TROISIÈME PARTIE
Le monde est ahsolumi;nt pavé d'avenlures; dnns la rue, elles vous suivent à la Irnce.
Stevesson.
L'homme est encore rare d;uis l'homme, tandis que l'animal y demeure fréquent.
J.-li. RosriT.
— Un accident tout à fait stupide, mon cher! répéta Coiirbaisse qui tenait son bras en écharpe.
Comme il passait derrière un tramway, une auto courant en sens inverse l'avait renversé : il en était quitte pour des contusions et une épaule luxée. Depuis quinze jours, Audral lui donnait des soins.
— ■ Ne t'en va donc pas, dit-il à Jules de Soriaud, venu prendre de ses nouvelles, Marc ne va pas farder, tu le verras.
Et revenant à son idée de circonvenir et de désarmer l'attaque, au cas où le Flambeau ne respecterait amis ni ennemis, ce qui semblait probable, il reprit le ton douillet dont il savait très bien jouer, sous ses airs brusques :
— Voyons! Je ne vois vraiment pas ce qu'il y aurait de compromettant pour toi à ne pas combattre mon élection?
Soriaud fit un geste.
— Attends!... et à accepter les vingt mille francs de commandite que je t'offre, amicalement. Qu'est-ce qui te gêne? C'est mon argent, je le mets dans ton affaire, voilà tout.
Cet argent était à lui, en effet, en tant que première mise de fonds départie par Isidor Maoura à sa candidature; il omettait seulement de dire que cette somme, à n'en pas douter, sortait pour la plus grosse part de la poche de Gorsatte, le tenancier des maisons de jeu, ami et compère du député.
— Là est ton erreur, dit Soriaud, je ne fais pas une affaire.
— Tu ne jettes pas cependant au vent, de parti pris, le petit capital dont tu disposes?
— Je le risque, simplement.
Courbaisse reprit :
— Notre entente m'eût fait plaisir! L'indubitable probité de ton nom et de ta feuille aurait été pour moi une bonne caution.
Et sans lui laisser le temps de répondre :
— Si tu voulais soutenir un candidat de ton parti, je comprendrais. Mais ici, les royalistes ou même les conservateurs n'ont aucune chance. Tout le monde est républicain, on ne diffère que de nuances, ou plus exactement que de clans.
Soriaud répliqua :
— Je veux garder les mains libres.
— Mais tu les aurais.... Cela ne t'engage à rien!
— Plus (|ue tu ne f(Mns de le croire : tu n'es pas <eul; tu as des parrains et des tenants que je réprouve, autant que les moyens que tu seras forcé d'employer pour réussir.
— Ce sont ceux de toutes les élections, mon pauvre ami!
— Tant pis! C'est la condamnation du parlementarisme. •
— Tu ne voteras cependant pas, — tel que je te connais — pour mon adversaire? Cassenègre est un vieux malpropre. Au temps du Panama, de frousse, il faisait dans ses culottes. C'est l'homme qui a le plus tripoté les poches de Marianne. Sans Archepied, alors ministre, lors de la faillite de i Œuvre des Secours Républicains privés, dont il a allégé la caisse, il allait à Fresnes, confectionner des chaussons de lisière. Entre lui et moi, tu ne peux hésiter Moi, au moins, en dehors de toute amitié, tu me connais!
— Et c'est pour cela que je ne voterai pas pour toi, François. Tu es trop intelligent pour ne pas être dangereux. Tu contribueras avec modération à la ruine du pays ; tu dispenseras les places et tu actionneras « le pisfon » en connaisseur. Tu ne seras pas vénal comme Cassenègre, qui incarne, en effet, un des spécimens les plus complets de la pourriture radicale franc-maçonne. Mais eu cela, il fait notre jeu, il hâte la décomposition du régime.
— Oui, « Crève, Société! » comme le crie un personnage d'Emile Augier?... Sacré Jules! Quel ultra vieux jeu tu fais ! Tu aimes cependant avec passion la France, et tu en es à souhaiter qu'elle dégringole si bas que vous n'ayez plus qu'à la ramasser, d'un coup de genou!
— C'est bien mon espoir, en effet.
Courbaisse le contempla avec un dépit où il y avait de l'estime. Il ne s'étonnait pas de ce refus; mais, candidat convaincu, ne devait-il pas solliciter toutes les voix et ne faire fi d'aucun concours? Il obéissait, d'ailleurs, aux
ITG JOUIR.
suggestions de Maoura, qu'une gazelle libre inquiétait. Il précisa :
— Avec les vingt, mille fi-ancs que je t'apportais, de mon chef personnel, je le répète, tu paraissais deux fois par semaine, tu agrandissais ton format et tu pouvais payer deux ou trois collaborateurs de talent.
Soriaud le regardait de ses yeux vifs, avec cette conviction ardente qui donnait à sa figure tant de caractère :
— N'insiste plus, lu me désobligerais.
Lier partie avec François, il faudrait être plus j'^vine qu'il ne l'était! Sa clairvoyance, au reste, n'empêchait pas l'amitié. Il prit, à travers cette avance intéressée, conscience de sa valeur. On devrait compter avec lui!
— Tout ce que je souhaite est de ne pas avoir à te combattre. Mais m'en laisseras-tu le maître? Ah! pourquoi es-tu l'homme de ces gens-là?
— Mais, mon bon, fait-on la cuisine avec des mains propres? On se les lave ensuite pour s'attabler. Laisse-
1 moi réussir, et je saurai plaquer celte séquelle!
— Tu ne le pourras plus; et de tels complices avec de tels moyens, t'entachent.
— Mais il n'y en a pas d'autres, tu le sais comme moi! Vais-je ramer trente ans dans la galère d'une profession obscure, quand, en trois mois, je puis être un des huit cents rois de France et, dans deux ans, sous-secréîaire d'État? ,
Soi'iaud soupira :
— A chacun sa voie! Tu manques un beau destin. Courbaisse haussa légèrement les épaules :
— Je ne suis pas un idéologue. Bran pour les chimères! La vie sociale est un compromis de vérités et de mensonges. Elle impose aux ambitieux, comme à tous
les hommes, l'hypocrisie. Une seule chose compte : réussir 1 Là est l'absolution des actes. Je réussirai.
— C'est à craindre!... A bientôt chez moi, n'est-ce pas? Ma femme, tu le sais, réussit assez bien les truites du Loup et la tarte à la blette. Et nous ne pailerons pas politique!
— Tu n'attends pas Marc, décidément?
— J'ai beaucoup de courses à faire. Dis-lui mes amitiés. Seul, Courbaisse prit dans une boîte un de ces longs
cigares noirs italiens qui contiennent une paille et qu'il coupait par le milieu. 11 l'alluma, regardant avec satisfaction le désordre pittoresque de sa chambre. Vaste, éclairée par deux fenêtres donnant sur un avant-jardin de la rue Giolfredo, elle était jusqu'au plafond remplie de livres et de journaux; débordant des rayons de bois blanc, des armoires bourrées, ils se répandaient le long des cloisons, à même le parquet. C'était le trop-p'ein de sa bibliothèque qui à côté, presque toute reliée, tapissait les murs de son cabinet de travail, aussi méliculeusement rangé que sa chambre l'était peu. Ces deux pièces composaient son logement avec une cuisine, transformée en cabinet de toilette, et une salle à manger ornée de fleurets et de masques, dont, prenant ses repas dehors, il faisait sa salle d'escrime.
(( Cet excellent Jules, pensa-t-il avec un sourire sarcastique. Pas si gobeur! 11 a éventé l'hameçon. Bah! înême si le Flmabeau m'empoigne, qu'est-ce que ça peut me faire, puisque le Petit Littoral appartient à Gorsalte et que le Soleil de Nice compte dans la rédaction lies amis à moi. Le premier me soutiendra, le second me ménagera. Et pour les deux ou trois autres journaux qui se disent indépendants, on leur fermera la bouche avec de la galette. »
lî!^ JOUIR.
D'un large fauteuil dont le crin perçait l'étoffe, il enleva une chemise sale; et s'inslallant confortablement les deux pieds sur une chaise :
(( L'ennuyeux est que je ne pourrai pas, de trois semaines au moins, faire des cartons au Stand ou plier le fleuret avec le signer Scamone, ancien prévôt aux Bersagliere; et Wilson qui m'enseigne le « noble art » du Knockout, me trouvera rouillé. »
Contre les luttes et les diffamations qu'il aurait à soutenir, Courbaisse estimait que rien ne vaut une réputation de force à l'épée ou au pistolet. Les gens y regardent à deux fois. Et un Swing bien placé peut servir, dans les meetings où l'on assomme.
Il calcula ses chances :
« Cassenègre a pour lui les Loges, et cette fraction du vieux parti radical dont cette canaille d'Archepied est le chef. Or, Archepied a toutes les chances de redevenir ministre, si. comme les journaux le prévoient, le ministère se fout demain par terre. Mais moi, j'ai Bourlotte et son groupe : et ici les influences locales sont décisives. Le préfet, qui redoute les embêtements, me favorisera même en sous-main: Cassenègre est si démonétisé!... ;)
Le triumvirat, hier, avait arrêté le plan de campagne électorale, au Parc aux Roses, chez Sigrès, pendant un déjeuner énorme et succulent, auquel, hommes de gros appétit, tous avaient fait honneur; la maîtresse de maison, Juana Sigrès, comme il ne pouvait se servir de son bras droit, avait eu la gentillesse de lui couper sa viande. Où diable le mari avait-il déniché une aussi jolie bougresse : ce teint de camélia sous les bandeaux noirs, ces yeux magnifiques?
Très gai, le repas! Il revoyait les convives : le sénateur Maoura, chauve, d'un embonpoint massif et d'une
laideur Aiilgaire; un Mirabeau en saindoux, qui, au lieu de rugir d'une voix de tonnerre, parlait avec précaution d'un petit fausset acide. Il avait l'air endormi et repu; mais son œil finaud, sa large bouche annonçaient dinsatiables appétits. Son frère Maoura Isidor, veuf, était venu avec sa fille Alberte, mince, brune, l'air d'un grand garçon insolent. Mme Gorsatte, blonde et boudinée, outrageusement peinte, riait à tous moments comme une fillette bète ; ce qui n'en faisait ressortir que mieu.x l'aspect formidable de Gorsatte. Bas sur pattes, la tête sans cou posait à même les épaules larges, comme sur un plat. Cette tête broussailleuse faisait penser à la hure d'un solitaire. Tout y était rude, les yeux sous d'épais sourcils, le regard méfiant entre des paupières rouges, la mâchoire grise et hérissée. Les mains fascinaient, avec un pouce d'une longueur démesurée, des mains d'étrangleur, velues jusqu'aux phalanges. L'homme avait fait, comme Sigrès, plus d'un métier et traversé plus d'une bourrasque: il parlait à peine, souriait rarement, et on s'étonnait alors de la séduction imprévue de ce sourire. Tel que!, il faisait peur.
Isidor MaoLira, le député, glabre, les c'neveux giis, un teint chaud et le nez fibrille de rouge, semblait, avec ses joues pleines et sa carrure, un Vitellius gras. Toute son intelligence fluctuait dans ses yeux troubles et fuyants, toujours aux aguets, disparaissant quand on les cherchait et, dès qu'on ne le regardait pas, revenant se poser sur vous comme des mouches.
Quant à Sigrès, rouquin bouffi, avec une petite moustache en croc, et la raie au milieu de cheveux clairsemés, il suait cette arrogance qui s'allie à la servilité, et déployait la satislaction du parvenu qui n'est pas encore sûr, au milieu de ses richesses, de les posséder. Aussi,
là où Goi'salle, sans autre vanité que de rafler Tor dos jeux du liltoral, préférait se tenir dans l'ombre, Sigrès remplissait les journaux de sa personne, de ses dépenses, de ^es libéralités, placées à cent pour cent. 11 forçait ainsi bien des résistances : on voyait déjà à sa tal)le la moitié des autorités officielles, quelques artistes célèbres et une sélection d'hiverneurs riches. Sans éducation, sans délicatesse, ses réceptions faisaient penser au festin de Trimalcion. On y gardait toujours le souvenir de ses débuts, comme l'odeur des cloaques qu'il traversait avant que, d'obscur rasta, il devint le bienfaiteur encombrant et attitré, un des Proconsuls de Nice.
Au fumoir, (?ù l'on but le café à la turque dans des tasses serties de coquetiers en filigrane d'or, inscrustés de pierres précieuses, Sigrès, familier, tapait sur le ventre de Courbaisse et déjà le tutoyait :
— Nous allons faire ta fortune, mon petit avocat. Tu plaideras les grands procès d'atl'airesque je te procurerai et, à la (Ihambre, tu t'emploieras pour tes amis. Si tu n'es pas un salaud, ton premier soin sera de me faire décoj'er, puisque Maoura n'y parvient pas.
— A quoi cela vous servira-t-il ? dit Gorsatte avec dédain.
— Gela me posera.
Maoura le gros s'était mis à rire.
— Parbleu, dit Sigrès, vous autres, politiquailles, vous ne tenez pas à ces hocbels ; l'écharpe tricolore qui sangle votre bedon en tient lieu. Je ne suis pas député ni sénateur, moi, papa!
— Devenez Français, le reste suivra.
Sigrès fit la grimace :
— Vos lois sur la naturalisation, quoi qu'on en dise, ne sont pas tant commodes !
Isidor Maoura faillit l'aire observer que c'est dans son passé que Sigrès trouvait la plus légitime résistance ; mais ils élaientlà pour se mettre d'accord :
Soyons sétieux, dit-il; il faudra jouer serré, si nous voulons que notre jeune ami passe. Cassenègre, sans le paraître, est redoutable : Gorsatte a marché, il faut que vous marchiez aussi. Arcade!
Tel était le petit nom de Sigrès, qui maugréa :
— Eh bien, et vous?
— Moi, dit Isidor Maoura, je paie de ma personne : j'organise l'élection, les sections de vote, les scrutins, Mais il faudra arroser. Il y a des chefs de recrulement, malins, qui ne font voler leurs hommes qu'au dernier moment, et pour celui qui met la surenchère. C'est une organisation compliquée. Elle exige des gens sûrs, cela se paie.
— On paiera, mais moliisl dit Gorsatte, solidement planté, les mains dans les poches.
Dautre envergure qu'un Sigrès avide d'une considération usurpée, dont il entendait masquer de fructueuses entreprises de terrains ou de négoce, Gorsatte avait l'ambition secrète de détrôner le fermier actuel des jeux de Monte-Carlo, et de devenir le potentat de ce gigantesque casuel : trente ou quarante millions de gain pai' an, le dévalisement correct et sans risque de l'or apporté au casino de tous les coins de la vieille Europe, des Amériques lointaines et de l'Australie; l'or des grands seigneurs russes et hongrois, des usiniers de Chicago, des propriétaires de troupeaux de l'Argentine, des chercheurs de p'pites du Kloudyke ou de la Nouvelle-Galles du Sud; l'or des cités monstres : Berlin, Vienne, Saint- Pétersbourg, Paris, Londres, New- York ; l'or des sultans d'Afrique et des rajahs d'Asie et des laponais aux yeux
bridés : un Pactole qui semblait la suée du labeur mondial, honnête ou criminel, l'or sans nom et sans odeur : un trésor tel qu'un Empereur l'eût convoité pour sa liste civile ou un Pape pour ses aumônes!
Afin qu'un Gorsatte pût se substituer à la dynastie qui régissait le peuple des Jeux, que d'influences puissantes, que de brigues sourdes, quel travail d'araignée géante ! L'impossible ou le presque impossible était précisément ce qui obsédail là Gorsatte : ce rêve était la folie mystique de ce calculateur obtus, féroce et taciturne. 11 comptait sur Courbaisse pour attacher le grelot.
Et François murmura, étonné ensuite d'avoir parlé tout haut :
— Va ! mon gaillard, je te liens par là plus que tu ne me tiens!
Pour Isidor Maoura, il lui suffisait d'avoir comme député de son département un complice obligeant qui, les yeux fermés, approuverait toutes les dépenses municipales, toute la manne d'emplois, tous les achats de consciences, et le défendrait sil était attaqué. Son frère le sénateur ne serait pas toujours là ; son cœur noyé de graisse le menaçait, et il avait déjà eu une attaque d'apoplexie.
— Y a bon, y a bon! chantonna Courbaisse.... On sonne, c'est îîarc!
Il se leva pour aller ouvrir, sa femme de ménage n'étant pas venue. Au lieu d'Audral, il vil une jeune femme ou une jeune fille on noir, une serviette de moleskine sous le bras.
— Tiens, c'est toi, Chouchoute! Tu arrives bien, lu vas faire mon ménage !
— Embrasse-moi d'abord, au moins!
— Voilà! Et avec ça?...
— Tu as moins bobo? Tu es étonné de me voir! Tu attendais une autre femme !
— Jamais le matin, dit-il. Et de plus, sache, Chouchoute, que si cela était je ne t'en ferais point part. Allons, travaille !
— Un baiser encore pour me donner du courage, gros méchant !
Elle était frêle et menue, très bien faite, avec une bouche fine et des yeux d'amoureuse mélancolique. Elle servait à Courbaisse de dactylographe, ce pourquoi il la rétribuait, et de maîtresse, fonction gratuite.
Il l'avait prévenue : on ne tenait l'un à l'autre pas même par un fil : elle n'aurait rien à réclamer, quoi qu'il advînt ! Henriette Lefayr, seule dans la vie, avait quitté Paris, trop dur pour sa poitrine menacée. Elle était licenciée es lettres, donnait des leçons, peignait des aquarelles, pianotait des actes pour les avoués, et arrivait tout juste à ne pas mourir de faim. C'était une de ces jeun.es intellectuelles qui, ayant cru à l'indépendance par le travail, constatent douloureusement que l'homme jalouse leur concurrence, et ne les apprécie que si elles sont jolies, pour en user à son plaisir. Elle n'eût trouvé pour maris que des employés besogneux et médiocres; elle préférait encore un amant égoïste comme Courbaisse, avec qui elle pouvait causer intelligemment les jours où son humeur primesautière et goguenarde s'y prétait.
C'était le second homme qu'elle aimait; le premier, un étudiant roumain, était mort d'une fièvre typhoïde, la laissant enceinte ; elle avait eu une fausse couche et failli y rester.
De deux serviettes, elle s'épingla un tablier, et bravement se mit à la besogne, refaisant le lit ; un coup de
loi • JOUIR.
balai par-ci; un coup de torchon par-là... Elle redressa une des photographies de femmes qui ornaient la glace de la cheminée; il en était de toutes sofles, dont une en Pierrette de carnaval; une en combinaison, laissant voir le frisé des aisselles. Henriette Lafayr avait eu l'honneur de succéder à une petite blanchisseuse, qu'avait précédée une figurante du Casiuf) : avec Courbaisse, il ne fallait pas être jalouse.
Un moment, un peu essoufflée, les joues soudain roses, elle s'arrêta pour tousser, d'une petite toux sècbe et récalcitrante.
— Eh là! fit-il.
— Oh! ce n'est rien, la fin démon rhume qui ne veut pas s'en aller.
Quand elle eut remis la chambre en ordre, elle vint s'asseoir sur ses genoux. Il lui entoura la taille de son bras valide :
— Tu es une bonne petite. Ma parole : trois mois que cela dure, c'est presque un collage. Si nous étions sages, nous n'attendrions pas que l'iiabitude nous attache encore plus et nous romprions gentiment.
Habituée à ses plaisanteries taquines et parfois brutales, elle leva sur lui des yeux alarmés, et son visage s'altéra. Elle savait bien que cela finirait, mais elle espérait lui plaire assez pour que l'échéance vint le plus tard possible. Heureusement, il avait besoin d'elle, et elle était si peu gênante.
— Ne te frappe pas, dit-il, je ne suis pas encore député.
— C'est vrai, dit-elle, mais tu le seras bientôt.
Elle comprit tout à coup que l'échéance se rapprochait. Il ne lui proposerait pas de l'accompagner à Paris, et là, les amours faciles ne lui manqueraient pas.
— ['ourquoi n'es-tu pas avocate, dit-il en souriant, j'aurais pu t'utiliser comme secrétaire.
— On ne prévoit pas tout, fit-elle du même ton, car avec François, on devait être gai ou le sembler. Tu pourrais toujours me dicter tes lettres; j'ai appris cet été la sténographie.
— Et ta santé? L'hiver là-bas ne te vaut rien.
Elie eut un geste d'indifférence : pour ce que vaut la vie !
— Bah! fit-elle, je suis solide:
Il répondit très vile, comme si elle eût pu avoir quelque espoir.
— Xon, non, diable! El ma responsabilité envers toi!
Dommage, ne put-elle s'empêcher de penser, qu'il n'appliquât ce louable sentiment que pour la quitter. Elle se serra contre lui et l'embrassa : *
— Vivons le présent, en attendant.
— Mais oui, fit-il rassuré, c'est la sagesse! Il ajouta :
— Passons dans mon cabinet, tu vas prendre la Dactyle et me copier des notes de plaidoirie; et si tu es bien sage....
Elle le regarda, comme une enfant amusée, avec un reste d'inquiétude: — avec lui. on ne savait jamais —
— Je t'emmènerai — il eut un regard de bon prince — déjeuner avec moi au restaurant italien de la rue lîossini.
— Connue tu es gentil 1
Economiques, ces repas : un risotto ou des spaguettis, quelque zampone, arrosés de chianti. Mais dans sa vie terne, Henriette, vis-à-vis de son ami barbu, satisfait et jovial, éprouvait une joie : l'illusion d'une vie àdeu.v, tm
IbO JOUIR.
bonheur simple, avec ce rêve secret, impraticable : un enfant!...
Il ajouta, décidément prodigue :
— J'ai des places pour le Cinéma. Nous irons demain soir, si je suis libre. Et maintenant, Chouchoute, trime un peu pour Bibi !
Elle s'était assise à une table, près de son bureau ; sous son visage penché et ses doigts agiles, la machine à écrire égrenait, rapide, ses tic-tac, tac-tic-tac. ...
Jules de Soriaud, d'une allure preste qui déguisait sa boiterie, remontait l'avenue Mac-Mahon. 11 devait voir son imprimeur, puis un marchand de papiers, déjeuner avec un camarade de collège, bohème échoué sur la Riviera, un de ces mille pas-de-chance que les métiers les plus divers traînent de déceptions en déceptions et qu'il comptait employer à son journal, moins par intérêt que par bonté, étant sectaire d'idées et de cœur généreux. Il liquida ensuite les commissions de sa femme et les siennes ; toute une lisle : des souliers pour les enfants, un chandail pour Jacques, des caleçons pour Pierre, une étoffe de robe pour Louison et Jacqueline, et, chez le pharmacien, de la poudre de talc avec de la vaseline pour René, qu'on venait de sevrer. Chez le quincaiUier, une casserole, un pot à bouillir le lait, un sécateur et deux bêches. Il lui fallait aussi prendre des livres dans une librairie et rapporter à sa femme, pour leur anniversaire de mariage, un cadeau, quelque objet d'élégante utilité, soit une montre-bracelet chez Hopkin et Wards, les marchands de luxe de l'avenue Masséna, soit
chez l'antiquaire Haysemann une coupe de Delft qu'il ferait remplir ensuite de chocolats.
Au fait, Haysemann était mort et enterré, il s'en souvint, et le magasin fermé. Eh bien, il irait chez Hopkin et Wards. Tout cela lui prendrait du temps, car il achetait sans hâte, vérifiant la qualité, préférant payer cher et bon, mais résolu à ne pas se laisser tromper. Et Dieu sait s'il y fallait de l'attention! Ses courses finies, il arriverait juste à temps à la gare, serait à Yence pour dîner; Mme de Soriaud l'attendrait avec la charrette anglaise, conduite par Firmin, le jardinier.
Quels heureux moments, ces retours à la Brocarde : la première question échangée entre sa femme et lui : « Tout va bien? », et, dans la salle à manger rustique, sous l'horloge qui sonnait la demie de huit heures, le fond lumineux de la lampe éclairant la soupière fumante. Autour de la table, le visage fané et sans jeunesse d'Emiiienne, si beau par la tendresse du regard ; et les frimousses attentives de Pierre et de Jacques, autorisés, par leur droit d'aînesse, à dîner tard avec eux.
C'est vers ces êtres chéris que sa pensée courait d'avance, c'est pour eux qu'il travaillait du matin au soir d'un tel élan. Il remarqua que Nice, depuis quinze jours, avait changé. Au milieu des visages italiens et niçois, si particuliers, des physionomies nouvelles apparaissaient : avant-garde de l'invasion d'hiver. C'était toujours pour lui une impression désagréable. Il souffrait de ces frôlements où il démêlait trop souvent les mentalités différentes, le sourd antagonisme des races. S'il aimait la démarche dégagée, le clair visage des Anglais, par contre les Allemands, avec leur lourdeur pédante et orgueilleuse, lui étaient insupportables. 11 haïssait aussi l'expression de bas matérialisme qui imprégnait tant de
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masques, et les instincts d'astuce et de proie qu'accusaient certains individus.
Autre chose Ténervait : cette éclosion soudaine, sur l'asphalte, de femmes presque toujours jolies, parfois belles et très jeunes, qui attiraient l'attention à leur passage. Ces images du péché le troublaient d'un bref émoi; car il était lui aussi un pécheur; et son orgueil de ne pas déchoir ne pouvait l'empêcher de désirer, à certaines minutes, ces femmes qui, à l'attrait de l'inconnu, semblaient joindre la promesse de voluptés interdites à sa conception du mariage et à son respect d'une épouse chrétienne. 11 savait que, si la volonté est forte, la chair est faible. Il imputait le blâme de ces sensations, qu'il eût rougi de trop préciser, au maléfice de cette ville prostituée au Tentateur, à son atmosphère empoisonnée chaque hiver d'une lascivité impure.
Son visage aux traits impérieux lui valait souvent des œillades, un sourire qui n'eût demandé qu'à s'épanouir en baiser. Il écartait ces embûches de l'Ennemi aux oreilles de faune et au pied fourchu. C'est avec soulagement qu'il |atteignait la gare et entendait claquer la portière du wagon. Il voyait défiler le lit caillouteux du Yar, se fondre les collines en masses noires et plonger confusément la perspective des vallées. A mesure qu'il approchait, son malaise s'évaporait ; l'air de la montagne le purifiait. Si même la religion n'eût pas été pour lui, pratiquant, un frein, le risque de désoler Émilienne l'eût retenu et, il y comptait, le retiendrait toujours.
Nice se transformait. Pas de jour qui ne vît débarquer tous ceux qui vivent de la saison : commerçants avec leurs employés et leurs vendeuses ; patrons de garages ou de grande remise, agents de renseignements. Avenue
de la Gare, place et avenue Masséna, avenue Félix-Faure, rue Gioffredo, rue Masséna, rue de France, rue de l'Hôtel des Postes, les rideaux de fer se relevaient sur les hautes vitrines des étalages garnis et scintillants. Dans les salons des couturières parisiennes et des modistes en renom, des robes moulant des mannequins, les toques et chapeaux à aigrettes coiffant les longs champignons à tige, tendaient leur invite à en parer des femmes coûteuses, avides de s'exhiber. Les devantures des joailliers n'étaient, surtout celle de Nathaniel Schnoch, du haut en bas, qu'un embrasement d'or avec leurs colliers, leurs bagues, leurs broches, leurs plaques orfévrées de rubis et d'émeraude, le miroitement des perles et la splendeur glacée des diamants, sur le repoussoir en velours des écrins.
On remarquait, gonflés de leur importance ou stipulant leurs bénéfices, les gens de service venus préparer l'installation de leurs maîtres, Altesses ou millionnaires, dans de luxueuses villas. Des restaurants chics dressaient, sur les nappes blanches, un reluisant couvert : chez Julien, chez Nicklauss, à la Réserve et à la Belle Meunière.
Les confiseries mettaient en montre les fruits et les fleurs givrés de sucre, à côté des drageoirs en cristal pleins de bonbons et des coupes de chocolats. Blanches, "des pharmacies et des maisons de régime se donnaient un air d'engageantes infirmeries. Les magasins de chaussures étageaient, sur leurs tablettes vitrées, les longues bottes lacées de chevreau noir ou mordoré, les souliers de box-calf ou de daim gris, cambrés, à hauts talons, qui évoquaient le déluré de la marche, des sandales de cuir jaune ou des pantoufles prêtes, semblait-il, à glisser sur le tapis" de chambres voluptueuses. Les Établissements de .louiR. — T. I. 9
nouveautés, Nestor, le Grand Nice, les Trois Princesses, assemblaient, en l'opjxjsant, le fouillis des rubans, la séduction féminine des [chemises et pantalons garnis de dentelle, des ombrelles en éventails, des cannes croisées en X, des jambes de bois gantées de soie, des pans de soieries multicolores ; dans les hautes vitrines, des femmes à tête de cire, souriantes, vêtues des derniers modèles, se piétaient en des attitudes maniérées et relevaient leurs doigts en ailes de pigeon.
Les autos circulaient plus nombreuses. Les gérants des hôtels riches de la promenade des Anglais, de l'avenue Masséna, de Gimiez, du Monl-Boron, les directeurs des Palaces recevaieirt les premiers voyageurs et manœuvraient l'armée de leurs interprètes, maîtres d'hôtel, sommeliers, garçons, la tribu des intendantes, des comptables,'des femmes de chambre, des lingères, la horde des laveurs de vaisselle, balayeurs et frotteurs, tout un monde d'automates aux gestes rythmés, presque tous Suisses ou Allemands, ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, sortis d'écoles spéciales et façonnés à une discipline militaire. On distinguait parmi eux les grooms écarlalos du Fulgor et la face violet-noii de Salem, déjà célèbre par ses bonnes fortunes ; c'étaient aussi les chasseurs à livrée verte, collet doré de l'Antarctic; l'uniforme bleu de roi sur culotte orange et bas blancs des valets de pied du Cristal Palace, et encore k portier gigantesque et moustachu du KoJosséon, chamai'ré de divers ordres, parmi lesquels tranchait la croix de fer de l'Empire Allemand.
Non seulement les Palaces, ayant relevé leurs stores à lamelles brunes, découpaient le soir des séries de fenêtres éclairées et les verrières de leurs salles à manger, vastes comme des cathédrales ; mais, à leur rez-de-chaussée,
s'étaient ouvertes des boutiques accessoires : bureau de poste, débit de tabac, salon de coiffure ou éventaire de fleuriste. Aux portes dos artistes du Casino, de la Jetée Promenade, du Théâtre des Variétés, se coulaient des femmes maquillées, enveloppées de fourrures, des hommes au menton bleu. Des affiches, sur les piliers de la place Masséna, annonçaient les premiers spectacles, juxtaposées aux placards où une femme nue, sur un cheval cabré, brandit une boîte alimentaire, à côté d'une tête de cabot démesurée qui louche, concupiscente, devant un flacon de liqueur. Les cinémas rouvraient.
Sur la Promenade des Anglais, promeneurs et promeneuses occupaient les bancs, longeaient le trottoir à balustre de fer : une foule hétéroclite, au milieu do laquelle glapissaient les crieurs de journaux, où rodait quelque camelot tenant en laisse un couple de petits chiens.
Le Journal de Nice et le Petit Littoral, à leur rubrique d'arrivées, citaient des hôtes fidèlement revenus, des officiers promus de la veille, les desservants des divers cultes, des médecins étrangers qu'attendaient des malades de choix.
Nice ressentait son premier accès de fièvre hivernale. Sous des abris de toile et des hangars, un peuple de cartonniers, d'encoUeurs, de peintres, de char[jentiers façonnaient les chars, les masques grotesques, les corps ventrus du défilé Carnavalesque. Et dans les endroits publics où la boule et les cartes sans trêve fonctionnent au milieu d'un cercle de joueurs, les paroles sacramentelles des croupiers résonnaient plus hautes, les râteaux plus nerveux ramassaient l'or et l'argent. Des femmes de promenoir, venues d'Italie ou de Marseille, offraient, sous des toilettes neuves, leur gorge ronde et leur croupe charnue. Des tètes de faucon ou des museaux de brochet
décelaient les aventuriers : les uns jeunes, les cheveux collés en bandeaux, les doigts chargés de bagues ; d'autres vieux, guêtres de blanc, gilet en cœur, avec des paupières éraillées et une flétrissure ignoble au coin, des lèvres. Les fumeries d'opium recrutaient des prosélytes. Dans les maisons de stupre, le troupeau, en prévision de l'affluence, se renforçait ; Mme Eusèbe avait reçu trois nouvelles pensionnaires.
A travers la Presse, une publicité réitérée annonçait l'horaire et le prix des trains ; dans les grandes gares, se multipliaient des affiches coloriées montrant une côte de rochers ensoleillés que baigne une mer d'éclatant azur. Des encartages, dans des livres ou des revues, énuméraient avec photographies les excursions de la Riviera : c'était à tous les yeux le rappel, à toutes les oreilles le tambourinement sonore de la Kermesse annuelle. Aux agences Cook se délivraient des carnets de voyage, s'énonçaient les conditions réduites pour trains de plaisir et pèlerinages. Dans quelques jours, par les trains-éclair d'Europe, par les immenses paquebots d'Amérique, une élite, une bourgeoisie et une plèbe de tous pays allaient accourir vers la ville de joie, la Ville des Jeux, la Ville des fêtes, des fleurs, des redoutes masquées, des vegliones, des liesses populaires de Carnaval sous une neige de confettis ou une grêle de pois de plâtre, vers les Saturnales joyeuses de ISice trépidante de bruit, de couleur et de mouvement.
XVt
Ce matin-là, vers sept heures, Claude Sangré qui se levait tôt, afin de consacrer un long moment à son livre la France iradilionneUe, tournait les veux vers le cadre
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transparent par lequel entrait le paysage de verdure, avec le ciel et la mer. Une angoisse au cœur accrue ces derniers temps l'oppressait; mais l'habitude de souffrir lui avait appris une sorte de stoïcisme résigné.... Ne devait-il pas payer la chère présence de Clairette qu'il entendait, à travers la cloison du studio, remuer dans sa chanjbre ?
Quelle chaude étreinte, lorsqu'elle avait sauté du marchepied du train! Et cette chance que Katri, déterminée à venir et furieuse de se trouver une fois de plus en letard, n'eût pas été là pour comprimer leurs effusions I (Juelle fierté paternelle à retrouver une Clairette devenue j eune fille, avec toutes les promesses de la femme, une Clairette gracieuse et racée, devant aux sports et aux libres coutumes anglaises, avec une si naturelle dignité, son allure franche î
Et il avait craint de ne pas la sentir à l'unisson, d'éprouver tous deux celte gêne imperceptible qui, en présence de Katri, venait de la situation fausse, tenait chez lui au remords de sa faiblesse et à son irritation ; chez Clairette, à cette volonté de se contraindre pour laquelle Katri, ingénieuse, une fois seule aTcc Claude, la traitait de « Sainte Nitouche » !
Comme il connaissait peu encore sa fille!... Non, pas la moindre dissonance : leurs regards s'étaient compiis, leur sourire avait exprimé tout ce qu'ils ne pouvaient dire. Claude, ému, s'émerveillait encore de cette tendre pénétration, qui semblait ne pas même soupçonner qu'il voulût se faire pardonner ses apparences d'abandon.
Rien chez la jeune fille n'annonçait qu'elle eût le souvenir d'heures ingrates, ou lui en voulût, si peu que ce fût, de cette éducation faite loin de lui et confiée à des étrangers. Elle rentrait sous le toit familial comme chez
elle, et avec une simplicité telle qu'il semblait qu'elle eût toujours été là, à sa place, ne réclamant rien, heureuse de l'aimer et de se savoir aimée. Sur Katri, aux premiers mots qu'il avait risqués, excusant sa nervosité maladive et implorant la patience, elle l'avait rassuré bien vite :
— Ce n'est pas moi, père chéri, qui consentirai à troubler ton repos. Mais toi, à cause de moi, ne vas-tu pas soufîrir ?
— Au moins, mon petit, souffrirai-je pour quelque chose qui en vaille la peine. Promets-moi seulement, quoi qu'il arrive, de ne pas te faire de chagrin.
— Je ne puis en avoir que pour toi, papa, et je m'arrangerai pour que tu ne le voies pas.
Elle tenait parole et son intelligent courage avait du mérite. Moins jeune, plus désarmé par des années de lutte, douloureusement atteint dans son idéal de justice et de tendresse, Claude, lui, avait écopé pour deux 1 Katri s'était révélée infernale : cette crise dépassait toutes les précédentes. Le tact de Clairette, fuyant l'attaque avec le parti pris de ne pas riposter, l'avait exaspérée, du moins en la contenant. Des silences froids, des airs d'ignorer la jeune fille avaient rendu pénible, bien que tolérable à la rigueur, l'atmosphère des repas et des courtes intimités. Par malheur, les choses déjà s'aggravaient. Katri, incapable de se dominer, montrait un visage convulsé, poursuivait Claude d'un regard fixe, intense, qui le clouait à un pilori imaginaire; quant au calme de Clairette, elle y percevait un outrage, et le père ne pouvait adresser une parole à sa fille, sans que Katri ne ricanât ou ne levât au ciel un front supplicié.
C'est entre deux portes, quand elle pouvait le retenir, c'est le soir, quand Claude se couchait dans la chambre contiguë, que Katri surgissant s'abandonnait à son ire
vengeresse, l'écrasant de sarcasmes et de reproches : « Lui et sa fille faisaient la paire, également fourbes et alliés contre elle : de véritables ennemis, oui, des ennemis I Elle était trop malheureuse!... On voulait la pousser à bout ! Elle s'en irait, ou Clairette sortirait de la maison! Pauvre Katri, renchérissait-elle, personne, non, personne ne pouvait savoir ce qu'elle endurait sans se plaindre, et avec quelle dignité ! On piétinait ses sentiments les plus exquis ! On lui arrachait le cœur et aussi le pain de la bouche. Il fallait maintenant du café au lait le matin pour mademoiselle avec des rôties ; — des rôties! — et corser les menus! Un si bel appétit!... Ce ne serait rien encore, si Claude n'affectait pas de ne plus seulement regarder sa femme : tout pour l'autre, à présent, une gamine, une enfant! »)
Que de choses il eût pu répondre, et que, piqué au vif, il répondait parfois : « Non, Clairette n'était plus une enfant, il fallait se résigner à voir en elle un être conscient ayant ses droits ; et ce n'était pas vrai qu'il manquât d'égardfe envers Katri!...
Que de fois, hypnotisé par ses yeux de folle, il baissait le nez dans son assiette, évitant de regarder sa fille! Que de fois il s'abstenait de lui parler, et à tort ; car dans ce silence Katri voyait un reproche ou la menace d'un complot; et, s'il essayait d'amorcer la conversation à trois, ou si, découragé, il monologuait sur les événements du jour à propos d'une lecture ou d'idées généi'ales, Katri s'en offensait comme s'il se témoignait, par là, indifférent à ses souffrances.
Un coup léger à la porte qui s'entre-bàilla ; fraîche de son tub, déjà habillée. Clairette montrait sa figure rose, — jamais de poudre de riz ! — ses yeux d'aigue-marine, sa bouche trop grande, mais si expressive.
— On peut entrer? Comment vas-tu ce matin, père aimé?
Elle l'embrassait, cependant qu'il caressait doucement ses beaux cheveux blonds.
— Pas fameuse cette mine-là ! Ça ne va pas ?
— Mais si, ma chérie, ces étouffements, toujours. Depuis quinze ans, j'y suis fait....
— Mais moi, non ! En as-tu parlé au docteur Audral ?
— Pas encore.
— Tu me l'avais promis !
Elle s'assit ^ur le bras du large fauteuil et il la maintenait, heureux d'appuyer sou corps las contre cette vie ardente et saine.
3Iiracle déhcieux! Il lui semblait découvrir sa fille en chair et en âme; sa paternité, refoulée jusqu'à présent, endiguée en des formes strictes, se revanchait avec la violence d'un amour tardif. Quelqu'un, le plus près de lui-même, quelqu'un qui était sa propre substance, s'intéressait donc à lui? Quelqu'un savait le plaindre sans trop le lui dire et l'envelopper dune pensée vigilante.
— Es-tu content de ton travail ?
— Si tu veux, je te lirai un de ces matins mon dernier chapitre.
— Si je veux? Bien sûr! .Je suis fière, tu sais, de cet honneur.
j\e pas être injuste envers Katri, se répéta Claude.... Mais comment n'eût-il pas comparé son indifférence, son dédain même pour l'acharné labeur qu'il menait, elle qui lui disait un jour, supérieurement : « Tu es doué, sans doute. C'est un don... si je l'avais, moi aussi, je ferais des livres! » Comment n'eùt-il pas, en regard de celle qui lui rendait le travail si difficile, su un gré tendre à celle qui lui restituait la confiance en soi?
JOUIR. lUÎ
— Il me faudrait une secrétaire-dactylographe, dit-il; je pourrais classer mes notes et voir au net mon barbouillage.
— Quel dommage que je n'aie pas appris à me servir de la machine à écrire ; et puis cet examen ! Mais j'ai ton affaire!
— Tu es étonnante ; tu vas, tu viens, tu te débrouilles. Une vraie petite Anglaise, et si française!
Elle leva le doigt en l'air, sévèrement :
— Pas de flatteries, papa !
Mais il n'y songeait pas; il appréciait seulement sa promptitude à s'organiser. Sitôt arrivée, ne lui avaitelle pas révélé que M. Hearst, professeur au lycée, pour peu que son éminent collègue, M. Sangré, voulût bien l'en prier, ne demanderait pas mieux que de donner des répétitions à Mlle Clairette, ici présente? Elle pourrait les suivre en même temps que l'aînée des demoiselles Hearst, en train de préparer, elle aussi, sa licence de langues vivantes.
— Mais d'où les connais-tu'/
— Mme Hubert-Dionne correspondait avec M. Hearst, dont la fille Lucy est venue passer six mois au Brilish. Nous avons fait aussitôt amitié.
C'est par Clairette que Claude était entré en relations avec cette famille, dont il n'eût peut-être pu apprécier, sans cela, les rares qualités. Georges Hearst avait publié, sur la littérature moderne anglaise, un livre qui continuait les belles études d'Hyppolyte Taine. C'était un esprit curieux et ouvert : ils avaient vite sympathisé. Mme Hearst, avec sa robuste droiture écossaise, ne lui avait pas moins plu. Lucy Hearst paraissait charmante, et les autres enfants étaient élevés avec une ferme et souriante sagesse.
De même pour le tennis dont Clairette avait pris l'habitude ; elle avait déclaré, devant sa belle-mère, suffoquée d'une telle indépendance, que, si l'on n'y voyait pas d'inconvénient, elle jouerait deux fois par semaine avec des jeunes gens, sous le contrôle de Mme Hearst et de Mme Boërit, la femme du médecin. M. Boërit avait, lui aussi, une nombreuse famille, et sa fille Jeanne était une raquette hors ligne.
Claude admirait ce don de. plaire, qui valait à Clairette tant de sourires spontanés. Quant à Katri, elle avait déclaré, d'un air sombre, que, si cette enfant déplorablement élevée tournait mal en s'adonnant à des flirts malséants, elle s'en lavait d'avance les mains!
On frappa : c'était Baptistine, de la tribu des Paga.
— Le déjeuner de mademoiselle, il est servi dedans sa chambre !
Claude et Clairette sourirent à la servante, qui avait la grande taille et les traits épais du père Paga, avec une saveur d'accent et la bonhomie méridionale. Tout d'abord, Katri n'en avait pas voulu entendre parler : de quoi s'avisait-on? Cela ne regardait qu'elle; elle avait retenu à son service, par un brusque engouement, la femme de chambre de l'hôtel, qui lui paraissait « très bien ». Cette fdle, devant les fatigues de l'emménage-l ment et les exigences de Katri, n'avait pas tenu plus da cinq jours. Baptistine, elle, forte comme un cheval, et d'une inaltérable bonne humeur, avait alors été "^rise à l'essai, si ponctuelle, si attentionnée que Katri n'osait trop maugréer et que Claude se félicitait chaque jour de sa présence. Pour la cuisinière, Anaïs, que la Marie- Jeanne d'Audral avait fournie, économe et cordon bleu, elle faisait, bien que Katri le niât, parfaitement l'affaire.
— Eh bien, mademoiselle, viens déjeuner, fît-il.
Katri étant entrée en fureur, parce qu'une fois Baptistine avait apporté le plateau dans le studio, on respectait maintenant les ordres de Madame : — « Les déjeuners de Mademoiselle dans sa chambre, vous entendez bien, Baptistine, dans sa chambre! » — Défense à Claude d'y prendre part; il déjeunait, lui, à côté du lit de sa femme, et quand il plaisait à celle-ci, si bien que, pressé par l'heure de sa classe, il avalait froide sa tasse de thé, ou, s'il se décidait à ne pas attendre, il s'entendait reprocher d'agir avec l'élégance d'un Auvergnat I Petites misères ! Seulement elles harcelaient son existence comme un essaim de guêpes !
Petites misères aussi, mais grosses de conséquences, les discussions éclatant lors de l'installation de la chambre de Clairette : pour elle, la chaise au piiîd boiteux, le fauteuil qui avait une tache au dossier; pour elle, la descente de lit dont les mites ne voulaient plus, si bien que Claude, énergique cette fois, avait expulsé ces vieilleries et fait apporter du Grand-Nice un mobilier complet : armoire anglaise, fauteuils et chaises laqués blanc, recouverts de toile de Jouy. Katri, dont la chambre n'était tendue qu'en soie jaune et dont le parquet n'était feutré que de tapis d'Orient, avait failli en faire une maladie : « On dirait que tu installes une princesse I... Si ça ne fait pas pitié ! ,)
Sur le plateau, le café exhalait son arôme; le lait dans le petit pot se couvrait d'une couche de crème. Un lait excellent apporté par une fille encore de Paga, la fermière.
— Oui, répéta Clairette, en beurrant ses toasts, pour copier ton manuscrit et écrire sous ta dictée, j'ai ton affaire : une jeune fille qui a travaillé pour M. Hearst et a donné dies leçons de français à la petite Mary, made-
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moiselle Henriette Lepair, Le Cair... je te saurai le nom exact et l'adresse par mon amie Lucy.
A ce moment, à l'étage au-dessous, un fracas de sonneries et de portes claquantes annonça le réveil de Katri, La récréation de Claude était finie.
— Je te laisse, ma petite grande, dit-il aussitôt. Et il ajouta, pour s'excuser :
— A tout à l'heure !
Clairette lui sourit; oui, on allait ensemble au lycée; c'était encore du n rabiot » ; mais ;ia [porte refermée, des larmes lui vinrent aux yeux.... Non, cela ne pourrait durer ainsi I Elle n'assisterait pas, impassible, à ce lent assassinat! Est-ce qu'elle ne voyait pas combien il avait vieilli, pâli, et ce qu'il souffrait moralement et physiquement? Elle, pardi, s'en tirerait toujours : elle était jeune, elle avait l'avenir, elle se marierait ; et si le mariage tardait, elle saurait gagner sa vie à l'écart, comme professeur. Mais lui, que deviendrait-il?
Elle s'approcha de son armoire et vit qu'en son absence, sous prétexte de lui apprendre l'ordre, sa bellemère avait déplacé toutes ses jupes en les fripant, mis les mouchoirs à la place des cache-corsets, et, non contente de bousculer sa lingerie, fouillé dans une boîte où elle conservait les lettres de son père : cela vraiment, c'était excessif! S'en plaindre à lui, pour qu'il fût placé, une fois de plus, entre l'enclume et le marteau? Parler à Katri avec une déférente fermeté : mais c'est encore sur lui que cela retomberait! Et pourtant, si elle ne s'efforçait pas à s'assurer le respect d'elle-même et de ce qui lui appartenait, de tels empiétements deviendraient intolérables. Si elle ne parvenait pas à procurer à son père une tranquillité relative, on irait à une catastrophe. Elle avait bien pensé à i-opartir ; elle n'aurait pas retardé
d'une minute, par amour filial, ce sacrifice, si elle ne s'était convaincue que sa disparition ne ramènerait pas le calme et retirerait à son père le seul réconfort dont il pût bénéficier.
Pauvre père, si bon, si méconnu, si effroyablement malheureux! Non, impossible que cela continuât!... Tout lui avait appris que, de l'âme férocement orgueilleuse, égoïste et jalouse de Katri, il n'y avait rien à espérer. Si encore, en renonçant à tout espoir pour elle-même, elle eût pu, Anligone pieuse, se consacrer uniquement à lui, en ne le quittant jamais! mais qu'espérer, sinon de voir empirer le mal ?
Il faudrait l'inespéré : que Claude Sangré redevînt libre, trouvât une femme digne de lui pour rajeunir son cœur, raffermir sa santé, le rendre à lui-même. Il avait une telle distinction, avec son regard émouvant, sa mélancolie même; il gardait, malgré son découragement qui le voûtait un peu, une si noble allure! Pourquoi ne plairait-il pas!... Elle, jeune fille, pourrait aimer un homme pareil. Combien, dans son absolutisme et sa générosité, elle eût béni le coup du sort qui arracherait le père chéri à son martyre !
Un divorce? Pourquoi pas? Si l'idéal du mariage indissoluble lui semblait le plus noble, du moins suppose-t-il une entente des caractères, des liens d'affection, à tout le moins un accord d'habitudes, non la discorde et la souffrance sans issue!... Elle s'imagina sa bellemère emportée par une soudaine maladie ; mais non, elle vivrait avec l'incroyable résistance des êtres faibles; ce n'est pas elle, c'est lui qui partirait le premier. Idée affreuse! D'où viendrait le salut? Ah! n'importe quel salut? Un Claude Sangré, enfin, avait le droit de vivre : c'était un nom, une valeur, une intelUgence. Est-ce que
tout cela pauvait sombrei" au profit d'une insensée et d'une malheureuse?
Quand au jardin elle le retrouva, il était blême el soufflait péniblement ; il eut ce sourire qu'elle connaissait trop et qui lui faisait mal. Elle ne l'interrogea pas, à quoi bon? 11 ne voulait pas se plaindre de sa femme, et elle ne voulait pas accuser celle que son père avait préférée. Ils descendirent.
— Prenons le tramway, dit Claude, je me sens un peu las.
11 ajouta, rêveur :
— Je ne passe jamais devant le beau parc de Rorame sans me dire que ce vieillard, car, en somme, il a soixante ans sonnés, n'est pas seulement un incomparable sculpteur, mais que c'est un homme, un homme qu'on aime encore. Clairette, le croirais-tu?
— Mais papa, je trouve cela tout naturel, et même très juste. A quoi servirait alors d'être exceptionnel?
Candide, elle ajouta :
— Et toi, petit père, qui es beaucoup plus jeune que lui, ne crois-tu pas qu'une femme t'aimerait? N'y as-tu jamais pensé?
Une souffrance, — l'asthme, le cœur? — étreignit le visage de Claude.
— Tais-toi, mon enfant. Laissons ces mirages....
— Ah ! tu vois bien !
Et elle eut une expression singulière qui la rendit plus jolie encore.
U répondit, après un silence :
— Les grands artistes ont des privilèges. Nous, l'hurable morale doit nous suffire.
— Pourquoi? dit Gairette.
Il la regarda, étonné. Si pure, si honnête, et cepen-
dant anarchiste par révolte, — la révolte, il le comprit très ému, de sa pitié filiale et de son immense amour pour lui.
— Parfait, éluda-t-il, voilà le tramway!
— Oui, mais tu ne m'as pas répondu.
Place Masséna, ils rencontrèrent Marc Audral qui les salua :
— Docteur, dit Clairette avec autorité, il faut que vous examiniez papa aujourd'hui même, il ne va pas bien du tout.
Il s'inclina gaîment :
— A vos ordres, mademoiselle.
— N'écoulez pas cette petite fille, dit Claude. Vraiment, tu y tiens tant que cela '? Enfin, pour lui faire plaisir..,. Voulez-vous de moi à deux heures, Audral?
— Préférez-vous que j'aille chez vous?
— Oh non ! Pas de complications. (Il faillit dire : — avec ma femme!) C'est jeudi, j'ai toute mon aprèsmidi.
Audral commençait ses visites par le docteur Boërit. Oui, son vieux confrère l'avait, par téléphone, prié de passer chez lui. Ils ne s'étaient jusqu'alors rencontrés que dans les salons du Cercle artistique ou quelque réunion d'intérêts professionnels. Par un logique enchaînement de souvenirs, la petite Mme Ranaldo participa à cette convocation, bien que, selon loute apparence, son nom ne dût pas être prononcé. Elle suivait sans doute son traitement : piqûres ou pilules, mercure ou arsenic? Ces deux mots répétés, le premier soir, dans son insomnie, l'avaient plus d'une fois poursuivi, non qu'il y attachât une particulière importance, mai comme une de ces petites énigmes qui obsèdent notre
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curiosité. D'elle, il ne savait plus rien, n'ayant pas revu depuis Mme Maubrel, qui l'attendait aujourd'hui vers quatre heures : peut-être, sans interrogation indiscrète, saurait-il quelque chose ?
Chez le docteur |Boërit, avenue Victor-Hugo, un domestique l'introduisit dans un grand salon dont les meubles Louis-Philippe et second Empire, les poufs de tapisserie, les canapés capitonnés de soie grenat lui rappelèrent le salon de sa mère, dans la vieille maison de Niorl. Des carrés de guipure protégeaient les dossiers et chaque meuble avait son coussin de pied. Aux murs, deux portraits datant d'une vingtaine d'années se faisaient face : le docteur Doërit, en habit noir, large ruban rouge à la boutonnière, les cheveux relevés en toupet, la face encadrés de favoris: Mme Boërit placide et blonde, les yeux bleus, sous un chapeau cabriolet, en robe ample couleur prune, une chaîne d'or au cou.
On entendait dans la pièce voisine des exercices de gammes. La porte s'ouvrit en coup de vent et une grande jeune fdle au teint mat, très avenante, parut :
— Voulez-vous venir, monsieur? Mon père vous attend. 11 a une très douloureuse attaque de goutte et compte faire appel à vos conseils.
Très sensible au charme des voix, Audral aima tout de suite ce tiir;bre voilé, un peu rauque dans sa douceur.
Elle le fit entrer dans une pièce où, assis dans un grand fauteuil, la face congestionnée, son pied droit reposant sur un tabouret et recouvert d'un châle de laine soulevé d'un grand pli, pour éviter le contact, le docteur Boërit, avec patience, mais non sans gémir sourdement, endurait les plus vives douleurs.
— Vous allez le soulager, n'est-ce pas, docteur/* dit Mlle Boërit. 11 n'a pas i'ermé l'œil de la nuit.
joum.
II aperçut alors et salua Mme Boërit, qui, sans bruit, avec une grâce simple, trempait des ccwnpresses dans une cuvette.
— Mais certainement il va me soulager, dit le patient. Ta mère et toi reviendrez tout à l'heure, pour entendre l'arrêt d'Rippocrate.
Les deux femmes sorties, M. Boërit, avec un sourire qui involontairement grimaçait, dit à Marc :
— Excusez-moi de vous avoir dérangé, mon cher confrère ; mais vous ne refuserez pas, je penst;, d'éclairer mon diagnostic? J'ai si peu l'habitude de me soigner que j'ai préféré recourir à des lumières plus siu-es que les miennes.
Marc n'en fut pas surpris; ces services rendus entre médecins étaient fréquents; mais, dans le bon regard de son aîné, il lut quelque chose de plus, une nuance d'estime particulière, Mme Ranaldo, incapable de tenir sa langue, lui aurait-elle tout avoué, et même sa venue chez lui?...
— On dit que pour nous autres, reprit M. Boërit, trois qualités sont nécessaires : le savoir, le savoir-faire et le faire-savoir. Je n'ignore pas que vous possédez la première à un haut degré. Je m'abandonne donc à vous; voyez cette énorme enflure : l'accès m'a pris hier soudainement ; mais peut-être est-il bon que je vous instruise de mes petites tares et de mes antécédents.
Marc, qui venait d'examiner le pied gonflé, dur et rouge, l'écoula parler, un peu longuement, mais avec une précision qui n'oubliait rien d'utile. Aussi répondit-il :
— Je ne sais trop ce que je pourrai vous dire après un exposé aussi lumineux. En somme, et bien que la pathogénie de la goutte soit encore matière à discussion. ...
— Oui, dit Boërit, d'un ton doctoral, mais sans pédantisme, d'où provient dans les tissps cette rétention de l'acide urique qui me rend si fâcheusement impotent? Dans quelle mesure coopèrent celui qui dérive des noyaux de leucocytes et celui que provoque une alimentation trop riche en nucléine? Ni vous ni moi n'en savons rien. Personne n'en sait rien. Les opinions sur la goutte ont varié de tout temps : Gallien en attribuait l'origine humorale à l'arthrite, le xvn^ et le xviu« siècle accusèrent l'accumulation d'uu sel tartrique dans le sang. Musgrave y voyait une lésion des glandules des articulations ; Broussais, une affeclion de l'estomac, alors que pour van llelmont c'était une maladie dépendant de l'archée, c'est-àdire d'un principe immatériel différent de l'âme et présidant à tous les phénomènes vitaux. Vous souriez?... Cette diversité d'interprétation a permis de dire à Trousseau : « La goutte, mot admirable, parce que, quel que soit le sens que lui aient primitivement attribué ceux qui l'ont inventé, il n'en a plus d'autre aujourd'hui que celui de la chose à laquelle on l'applique. »
« Tenons-nous en donc à ceci : la goutte fait diablement mal! Aie, quel élancement!...
— Nous sommes tout de môme, dit Audral, plus documentés qu'autrefois; grâce au microscope et aux analyses de laboratoire, nous savons de quoi se composent les concrétions goutteuses, et les changements produits dans la composition du sang des goutteux. La thérapeutique a fait de grands progrès; nous pouvons même —
M. Boërit, pour qui cet entretien faisait diversion et qui y prenait un visible plaisir, leva la main, une belle main grasse et soignée :
— Pardon, si je vous interromps. Avez-vous jamais lu un traité fort peu connu du reste, publié au xvni« siècle
par Pierre Desault, médecin bordelais? J'ai cet ouvrage dans ma bibliotlièque et vous le prêterai, si cela vous intéresse. Desault, s'iiispirant des meilleurs auteurs de son temps, aftirme, dans une théorie ingénieuse, que les causes qui diminuent la transpiration, sont également celles qui provoquent la goutte. Ces causes, a-t-on assez ergoté pour les découvrir? L'hérédité, a dit Braun ; le tempérament, a prétendu Cullen qui voyait un habitus goutteux dans une physionomie particulière, la (ête forte, le teint pléthorique, un corps grand, gros et gras... Mais, à ce compte-là, je serais le type du goutteux, et j'ai attendu soixante-deux ans, moi qui vous parle, ma première attaque. Et alors, comment se fait-il que tant d'oisifs, de gourmands, de débauchés et d'alcooliques — puisqu'on a incriminé aussi ces deux vices — ne soient jamais goutteux? J'ai de bons reins, un solide estomac, je mène une vie active et sobre, tout au plus un peu trop de viande, — que voulez-vous, j'aime le gigot saignant et le rôti de bœuf à point : — me direzvous pourquoi me voici immobilisé, aïe! aïe! et en train de vous ennuyer de mes radotages? Oui, de mes radotages.... C'est que, voyez-vous, mon cher confrère, je suis d'un temps où la théorie pesait encore d'un grand poids. On était doctrinal. Aujourd'hui, on n'a plus le temps de disputer : il faut guérir, et vite! Que feronsnous donc pour me guérir?
— Vous le savez mieux que moi, dit Marc en souriant.
— Mais encore?
— Dans quoi Mme Boërit, tout à l'heure, trempait-elle vos compresses?
— Dans de l'eau tiède, tout simplement.
— Voulez-vous essayer d'un badigeonnage au salycilate de méthyle, avec enveloppement ouaté?
20« JOUÏK.
— Si vous voulez. Vous l'avcmerai-je, je n'ai absorbé encore aucun remède. Vous savez que Sydenhara et Trousseau se refusaient à intervenir, autant parce qu'ils considéraient la goutte comme un émonctoire que pour éviter qu'elle remontât au cœur ou au cerveau.
— Pourrez-vous supporter la continuation tiu supplice?
— Je pense que non, dit piteusement M. Boërit : je sens que je manquerai d'héroïsme!
— Alors, utilisons le colchique classique.
— On m'a vanté un certain remède allemand....
— Je connais; il produit une dérivation laxative et brutal«.
— Ne m'en donnez pas, je me méfie de toute intervention radicale. Je ne nie pas la science allemande : on nous en rebat assez les oreilles ! Vulgarisateurs étonnants, oui, profiteurs des idées d'autrui, certes! mais, sauf exceptions, assez peu créateurs.... Et puis, c'est plus fort que moi, je me suis rencontré dans divers cpngrès avec des médecins allemands, ils me sont absolument antipathiques : leur sourire marque faux, leur morgue est désagiéable ; ils n'ont à la bouche que de grands mots sur la Kultisr allemande, et je sens trop que ces Savants seraient, en cas de guerre, nos eimeniis les plus féroces. Le cerveau de l'Allemagne est pourri de mégalomanie. J'en parle en connaissance de cause. J'ai envoyé, malgré une certaine répugnance, mon fils aine, Maurice, qui est ingénieur, dans des usines allemandes. Il en est revenu en me disant : « Père, ces gens-là saisiront la première occasion de nous tomber dessus, et ils feront une guerre d'extermination auprès de laquelle 70 restera un jeu d'enfants....
« Pensez- vous quelquefois à la g-^uerre, Audral?
— Forcément; mais j'y crois peu, je l'avoue.
— Qui donc y croit, chez nous? Nous sommes tous pacifistes. L'Allemagne seule ne lest pas! Elle s'eslirae supérieure au reste de l'IJnivers, et s'attribue une mission divine. Maurice me l'a dit : du Kaiser au dernier des vidangeurs, les Allemands veulent conquérir la terre. Et ils la conquièrent déjà économiquement; leurs industries encombrent le marché, leurs espions nous inondent. Tenez, pas plus tard qu'avant-hier, — ceci, confidentiel, n'est-ce pas? — on a arrêté dans la région un sous-offi( ier d'aitillerie qui livrait des plans à nos ennemis; seulement, on a laissé filer les individus qui négociaient avec lui. — M. Boërit baissa la voix : — Un exdiplomate de Berlin, le baron de Sternau serait, parait-il, compromis dans cette affaire. Vous verrez que les autorités ne l'inquiéteront même pas, et qu'il continuera à exercer à Cannes, et à Menton, voire à Nice, son joli métier. Mais, revenons au traitement
— Préférez-vous la liqueur Laville ou la teinture de semence de colchique?
— Je préfère toujours le simple au composé : va pour la teinture.
— Si l'insomnie ne cesse pas, deux cachets de trional; buvez une bouteille de Vittel par jour; alimentation légère, lait, pâtes, purée, légumes frais et fruits cuits.
— Plus de gigot... soupira plaisamment M. Boërit.
— Vous pourriez, la crise passée, tenter l'épreuve de tempérance de Noorden?Il n'exclut pas absolument les aliments riches en purine. Il les dose et les gradue, depuis la iriande lentement bouillie jusqu'au....
— Très peu pour moi, dit M. Boërit : la viande bouillie m'inspire une sainte horreur; j'en serai quitte
pour veiller à mon régime. Asseyez-vous à ce bureau, et rédigez-moi une belle ordonnance.
Quand Marc eut fini, M. Boërit agita une petite sonnette placée auprès de lui. Sa femme et sa fille, comme si elles n'attendaient que ce signal, se montrèrent.
— Eh bien, M. Audral, — Saperlipopette! Aie! — va mé remettre sur pied.
— Pas tout de suite, dit Marc.
— Enfin, il n'y a pas à s'inquiéter. D'ailleurs, vous voudrez bien revenir me voir? Vous êtes, ma foi, le premier médecin qui pénètre dans cette maison. Ici, on n'est jamais malade. Ma femme, ma fille Jeanne, sa jeune sœur et les trois grands garçons ne m'ont jamais donné la moindre inquiétude. Il est vrai que mes enfants mènent une vie active : gymnastique, marche, canotage, tennis. Faites-vous du tennis, monsieur Audral ?
— J'en ai fait beaucoup, et avec passion.
— Je vous présente une très bonne joueuse, dit M. Boërit en désignant sa fille; elle a constitué deux équipes de valeur, et si le cœur vou.s en dit.... Par exemple, on joue très tôt, sept heures du matin. Six heures et demie au printemps.
Marc, séduit par le charme de Jeanne Boërit, répondit :
— ■ C'est le seul moment de la journée où je pourrais être libre. Si je ne suis pas importun, j'accepte avec grand plaisir.
Il s'inclinait, sur de cordiales poignées de main.
— Au moins, monsieur, lui dit Jeanne dans l'antichambre, ce n'est pas dangereux pour mon père?
— Je ne le crois pas, mademoiselle.
Et la caresse de la douce voix un peu rauque l'accompagna, le poursuivit, cependant qu'il revoyait la haute
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silhouelte, si bien découplée, le teint mat, les yeux noirs pleins de feu. Une vraie jeuwe fille, à la bonne heure !
Et il repensa à Clairette Sang-ré, si piquante, si attirante avec son petit air décidé. Un peu bien jeune encore, tandis que Jeanne Boëril....
Il avait à voir, avenue Félix-Faure, le petit Bertie Hearst, opéré l'avant-veilk de ses amygdales, et le sieur Vulquin, négociant enrichi, adonné sur le tard à de sales débauches qui le tuaient.
Chez les Hearst, il retrouva la même atmosphère de bourgeoisie saine que chez les Boërit. Seule au logis, la soeur aînée Lucy, tenant compagnie au petit iHalade, lui lisait en anglais une histoire, dans un livre illustré par Radckam.
Bertie leva ses yeux bleus :
— Bonjour, monsieur Audral :
— Ah! le docteur!
Et Mlle Hearst lui sourit ainsi qu'à une vieille connaissance : n'avait-il pas soigné chaque membre de la famille à tour de rôle? Petite, de frimousse drôlette, le front haut sons des frisons chanvre et des yeux verts malicieux, elle avait une vivacité d'oiseau, la voix menue comme un gazouillement. Marc aimait à causer avec elle, bien ■qu'elle fût, pour son goût, un peu trop cérébrale, — il avait de ces préjugés masculins; — et si elle le troubkit, elle aussi, par ce mystère des vierges, leur frakheur pure, si sensible pour un homme blasé par profession sur
ce que la plupart des femmes offrent de défloré et de révélé, elle ne lui inspirait qu'un désir restreint. D'ailleurs, elle était fiancée à un jeune officier alpin. Jeanne Boërit gagnait encore au contraste, plus secrète, jugeat-il, et plus attirante.
Il examina la gorge de Bertie. Le chirurgien recommandé par lui avait, raconta la jeune fille, avec une étonnante dextérité, bouclé en trois minutes l'opération. Un mauvais moment de passé! Bertie, pour un garçonnet de sept ans, s'était montré brave; il y gagnait une pédalette que sa mère lui avait promise et qu'elle était allée lui acheter.
— Tout va des mieux! dit Marc.
Et il ne put se tenir d'ajouter, car il était en coquetterie taquine avec Mlle Ilearst, qui, la première, l'avait provoqué à ce jeu :
— Vous ne m'avez jamais fait l'honneur de m'inviter à aller avec vous au tennis. Oui, je sais : club fermé, pas de gêneurs ! Que diriez-vous pourtant, si vous m'y voyiez apparaître?
Elle riposta, du tac au tac :
— Cela dépendrait de votre mérite. On peut être un excellent médecin et....
— Jouer comme une mazette?
— Moi, dit Bertie, je suis sûr que le docteur joue très bien !
— Merci de votre opinion, Bertie; je ne sais si je la mérite, mais je tâcherai de la justifier.
— Ce n'est pas moi, reprit gaîment Lucy Hearst, qui aurais le droit de me montrer difficile: mais Jeanne Boërit, elle, dès la première balle que vous servirez, vous jugera, et sans appel!
— Vous m'eiïrayez, dit Marc du même ton. Ne dites
pas trop de mal de moi alors à votre amie, je perdrais tous mes moyens.
— Est-ce qu'elle vous intimide déjà? N'est-ce pas qu'elle a quelque chose d'imposant?
— Je connais trop peu Mlle Boërit pour me permettre le moindre jugement. Je trouve qu'elle est charmante, et rien de plus.
— Charmante, quel mot banal! Mais moi aussi, je suis charmante! Osez dire que non ! Toutes les jeunes filles sont charmantes! Non, Jeanne a un prestige plus rare, elle ne ressemble à aucune autre. C'est un être d'élite, et je ne connais pas dans Nice une autre jeune fille qui puisse lui être comparée. Pourtant, il en est de délicieuses. Tenez : mon amie Clairette Sangré. La connaissez-vous?
— Un peu, dit Marc. Son père est un de mes clients : il adore sa fille.
Un éclair d'ironie brilla dans les yeux de Lucy Hearst :
— Elle adore aussi son père, en quoi elle se montre généreuse, car M. Sangré l'avait parfaitement bien négligée. Elle a fait son éducation en Angleterre, où je l'ai connue. Et il faut croire que ce père si paternel aimait mieux encore sa femme que sa fille !
— Ne soyez pas mordante, mademoiselle Uucy, la vie n'est pas toujours facile aux gens de bonne volonté.
— Oh I vous vous soutenez toujours entre hommes, naturellement! D'ailleurs, papa dit qu'il admire M. Sangré et il le déclare, c'est son mot, un homme supérieur. Ètes-vous un homme supérieur, monsieur Audral ? Je les redoute un peu, je vous avoué, et tout ce que j'ai pu en apprendre me laisse des inquiétudes sur leur compte.
— Je suis, mademoiselle, un homme très ordinaire, faijles-moi l'honneur de le croire.
Jouir. — T. I. 10
— Hum ! dit Mlle Hearst, est-ce aussi sûr que vous le dites? Enfin... Jeanne Boërit me fixera sur ce point : elle a une sûreté de... comment dites-vous, monsieur le médecin? de diagnostic étonnant.
— Ne cherchez pas à me nuire, dit Audral soudain sérieux, je vous assure que je ne suis qu'un pauvre homme, comme la moyenne, la moyenne vulgaire....
— Quelle humilité sou'daine! Auriez-vous peur de notre sévérité? Mais nous comptons si peu, nous autres jeunes filles!
Marc qui avait posé sa main, caressante, sur la tête de Bertie, penché à nouveau sur le livre, répliqua :
— Vous savez bien que, seule, celte opinion compte un jour pour nous. Vous êtes redoutables, et vous ne l'ignorez pas.
EUe partit d'un éclat de rire :.
— Allons, voilà un bel aveu, et je n'abuserai pas de cette victoire. Vous partez? Est-ce que Bertie peut boire de la citronnade sans inconvénient? Oui. Si vous n'avez pas une bonne raquette, prenez-la chez liopkinetNVards, elles sont excellentes!...
Dans l'escalier :
« j'ai fait figure ridicule, pensait Marc. Avec lesjeunes filles, on se demande toujours ce que l'on peut dire ou ce qu'il vaut mieux taire? Elles connaissent les règles de la partie, nous ne les savons pas. Les chances ne sont pas égales. Pourquoi nj'a-t-elïe parlé de Mlle Boërit comme si elle supposait que celle-ci ne m'est pas indifférente? Mais je viens à peine de l'entrevoir. Divination?... Hasard?... »
Tendant ce temps, Lucy Hearst se disait :
(( Il ne me déplaît pas, ce docteur Audral, bien qu'il m'agace parfois ; nous aurions fait, lui et moi, un ménage
assez discordant, et je m'entendrai beaucoup mieux avec mon petit lieutenant d'Etienne; mais pourquoi ne plairait-il pas à Jeanne ? »
Et Marc :
« Oui, l'attrait exercé par les vierges, par leur chair scellée et leur âme en chrysalide, est le piège le plus sournois que la nature et la société puissent tendre à un civilisé. Avec une femme, on sait à peu près où l'on va; avec une jeune fille, c'est l'inconnu. En disant qu'elles sont redoutables, j'énonçais un truisme, et cependant quelle vérité pleine d'effroi! Certes, Clairette Sanglé, Lucy Hearst, Jeanne Boërit ne sont ni des oies blanches, ni des averties : elles représentent une sélection de valeurs, une délicate culture, une formation par l'entourage à la fois tempérée et rationnelle ; oserais-je cependant épouser l'une d'elles sans trembler? Cet état de jeune fille, transitoire et anormal, presque monstrueux, quand on y réfléchit, tire sa séduction de son irréalisation même; et comment se réalisera la jeune fille une fois révélée par le mariage, c'est là le problème, l'angoissant problème ! »
11 ne le résoudrait pas, et puisqu'aussi bien il n'avait aucune envie immédiate de se marier.... Le pourrait-il même s'il le voulait? Noémi, petit-Pierre.... Leur souvenir lui donna de l'humeur. « Comme nos actes nous poursuivent, se dit-il, quelles répercussions crée l'imprudence du cœur et des sens, pour qui n'est pas un mufle ! »
Raisonnant ainsi, il se trouva sur le palier de M. Vulqain. Il l'avait connu deux ans auparavant, trônant dans son comptoir de grand marchand d'huiles, notable du quartier et marguillier de sa paroisse; ventripotent alors, le teint fleuri, paré de la splendeur de sa belle barbe
blanche. La considération des voisins, l'estime de son curé l'abbé Mignassou, l'attachement de sa femme et de sa fille entouraient sa vieillesse d'égards. Et il lui avait suffi de tomber, sans transitions, sous l'empire d'une petite roulure de café-concert, pareille à un caniche jaune, pour que tout cet édifice de laborieuse prospérité croulât,. Le père Vulquin, livré à une noce effrénée, se ruinait au jeu, et, lâché par sa m.aîtresse, entretenait tour à tour des drôlesses huppées ou des filles de la pègre. Sa santé n'avait pas résisté à de tels excès; il commençait de la paralysie générale, et Audral, régulièrement, venait entendre les doléances de Mme et de Mlle Vulquin, macérées de rancune, et sermonner en vain le vieillard qui, sitôt remis de crises d'urémie chronique dont il souffrait par surcroît, se ruait hors de chez lui pour mener joyeuse vie avec des sorcières à peau blanche et à dents de jeunes cannibales.
La porte s'ouvrit avant que Marc sonnât, et l'abbé Mignassou, prêt à sortir, se rencontra nez à nez avec lui. On eût dit un paysan : large et court, avec une tête rougeaude et camuse, fort grosse, et où la bouche se fronçait de plis, matoise, tandis que de petits yeux noirs clignaient de droite et de gauche. Mme Vulquin, longue et sèche, Mlle .Vulquin, avec son nez en proue et ses lèvres minces, l'encadraient comme des figurantes de tragédie. Ils échangèrent un triste soupir, le prêtre murmura :
— Serviteur, mesdames; plaise à Dieu que le pécheur se repente un jour !
Il s'en fut, courbant le dos sous la soutane trop courte, qui découvrait des souliers géants, pareils à des bateaux de pèche. L'intraitable endurcissement de Vulquin le consternait d'autant plus, qu'il voyait tarir pour son
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église la source de dons jadis abondants, réduits désormais à zéro.
— Ah ! monsieur le docteur, si vous saviez comm€ il a reçu monsieur le curé !
Et Mme Vulquin joignit les mains.
— En chantant des turpitudes ! ajouta Mlle Vulquin, qui baissa les yeux. ÎS'ous ne savions où nous mettre ; même l'abbé Mignassou a dit qu'on devrait l'exorciser, et que sûrement le démon l'habite !
Mme Vulquin secoua la tête avec désespoir :
— Où a-t-il pu apprendre de pareilles horreurs? Quand il ne chante pas, il parle, et c'est encore pis ! Âh ! quel calvaire pour deux pauvres femmes !
Audral connaissait la manie de Vulquin, proférant pendant des heures des phrases erotiques ou stercoraires, affirmant qu'il allait violer la servante ou sodomiser la garde qui le soignait.
— C'est à se demander, dit Mme Vulquin avec un regard en lame de couteau, s'il ne serait pas préférable que Dieu le rappelle à lui, en lui faisant miséricorde, s'il se peut.
— Hélas ! mon pauvre père, dit Mlle Vulquin, en cachant de la main ses yeux secs.
— Pourquoi, dit Marc, qu'elles venaient d'introduire dans une salle à manger où des voiles de gaze protégeaient les glaces et les buffets de l'injure des mouches, ne vous résignez-vous pas à le faire traiter dans une maison de santé?
— Merci bien, dit Mme Vulquin, qui n'entendait jamais cette suggestion sans protester; pour que ses gueuses circonviennent le personnel et le fassent évader; pour qu'il ne revienne plus jamais! Tant qu'il est malade chez lui, nous le tenons.
— Maman a raison, certifia Mlle Vulquin.
— Et puis, reprit la mère, vos visites lui sont salutaires, car — son sourire se fit doucereux — vous avez encore quelque ascendant sur lui. De son côté, l'abbé Mignassou veille sur cette âme en perdition afin qu'elle ne lui échappe pas. Cela nous donne un peu de tranquillité.
Marc comprit tout ce que, sur une affection jadis sincère, pouvaient greffer d'inavoué et de ténébreux leur terreur d'être spoliées, la haine sourde contre leur bourreau. Évidemment, la crainte seule des conséquences devait retenir la main de Mme Vulquin, pieuse cependant et même bigote, sur la fiole de remède qui, versée d'un seul coup, supprimerait la maladie et le malade.
— L'entendez-vous? s'écria-t-elle.
M. Vulquin chantait :
C'est la reine Pomaré, Ré. ré, ré, ré, ré, ré, ré, ré, Qui, au fort de l'été, N'avait pour tout costu- U-u-u-u-u-u-u-me ^ Qu'un tuyau de pipe, lu....
Audral entrait; le bras obscène que M. Vulquin brandissait vers la garde retomba. Il prit un air contrit. Ses cheveux blancs étaient liés par un ruban rose, comme à une fillette, en deux petites cornes : ajustement qui lui paraissait adéquat à son genre de beauté. Sa longue barbe de neige recouvrait à demi une camisole bleu pâle, ce qui rendait plus étrange sa figure de père noble, bouffie aux paupières, baveuse des lèvres, et d'un vilain ton mâchuré.
Assise dans un coin, une vieille femme rébarbative, les
mains jointes sur son ventre, le contemplait avec impassibilité. Comme il avait lassé toutes les nurses et jusqu'aux gardes de nuit aptes à poser des sangsues, on avait dû faire appel à l'ensevelisseuse des morts. Elle arrivait dans les maisons à l'heure des premiers sanglots, avec les mouches vertes; elle répandait le phénol et faisait la toilette funèbre; elle veillait cette première forme du néant qu'anime encore un frémissement organique, avant la mise en bière. Rien ne pouvait plus l'émouvoir, sinon les petits verres de rhum dont elle soutenait son rigide maintien.
Elle fixait sur Vulquin des yeux fixes de poisson cuit, dont la patience glacée semblait dire : (( Tu as beau faire le malin, mon bonhomme, je te coudrai à ton tour dans le sac. » Et c'est parcr' qu'il lui savait cette pensée, qu'il se plaisait à l'agonir de provocations. Mais la présence d'Audral le calmait toujours; il révérait en lui le dispensateur des aliments, le nécromant capable d'alléger ou d'accroître ses maux. Aussi eut-il une voix d'enfant pour se plaindre :
— Elles sont si dures pour nioil Elles me privent de tout: elles m'emplissent de lavements par en bas et de lait par en haut : des litres, monsieur, des litres!...
— C'est pour votre bien, dit sévèrement Audral, et vous ne devez pas faire tout ce tapage. Autrement, on pourrait aviser à des moyens plus énergiques.
Le vieux regarda de côté, et pleurnicha :
— C'est parce qu'elles me privent de voir mes petites cocottes en sucre! Et puis, je n'aime pas la tisane. Chez Rosita, jamais de tisane, des bons plats trutfés, du foie gras....
— Vous devez prendre les remèdes qu'on vous donne, c'est pour votre bien. Me reconnaissez-vous?
— Oui, docteur, mon bon docteur! Vous êtes le docteur Audral. Guérissez-moi, je serai bien sage. Vous savez, j'ai encore tout ce qu'il me faut, et je puis faire le boniieur des tites filles!
— Taisez-vous. Gomment n'avez-vous pas honte, à votre âge ?
— Gui, docteur, vous avez raison. Mais défendez au curé de venir me demander des aumônes. Mon argent, je le garde pour rigoler. D'abord, il pue du nez, le curé. lit moi, je n'aime que les odeurs suaves !
Quand Marc eut donné ses prescriptions à voix bas&e et refermé la porte, en intimant au vieux de se tenir convenablemeut, il répéta, en haussant les épaules :
— Groyez-moi, ne retardez pas un internement qui deviendra de plus en plus nécessaire.
— Non, non, docteur! Songez donc, après une si longue vie ensemble.... S'il est condamné, nous ne voulons pas qu'il meure ailleurs que sous son toit, dans nos bras.
« Elles seront bien sûres ainsi, pensa-t-il, qu'il n'ira plus retrouver les Uosita et autres coquines. » Il répéta :
— Vous avez tort, il peut devenir dangereux.
Un voix stridente et furieuse lit sursauter les deux femmes :
— Du Champagne, nom de Dieu ! Ernest, un Jéroboam! Baisez papa mes crottes!... Sacrée garde de malheur, je t'enfoncerai un cent de clous à crochets dans le croupion poui^ y suspendre des plumeaux! Ernest, de la chartreuse, de la vr^de ! Ah! que cette petite Aglaé a donc le sein bien fait!... Boutons de fraises! Des fraises, Ernest, et du sucrrre ! Grouille-toi ou je t'estampe le blair! Grr!... Grrl...
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— C'est affreux, murmura Mme Vulquin, un homme qui avait de si bons principes !
— Et si bien élevé, dit sa fille.
Marc s'en allait : que faire, entre la demi-folie de celui-ci et l'entêtement obtus de celles-là? Le grotesque, vraiment, le disputait à l'horreur. Pourquoi l'absurde Nature permettait-elle de vivre à cette loque frénétique? Et dire qu'il devait, médecin, prolonger cette abominable existence! Il se rappela une visite à la Salpètrière, la salle des gâteuses, sur leurs chaises percées ; ces déchets qu'on entretenait vivants avec un soin dérisoire, alors qu'on eût pu, de cet argent, aider des nouveau-nés à vivre !
« Évidemment, constatait-il, un Vulquin est victime de l'air corrupteur de cette ville et de la facilité de ses vices. Mais bast I à Paris ou à Marseille, il eu serait de même. Et des Boërit, desllearst, combien d'autres témoignent, par leur vie irréprochable, qu'il ne faut pas généraliser. On voit pailout des saligauds, on voit aussi des braves gens. Soriaud exagère dans ses anathèmes à la Jérémie. Rien que dans le peuple Niçois, chez les Paga, quelles réserves de vertus humbles, de bon sens et d'honnêteté! Oui, la France est malade, mais non moribonde, comme le prétendent ses ennemis. Vienne l'épreuve, la guerre, dont parlait Boërit, on la verrait se ressaisir ! » .
Mais ce spectacle l'avait attristé; et que l'air fut si caressant, le soleil si bon, les femmes à regarder si tentantes, faisait ressortir encore plus les hideuFS inséparables de son métier.
Il reçut un coup de chapeau et, machinalement, le rendit : c'était, à un croisement de rue, M. Ranaldo, l'architecte, en train de causer avec M. Maubrel, qui lui
envoya de la main un geste bon enfant. Gomment ne pas revoir la présence de Rose Maubrel et de la petite Ranaldo dans son cabinet; ses transes, en songeant à Ségurance? Pas banale, la situation, ce mari dont la femme.... Et il ne put s'empêcber de trouver que Maubrel avait décidément une tète de cocu. Cet homme lourd, tournant avec lenteur un œil bovin, répondait toujours une minute après qu'on lui avait posé une question; il était conseiller de préfecture et donnait dans les arpètes et les cigarières : bien du plaisir!
Levant les yeux, Marc vit la maison aux volets fermés de Mme Eusèbe, le grand store de toile qui masquait le trottoir. Au bas de ce store, deux jambes de pantalon alternaient d'un pas cahotant, lirusquement lui revint la vision d'Ermeline, de Gervoise, le troupeau de femelles gourmande par la moustachue Amanda : Bichette et son nez retroussé, Rolande à la grosse croupe. Il n'y avait plus repensé depuis deux semaines, et l'occasion ne s'était pas retrouvée pour lui d'interroger Gervoise sur la suite de l'histoire. Haysemann mort, Ermeline, instruite de ses droits, les avait-elle fait valoir? Qu'était devenue l'épaisse Emma Krauss à museau de truie? 11 avait vu le magasin fermé. Les scellés, sans doute....
Les jambes, le corps entier sortirent de l'abri de toile. L'homme qui venait de la maison close était le docteur Gervoise. A la vue de Marc, il hésita connue pour éviter une rencontre, puis, se décidant il vint à lui, la main tendue. Marc remarqua alors combien il avait maigri, les yeux plus saillants, le goitre plus gonflé sous la barbe.
— Comment va votre protégée? demanda-t-il. Gervoise le regarda avec stupeur.
— Oui, la petite Ermeline?
Les lèvres de Gervoise se mirent à trembler et il ébaucha un sourire qui semblait stupide et qui ne Tétai' pas....
— Co... comment, vous... vous ne savez pas?
— Non, elle avait le cœur à peu près satisfaisant ; l'endocardite....
— Mais elle est morte ! cria Gervoise.
— Morte ?
— Oui, morte, morte î je vous le dis 1 répéta-t-il avec colère.
Il passa sa main sur son front, se ressaisit :
— C'est vrai, mon cher, vous ne pouviez pas savoir? Ilaysemann, lui, on l'a enterré décemment, bien que ce ne fût qu'une charogne : la synagogue, les prières du rabbin... derrière le char, tous ses coreligionnaires et les commerçants posés. Tandis qu'Ermeline, une pauvre petite putain, vous ne voudriez pas, hein, tout de même, que l'on fît un défilé de bœuf gras, avec ces dames en peignoirs ou en bas rouges, par préséances de « claques » et toutes les « couche-toi là n de Nice à la file ?
— Mais, Gervoise, comment cela s'est-il passé?
Il grimaça, en proie à un chagrin intense, gratta sa barbe d'une main qu'agitait un tremblement convulsif :
— Ah! la pauvre petite !... Oui, elle allait mieux... ou plutôt, elle a continué à aller mieux pendant vingtquatre heures. Haysemann baissait, baissait comme une lampe à huile qu'on ne pourrait plus remonter.... Alors, je me suis décidé à préparer Ermeline. Je ne pouvais pas, hein, de but en blanc, lui dire qu'elle allait quitter ce bagne, être soignée dans un établissement de choix, qu'elle redevenait libre, qu'elle était riche, qu'une vie nouvelle s'ouvrait, qu'elle pourrait être sage et heureuse?... Mais voilà qu'aux premiers mots, une
terrible agitation la prend; elle se met à rire, et puis à pleurer. Je la sermonne de mon mieux; elle n'aimait pas son père, n'est-ce pas, il l'avait, par sa dureté, poussée à sa déchéance. Elle n'avait donc pas à s'affliger plus que de raison. C'était bien fait pour la Krauss, son ennemie, ce qui arrivait là. Et mon Ermeline... pauvre petite!... s'énervait de plus en plus. Je parviens enfin à lui rendre un peu de calme. Je la laisse, pour aller \oir si Haysemann était enfin crevé, quand un pressentiment me fait remonter l'escalier.... Je vois Ermeline, la tête penchée bizarrement de côté. Je rap|)elle; son œil gauche, seul, bouge.... Je lui crie : « Ermeline, c'est moi, réponds donc! » Pas un mot; un effort impuissant, une révolte de la matière : )ien, l'aphasie.... Je lui glisse le thermomètre sous l'aisselle, aucun abaissement de température. Ça y était, l'embolie cérébrale! A mes cris, Amanda accourt, puis Mme Eusèbe, et les fdles envahissent la chambre. C'a été le diable pour les refouler. J'ai failli vous faire appeler, vous supplier de m'aider... à quoi bon? C'était couru! Elle s'en allait, Ermeline, elle sombrait dans le coma. Alors, ce fut un dénouement lugubre : Mme Eusèbe a envoyé chercher le prêtre. Un gros homme, l'abbé Mignassou est venu, pas tout de suite, — il a fallu des pourparlers!... — avec les sacrements. C'était pilié de voir faire les onctions sur ce pauvre corps inanimé. Ermeline ne comprenait plus, ne voyait plus.... Sur le palier, des filles agenouillées, d'autres dans l'escalier; Rolande pleurait, la petite Molécule a piqué une attaque de nerfs : vous voyez ra d'ici.... Mme Eus(''be priait au pied du lit; Amanda, qui a peur de la mort, é'ail allée se cacher la tète sous un oreiller. Enfin, on nous a laissés à peu près seuls, et Ermeline a passé, sans souffrir.... Voilà, Audral!
Il reprit :
— Je m'y étais fait, moi, à cette malheureuse. Je mettais ma joie à essayer à la tirer de ce bourbier.... On l'a enterrée sans cérémonie; pas de cortège. J'étais dans l'unique voiture fermée, avec Mme Eusèbe; Bichette et Rolande, qui représentaient leurs camarades, avaient des toilettes de sortie inénarrables. Elles ont payé chacune une couronne. J'avais assuré à la pauvre petite une tombe bien à elle. Nous avons laissé au cimetière de gros bouquets de roses. Et c'est tout. L'histoire d'Ermeline est finie....
— Mon pauvre Gervoise, dit Audral ému, ce récit vous a fait du mal....
— Oh! ce n'est rien, çal mais de la peine à la voir partir ainsi, oui, j'en ai eu une peine, que je n'aurais pas soupçonnée, au point que tout m'est devenu indifférent, même que la Krauss hérite! Car elle hérite, parbleu! Elle a appris, je ne sais comment, la vérité, qu'Ermeline n'était plus à craindre pour elle.... Elle quitte Nice, elle ouvrira un beau magasin à Paris, boulevard Haussmnnn ; et voilà qui démontre une fois de pins ifue le vice est toujours puni et la virtu récompensée! Au fond, tout est une amère blague, et nous sommes bien bêtes de prendre l'existence au sérieux.
Audral dit :
— Soignez-vous, cependant; vous ne me paraissez pas bien.
Gervoise eut son indéfinissable sourire :
— Quand je suis trop triste, je monte un moment causer d'elle avec Mme Eusèbe. Ce n'est p.-^s une mauvaise femme ; il y a des êtres pires qui sont honorés, qui roulent en auto et que nous saluons tous les jours. Le
2'2<î JOUIR.
vice, la vertu, ah! comme c'est relatif!... Adieu, Audral! Il s'éloignait.
xvm
Claude Sangi^é, à 1' « Ensoleillée »,. trouva dans sou courriel' une lettre de Mme Grèbe, sa belle-mère. Il n'eut pas besoin d'appeler Katri. Soupçonneuse, elle surgit à point dans le studio, regarda si Clairette ne se dissimulait pas dans un placard; pour plus de sûreté elle explora la pièce aux livres, et, revenant vers la chambre de la jeune fille, mit la main au loquet; oui, la poite était bien fermée.
— Ne te donne pas tant de mal, dit-il, Clairette devait rentrer de son côté, elle n'est pas là.
Katri lui jeta un regard hérissé et lui voyant la lettre en main, protesta :
— Maman m'écriti Tu ouvres mes lettres, à présent? Il lui tendit l'enveloppe :
— La suscription est à mon nom ; naturellement, c'est pour nous deux !
— Je suis curieuse de savoir ce qu'elle peut te dire. Tu t'es plaint de moi apparemment?
Sans répondre, il lut :
« Mes chers enfants....
— Tu vois bien qu'elle m'écrivait! tint-elle à faire remarquer.
« Vous serez sans doute surpris d'apprendre que les fiançailles de Ja-Ja avec M. de Bradol sont rompues. »
Ils se regardèrent; clairvoyante pour les autres, par manque de sympathie, elle s'écria :
— .la-Ja aura encore commis des imprudences! Pas de chance! Son troisième mariage qui craque!
, JOUIR '2->l
«... Rompues Pour moi, qui connaissais leur divergences de caractère, d'âge et de goûts, je n'en suis pas surprise. Tous les torts, vous vous en doutez, viennent de ce monsieur sur le compte duquel nous en avons appris, depuis, de belles! II avait une vieille maîtresse qu'il entendait ne pas lâcher, et sa fortune est beaucoup moins importante que nous n'étions en droit de l'espérer. Ce qui est véritablement mufle de sa part, c'est qu'il s'est retiré sans vouloir en donner les raisons, mais en laissant entendre que sa mère, — il a sorti sa mère pour les besoins de la cause! — ne jugeait pas suffisantes les garanties de bonheur pour son fils — il a quarante-sept ans! le pauvre petit! — avec les goûts frivoles et dispendieux de ma fille! » Sicl Je n'ai pas besoin de vous dire de quel mépris je repousse ces insinuations. Il n'a pas osé avouer ce qui sans doute motive sa rupture, à la suite de médisances ou de lettres anonymes, c'est-àdire les rapports d'amitié de Ja-Ja avec le jeune Arnaude. Mais quoi qu'en ait pu dire la méchanceté des gens, et malgré quelques petites imprudences de Ja-Ja — (je ne me suis pas fait faute à les lui reprocher), — rien dans sa conduite avec Guy Arnaude n'autorise ce manant de Bradol à se comporter de la sorte !
— Oui, fit Katri, maman comme toujours défend ses filles, mais la vérité est que Ja-Ja s'était imbécilement compromise avec ce petit intrigant. Arnaude n'a ni situation ni avenir; il était ébloui par les réceptions des Serge et des Pierre, et il aura cru que Ja-Ja tirerait d'eux une dot ou au moins une pension. Et puis, beaufrère de Caribe et de Rastoil, cela le posait pour décrocher une situation. Ils connaissent tant de monde, mes beaux-frères !
Claude se rappela la tête d'arriviste de Guy Arnaude,
joli garçon, l'air cruel, de la faconde et de l'aplomb. C'était une race d'homme qu'il ne pouvait souffrir. Il se garda d'apprécier; la vie de famille de Katri eût ressuscité du coup.
(( ... Se comporter de la sorte! Je considère à présent que c'est un grand bonheur pour Ja-Ja que d'avoir manqué cette af... — il y a une rature : — ce mariage : un très grand bonheur même ! d
— Hum!
— Pourquoi dis-tu : Hum! demanda Katri.
— Pour rien.
— Explique-loi, jaime la franchise par-dessus tout. Je suis franche, moi! Quand je pense quelque chose sur quelqu'un, je le dis toujours. Tant pis si ça lui est désagréable! Tu as dit : Hum! Pourquoi?
— Parce que je répète tes paroles, c'est la troisième fois que Ja-Ja est laissée pour compte; ce bonheur est bien négatif.
— Tu n'es pas indulgent pour elle ! Pauvre Ja-Ja I Ah ! les filles sans argent : personne ne les épouse! Et on les méprise, par-dessus le marché!
Claude aurait eu trop beau jeu à lui faire observer, avec douceur, que précisément Marthe Caribe, Michelle Rastoil, et elle, Katri, n'avaient été épousées que pour leurs beaux yeux; il continua :
« Ja-Ja était beaucoup trop jolie, beaucoup trop intelligente pour un individu de cette espèce ! Faite comme elle est, elle trouvera, elle doit trouver dix fois mieux! Elle se montre, dans cette épreuve, admirable de tact et de dignité! Elle a conjuré Marthe et Michelle, indignées comme vous le serez, j'en suis sûr, de retenir leurs maris, au cas où ils voudraient demander raison à Bradol. Je dois dire entre nous que mes gendres n'y
avaient pas ponsé; c'eût été, a affirmé Serge ensuite, donner un éclat inutileà la ciiose, etRastoil a prétendu qu'il ne voulait pas même donner à ce paltoquet un coup âe i ied au derrière. Patriee Le Garrec, par contre, s'est ti-ès bien montré, et à le voir prendre notre parti; avec cetlf chalenr, j'ai compris combien il méritait rattachement. (jUfr Marthe et son mari ont poiu' lui.... »
— Pardi ! observe Katri, — c'est le seul qui ne risquait rien! Ma sœur n'aurait jamais laissé s'exposer son amant, et pour Ja-Ja encore 1 C'est bien assez qu'il rende Serge ridicule. Leur ménage à trois est un scandale dont on a pris le parti de rire, pour ne pas s'en làchfti'! 11 ne manquerait plus qu'il aille se battre à la place de mon beau- frère!... Pourquoi ne dis4u rien'? Parle? Sois Iranc!
— Je pense comnaie toi.
— C'est bien étoiuiantl La suite?
« L'ennuyeux est qu'on ait signifié à tout le monde ces fiançailles. Cela fait jaser inutilement. Le mal est fait, prenons-en! notre parti! tt)ur éviter les curiosités' et les condoléances, nous avons décidé de partir à la fin du mois pour Nice. Glotte et Madelinette sont ioUes de joie à cette idée, qui sourit aussi à Ja-Ja. Je me demande à ce sujet, ma chère Katri et vous, mon cher Claude, si nous vous encombrerions beaucoup en vous demandant l'hospitalité, pour quelques semaines! J'ai beaucoup dépensé en vue du trousseau de Ja-la ! »;
Katri se cabra^ :
— Oh ! c'est trop fort! Voilà bien maman! Eile n'aj pas le sou, et il faut qu'elle dépense! Le trousseau de Ja-Ja! Je vuis ça d'ici! Tout en linon et vraies dentelles!
« J'ajoute que les hôtels sont si chers à Nice. Il
faut descendre dans les meilleurs, si l'on veut faire honneur à son rang, et nous ne pouvons nous offrir le Fulgor, où Serge a des prix de faveur, ni le Cristal-Palace que Pierre préfère, parce qu'il le trouve plus chic encore. Puisque vous avez une villa si ample et si commode, à ce que m'a écrit Katri, avec une vue si admirable, et bien que ce soit hors de Nice et moins commode pour nous....
— Quoi? Quoi? Quoi? Maman ne prétend pas que nous la logions?
Et Katri repoussa de ses bras tendus pareille menace.
— C'est cependant ce qui résulte de sa lettre; mais en nous serrant un peu, nous pourrions, bien que la maison soit juste, les loger. Je m'y prêterai volontiers pour être agréable à ta mère !
— Mîman! Maman! Elle demanderait la lune! Non, vraiment, l'égoïsme des gens est inimaginable ! Ils vous arracheraient les dents de la bouche pour manger avec !
Claude apprécia cette image lapidaire et insista .
— U est bien difficile de refuser. Nous avons toujours été très bien accueillis à Paris; ta mère nous recevait tous les jours à sa table.
— Mais c'est bien naturel, nous lui faisons une pension !
— Katri I C'est ta mère, voyons....
— Ah! moi je n'aime pas qu'on me force la main! Je veux bien être généreuse, mais de mon plein gré !
11 s'avisa qu'on eût pu, en ce cas, attendre longtemps la générosité de Katri !
— D'ailleurs, reprit-elle, en dehors de la chambre de Clairette, qu'on pourrait donnera maman....
— Si tu veux bien, ta mère prendrait ma chambre, ce si'i-ait plus couveiîabL' lit^ur elle.
— El lu ne dérangerais pas ta fille, ta chère fille, ta fille bien-aimée !
— C'est ce qui te trompe, Clairette cédera de bonne grâce sa chambre à Ja-Ja. Elle se contentera d'un lit pliant dans ma seconde bibliothèque, et moi du divan, dans le studio.
— Charmante intimité 1... Restent Clotte et Madelinette, auxquelles tu n'as pas pensé ! Comptes-tu les mettre à la cave ?
— Il y a ton boudoir du rez-de-chaussée.
— Mon boudoir I Eh bien, et moi? Non, elles n'ont qu'à coucher avec Maman !
— Trois dans le même lit?
— Eh bien! une avec maman, et Clotte avec Ja-Ja!
— Fais donc bien les choses : tu n'y es jamais, dans ton boudoir.
— Mais je pourrais y être !
— Eh bien, mets-en une dans la lingerie : c'est une pièce claire et gaie; avec un campement de fortune....
— Me priver de ma lingerie ! Moi ! tu es fou ! II acheva sa lecture :
« Nous ne serons pas exigeantes? et le plaisir d'être auprès de vous compensera les petits inconvénients de notre séjour, s'il en est. Comme Marthe et Michelle descendront à l'hôtel, où leurs maris doivent les rejoindre, nous serons dehors avec elles presque tout le temps....
— C'est ça, nous tiendrons auberge pour maman et mes sœurs, et elles iront s'amuser sans nous!
« Répondez vite si nous pouvons compter sur votre hospitalité, dont nous vous remercions d'avance. Je serai ravie de fuir Paris et ses grippes, le froid et le noir.
« Il y a eu samedi dernier chez les Serge un grand
dîner suivi d'une très brillante réception : deux ministres, trois académiciens, des actrices de la Comédie-Française et ce comique en chocolat qui fait courir tout Paris, le chanteur nègre de l'Olympia : Zizo. Il a eu un succès ! Toutes ces dames en raffolent.
« Chez Michelle, on a donné des tableaux vivants très réussis ; je vous enverrai le programme. Michelle en Vénus sortie de sa coquille marine était adorable, maillot chair et voiles à la Botticelli. Sa belle-sœur, ALirgot, en bacchante, a, de l'avis général, uu peu trop montré ses cuisses; leur amie Claudine Sai'quoy, très en forme dans le travesti du Passant! Michelle a été fort applaudie aussi en Zambelli ; elle portait naturellement le tutu etia jupe de gaze des danseuses de l'Opéra. Ja-Ja, Madelinefte et Glotte ont beaucoup regretté de ne pas figurer dans le spectacle : j'ai jugé que cela valait mieux pour des jeunes filles. Quant à Marthe, la jalousie de Le Garrec ne lui eût pas permis de s'exhiber aussi court-vêtue. On s'est beaucoup amusé, le bulifet était splendidement servi en pièces froides, saumon du RJiiu, pâtés de gibier, timbales de foie gras, etc., etc....
Katri railla :
— Si maman ne s'est pas fourré une indigestion ! Elle va. loin, tout de même, Michelle! Ce n'est pas moi qui voudrais ainsi montrer mes jambes à trois cents personnes, et quand je dis : mes jambes! jjais iiastoil aime ça; plus on convoite sa femme, plus il est content I
« J'attends, mes chers enfants, votre bonne et prompte réponse et nous vous embrassons tendrement. Votre vieille mère. »
— Pas un mot pour me demander des nouvelles de ma santé! C'est révoltant! exclama Kalri.
Elle mit soudain un doigt sur ses lèvres, et inipéieuse :
— J'entends ta fille. Pas un mot devant elle! (ja ne Ja regarde pas!
Après le déjeuner, Claude reprit le tramway pour des-
ndre à Nice. Une tuile, cette intrusion des Grèbe, mais ic moyen de l'éviter? Glotte seule, encore, passe! C'était '1 seule pour laquelle il eût un faible, l'amoralité de i-Ja, la rosserie pince-sans-rire de Madelinette lui étant vilement peu sympathiques. Une chance, qu'il ait eu .0 temps de prévenir Clairette! Au moins elle ne serait pas prise de court, si Katri lui signifiait d'autorité d'avoir à céder la chambre : ce qu'elle se promettait certainement de faire, escomptant le silence quelle avait tout exprès réclamé de lui.
Il imagina les tableaux vivants où Michelle, avec une sereine impudeur, exhibait presque toute sa peau. L'hiver dernier, c'étaient chez eux des concours de mollets de femmes. 11 y avait vraiment, soit dit sans bégueukrie, quelque chose de pourri dans leur monde parisien. Katri, comme elle s'en targuait, gardait une autre réserve : mais la décence est-elle tout? Et certaines honnêtetés corrosives valaient-elles mieux que la mollesse faisandée de certains vices?
Chez Audral, l'ascenseur était en panne. Il monta lentement deux étages et dut s'arrêter au second, suffocant et pâle; un étau de fer comprimait son cœur et lui interdisait d'avancer. Il acheva enfin sa montée.
Marc le reçut aussitôt, non dans sa sévère pièce de consultation, mais dans son cabinet de travail, plus accueillant avec ses tapisseries, ses belles reliures et s es vieux meubles.
— Vous êtes oppressé, dit-il : l'asthme?... Cependant
l'oxygène du Mont-Boron, tiédi par le soleil, doit vous faire du bien. Je me demande si vous^avez une bonne hygiène psychique : si vous n'êtes pas trop nerveux, trop sensible aux petites contrariétés de la vie? Oui, n'est-ce pas?
— il ne m'appartient pas d'être autrement, dit Claude, pas plus qu'il n'est en mon pouvoir de modifier les conditions où se débattent mon travail et ma santé.
— J'entends, dit Marc, cependant, quelle force vous donnerait un peu plus d'indifférence! Que votre charmante fille soit auprès de vous, est-ce que ce n'est pas déjà un réconfort, une joie des yeux et du cœur?
— Certes, mais ces joies sont expiées par l'atmosphère de nervosisme où je vis, où, à vrai dire, j'ai toujours vécu et que les plus minimes événements avivent. Après le retour de Clairette, je vais subir la présence, pendant cinq à six semaines, de ma belle-mère et de mes trois jeunes belles-sœurs. Ce qui, dans presque tous les ménages, ne causerait ffu'une incommodité légère et supportable, va devenir, est déjà pour moi une cause de tribulations irritantes; vous devinez, j'en suis sûr, ayant été ami de la famille, à quelles souffrances particulières je fais allusion.
Audral inclina la tète, et demanda, surpris :
— Vous attendez Mlle Ja-Ja! Mais ne devait-elle pas se marier ces jours-ci?
— Elle ne se marie plus, dit Claude, M. de Bradol a repris sa parole : je n'ai pas bien saisi pourquoi.
Marc, lui, n'avait aucun doute : le Bradol avait dû en apprendre de raidos! Ce lui fut une déception et un plaisir aussi. Déçu, parce qu'il considérait Ja-Ja mariée comme plus exposée à des facilités d'amours clandestines; content, parce qu'elle n'appartiendrait pas à cet
individu. Mais quel aYanlage en tirerait-il, lui? A tout prendre, c'est du mécontentement qu'il éprouvait; Ja-Ja jeune fîlle, si tant est qu'on pût employer ce mot, restait dangereuse : un petit félin en chasse, résolu à se faire épouser. Le mariage lui aurait rogné les griffes, assoupli léclîine; elle eût couru les gouttières en liberté. Car que il. de Bi-adol dtit être cocu, et très cocu, cela faisait partie des décrets providentiels. Mais ce soliveau craquait.... Patatras ! Et l'espoir de la revoir bientôt domina seul en lui.
— C'est fâcheux, dit-il. Marne Grèbe doit en être fort contrariée. Mais c'est de vous qu'il s'agit. Causons!
•Claude expliqua les symptômes dont il souffrait :
— L'angine de poitrine, n'est-ce pas ?
Cette suggestion laissa Marc sceptique :
— Pas un -écrivain, pas un artiste qui ne s'attribue celte lerrible maladie, alors qu'il est victime d'angoisses d'ordres divers ou de troubles de l'innervation cardiaque.
— Je sais, dit Claude, que vous ne me direz pas la vérité.
— Pourquoi pas? Mais je ne puis vous dire que ce que je croirai la "vérité. Laissez^moi vous examiner; et d'abord confessez-moi vos misères....
Claude les précisa : à l'asthme qui le torturait par crises parfois intolérables, et qu'une piqûre de morphine seule pouvait soulager, s'ajoutait tout un cycle de souffrances localibées : ainsi cette sensation d'étau écraseur; -parfois des vertiges, ou, pour un effort physique violent, la sen-ation que le souffle et la vie même lui échappaient. Marc le fit s'étendre et, après une auscultation et une palpa iion soigneuses, un relevé de la ten-
sion artérielle par le brassard de Vaquez, il réfléchit pendant que Claude se rhabillait, et prononça :
— Vous n'avez pas d'angine de poitrine, et je vous en félicite, puisque vous échappez à une condamnation sans appel ; mais l'emphysème a dilaté chez vous le cœur droit et aussi, je n'en serais pas surpris, l'aorte. Une radioscopie à l'Institut électrique me fixera sur le degré de ces déformations. Grâce aux rayons X, on peut, avec un tube de Rôntgen, lire dans une poitrine comme dans un livre.
Il posa à Claude d'autres questions, n'épargnant le jeu d'aucune fonction, et conclut :
— Vous n'avez aucune lésion fonctionnelle. Vous êtes seulement en état d'infériorité : le climat de Nice décongestionnera vos bronches et allégera sans doute vos accès d'asthme ; je dis sans doute, car il n'est pas de maladie plus fantasque et plus rebelle. Quant à votre cœur dilaté et aux affres dont vous vous plaignez, en évitant tout surmenage physique et intellectuel, un traitement accompagné d'un régime vous soulagera, j'en ai la ferme conviction. Nous emploierons la digitale, telle que la prescrivait Potain et que la donne Vaquez, en doses régulières et sulfisantes pour envoyer à l'organe un vigoureux coup de pompe qui régularise son rythme.
— Alors?... demande Claude repris, malgré lui, à l'espoir: car il avait fini par se persuader qu'il était à la merci d'une crise mortelle.
— Alors, je ne vois aucune raison pour que vous ne viviez pas jusqu'à quatre-vingts ans.
— Je n'en demande pas tant, dit Claude; l'idée de la vieillesse et de ses infirmités me répugne.
— Quand on a le cœur et l'esprit jeunes, et c'est votre cas, on ne vieillit pas, on s'use : c'est bien difi'é-
rent. Ne prenez pas la vie au tragique, songez que ce qui nous est le plus pénible dans la minute nous semblera négligeable quelques jours p]us tard : raidissezvous de toute votre raison pour dominer les soucis inférieurs qui vous rongent. Ne limitez pas votre horizon à la misère d'une âme à demi irresponsable, cette âme vous fût-elle chère. Un peu d'égoïsme, songez à vous ! Que de bonheur peut vous réserver encore l'avenir!
— Oh I fit Claude, désabusé, l'avenir!...
— Mais oui. répéta Marc avec conviction. L'existence est pleine de tournants insoupçonnés. Nous vivons baignés dans un océan d'aventures ; une complexité infinie d'événements vibre à portée de notre main. Si nous osions!... Pourquoi ne pas oser, si c'est la seule possibilité du salut? Le respect des faibles, la pilié pour les faibles sont un noble idéal, encore faut-il qu'ils ne sacrifient pas stupidement les meilleurs? Un Claude Sangré a le droit de ne pas mourir des tracas médiocres et d'un supplice à coups d'épingle. Peut-être n'ètes-vous pas assez orgueilleux! Ayez conscience de votre valeur, que diable 1
Claude sourit, pensif :
— Il est étrange que vous me disiez ce qu'en d'autres termes ma fille me conseillait ce matin.
— Quoi, une sagesse si précoce?... Écoutez alors cette voix fraîche et claire, cet instinct de l'être jeune qui veut vivre et qui, vous aimant, veut vous voir vivre! Tout, cher monsieur
— Ne m'appelez pas monsieur.
— Tout, si vous me permettez de vous donner le nom d'ami, tout vaut mieux pour vous que la geôle où vous étouffez. Ouvrez la porte, échappez-vous, respirez! N'est
Jouir. — T. I. 11
prisonnier de soi-même et des autres que celui qui le veut bien!
— Je me suis souvent dit ces choses....
— Ayez-les toujours présentes à Tesprit. Chez un nerveux et un intellectuel, l'hygiène morale prime l'autre.
Claude le quittait, réconforté. Oui, c'est vrai qu'un point de vue change le monde. Rien n'existe, dit Beaumarchais, que la pensée que nous formons et la miimte où nous en jouissons.
C'est moins de sou cœur affaibli et de sa névrose qu'il souffrait, que de son âme amère et ulcérée. S'évader — Ah! s'évader! Encore faut-il la chance inespérée, les cii'constances propices. Certes, il ne voulait pas torturer Katri à son tour, il eût souliaité lui infliger le moins de mal possible ; mais enlm qu'il pût redevenir un homme, ne plus être cet iiote domestique, vouloir, et pouvoir!...
— Coucou! fit la voix de Clairette au bas de l'escalier. Il fut ému :
— Tu m'attendais?
— A peine. J'arrive. Qu'a dit la Faculté?
— Audral m'a rassuré : rien de cassé.
— Mais encore ?
Il la mit au courant, elle le regardait avec une intensité tendre :
— Pauvre père! Dis donc, ce n'est pas un bénisseur . au moins, un médecin à l'eau de rose?
— Non, on peut se fier à lui.
— Quelle joie! Alors lu ne vas plus te tourmenter? Et puisque te voilà menacé d'une caravane Grèbe, et que la maison sera sens dessus dessous, papotages parci, disputes par-là, celte jeunesse au moins va t'égayerl
— Moins que la tienne, ma petite enfant chérie.
JOUIR. 2r.î>
— Oli! moi, je suis, je le crains, trop raisonnable pour mon âge.
— Tant mieux, tu pourras te marier plus tôt!
— Laisse-moi vivre d'abord un peu près de toi, père adoré; j'ai du temps perdu, sans reproche, à rattraper. Ah! pas de tristesse!... Je veux que tu sois heureux. Tu sais, je me suis occupé de fa dactylographe : je l'ai vue, elle copie très bien, M. Hearst te le dira. Elle s'appelle Henriette Lefayr, licenciée es lettres, s'il te plaît, très sympathique et jolie, ce qui ne gâte rien. On nous attend chez les Hearst pour le thé : peut-être y sera-t-elle encore; tu pourras t'entendre avec elle, sinon elle viendra à l'Ensoleillée prendre vos manuscrits, monsieur l'illustre historien !
Et Clairette se suspendit à son bras. Alors, comme son cœur l'étouiTait, — mais il en sentit moins l'étau, tant il était attendri, — il murmura en serrant le bras de sa fille contre le sien :
— Ah 1 jeunesse, divine jeunesse !...
Marc un long moment l'avait suivi en pensée.
« Lui ai-je menti? A peine. Des réticences... indispensables. Il peut très bien vivre. Menacé, tout le monde l'est. Porteur aux halles, il en aurait pour cinq minutes. Son tran-tran casanier le protège. La vie, le mystère des vies qui peuvent, pendant soixante-dix ans, ne tenir qu'à un fil!... Son cœur déformé, je le vois d'ici : une gibecière, l'insuffisance tricuspide; et son aorte? Enfin, c'est comme ca! »
Positif, il se pliait toujours aux faits; mais sa pitié