ACTE II, SCENE V
Que me dis-tu là !
BLANCHE
Une chose que tu sais, que vous savez tous!
Tu rêves, tu divagues, je n'essaie même pas de te répondre!
BLANCHE
C'est ça, je préfère ton silence, fais-moi grâce de tous les mensonges charitables dont vous entourez mon infortune ; je ne vous en ai pas su gré de ces mensonges, je les trouve injurieux... oui, il faut que vous m'ayez crue bien bêle vraiment !
Quand tu seras plus calme, je te parlerai; tu es sous le coup d'une irritation que je ne comprends pas.
BLANCUE
D'une irritation? Ma^i^auvre Joujou, tu as l'air de t'imaginer que je viens de découvrir quelque chose et que tu assistes à la première explosion du désespoir ! . . . Mais écoute, écoute, je suis mariée depuis neuf ans; eh bien, quinze mois après mon mariage, j'ai appris que Maurice me trompait. Çà t'étonne ça! Tu vois que la mieux informée, c'est encore la pauvre et naïve Blanche... Quinze mois!... Tiens, c'était à la même
t'puquc ({u'à présent, vers la fin de rété; nous louions dans ce temps-là, une maison de campagne à Saint- Germain, — tu t'en souviens?... Je venais d'y passer deux ou trois jours complètement seule; toi, tous les amis, vous voyagiez et Maurice était au Havre « pour affaire urgente »... Un malin, j'étais encore couchée, la femme de chambre m'apporte un petit paquet venu l)ai- la poste, je le décacheté et cinquante, soixante, quatre-vingts lettres de son écriture, à lui, se répandent sur mon lit... C'était des lettres charmantes ci»mme il m'en avait écrit à moi, comme il leur en a écrit à toutes, comme il sait les écrire... Ah! il la tient la lettre d'amour!... Toute cette correspondance m'était envoyée par une demi-mondaine assez connue et que Maurice avait lâchée depuis peu, après l'avoir eue pour maîtresse pendant cinq ou six mois... Mon sangfroid à cet instant-là, m'étonne encore. J'ai rassemblé les papiers, je me suis levée, habillée, et j'ai pris le train pour Paris. J'agissais dans une sorte de stupeur... En arrivant, je me fis conduire chez maman... Tu la connais, maman, elle me reçut dans son petit boudoir, dont les stores sont toujours baissés; de sa voix indolente, elle me demanda : « Qu'est-ce qui t'amène si matin et avec cette Ugure? » Gomme j'allais lui répondre, une suffocation me prit, et je ne pus que lui tendre le paquet de lettres. Je venais enfin d'avoir conscience de mon malheur... Maurice, mon mari, mon aimé, mon petit Maurice!... Non, une torture ])areille ne se raconte pas... Assise toute droite sur ma chaise, je pleurais convulsivement, les larmes étaient i-ares et brûlantes, elles coulaient le long de mes joues et tombaient sur mes mains une à une lentement...