‹ Journal d'Alexandre Ribot et correspondances inédites 1914-1922Chapitre 14 sur 24 · LA PÎ^IX SANS ANNEXION 'NI INDEMNITÉ · texte numérisé non relu

LA PÎ^IX SANS ANNEXION 'NI INDEMNITÉ

s’y inquiétait d’accords mystérieux passés avec l’empereur. Enfin, hier, à la Chambre, Bouge a dit à Galli, qui est venu très ému m’en informer, que Dalbiez racontait dans les couloirs que le gouvernement russe avait découvert des lettres écrites par moi en 1914 à l’empereur et poussant à la guerre l Le gouvernement russe nous aurait avertis, et Thomas aurait été chargé de trouver à Pétrograd un arrangement qui entraînerait le désaveu de ma conduite et, par conséquent, ma démission. J’ai immédiatement signalé cette dernière folie à Viviani en lui demandant d’examiner s’il n’y aurait pas lieu d’ouvrir une information pour rechercher l’origine de fausses nouvelles qui font le jeu de l’ennemi. En temps normal, je n’attacherais aucune importance à ce qui, dans ces imputations diverses, , peut me viser personnellement. Mais le moindre trouble dans le fonctionnement des institutions serait, en ces heures graves, un danger public. Et comme je n’ai jamais, ni avant ni après la guerre, fait un acte quelconque en dehors des ministères responsables, comme je n’ai jamais d’ailleurs, passé avec l’empereur d’accord d’aucune sorte, je crois qu’il y aurait intérêt à étouffer, le plus tôt possible, devant les commissions compétentes, des bruits mensongers qui menacent d’inquiéter l’opinion.

« Verriez-vous, en particulier, des inconvénients à vous expliquer sur l’affaire de Constantinople? Clemenceau parle ce matin de « deux augures qui gardent la bouche close » et, d’après le début de son article, il semble bien qu’il fasse allusion à l’empereur de Russie et à moi. Or j’ai regretté plus que personne, et je n’ai cessé de le répéter en conseil, que la France fût entraînée, à la suite de l’Angleterre, dans la politique — restée assez obscure pour moi comme pour vous — qui a attribué Constantinople à la Russie et dont je n’ai su que ce qui nous en a été expliqué à la fin de 1914 et en 1915. Il est sûr, en tout cas, que c’est le gouvernement français qui a agi, dans cette affaire comme dans toutes, sous sa responsabilité et d’accord, du reste, non pas avec l’empereur, mais avec le gouvernement impérial et avec le gouvernement anglais. Et il semble que ce soit un mot imprudent du roi d’Angleterre (1) à l’ambassadeur de Russie à Londres qui ait engagé dans cette voie commune les trois gouvernements. Nous n’aurions qu’à nous féliciter des nouvelles dispositions manifestées sur ce point par le gouvernement russe,

(1) On a vu précédemment que le roi d’Angleterre était d’accord avec ses ministres.

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si elles n’avaient malheureusement comme contre-partie le ralentissement de sa coopération militaire. Quant aux ententes antérieures à la guerre, il n’y aurait qu’avantage, à mon avis, à les publier toutes intégralement, depuis celles que vous avez signées jadis jusqu’à celles que Doumergue a passées lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères (1). »

Le président de la République écrivait de nouveau le soir :

« Je m’excuse de revenir sur le sujet dont vous avez bien voulu m’entretenir ce matin, à la suite du mot que je vous avais écrit. Mais, contrairement à ce que vous pensez, l’infâme rumeur que je vous avais signalée n’a rien perdu de son intensité. Plusieurs députés, tout aussi émus et indignés que Galli l’était hier, sont venus me prévenir aujourd’hui : Andrieux, notamment, a tenu devant plusieurs de ses collègues le propos suivant : « Des personnes bien informées assurent que le gouvernement russe a saisi une lettre dans laquelle le président écrivait à l’empereur en 1914 : « Jamais l’armée française n’a été plus forte ; vous pouvez marcher. » La même invention, agrémentée de la nouvelle de ma démission, a été répandue dans les journaux... Je ne crois pas qu’il soit possible de traiter par le mépris, en temps de guerre, une campagne de ce genre qui tend, de toute évidence, à des fins pacifistes et qui, à la faveur d’une audacieuse calomnie contre le président de la République, donne en définitive aux pouvoirs publics français, dans les origines de la guerre, une responsabilité qu’ils n’ont jamais eue. Il paraît que demain, au congrès national socialiste, ces imputations et d’autres analogues vont être formulées et on s’attend à ce qu’elles sauvent les minoritaires. On y mêlera toutes sortes d’allégations sur la diplomatie secrète, sur les conversations de Doumergue à Pétrograd, et même, m’a-t-on

(1) Le 30 mai, le président du Conseil informait le gouvernement russe de son intention de publier le traité ainsi que les conventions postérieures additionnelles conclues avant la guerre ; les conventions postérieures à la déclaration de guerre, susceptibles à tout moment d’être modifiées par l’accord des Alliés entre eux, ne constituaient pas des actes diplomatiques pouvant être dès à présent livrés à la publicité. Mais M. Terestchenko le priait immédiatement de renoncer à cette publication ; car il y voyait d’extrêmes inconvénients, en ce qui le concernait, pour des motifs de politique intérieure : l’opinion russe ne s’intéressait qu’à la teneur des accords conclus pendant la guerre, — elle croirait qu’on se joue d’elle et provoquerait une demande de publication immédiate de ces accords.

dit, sur les pourparlers de Saint- Jean-de-Maurienne et sur le « partage » de l’Asie Mineure. Je vous livre ces renseignements tels qu’ils m’ont été donnés.

« Recevez avec mes souhaits de bon voyage... »

Le président du Conseil se rendait, en effet, le lendemain à Londres pour régler avec le gouvernement anglais la manière de liquider l’affaire grecque avant toute réduction nouvelle du corps d’occupation de Salonique. Il était accompagné du ministre de la Guerre, du général Foch, de l’amiral de Bon, chef d’état-major de la marine — et de Jonnart dont le choix comme haut commissaire avait été agréé par le gouvernement anglais. Le gouvernement français proposait de liquider la question grecque d’un seul coup, en recourant au besoin à la force : tandis qu’on pénétrait en Thessalie, 4 000 hommes suffisaient, d’après le général Foch, pour barrer l’isthme de Corinthe, afin d’empêcher le déplacement des troupes royalistes reléguées dans le Péloponèse, ce que la marine déclarait ne pouvoir assurer par ses propres moyens ; 4 000 hommes tenus en réserve interviendraient en cas de menaces du côté d’Athènes, si Constantin refusait d’abdiquer. Mais le général Robertson redoutait l’entrée à nos côtés d’une Grèce amie, qui donnerait à l’Allemagne la tentation de concentrer contre elle des forces auxquelles nous ne pourrions pas résister, alors que le général Foch pensait, au contraire, que les forces actuelles de Salonique permettaient de résister à n’importe quelle attaque, et d’attendre, avant toute réduction nouvelle, l’entrée en ligne à nos côtés des divisions grecques réorganisées. Le gouvernement anglais, de son côté, tout en reconnaissant que le roi était notre ennemi et avait violé la constitution, dont nous étions avec l’Angleterre et la Russie les garants, s’opposait à toute action de force en vue d’obtenir son abdication et voulait recourir à l’institution d’un blocus complet : « Je résume, devait dire M. Lloyd George, en levantla séance où allaient être exposées les idées du War Cabinet. Nous saisissons la récolte et cela, autant que possible, sans employer des moyens de force. Aussitôt l’opération faite, nous envoyons un message des plus amicaux au roi Constantin, l’invitant à ne pas jouer l’autoci'ate, le temps n’étant pas propice à cette politique, et à reconnaître qu’il n’a plus qu’à se retirer pour faire place au plus acceptable de ses fils. Je ne crois pas à la résistance, parce que les Grecs n’ont pas plus d’une quinzaine de jours de vivres. »

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28 mai.

Conversation préliminaire avec Lloyd George. Il se plaint de son cabinet où il n’y a qu’un homme ayant l’esprit libre, lord Milner. Les autres sont imbus des préjugés de la bourgeoisie et de l’aristocratie : ils s’inquiètent des progrès de l’idée républicaine :

— Vous n’avez pas idée, me dit-il, de ce qu’est notre bourgeoisie ; n’insistez pas, je vous en prie, pour que nous allions avec vous à Athènes : mon cabinet serait disloqué.

En ce qui concerne la demande austro-hongroise, il ne renonce pas à son idée que l’Italie a besoin de la paix et ferait, pour l’obtenir, des concessions (1) : le roi d’Angleterre n’est pas de son avis, mais cela ne le décourage pas.

Je lui dis qu’une paix séparée avec la Turquie serait peut-être plus facile : il me montre une lettre d’un Anglais établi à Berlin, ayant des affaires à Bagdad, à qui le gouvernement allemand a permis de rentrer en Angleterre : cet Anglais offre d’aller à Constantinople s’entendre avec Talaat (2). Le gouvernement anglais ne sait pas quel crédit on peut lui faire : l’idée d’une paix séparée avec la Turquie ne paraît pas écartée a priori.

A la conférence qui suit cette conversation — de midi à une heure et demie — le gouvernement anglais fait des propositions qui admettent la déposition du roi Constantin, après qu’on se sera établi en Thessalie...

Nous répondons l’après-midi (à 5 heures) que nous renonçons à demander l’envoi immédiat de deux divisions à Athènes, ce qui était la meilleure solution. Nous insistons pour qu’on occupe la rive nord du canal de Corinthe

(1) La démarche auprès du gouvernement italien, en vue d’une rencontre des chefs d’Etats alliés, n’avait pas encore été faite.

(2) Ministre de l’Intérieur, il était, avec le ministre de la Guerre Enver, le personnage le plus marquant du gouvernement turc. A l’inverse d’Enver, il était plus soucieux des intérêts de la Turquie que de ceux de l’Allemagne.

et pour qu’il n’y ait pas de nouvelles réductions d’effectifs avant la solution de l’affaire grecque.

Le cabinet britannique se retire pour délibérer.

La délibération dure deux heures. Il a dû y avoir de fortes discussions, peut-être des menaces de démission. Lord Curzon est particulièrement hostile à toute entreprise en dehors de la Thessalie : il représente le sentiment de la Cour anglaise. Pour conclure, le cabinet demande que les généraux soient de nouveau consultés...

Je soulève la question de la réduction des effectifs.

Lloyd George très embarrassé me dit que le gouvernement anglais ne peut renoncer à son point de vue. Je réponds que, dans ces conditions, il n’y a pas d’accord possible et que je ne me charge pas d’expliquer l’abandon où nousdaisserait l’Angleterre en retirant une partie de ses troupes.

Cela fait sensation. Quand on se sépare, les figures sont graves. Va-t-on à une rupture?

29 mai.

Le général Foch et l’amiral de Bon ont eu une conférence avec Robertson et Jellicoe, qui a duré jusqu’à minuit sans résultat. Le général Foch a été très net dans le cours de la conférence. Il a de l’autorité et du bon sens : les Anglais l’apprécient.

A la reprise de la conférence, le cabinet britannique nous fait des propositions transactionnelles, que j’accepte avec quelques modifications. On tiendra prêtes les troupes, qui iront à Corinthe, si le roi fait mine de résister ; ces troupes comprendront un contingent anglais de peu d’importance (1).

(1) Cinq cents hommes comme pour l’opération de Thessalie. On avait convenu que si le roi refusait d’abdiquer, le haut commissaire n’interviendrait pas à Athènes, mais attendrait les effets hypothétiques du blocus. Quant à la réduction des effectifs de Salonique, aucun ordre nouveau ne serait donné par le gouvernement anglais avant le 15 juillet, et une conférence qui aurait lieu vers le 1®'' juillet, après la liquidation de l’affaire grecque, fixerait les mesures à prendre pour la réduction du corps d’occupation.

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Somme toute, la question grecque est réglée d’une manière à peu près satisfaisante... Painlevé, à la demande de Lloyd George, a fait une déclaration où il a protesté de son désir de ne pas faire échec, de parti pris, à la monarchie : je l’appelle en riant « sauveur de rois, (SaaiXswv acoTvip ».

Nous revenons en France par un beau temps. Paléologue a pris place sur notre bateau. J’ai eu avec lui, à Londres, une longue conversation : il est plutôt pessimiste mais sans exagération. Aucune amertume. Il se défend d’avoir préparé les lettres échangées à Pétrograd : elles sont l’oeuvre de Doumergue qui a brusqué les choses en disant qu’il avait des instructions du ministre des Affaires étrangères. Paléologue trouve que la signature de ces lettres a été une maladresse.

Pendant la séance tenue à Downing street, le président du Conseil avait appris que, dans sa réunion de la veille, le parti socialiste avait décidé à l’unanimité de se rendre à une conférence internationale dont les Russes, à leur tour, avaient proposé la convocation : des délégués français seraient envoyés à Stockholm pour la préparer. Le gouvernement français avait précédemment décidé de refuser les passeports ; mais, comme l’expliquait le président du Conseil au War Cabinet, l’invitation russe et la décision unanime du parti socialiste français modifiaient la situation, et une nouvelle délibération du Conseil des ministres était nécessaire... Il était en effet difficile, d’après lord Robert Cecil, de refuser des passeports que les Russes nous demanderaient, officiellement, d’accorder. « Nous avons communiqué à ce sujet avec Albert Thomas, ajoutait-il, ainsi qu’avec notre ambassadeur à Pétrograd et notre ministre à Stockholm : ils s’accordent à penser que, si l’on tient compte du sentiment russe, il est impossible de les refuser ; ce que nous avons décidé, c’est de les donner, mais à destination de Pétrograd, non de Stockholm. » .,.« Le danger que nous courons, ajoutait M. Lloyd George, c’est de laisser les Russes en tête à tête et fraternisant avec les Allemands. Nous avons tout intérêt à ce que notre cause soit défendue : d’ailleurs, la grande majorité des ouvriers anglais et de leurs représentants sont pour la continuation énergique de la guerre », et sur la remarque du

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président du Conseil que les États-Unis avaient refusé de donner des passeports aux socialistes désireux de se rendre à Stockholm et qu’il était nécessaire de se concerter afin d’agir, d’un commun accord, dans le sens que les événements indiqueraient, M. Lloyd George reprenait que nous avions tout à gagner à ce que notre cause fût fortement soutenue devant les socialistes de tous les pays. 11 formulait l’espoir qu’il serait possible de mettre au programme du futur congrès quelque résolution qui, en réclamaut l’établissement d’un gouvernement démocratique en Allemagne, aiderait à diviser les socialistes allemands.

Le gouvernement anglais allait, d’ailleurs, être obligé d’accorder des passeports pour Pétrograd aux socialistes minoritaires. Le 24, son ambassadeur à Pétrograd avait remis au ministre des Affaires étrangères la réponse de son gouvernement au manifeste du 9 avril : le gouvernement anglais se déclarait tout prêt à examiner, et à réviser, au besoin, les accords passés depuis la guerre avec ses alliés. Le 26 sir George Buchanan, qu’accompagnait l’ambassadeur des États-Unis, était mis en présence, dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères, des ministres faisant partie du soviet. L’entrevue à laquelle il n’était pas préparé avait duré une heure trois quarts, et il avait craint que toute hésitation dans ses réponses aux questions posées, spécialement en ce qui concernait M. Ramsay Mac Donald, n’éveillât les soupçons.

M. Lloyd George, ainsi qu’il résultait de sa correspondance avec Albert Thomas, était, d’ailleurs, disposé à accepter la formule paix sans annexion ni indemnité, à condition qu’elle n’excluât pas le retour à la France de l’ Alsace-Lorraine et ne comportât pas non plus, bien entendu, la restitution à « l’exploitation turco-allemande » des populations d’Afrique et de Mésopotamie qui en avaient été distraites.

Si le gouvernement anglais croyait pouvoir compter sur la sagesse des socialistes anglais, il n’en était pas de même en France. A son arrivée à la gare du Nord, le président du Conseil était informé par Viviani que MM. Cachin et Moutet, revenus de Pétrograd où ils avaient été envoyés comme représentant, dans le parti socialiste, les plus fermes soutiens de l’union sacrée, venaient de raconter au congrès tout ce qu’ils avaient vu en Russie, soulevant l’assemblée qui, à l’unanimité, avait décidé d’aller à Stockholm sans poser aucune condition. Par ailleurs, des refus d’obéissance venaient de se produire dans des cantonnements à l’arrière du front. Le juin, le président du Gon-

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seil annonçait à la Chambre des députés que les passeports ne seraient pas accordés. Immédiatement un long débat s’engageait en comité secret : les lettres Paléologue-Pokrowski étaient évoquées. Tout en se refusant à désavouer son prédécesseur, le président du Conseil indiquait les conditions de paix définitives de la France, et la Chambre votait dans la nuit du 1er au 2 juin un ordre du jour écartant « toute pensée de conquête et d’asservissement de populations étrangères », réclamant la restitution de l’Alsace-Lorraine « arrachée malgré elle à la France », « la juste réparation des dommages » et l’organisation d’une Société des Nations qui, le « militarisme prussien abattu », donnerait « des garanties durables de paix et d’indépendance à tous les peuples, grands et petits ».

30 mai.

Grande émotion, à la Chambre et au Sénat, à la suite du vote du congrès socialiste : j’ajourne la décision au Conseil de vendredi juin- La délégation socialiste vient m’entretenir des accords secrets franco-russes et demande que j’agisse pour les annuler ou modifier.

31 mai.

Comité de guerre. Le général Pétain dit qu’il ne tiendra plus l’armée si les socialistes français entrent en conversation avec les socialistes allemands : on croira à la paix prochaine et on ne voudra plus se battre. Incident douloureux : deux régiments ont refusé d’aller aux tranchées. Ils devaient s’emparer de trains pour aller à Paris ; on les envoie dans l’Est.

Conversation dans mon cabinet entre Viviani, Malvy, Painlevé et moi, et Renaudel, Sembat, Guesde, Groussier, Cachin. Renaudel ne demande les passeports que pour aller à Pétrograd et causer, au passage à Stockholm, avec Branting (1) : je réserve la décision du Conseil. La gauche radicale me fait savoir qu’elle est opposée à la délivrance

(1) Socialiste suédois très favorable à la France.

LES PASSEPORTS POUR STOCKHOLM 139

des passeports ; la fédération républicaine vient aussi me voir ; langage presque violent.

1®'^ juin.

Décision du Conseil unanime. Grand succès à la Chambre (1) : situation détendue ; les socialistes restent calmes (2). Attitude de Briand. Mauvaise figure. Comité

(1 ) Le président de la République lui écrivait le lendemain : « Laissezmoi vous féliciter de votre beau discours et de l’énergie avec laquelle vous avez flétri l’insidieuse campagne allemande de ces derniers jours. »

(2) Le président du Conseil expliquait le lendemain à Albert Thomas que la décision prise par le congrès socialiste d’aller à Stockholm, sans avoir mis à son adhésion les conditions que Renaudel considérait comme indispensables, avait produit une grande émotion dans les deux Chambres. «Au comité de guerre, ajoutait-il, le général Pétain a déclaré que, si l’on admettait qu’une conférence au sujet de la paix eût lieu à Stockholm avec les socialistes allemands, cela équivaudrait à un armistice, et qu’il serait impossible d’obtenir des troupes l’effort énergique et soutenu que les circonstances exigent. Je puis vous dire en confidence que des incidents graves et douloureux se sont produits dans ces derniers jours, et qu’il n’est que temps de réagir vigoureusement contre les influences dissolvantes qui résultent des discussions relatives aux buts de la guerre et à la réunion prochaine d’un congrès de l’Internationale. Aussi le ministère a-t-il pris à l’unanimité la résolution de ne pas accorder de passeports pour cette réunion. Cette décision, que j’ai fait connaître hier à la Chambre des députés, a été accueillie par une approbation très générale. Je ne crois pas que Renaudel et ses amis en gardent rancune au cabinet. Ils étaient engagés dans une aventure qui pouvait tourner au plus mal, et le refus du gouvernement les libère d’une situation embarrassante et périlleuse. Je vous prie d’expliquer au gouvernement russe que nous n’aurions pu, l’eussions-nous voulu, nous mettre en travers du sentiment public, et que la décision prise ne change en rien notre résolution de nous mettre d’accord avec lui sur les directives générales que j’ai indiquées dans mon discours du 22 mai »... « J’ai été stupéfait, lui répondait Thomas, le 4 juin, de voir comment Moutet et Cachin, qui ont quitté Pétrograd dans un état de dépression dont tout le monde se souvient encore ici, ont, dans un élan d’enthousiasme inattendu, lâché brusquement toute cette politique des conditions préalables, la seule solide. »

Il ajoutait que les révolutionnaires russes, excités et encouragés par la résolution de Paris, avaient lancé le matin une nouvelle convocation où ils parlaient de préparer la paix le plus rapidement possible, en « liquidant la politique d’union nationale avec les gouvernements et les classes impérialistes ». D’accord avec Van der Velde, de Brouckère et Henderson, Thomas venait de prendre nettement position pour maintenir le point de vue qu’ils n’avaient cessé de

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secret. Cachin et Moutet. Cachin met en cause les lettres échangées à Pétrograd. Briand demande la parole.

2 juin.

Long discours de Briand : lieux communs ; applaudissements.

Il n’insiste pas sur l’alîaire de Pétrograd. On voudrait que je me séparasse de lui : je ne le ferai que s’il m’attaque ; au contraire il se déclare décidé à soutenir le cabinet.

Séance mouvementée : — discours dangereux d’Augagneur : La Russie ne peut plus rien! qii’ allez- vous faire? Je lui réponds vigoureusement ; Tenir! tenir!... Deschanel me dit que je n’ai jamais été aussi haut.

4 juin.

Ma réponse à Renaudel : — je trace l’ordre du jour. Applaudissements unanimes. Séance de nuit : longue discussion de l’ordre du jour par les bureaux des groupes. Incident au boulevard Bessières (1), — commentaires, nervosité — je reste calme. Pression répétée de Renaudel, Moutet, Laval pour que je promette de donner les passeports, je refuse ; à la fin, Renaudel déclare qu’il va tâcher de faire voter ses amis. Je parle en séance publique à une heure du matin ; — appel improvisé aux socialistes — impression (2).

Le vote : 52 voix contre.

défendre. « M. Terestchenko, ajoutait-il, a été satisfait de votre déclaration, comme il l’avait été de votre discours. Il m’a déclaré, d’ailleurs, que les membres du gouvernement provisoire avaient très favorablement accueilli vos déclarations, à l’exception toutefois des socialistes intransigeants. » M. Kerenski, reflétant l’impi'ession des milieux socialistes, s’était montré très irrité... «Vous voulez bien me demander mon impression personnelle : j’ai été heureux de me sentir d’accord avec vous. »

(1) Une échauffourée — dont on exagérait la gravité — entre habitants du quartier et travailleurs annamites.

(2) En envoyant le texte de l’ordre du jour à tous nos représentants à l’étranger, le président du Conseil ajoutait : « Cette mani-

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5 juin.

Mes collègues me félicitent. Le cabinet est consolidé (1). Impression à l’étranger (2) et en province.

6 juin.

Au Sénat : unanimité après que j’ai renouvelé mes déclarations. Le Sénat plus hostile que la Chambre au congrès de Stockholm (3).

8 juin.

Fin de l’interpellation sur la guerre sous-marine... J’interviens à la fin sur l’ordre du jour. L’amiral Lacaze restera tant que la crise ne sera pas résolue. Toujours des nouvelles inquiétantes de l’armée.

festation doit dissiper tous les faux bruits de désunion et de lassitude que nos ennemis se plaisent à faire courir. » Il ajoutait pour Albert Thomas : « Le gouvernement russe y trouvera l’exposé de la politique française affirmée solennellement par la représentation nationale. Il voudra bien la considérer comme la réponse de la France à la déclaration du 9 avril dernier. »

(1) « On m’avait annoncé une conjuration Barthou-Briand *, je vois qu’elle a avorté... », écrivait M. Tardieu de Washington, le 8 juin.

(2) Interrogé le 7 juin à la Chambre des communes, le gouvernement anglais se déclarait complètement et parfaitement d’accord avec la Chambre des députés sur tous les points visés dans une question qui lui avait été posée. M. Snowden, du Labour party, ayant demandé : « Devons-nous comprendre que les Alliés sont disposés à continuer à se battre, sans se préoccuper d’aucune autre considération, jusqu’à ce qu’on ait atteint ce but : la restauration de r Alsace-Lorraine? » (Cris divers, oui,) le secrétaire d’État au Home Office avait répondu : « L’honorable député doit considérer ma réponse comme définitive. » (Bruyants applaudissements.)

(3) La réunion des groupes du Sénat avait refusé d’inscrire dans l’ordre du jour la phrase consacrée à la Société des Nations.

Le président du Conseil écrivait, le lendemain, à Albert Thomas, après une conversation avec Groussier, que son parti ne réclamait pas sa sortie du ministère, et que ce serait, d’après son collègue socialiste, la pire des fautes : « L’état moral de l’armée, ajoutait-il, est toujours à surveiller et à ménager. Les votes de la Chambre et du Sénat ont déjà produit un effet d’apaisement ; mais il y a encore bien des précautions à prendre, et c’est une raison de plus de maintenir l’union. Groussier m’a parlé en ce sens avec beaucoup de force. »

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Cependant Jonnart naviguait vers la Grèce en songeant aux difficultés de la mission qui lui avait été confiée. Il avait quitté Paris le 1®^ juin dans la soirée, désireux de faire pour le mieux. « La manière douce préconisée par le gouvernement britannique, écrivait-il au président du Conseil, est de nature à compliquer beaucoup les choses. Si le roi Constantin refuse d’abdiquer, il peut essayer de durer en opposant la force d’inertie : le blocus ne le réduirait pas très vite. S’il abdique, mais en faveur de son fils aîné, il me semble que je ne puis accepter cette désignation, car le diadoque ne vaut pas mieux que son père ; mais si je ne laisse pas à Constantin le droit de choisir son successeur, le gouvernement anglais ne dira-t-il pas qu’il a été convenu que le roi serait invité à abdiquer en faveur d’^^^^ de ses héritiers et que la désignation lui appartient?... Mon grand désir est de contribuer à l’apaisement de quelques-unes des difficultés auxquelles vous vous heurtez dans l’accomplissement de la lourde tâche que vous avez si patriotiquement assumée. »

De fait tous les gouvernements alliés se mettaient en travers de l’opération. Sonnino craignait que la déposition du roi Constantin ne risquât d’affaiblir le prestige de la monarchie italienne ; le président du Conseil lui faisait dire le 4 juin, par M. Barrère, que la question de la Grèce s’était trouvée liée à celle du retrait par les Anglais d’une partie du corps expéditionnaire : « C’est le gouvernement anglais qui l’a posée et vous n’aurez pas de peine à exposer à M. Sonnino qu’il ait lui-même suggéré, dans ces circonstances, les mesures qui vont être prises pour la régler. M. Sonnino ne peut se plaindre d’avoir été tenu à l’écart, puisqu’il avait lui-même déclaré à Saint- Jean-de-Maurienne qu’il s’en remettait à l’accord du gouvernement britannique et du gouvernement français. » Le ministre italien se proposait, d’autre part, de retirer le contingent italien de Salonique ; averti du caractère inamical que présenterait une telle décision, en ce moment, il consentait le 6 à le maintenir intégralement.

M. Terestchenko s’était montré d’abord satisfait le 2 juin des décisions prises, puisque c’était la seule forme sous laquelle pût se produire notre intervention ; il redoutait toutefois un peu les commentaires des révolutionnaires russes sur l’appui donné par la Russie à une constitution monarchique. Il ne tardait pas à modifier son attitude et le 6 juin, il formulait nettement son opposition en invoquant l’autorité du prince de Serbie.

Le même jour, un envoyé spécial remettait à Paris une lettre de M. Lloyd George. Le War Cabinet constatait la faillite

du haut commandement dans les récentes opérations offensives sur le front de Salonique : les rapports qu’il avait reçus concordaient pleinement avec les notes que lui avaient adressées les Italiens, les Russes et les Serbes, et il demandait le rappel du général Sarrail. M. Lloyd George reconnaissait personnellement qu’il avait été favorablement impressionné par le général quand ils s’étaient rencontrés à Rome : il avait observé scrupuleusement les engagements qu’il avait pris. Mais le premier ministre se déclarait pleinement d’accord avec le cabinet de guerre : « Nous espérons sincèrement que le gouvernement français reconnaîtra la nécessité de nommer un autre général à la place du général Sarrail, et qu’il donnera immédiatement à un officier compétent pris sur place l’instruction de prendre en mains le commandement jusqu’à l’arrivée du nouveau commandant en chef (1). »

(1) Le président du Conseil faisait remarquer le 7, à M. Lloyd George que la tâche du commandant en chef avait été rendue singulièrement difficile par le fait qu’il avait sous ses ordres des troupes appartenant à six nationalités différentes : « Quant à l’opinion des Italiens et de nos autres alliés, vous me permettrez de vous exprimer ma surprise qu’elle ne nous ait pas été communiquée directement — sauf par l’Italie qui voit, comme vous le savez, avec regret, notre accord au sujet de la Grèce... Après explication entre M. Sonnino et notre ambassadeur, le ministre des Affaires étrangères d’Italie a bien voulu télégraphier au général Cadorna de ne pas donner suite à ses premières instructions.

« Quoi qu’il en soit, je ne puis pas ne pas marquer ici ce qu’a d’insolite la précipitation avec laquelle le War Cabinet nous demande de prendre une résolution... Nous ne voulons pas toutefois que la question soulevée par votre communication devienne une cause de dissentiment entre la France et la Grande-Bretagne... Nous ne nous refusons pas à envisager le remplacement du général Sarrail... mais vous comprendrez qu’il nous soit tout à fait impossible de retirer son commandement au général Sarrail à l’instant précis où les opérations concex'tées entre nous, quant à l’occupation de la Thessalie et aux mesures politiques qui doivent la suivre immédiatement, sont en pleine exécution. Le War Cabinet, avec qui le détail de ces opérations a été lui-même étudié, se rendra compte de l’effet que produirait la révocation inopinée du général Sarrail, à l’heure même où l’autorité du commandant en chef doit rester entière pour le succès pacifique des mesures dont l’exécution lui est confiée... « ...Le gouvernement français consentira à donner au général Sarrail un autre commandement dès qu’il pourra le faire sans danger. Il me charge de vous en donner l’assurance : mais en retour, il vous demande de ne pas insister pour obtenir de lui une mesure immédiate et inattendue qui produirait le plus fâcheux effet et aurait des conséquences sur lesquelles il est inutile d’insister. »

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Enfin à la Chambre campagne dans les couloirs : un député dénonçait au président du Conseil, dans une lettre du 9 « la folle politique qui voulait envahir la Thessalie sous prétexte d’y faire la récolte : en réalité pour donner un corps au rêve obstiné d’un général politicien » ; le président du Conseil avait annoté au crayon : écho des conversations de M. Briand.

Cependant Jonnart était arrivé dans la soirée du 6, à Salamine, où il faisait escale, décidé à rendre simultanées des opérations prévues comme successives et à recourir, au besoin, à la force pour obtenir l’abdication du roi(l). Il se confiait malheureusement au ministre d’Angleterre. Celui-ci se prononçait personnellement pour la réconciliation du roi et de M. Venizeîos (2), et communiquait à Jonnart un télégramme qu’il venait de recevoir de lord Robert Cecil. Ce dernier, tout en reconnaissant que la conférence de Londres avait adopté la solution de l’abdication, suggérait qu’il serait suffisant de faire comprendre au roi que s’il se retirait en faveur d’un de ses fils, tout espoir ne lui serait pas interdit de rentrer en grâce après la guerre.

Après un court séjour à Salonique Jonnart revenait le 9 à Salamine à 11 heures du soir : il comptait faire débarquer les troupes à l’isthme de Corinthe ou au Pirée dans la nuit du 10 au 11.

9 juin.

L’afTaire de Grèce est engagée. Jonnart s’est entendu avec Sarrail pour brusquer l’affaire en débarquant des troupes au Pirée, contrairement à la convention avec l’Angleterre. Note de protestation du gouvernement anglais (3).

(1) Le président du Conseil lui avait seulement télégraphié le 5 : « Si l’expédition sur l’isthme de Corinthe est commandée par les événements, il est entendu que le général Sarrail sera libre de prendre toutes mesures (occupation du Pirée, etc.) utiles au succès de l’entreprise. »

(2) « 11 va sans dire que l’idée mise de nouveau en avant d’une réconciliation entre le roi Constantin et M. Venizelos doit être rejetée sans examen ». Ribot à Jonnart, 7 juin.

(3) « Vous informerez immédiatement M. Ribot que, d’après un rapport adressé à Sa Majesté britannique, le gouvernement français aurait décidé de demander l’abdication du roi de Grèce par une note au gouvernement grec, qui n’accorderait à celui-ci qu’un jour pour la réponse ; le gouvernement français aurait, en outre, l’intention de réaliser son dessein en débarquant des troupes au Pirée pendant la nuit. Je vous prie de faire observer à Son Excellence que les

Mon embarras. J’envoie un télégramme à Jonnart lui prescrivant de ne débarquer qu’en cas de nécessité dont il est juge : Jonnart peut nous placer en face d’un fait accompli. S’il réussit, l’Angleterre ne lui tiendra pas rigueur (1).

décisions de la récente conférence de Londres prévoyaient le recours à un blocus complet pour obtenir la soumission du roi, s’il se refusait à abdiquer et qu’un débarquement de troupes n’avait été envisagé que pour le cas où le roi déplacerait les siennes pour résister aux Alliés en Thessalie.

« Si ce rapport est exact, le gouvernement de Sa Majesté doit protester énergiquement contre une action de ce genre, qui est de nature à mettre en sérieux danger les colonies alliées et les légations à Athènes. Le gouvernement britannique n’a pas été consulté, et une telle action constituerait un manquement formel aux décisions arrêtées dans la conférence de Londres. Vous ferez aussi observer à M. Ribot que le gouvernement russe nous a instamment priés de ne pas sacrifier les intérêts militaires à des considérations politiques et de ne pas précipiter les événements : vous ajouterez que les Italiens et les Serbes ont, pour diverses raisons, formulé des objections à la 'déposition du roi par la force.

« Les décisions de la conférence de Londres ont été libellées à dessein dans le but de résoudre, autant que possible, la question grecque d’une manière pacifique et, dès le début, le gouvernement de Sa Majesté a fait clairement entendre qu’il était opposé à l’envoi en Attique de forces militaires, à moins de nécessité absolue. Le gouvernement de Sa Majesté sera donc placé dans une position sérieuse s’il est dans l’intention du gouvernement fiançais de ne pas tenir compte de ces décisions.

« Vous ferez tout le possible pour amener M. Ribot à adopter la solution que j’ai proposée dans un télégramme à sir Francis Eliott, le 3 de ce mois, d’après laquelle il suffirait aux Alliés d’amener le roi à se retirer de la Grèce jusqu’à la fin de la guerre, en laissant la régence à un de ses fils. Vous ferez remarquer à Son Excellence que cette solution répondrait aux objections du gouvernement russe, qu’elle écarterait le danger d’une opposition de l’Italie, qu’elle pourrait même contribuer à gagner l’appui de ce pays et qu’elle écarterait les objections du gouvernement serbe et celles du gouvernement de Sa Majesté britannique. »

(1) « ...J’ai répondu, écrivait le président du Conseil à Jonnart, que vous n’aviez certainement pas l’intention de manquer à ce qui était convenu, mais que vous étiez justifié de prendre toutes les précautions que vous jugez utiles, pour prévenir des troubles à Athènes dont les nationaux des deux pays et les légations seraient les premières victimes. Je vous prie, pour éviter des difficultés graves avec le gouvernement anglais, de ne faire débarquer les troupes au Pirée ou à l’isthme qu’en cas de nécessité dont vous êtes juge, et dont nous pourrons justifier, le cas échéant, auprès du gouvernement anglais... « La véritable pensée du War Cabinet, ajoutait-il, s’est découverte dans la suggestion que M. Graham a été chargé de me faire, consis-

JOURNAL dVlEXANDRE RIBOT

Dimanche 10 juin.

Conversation sur l’armée, avec le maréchal JofTre :

Ne pas multiplier les exécutions. Le maréchal reste confiant.

Jonnart, ayant eu connaissance du texte de la note anglaise, se sent désavoué : il hésite et demande des instruc-

tant à ne pas demander au roi d’abdiquer, mais seulement à l’éloigner temporairement de la Grèce, après avoir établi une régence. Cette suggestion, inspirée par une démarche du gouvernement italien, ne peut être prise en considération. J’ai dit très nettement à M. Graham que ce serait une reculade dont en aucun cas, nous n’accepterions la responsabilité. »

Le président du Conseil écrivait d’autre part à Paul Cambon ; « M. Graham a admis qu’il était sage de prendre des mesures de précaution. Il m’a ensuite fait connaître la pensée de derrière la tête du War Cabinet. A la suite des démarches du gouvernement italien, le gouvernement britannique voudrait faire machine arrière et se borner à conseiller au roi Constantin de quitter la Grèce pendant la guerre et de confier la régence à un de ses fils. Après que nos résolutions ont été divulguées, ce serait, de notre part et de la part du gouvernement britannique, une reculade dont nous ne saurions accepter la responsabilité. Veuillez expliquer cela à lord Robert Cecil et lui assurer qu’il peut se confier à M. Jonnart dont il connaît la prudence et dont les premiers télégrammes nous donnent l’impression cpi’il prend avec beaucoup de calme les dispositions qu’il juge les meilleures pour obtenir une solution pacifique qui est dans les désirs communs des deux gouvernements. » Paul Cambon répondait le même jour qu’il avait fait connaître à lord Robert Cecil l’entretien qu’avait eu le président du Conseil avec M. Graham. « Je lui ai demandé, ajoutait-il, quelles étaient ses raisons de penser que M. Jonnart eût des intentions peu conformes aux derniers accords de Londres. Il m’a répondu qu’avant de partir pour Salonique, M. Jonnart avait annoncé à sir Francis Eliott l’intention d’adresser, dès son retour, au roi Constantin l’injonction d’abdiquer dans un délai de vingt-quatre ou quarante-huit heures. En cas de refus, le haut commissaire évacuerait Athènes avec les légations, et le débarquement s’imposerait. » Paul Cambon résumait les considérations auxquelles s’était livré lord Robert Cecil, au cours d’une longue conversation : « J’ai des informations des plus sérieuses, lui avait-il dit, et dont je ne peux pas vous indiquer la source, qui m’avitorisent à affirmer que la résistance est certaine de la part du roi et de la population. Ce sera donc la guerre avec la Grèce dans de mauvaises conditions... » Et Paul Cambon ajoutait ; « Lord Robert Cecil, en développant toutes ces considérations, s’est montré très soucieux de la suite de cette affaire et m’a prié de faire connaître ses appréhensions à Votre Excellence. »

tions absolument formelles (1). Je ne puis lui prescrire de violer les engagements, et, d’autre part, il s’est trop avancé pour reculer. Nous décidons avec les ministres de la Guerre

(1) Dès son arrivée à Salamine, Jonnart avait reçu communication par le ministre d’Angleterre, de la protestation de son gouvernement. Il avait d’abord décidé de n’en pas tenir compte. Il écrivait au président du Conseil : « Les résolutions de la conférence de Londres paraissaient en effet prévoir des opérations successives ; mais j’ai cru devoir observer que la meilleure chance d’obtenir une solution pacifique était de manifester la force, étant entendu que nos troupes s’abstiendraient de tout acte de provocation. Il m’a semblé que la conférence avait reconnu que je serais sur place le meilleur juge des dispositions à prendre pour atteindre avec le moins de risques le but poursuivi : or si on laisse à l’entourage du roi, déjà trop informé des décisions de Londres, le temps de soulever l’opinion et d’organiser la résistance, les difficultés de notre tâche seront singulièrement multipliées. Les troupes grecques transférées dans le Péloponèse, que la marine déclare ne pouvoir, par ses seuls moyens, y retenir longtemps, réussiraient vraisemblablement à revenir, en tout ou partie, dans l’Attique. L’entrée de nos troupes en Thessalie, qui ne saurait être ajournée, risquerait de fortifier le parti de la résistance à Athènes. La simultanéité des opérations de l’isthme de Corinthe, du Pirée et de la Thessalie me paraît s’imposer. Je ne puis assurer qu’elle nous évitera toute espèce d’accident, mais, sans contredit, elle limitera nos risques. Sir Francis Eliott l’a reconnu au surplus... Il est bien entendu, comme je vous l’ai télégraphié de Salonique, que nos troupes débarqueront en même temps à l’isthme de Corinthe et au Pirée dins la nuit prochaine. Je compte, dimanche après-midi, notifier à M. Zaïmis, la demande des puissances. »

Mais, ayant reçu du ministre d’Angleterre, dans la matinée du 10, communication complète du télégramme de lord Robert Cecil — et aussi d’instructions que celui-ci avait envoyées à Pétrograd, Jonnart avait un moment d’hésitation : « Les déclarations de lord Robert Cecil, écrivait-il à Paris, permettent de penser que son agent d’exécution n’a pas sa confiance et qu’un malentendu très sérieux s’est produit dans l’interprétation des pouvoirs qui m’ont été conférés à Londres. Dans ces conditions, je vous prie de m’envoyer sans retard des instructions absolument formelles. Ne pouvant espérer recevoir votre réponse aujourd’hui, je suis dans l’obligation de retarder le débarquement au Pirée. Ce retard, que les autorités militaires considèrent comme préjudiciable, ne saurait se prolonger au delà de vingtquatre heures... Les opérations en Thessalie s’engageront demain comme il a été convenu... »

Cette demande d’instructions parvenait à Paris au moment où le chargé d’affaires britannique venait de remettre une seconde protestation expédiée la veille et aussi catégorique que la précédente ;

« Veuillez représenter immédiatement au gouvernement français que les décisions de la conférence de Londres ne prévoyaient qu’un cas, et un cas seulement, qui autorisât les Alliés à recourir à la force, celui où le roi Constantin déplacerait des troupes en vue de leur

148 JOURNAL d’alexandre ribot

et de la Marine de faire débarquer les troupes non au Pirée mais à Eleusis (1).

Il juin.

Comité de guerre. Le général Pétain demande une censure plus énergique : Malvy la réclame aussi. Décidé qu’il

résister en Thessalie. La conférence a nettement repoussé l’idée de forces militaires qui appuieraient M. Jonnart ou domineraient Athènes, et c’est un plan de blocus qui lui a été substitué. Le gouvernement de Sa Majesté ne peut donner son consentement à aucune modification, sur ce point, des résolutions arrêtées. Si nous nous laissons entraîner à de nouvelles complications militaires en Grèce, il est impossible d’exagérer les conséquences sérieuses qui en résulteront...

« Le gouvernement de Sa Majesté estime que la proposition d’amener le roi à se retirer au lieu d’abdiquer n’est pas en opposition avec la signification véritable des résolutions prises à Londres. Le préambule définit l’objectif général en disant qu’il est essentiel que le roi de Grèce « cesse de régner » ; il n’y a aucune différence pratique, à ce point de vue, entre le fait de s’en aller et celui d’abdiquer. Le point essentiel est que les Alliés prennent toutes mesures pour l’établissement d’un gouvernement amical en Grèce, tout en évitant, autant que possible, de nouvelles complications militaires. Le gouvernement de Sa Majesté ne peut aucunement partager l’optimisme du ministre de la Guerre d’après lequel les royalistes s’effondreront à Athènes comme ils se sont effondrés dans les îles. »

(1) Le président du Conseil rappelait à Jonnart les conditions difficiles dans lesquelles l’accord s’était fait avec le gouvernement anglais. « M. Lloyd George m’avait prié de ne pas insister pour un débarquement au Pirée, parce que notre insistance risquerait d’amener une division irrémédiable du cabinet. Dans la note que nous avons faite en réponse à la note anglaise, nous avons, d’accord avec le général Foch, demandé seulement que le général Sarvail fût autorisé à débarquer à l’isthme de Corinthe en même temps qu’il entrerait en Thessalie. Cela a donné lieu à une longue discussion dans le cabinet anglais. Finalement on nous a proposé et nous avons accepté d’autoriser le général Sarrail à tenir prêtes des troupes de débarquement pour occuper l’isthme de Corinthe en cas de nécessité. J’ai dit hier à l’ambassadeur d’Angleterre que vous ne débarqueriez detroupes que si vous y étiez forcé : vous seul restiez juge de la nécessité. En l’état, je vous invite, d’accord avec le ministre de la Guerre et le ministre de la Marine, à débarquer des troupes, non au Pirée mais à Eleusis, où elles seront à votre portée si vous en aviez besoin pour réprimer des troubles à Athènes ou empêcher, conjointement avec les troupes débarquées à Corinthe, des mouvements à travers l’isthme. Il demeure entendu que l’opération de Thessalie suit son cours aussi rapidement que possible. Remettez à M. Zaïmis la lettre que vous avez préparée. Lorsque les postes seront installés,

aura un représentant, et qu’on interdira les campagnes violentes contre lui... Malvy est un peu nerveux... Information ouverte au sujet du numéro de V Union des métaux^ journal de la Fédération des métaux (Merrheim).

Télégramme de Jonnart qui a eu un entretien presque cordial avec Zaïmis (1). Celui-ci ne proteste pas contre

vous demanderez, comme il a été convenu, l’abdication du roi.

« Lord Robert Cecil vient de me faire remettre une nouvelle note où il insiste pour que l’on se contente de l’engagement du roi de s’éloigner de la Grèce après avoir constitué une régence. Il fait remarquer que l’essentiel serait obtenu si nous étions débarrassés du roi, de la reine et de leur camarilla et s’il était entendu que le régent, choisi d’accord avec vous, ferait appeler Venizelos. Je vous télégraphierai demain à ce sujet.

« Gardez ce télégramme pour vous seul. Vous avez pu constater à quel point ont été fâcheuses les indiscrétions commises au sujet de vos intentions. Ni la confiance du gouvernement français, ni celle du cabinet anglais ne vous feront défaut dans l’accomplissement de la tâche difficile que vous avez acceptée. Je crois pouvoir vous en donner l’assurance. »

Le président du Conseil écrivait en même temps à Paul Gambon : « ...Je n’ai pu, dans ces conditions, ni lui donner l’ordre de débarquer au Pirée, ce qui eût été, de ma part, un manquement aux engagements pris, ni lui prescrire de faire rebrousser chemin aux troupes venues de Salonique, ce qui eût produit un effet désastreux... Je vous prie de voir lord Robert Cecil et, en lui expliquant la situation difficile où je me suis trouvé, d’insister auprès de lui pour que soit évitée toute apparence d’un dissentiment qui aurait les plus fâcheuses conséquences. »

En l’absence de lord Robert Cecil, le sous-secrétaire d’Etat, lord Hardinge, répondait à P. Cambon : « Nous tenons essentiellement à la stricte exécution de l’accord de Londres. » Il ajoutait que le gouvernement russe, qui se disait prêt à une offensive dans un délai de six semaines, protestait contre tout ce qui détournerait vers la Grèce les forces de Macédoine. La veille, en effet, Albert Thomas avait prévenu que le ministre des Affaires étrangères, très ému, venait de lui communiquer les termes de la protestation anglaise. « S’il est exact, ajoutait-il, que lord Robert Cecil ait protesté, c’est vraiment à désespérer de liquider les affaires grecques... » « La conversation, ajoutait-il le lendemain, continue très activement entre la Russie et l’Angleterre... M. Terestchenko se déclare tout à fait d’accord avec le gouvernement anglais, et la partie semble être liée ainsi entre les deux gouvernements. » Mais déjà Jonnart avait repris confiance et, sans attendre de nouvelles instructions formelles, que le gouvernement français ne pouvait lui adresser, suivait sa voie.

(1) Pressentant le danger qui le menaçait, le roi de Grèce avait prié M. Zaïmis de former un ministère de conciliation (3 mai).

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

l’arrivée des troupes à Corinthe. Jonnart craint qu’il ne veuille pas recevoir la demande d’abdication (1). Audition par la commission des relations extérieures à qui je fais sentir les difficultés de la situation.

12 juin.

A la commission du budget, sur la politique économique et financière. Je reçois pendant la séance un télégramme de Jonnart : le roi abdique et quitte la Grèce avec le diadoque après avoir désigné pour son successeur le prince Alexandre (2). A l’Élysée avec Lacaze. Je décide d’autoriser

(1) Jonnart l’avait -vu dans l’après-midi du 10 : les puissances protectrices, lui avait-il dit, n’avaient d’autre but que de reconstituer l’unité de la Grèce. Mais il ajoutait que, si leurs intentions généreuses et libérales étaient méconnues et si les événements du 2 décembre venaient à se renouveler, il était autorisé à intervenir énergiquement avec les forces dont il disposait. « J’ai indiqué à M. Zaïmis que ces forces étaient à ma portée : il m’a interrompu pour me dire ; « C’est « une bonne chose... » Jonnart lui avait alors remis les deux notes relatives au contrôle de la récolte en Thessalie et au renforcement de nos forces dans l’isthme de Corinthe ; « Je lui remettrai, dans une nouvelle entrevue que j’aurai avec lui demain lundi, notre demande concernant l’abdication du roi. Comme je vous l’ai déjà laissé entrevoir, je crains qu’après la remise de cette note, M. Zaïmis ne consente pas à garder le pouvoir. »

(2) Jonnart avait remis la veille à M. Zaïmis la note relative à l’abdication du roi Constantin, en lui rappelant que, dans une circonstance analogue, — lors de l’abdication du roi Othon, — son père n’avait pas hésité à sacrifier ses préférences personnelles au bien du pays. Le président du Conseil n’a'vait pas essayé de pré.senter la justification du passé. 11 était personnellement disposé à conseiller au roi de déférer à l’invitation des puissances, mais la décision devait être prise dans un conseil de la couronne composé des anciens présidents du Conseil : il ferait connaître le lendemain à midi au plus tard la réponse du roi. Jonnart ajoutait le soir : « La situation reste calme à Athènes. J’ai la conviction absolue que si les transports qui nous ont amené des troupes de Salonique ne s’étaient pas trouvés en rade de Salamine, nos chances d’obtenir une solution pacifique auraient été très diminuées. Si j’étais arrivé à Athènes avec une sommation et un sabre de bois, la résistance aurait pu sérieusement s’organiser avant que nous ayons eu la possibilité d’intervenir. » Les navires de transport n’étant pas toujours disponibles, un délai de douze à quinze jours eût été nécessaire pour faire venir des troupes de Salonique ; la simultanéité des opérations de Thessalie, de l’isthme de Corinthe et de Salamine s’imposait impérieusement « Je souhaite donc que le gouvernement anglais qui, d’ailleurs, décline toute res»

le roi à se rendre en Suisse, malgré les objections que me rappelle le président.

ponsabilité et refuse son concours pour les opérations ultérieures, si elles sont nécessaires, veuille bien faire confiance à ceux qui ont assumé une tâche singulièrement délicate et reconnaître qu’un échelonnement des opérations risquait fort de déchaîner la guerre civile et de nous mettre sur les bras une guerre avec la Grèce. » Devant les inconvénients d’un débarquement à Eleusis, Jonnart décidait de surseoir momentanément à tout débarquement, afin que l’on ne pût arguer d’une pression militaire trop directe sur le roi, au moment même où il venait d’être saisi de la notification des puissances : mais, ajoutait-il, deux hypothèses : « Si le roi consent à abdiquer, il sera nécessaire de débarquer des éléments pour seconder l’action du nouveau gouvernement et l’appuyer contre tout revirement de l’opinion. Si le roi résiste et fait appel aux armes, je devrai intervenir pour faire respecter par la force les décisions des puissances protectrices. »

Le 12, à 9 heures et demie, M. Zaïmis lui faisait remettre une lettre portant à sa connaissance que « le roi, soucieux, comme toujours, du seul intérêt de la Grèce, avait décidé de quitter le pays avec le prince royal et désigné pour son successeur le prince Alexandre n. « La ville, ajoutait Jonnart, est restée calme. Cette tranquillité est due certainement en grande partie au fait que les transports, ayant à leur bord les troupes, sont passés devant Phalère d’ofi les très nombreux promeneurs du dimanche ont pu les apercevoir. »

Le dénouement pacifique de la crise permettait le lendemain au haut commissaire de faire débarquer les troupes en plein accord avec le gouvei’nement grec. « Les ministres de l’Entente, ajoutait Jonnart, se sont efforcés, par une série de manœuvres, d’affoler l’opinion et d’amener leurs gouvernements à renoncer à faire présenter la demande d’abdication... Aussi jusqu’au dernier moment, la cour a espéré que les décisions de Londres seraient modifiées. Le langage énergique que j’ai tenu à M. Zaïmis n’aurpit pas suffi, si le défilé devant Phalère des transports amenant nos troupes de Salonique n’avait convaincu les Athéniens. Tout le monde s’accorde à reconnaître, et M. Zaïmis lui-même, que si, la demande d’abdication étant présentée au roi, un délai de dix ou quinze jours s’était écoulé, des conflits sanglants n’auraient pu être évités en présence de l’effervescence croissante. L’exécution littérale du programme arrêté à Londres risquait de nous conduire à une situation inextricable et à des violences. »

Le 12, le président du Conseil félicitait Jonnart de la manière dont il avait conduit toute l’affaire. « L’heureuse conclusion que vous avez obtenue, ajoutait-il, fera tomber les protestations du gouvernement britannique. Vous avez compris, en lisant mes télégrammes, que je vous aurais couvert, quoi qu’il arrivât ; mais je ne pouvais pas laisser croire au cabinet anglais que, dès votre départ de Paris, vous étiez d’accord a'vec nous pour ne pas tenir compte des engagements pris à Londres. Vous vous êtes décidé, après a\oir vu quelle était la situation, à prendre sur vous de modifier vos ins-

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

13 juin.

Arrivée du général Pershing, Je règle petite difficulté avec Yiviani qui voulait accompagner le général : cela revient à Painlevé. Explication amicale avec Viviani. Il ne regrette pas de n’être pas ambassadeur à Pétrograd (1) : mais il voudrait aller parler aux soldats et aux foules russes ; en attendant, il demande à aller parler dans les cantonnements militaires, ce qui pourrait être dangereux, parce que les députés réclameraient la même liberté. Viviani tient à rendre compte de son voyage : je lui propose de l’appeler moi-même demain à la tribune. Dîner à l’ambassade des États-Unis.

14 juin.

Sharp et le général dans la tribune diplomatique de la Chambre des députés : mon discours sm les événements d’Athènes ; quelques mots à l’adresse des États-Unis ; grande harangue enflammée de Viviani ; affichage des deux discours ordonné.

tructions. Le succès vous donne raison, et le gouvernement britannique vous doit des remerciements, qu’il ne manquera pas, je l’espère, de joindre aux nôtres. »

Si, le même jour, M. Lloyd George faisait dire au président du Conseil par le chargé d’affaires britannique qu’il le remerciait de l’esprit amical dans lequel nous avions répondu à sa lettre relative au général Sarrail et qu’il n’insistait pas pour que le général fût rappelé au cours de la période critique que nous traversions, Paul Cambon écri\ait le 13 : « J’ai communiqué à lord Robert Cecil nos télégrammes d’Athènes. Il a conclu notre conversation en disant : « Tout est bien qui finit bien. » Sonnino avait accueilli, le même jour, la communication de notre ambassadeur sans surprise, bien que le fait de l’abdication ne lui fût pas encore connu et dans un esprit conciliant et modéré qui dénotait qu’il avait pris son parti de la situation nouvelle. Le 16, le gouvernement serbe, démoralisa par le retrait des troupes anglaises de Salonique, se déclarait heureux de voir la question grecque enfin réglée.

Jonnart avait dû se contenter d’une formule qui ne constituait pas une abdication formelle. Le 14, la famille royale quittait la Grèce sur le yacht royal escorté de deux contre-torpilleurs français.

(i ) M. Noulens avait été nommé à ce poste le 5 juin en remplacement d’Albert Thomas qui revenait en France,

Déjeuner à l’Élysée. Le président me demande de publier un Livre jaune sur la guerre des Balkans : il en ressortira que la France était pacifique. Le président est toujours préoccupé de la campagne qu’on fait pour lui attribuer la responsabilité de la guerre (1). Dîner au ministère de la guerre ; après le dîner dans le jardin.

15 juin.

Au Sénat, discours de Viviani ; mes explications sur la Grèce. Question de Touron : Pourquoi a-t-on laissé le roi libre d’aller en Suisse?

(1) Le gouvernement allemand cherchait à rejeter ses responsabilités de 1914 sur l’attitude belliqueuse qu’aurait eue le gouvernement français en 1912, au moment de la guerre balkanique. La Gazette de V Allemagne du Nord venait de publier une dépêche envoyée de Londres à son gouvernement en février 1913, par Benkendorlï, ambassadeur de Russie : de ses entretiens avec Paul Gambon il concluait que toutes les puissances travaillaient à la paix ; mais que c’était la France qui accepterait la guerre avec le plus de philosophie. Cet état d’esprit était une garantie pour la Russie, disait-il; mais il n’aurait pas fallu, d’autre part, dans son intérêt, — tant durant les hostilités qu’au moment de la paix — que la guerre éclatât un jour pour des intérêts plus français que russes : « Gomment pouvait-on en tirer que nous voulions la guerre, écrivait Paul Gambon le 1 6 juin, et que je ne le cachais pas? Benkendorff, qui ne se faisait aucune illusion sur la désorganisation de son pays, mettait son gouvernement en garde contre toute imprudence. Il savait que son gouvernement et même l’empire, ne résisteraient pas à un choc. J’ai rendu compte dans des dépêches, d’entretiens avec lui qui, publiés, l’auraient fait envoyer en Sibérie. Mais quand il me disait : « Et vous? » je lui répondais : « Nous ne voulons pas la guerre ; mais nous l’accepte- '« rions. Nous ne sommes plus au lendemain de 1870. » G’était le langage que j’ai toujours tenu depuis vingt-cinq ans et que devait tenir un ambassadeur de France. D’ailleurs, de la dépêche de Benkendorfï, dont l’authenticité me paraît probable, on ne peut tirer un mot indiquant, de notre part, le désir de chercher un conflit. Mais ce qui en ressort c’est que si la guerre avait été déchaînée pour un intérêt français et non pour un intérêt russe, la Russie n’aurait pas marché. ■ — G’est, d’ailleurs, ce que j’ai toujours pensé. »

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