SCÈNE II
MADEMOISELLE DICHESNOIS, MAHOMET, puis DUGAZON.
mahomet, annonçant.
M. Dugazon.
mademoiselle duchesnois.
Mon spirituel Crispin, soyez le. bienvenu?
DUGAZON
Le plus humble prêtre de Thalie s'incline respectueusement devant la Melpomène française.
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— Mais comment, chère Duchesnois; seule encore, pas un seul de vos invités? — Ah! c'est juste ! dans un repas, Dugazon est toujours le premier Mais aussi, dites-moi, franchement, y a-t-il sur terre plus douce jouissance! D'abord, on aime les poupées, puis la toilette, puis le beau sexe, puis les chevaux, puis les livres et enfin la table. Encore une fois, le seul plaisir réel dans celle vie pleine d'illusions, c'est une bonne table ; une cave richement assortie forme la plus belle bibliothèque... Sémiramis partagel-el!e mon opinion?
MADEMOISELLE DUCHESNOIS. %
J'ai l'honneur d'être tout à fait de votre avis.
DUGAZON
Pour moi, le dîner est un morceau d'histoire qui se divise en trois époques principales. Première époque : depuis l'apparition du potage jusqu'à l'enlèvement du bœuf. Deuxième époque: depuis l'invasion des légumes jusqu'à l'installation du rôti. Troisième époque : depuis le délrônemenl du rôti jusqu'au commencement du dessert. En vérité, rien au monde ne surpasse un bon dîner.
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
Parfaitement raisonné, mon cher Dugazon.
DU GAZON
Un sage de la Grèce, un épicier français, et Y avare, de Molière, ont émis autrefois cette abominable maxime : L'bomme ne vit pas pour manger, il ne mange que pour vivre. Certes, ces gaillards-là manquaient de raison ou d'appétit.
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
El lequel de ces deux maux vous semble le plus déplorable?
DUGAZON
Ma foi... s'il manquait de raison il était digne d'envie, car de tout temps un sot a fait mieux son chemin qu'un homme d'esprit. Manquait-il d'appétit, au contraire, il était, hélas! bien à plaindre, car l'appétit — Dirlon l'avouera avec, moi — est l'huile qui entretient la lampe de la vie; un homme sans appétit...
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
Est un bal sans orchestre , un amour sans réciprocité.
DUGAZON
Précisément. Pour moi, il n'y a que deux plaisirs: manger d'abord, digérer ensuite. Jouer n'est qu'une passion, manger est une vertu. Tant que l'on mange, on est vertueux; aussi, moi qui
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mange souvent, beaucoup el volontiers, suis-je. très-vertueux.
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
Conclusion extrêmement logique! mais entre manger et manger, mon ami Dugazon me le cédera sans doute, il y a une différence.
DE GAZON
Conccdo.'... La plupart des humains mangent comme la bête, sans idée ni règle; il n'en existe que peu...
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
Qui comprennent comme notre ami Dugazon l'art de manger avec esprit et méthode.
DUGAZON
Celui qui dans un somptueux repas mange de tout un peu, mais pas trop, celui qui promène sur sa langue chaque bouchée pour la déguster avant de l'engloutir dans les gouffres de son estomac, et qui sait se rendre compte de l'acte qu'il accomplit, est un mangeur philosophe, un gastronome véritable, auquel je lire mon chapeau avec respect. Mais comme ils sont rares ces êtres supérieurs ! N'est pas gourmand qui veut, dit Brillât-Savarin. — Le convive, au contraire, qui avale tout à la hâte et sans mesure, est à mes yeux un pauvre hère, et il me mettrait
dans le plus pénible embarras alors que je devrais me montrer avec lui dans la rue en plein soleil. L'art de manger avec esprit, avec sagacité, est l'apanage de la bonne compagnie, une prérogative ! Moi, chère Duchosnois, j'ai l'honneur d'être gourmand, et je m'enorgueillis plus de cette faculté que de tous les autres talents. Je joue la comédie — passablement , n'est-ce pas ? — je chante, je danse, j'excelle dans l'escrime. Eh bien ! qu'est-ce que tout cela ? pures bagatelles en comparaison de ma virtuosité à table. Soit dit en passant, j'éprouve une faim ostrogothe... Est-il permis de demander quels mets délicieux votre Dalaï-Lama nous réserve?
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
Ah! par exemple, voilà de l'indiscrétion! et je .suis en ce point de l'avis de Swift. Un jour que le duc de Buckingham l'avait convié à sa table, il lui présenta un menu interminable de plats divers. Milord, dit Swift, au lieu de me soumettre la liste de vos mets, montrez-moi celle de vos invités ; je ne tiens pas à savoir d'avance ce que je mangerai, mais avec qui je mangerai.
DUGAZON
Eh bien ! adorable Hermione , peu m'importe à moi de savoir avec qui, pourvu que je sache avec quoi... Vous connaissez l'adage : Dis-moi
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ce que tu manges et je te dirai ce que tu es. Ce précepte de Brillai-Savarin le rend immortel, car il y a là dedans plus de vérité que dans toutes les physiologies. Mais, mon Dieu, je ressens déjà une faim... une faim de cannibale.
MADEMOISELLE DUCHESNOIS
La faim et l'amour, a écrit un auteur, sont les soutiens du monde. Ah!... Dugazon, définissezmoi ces deux mots, s'il vous plaît... qu'est-ce que la faim, qu'est-ce que l'amour?
DUGAZON
Ce que c'est que l'amour... tous ceux qui, comme nous, ne sont pas encore mariés, le savent à merveille. Ce que c'est que la faim... tout individu qui n'a pas mangé depuis longtemps vous le dira. La faim est un appétit surexcité, l'appétit est le désir de l'estomac à jeun. L'estomac est le régisseur de nos actions. le souffleur de nos sentiments. L'estomac est le Lycurgue qui dicte des lois à notre esprit. Remplissons-nous ses ordres, il se montre bon diable. Résistons-nous, il devient un barbare, un despote, un tyran! un estomac à jeun est un anthropophage altéré de sang, un accusateur public, un malfaiteur, un assassin; un estomac repu est un gros capitaliste, un héros couronné de lauriers, un Rotschild ou un Napoléon. Un
estomac affamé vomit d'affreuses satires; un estomac satisfait chante des dithyrambes magnifiques ; un estomac vide entonne la Marseillaise, un estomac plein crie : Vive Henri IV! Bref, l'homme est ce que le fait son estomac.