire. Vous voyez ça d'ici, dans ces skrées grandes villes comme Paris, où personne ne se cmnaît, où chacun frime pour soi. Elle accouche à la Maernité et son petit meurt trois jours après. On écrit aunère Haysemann ; cette vertueuse crapule refuse toute pitié et tout subside. Il ne voulait plus connaître, fit-il savrir, la malheureuse qui avait « déshonoré un homme ie^ que lui ! » Non, des pères de cet acabit 1...
« Elle était légèrc^de tête, Ermeline, elle ne savait aucun métier; elle icouta une de ces racoleuses qui rôdent autour des prisWs et des hospices. Elle prit, non pas même un amant; Vile fut à l'un et à l'autre, et de chute en chute — des bis, ça va vile ! — elle a roulé jusqu'au... oui! Ce joutvly, elle avait un toit, et elle a pu manger son content.^Pour se montrer impitoyable envers sa déchéance, il faudrait n'avoir jamais vécu et
Iâ2 JUUIK.
ignorer que notre belle civilisation laisse très bien crever de froid et de faim les malheureux dans la rue. Voilà donc Ermeline putain. Elle passe, aux mains des tenanciers de chair humaine, de boîte en boite; on l'expédie comme un colis à Bordeaux, puis à Lyon, et un beau jour la voilà à Nice, où je la découvre à l'hôpital, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.
« Elle n'avait plus entendu parler de son père et ne soupçonnait pas qu'il vécût dans la même ville qu'elle. Je me suis bien gardé de le lui dire — à quoi bon? — pas plus que je n'ai révélé à Haysemann, oui l'ignorait, la vérité : à savoir que sa fille, sous un nom d'emprunt — car elle s'appelle Thérèse de son nom ce baptême — est logée en compagnie d'une Rolande, dune Coralie et de leurs pareilles, à la glorieuse enseigne Ae Mme Eusèbe.
(( Je vous l'avoue, mon cher, devant cf rapprochement extraordinaire, j'ai connu la joie du plicier à qui la chance met en mains les fils d'un comolot; l'orgueil du dramaturge qui voit se déclencher bs péripéties du drame qu'il imagine. Pensez donc! Ermeline a failli mourir, et elle va vivre ; Ermeline, plorgée dans une ignominie qu'on pouvait croire irrémédiaUe, va, grâce à une involontaire Providence, reconquérir, sur l'horrible Sara à la gueule de truie, la moitié au moins de la fortune dont celle-ci voulait la dépouiller, (uel coup de théâtre! Vous me direz, parbleu I que poir un dénouement, la justice comme toujours arrive trop tard! Ermeline est diminuée moralement, incapable jeut-étre de se relever. Tout de même ! . . .
Et avec un peu d'émotion att«ndrie, Gervoise conclut :
— Oui, tout de même! CeLe petite Ermeline.... En lui rendant une santé, en la Cfnseillant, en exerçant sur elle une bonne influence, si oi pouvait — pourvu que le
bonheur ne lui clifivire pas la tête! — si l'on pouvait.... L'argent, mon cher, mais même des gredins, largentles a rendus vertueux ! Alors, elle, qui n'est pas une mauvaise nature, qui n'a point de fiel... pourquoi pas, oui? Si elle redevenait une femme comme les autres, si elle se refaisait une existence normale?
Il regarda Audral :
— Vous me trouvez idiot, hein?
— Mais non.
— Comprenez-vous maintenant que je me réjouisse, sans la moindre pitié, en me disant qu'Haysemann va rendre sa belle âme au Dieu inconnu et que Sara, sa pure compagne, malgré tous les testaments du monde, va être bientôt expulsée — car mes précautions sont prises, et ça ne traînera pas chez le notaire et le juge de paix! — oui, expulsée de ce logis et appauvrie par moitié de cet héritage qu'elle escomptait depuiî^ vingt ans?
— Elle ne soupçonne rien? hasarda Marc. Elle a perdu la trace de votre protégée?
— Rien, elle ne sait rien!... Le temps a coulé, le monde est vaste; une prostituée qu'on ne soupçonne pas dans une maison close, malgré tous les registres de la police, ça ne se retrouve pas aussi aisément qu'une demi-mondaine à diamants et à falbalas. Non ! Elle ne soupçonne rien, la Krauss ! Et lepétard va lui partir dans les jambes! Déjà la mèche est allumée, elle brûle.... Ah! j'en ris d'avance!
Et secoué d'une allégresse diabolique, Gervoise rit si fort qu'il faillit s'étrangler :
— Dites, Audral, si nous n'étions liés par notre conscience, et si nous en avions le talent — je parle pour moi — quels romans vécus nous pourrions écrire, nous autres médecins : tout ce que nous voyons!...
— Oui, dit Marc, ruais cela ne paraîtrait-il pas invraisemblable parfois? Je me souviens avoir entendu un soir Alphonse Daudet, chez Charcot, dire avec regret : « La vie. . . ah non , un romancier ne peut pas la dépeindre sans réticences dans sa vérité honteuse ou tragique, il ne peut pas, c'est trop terrible! » Ces histoires-là demeurent secrètes, voyez-vous, comme les pauvres poupées à cent sous que nous venons de voir.
Et affectueusement :
— Dites donc, Gervoise — il se frappa légèrement le cœur — ne vous emballez pas trop, mon ami!...
L'autre rougit, et brusque :
— Moi, un vieux cucurbitacé, moi qui ferais peur à rencontrer au coin d'an bois! Ah non! ne vous moquez pas de moi !
Il tira sa montre :
— Merci encore, Audral. Je vous tiendrai au courant. Vous rentrez chez vous? Alors adieu !
— Monsieur, dit Marie-Jeanne, ne m'avait pas dit qu'il déjeunerait tard. Le rôti de veau est trop cuit.
— Il n'en sera que meilleur. Vous savez le dicton de ma grand'mère : « Le bœuf saignant, le veau braisé, c'est la moitié de la santé I »
Il était assis dans sa salle à manger, si gaie, si riante. Des œillets roses fleurissaient une conque de cristal. Sur la nappe, luisaient d'amusants nickels anglais : le moutardier ventru; un double coquetier annelé portant deux œufs de porcelaine percés pour le sel et le poivre; près de sou assiette, le petit grillage des toasts.
Quel bien-être à se retrouver chez soi ! De claires estampes japonaises modernes, aux murs, rafraîchirent son regard, détournèrent son imagination salie. Le bourgeois d'ordre et de tenue qui persistait en lui se sentit tout à coup très loin de Gervoise — cet original ! — et de la maison d'opprobre. Ermeline perdit pour lui presque tout intérêt.
D'ailleurs, c'était une nécessité de sa profession, pénétrant par tant de portes, visitant tant d'endroits divers, que sa sensibilité s'émoussât vite. Comment résisterait-il sans cela au spectacle continu de la misère humaine? Il savoura l'omelette aux morilles, servie parla chlorotique Elisa, à laquelle il sourit; et, tout à coup, il se rappela avoir fourré dans sa poche une lettre remise par la concierge. Tiens, l'écriture de Mlle Nafé, qui avait si bien soigné Noémi, lorsque celle-ci mettait son petit- Pierre au monde. Pas de mauvaises nouvelles, au moins?... Elle avait promis de le tenir au courant et, en cas d'alerte, de l'avertir. 11 y avait bien Noémi, mais Noémi écrivait peu, une habitude prise depuis leur grande séparation; et elle semblait y mettre plus de discrétion encore maintenant, ce qui lui paraissait louable, et tout de même excessif.
Ah! pour une surprise!... Do l'enveloppe, il retirait une menue photo, faite au kodak d'amateur qu'il avait donné autrefois à Noémi ; petit-Pierre en personne, menue figure de fromage blanc, un duvet sur sa tête ronde, des yeux vifs et un sourire déjà malin. Un papier contenait le relevé des pesées; eh bien, mais il prenait du poids, le petit personnage! Mlle Nafé avait écrit, sans plus, au bas : « La maman et le bébé se portent bien. » Pour ce dernier, pas de doute; il n'y avait qu'à le regarder. Il serait râblé, ce gaillard-là!
150 jouin.
Une bonne idée, vraiment, et délicate, de la part do Mlle Nafé. Il la revit, avec son visage joli et fatigué, ses yeux avertis de sage-femme pour femmes du peuple et de garde dans les fcUiiilles aisées, à son aise partout , sachant observer, et se taire. Elle aurait pu ajouter
quelques détails, mais sans doute Noémi avait préféré
Toujours fière, Noémi !
Élisa apportait le veau dans son jus, accompagné de pommes de terre sautées comme Marie-Janne savait les faire, grésillées, d'un brun doré. Un verre d'eau fraîche mouillée de vin de Bellet, cru du pays : la vie était bonne! Pourquoi repenser à ces laideurs de la matinée : ce moribond, ces malheureuses?... C'est curieux comme cette Bichette au nez retroussé semblait le sosie, vulgaire, de Ja-Ja? Une Ja-Ja qu'il ne verrait sans doule jamais ainsi, nue comme l'enfant qui naît, ou la morte qu'on enlinceule, nue comme l'amante dressée par la volupté sans pudeur. Bah! était-ce si singulier, cette ressemblance? Qui sait si une obscure analogie ne la justifiait pas 1... Il y a partout des femmes et des jeunes filles à vendre.
Entre une Bichette et une Ja-Ja, l'abîme était peut-être moins large qu'il ne semble. Quel illogisme dans ce mystère qu'est le désir!... Il désirait Ja-Ja, et non seulement il la savait très inférieure d'âme à Noémi si franche, si nette, si entière avec sa nature simple; mais il ne doutait pas que Ja-Ja, moins bien faite, ne dût en grande partie aux couturières et aux modistes son chic séduisant. Noémi, elle, portait délicieusement la toilette, et elle restait belle, par-dessus le marché, dans une robe de toile à quinze sous le mètre. Sous sa grande blouse d'atelier, lorsqu'elle polissait et gaufrait le cuir des reliures, on eût dit une jeune Victoire; Ja-Ja eût semblé,
ainsi attifée, une petite bonne pour vieux messieurs. Et cependant, peut-être parce que l'éloignement et les mois de grossesse l'avaient refroidi, malgré le souvenir profond que sa chair gardait du beau corps libre ^°de Noémi, c'est cette Ja-Ja, dans sa fleur artificielle, qu'il convoitait.
Il pela une poire duchesse : fraîcheur exquise des fruits! Comment l'homme s'était-il inféodé à la viande rude, quand les raisins emperlés d'une buée giclent dans la bouche, quand les fraises embaument, quand les pommes Calville, tachées de rousseur, exhalent leur pénétrant arôme !
Il avait laissé sur la table, masqué par l'enveloppe, le portrait de petit-Pierre. Comme Marie-Jeanne, qui se réservait ce soin, lui apportait le café, il voulut rattraper sa serviette qui glissait: l'enveloppe tomba, et quand il l'eut ressaisie, il ne la replaça pas tout de suite sur le petit visage; pourquoi? Il eût été en peine de le dire. Peut-être pour ne pas sembler avoir honte et cacher au regard perçant de Marie-Jeanne cette figure vague, qui sans doute ne lui eût rien appris. Mais la finesse de sauvage des humbles, mais leur divination....
Était-il si assuré que Marie-Jeanne ne se demanderait pas, étant femme, pourquoi il recevait cette effigie, d'où elle venait, et de qui?... Eh bien, après, il ne lui devait pas de comptes; et si elle gardait le souvenir de la jeune femme aux beaux cheveux bruns qui venait si souvent chez lui, jamais elle n'avait fait allusion ni à sa présence d'alors, ni à sa suppression de l'existence de son maître. Elle n'en pensait sans doute pas moins. Et probablement le blàmerait-elle, fixée sur le caractère de leur intimité, si elle savait qu'il eût mal agi vis-à-vis de cette belle et charmante « mademoiselle Noémi » pour qui eMe préparait avec plaisir, les sachant appréciés, ses
ramequins au parmesan et ses tartes aux quetsches.
Marc but son café : il était fort; boisson magique! Dire que Noémi, frugale et cependant gourmande, pouvait ne pas aimer ce noir, ce sublime éjixir ! Il se rappela avec exécration les sirupeux jus de chapeau qu'on servait cet été à Yichy, dans Ihôtel où il avait éprouvé pour, la petite actrice Zitelli, ce brusque coup de sens. Où étaitelle à présent? On s'était pris, quitté : passez muscade ! L'amour facile, sans suites et sans regrets.
Que c'était pourtant peu de chose, à côté des joies candides et saines qu'il avait dues à Noémi ! Il se rappela un de leurs dimanches, dans les bois de Versailles, au printemps, l'enivrement du vert, l'odeur des feuilles, le muguet qu'elle avait cueilli, la guinguette avec la gibelotte et le vin râpeux. Ouelle loyauté dans son regard, quelle grâce naturelle dans chacun de ses mouvements! Serait-il assez stupidement, assez orgueilleusement homme pour lui garder, sans se l'avouer, en un bas-fond du cœur, la vague rancune de s'être si fièrement, si courageusement donnée? Au vrai, n'était-ce pas un peu ce grief qu'il élevait contre elle, à certains moments, comme si, parce qu'elle avait été généreuse, il dût la juger faible et put douter d'une vertu qu'elle n'avait sacrifiée que pour lui, l'ingrat? Non, non, jamais il n'oserait se permettre un reproche aussi vil et injuste !
Tout au plus pouvait-il penser, avec un souci qu'il écartait de son mieux, à cet imprévu déconcertant, ce fait brutal; leur amour avait germé, il portait fnait. Un lien vivant subsistait entre eux : petit-Pierre, qu'il le voulût ou non, était là !
La lettre de Mlle Nafé à la maifi, il passa dans son cabinet de travail, chercha dans un tiroir des photographies où il figurait à divers âges, en dolraan militaire,
JOUIR. iô'J
en étudiant, en collégien, petit garçon aux jambes nues. Bon, voilà celle qu'il cherchait : un Marc baby joufflu, sur les genoux de sa mère ; voyons un peu ! 11 confronta les deux effigies : la sienne et celle de son fils; oui, son fils. Reconnu ou non, c'était son fils, que diable! Ma foi! deux jumeaux ne se ressemblaient pas mieux ! Voilà qu'à trente-cinq ans, il renaissait dans ce petit être tiré de la chair de Noémi, et qu'en un éclair il avait pétri d'avance, à sa propre image.
Avec un sourire pensif, il étudia les traits de Mme Audral mère, ces traits où se lisait une âme fidèle aux principes reçus, enclose dans une routine provinciale. Elle portait une robe démodée, et sa coiffure sans coquetterie la vieillissait. 11 se représenta son horizon borné de la haute ville, à Niort, ses calmes habitudes dévotes. Quel émoi scandalisé si, substituant au passé le présent, au lieu du fils qu'elle avait chéri, elle voyait placé à l'improviste sur ses genoux l'intrus insoupçonné, cet autre Marc, son petit-fils ! Quel écroulement de ses projets de mariage, auxquels elle ne renonçait pas; car, sa dernière lettre vantait encore l'alliance des Oreilhan, et les qualités de Mlle Berthe !
Un coup de timbre : ce n'était cependant pas encore l'heure de sa consultation. Des voix dans l'antichambre.
— Monsieur, vint dire Marie-Jeanne. Il y a là deux dames qui demandent à paiier de suite à monsieur et à ne pas entrer au salon.
— Eh bien, dans mon cabinet de consultation.
Une pièce sobre, d'un confort un peu froid, et dont les fauteuils et les chaises d'acajou lui venaient du cabinet de son père; il en avait seulement renouvelé l'étoffe, en constatant que les meubles, témoins muets de tant de choses, durent plus longtemps que les êtres. Que de
confessions, que de conseils ceux-là avaient entendus, qui remontaient à la Restauration, et qu'il avait conservés surtout par piété filiale!
Sans se presser, il disposa les deux portraits sur son bureau, s'assit même un moment pour les voir, adossés à une pile de livres, en face de son grand buvard. Amusants, vraiment, ces deux petits bonhomraes! Il ne put s'empêcher de leur sourire et aussi à cette idée de monsieur petil-Pierre s'installant là comme chez lui. Les ferait-il encadrer, ou les remettrait-il, s'émbrassant, gentiment accolés, dans le tiroir? Il n'en savait rien. En attendant, il leur permettait de rester là, biep sages.
Un coup d'oeil à la pendule : allons !
Il reconnut tout de suite Mme Maubrel, très élégante en tailleur marron et chapeau de velours à bords minuscules, qui laissaient voir les vagues de ses cheveux fauves. Toujours séduisante, malgré son teint pâle et ses yeux cernés par la drogue chinoise.
— C'est vous? chère madame?
Il n'eut pas le temps de s'étonner de sa présence, car elle le priait toujours de passer chez elle; il venait de reconnaître, après hésitation, Mme Ranaldo à son air de langueur, son visage câlin qu'une préoccupation rendait grave. Jolie femme décidément, très en forme dans sa robe de souple drap vert sombre, et coquettement coiffée d'un grand feutre hérissé de crosses de héron.
— Vous connaissez mon amie? dit Mme Maubrel.
— Je n'ai pas eu l'honneur de lui être présenté.
— Ah ! bien : le docteur Audral, madame Jean Ranaldo.
Sitôt assises, la gêne d'un court silence s'établit, comme devant un juge. Mme Maubrel, d'un regard d'appel, semblait convier Marc à lui éviter, par sa divi-
nation, la nécessité d'un aveu. Mme Ranaldo, penchant la tète, contemplait avec application la boucle d'argent de son soulier verni, ce qui attira l'attention de Marc vers le pied cambré et le départ, sous la transparence noire du bas de soie, d'un mollet savoureux. Pourquoi étaient-elles ensemble, laquelle des deux venait le consulter? Mme Ranaldo évidemment.... Et pourquoi?
— De quoi s'agit-il? demanda-t-il aimable.
Elle leva sur lui des yeux inquiets, poussa un léger soupir et de nouveau baissa la tète.
Alors, Rose .Maubrel se décidant, prit la parole avec un aplomb un peu forcé qu'autorisait, outre leurs fréquents rapports de familiarité mondaine, cette complicité qui lie, autant que les péchés de la pénitente envers son confesseur, le dévoilement des petites misères d'une agréable cliente à l'intérêt d'un jeune médecin.
— Voilà, c'est très délicat, et mon amie est assez embarrassée.... Elle se fait des idées, oui, j'en suis sûre, des idées.... Elle vous expliquera mieux que moi. Je lui ai répété qu'elle devait avoir toute confiance en votre discrétion.
Et s'adressant à sa compagne :
— Le mieux, chérie, est que vous disiez tout, sans réticence, à M. Àudral; c'est un parfait galant homme. Il comprendra que cette démarche doit rester secrète, surtout vis-à-vis du docteur Boërit , votre médecin de famille. Oui, je sais, — fît-elle répondant d'avance à une objection de Marc, qui, étonné, haussait les sourcils — je sais votre délicatesse professionnelle : mais il ne s'agit pour le moment que d'examiner Juliette. Nous venons chez vous, en consultation : rien de plus naturel, n'est-ce pas? Là-dessus, je vous laisse.
Et sur un sursaut effrayé de sa compagne :
JouiB. — T. I. 7
— Si, je vous gênerais... je gênerais en tout cas le decteur, bien que ce qu'il doive vous dire n'aura rien, j'en suis sûre, que de rassurant. Voyons, Juliette! — celle-ci eut des larmes dans les yeux et un visage bouleyersé — ne faites pas l'enfant! Mon auto vous attend en bas. Vous me retrouverez chez moi. Le temps de passer chez ma modiste, et je rentre. A tout à l'heure, ma chérie! Non! Docteur, ne me reconduisez pas!
Elle se laissait pourtant accompagner dans l'antichambre et là, se retournant vers lui, elle lui saisit la main, la serra avec plus d'ardeur qu'il n'était peut-être nécessaire, et tout bas :
— Si c'était vrai, quelle chose terrible!
Déjà elle descendait l'escalier. Audral rentra dans son cabinet ; Mme Ranaldo était debout, regardant une lithographie d'après Poussin ; elle se retourna comme prise en faute.
— Eh! bien, madame, dit-il.
Et la voyant si intimidée, il reprit avec bonté :
— Notre métier fait de nous des gens habitués à tout entendre e.t, autant que possible, à tout comprendre.... Votre secret, madame, que vous m'en fassiez part ou non, ne peut éveiller en moi qu'une sympathie respectueuse et désintéressée.
— Ohl docteur, je ne doute pas... j'ai confiance, puisque je viens vous trouver pour cela, à brûlepsurpoint. Seulement, je suis bien émue, je suis très angoissée. Quelle idée aurez-vous de moi, si ce que je m'imagine, peut-être à tort, est vrai. Il s'agit... d'un mal de gorge persistant.... Je ne vous dérangerais pas pour cela si je n'avais remarqué que j'ai au palais quelque chose d'anormal, certaines écorchures. J'ai cru d'abord à des aphtes . . . seulement ce n'est pas doulou-
reux, sauf une, à la pointe de la langue. Je n'ai aucun souvenir de m'être mordue; et puis, ces plaques blanchâtres ne ressemblent pas à des aphtes. J'ai pensé à des choses folles... au cancer. Et j'ai entendu dire... je sais qu'il y a d'affreuses maladies.... Cette obsession me poursuit : je ne vis plus !
Elle retint à grand'peine un sanglot :
— Ce serait pour moi l'écroulement de ma vie, de mon bonheur. Comment oserai-je regarder personne en face; et j'ai des raisons secrètes, des raisons qui....
Mme Ranaldo ne put continuer et fondit en larmes.
Des visions soudaines assaillirent Marc : les propos de Courbaisse, le beau Nagel, les stations chez les sœurs Alders... et Ségurance, Ségurance contaminé!
— Voyons, madame, ne vous mettez pas dans cet état; voulez-vous me permettre de me rendre compte?
Elle tamponna ses yeux, et montrant un visage défait, où rien ne subsistait de la vanité et de la coquetterie mondaines, un visage humble et misérable :
— Oui, docteur, oui.
Il l'attira au jour, la pria d'ouvrir la bouche, et avec une spatule de verre, abaissa la langue, regarda, regarda mieux.... Il déposa la spatule en silence, avec soin, dans un récipient de verre, et demanda, l'air sérieux :
— Aviez-vous remarqué quelque chose avant ces accidents? A'aviez-vous rien eu sur le corps?
Elle devint blême et parut terrifiée, comme si l'espoir lui échappait :
— Ah ! mon Dieu !
Et voyant qu'Audral se taisait :
— Oui!... il y a un mois, non, un peu plus d'un mois, j'étais encore à Vittel, — une cure d'eau, pour mes reins, conseillée par le docteur Boërit ; — en me baignant, je
lit JOUIR.
me suis aperçue qu'il me venait un boulon, un petit bouton dur. Je n'y aurais peut-être pas fait attention s'il avait été placé ailleurs qu'à un endroit aussi secret... — elle s'empourpra en précisant ainsi. — Ce bouton s'est creusé: il était d'un rouge sombre et s'est cicatrisé assez vite. J'étais à cent lieues de supposer alors que cela pouvait être le commencement... et même ces plaques au palais, comment aurais-je pu croire? Alors, c'est sûr? C'est bien cela, j"ai [la... j'ai la sypbilis! De nouveau elle pleura.
— Madame, dit Audrai, il serait coupable, puisque vous soupçonnez la vérité, de vous laisser dans un doute plein de dangers pour vous et pour les autres. Acceptez bravement votre malhem^; et surtout, sans vous dissimuler sa gravité, ne l'exagérez pas!
Et comme elle hochait lamentablement la tête :
— Ecoutez-moi ! je vous jure qu'il n'y a pas lieu de désespérer. Sans doute, il vous faut renoncer pendant assez longtemps à tous rapports d'ordre conjugal, à tous ernbrassements comine à toute maternité; sans doute, il faut vous résoudre à des soins continus; mais ces soins ne seront ni trop pénibles, ni trop astreignants. Vous avez dans le docteur lîoërit un sage médecin qui, j'ensuis sur, vous évitera pour plus tard les retentissements d'une telle maladie sur votre organisme.
Elle l'interrompit avec véhémence :
— Comment, docteur, vous refusez de me sauver I Mais comprenez donc! Je ne peux pas, je ne peux pas rn'adresser à M. Boërit? 11 m'a connue toute petite, il soigne ma famille depuis plus de vingt ans; c'est un ami de la maison, il sait trop de choses; il devinerait tout de suite ce que je ne veux pas qu'on sache....
Audrai évoquait la bonne figure à cheveux blancs
de son confrère, praticien vieille mode, toujours en redingote, avec son haut faux-col et sa cravate noire, mais au courant des nouvelles méthodes et d'une inlassable curiosité scientifique; un de ces trop rares, qui fuient la réclame et font le bien en silence.
— Raison de plus, madame, dit-il, pour vous confier à M. Boërit. Son caractère doit vous rassurer; soyez sûre que personne, de son fait, ne saura rien de votre infortune. Il est le seul qui, accrédité auprès de vous, puisse vous faire suivre le traitement nécessaire sans éveiller les soupçons. Et quant à son dévouement, il vous est acquis d'avance. Ne perdez pas de temps, allez le trouver! Je ne vous ai pas vue, vous ne m'avez pas parlé; tout ceci, madame, restera entre nous!
— Mais pourquoi, docteur, supplia-t-elle, ne pas consentir?...
— Dans votre intérêt, madame, et aussi par devoir vis-à-vis d'un collègue que j'estime. Croyez-moi, ce n'est plus ici le médecin, c'est un ami qui vous parle; vous me remercierez plus tard.
Mme Ranaldo, pénétrée de surprise et de regret, murmura :
— Comme vous êtes délicat! Vous ne m'avez pas interrogée!... Cependant, vous vous dites que cette dégoûtante maladie ne m'est pas venue toute seule.
— Madame, il n'y a pas de dégoûtante maladie. La syphilis n'est pas plus sale que toute autre forme d'infection. C'est un préjugé d'en faire une flétrissure et d'y voir la preuve de la débauche. Journellement, de très honnêtes femmes sont contaminées sans le savoir, même en dehors de tout contact intime, par la contagion d'un verre où elles boivent, d'un objet touché.
— AJiI docteur, vous ne voulez pas m'humilier, c'est
généreux à vous : vous devinez bien cependant que je dois ce joli cadeau, — elle eut un rire nerveux qui hoqueta en sanglot, — à quelqu'un... à quelqu'un qui m'était cher....
Audral se demanda :
« Ségurance! Improbable, à se fier aux apparences... alors, le bel avocat Nagel?... «
— Trop cher, reprit-elle, et qui m'a indignement trompée !
— 11 ignorait sans doute, fit Marc conciliant, qu'il était atteint....
— Mais il ne m'en a pas moins trompée! Et avec quelles créatures!... Enfin, docteur, c'est abominable! Est-ce que ce n'était pas assez pour lui de m'ètre infidèle, et fallait-il que ?
— 11 est cruellement puni.
— Oui, mais il n'a que ce qu'il mérite, tandis que
moi !
— Vous, madame, ne put s'empêcher de dire Marc
avec fermeté, l'important à cette heure, est que vous n'ayiez transmis, que vous ne transmettiez à personne votre mal. Il faudra vous soumettre à des précautions méticuleuses pour tout ce que vos lèvres auront touché! Vous n'avez pas d'enfants?
— Non, et je puis dire que je n'ai pas de mari. Nous vivons sous le même toit, mais chacun de notre côté.
— Voilà qui simplifie bien des difficultés.
— Mais je ne guérirai jamais?
— Vous guérirez si vous voulez guérir J
Elle se tenait toute droite devant lui, craintive et chavirée. Et il revoyait invinciblement la maison de Mme Eusèbe; il songeait à l'ironie amère de ce poison que cette « petite Ranaldo », comme disait Courbaisse,
portait en elle, sous sa bouche charmante et en son corps gracieux, de ce danger public qu'on traquait chez quelques infinies prostituées, et qui librement circulait, aussi bien sous les jupes des filles, des ouvrières et des servantes, que sous les robes des femmes de luxe pour la tentation des mondains et des coureurs d'aventures. L'irritante énigme le poursuivait : Ségurance? Légère et volage, trompant de son côté pour le plaisir celui qui l'avait trompée, avait-elle, victime ignorante, fait une autre victime ! Un autre médecin lui eût peut-être posé nettement la question ; il n'osa pas. Et avec grâce :
— Avant de descendre. Madame, arrangez votre visage devant cette glace. Voulez-vous rafraîchir vos paupières?
Elle fit non d'un signe, tira de son réticule une minuscule boîte à poudre, se remit aux cils un peu de noir, aux lèvres un peu de rouge, et, son masque frivole retrouvé, elle parvint à sourire :
— Je n'oublierai jamais votre bonté, docteur.
— Adieu, madame, et du courage I
Rentré dans la pièce, il ouvrit un placard qui lui servait de cabinet de toilette, passa ses mains au savon, à la brosse et à l'alcool. Il ne pensait plus qu'à Ségurance. Comment savoir? il sonna, Élisa parut :
— Y a-t-il du monde au salon?
— Trois personnes.
Il fallait faire son métier. 11 ouvrit la porte de communication : une vieille dame, sortant de la catalepsie d'attente qui figeait les clients sur les fauteuils garantis de housses, se dressa, mue par un ressort, comme si elle avait peur qu'on ne lui prît son tour.
158 JOUIÏ^.
— Soupçonneuse et sévère, regardant Audral dans les yeux, elle lui détailla longuement les misères d'une dyspepsie flatulente dont le bon Dieu, dit-elle, afnigeait sa modestie. N'ayant obtenu aucun répit par ses oraisons et trois cierges brûlés en l'honneur de saint Antoine de Padoue, elle recourait, sur les conseils de son directeur, l'abbé Mignassou, à une assistance profane. Elle lutta pied à pied contre les prescriptions qu'il lui traça : de l'eau de Vichy alternant avec des gouttes aBières de Béaumé; et, retenant sous sa jupe un soupir, s'en fut.
Marc, malgré son indulgence aux malades, sentait vivement leur comique. Il n'en écouta pas moins avec un bienveillant intérêt les doléances d'un croupier, bigle au nez crochu, que sa neurasthénie convainquait de maux extrêmes : un battant de cloche lui martelait le crâne ; il marchait avec des vertiges au bord d'un abîme ; un rat le mordait le long de la colonne vertébrale; et cette énumération continuait par tous les organes.
Avec une de ses clientes, Mme Hearst, femme d'un professeur d'anglais, au Lycée, il reprit une notion d'équilibre. C'était une robuste Écossaise, mûre, haute en couleurs, sous des cheveux paille. Elle amenait un de ses cinq enfants, Bertie, le dernier, qui, à cause d'amygdales trop grosses, entendait mal et avait souvent des angines. Devait-elle le faire opérer par le docteur Mascasse? Il lui conseilla d'attendre le retour d'un laryngologiste plus qualifié.
Il pensait avoir fini, mais le timbre vibra à nouveau, fn capitaine d'infanterie coloniale en retraite, dont le teint terreux dénonçait un ictère chronique, accusa des
démangeaisons insupportables aux pieds et aux mains.
Cette fois!... Mais il y avait encore quelqu'un au salon : un comptable d'administration d'une obésité massive et tout, en graisse. Il se louait d'un appétit et d'une soif exagérés, ne déplorait qu'une fatigue excessive jointe à l'envie de dormir. L'analyse du pharmacien confirmait le diabète. Marc plongea cet liomme dans le désespoir en lui interdisant les farineux et les pâtisseries. L'idée qu'il devait faire de la marche et de l'hydrothérapie ne !e consterna pas moins. Il partit, lugubre, d'un pas mou de pachyderme.
Lequel, se demanda Marc, de ceux auxquels il venait de délivrer une ordonnance, s'y conformerait avec persévérance? Autant que crédule, il le savait, le malade est défiant; sa crainte s'évanouit vite, et la guérison le rend jublieux, sinon ingrat. Métier aride que le sien, métier ie sloïque désintéressement, et qu'il n'eût cependant voulu troquer contre aucun autre, tant, à côté de déceptions inévitables, d'elTorts trahis, il éprouvait un combattif plaisir à dépister la maladie, à amender un organisme usé, à rendre stables des fonctions anarchiques !
Son domaine, limité aune taille d'homme ou de femme, ce qui tient au plus en deux mètres de cercueil, n'était pas grand, et cependant lui apparaissait immense. Un univers aux trois quarts révélé, avec des Amériques profondes à découvrir, encore. Un univers vivant où les hérédités obscures, les tempéraments complexes entremêlent, sous la brousse des théories superposées, l'embarras du diagnostic et déroutent l'audace aussi bien que la routine de la thérapeutique. Rien de fixe : le sable mouvant de l'organisme, l'obscurité des diathèses, l'inconnu des réactions chimiques et biologiques. Sauf pour
quelques remèdes infaillibles, très peu de certitude.
Et pourtant, dans ce demi-jour, que de percées décisives, que d'admirables intuitions! La médecine comptait ses charlatans, mais combien plus de cliniciens intègres, passionnés de leur art, et qui, penchés sur les secrets de la vie, s'étaient voués sans compter aux recherches les plus ardues. Noms immortels et dignes d'un Panthéon de gloire !
Depuis Yesale et Ambroise Paré, depuis Laënnec jusqu'à Trousseau, depuis Broussais jusqu'à Potain, par centaines, de générations en générai ions, sur ce corps humain comme sur un Cosmos réduit, des investigateurs s'appliquant, tels des légions de fourmis, à fouiller leur proie, avaient inscrit leur nom aux fibres des nmscles, au trajet des nerfs, aux souffles du cœur, aux vésicules du foie ou aux lobes du cerveau. C'était, en un répertoire hermétique, accessible aux seuls initiés, la variété des syndromes et des signes; chacun d'eux représentait des années de labeur. D'autres conquérants du mystère, en France ou hors frontière, vivants ou déjà morts, s'affirmaient dans la détermination d'une loi, le caractère d'un cri, l'aspect d'un faciès, la trouvaille d'un bacille.
Parmi tous ces mots d'une langue spéciale, fabriquée avec le grec et le latin, enrichie d'idiomes étrangers, ces points de repère, ces bouées sur l'écueil jalonnaient la mémoire du médecin déjà submergée par les prescriptions des maîtres et le formulaire du Codex. Us s'imposaient, brillant neufs ou démodés, à la pensée de Marc : point de Galliot, phénomène de Pfeiffer, syndromes de Babinski-Nageotte ou d'Adams-Stockes, signe de Vigoureux, réaction de Wassermann, maladie de Vaquez, loi de Marey, épreuve de Déhio, bacille d'Achalme, d'Eberth, de Ghantemesse et Widal, et tant d'autres et tant d'au-
très.... Tout cela pour dominer la souffrance, prolonger la vie, mettre en déroute la mort!
Métier splendide, et plein aussi de tristesse, quand on échoue, quand on se sent impuissant, quand on n'a que la consolation du devoir accompli ; métier cruel par sa clairvoyance, par son empiétement sagace sur l'inéluctable destin! Que de cas de conscience il soulevait, eue de regrets, que de doutes!... Ségurance, pour qui il r'avait cessé de s'alarmer, se représenta plus vivement à lui.
Se taire? Attendre qu'il vînt se confier? Et pendant ce temps.... Qu'est-ce qui prouvait qu'il se confierait? Une àusse honte.... On préfère les empiriques, quitte à en crever! Non, il fallait lui signifier le danger, couru peutêtre déjà. Mais, comment, sans manquer au secret pro- ■e&sionnel? Si cette femme, jolie bête de frivolité amorale, l'avait séduit, l'incubation commençait à peine; un traitement abortif avait peut-être des chances. Il fallait le rejoindre et lui dire : quoi?... Trahir la confidence de Mme Ranaldo, il ne pouvait en être question.
Alors?... Alors, voir Ségurance au plus tôt : d'ici là, il trouverait le biais.
La sonnerie du téléphone retentit. Il décrocha le récepteur et, joyeux, poussa une exclamation de surprise. Ségurance lui parlait :
— AUo! Audral? Ça va bien?
— Très bien, et vous?
— AU riyht! Je suis venu parce que j'avais à prendre des vêtements et des livres à ma villa de Cimiez.
Une merveille que cette nouvelle villa, qui laissait loin derrière elle « l'Ensoleillée » du Mont Boron. Marc demanda :
lo^ JOUIR.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé à déjeuner?
— J'étais invité au cap d'Antibes.
— D'où me téléphonez-vous?
— De l'hôlel du Cap.
— Et maintenant, êtes-vous libre!
— Oui, jusqu'à cinq heures.
— Pouvez- vous venir me voir immédiatement?
— C'est pour vous le proposer que je vous téléphone
— Je vous attends, alors.
— Vous avez quelque chose à me dire?
— Oui, de très sérieux.
— Quoi donc?
— Je ne puis vous l'expliquer. Venez!
— Vous m'intrignoz. J'accours!
L'impatience de Marc s'accrocha aux aiguilles de la pendule. Pourvu que Ségurance ne changeât pas d'avis, que son auto n'eût aucune panne ! Du balcon de la salle à manger, il découvrait la place, le mouvement des tramways et des passants : ah! enfin! Voilà la torpédo grise, et à côté du chauffeur Léon, Ségurance qui, l'apercevant, de la main lui faisait signe.
Au premier coup d'œil, Marc vit que la cure d'air à Peira-Gava lui avait rendu excellente mine. Sa pâleur mate laissait voir du sang sous la peau, et le cerne des yeux avait disparu. Ségurance lui assura gaîment qu'il s'ennuyait ferme, malgré de belles excursions et du camping en montagne. Tout confort manquait dans son locatis. Les repas lui venaient de l'hôtel, et Léon, qui lui servait de valet de chambre, en guise de douche, lui versait chaque matin, à l'heure du tub, deux arrosoirs glacés sur le dos.
Tout cela était bel et bon, mais....
— Pourquoi me regardez-vous comme une bête
curieuse? demanda Ségurance en riant. Aurais-je commis un crime sans m'en douter? Vous avez l'air embêté: qu'est-ce qu'il y a, mon vieux?
— Très embêté. Il y a.... Henri, soyez franc : avezvous rigoureusement suivi mes conseils?
— Que vous faut-il de plus?
— Vous deviez vous abstenir de femmes !
— Et fichtre! je m'en suis abstenu. Je m'en trouve très bien, d'ailleurs. Et elles ne s'en trouveront que mieux, dès que vous aurez levé la consigne.
Voyant que Marc ne se déridait pas :
— Vous ne me croyez pas? Sur quoi faut-il que je prête serment! Voulez-vous que je fasse monter Léon? Il vous certifiera la pureté de mes mœurs.
— Ce n'est pas ce qu'on m'a raconté.
— Ah! qui donc? Et qu'est-ce que c'est que ces potins? Vile calomnie, en tout cas !
— Soyez sérieux, c'est grave!
— Grave? Pour qui?
— Pour vous !
— Vous m'étonnez bien : parlez!
— Si vous aviez eu une amourette, [une passade... nous sommes entre hommes : si depuis que vous êtes à Peira-Cava, vous avez couché avec une femme, dites-le moi.
Ségurance écarquilla comiquement les yeux :
— Une femme ? Était-elle donc payée pour m'empoisonner avec la poudre des Borgia?
— Répondez-moi comme à votre meilleur ami ou à un frère.
— Du diable si.,.. Pourquoi cette insistance?
— Ne me demandez rien. Sachez seulement que vous avez toutes les chances d'avoir attrapé la vérole d'une
personne que je ne puis nommer, pour peu que vous l'ayez embrassée à pleine bouche, ou connue, au sens biblique du mot.
Ségurance sursauta, son beau visage flétri d'une soudaine angoisse :
— Foutre! fit-il.... Alors, je l'ai échappé belle!
Et comme il était debout, il s'assit, plus ému qu'il ne voulait le paraître. Son sourire, car il souriait jaune, l'enlaidissait singulièrement.
— Vous ne trouvez plus ça drôle? demanda Marc.
— Non!
Et après un silence :
— Vous vous conduisez en véritable ami, Audral, et puisque nous sommes gens d'honneur et incapables de nuire à une femme, quoi qu'elle vaille, parlons net! Je vous ai dit la vérité ; je n'ai pas commis d'imprudence. Aucune! Mais il était temps, ça, oui!.... Celle à qui vous faites si discrètement allusion, car il n'y avait qu'elle de potable dans ce trou, Juliette llanaldo....
Marc se cabra :
— Je n'ai prononcé aucun nom, je veux ignorer qui c'est....
— Bien! Bien! Disons : l'alliciante petite dame brune qui était depuis une dizaine de jours à l'hôtel de Peira- Cava, et que messieurs les officiers alpins avaient l'air de trouver si appétissante.... Me Iraiterez-vous de fat, si je vous avoue qu'elle me faisait de l'œil et cherchait toutes les occasions de me rencontrer? Nous avons causé, par raccroc ; je l'ai même emmenée une fois en auto. Je conduisais : ce fut d'un correct! Je vous l'affirme : ni cette fois, ni une autre, nous n'avons mêlé pendant le jour nos lèvres ni pendant la nuit nos sabots.
— Tant mieux !
— Mais c'est effarant, ce que vous m'apprenez là ! En êtes-vous bien silr?
— Sûr. Soyez tout à fait sincère ; vous reconnaissez que vous l'avez échappé belle?
— Cela vous étonne? Je ne suis pas de bois, mon cher; et la friponne est jolie. Si le jeu s'était prolongé, il est évident que
— Ah! Henri! Henri! Retenez ce que je vous dis : prenez garde !
— Oui, je n'ai pas oublié votre prophétie : on paye à l'échéance? Il faut payer? Je paierai ma dette comme les autres? Eh bien, vous voyez, ce ne sera pas encore à cette occasion.
Et hochant la tête :
— Tout de même, vous pouvez vous vanter de m'avoir porté un coup. J'ai froid dans le dos, d'y penser!
Ségurance en effet était devenu pâle.
— Cela vous servira-t-il de leçon, au moins? Il reprit son sourire séducteur :
— Il y a des grâces d'état.
— Non, lit Marc avec autorité : plus qu'un autre, vous devez vous méfier du piège. Le plaisir vous guette : il vengera le véritable amour que vous transgressez.
— N'en jetez plus, mon bon Marc! Je suis' assez penaud, et ma frousse rétrospective doit vous sembler un châtiment suffisant. Alors, reprit-il, voilà cette petite malheureuse gâtée? Elle doit bénir le beau Nagel de s'être montré si munificent à son égard. Est-ce lui, au fait?...
— Cela ne nous regarde plus, dit Marc. La femme dont vous ne devez plus prononcer le nom, jamais, en aucune circonstance, est assez à plaindre.
— Croyez-vous que je ne la plaigne pas? Souffrez ce-
pendant que je me félicite de n'avoir pas cédé tout de suite à ses invites calculées... oui, à la réflexion, calculées... je m'entends....
— Remerciez votre chance, et oublions cette vilaine histoire.
— Oublions? C'est vite dit. Oui, chut! Respect, malgré tout, à ce sexe délicieux et exécrable! Mais moi, Peira-Cava m'en devient odieux. Je reste à Nice. Léon ira demain chercher mes bagages.
Il appuya ses deux mains sur les épaules d'Audral :
— Si je vous embrassais. Mentor?
— Vous pouvez, Télémaque.
xm
Claude Sangré venait de confier à un groom de l'hôtel une lettre pour le docteur Audral. La carie de sa femme y était jointe, où, d'une grande écriture hachée et incohérente, elle remerciait pour la belle gerbe de roses. Claude annonçait qu'ils avaient visité dans l'après-midi l'Ensoleillée, et que, son parti étant pris, il louait la villa, pourvu que les conditions fussent celles qu'il ne pouvait dépasser.
Cette victoire représentait des heures tragiques. Katri sensible aux fleurs, bien qu'une rose lui eût paru piquée de rouille, avait écouté, assez patiemment, l'éloge prudent de la petite maison. Trop d'enthousiasme l'eût mise en garde. Elle avait même consenti, sans rechigner, à renfermer dans une malle une partie de ses affaires et à p)'endre le tramway, afin de calculer les distances. Ils étaient montés dans les premières qui étaient vides. Claude, acculé au besoin d'en finir, s'était déterminé à
nnoncer, du ton le plus naturel, l'imminente ari'ivée de clairette. Le visage de Katri s'était décomposé et elle vait presque crié :
— Ce n'est pas pour rester, au moins?
— Je t'explique qu'elle vivra avec nous!
— Je le savais!... Je le savais! Voilà dix ans que je 'attendais, ce supplice!
Claude s'était loué du manque de courage qui l'avait ait tergiverser jusque-là. Dans la chambre d'hôtel. Dieu ait à quelles extravagances Katri se serait portée! La ;age vitrée du tramway en marche, la présence du conrôleur et des voyageurs de seconde, ne purent étouffer ion indignation. En vain, à voix basse, s'efïorça-t-il de aire valoir son long sacrifice, les circonstances, et com- )ien Clairette les encombrerait peu, absorbée par ses !tudes et parvenue à un âge de raison. Katri, retournée lers lui, le toisait avec des yeux de folle, où la fureur et e mépris étincelaient.
— Je ne suis pas une esclave, répétait-elle d'un ton cévolté. Je ne veux pas que ta fdle prenne ma place !
— Comment la prendrait-elle?
— Je ne veux pas être surveillée, espionnée, dénoiï- ;ée!
— Personne n'y pense, ma pauvre Katri!
— Je ne suis pas la pauvre Katri ! Je suis un être fier, iioi, je suis un être libre! Je ne veux pas être opprimée!
— Tu ne seras pas opprimée, pourquoi le serais-tu? rout ce que je te demande, tout ce que j'exige, s'il le 'aut, c'est que, pendant le temps nécessaire à ses examens, ma fille ait un abri sous notre toit.
— Pourquoi ne pas la laisser où elle était?
— Elle y est restée tant que j'ai pu; maintenant, sa place est à notre foyer.
— C'est bien ce que je dis, elle vient m'enlever mes droits!
— Tu as eu la bonne part, Katri, ne te plains pas!
— Et tu attends le dernier moment pour me dire cela?
— C'eût été toujours trop tôt pour toi.... Ne peux-tu être un peu généreuse?
— Je ne veux pas être roulée I
— Quel triste mot, mon amie. Quoil tu ne peux par-, tager un peu de ton bien-être, de ta.... «
— Tout ce que je partage m'est volél
Il avait failli, lui aussi, gémir de douleur : cetégoïsme sauvage le révulsait; et tant d'ingratitude pour le passé, sa tendresse, son dévouement I... Ali! trouver, savoir trouver les mots, l'accent qui émeuvent, qui convainquent! Mais cette fois, fort de son devoir trop longtemps sacrifié, il ne pouvait plus céder.
— Je le regrette ; non seulement Clairette vivra avec nous, ce qui est normal, ce qui est juste....
Katri ricana, insultante :
— Oh ! juste !
Il reprit avec calme :
— Oui, juste I Je compte sur toi, au nom de l'amour qui nous a unis, de l'affection qui nous unit encore, pour que tu accueilles cette enfant comme tu le dois !
— Allons donc! Si tu m'aimais, est-ce que tu m'imposerais cette intruse?
— Mais c'est ma fille 1 Penses-tu à cela?
— Eh bien, après, ta fille 1... Moi, je suis ta femme; je dois passer la première, être la seule! Ou alors, je ne suis plus rien. Voilà longtemps que je te connais, va! Ta fille! Ln homme qui se remarie ne devrait pas avoir d'enfant !
— tl ne fallait pas m'épouser, alors! Voyons, réfléchis, oalme-toi. C'est monstrueux, ce que tu dis là!
— Toutes les femmes me comprendront!
— Pas les mères !
— Je ne suis pas sa mère !
— Tu devrais l'être! D'autres ont adopté, couvé, aimé l'enfant de leur mari, par tendresse pour lui, par pitié pour l'orpheline !
— Je n'aime pas les enfants des autres !
— Aimerais-tu seulement les tiens? Toi qui n'as jamais voulu alîronter la maternité?
Elle se raidit, ulcérée, atteinte au vif de son orgueil, et ne trouva rien à répondre. 11 regretta sa phrase : il allait trop loin, la colère est mauvaise conseillère. A côté de la peur lâche de Katri devant les risques et la souffrance, n'y avait-il pas eu ses propres hésitations, sa peur qu'un enfant ne la rendît plus jalouse de Clairette, et plus possessive encore? Elle était déjà une marâtre....
Il reprit avec plus de douceur :
— Au lieu de nous heurter et de nous blesser, pourquoi ne pas accepter les fatalités de notre vie, et en tirer le meilleur parti possible?
Elle ne répondit pas, farouche et murée dans son obstination; elle semblait la victime et lui le bourreau.
— Tu me fais beaucoup de peine, dit-il. ' Elle répliqua :
— Ah non ! ne change pas les rôles !
— Moi?
— Oui, toi !
Et Claude, une fois de plus, fut pris, happé dans l'engrenage de la scène, l'éternelle scène où la femme, forte de sa mauvaise foi, plante comme un habile banderilles les flèches enrubannées dans l'épaule du taureau.
Il s'était promis de parier fort et ferme; mais le lieu même de leur discussion lui imposait une réserve. Aussi bien, on allait arriver.
Ce fut une diversion. Le paysage, auquel ils n'avaient pas prêté l'attention qu'il méritait, exerça sa magie sur Katri. Ses préventions instinctives désarmèrent devant l'envoûtement de l'Ensoleiliée, Je fouillis capricieux du jardin, le bruit cristallin de la fraîche cascade. Et puis cette vue à travers les murs de verre, qui en haut et en bas ouvraient la maison à jour, cette vue divine sur la mer, la masse du Château, les monts lointains de l'Esterel, la pointe d'Antibesî...
Son enchantement, qu'elle déguisa, ne l'empêcha pas de critiquer le descellement d'une marche dans le jardin, une serrure récalcitrante dans la cuisine. .Mais le choix de la chambre de Clairette raviva la discorde, en suscitant l'image précise de celle qu'elle tenait d'avance pour une rivale et une ennemie. Elle décréta que la jeune fille pourrait se caser à l'arrière, dans une des chambres réservées aux bonnes, et auxquelles on accédait par l'escalier de service. Repoussée net, elle se rabattit sur une des pièces de la lingerie, en faisant valoir quelle gêne cela lui causerait. Apprendre que Clairette jouirait au second, près du studio de Claude, d'une chambre plaisante avec cabinet de toilette, la transporta de révolte.
— C'est un complot! Ose dire noni Un complot! Vous vous entendiez, elle et toi, pour me forcer la main!
En vain, Claude fit-il remarquer que lui-même, ce matin, ignorait l'Ensoleillée, Katri n'en voulut pas démordre et, vaincue, parc? qu'il tenait bon, elle déclara :
— Le père et la fille, poite à porte! C'est touchant! !\iais vous n'êtes pas encore mariés ensemble, que je sache !
JOUIR. Iti
— Katri, tu vas dire des inepties I
— Très bien, tu habiteras seul avec ta fille, tu feras avec elle tout ce qu'il te plairai... Mais ne compte pas sur moi pour vous regarder tranquillement — Cette maison me convenait, elle me dégoûte à présent : je ne veux pas y vivre !
Cette fois Claude, blême, sentit que la vésanie de sa femme le gagnait; il s'approcha d'elle, et les yeux dans les yeux, un tremblement de colère dans la voix :
— Tu y vivras cependant, Katri ; nous y vivTons tous I Elle joua le tout pom' le tout :
— Non, elle ou moi, choisis I
— Elle et toi.... Et puisque tu n'as pas d'objections sérieuses contre cette maison, — tu viens de le dire et je l'ai bien vu — je l'arrête.
— C'est ce que nous verrons 1
— C'est tout vu. En voilà assez ! Tu me condamnes à te rappeler que j'ai charge d'âmes : je suis ton mari, je suis aussi père : je veux, entends-tu bien, je veux que tu comprennes ton rôle d'épouse et tes devoirs envers....
Mais Katri n'était-elle pas sourde et aveugle? Leur retour à pied fut un de ces côte à côte sinistres que Claude connaissait trop : on marche hanche contre hanche, du même pas, et on est plus qu'étrangers, plus qu'ennemis, on se sent chacun à cent lieues l'un de l'autre. On est marié, et le divorce matériel et moral vous sépare.
A l'hôtel, la scène suspendue pendant le dîner recommença. Katri, en démence, menaçait tour à tour Claude de le planter là pour aller vivre chez sa mère, ou de tomber malade et de mourir; hypothèses aussi vaines l'une que l'autre, car elle n'entendait pas lâcher son souffre-douleur, et quant à ses tentatives de suicide.
elles se bornaient d'ordinaire à se camper. inquiétantt% devant une fenêtre, non pour s'y jeter, mais pour attraper un rhume de cerveau ou un léger mal de gorge qui lui permettaient de jouer, avec maestria, le cinquième acte de la Dame aux Camélias.
A cette heure- là, Ségurance et Audral, dans un petit cabaret du port renommé pour ses anguilles à la tartare, et où ils avaient dîné ensemble, causaient, les coudes sur la nappe, les yeux divertis par les lumières de la passe et des yachts, le va-et-vient des tramways aux vitres éclairées, les silhouettes des couples dans la nuit. Des odeurs de goudron, de fruits mûrs et de marée s'exhalaient.
Restés seuls dans la petite pièce tendue de papier vert pâle, ils éprouvaient ce bien-être qui mêle, à l'arôme du café, un épanchement sans réserve, à ces instants où des amis se sentent plus amis encore et savourent mieux leur confiance.
Us avaient parlé desSangré ; pour être agréable à Marc, Ségurance consentait à toutes les améliorations que le ménage désirerait.
— Jolie, Mme Claude Sangré? avait-il demandé par habitude.
— Si l'on veut : une certaine distinction, mais rien à espérer, j'aime mieux vous en prévenir !
— Pourquoi ? Elle aime son mari?
— Non, elle n"aime qu'elle.
— Elle est vertueuse?
— Elle est pire. Entre nous, elle rend à Claude Sangré la vie insupportable.
Ségurance se mit à rire :
— Un amant l'assouplirait pour le plus grand bien du mari.
— Apprécierait-il l'intention? Après tout, cela lui permettrait de divorcer !
— Alors, ce serait accomplir œuvre pie?
— Oui, mais ensuite, quel crampon! Il faudrait l'épouser.
— Horreur!
Avec un effroi comique, Ségurance tendit deux doigts en fourche, conjurant \a jettatura.
Leurs propos avaient dévié : ils se rappelaient une soirée ensemble, au théâtre Risso, au milieu d'un public de portefaix, de pêcheurs et d'ouvrières, à entendre la Ristori populaire du lieu, Lina Diligenti, sur une scène minuscule, aux décors misérables. Elle montrait une sorte de noblesse dans la tragédie. Un article de Jean Lorrain lui avait attiré, un hiver, des snobs curieux et des belles dames décolletées : vogue passagère, après laquelle elle retombait à ses admirateurs plébéiens, leur odeur fauve et leurs puces.
La Duse et son génie, la Gioconda de d'Annunzio, les théâtres d'Italie se dorèrent, vivants de gloire, à travers les souvenirs de Ségurance. La finesse de ses jugements, sa culture intellectuelle une fois de plus charmèrent Audral qui pensait :
« Quel dommage qu'un aussi délicieux esprit veuille rester un dilettante, c'est-à-dire un inutile ! »
Et cette fois encore, il rêva d'un Ségurance travailleur, marié, remplissant un destin complet. Est-ce qu'un avertissement comme celui-là n'aurait aucune prise sur sa légèreté?
Ils avaient, aux méandres de cette conversation, jaillie au bond des idées, parlé de Soriaud et de Courbaisse.
— Je l'ai vu, Soriaud, disait Ségurance. L'idée de son journal l'absorbe. Il n'en dort plus! Il ne parle que du
Flambeaul Vous savez qu'il veut absolument nous réunir tous quatre une journée à la Brocarde?
— J'ai bien peur, observa Audral, qu'il ne gâte sa belle vie de travail et de famille, par un jeu dangereux qui ne le paiera pas de ses peines.
— C'est un ligueur I Ces âmes-là ont un instinct d'invincible apostolat. Après tout, il pourrait plus mal faire que d'empoigner et de mordre cette clique de politiciens sans scrupules, ces louches proconsuls de Nice-les-Jeux, ces bas tenanciers des plaisirs de la foule.
— Vous ne parlez donc pas en sceptique, Henri, ce soir?
— Mon cher, j'abomine la politique; mais je dirais volontiers de ces mauvais bergers, et de leurs moutons aujourd'hui paisibles et demain peut-être enragés, ce que le peintre Wishler, m'a-t-on conté, disait de la plèbe :
« — Le peuple, il faut lé touer. »
— Non, dit Audral, il faut l'instruire. 11 faut lui rendre l'existence digne et possible. Vous parlez en riche et en oisif! C'est le peuple, cependant, qui tisse vos habits élégants et vos draps de toile fine; c'est le peuple qui brode les dessous de vos belles maîtresses, coud leurs robes, façonne leurs chapeaux. C'est le peuple qui, de son labeur exténuant et mal payé, entretient votre luxe.
— Mais oui, fit Ségurance, tout cela est dans l'ordre. J'aurais pu naître aussi bien pauvre et je serais resté un ilote. Le coup de dé du hasard. Mais pourquoi le peuple qui, demain, nous écraserait s'il voulait comme une coquille de noix, reste-t-il stupide, sale et ivrogne? Pourquoi a-t-il les mêmes vices que nous, avec la brutalité et la grossièreté en plus?
— Parce que vous ne l'aimez pas, Ségurance, parce que nous ne l'aimons pas assez, parce que nous tolérons qu'il soit exploité, asservi, corrompu par des Maoura, des Gorsatle, des Sigrès. Ce n'est pas à Nice seulement qu'on voit fermenter, vaseuse et putride, la « Mare ensoleillée » si bien dépeinte par Dominique Durand\ ; toute la France est couverte de ces « mares stagnantes ». Les honnêtes gens ne sont ni au pouvoir, ni à l'action; ils laissent le suffrage universel nommer surtout les médiocres et les voraces. Une veulerie générale paralyse les volontés; ce n'est pas de la Hépublique, comme le prétend notre ami Jules, que la France est malade; elle meurt de s'abandonner elle-même, de ce qu'elle ne fait plus d'enfants, de ce qu'elle boit trop d'alcool, de ce que le vice parlementaire la paralyse; elle meurt de son insuffisante production économique, de son capitalisme inerte, de la bureaucratie centralisée qui l'étouffé; elle meurt de ses appétits de jouissance, de sa presse bavarde, ignorante et vénale; elle meurt de ce qu'elle n'a pas un idéal, une foi au progrès; elle meurt de l'impuissance de tous, et de ce qu'il lui manque un esprit public pour la stimuler, une élite pour la diriger!
— Un roi changerait-il cela? demanda Ségurance.
— Non, dit Audral; comme l'a dit Tolstoï « ce ne sont pas les cerveaux, ce sont les cœurs qu'il faut changer! >)
Ségurance insinua, malicieux :
— Courbaisse s'en chargera.... Il sera notre député, maintenant que Yéral est mort.
— Oh! François travaille pour lui.
— Avouez-le, Marc, c'est dommage de voir François, si intelligent, et qui dans le fond a de la droiture et de la bonté, se mettre, par ambition, aux mains d'un Maoura. N'est-ce pas choquant de penser que c'est l'influence
Jonm. — T. I. 8
des Maoura, que c'est l'argent d'un Gorsatte et d'un Sigrès, deux cents ou deux cent cinquante mille francs, qui solderont les frais de son élection. Le voilà acheté, sinon vendu !
— C'est la politique, mon pauvre ami ! Ségurance eut un sourire fin :
— Vous donnez donc ce soir raison à Soriaud? Comme nos jugements sont instables et dépendent de l'heure et du moment 1
— Jules exagère, mais il y a, nous le savons tous, beaucoup de vérité dans ses réquisitoires. Seulement, pas plus que nous il n'apporte le remède. Sa royauté est un mythe.
— Oui, fil Ségurance, il faudrait, pour tout remettre d'aplomb, un grand chambardement, et peut-être serait-ce pire, alors? Ne nous frappons pas : la saison ouvrira bientôt. Vous aurez des clients chics, et peut-être, dans cette collection de visages cosmopolites, à travers les torches et les confettis du roi Carnaval, — bien symbolique, ce roi-là, — verrai-je me sourire le visage d'un nouveau bonheur ?
— Souhaitons, dit Audral, que ce soit un bonheur.
11 y eut un petit silence. Les deux amis se levèrent. Sur la place Cassini, l'Église du Port dressait sa masse blanchâtre, les rues étaient vides ; à peine au loin, perçant le [silence, en quelque osteria, un chant aviné. Des matous silencieux filaient dans l'ombre.
Marc voudrait dormir, et l'insomnie le tient éveillé. Il a eu tort de reprendre ce soir du café. Cette journée, si pleine de sensations, — il en est tant de vaines et de vides — l'assaille d'images tour à tour vagues et précises. Le gros palmier roux, les bambous géanfs de l'Enso-
leillée surplombent le merveilleux panorama, se confondent avec la gravité rustique de Lucrezia et le franc visage de Beppino. Il revoit aussi la fatigue de Claude Sangré, son regard intense. Le fumet des anguilles à la tartare succède au parfum des géraniums lierre de la villa. Et inopinée surgit, puissante, la léonine figure de Romme, sa poitrine large, ses mains d'athlète pétrissant la glaise, ou entaillant au ciseau le marbre, comme Michel-Ange : et c'est aussi le profil anémié de Minna Mauser, qu'une métrite cloue sur sa chaise longue, les traits altiers et charmants de la favorite-maîlresse, Nadia Voronska. Les jumelles Rose et Rosine, la petite Haydée couronnée de roses, dansent dans le jardin une ronde imaginaire ; cependant que Stefan blond comme un épi de seigle, tenu par sa Fraulein, de ses premiers pas titube dans une allée d'orangers....
Ces images se doublent ou se triplent d'autres images dans un flot houleux d'impressions qui fixent à la fois le cynisme bonhomme de Gervoise et la fausse douleur de Sara Krauss, cependant qu'au-dessus du magasin le vieil Haysemann, moribond, rabâche son honneur et sa vertu.... Amanda, moustachue, surgit au seuil de la maison close, et Mme Eusèbe, digne, minaude des sourires.
Bien atteinte tout de même, et pas encore guérie, tant s'en faut, cette petite Ermeline!... Comme c'est drôle qu'elle soit là, avec Boubou l'auvergnate pour lui passer le bassin, et Coralie au toupet de clown pour lui couler, avec des coups d'œil farces, une histoire.
Il s'imagine Rolande, débordant de sa croupe la chaise sur laquelle elle est assise, cependant que Bichette, au nez retroussé, chantonne une romance élégiaque.... Est-ce Bichette ou Ja-Ja, en pyjama à raies roses? Que ce
ItiX .loLlîl.
Jemi-rève éveilié est absurde, qui mêle ainsi la fiction et la réalité.
Une voix linte à son oreiile, on l'agrippe : c'est Conrbaisse. Son regard direct et cependant réticent, sa franchise ronblarde, sa gaîlé un peu vulgaire, à dessein.... « Comment le docteur lîoërit va-l-ii soigner Ja-ia... quoi, Ja-Ja?... il n'est pas question de Ja-Ja... la petite, comment, Maubrel? Non, pas Maubrel.... Ranaldn.,.. Oui. Mercure ou arsenic? Moi, je n'hésiterais pas à employer l'arsenic... Depuis Ehrlich, on sait s'en servir.... Des injections sous-cutanées d'hectine, ou bien le néo-Salvai - San.... » Des formules chimiques défilèrent en mots compliqués— « Sale affaire.... Ségurance écopera, c'est sûr, un joui"!... L'a échappé belle, en tout cas!... Le peuple, qu'est-ce qu'il connaît, du peuple?... Qu'en sais-je, moi qui soigne des pauvres gens? Nous sommes des bourgeois. Le peuple n'est pas mûr... et la bourgeoisie a pourri trop vite. Un cataclysme!... Très possible! Lequel 1 (irève générale?... La gueire, propiiétisait Jules.... Dabi la guerre est impossible.... » Et il pensa tout à coup que la duchesse d'Austerlitz allait réhabiter bientôt sa villa. . . . Cui'ieuse femme ! Puis ce fut le croupier névrosé! « Poiirquoi avais-je envie de sourire quand il me racontait t < misères? Les neurasthéniques sont plus à plaindre qui le vulgaire ne croit. Pauvre diable !... »
De nouveau Ermeline l'obséda, et le récit de Gcr-
voise.... « Séduite, un enfant L'enfant meurt. Tous
ignobles, les hommes! » Et il revit la glace qui doublait le lit, qui doublait Ermeline, et qui, sur la table de nuit, reflétait le double de la potion et du veire de citronnade. Des maisons de prostitution se représentèrent à lui, lors de son enquête à Paris.... Oui, il devrait écrire ce livre contre l'arbitraire de la police des mœurs. Au
JOUia. 1(5!)
fond, c'était l'ancien système monarchique, M. de Sartines : le bon plaisir répugnant en ce temps de liberté, sauf qu'on n'envoie plus Manon Lescaut et ses compagnes par delà les mers épouser des forçais.
11 revit le lit de fer coudé, le spéculum. « Ouelle profanation inutile! Comme si cela empêchait de mourir . Irente-cinq mille syphilitiques par an! Qu'est-ce que filtrent au passage Gervoise et ses pareils? A peine un accident de loin en loin, à côté du flot de sanie que roule la prostitution libre ou encartée. Les prisonnières des grands 5 ou des grands 8 ne préservent même pas, de leur petit nombre, au prix de leur affreuse déchéance, les centaines de milliers de filles et de femmes qui reçoivent de l'homme le poison et le charrient. »
Un moment, il se répéta, comme une obsession : — Réaction de Wassermann! trois fois de suite.... Et sans transition, il revit une promenade au bois avec Noémi. Elle arborait une robe de velours noir. C'était en janvier, l'air était glacé, le soleil même semblait froid. Elle avait les joues roses, la démarche aleite, et leurs pas sonnaient sur la terre sèche où les pierres qui affleuraient semblaient plus dures que le fer. Pourquoi pensait-il à l'abandon d'Ermeline, à l'enfanî mort? 11 n'était pas un salaud, il ne filerait pas en Autriche. En attendant, elle restait seule, là-bas, avec petit-Pierre.... Un orgueil attendri lui vint : il était beau, ce p'tit gas !
Quel singulier regard, aussitôt détourné, avait asséné sur lui Marie-Jeanne, lorsqu'elle lui avait ouvert la porte, cette nuit. (Il avait oublié ses clefs.) Était-elle entrée, pour quelque rangement, dans son cabinet de travail? Avait-elle regardé les deux portraits, le sien et celui de son fils, confronté les ressemblances? Elle ne dirait rien, il savait qu'elle ne dirait rien; mais que