‹ Joujoux. Traduit de l'allemandChapitre 4 sur 11 · POETE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

POETE DRAMATIQUE

Nous sommes devant le palais du cardinal. De loutes les chambres de cet édifice, une seule est encore éclairée.

Dans cette chambre, dont tout l'aménagement porte le gracieux cachet du siècle des Médicis, sont assis autour d'une table ronde six personnages que, sans différer, je veux présenter successivement à mes lecteurs.

Le roi de celle petite table ronde, — l'homme qui se lient juché dans un fauteuil garni de velours violet, — est le cardinal-duc Armand du Plessis Richelieu , cet Allas de cipquanle ans, sur les épaules duquel repose le trône de Louis le treizième, et qui lient dans ses mains le sort de la France entière ; cet ambitieux

Richelieu qui, non content de la pourpre ecclésiastique et mondaine, aspire encore au laurier dont la muse de la poésie pare le front de ses favoris.

A droite du cardinal et à quelque distance de lui, nous voyons le sieur François le Mctel de Boisrobert, conseiller intime et bouffon de Son Éminence, encyclopédie vivante de mille idées burlesques au moyen desquelles il s'entend si bien à dérider son haut patron, que Citois, le médecin particulier du cardinal, un jour que ce dernier s'était brouillé avec son bouffon, lui prescrivit pour toute ordonnance : Rccipe Boisrobert.

A côté de Boisrobert, nous apercevons M. Guillaume Colletet, poêle qui a composé quelques odes et quelques sonnets fort médiocres.

Colletet a pour voisin M. Claude de l'Étoile, qui, depuis cinq ans, travaille à une comédie, — l'Intrigue des Filous, — sans pouvoir l'achever, poëte qui, à l'exemple fie Montaigne, lit chaque scène à sa ménagère, laquelle s'entend à la poésie ni plus ni moins qu'un épicier à l'astronomie.

Près de l'Étoile est assis M. Jean de Bolrou, le Scribe de l'époque, viveur et joueur passionné, qui, souvent, quand il a besoin d'argent, compose une pièce dans le courant d'une

nuit, et qui, de cette façon, en a déjà fait tomber plus de trente de sa plume.

A la gauche du cardinal nous saluons, en M. Pierre Corneille qui, à l'âge de dix-neuf ans, avait déjà écrit Mclite, comédie en cinq actes et en vers, considérée depuis dix ans comme une des meilleures du répertoire, un astre naissant, dont le talent ne surprend plus personne, mais inspire une envie extrême au cardinal de Richelieu, auquel chaque nouveau triomphe de Corneille occasionne une nuit d'insomnie.

Ces cinq personnages, auxquels Son Éminence avait communiqué le plan d'une comédie imaginée par lui, — les Tuileries, — ont exécuté ce plan en commun, et celle nuil-là même, ils sont venus soumettre leur œuvre au jugement du cardinal. Boisroberl, forcé qu'il avait été de relire jusqu'à trois et qualre reprises mainte scène que Richelieu jugeait à propos de corriger, ne fut pas peu salisfail lorsque la lecture arriva à sa lin.

— Messieurs, dit le cardinal, vous avez parfaitemenl accompli votre lâche. Maintenant à moi de faire en sorte qui' votre pièce, ou plutôt la mienne, soil immédiatement mise eu scène. La comédie plaira, et elle doit plaire, car l'idée...

— Est de Votre Éminence, partant éminente,

observa Boisroberl, qui avait la manie des jeux de mois.

Richelieu se sentit superlalivement flatté de celle apostrophe.

— Je suis curieux de voir, conlinua-t-il, l'effet que notre comédie produira sur notre grand crilique, M. Théophraste Renaudot.

Malheureusement, répliqua Rotrou, le brave homme ne se connaît pas plus en poésie que l'aveugle en couleurs.

— Que le savelier reste à ses formes, fit Colletet.

— Faute de malades, ajoula l'Éloile, il a tourné le dos à la médecine pour se faire journaliste.

— C'est-à-dire poursuivit Boisroberl. qu'il administre maintenant ses élecluaires sous formes d'articles de journaux.

— Le docteur Renaudot, répondit Corneille, est un homme d'un immense savoir. On peut être tout à la fois médecin médiocre et homme d'esprit. Quant à moi, sa. Gazette de France me semble aussi instructive qu'amusante. Il est" vrai qu'il nous donne parfois des pilules bien amères à avaler, mais nous ne pouvons nous dissimuler que souvent il frappe juste.

— Clericus clericum non décimal, répliqua Boisroberl; le docteur vante M. Pierre Corneille et M. Corneille vante le docteur.

Le cardinal, jaloux des éloges que Renaudol avait prodigués au génie de Corneille, sourit au sarcasme de son bouffon.

— Lors même qu'il me blâmerait, fit l'auteur de Médée, je le louerais; car une critique instructive n'a rien de blessant pour moi.

— Mais le premier imbécile venu peut critiquer, dit Rotrou.

— Moi, pour ma part, répliqua Corneille, je suis d'avis que la critique exige plus d'esprit que la louange; je puis trouver bonne la plus abominable rapsodie par ce simple motif qu'elle me plaît ; mais la critique, pour convaincre, doit être plus sévèrement motivée que l'éloge.

— Ainsi, M. Renaudol n'a sans doute préconisé votre Médée que parce qu'elle lui a plu.

— Ce qui veut dire, monsieur Boisrobert, que ma Médée est une rapsodie. Je respecte toute opinion, car les goûts sont différents. Voire tragi-comédie, Pirandre et. Lisiméne, a été fort mal accueillie du public; quant à moi, elle m'a plu.

— En vérité, demanda le railleur en oubliant soudain son rôle; eh bien! j'en suis enchanté.

— Tu es un fou bouffi d'orgueil, dil le cardinal offensé de ce que son bel-esprit se laissât enivrer par une cajolerie de Corneille; il ne faut

pas, dit-il, attacher une trop haute importance aux éloges d'un seul individu. L'unique juge compétent, c'est le public.

— Que Votre Éminence me permette une remarque. Sous ce point de vue, je ne partage aucunement votre opinion, répliqua Corneille. Déjà le vieil Horace a comparé le public à un monstre ayant beaucoup de tètes, mais peu de sens. En admettant que, sur dix personnes, deux tout au plus soient en élat de juger sainement les arts, on arrive à ce résultat que sur cinq cenls auditeurs il se trouve d'habitude quatre cents tètes faibles, incapables deporterun jugement. Pour ce qui est de moi, j'avoue que l'approbation d'un seul homme d'esprit me cause plus de satisfaction que les applaudissements de la multitude.

— Les anciens poêles de la Grèce, répondit le cardinal, pensaient beaucoup plus juste sur cette matière. Les applaudissements de ia multitude formaient le but auquel ils tendaient. Arislophane, dont le fouet satirique n'épargna même pas les [dieux, fut ravi de joie lorsque le peuple d'Athènes, après la représentation de ses Nuées, lui décréta une couronne d'olivier. Eschyle jouit de son plus beau triomphe, lorsqu'à la représentation de ses Eumcnides, les femmes enceintes, effrayées par les scènes ter-

ribles de sa Iragédie, furent emportées du théâtre sans connaissance.

VAndromaque d'Euripide produisit un effet analogue. Sophocle, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, mourut de joie quand on lui apporta la nouvelle que son Antigone avait remporté le prix aux jeux olympiques. L'approbation d'un seul retentit sans laisser de trace; les éloges de toute une nation vivent à travers les siècles. Mais en voilà assez pour aujourd'hui sur ce sujet; minuit a sonné depuis longlemps, mon esprit aspire au repos.

La compagnie se leva et quitta immédiatement le palais Cardinal.

Huit jours après, chacun des cinq auteurs reçut de la part de Son Éminencc, la pelite circulaire suivante, écrite de sa main :

« Nous parlions récemment des poètes de la Grèce. Ci- joint vous recevrez, comme une légère marque de ma reconnaissance, une édition rare d'Euripide, qui. vu les planches que j'y ai ajoutées, ne vous sera peut-èlre pas tout à fait désagréable.

« Richu.iei. »

Celait une édition d'Aldus, de 1503. Dans chaque exemplaire étaient intercalées cinq planehes. Chacune de ces cinq planches était un bon de mille livres richement gravé : en somme, uu cadeau de 25,000 livres.

Il y a encore aujourd'hui des cardinaux et des ministres, mais il n'y a plus de duc Armand du Plessis-Richelieu.

Au boul de trois mois eut lieu à la cour la première représentation de la comédie les Tuileries, tracée par Richelieu et composée par les cinq collaborateurs. Le cardinal avait fait mettre la pièce eu scène avec une pompe vraiment féerique. Au centre de la salle, on avait établi une espèce de banc des auteurs pour MM. Boisroberl, Rotrou, Collelel, l'Etoile et Corneille.

jSoii loin de ce trèfle à cinq feuilles était assis M. le docteur Théophrasle Renaud. il, le premier journaliste du pays, le fondateur de la Gazelle de France, vivante encore de nos jours, et qui avait obtenu de Louis XIII, tant pour lui que pour ses héritiers, un privilège exclusif autorisant la publication de celte feuille. M. Renaudol aimait l'argent, el bien que ses malades et ses lecteurs lui procurassent un Ires-respectable

revenu, dont il pouvait vivre, il en était si peu satisfait que — fi l'horreur! — il prêtait sur gages comme un juif.

Plus encore que son esprit et sa malice, sa cupidité le faisait détester; mais Renaudot, qui, dans le moindre atome de son corps était un journaliste, pensait comme Caligula : Oderint dum metuant (qu'on me haïsse pourvu qu'on me craigne). Et ce qui est vrai, est vrai. Il y avait alors à Paris peu d'hommes plus redoutés que l'éditeur de la Gazette de France. Tous les comédiens, depuis les Mondors jusqu'aux derniers figurants, tremblaient devant la plume du docteur Renaudot. Toutes les comédiennes, depuis la première héroïne jusqu'au plus humble choriste, faisaient la ctfur au docteur, ou pour mieux dire, à son journal. M. Renaudot, de son côté, les aimait toutes, mais particulièrement la petite soubrette, aux yeux bleus, au cou de cygne, aux lèvres de pourpre, la ravissante demoiselle Clélie, qui se sentait I'^ra d'avoir par-ci par-là, un mot à dire dans la rédaction de ses critiques, et de pouvoir bouder, quand le docteur avait brûlé devant une de ses rivales un peu plus d'encens que devant elle. D'après ces courtes explications, on voil qu'alors tout se passait absolument comme aujourd'hui. Les temps changent et non les hommes. Ces der-

niers, à mon avis, demeurent, à peu d'exceptions près , les mêmes dans tous les temps ; à toutes h s époques, les phrynés se prostituèrent, mais les nobles femmes restèrent vertueuses.

Le roi et toute sa cour assistaient à la représentation. La reine Anne d'Autriche, entourée du brillant essaim de ses dames d'honneur, était assise à la droite de son auguste époux à la gauche duquel le cardinal duc de Richelieu avait pris place. Parmi les dames d'honneur, mademoiselle Louise de La Fayette se distinguait par l'éclat de sa beauté, mais plus encore par le charme de son innocence angélique. Alors déjà, Louis XIII ressentait pour elle un penchant invincible. >'on loin de l'aimable enfant, se tenait un des plus beaux hommes de la cour de France, le marquis de Cinq-Mars, commandant des gardes-du-corps et favori du roi; ce Cinq-Mars dont l'influence excitait déjà l'envie et le mécontentement du cardinal; à côté de Cinq-Mars on voyait l'intendant de la Bibliothèque royale, François-Auguste de Thou, l'aîné des fils du célèbre historien : deux personnages dont l'amitié rappelait celle de Damon et Pylhias.

Au fond espionnait le rusé factotum du cardinal, le fameux capucin père Joseph du Tremblay. A droite du capucin, on apercevait Jacques

Gaffarel, l'illustre bibliothécaire; à gauche, le docteur Citois, premier médecin de Son Éminence.

Au nombre des spectatrices n'appartenant point à la cour, on remarquait on première ligne, vu le nimbe de ses charmes printaniers, Marion Delorme, alors âgée de vingt-trois ans, la maitresse de Cinq-Mars, qui, après l'exécution de ce dernier, devint la courtisane du cardinal, et, après la mort du duc de Richelieu, la Lais du grand Condé. A côté d'elle était assise Madeleine de Scudéry, femme de beaucoup d'esprit, mais d'une laideur affreuse, et dont le visage formait avec celui de sa voisine, un contraste aussi frappant que la nuit et le jour.

La pièce commença. La curiosilé était poussée au plus haut point, car toute la cour, toute la ville savait que l'auteur de celte comédie n'élait autre que le cardinal de Richelieu, l'homme le plus redouté et le plus haï de France.

A l'exception du pauvre roi, il n'y avait pas un auditeur qui ne fui (nul yeux cl tout oreilles. Mais le plus remarquable des spectateurs, c'était le docteur Théophrftste Renaudol, qui ne prononçait pas un mol, pas uni' syllabe.

Le cardinal, qui de temps en temps jetait un coup d'œil furtif sur le journaliste, placé derrière le roi, essayait de deviner sur les traits de

l'écrivain l'impression que chaque scène produisait successivement sur lui , mais le docteur était tellement maître de sa physionomie, que, même dans les passages les plus gais, il resta imperturbablement sérieux, ce qui parut inquiéter beaucoup Son Éminence.

Le premier acte était terminé, et l'auditoire entier l'avait très-favorablement accueilli. Après un court intervalle, le second acte commença, et son succès ne fut pas moindre. Mais, dans le troisième acte, on reconnut déjà certaines longueurs qui retardaient la marche de l'action et diminuaient ainsi l'heureux effet des deux premiers actes. Le quatrième parut encore plus pâle et plus languissant ; toute la salle éprouvait déjà l'avant-goût de ce plaisir désagréable que, dans le langage nu et sans fard de la bourgeoisie, on appelle tout crûment l'ennui.

Durant le cinquième acte, ce plaisir désagréable s'accrut encore de scène en scène, au point que la reine, Cinq-Mars, deThou, et en général tous ceux qui, au fond de leur âme, ne nourrissaient pas une très-vive sympathie à l'endroit de M. le cardinal , profilèrent de la circonstance, pour se venger de son ambition insatiable, en se mettant à bâiller ouvertement, — art dans lequel , d'ailleurs, on excelle à la cour, — ce qui porta à son comble le trouble de Son Éminence.

On raconte que dans un accès de rage, l'empereur Caligula souhaita un jour que tout le peuple romain n'eût qu'une seule tète, afin de la faire tomber sous la hache du bourreau. Le duc de Richelieu se trouva dans un pareil étal de fureur quand il vit le roi dormir à son côté, et tous les autres auditeurs bâiller autour de lui : ainsi qu'il l'avoua le lendemain à son bouffon Boisrobert, il aurait soubaité à tout son auditoire un seul nez, afin de lui appliquer un million de chiquenaudes pour le punir de n'avoirpas su priser les beautés de sa pièce.

Le rideau tomba. La pièce était finie. La reine se vit contrainte d'éveiller Sa Majesté le roi, qui déjà avait daigné commencer à ronfler. A son réveil , il daigna encore exprimer son approbation au cardinal, en applaudissant courtoisement et avec tant de force, que toute la cour, en raison de l'étiquette, fut obligée, bien qu'à contre-cœur, de suivre l'exemple royal.

Après le spectacle il y eut bal. Le roi daigna de nouveau danser le premier quadrille avec mademoiselle de La Fayette et la reine avec le marquis de Cinq-Mars.

— Eb bien, mademoiselle, demanda Louis XIII, comment vous a plu la comédie de monsieur mon premier ministre?

— Sire, je n'ai pas le courage de vous avouer la vérité.

— Ne craignez rien , mademoiselle , le cardinal ne peut nous entendre ; car, furieux du mauvais résultat de son ouvrage, il a prétexté un malaise et s'est retiré chez lui.

— Alors j'ose confesser à Votre Majesté que ce serait un immense malheur pour la France si le cardinal duc de Richelieu n'était pas plus grand homme d'État que poëte.

— Vous avez raison, mademoiselle, fit le roi.

— Eh bien, marquis, que dites-veus de cette comédie ? demanda Anne d'Autriche à son danseur.

— Madame, répliqua le gentilhomme, je trouve la pièce aussi insupportable que son auteur.

— C'est absolument mon opinion, marquis.

— Demain matin de bonne heure, j'irai voir le docteur Renaudol.

— Et pourquoi?

— Pour le prier de déchirer sans pitié cette ennuyeuse rapsodie dans le prochain numéro de sa feuille.

— Et comment parviendrez-vous à i aspirer a cet homme-là le courage nécessaire ?

— Je possède un talisman.

— Lequel?

— Ma bourse, dit Cinq-Mars.

Cinq jours après la représentation de la comédie tombée, il parut dans la Gazette de France une critique très-mordante qui mit le cardinal dans une telle fureur qu'il dit au père Joseph, le confident de tous ses secrets :

— Sais-tu, Joseph, qui est l'auteur de celte infâme diatribe ?

— Qui? qui? demanda le capucin.

— Pas d'autre que Cinq-Mars.

— Et qu'est-ce qui porte Votre Éminence à le croire ?

— J'en ai la certitude. Le lendemain de la représentation de ma pièce, un de mes espions a vu l'équipage du marquis stationnant devant la maison du misérable barbouilleur.

— Ail... dès lors vos soupçons me paraissent parfaitement justifiés.

— Ce Cinq-Mars est mon ennemi mortel. Tôt ou tard il faut qu'il tombe !

Le cardinal se piquait de tenir parole.

Sept ans après la représentation de celte

comédie, le 12 septembre de l'année 1012,

l'Oreste et le Pylade de la France, Henri Coiflier,

marquis de Cinq-Mars , et François-Auguste de

Thou, furent exécutés sur la place publique de Lyon, comme convaincus de haute trahison.

Le cardinal ne survécut que peu de temps à son ennemi. Il mourut à l'âge de cinquante ans, le 4 décembre 1642.

Onze ans plus tard, le 25 octobre 1653, décéda le premier journaliste de France, le docteur Tlicophraste Renaudot.

UNE CHOIX DÏIOXXEUR

Souvent le bonheur vient en dormant, d'une manière subite et inattendue. Voici à ce sujet une historiette qui n'a pas été inventée à plaisir et qui du moins a pour elle l'allrait de la vérité.

l'armiles principauxlimonadiers du deuxième arrondissement de la bonne et trop insouciante villcde Paris, on comptait à l'époque où se passe l'aventure que je vais raconter, 31. Camille- Anatole Tamtam. Celait un homme dans la vigueur de l'âge qui après avoir tenu autrefois et non sans quelque mérite l'emploi de bassetaille au théâtre de Bordeaux, avait été ensuite parfumeur à Lyon, et se trouvait depuis trois ans à la tète d'un café . où ses affaires prospé-

raient à merveille, vu l'excellence de ses objets de consommation, et vu surtout la beauté de sa femme avec laquelle il coulait, depuis quinze mois, les jours les plus fortunés.

Fanny — c'était le nom de son honnête, moitié — avait été successivement modiste dans l'atelier du Diable d'argent, puis choriste au théâtre des Variétés, et l'amie intime d'un certain lord Réginald Tilbury, pussédant un revenu annuel de deux mille livres sterling et une dose extraordinaire de spleen. Une nuit, par un magnifique clair de lune, et sous l'influence de son dégoût extrême de la vie, ce fils d'Albion prit une jarretière brodée ayant appartenu à Fanny et alla se pendre à l'un des plus beaux arbres du bois de Boulogne, après avoir préalablement bien bourré son estomac, écrit son testament et stipulé a sa flamme aux yeux bruns une rente viagère de cent livres sterling.

Fanny fut inconsolable, — non du suicide de mylord,— mais de la sotte et basse ladrerie qui l'avait empêché de la constituer l'héritière de tous ses biens.

— Qui dit Angleterre, dit ingratitude ! s'écria la ci-devant modiste en saisissant le portrait de mylord et le jetant dans la cheminée. Puis elle tira du fond d'une cassette quelques mèches de ses blonds cheveux et les lança par la fenêtre

dans le ruisseau de la rue ; mais elle garda la rente et fit le vœu solennel d'accorder dorénavant son amour à deux pauvres diables de Français, plutôt qu'à un Anglais riche et avare.

Et ma foi, Fanny tint parole.

Lors d'une fête champêtre, donnée à Belleville, elle fit la connaissance du tondre limonadier qui, en moins d'une heure, au milieu d'une contredanse dans laquelle il sut déployer toute son habileté chorégraphique, lui déclara son amour et pendant le galop suivant lui offrit, sans hésiter, son cœur et sa main.

Un mois plus tard, Fanny devenait sa femme. Depuis ce temps elle fonctionnait comme dame de comptoir et charmait tous ses clients, trop heureux de pouvoir acheter , grâce à un sorbet ou à un verre de limonade, le droit d'offrir quotidiennement leurs hommages à madame Tamtam. Et madame Tamtam était en effet si jolie et si attrayante, si prévenante cl si réservée, si affable et tout à la fois si fière , en un mot si coquette, qu'on ne pouvait blâmer aucun des consommateurs de s'éprendre de la belle limonadière au point d'en perdre la raison.

Mais parmi les habitués, nul n'avait le droit de se flatter d'avoir obtenu la préférence. Pour chacun elle avait la même glace et le môme sou-

rire, la même amabilité et la même limonade, les mêmes biscuits et les mémos égards. Nul ne pouvait prétendre que madame Tamtam, l'Hébé de l'établissement, eût distingué l'un plus que l'autre.

— Ma femme, disait le limonadier en voyant sa douce moitié entourée d'un épais essaim d'adorateurs, ma femme n'est pas seulement un ange par sa beauté, une péri par ses délicieux allrails, mais elle est encore un modèle de vertu, le type le plus rare de la fidélité. L'heureux mortel que je suis! avoir mis la main sur le numéro gagnant dans la loterie conjugale; au milieu d'une masse innombrable de billets nuls, avoir attrapé un merle blanc sur cent mille merles noirs, avoir rencontré une femme aussi jolie que fidèle, et jouissant d'une rente de cent livres sterling ! Je ne puis attribuer qu'à elle seule ce prodigieux achalandage, celle affluence interminable do clients de tous les états et de tous les quartiers.

La renommée de ma maison est fondée à jamais ; mon bonheur est assuré pour toujours ! Moi, Camille- x\natole Tamtam, je ne changerais pas aujourd'hui mon sort avec celui de Louis- Philippe, et je m'estimerais le limonadier et le mari le plus digne d'envie de tout Paris, si je n'étais en même temps garde national, qualité

qui m'oblige à monter de fois à autre ma garde et à passer mainte nuit, étendu sur un grossier lit de camp, en échange d'une couche chaude et moelleuse. Que le diable emporte la révolution de juillet! Sous Charles X, le bon bourgeois pouvait dormir en paix à côté de sa femme : aujourd'hui, le service l'arrache des bras de l'amour, il fnut que la nuit il grelotte à son poste, qu'il arrête fdous et vagabonds , qu'il bivaque au corps de garde avec d'ennuyeux compagnons, et que, pour tuer le temps, il perde son argent au piquet ou au domino : je gagne toujours, mais j'aime mieux perdre dix parties au domino et vingt parties au piquet qu'une seule de mes nuits , si douces, si paisibles, si agréables! Ah! ma Fanny, ajoutait le bienheureux limonadier en soupirant, et puis il se rappelait que le jour même où il récitait ce louchant monologue, c'était encore une fois son tour à monter la garde.

C'était le 12 mai, fête de Saint-Pancrace, ce respectable martyr, qui , si je ne me trompe, fut emprisonné sous Diocléticn et décapité sous Galère. Ce saint personnage est beaucoup plus connu et plus redoulé que maint autre du calendrier, attendu que conjointement avec son collègue Servais, dont l'anniversaire tombe le 13 mai, il est l'épouvantai! de tous les

jardiniers. En effet, ces deux jours-là sont d'habitude marqués par les dernières gelées blanches.

M. Camille-Anatole Tamtam semblait avoir oublié cette circonstance ou ne l'avoir jamais connue, sinon il se serait difficilement décidé à sortir ce jour-là pour remplir ses devoirs de garde national, sans se munir d'un manteau ou d'un paletot. Le soir à huit heures, au moment de prendre son service, il faisait encore assez chaud pour qu'un manteau ou un paletot lui parût chose superflue ; mais il aurait du réfléchir pourtant que la nuit, lorsqu'on reste une heure entière à son poste, l'arme au bras, il fait beaucoup plus froid que dans une chambre bien close, au coin d'un bon foyer. Par crainte d'ennui, il avait eu la précaution d'emporter avec lui un volume du charmant ouvrage de Paul de Kock — le Cocu, — deux flacons d'excellentes liqueurs et un paquet de vingt-cinq cigares de la Havane. Ainsi approvisionné, il entra au corps de garde, où il trouva déjà ses camarades groupés autour d'une longue table et enfoncés dans un entretien très-inléressant.

— Savez-vous la grande nouvelle? demanda M. Priame-Neslor Coqueluche, pâtissier et sergent de la compagnie à laquelle M. Tamtam avait l'honneur d'appartenir.

— Laquelle? s'écria tout le cercle des gardes nationaux.

— Vous connaissez tous M. Borromée Brillant, un des officiers de notre compagnie.

. — Aussi bien que moi-même, répliqua l'heureux limonadier, il visite de temps à autre mon établissement, et...

— II a écrit quelques jolis vaudevilles, ajouta M. César-Tliémislocle Jullien, honorable gantier et l'un de ces gardes nationaux qui font lu plus de tapage, — il est tambuur.

— C'est cela même! Eh bien! apprenez de quelle haute distinction il vient d'être l'objet : la croix de la Légion d'honneur lui a été décernée, il y a quelques jours.

— Vraiment... et pour quelle raison? demanda M. Tamlam, avec un air d'intérêt visible.

Cette distinction s'adresse-t-elle à l'auteur dramatique ou au lieutenant de la garde nationale ? voilà ce que j'ignore autant peut-être que vous-même. Au surplus, ça ne fait absolument rien. Peu importe le motif qui lui a valu cette croix : il la lient, et noire compagnie doit se trouver flattée, ce me semble, de posséder dans le corps de ses officiers un chevalier de la Légion d'honneur.

Au même instant, on entendit un profond soupir.

•—Pourquoi soupirez-vous, M. Tamtam? fit le sergent d'un air curieux et malin.

— Ah! soupira de nouveau le limonadier, je suis loin d'être ambitieux ; mais je n'en envie pas moins le bonheur du lieutenant Brillant.

— Est-ce parce qu'il a été décoré? fit le pâtissier avec un sourire d'ironie.

— Parbleu... quelle autre raison pourrais-je avoir? Alors que j'étais parfumeur à Lyon, l'obtention de la croix d'honneur formait déjà l'un de mes vœux les plus ardents, une de mes espérances les plus chères? Riez tant que vous voudrez, mais ma foi! je vous avouerai franchement que j'ai déjà essayé de différents moyens pour obtenir cette décoration. Une année après l'avènement au trône de Louis- Philippe, et par une belle matinée du mois de mai, j'inventai un nouveau cosmétique auquel je donnai le nom de parfum de Juillet. Je le dédiai au roi des Français, dans l'espoir qu'il ne laisserait passans rémunération cet acte éclatant de patriotisme, et qu'il me récompenserait par le brevet de la croix d'honneur , à laquelle j'avais fait adroitement allusion dans ma requête. Eh bien, soit que le roi ne pût plus supporter l'odeur de Juillet, soit qu'il ne voulût pas comprendre mes adroites allusions, toujours

est-il qu'au lieu de la croix, je reçus une simple lettre de remercîment... voilà tout.

— Vive le roi ! cria tout le personnel du corps de garde.

— Mais cet échec ne me rebuta pas. Deux ans plus tard, j'inventai un nouveau savon que je baptisai du nom de savon d'Orléans, en l'honneur de l'héritier présomptif de la couronne, et que je déposai aux pieds du duc, fils aîné du roi, comme un témoignage d'estime.

— Et le duc? demanda le sergent pâtissier.

— Il garda le savon et m'envoya une lettre de remercîment, plus laconique encore que celle de monsieur son père.

— Vive le duc d'Orléans! s'écrièrent tous les gardes à la fois.

— Le nombre trois est celui qui plaît à Dieu, me dis-je, et lorsque M. Thiers fut devenu ministre des affaires extérieures, j'inventai une nouvelle poudre dentifrice, qu'en l'honneur de ce grand homme j'appelai poudre d la Thiers et dont je lui envoyai un échantillon comme preuve de mon profond respect.

— Et que fit M. Thiers?

— Il garda la poudre, et ne se donna pas même la peine de me remercier.

— A bas M. Thiers, murmura le sergent.

— Depuis cette époque , poursuivit l'ambi-

lieux limonadier en lâchant un énorme soupir, je n'ai plus tenté d'autre démarche, bien qu'au fond de mo n cœur je sente couver encore, comme un feu sous la cendre , ce vœu — le plus ardent de nm vie — d'obtenir un jour la croix de la Légion d'honneur — n'importe pour quel motif et n'importe de quelle manière.

— Eh bien ! courage monsieur Tamlam ! Ce que vous convoitez aujourd'hui pourra peut-être se réaliser demain, car Dieu est grand et notre roi Louis-Philippe, que le ciel nous conserve longtemps encore, se montre d'ordinaire bien moins avare de croix d'honneur que de toute autre chose. Peut-être aurez-vous meilleure chance en inventant une nouvelle liqueur, une liqueur à la Reine. A propos! est-ce que vous n'avez pas apporté aujourd'hui une petite provision d'anisette ou de cognac? demanda le sergent, qui semblait avoir un goût très-prononcé pour les liquides alcooliques.

— J'ai un petit verre de consolation à votre service.

— Je ne méprise aucune boisson, quel que soit son nom , répliqua le pâtissier en avalant presque tout le contenu de la bouteille d'un seul trait. La délicieuse liqueur !... Est-ce que vous la fabriquez vous-même?

— Oui, sans doute.

— Si j'étais Louis-Philippe, vous recevriez cette nuit même la décoration de la Légion d'honneur.

M. Tamlam se remit à soupirer.

— Allons, allons, tranquillisez-vous et pensez à M. Brillant : il mérite apparemment la croix tout aussi peu que vous, et néanmoins il a fini par l'accrocher. Le bonheur vient souvent pendant la nuit!

— Que ferons-nous à présent ? fit le gantier en regardant sa montre.

— Quelqu'un veut-il jouerune partie de piquet ou de domino? demanda le limonadier.

Tout le monde se tut, car chacun connaissait sa force.

— Eh bien, est-ce que personne n'a le courage de jouer avec moi?

— Venez, mon camarade, dit enfin un petit monsieur, au dos voûté, au nez camard ; c'était M. Anacharsis Médoc, négociant en vins et farceur de première classe. Je vais jouer avec vous, mais à la condition que vous me rendrez cinquante points sur cent.

— Soit, répondit M. Tamlam, qui était presque aussi fier de son habileté au domino que de la beauté et de la vertu de sa femme.

— Quelqu'un a-t-il des cigares? demanda M. Coqueluche, qui en qualité de sergent était

habitué à manger, à boire et à fumer aux dépens des gardes sous ses ordres.

Voici, sergent, fit M. Tamtam, en lui tendant son étui.

— Sainte-Geneviève! que ne suis-je Louis- Philippe, s'écria le pâtissier, tout en choisissant deux cigares, afin d'être sûr d'en prendre un bon. Un homme qui possède d'aussi délicieuses liqueurs et d'aussi excellent tabac que M. Tamtam, eût été depuis longtemps déjà décoré de mes mains.

Tamtam et Médoc commencèrent leur partie de domino, tandis que Coqueluche et Jullien se mirent à entamer une partie de piquet. Les uns regardèrent le jeu en silence, les autres continuèrent à fumer et à causer à voix basse.

Rien ne tue plus vite le temps que le jeu. Les heures passent comme des minutes. On jouait déjà depuis uue heure et demie. Au moment de procéder à uue nouvelle partie, le marchand de vins dit au limonadier :

— Je me sens tout transi ! il fera terriblement froid cette nuit. Mon sang se glace dans mes veines à l'idée qu'il me va falloir monter ma garde durant une heure entière et à la belle étoile. Pancrace est un monsieur bien rigoureux.

— Pancrace ? répéta monsieur Tamtam.

Serait-ce par hasard notre nouveau lieutenant?

— Comment, mon ancien, vous ne connaissez pas Pancrace? Pancrace, ô respectable limonadier, est un des saints les plus vénérés du paradis. Marchand de vins à Rome, durant sa jeunesse, on le décapita plus tard comme démagogue. Pancrace fut toute sa vie sujet aux engelures ; il en souffrait horriblement, et le jour de son anniversaire, il se plaît à signaler sa présence aux mortels par une gelée blanche des plus piquantes. Aussi me suis-je muni d'une houppelande bien épaisse et bien fourrée. Avivons eu soin d'en faire autant?

— Ma foi, non ! c'est aujourd'hui pour la première fois que j'entends parler de l'existence de ce saint, et si j'eusse pu deviner que cette nuit le froid serait aussi aigu, je n'eusse à coup sûr pas laissé mon paletot au logis.

— Et vous allez vous risquer à monter votre garde la nuit sous celle légère tunique ? Vous gèlerez, je vous en préviens.

— Quelle heure est-il ? demanda Tamlam.

— Une heure vient de sonner.

— Eh bien, voici ce que je vais faire. Je cours vite chez moi prendre mon paletot.

— Mais votre femme?

— Ma chère petite femme sera probablement déjà endormie, — endormie sans moi ! Mais qu'importe? Je la réveillerai.

— Et si elle allait se fâcher?

— La femme qui aime, pardonne tout.

— Vous avez raison, Tamtam. Allons, hâtezvous !

— De suite, fit le limonadier; et après avoir obtenu la permission du sergent , il se dirigea précipitamment vers sa demeure.

Arrivé près de la porte, il tira violemment la sonnette qui donnait dans son appartement au deuxième étage. Sa pauvre femme, arrachée à de tendres rêves, sauta toute tremblante en bas de son lit, et elle ouvrit à demi-nue la fenêtre pour voir quel était le vagabond ou l'ivrogne qui se permettait de troubler ainsi son sommeil.

— Qui est là? s'écria-t-elle en frissonnant de tous ses membres, et en apercevant à travers les ténèbres un homme qui pour vaincre le froid, se promenait le long du trottoir, croisait les bras sur sa poitrine, et venait de rechef se pendre à la sonnette. Qui est là? répéta-t-elle une seconde fois.

— IV'e t'effraye pas, mon enfant ; c'est moi, ton pauvre mari !

— C'est toi , Anatole , demanda Fanny, au comble de la surprise.

— Ah ! Fanny... Fanny. mon ange!... je suis tout gelé... Il ne fait pas plus froid en Russie.

— Faut-il que j'ouvre ?

— Oh ! non, chère amie ; je dois retourner de suite à mon poste.

— Pourquoi donc est-tu venu ?

— Pour te prier, madouce colombe, de me jeter mon paletot qui est pendu dans l'antichambre.

— Est-ce tout ?

— Si tu veux y joindre un baiser au bout de tes jolis doigts, je le recevrai avec reconnaissance. Mais dépèche-loi, je t'en conjure... car le froid est insupportable.

— A l'instant fit la pauvre jeune femme; puis elle courut sans lumière dans son obscure antichambre, chercha en tâtonnant le long du mur jusqu'à ce qu'elle eût trouvé le paletot, et revint à la fenêtre pour le lancer dans les bras étendus de son mari à demi morfondu.

— Mille fois merci, s*écria monsieur Tamtam, après avoir dextrement attrapé son paletot. Maintenant adieu; dors bien, mon ange adoré !

— Bonne nuit, Anatole !

— A revoir, ma charmante Fanny. dit l'heureux limonadier en lui jetant un baiser, et il se remit à courir plus vite qu'un lièvre.

L'honnête épouse referma la fenêtre et se renfonça en toute hâte sous les chaudes couvertures de son lit. — Un quart d'heure après M. Camille- Anatole Tamtam se retrouvait au corps de garde.

— Il était temps, dit le sergent Coqueluche, car deux heures vont sonner dans quelques minutes, et votre tour de faction est arrivé.

— Je suis prêt, répliqua Tamtam en prenant son fusil.

— Et au coup de deux heures, une patrouille composée de c;.nq hommes alla relever les sefttinelles.

Une heure de faction est plus longue que toute une soirée passée devant une cheminée, ou toute une nuit passée dans un lit. Tamtam qui n'avait pas sufiisamment d'esprit pour se tenir compagnie à lui-même, s'ennuya plus qu'un chien à l'attache. Il allait et venait tout en grelottant et en songeant à sa femme dont il était toujours tendrement épris, bien que marié avec elle depuis dix-huit mois. Il la voyait étendue sur un lit blanc et moelleux, les cheveux pendants, le sein à demi- nu, les joues empourprées. Son imagination lui retraçait les paupières amoureusement closes de Fanny, ses lèvres entr'ouvertes, et il en résulta qu'en dépit de douze degrés de froid, il sentit son sang bouillonner et lui brûler les veines.

— Diable ! finit-il par se dire, si du moins pour se distraire , il était permis de fumer un cigare tout en montant sa faction ! Peste soit de la révolution de juillet et de l'institution de la

garde nationale .' Oh ! que je voudrais êlre chez moi, mollement couché dans mon lil! Fanny !... Fanny, si tu savais ce qui se passe au fond du cœur de ton mari, comme tu le plaindrais d'être obligé de se promener ici l'arme au bras et l'estomac creux , tandis qu'il gèle à pierre fendre ! Ah ! quoi plaisir d'être soldat , murmura-t-il en claquant des dents, et afin de se réconforter, il se mil à chercher un nouveau moyen pour obtenir un jour la décoration, objet de ses ardentes convoitises. Un petit doigt de ma main pour la croix de la Légion d'honneur ! Ma Fanny ne m'aimerait-elle pas davantage si j'étais décoré ! Les femmes voient du meilleur œil un ruban rouge à la boutonnière! il eu est même, m'a-t-on dit, qui s'amourachent d'hommes laids, au superlatif, par la seule raison qu'ils sont chevaliers de la Légion d'honneur. Dieu juste et puissant, si tu n'es pas tout à fait sourd, entends ma prière et permets que mon vœu le plus doux s'accomplisse dans le plus bref délai possible !

Ainsi se parla M. Camille-Anatole Tamlam, et fidèle au conseil du sergent, il inventa pendant l'heure que dura sa faction une liqueur nouvelle qu'il résolut d'appeler, nectar de Nemours, et de dédier au futur régent de France.

Un moment plus tard ou vint le relever. Il

m joujoux.

rentra au corps de garde, déposa son fusil el son shako, avala une gorgée de parfait amour et alluma son cigare ?

— Voulez-vous faire une partie de piquet ? demanda le sergent !

— Je connais tous les jeux, et à l'occasion je joue volontiers le piquet.

— Où nous assiérons-nous ?

— Là-bas près du poêle , car je suis tout engourdi de froid... aussi je garderai mon paletot.

— Grand Dieu, que vois-je?

— Que voyez-vous donc, sergent?

— Quel miracle !

— M. Coqueluche, je ne vous comprends pas.

— N'avais-je pas raison de dire : le bonheur vient souvent la nuit?

— Je continue à ne pas vous comprendre.

— Comment , vous ne me comprenez pas ? Votre souhait est réalisé... vous avez enfin la croix de la Légion d'honneur.

— Mon Dieu, qui vous dit cela ?

— Qui me le dit? Votre paletot parbleu!... Tenez, regardez donc, M. Tamtam , ne voilàt-il pas ce ruban que vous avez si vivement désiré?

Le limonadier jeta un coup d'oeil de surprise indescriptible sur son paletot et sur le ruban qui ornait une des boutonnières.

— Ciel! s'écria-t-il, en deveuant pâle comme la craie.

— Qu'avez-vous donc, chevalier, dit le sergent.

— Ce n'est pas là mon paletot !

— Comment... ce n'est pas voire paletot? à qui donc appartient-il?

Muet, anéanti, le £œur plein des plus noirs pressentiments, il plongea successivement sa main dans les deux poches du surtout, tira de l'une de magnifiques jumelles de théâtre, et de l'autre un petit cahier manuscrit que le pauvre mari, affecté de myopie approcha de la lumière, afin d'en lire la suscriplion. Ce trésor, tout à fait inatlendupour lui, était la copie d'une pièce de théâtre, intitulée : Les petites misères d'un garde national, vaudeville en un acte, par M. Borromée Brillant.

Que le lecteur se représente l'effroi de. M. Tanitam.Quanlà moi, j'y renonce; ma plume serait impuissante à peindre l'état d'agitation de notre infortuné fabricant de limonade.

M. Tamtam, sur qui ce manuscrit avait produit l'effet de l'éclair, arracha le ruban rouge de la boutonnière de son par-dessus, jeta sur le carreau décoration et manuscrit, les foula aux pieds et serra convulsivement les poings en s'écrianl dix fois sans reprendre haleine :

— Trompé, trompé, trompé!

— Qui donc est trompé?

— Imbécile... sergent, voulais-je dire, comment pouvez-vous faire une pareille question !... C'est moi, moi, moi! hurla M. Tarn la m d'un Ion tragi-comique.

— Mais qui vous a trompé?

— Lui, lui, lui! poursuivit M. Tamlam en se frappant le front avec rage.

— Qui ça, lui?

— Le diable vous emporte, vous et votre interrogatoire! sergent, il faut que je m'en aille.

— Où ça?

— Chez moi, sergent.

— Pourquoi?

— Pour me venger d'une manière sanglante, sergent?

— Mon Dieu ! vous venger... de qui?

— Est-il possible d'être sergent et aussi slupide tout à la fois? il faut que j'aille chez moi, vousdis-je!

— El je vous dis, moi, que ma consigne me défend de vous le permettre.

— Mais il s'agit de ma réputation, de mon honneur, du bonheur de ma vie entière.

— Je vous crois sans peine, et pourtant je ne puis vous laisser partir.

— Vous êtes un tyran!

— Un lyran... oser parler ainsi à votre supérieur?

— J'ose bien plus encore... vous êtes un despote, un barbare, un Néron!

— Vous l'avez entendu, messieurs, fit le sergent pâtissier d'un ton emphatique. Demain je vous ferai citer comme témoins devant le conseil de discipline.

— Oui, oui, sergent, s écrièrent-ils tous ù la fois.

— Monsieur, reprit Tanilam d'un air suppliaut, a\ez pitié, je vous en conjure, d'un malheureux qui a un pied dans le corps de garde et l'autre dans l'enfer. Mes yeux s'obseurcissenl, mes oreilles tintent, mes genoux tremblent ; il me semble que la colère va me rendre fou.

— Il me semble, à. moi, que vous l'êtes déjà, répliqua le pâtissier, qui ne pouvait deviner la triste découverte que l'infortuné Tamtam venait de faire.

— Ne me retenez pas, messieurs, sinon je ne réponds point de ce qui arrivera.

— Mais pourquoi celle fureur insensée? demandèrent-ils tous d'un air étonné.

— A ma place votre désespoir égalerait le mies... Silence, silence, ajouta-t-il d'un ton tragique et en tendant l'oreille.

— Qu'entendez-vous donc?

— J'entends le démon rire au fond de l'enfer.

— Décidément il a perdu la raison, fit le sergent.

— Mes chers camarades, je vous en supplie, je vous en conjure... laissez-moi partir; il est encore temps de prendre le criminel en flagrant délit.

— Quel criminel !

— Lui, lui, lui!

— Sergent, dit Médoc, laissez-le s'en aller... vous voyez bien qu'il est fou.

— Soit! dit le pâtissier. Le garde Tamtam, en égard qu'il a subitement perdu la tète, peut retourner à son domicile. M. Médoc se chargera de l'accompagner.

— Je n'ai besoin de personne, beugla Tamtam, en saisissant son shako, et il se précipita comme un furieux dans la rue.

Chemin faisant, il ourdit au fond de son cœur d'horribles plans de vengeance.

— Je les poignarderai, je les étranglerai, je les écraserai tous deux ; mais non, lui rien que lui, car il est le suborneur; et elle, elle possède une rente de cent livres sterling. Je me contenterai de la punir, mais lui, je le tuerai. Le tuer? non; car quiconque tue, sera tué, et je n'éprouve pas la moindre envie de porter ma pauvre tète sur l'échafaud. Le provoquer? Pas davantage ;

car il passe pour un des plus habiles tireurs. Que faire donc? L'assommer? C'est le parti le plus sage! Oui, je le rouerai de coups, de façon à ce qu'il s'en souvienne toute sa vie! Attendez, attendez, monsieur le vaudevilliste, je vais vous fournir un fameux sujet de tragédie!

Ce disant, il arrivait devant sa maison. Au moment de sonner, il se rappelle que la veille il en a emporté la clef avec lui. Il bénit le hasard qui le met à même de surprendre son infidèle épouse sur le fait et d'administrer un châtiment exemplaire au séducteur, qui ne peut plus lui échapper. Il ouvre, aussi doucement que possible, la porte de sa maison, malgré l'obscurité complète monte les deux étages sans bruit, et il arrive sur son palier, la rage dans le cœur et la clef de sa maison dans la main. Il a soif de vengeance, il ne respire que la haine ! Un coup de sonnette amène la servante, qui lui ouvre la porte. Il lui arrache le bougeoir allumé qu'elle tient à la main, et se rue, comme Othello, dans la sombre chambre à coucher de sa femme, qui dormait aussi paisiblement que si. pendant l'absence de son mari, rien ne fût advenu. Il la secoue... elle se réveille et lui «lit du son de voix le plus doux :

— Que veux-tu, mon cher Anatole ?

— Madame, vous avez l'audace de me deman-

der ce que je veux? Je veux me venger, éteindre ma rage dans son sang, l'assassiner!

— Qui donc? poursuit Fanny avec un calme stupéfiant.

— Ton misérable suborneur!

— Est-ce que vous rêvez, M. Tamlam, ou bien auriez-vous laissé votre raison au corps de garde? De qui parlez-vous?

— Du scélérat dont vous m'avez donné le palelol en place du mien. Ce paletot appartient à M. Brillant.

— C'est possible, mais en quoi cela me louche t-il?

— Volià qui es fort, par exemple! Comment le paletot de Brillant s'esl-il trouvé chez moi?

— Par ia raison la plus simple et la plus naturelle. Votre tailleur, qui, sans doute, est aussi celui de M. Brillant, a échangé les deux paletots.

— Mais comment mon paletot est-il arrivé entre les mains du tailleur?

— Il l'avait emporté, il y a huit jours, pour y retoucher, et il ne l'a rapporté qu'hier soir. Il y a mis une nouvelle doublure et un collet de velours neuf.

— Je cours chez le tailleur...

— Y pensez-vous, au milieu de la nuit?

— A l'instant même!

— Comme lu voudras, mon cher Anatole, dit

Fanny avec un sang-froid imperturbable, el elle tourna le clos à son époux irrité.

Ce sang-froid ne manqua pas de produire son effet.

— Est-ce que je l'aurais accusée injustement? se demanda Tamtam, et il sembla réfléchir un moment. Oui, oui , s'écria-t-il soudain, Fanny est la vertu personnifiée, le type de la fidélité conjugale. Fanny est incapable de tromper son mari, son calme seul suffit pour m'en convaincre, car une femme criminelle eût-elle été en état de répondre aussi tranquillement à chacune de mes questions? Impossible. Je l'ai soupçonnée sans motif, je l'ai offensée et affligée à tort. Imbécile que je suis, ajouta-t-il en s'appliquanl lui-même un soufflet. Puis il s'approcha du lit, d'un air confus et repentant, se glissa doucement à côté de sa femme , et lui demanda du ton le plus humble el le plus tendre : — Me pardonneras-tu?

— Laissez-moi! répondit madame Tamtam en boudant. Mais bientôt elle finit par se retourner, en lui disant avec le sourire le plus innocent:

— Crois-tu encore à mon infidélité?

— Non, mon ange bien-aimé, lu es complètement justifiée à mes yeux. Dès aujourd'hui je croirai tout ce que lu me diras, et quiconque oserait le soupçonner aura affaire à moi.

— Bon Anatole !

— Chère Fanny! dit Tamtam d'un air triomphant et en embrassant sa fidèle moitié.

Asmodée, le diable boiteux, jeta du haut des airs sur ce touchant tableau un regard sardonique dans lequel on pouvait lire ces mots tracés en caractère de feu :

Tamlam, tu es un âne colossal !

Vers midi, le tailleur rapporta le paletot du limonadier, garni d'une nouvelle doublure, et en échange il réclama celui de M. Brillant.

— A propos, lui dit Tamtam, j'ai trouvé dans l'une des poches un vaudeville composé par M. Brillant. Je l'ai lu ce matin. Saluez-le de ma part, et dites-lui...

— Quoi donc, cher ami ? demanda Fanny avec curiosité.

— Qu'il m'a fait le plus grand plaisir!

Oui , oui, Tamtam, tu es un àne colossal !

Etre aimé ou mourir !

Le 20 août. 18-10, il mourut à Paris un vieillard de, quatre-vingt-deux ans; ce vieillard se nommait Henri Sanson, et il était le bourreau du département de la Seine.

Tu fais la moue, bon lecteur, et je t'entends dire en ricanant : Parbleu, la belle affaire! que m'importe, à moi, qu'il y ait ici-bas un bourreau de plus ou de moins!

Mais ce Sanson, cher lecteur, n'était pas un de ces bourreaux vulgaires n'ayant décapité que des assassins, des incendiaires, des faux monnayeurs et d'autres scélérats de même espèce. En 1789, à l'époque de la première révolution, Henri Sanson était Yeœécuteur des hautes œuvres; par ses mains uni passé toutes les têtes

que la place de la Concorde vit alors tomber sous le couteau de la guillotine. C'était à cette époque un jeune homme de vingt-sept ans; il n'appartenait à aucun parti, et il abattait avec le même calme, aujourd'hui la tète d'un ardent royaliste, et demain celle d'un républicain suspect.— L'histoire ne peut citer un second bourreau qui ait tranché autant de tètes célèbres que lui.

Jetons un rapide regard sur les pages sanglantes de son journal; faisons défiler devant nous les ombres de quelques-uns des principaux personnages qui ont péri par ses mains.

Nous apercevons d'abord l'ombre du 21 janvier 1793. C'est Louis XVI, ce roi par la grâce de Dieu, qui parcourt les rangs des oints du Seigneur, comme un avertissement éternel, en leur criant : Soyez justes et sages!

Derrière lui on croit voir un pâle visage autrefois surmonté d'une couronne de diamants, aujourd'hui recouvert d'un voile noir. Celle ombre est celle de Marie-Antoinette, la fille de Marie-Thérèse.

Là-bas se glisse une ombre encore : c'est Philippe d'Orléans, l'hilippe-Égalité, qui convoita la couronne de son frère. Lorsque Louis XVI porta sa tète sur l'échafaud, Philippe avait assisté dans un cabriolet, une lorgnette ;'i

SANSON. iSii

la main, à l'exécution, comme ferait un amateur de ballet au début d'une danseuse célèbre.

Ici nous voyons surgir du fond de son sépulcre une ombre gigantesque. Cette taille d'athlète, qui semblait posséder la force de tout ébranler, nous représente lé Jupiter fulminant de l'Olympe révolutionnaire, Danton, dont la voix ressemblait au grondement de la foudre et dont la parole avait le feu de l'éclair. Qui donc a conduit ce géant sous le fer de la guillotine?

C'est l'ombre du 28 juillet 1794-, l'ombre de Robespierre, suivi d'une funèbre cohorte : son frère Augustin, Saint-Just, Couthon, Lebas, Henriol et dix-sept autres de ses collègues. Le neuf thermidor, heure suprême de la révolution française, fut un jour laborieux pour notre bourreau. Naguère il avait exposé aux yeux du peuple ivre d'allégresse la tète du roi ; ce jour-là, aux grands applaudissements de la multitude, il leur présenta celle du dictateur.

Mais la nuit suivante , Sanson ne put fermer les yeux, car Robespierre et l'immense convoi de la révolution française formaient un cercle sanglant autour de sa couche et chassaient le sommeil de ses paupières. Il joignit alors les mains en adressant celle prière à Dieu : « Créateur du ciel et de la terre, pardonnez-moi, car je n'ai été qu'un instrument innocent ! »

Après ce jour, l'exécuteur put se reposer de ses horribles fatigues ; il essuya le sang qui ruisselait du couteau de la guillotine et, poussant un profond soupir, il se croisa les bras.

Et notre Sanson avait une. manie. De toutes les tètes détachées de leur tronc , pendant les cinquante années de son sauglant métier, il coupait une boucle de cheveux qu'il enveloppait dans un morceau de papier, en y inscrivant le nom du supplicié. Il conservait cette collection de boucles de cheveux dans une armoire qu'il avait l'habitude de nommer le Panthéon de la révolution. Il possédait plus de dix-huit cents de ces boucles, appartenant à tous les partis, boucles de toutes les couleurs, grises et blondes; mais il affectionnait l'une autant que l'autre : chacune était pour lui comme un souvenir d'une vie qu'il avait livrée à la mort, et toutes les fois qu'il en ajoutait une nouvelle aux anciennes , il lui venait une larme à l'œil; il joignait les mains, et récitait sa prière accoutumée : « Créateur du ciel et de la terre, pardonnez-moi, car je n'ai été qu'un instrument innocent! »

C'était au mois de juin de l'année 1794.

Dans la salle des séances de la Convention, au centre de la tribune destinée au peuple, se tenait, entourée d'un groupe de sans-culottes, une jeune et ravissante fille dont les yeux d'un bleu céleste brillaient comme deux charmants bleuets au milieu d'un champ. Sur son front adolescent s'étalait, pur comme la lumière du soleil, ie sceau immaculé de l'innocence enfantine. Sur ses lèvres était répandue une fraîcheur virginale. Autour de son cou , blanc comme neige, était attaché un ruban de velours noir, soutenant un médaillon en or. Au manlelel de soie noire emprisonnant sa fine taille était fixé un œillet rouge exhalant un doux parfum. Cette jeune personne dont la beauté attirait tous les regards était Henriette Sanson, à peine âgée de seize ans et fille du bourreau, qui lui avait permis d'aller assister à une séance de la Convention en société de son frère.

Sur les traits de la séduisante enfant il ne se peignit d'abord nul autre sentiment que celui de la curiosité. Henriette laissa vaguement errer ses yeux d'une extrémité de la salle à l'autre, critiquant le nez monstrueux de celui-ci, riant de la perruque grotesque de celui-là, et prêtant

plus d'atlenlion aux plaisanteries de son entourage qu'à l'orateur qui occupait en ce moment la tribune et parlait de choses n'offrant aucun intérêt pour elle. En effet, elle n'était point venue pour entendre ce qui se discutait; elle n'était venue que pour voir une fois le redoutable Robespierre, dont le nom était dans toutes les bouches. Sa jeune imagination s'était formée une image telle, que le diable en personne lui serait apparu comme un ange de beauté, en comparaison du dictateur, ainsi qu'elle se le figurait. Au milieu de celte multitude de lètes, elle croyait pouvoir le reconnaître à sa laideur.

— Je ne le trouve pas, murmura-l-elle à l'oreille de son frère.

— Moi, non plus, repartit Jules.

— Citoyen, dit-elle à un individu recouvert de haillons et qui se tenait auprès d'elle, seriezvous assez bon pour me rendre un léger service?

— Très-volontiers, jolie citoyenne.

— Ayez la complaisance de me montrer le citoyen Robespierre.

— Le voilà précisément qui monte à la tribune.

— C'est donc là cet homme si redouté?... Tiens, il n'est pas aussi laid que je le pensais... et quelle élégance dans son costume!. . Vois donc, Jules, il porte une veste en soie brodée et il ressemble presque à un muscadin.

— Citoyen, demanda-t-elle à son voisin, quel est donc celui qui se lient iissis là-bas, près dé la fenêtre à gauche ?

— Le citoyen Henriot, commandant de la garde nationale.

— Et ci> petit à côté de lui?

— C'est le citoyen Couthon.

— Vous les connaissez donc tous ?

— Aussi bien que moi-même !

— Ah! reprit Henriette, quel est celui qui monte en ce moment à la tribune?

— C'est le plus fidèle partisan de Robespierre, l'apôtre le plus fervent de la liberté.

— Son nom? demanda la jeune fille avec une vive curiosité.

— Saint-Just.

— Ah ! le beau jeune homme !

— Est-ce qu'il vous plaît ?

— Regarde donc, Jules... quelle blonde et longue chevelure !. . A coup sûr c'est ainsi que devait être notre Sauveur! Ecoute... comme sa voix résonne agréablement à l'oreille! C'est un aeeenl qui pénètre jusqu'au cœur.

— Quel transport, citoyenne'

— Silence, citoyen, il me faut écouler ce qu'il dit.

Henriette qui jusque-là avait élé tout y<ux, était maintenant aussi tout oreilles. Elle écoulait

le discours de l'orateur avec le même recueillement que si c'eût été un sermon. — Saint- Just parlait de la liberté avec tout le feu de l'enthousiasme, avec tout le fanatisme de sa jeune imagination ; il parlait de la vertu sans laquelle il n'y a point de véritable liberté; il parlait des devoirs de l'autorité publique, et il déployait dans son discours tous les trésors de son éloquence irrésistible.

Puis il peignit les misères du pays , énuméra les vices du peuple, et tonna notamment contre l'usure qui s'attachait comme un cancer à la moelle du pauvre et faisait des progrès effrayants. Entassant ensuite argument sur argument, il demanda que la législature décrétât les peines les plus rigoureuses contre les usuriers.

— Nous devons établir un exemple, exterminer, l'usure, renverser et raser au niveau du sol toute maison où se cache un de ces vampires qui sucent le sang du pauvre peuple, afin que les ruines de sa demeure soient un avertissement et un enseignement pour les autres.

Ce discours plein d'enthousiasme électrisa l'assemblée entière, qui éclata en bruyants applaudissements. Sainl-Just, accompagné des joyeuses acclamations de tous les auditeurs, revint prendre sa place près de Robespierre, qui lui serra la main.

— Ce doit être un homme vertueux et bou ! se dit Henriette à elle-même, et dès ce moment elle n'eut plus d'yeux que pour Saint-Just ; avec un sentiment dont elle ne se rendait aucun compte elle laissa obstinément reposer ses regards sur l'homme dont les paroles avaient fait sur son cœur une impression si profonde. Saint- Just avail maintenant pour elle quelque chose de céleste ; jamais homme ne lui avait paru aussi beau. Elle restait en extase, et elle eût été capable de s'agenouiller devant lui.

— Viens, ma sœur, il est l'heure du dîner !

— Oh! Restons encore, dit-elle à son frère d'un ton suppliant et sans détourner ses yeux de Saint-Just. Jamais son cœur n'avait battu aussi haut et aussi fort.

Quant à lui. il s'entretenait à voix basse avec Robespierre, sans se douter le moins du monde que dans la tribune des auditeurs le cœur de la plus gracieuse personne, le cœur de la fille du bourreau battait pour lui.

Le frère réitéra son invitation.

— Encore cinq minutes, dit Henriette toute absorbée dans la contemplation de Saint-Just. Oh ! que n'eûl-elle pas donné pour qu'à son tour il levai les yeux sur elle et pour pouvoir y lire ce qui se passait dans son cœur. Il lui semblait qu'une puissance inconnue l'entraînait vers lui ;

I'r2 JOUJOUX.

elle eût voulu se précipiter à ses genoux et lui dire : Saint-Just, je vous aime, je vous aime avec l'ardeur d'un premier amour !

Et quand les cinq minutes furent écoulées, son frère lui répéta de rechef :

— Viens, viens, ou je m'en vais et te laisse seule ici.

Alors elle jeta sur Saint-Just un dernier coup d'œil et suivit lentement son frère.

Depuis ce jour, Saint-Just devint l'idole qu'elle adora en secret. Elle aurait voulu courir chaque jour à la salle des séances de la Convention pour y voir celui auquel se rattachaient toutes ses espérances. Elle aurait voulu lui avouer que la nuit, lorsqu'elle cherchait en vain le sommeil, elle croyait apercevoir son regard dans chaque étoile dont la lumière plongeait dans sa paisible chamhrette, qu'il était l'unique objet de ses rêves, le seul but de ses pensées. Et lui, il ne pouvait se douter de cette ardente passion ; il ne soupçonnait pas qu'il était son Éden, son Dieu, son tout.

Elle prit enfin courage et pria son père de lui permettre d'assister encore à une séance de la Convention ; il y consentit. Gracieusement parée, comme si elle allait se marier, elle se rendit en toute hâte avec son frère vers le lieu qu'elle avait si ardemment désiré revoir. Comme

son cœur battait quand elle promena ses regards sur les membres de la Convention pour trouver celui qu'elle cherchait? Et quand elle le trouva, comme son front se couvrit de rougeur ! Il lui semblait qu'il apparaissait devant elle plus beau encore que la première fois ! Elle eût été capable de le saluer et de lui jeter un baiser.

Quant à lui, il était assis à sa place, plongé dans ses réflexions, et à travers la pâleur de son visage abattu perçait une amère douleur, une affliction profonde. Alors le limpide azur des yeux d'Henriette se masqua comme d'un sombre nuage , ses paupières se remplirent de larmes ; elle pleurait et ne savait pourquoi. Un funeste pressentiment paraissait obscurcir le front de Sainl-Just ; son regard plongeait dans l'avenir, et soudain, il tressaillit, comme s'il sortait d'un rêve horrible. Et ce pressentiment qui l'inquiétait , parut également tourmenter Henriette.

— Qui sait , se dit-elle, si celle belle lète ne tombera pas tranchée aussi par le couteau de mon père ; qui sait si Saint-Just ne tombera pas aussi comme viclimc. Oh ! veuille le ciel que je ne survive pas au jour où ce pressentiment deviendrait une réalité !

Et son regard s'abîma de nouveau dans la contemplation de cet homme qui lui paraissait

un être divin, paré de foules les vertus, orné de tous les charmes.

Et lorsque la séance fut levée et que les membres de la Convention quittèrent la salle, un pouvoir irrésistible entraîna la jeune fille à la rencontre de cet homme. Au milieu de la foule il ne lui avait pas été difficile de s'écarter de la vue de son frère ; elle profila de ce moment et courut se placer devant la porte par où sortaient les conventionnels. Et quand arriva Sainl- Just , l'objet de ses affections , elle arracha l'œillet qui parait son sein et le lui tendit avec un regard plus expressif que toutes les paroles du monde.

— Qui es-tu, ma belle enfant? demanda Saint- Jusl.

— Je suis la fille du bourreau Sanson.

— Et que me veux-tu?

— Rien , citoyen , rien ! Je voulais seulement vous voir et vous dire...

— Eh bien, pourquoi hésiter?...

— Et vous dire, répéta Henriette.

— Eh bien, me dire... quoi?

— Que je vous aime comme mon frère, comme mon père, comme mon Dieu. Oh ! ne vous fâchez pas, citoyen, de ce que je vous ouvre mon âme ; une force magique m'entraîne... Ma raison me dit bien qu'il est mal de vous dévoiler mon secret,

et néanmoins je n'ai pas pu le courage de le garder plus longtemps. Citoyen, ne me méconnaissez, ne me méprisez pas !

— Aimable fille, ton aveu me rend heureux et fier ! Dans tes yeux je lis une belle âme. Reste sage, sois bonne, mon enfant, et ne fais jamais de peine à ton père.

Ce disant, Saint-Just lui serra la main et s'éloigna.

Henriette, toute rouge et honteuse, demeura altérée comme si elle avait perdu la respiration. Elle n'osait ni lever les yeux, ni regarder autour d'elle; on eût pu croire qu'un mot magique venait tout à coup de métamorphoser cette vie brûlante en un froid bloc de pierre... elle ressemblait à une statue.

— Te voilà, ma sœur, s'écria Jules. Je te cherchais partout, et, Dieu merci, je te trouve enfin !

— Ah! mon frère, dit-elle avec un profond soupir.

— Que l'est-il survenu, Henriette, pourquoi cet air sombre, agité?...

— Jules, je ne me sens pas bien ! mes genoux fléchissent sous moi , viens, retournons vile à la maison..

— Voici un fiacre... il nous conduira ! Henriette, prèle à s'évanouir monta dans la

voiture. A peine y était-elle entrée, qu'elle tomba sans connaissance. Mais bientôt elle rouvrit les yeux et les promena tout autour d'elle, comme le malade après un accès convulsif.

— Ai-je fait un rêve? demanda-t-elle à son frère. Oh ! non, Jules, je n'ai pas rêvé... je me suis évanouie... cela ira mieux à présent... je respire el je sais...

— Que sais-tu, ma sœur?

— Qu'il a raison.

— Qui ça. Henriette.

— Lui, lui !

— Rèves-tu encore?

— Oh ! laisse-moi rêver, mon frère... Rêver de lui est si doux !

Puis elle ferma les paupières , s'appuya sur l'épaule de Jules el tomba dans une profonde léthargie.

Un mois après, le 28 juillet 1794-, le pressentiment d'Henriette se réalisa. Trois charrettes traînèrent sur le lieu de l'exécution Robespierre et son frère. Sainl-Just, Coulhon, Dumas, Henriot, Lescot, Fleuriot, Payen, Goffinhall et deux autres. Robespierre était assis entre Couthon et Henriol, Saint-Just entre Vivier, le président du club des Jacobins, et le cordonnier Simon, le

ci-devant précepteur du dauphin Louis XVII.

Autour de l'échafaud se pressait une multitude immense.

Sur l'estrade, au pied de la guillotine, se tenait le bourreau Sanson . considérant d'un air glacial la foule des spectateurs accourus de tous les points de la ville. Au milieu de cette masse de peuple épaisse, innombrable, impénétrable , il y avait une créature qui , remplie d'une douleur infinie, d'une angoisse sans nom, soutirait dans ce moment tous les supplices, toutes les tortures de l'enfer.

Celte créature, c'était la fille du bourreau. Henriette qui jusqu'à ce jouravaitchéri son père de toute la force de son àme, plus qu'elle-même, ressentait aujourd'hui pourla première fois, une aversion, un dégoût, une horreur invincible pour lui et son sanglant métier. Elle était tentée d'aller l'arracher de l'échafaud, en lui criant : Ton couteau n'a-t-il pas déjà abattu assez de lèles? Remets aujourd'hui, aujourd'hui seulement, les fonctions à un autre, car au nombre des inforlunés dont la main va trancher la vie, voilà Saint-Just l'amant adoré de ta fille, Saint- Just pour qui elle sacrifierait avec joie son existence !

Mais Sanson ignorait tout, et eût-il su le secret de sa fille, poar sa fille il n'était point en

son pouvoir de se dispenser de sa tâche. Le bourreau n'est-il pas l'esclave quand même de la loi ; et si la loi lui avait commandé de décapiter son enfant, il aurait exécuté cette sentence, la mort dans le cœur.

Saint-Just fut l'un des premiers dont le tour arriva. Aucun des condamnés ne répondit à l'appel de son nom avec plus de courage que lui.

— Citoyen Sanson, dit-il au bourreau, conscntirez-vous à remplir mon dernier vœu?

— Parlez, citoyen!

— Saluez de ma part voire enfant, votre fille, et dites-lui que son souvenir me console à mon heure suprême.

— Vous connaissez Henriette ?

— Je l'ai vue une seule fois, et depuis je ne l'ai plus oubliée. Dites-lui cela, citoyen ! et maintenant, faites votre devoir.

Saint-Just posa sa tète sous le couteau , et l'instant d'après il avait cessé de vivre.

Un cri terrible retentit dans la foule, et une jeune fille tomba à terre, privée de connaissance ; Sanson regarda autour de lui et reconnut sa fille. Il essuya une larme, et levant son regard vers le ciel : « Créateur du ciel et de la terre, murmura-t-il, pardonne-moi, car je ne suis qu'un instrument innocent! »

Henriette, transportée dans un fiacre, fut

ramenée chez elle aussitôt. Le spectacle de cet horrible drame lui avait causé une commotion fatale.

Dans un intervalle de quarante minutes, le bourreau Sanson avait abattu vingt-deux tètes. La foule se répandit dans tous les quartier? de la ville, au bruit des chants patriotiques.

Après avoir à l'aide de ses valets rassemblé toutes les tètes des victimes dans un grand panier, Sanson détacha de chacune d'elles une boucle de cheveux. El quand vint le tour de la tète du bien-aimé de sa fille, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Sur cette boucle il déposa un baiser et dit d'une voix éteinte : Henriette pardonne-moi !

Onze jours après l'exécution de Saint-Just et de ses compagnons, on allait requérir le ministère d'un prêtre pour une personne mourante. C'était Henriette Sanson qui, après des souffrances indicibles, sentait approcher sa fin. Douce et pieuse, elle avait réclamé les consolations de la religion. A ses pieds se tenait debout son malheureux père, le bourreau, qui dans sa douleur immense restait là inerte, sans paroles et sans larmes ; à bon chevi l était assis un vieux

ISO JOUJOUX.

serviteur de l'Église, qui lui présentait le viatique, et versait, comme un baume, dans son esprit la pensée encourageante d'un autre monde où l'on se retrouve, où l'on se revoit. 'Cette foi, cette espérance, avait fait une nouvelle flammede la dernière étincelle de sa vie ; Henriette se dressa sur son lit. et avec l'air illuminé du mourant, elle fit signe à son père d'approcher. Durant tout le cours de sa maladie, elle n'avait pas trouvé un mot, un regard pour le consoler; son imagination en délire ne lui avait pas permis de le voir autrement qu'au pied de la guillotine, lorsqu'il avait tranché la tète de son bien-aimé. Effrayée à la vue de ce tableau, elle détournait alors son visage en s'écriant d'un ton lugubre : « Arrière, arrière, bourreau de celui qui sur la terre était tout pour moi ! » Aujourd'hui pour la première fois elle avait dépouillé l'aversion, le dégoût et l'horreur qu'elle éprouvait ; aujourd'hui pour la première fois, elle sentait combien elle avait été injuste pour son père et combien elle lui avait fait de mal.

— Mon père, dit-elle, en rassemblant ses dernières forces, si vous êtes désireux d'adoucir pour votre fille le moment de la mort, fournissez-lui une consolation qu'elle puisse emporter avec elle dans la tombe; remettez à la mourante

SANSON. loi

une des mille boucles de cheveux que vous possédez, donnez-lui celle de Saint-Jusl.

— Tiens, prends-la. m.i chère HenrieMe, fit le bourreau, en tirant un médaillon. Depuis le jour de l'exécution, ses cheveux sont renfermés dans celle cassolette, car une minute avant sa mort, j'ai appris de sa bouche qu'il l'avait connue, qu'il t'avait aimée. « Dites à votre enfant que son souvenir me console à mon heure suprême,» telles furent ses dernières paroles, Henriette, et elles sont restées profondément gravées dans mon cœur. Tu me demandes maintenant la boucle de cheveux qui vient de lui... Toi aussi tu l'as donc aimé ! 11 existe un aulre monde, ma fille, tu l'y trouveras et vous serez réunis.

— Donne-moi ses cheveux, ses cheveux...

Son père lui tendit le médaillon .Henrieltolesai-

sit d'une main convulsive, le baisa cent fois, et dit les yeux baignés de larmes :

— Mon père , je te remercie, mon père, je te pardonne !

Ce mouvement d'exallalion avait épuisé le reste de ses forces. Le visage rayonnant d'un sourire céleste, elle retomba sur son chevet, et de ses lèvres mouranles s'échappa le nom de Saint-Just.

Par une froide soirée de novembre, un cabriolet de remise vint s'arrêter devant une maison nouvellement construite du quartier Notre- Dame de Lorelle. Un jeune homme, revêtu d'un ample paletot, sauta d'un bond hors de la voilure, franchit la porte de la maison, et rasant la loge du concierge, lui jeta en passant lt nom d'une de ses locataires, madame Saint-Achille. Puis il monta deux étages, et après avoir ôlé son paletot dans une sombre antichambre et l'avoir déposé sur une chaise, il pénétra dans un appartement faiblement éclairé, doucement chauffé, agréablement parfumé, dont la description formerait à merveille le commencement du premier chapitre d'un roman moderne.

Mais une modeste anecdole ne peut s'arrêter au milieu de ces magnificences descriptives, ol il nous suffira de dire que ce logis était orné avec le goût le plus délicat et respirait l'élégance la plus exquise.

La déesse de ce petit temple (vieux style) était une gracieuse et piquante beauté de vingt à vingt-deux ans, et pour tout résumer en un mot, une de ces femmes que le spirituel auteur des Guêpes et des Bourdonnements a baptisées lorettes, du nom de leur paroisse. Nos lecteurs le savent, la Iorelle. n'est autre chose qu'une grisette sur papier vélin, une grisette dorée sur tranche, une grisolle avant la lettre.

Quand le jeune homme entra chez elle, madame de Saint-Achille était coquettement étendue sur une causeuse et feuilletait un album composé des dessins de Gavarni. Madame souleva sa tète, lança un tendre regard au visiteur, et dit ensuite de sa voix la plus douce :

— Que vous êtes aimable de venir me voir!

— Vous m'avez fait appeler, répliqua froidement le jeune homme.

— Excusez-moi, M. Armand, fil madame Saint-Achille, tout en se levant et en faisant une profonde révérence, excusez-moi, si je vous ai reçu d'abord avec si peu de cérémonie ; je croyais que le passé autorisait cette familiarité,

mais je vois que je me suis trompée... Voulezvous me faire l'honneur de prendre place un moment?

La dame fil derechef une profonde révérence, et puis elle partit soudain d'un long éclat de rire.

— Eh bien, chère Henriette, dit Armand avec un sérieux glacial, puis-je savoir pourquoi vous m'avez fait appeler d'une façon si pressante?

- Vraiment, vous ne le savez pas?

— Non !

— Pour avoir le précieux honneur de vous voir une fois encore après un si long intervalle... Avez-vous cru que j'étais défunte? Ayez la bon lé de vous convaincre du contraire. Je vis encore, et bien que depuis plus de deux mois je sois sevrée du bonheur de vos visites, je me porte mieux que jamais...

— El pourquoi donc, madame, m'avez-vous fait appeler?

— Pourquoi?... En vérité, j'admire l'audace de celle question.

— Qu'entendez-vous par là?

— Que je me trouve dansun fâcheux embarras.

— Et en quoi puis-je vous servir?

— Tout à l'heure je feuilletais cet album et j'y cherchais des modèles de costumes pour les prochains bals masqués... Ah ! ce Gavarni a tant de

goût, tant d'élégance; ses dessins sont si charmants !... je voudrais les utiliser tous ; mais par malheur le carnaval est si court cette année... il faut que je me hâte de faire mon choix , cl, c'est pour cela seulement...

— Que vous m'avez fait appeler?

— Précisément.

Le jeune homme fit un léger mouvement d'impatience.

— Pardon, monsieur, si par mon indiscrétion je vous ai fait remettre des visites plus importantes... Mais non, Armand, un motif beaucoup plus grave m'a fait solliciter votre présence. Il ne s'agit pas du costume, mais de l'homme qui doit être mon cavalier au bal prochain. J'ai besoin de renseignements, et, de grâce, donnezles-moi. Vous connaissez M. Léon de Renneville ; ses procédés me plaisent, mais cela ne suffit pas. Est-il aussi riche, aussi aimable, aussi prévenant qu'il le paraît à première vue? N'est- il pas trop impérieux? Est-il jaloux? Aime-t-il les bals, les fêles, le luxe, le plaisir? En un mot, est-ce un de ces cavaliers accomplis sur lesquels on puisse compter pendant un hiver?

— Autrefois, chère Henriette, j'ai quelque peu connu M. de Renneville. C'était un jeune homme selon vos vœux, toujours enjoué, ami sans réserve, joyeux compagnon, danseur infa-

ligable, bref, tout ce que vous réclamez. Pendant l'hiver, il dissipait à Paris ses revenus de toute l'année, et le reste du temps, il le passait dans une maison de campagne solitaire, appartenant à son oncle. Avec ce système d'économie il parvenait à conserver intact le modique capital de sa fortune. Mais je ne puis vous dire quelle est sa situation actuelle, car depuis deux ans je l'ai perdu de vue.

— Passons à un autre sujet, Armand! Est-il vrai que vous soyez sur le point d'épouser une riche héritière? en ètes-vous amoureux fou? m'esl-il permis de vous offrir mes sincères félicitations ? Personne, vous le savez, ne prend à votre sort un intérêt plus vif; personne ne forme des vœux plus ardents pour votre bonheur que la Didon naguère adorée et aujourd'hui délaissée par vous.

— Merci, Henriette, merci, mais vos vœux ne seront point exaucés. Le mariage dont vous parlez ne se réalisera pas.

— Je comprends. M. Durmont ne vous juge pas assez riche. Vraiment, ces abominables banquiers n'ont qu'un coffre-fort à la place du cœur; ils ignorent ce que c'est que l'amour. Mon ami, je vous plains!... C'est donc pour cela que vous paraissez si pâle et si mélancolique. Pauvre Armand ! Mais savez-vous qu'il n'est

ICO JOUJOUX.

guère raisonnable de vous chagriner ainsi? Vous avez une dent qui est gâtée, et il vous manque un remède pour calmer les douleurs qu'elle provoque ; eh bien, le plus sage est de vous débarrasser de cette molaire et de chercher le baume infaillible qui guérira vos souffrances. Le carnaval...

— Non, interrompit le jeune homme, il n'y a plus de plaisirs pour moi!... il est temps que je songe aux choses sérieuses. Il n'accordera jamais la main de sa fille qu'à un homme, riche, a-t-il dit... eh bien, il me faut acquérir des richesses.

— Et croyez- vous que cela soit si facile?

— N'ai-je pas la force et le courage? Demain je pars pour le Havre, et dans huit jours pour l'Amérique... Adieu, Henriette!

— Gomment, déjà? s'écria madame Saint- Achille en retenant Armand et en levant vers lui les yeux baignés de larmes.

La scène menaçait de devenir trop touchante, quand par bonheur la chambrière, entrant d'un air tout troublé, glissa aussi" bas que possible à l'oreille de la tendre dame le nom de M. Durosier.

— Quel homme insupportable ! répliqua madame Saint-Achille.

— M. Timoléon Durosier? demanda Armand.

— Oui!

— Un personnage long et maigre?...

— Et très-laid.

— Environ quarante ans?

— Au moins!... Vous le connaissez?

— Il est le rival qu'on me préfère, cl qui doit épouser celle que j'aime.

— Ah! le traître!... mais il ne faut pas qu'il vous trouve chez moi... Sortez par cette porte; ma femme dechambrevous guidera... Au revoir, mon ami !

Dès qu'Armand se fut relire, madame Saint- Achille reprit son altitude nonchalante sur la causeuse; elle ouvrit l'album, et reçut ensuite avec le sourire le plus innocent ce M. Durosier qui venait de lui être annoncé.

Le futur mari de mademoiselle Durmout lui souhaita le bonsoir et s'assit auprès d'elle sur la causeuse.

— Je viens prendre congé de vous.

— Vous partez!

— Non, je me marie.

Madame Saint-Achille qui ne s'allendail pas à celte brusque repartie, ne sul quelle réponse y faire.

— Il fallait bien en finir une fuis, poursuivit M. Durosier. Je deviens vieux, el peul-ctre ne reneontrerai-je plus ce qui s'offre à moi aujourd'hui. La raison ne me permet pas d'hésiter

davantage. Il faut, hélas! que je me sépare de vous, bonne Henriette. .. Ce sacrifice, croyez-le bien, me coûte au delà de toute expression, car personne ne sait mieux que moi reconnaître vos excellentes qualités. Votre bonté pour moi a été inépuisable et votre fidélité au-dessus de (oui soupçon. En récompense de votre amour et de votre dévouement, recevez celte faible marque de ma profonde gratitude.

Ce disant, il lui tendit une brillante parure que jusque-là il avait tenue cachée dans son chapeau. L'aspect inattendu de ces étincelants rubis dissipa les nuages qui s'étaient amassés sur le front d'Henriette; toutefois elle se garda bien de laisser voir la joie qui maintenant remplissait son cœur. Peu de minutes auparavant, les adieux d'Armand avaient arraché des larmes à ses yeux ; elle profila de ces précieuses larmes pour jouer aussi fidèlement que possible le rôle imposé par les circonstances. M. Durosier eut mille peines à calmer son chagrin et à' sécher des pleurs qui flattaient ses plus douces illusions d'amour-propre; il s'ensuivit que. la séparation devint pour lui' plus pénible qu'il ne se l'était figuré avant sa visite.

Pendant cette comédie, Armand se livrait dans la rue aux plus amères réflexions.

— L'indigne personnage que ce Durosier! se

disait-il à lui-même. A la veille d'épouser la plus adorable femme de tout Paris, il entrelient avec Henriette une liaison qu'il continuera peutêtre encore après le mariage. Pauvre et innocente Amélie!..-, oh! je veux relire encore une fois les tendres paroles d'adieu qui me dépeignent si bien ton amour et les angoisses.

Armand entra au café Tortoni, et tirant vivement une lettre de sa poche, il la déplia pour la lire...

« Mon cher ami, ne perdez pas une minute et achetez ce soir encore à la petite bourse autant de papiers que vous pourrez vous en procurer. Je suis informé d'une nouvelle excessivement importante, qui ne sera publiée que demain matin et qui doit inévitablement amener une hausse extraordinaire. Venez me voir immédiatement après votre opération, je vous attends avec impatience.

A peine Armand avait-il lu les premières lignes de ce billet, qu'il avait déjà résolu l'énigme et compris par quelle circonstance il se trouvait en I ossession de celte lettre. Le paletot dont en s'en allant il s'était saisi au milieu de l'obscurité de l'antichambre, n'était pas le sien, mais celui de

M. Durosier, à qui la lettre qu'il venait de lire était adressée. Rien de plus simple et de plus naturel quecetteerreur, occasionnée parle faible éclairage de l'antichambre et par la précipitation de son départ. La forme et les dimensions égales des deux paletots avaient fait le reste,

— Je vais, se dit-il, retourner à l'instant même chez Henriette, car il ne faut absolument pas que Durosier trouve dans mon paletot la lettre d'Amélie, il ne faut pas qu'il lise ce qu'elle m'a écrit.

Mais à peine Armand fut-il sorti du café qu'il rencontra une de ses plus anciennes connaissances, un agent de change.

— N'avez-vous pas envie, lui dit ce dernier, de tenter de nouveau une affaire?

Cette question tomba comme un éclair sur le front d'Armand.

— Il dépend entièrement de vous de conclure aujourd'hui pour moi une affaire brillante.

— En vérité? Connaissez-vous quelque nouvelle? J'espère que vous m'accorderez la préférence. Vous le savez, je suis votre ami...

— Oui, un ami, qui m'a déjà donné maintes fois des témoignagnes d'attachement pour lesquels je lui ai voué une reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, maintenant, de suite il faut que vous me rendiez un nouveau service et que.

vous me prêtiez votre crédit pour une opération ou il y a beaucoup à gagner et rien à perdre.

— Nous partagerons.

— Avec plaisir, et demain malin chacun de nous aura gagné pour le moins 200.000 francs.

— Conclu !

Armand lui montra alors le billet; l'agent de change reconnu! l'écriture et s'écria :

— C'est de l'argent sur! Un homme posé de manière à tout savoir ! Je soupçonnais depuis longtemps déjà qu'il était en relation avec Durosier. Soyez sans inquiétude et comptez sur moi ; dans une heure l'affaire est terminée... On ne se dotale de rien et l'on offre des rentes de tous côtés... J'achète tout ce que je pourrai trouver, dit l'agent de change ; et il s'enfuit à la hàle pour ne pas perdre un instant.

Quand Armand arriva au domicile d'Henrielte, Durosier était déjà parti. Il avait tranquillement endossé le paletot de son rival et il s'était rendu à l'Opéra où son agent de change l'attendait.

— Voyons se dit-il en entrant dans le foyer, ce que mon ami m'annonce. On m'a remis sa lettre à l'instant où j'allais monter dans mon coupé, et je n'ai pris que le temps de jeter un coup d'œil sur sa signature. Est-ce le moment d'acheter on de vendre? Voyons dit-il ; el ii lira

de la poche du paletot une lettre qu'il ouvrit vivement, sans en regarder l'adresse.

M. Durosier ne demeura pas peu saisi quand il eut lu les trois lignes qui commençaient par ces mots : « Mon cher Armand, » et finissaient par ceux-ci : « Amour éternel, fidélité inviolable... Ton Amélie. »

Par malheur, cette écriture ne lui était que trop connue. En voyant sur lui le paletot de son rival, il comprit bien vite par la lettre qu'il venait d'en tirer, qu'il était doublement trompé, doublement trahi, par Amélie et par Henriette. Pour cette dernière, la découverte était malheureusement trop tardive, car elle avait déjà entre les mains la parure que Durosier lui avait donnée. Quant à Amélie, M. Durosier ne savait trop à quel parti se résoudre. Devait-il rompre ou l'épouser quand même. Elle avait une si belle dot ! Son futur beau-père était un des plus riches banquiers !...

Le lendemain matin, Armand se fit aunoncer chez son rival.

— Nous avous un échange, ou pour mieux dire, deux échanges à faire, monsieur Durosier.

— Oui, monsieur... un paletot d'abord, et puis une lettre...

— Pour ce qui est du paletot, ce sera bientôt terminé... mais quant à la lettre...

— Expliquez-vous, monsieur!

— Vous avez lu sans aucun doute ce qui m'a été écrit par Amélie. Avouez-le sans détour. Pour vous y encourager, je vous confesse de mon côté que j'ai lu le petit billet renfermé dans votre paletot...

— Eh bien, monsieur, j'avoue avoir lu la lettre d'Amélie.

— Et si vous êtes un homme d'honneur, vous aurez dès lors pris la résolution de renoncer à son cœur et à sa main.

— Au contraire, monsieur! après de mûres réflexions, je liens maintenant plus que jamais à ce qu'elle m'épouse. Ce billet n'est autre chose qu'une erreur de jeunesse... Amélie a d'excellents principes... et changera d'avis, elle finira par m'aimer. D'ailleurs. M. Durmout a- ma parole.

— Il vous en dégagera si vous lui rendez la sienne. Celte parole qu'il vous a donnée est à présent l'unique obstacle qui s'oppose à l'accomplissement de nos souhaits.

— Autant que je le sache, H. Durmont a repoussé péremptoirement vos propositions de mariage.

— Oui, c'est vrai, lorsque j'étais pauvre. Mais aujourd'hui je suis devenu riche... je possède 200,000 francs.

— Un héritage sans doute?

— Pasdu tout! J'ai trouvé mon bonheur dans la poche de voire paletot.

— Comment?... quoi? le billet?... El vous en avez abusé?

— Assurément! le conseil étail bon, je l'ai suivi et mon succès a élé complet.

— Ce trail-là seul me dispense de tout ménagement à votre égard. Je vous déclare donc que, fort de mes droits, je me marierai avec Amélie.

— Dans ce cas, monsieur, gardez la lettre d'Amélie, et je garderai, moi, celle de votre correspondant.

— Et que vous proposez-vous d'en faire?

— Je la livrerai à la publicité comme un des plus curieux documents politiques, je poursuivrai l'auteur de celle lettre, et je vous perdrai lui et vous.

— Arrêtez, mon jeune ami, ne précipitons rien... vous aimez Amélie ? vous l'aimez réellement?

— Jusqu'à la folie!

— Bien, je me relire, si vous me remettez celte lettre.

— La voilà!

Un mois après, on lisait dans les journaux parmi les publications de mariage : Armand Mertenil... Amélie Durmont.

TALMA

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