LE CHÈQUE DUVAL. SITUATION TROUBLÉE. FIN DE
l’appui militaire DE LA RUSSIE. LE MAINTIEN DE
l’armée d’orient et la conduite de la guerre.
16 juin.
Comité des affrètements et des achats. Circulaire de Viollette relative au prix du charbon. Je dis à Viollette qu’il ne pourra pas garder le service de la répartition du charbon : deux mois perdus ; le préfet de la Seine est venu dire que Paris est inquiet, on va à une catastrophe.
Après-midi à la commission de l’armée du Sénat : Malvy sur la sellette (1). Il se défend sans vigueur; je crois qu’il est malade. Il est convenu qu’il laissera voir les rapports de la sûreté générale relatifs à la campagne pacifiste ; ces rapports mettront dans une situation difficile certains collaborateurs de Thomas : il y a eu des faiblesses et des complaisances. S’il y a des pièces qu’on ne puisse pas communiquer, j’arbitrerai avec le président de la commission.
(1) On cherchait à rejeter sur le ministre de l’Intérieur toute la responsabilité des mutineries. Provoquées par l’échec de l’offensive du 16 avril dont on avait trop attendu, et par le contre-coup de la révolution russe, elles se développaient sur un terrain préparé par une propagande qui s’exerçait à. l’alentour des gares sur les permissionnaires au sujet desquels l’autorité militaire n’avait pas pris les mesures qui s’imposaient. Mais un fait très grave allait être révélé au président du Conseil : un chèque d’origine très suspecte avait été saisi à Bellegarde le 1 5 mai, sur l’administrateur du Bonnet rouge et lui avait été restitué,
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
Je refuse de communiquer les lettres du général Pétain au ministre de la Guerre : le commandant en chef serait découvert, ce qui n’est pas admissible ; on me donne raison.
Dimanche 17 juin.
Un jour de repos. Conversation avec le préfet de police : mon impression reste favorable. Le préfet veut mettre de l’ordre dans le départ des permissionnaires : il centraliserait les départs à la gare de la Rapée-Bercy ; lenteurs du quatrième bureau. Un rédacteur du Bonnet rouge revenant de Suisse a été trouvé porteur d’un chèque de 150000 francs dont il n’a pu expliquer l’origine : aucune suite donnée (cinquième bureau de l’état-major général).
18 juin.
Après le comité de guerre, Malvy me dit qu’il ne veut pas être une cause de conflit entre le Sénat et le commandement, d’une part, et la Chambre des députés, d’autre part ; il offre de se retirer pour raisons de santé. Il est, en effet, très fatigué. Si j’acceptais sa démission, il ferait tout pour faciliter ma tâche :
— Disposez de moi, me dit-il en terminant, comme si j’étais votre fils.
J’ai décidé d’enlever à Viollette les charbons et les transports maritimes pour les donner à Loucheur, qui s’est mis entièrement à ma disposition. Premier entretien avec Viollette qui, se sentant menacé, est accommodant. Il ne veut pas céder les transports maritimes ; cependant il finit par céder. Deuxième entretien auquel assiste Loucheur et où tout est réglé.
19 juin.
Séance de la Chambre interminable et attristante. Viollette jette le nom de Loucheur dans le débat sur le gaz. J’interviens pour prendre à ma charge personnelle le décret
SITUATION TROUBLÉE 157
qui paraîtra demain; j’annonce que je me refuserai à le laisser discuter.
20 juin.
Malvy est mieux en point : il n’a pu s’entendre avec les membres de la commission de l’armée délégués pour voir les papiers de la sûreté : ils voulaient s’installer dans les bureaux et avoir tous les rapports, même ceux des indicateurs. Malvy estime que c’est impossible : c’est aussi l’avis de Steeg ; je dois voir demain, à ce sujet, Clemenceau.
21 juin.
Suspension de VAction française pour quinze jours. Nécessité d’arrêter des campagnes qui mènent à la guerre civile.
22 juin.
A la Chambre : discussion sur la marine marchande. Déjeuner Sharp, général Pershing.
23 juin.
Déjeuner Isvolski. Comité des affrètements et des achats ; règlement de la question de la marine marchande (1). Retour d’Albert Thomas. A la gare du Nord.
Dimanche 24 juin.
Le matin longue conversation avec Thomas ; son appréciation sur Cachin, Moutet concorde avec la nôtre. Il estime que Renaudel a manoeuvré maladroitement : il voudrait qu’on pût délivrer les passeports ; mais il comprend que cela est, en ce moment, impossible.
(1) Suivant le vœu de la Chambre, les transports maritimes étaient réunis à la marine marchande. Mais les transports^ maritimes n’avaient pas été retirés des mains de M. Viollette pour être confiés à celles ce M. Nail ; au lieu d’accepter un autre poste dans le cabinet, celui-ci préférait se poser avec succès en victime auprès des camarades.
JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT
Sa conversation à Stockholm avec le socialiste autrichien Adler : celui-ci avoue que l’Autriche est à bout de souffle ; on fait des prières dans les églises pour le succès de la conférence de Stockholm... Je parle à Thomas des démarches du prince Sixte : il estime, comme moi, qu’une paix séparée est en ce moment impossible : d’une part l’Italie n’y consentirait pas ; d’autre part il ne faut pas arrêter l’offensive russe qui doit se produire sur le front autrichien : garder le fil pour le moment favorable.
Lloyd George a évolué en ce qui concerne Salonique. Les Serbes ont fait mine de vouloir conclure une paix -séparée ou de se faire tuer en en appelant à l’opinion publique : cela fait réfléchir les Anglais. Dans une conférence où seront tous les Alliés, l’Angleterre reculera parce qu’elle ne voudra pas rester seule (1). L’affaire de Grèce a, d’ail-
(1) Cette conférence allait se réunir à la fin de juillet. Le président du Conseil avait envoyé dès le 15 juin, une invitation au gouvernement russe : elle devait permettre de repousser plus aisément une proposition que ce dernier venait de faire lui-même, la veille, d’une conférence qui réviserait les buts de guerre. Rendue publique, cette proposition avait été communiquée verbalement en Conseil des ministres à l’ambassadeur d’Angleterre et à Albert Thomas, la veille de son départ. L’idée qu’une telle révision était envisagée par le gouvernement provisoire, permettrait à celui-ci de poursuivre plus facilement sa propagande d’offensive. Il fallait, suivant Albert Thomas, être reconnaissant au gouvernement provisoire de l’effort qu’il faisait dans cette direction. « La volonté de paix russe, écrivait-il le 14 au président du Conseil, avant son départ, est sans doute profonde. Les observateurs les plus avertis rappellent qu’un an et demi avant la révolution, l’élan de guerre était déjà brisé, et les révolutionnaires ont raison de dire que la révolution a été faite, non seulement contre le tsar mais contre la guerre. Les hommes qui depuis des mois luttent contre les manœuvres allemandes en faveur d’une paix séparée, contre l’inertie d’un peuple qui, au fond, ne veut pas se battre et qui, en évoquant la nécessité de l’effort pour l’avenir même de la liberté en Russie, réorganisent l’armée et restaurent, au moins, sa force, auront bien mérité de leur pays et de l’Entente. »
Dans une conversation avec notre chargé d’affaires Doulcet, M. Terestchenko envisageait encore avec optimisme, le 25 juin, le développement de la révolution russe. Au congrès des ouvriers et soldats de toute la Russie tenu à Pétrograd, M. Kerenski venait d’obtenir un véritable triomphe sur Lénine dans un tournoi oratoire, et le congrès s’était prononcé à une grande majorité pour la conti-
SITUATION TROUBLÉE
leurs, relevé notre situation morale et nous donne plus d’autorité pour prendre la direction... Lloyd George a des difficultés intérieures : le parti libéral ne lui pardonne pas, et il ne peut pas s’appuyer entièrement sur les conservateurs ; ceux-ci ne lui ont pas permis de faire entrer Winston Churchill dans le cabinet. Le premier ministre a plus d’action dans le pays qu’à la Chambre des communes (1).
nuation de la guerre. On ne désobéissait plus ouvertement au gouvernement, on lui obéissait avec des délais.
Si M. Doulcet était obligé do constater la disparition totale dans l’armée de la notion même de discipline, il enregistrait l’optimisme des cercles financiers, optimisme basé sur la certitude de la réaction. « Il est certain que le besoin d’ordre est général : c’est un sentiment qui se répand de plus en plus, et on s’habitue à la pensée de s’opposer un jour par la force aux fantaisies anarchistes. »
Le public français devait être, d’autre part, averti qu’il était radicalement faux de parler de paix séparée. « Ainsi que l’ambassade n’a pas cessé de le dire depuis un an, cette expression, qui implique la trahison, n’a jamais correspondu en rien à la réalité, pas même sous M. Sturmer, et. aujourd’hui encore, tout le monde la réprouve à commencer par Lénine. » L’expulsion du socialiste suisse Grimm avait rencontré une approbation unanime, qui avait paru surprendre en France : du moment qu’il était convaincu de soutenir la paix séparée, il était brûlé. « Ainsi que M. Paléologue et M. Albert Thomas l’ont écrit tous les deux, ce qui a découragé en Russie, même avant la révolution, c’est la fatigue de l’effort, la volonté du repos, qui n’ont jamais été au delà de la situation actuelle, c’est-à-dire de l’armistice de fait. Aussi le vrai et le seul danger, c’est la manoeuvre des internationalistes : forcer les Alliés à faire la paix et, en cas de refus, provoquer la rupture entre la Russie et ses alliés. C’est à quoi tendent les menées allemandes, et c’est ce que l’opinion française doit savoir, pour ne pas porter des jugements injustes et pour déjouer l’intrigue ennemie. »
(1) On contestait l’utilité des innovations introduites par M. Lloyd George dans le gouvernement... Les techniciens n’avaient pas réussi. Les critiques s’adressaient aussi au cabinet de guerre qui s’immisçait dans le fonctionnement de toutes les administrations...
« M, Lloyd George vous a confié, écrivait Paul Cambon le 18 juin, qu’il avait souvent peine à s’entendre avec ses collègues unionistes, sauf avec lord Milner... » Mais il ne pouvait s’en passer. Le gouvernement britannique n’était qu’en apparence un gouvernement de coalition. Il reposait sur l’union du parti unioniste et de Lloyd George. « Le parti libéral est resté, avec ses organisations de Londres et de province, et la caisse surtout, sous la présidence d’Asquith, et les chefs de ce parti continuent à considérer Lloyd George comme un traître. » Des avances aux libéraux n’avaient pas été bien accueillies par les chefs, et retenues seulement par des personnages de second
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
Déjeuné à Ghamplan : champs de blé qui mûrit... Trois ans de guerre : cela fait rêver. Lettre de Marcel (1) qui se plaint qu’on ne dise rien aux officiers : on ne leur a communiqué que l’ordre où Pétain félicite un commandant de corps d’armée d’avoir fait arrêter des mutins et de les avoir envoyés à la prison, menottes aux mains : cela ne suffit pas (2). Rentré à Paris à 4 heures.
Du 29 juin ati 7 juillet.
Discussion des interpellations sur l’offensive du 16 avril : nos inquiétudes. Dans un régiment, 298®, des compagnies
plan dépourvus d’autorité. On avait alors ouvert des pourparlers avec sir John Simon qui avait abandonné le ministère Asquith au moment du vote de la loi militaire britannique et « qui représente un élément presque pacifiste. La révision des buts de guerre à l’occasion de la révolution russe fournissait un terrain d’entente... Mais les unionistes ne paraissent pas favorables à la collaboration des pacifistes, et ils rappellent de temps en temps au premier ministre qu’il ne peut pas se passer d’eux. Ils viennent de prononcer l’exclusive contre Winston Churchill à qui Lloyd George voulait faire appel. Ainsi donc en quinze jours on a vainement essayé de trouver des concours de trois côtés différents. » En réalité, il n’y avait pas de premier ministre à mettre à la place de M. Lloyd George. Pour affirmer sa position, il ne devait pas recourir à l’intrigue, où il était sûr d’être battu, mais user de sa parole qui retentissait dans tout le pays. « Ses discours, dont l’effet à la Chambre est médiocre, plaisent à la masse des Anglais et c’est sur cette masse qu’il doit s’appuyer. » Tel était l’avis de lord Northcliff, bon juge en matière de publicité, mais, son avis ayant déplu, il était parti en mission pour l’Amérique.
(1) Beau-fils du président du Conseil. Chef de bataillon de réserve. Tué le 28 mai 1918.
(2) Il s’agit de la note du premier bureau n° 10 221 en date du 11 juin. Le président de la République en avait transmis, le 16 juin, la copie de sa main au président du Conseil en ajoutant : « Voici l’ordre dont je vous ai parlé tout à l’heure... Que le chef de corps donné en exemple ait été obligé par les circonstances de procéder comme il l’a fait et de recourir, pour rétablir la discipline, à des sortes de prélèvements d’otages, soit. Mais proposer de généi’aliser cette méthode, on risque de choquer chez les hommes le sentiment de la justice ; faire savoir à toute l’armée qu’on a « chargé » des soldats « menottes aux mains », sur des camions automobiles pour les conduire en prison, préconiser des mesures de répression impitoyables sans prononcer un mot d’humanité, sans faire appel au cœur du soldat, sans trouver un éloge pour cette armée qui a donné tant de preuves d’héroïsme, cela me paraît une dangereuse erreur psychologique, ou, tout au moins, une rédaction bien malheureuse. »
êiTUATION TROUBLEE
ont signé des lettres pour refuser d’aller aux tranchées Finalement elles ont obéi.
Le comité secret prenait fm le 7 juillet par une séance puhhque au cours de laquelle le ministre de l’Intérieur, guetté au Sénat par Clemenceau, imaginait de se faire interpeller par Kenaudel, afin de provoquer une manifestation de la Chambre A? A/f /aveur. La Chambre restait froide. Barrés interrogeait M: Mal^ sur la canaille du Bonnet rouge. Le président du Conseil révélait la saisie du chèque Duval ; mais il se refusait à
briser la politique d’union qui, depuis trois ans, avait assuré la paix sociale...
Le dossier du Bonnet rouge avait été communiqué le .30 iuin au garde des Sceaux par le ministre de la Guerre, à la suite d une lettre que lui avait adressée le 28, le président du Conseil. Duval était arrête le 5 juillet ; mais le garde des Sceaux se refusait a faire interroger le rédacteur en chef du iournal Almereyda dont la complicité ne paraissait pas faire doute’ bon habitus devenait étrange.
Le président de la République s’était laissé entraîner à échanger une correspondance abondante avec un député ancien ministre. Celui-ci, par ailleurs, l’attaquait dans la’ presse et menaçait de publier les lettres que le président avait eu l’imprudence de lui écrire. Viviani, d’après ce député, menait campagne contre le cabinet dont il faisait partie, et se flattait d’être d’accord avec le président de la République... Le président du Conseil obtenait difficilement de celui-ci qu’il mît fin à cette correspondance... ^
« J’ai réfléchi, écrivait le président de la République au président du Conseil le 19 juillet, à notre conversation de ce matin. Nous la reprendrons dimanche à loisir, et nous examinerons à tête reposée les questions relatives à la marine (1) et aux divers projets du parti socialiste (2). Mais, dès main-
(1) Bien qu^yant mis, le 8 juin, son portefeuille à la disposition du
president du Conseil, à la fin de l’interpellation sur la guerre sous manne, le ministre de la Marine n’était plus disposé l l’en aîlër et la commission de la manne le harcelait de nouv&u ’
(2) La question des passeports revenait sur l’eau : une conférence socialiste internationale avait été de nouveau convoquée le 14 iuillet
entre les délégués du soviet et le comité hollandog^^’^^rriement russe n’avait pu refuser de faire une démarché officielle, en vue de faciliter leur entrée en France aux quatre membres du soviet — dont trois juifs — délégués à l’étranger.
162 JOURNAL d’aLEXANDRE RlBOt
tenant, je souhaiterais que nous puissions tirer au clair leS affirmations de M. N... Vous m’avez dit amicalement que vous ne prêtiez aucune créance à la fable qu’il vous a rapportée, mais nous avons le droit, vous et moi, d’en connaître les auteurs... Je me refuse à croire que M. Viviani, que j’ai toujours connu loyal, se soit servi de mon nom pour agir contre vous. J’ai été, comme vous, surpris de ses sorties dans l’affaire Fabre (1) et dans quelques autres, mais je ne les avait attribuées qu’à la vivacité de son tempérament. »
Le 22 juillet au Sénat, Clemenceau attaquait directement le ministre de l’Intérieur. Il offrait toutefois son concours au gouvernement et se ralliait à un ordre du jour réalisant l’unanimité patriotique. Le président de la République écrivait le lendemain au président du Conseil :
« Je n’ai lu qu’après votre départ de l’Élysée l’effroyable communiqué russe (2) qui contient l’aveu d’une anarchie militaire grandissante. L’avance allemande se poursuit, semble-t-il, en pleine liberté dans ce malheureux pays. Le moment est assurément venu, comme vous l’avez dit hier, d’en arrêter le développement chez nous. La très significative conversation de M. de Lancken avec M. Francqui (3) me force à attacher
(1) Le garde des sceaux se refusait à faire arrêter Almereyda, tant que l’administrateur de la Comédie-Française, qui avait eu l’imprudence de prêter son nom à un nouvel organe « défaitiste » n’aurait pas été révoqué.
(2) Tandis qu’une émeute militaire maximaliste venait d’éclater le 17, à Pétrograd, les troupes russes avaient reculé le 19 devant Tarnopol. La fin de l’appui militaire de la Russie se préciserait bientôt et modifierait les plans alliés. Par une singulière coïncidence, on pouvait lire dans l’important travail en date du 21 juillet, préparé par l’état-major français en vue de la conférence interalliée des Balkans du 25 : « L’armée russe, un moment ébranlée, constitue toujours un organisme puissant qui a prouvé sa vitalité au cours des dernières opérations offensives. »
(3) Elle est rapportée dans une note de Jules Cambon du 17 juillet :
« Au cours de la conversation que j’ai eue aujourd’hui même avec M. de Gaiffier, ministre de Belgique, au sujet des bruits répandus sur l’attitude de la famille royale de Belgique et particulièrement de la reine, nous en venons à parler des intrigues allemandes qu’il faut trouver à la source de toutes ces calomnies si perfidement répandues.
« A ce propos, M. de Gaiffier me rapporte que M. Francqui, ban quier à Bruxelles, qui s’occupe du ravitaillement de la Belgique, est pour l’assurer, venu quelquefois au Havre, y ayant été en\oyé
SITUATION TROUBLÉE
malgré tout quelque importance à la lettre de M. N... que je vous ai lue ce matin et aux autres qu’il m’a écrites sur le même ton. Comme le disait M. Maginot, elles ne sont, du reste, certainement pas de sa composition personnelle, et elles ne sont qu’un épisode d’une campagne qui fait, à n’en pas douter, le jeu de l’Allemagne. Après M. X... et M. Z..., M. N... n’est, de toute évidence, que l’instrument inconscient des pacifistes qui n’osent pas encore avouer leurs desseins et qui inventent des fables odieuses pour les masquer...
« J’ai conseillé à demi-mot, pendant le comité de guerre, à M. Viviani de lire l’édifiant recueil des articles du Bonnet rouge. Il m’a répondu qu’il se le procurerait. Il m’a dit ensuite qu’il avait l’impression que la santé de M. Malvy, de plus en plus mauvaise, le forcerait à prendre du repos. Je ne sais s’il vous a donné le même renseignement, ni s’il s’agit d’une supposition ou d’une certitude. »
« Toutes ces histoires sont misérables, lui répondait, le même jour, le président du Conseil, et je ne puis que vous engager à les traiter par le dédain. Je ne crois pas que vous deviez leur fournir un aliment en entretenant à leur sujet une correspondance même privée. Nous avons d’autres et de plus graves sujets de préoccupation. Les nouvelles de Russie sont, en effet, de plus en plus alarmantes. Je ne pense pas que nous puissions les tenir entièrement secrètes. Ce serait nous exposer à des explosions dangereuses le jour où le public les connaîtrait et nous reprocherait de les lui avoir cachées. Je donne l’ordre de supprimer
par les autorités allemandes. Il y a deux mois environ, M. Francqui a eu une conversation avec le baron de Lancken, qui est à la tête de l’administration civile allemande en Belgique. Celui-ci dit alors à M. Francqui que l’Allemagne était convaincue, à l’heure actuelle^ qu’elle ne pourrait pas obtenir la victoire par des moyens militaires : elle était tellement fatiguée qu’elle avait besoin de la paix avant la fin de l’année. Pour y parvenir, elle aura recours à la révolution : elle a déjà réussi en Russie, elle agira de même en France, en se servant des socialistes, des anarchistes et des financiers. Elle poussera à l’indiscipline dans l’armée, à la défiance des chefs, et, chez les civils, elle exaltera la nervosité et l’impatience. On espère faire quelque chose comme le soviet, qui renversera le gouvernement, le président de la République et les Chambres et amènera au pouvoir, soit par la voie des élections, soit autrement, des pacifistes qui feront la paix. Au reste, cette agitation se produira partout, même en Espagne... Les événements qui se sont passés depuis lors indiquent qu’efîectivement des tentatives ont été faites dans ce sens dont il faut chercher l’origine en Allemagne. »
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
dans les télégrammes de Russie certains passages trop crûment rédigés et de laisser passer tout le reste.
« Vivian! m’a dit hier, avant le vote, que Malvy voulait se retirer pour raisons de santé, mais qu’il ne le ferait pas immédiatement pour ne pas me créer un embarras. Je vous en parlerai dès que je pourrai aller vous voir après une première conversation avec M. Lloyd George et M. Sonnino. »
Du 7 juillet à la fin du mois.
Le temps m’a manqué pour prendre des notes : situation troublée. On parle beaucoup des manèges de Viviani, qui voudrait redevenir président du Conseil, qui le dit ou le laisse dire. Viviani est neurasthénique. Son voyage aux États-Unis l’a un peu grisé. Dans les conseils, il fait des sorties violentes, parlant de sa démission. On prétend qu’il y a partie liée entre lui et Malvy. Mais que ne dit-on pas?
Pendant le comité secret se produit l’incident Ghappedelaine : sur les instances de Maginot, je donne le 27 juin au député des Côtes-du-Nord une mission pour chercher du frêt, des matières premières et de la main-d’œuvre au Japon. Chappedelaine, au lieu de partir sans bruit, se vante d’avoir une mission. Émotion dans les couloirs : on prétend qu’il a été choisi parce qu’il était l’adversaire du cabinet Briand. L’homme n’a, d’ailleurs, que peu de valeur; j’ai eu le tort de le nommer sans enquête suffisante ; la commission des relations extérieures est disposée à s’emparer de l’incident : elle est convoquée par son président (1) ; je décide de retirer la mission à Chappedelaine. L’incident aurait été clos, si Chappedelaine n’avait essayé d’en tirer avantage, en faisant du bruit. L’affaire est portée à la tribune par Bouisson, député socialiste des Bouchesdu-Rhône. J’ai affaire à une Chambre énervée, désireuse de m’être désagréable ; elle fait un gros succès à Bouisson
(1) Leygues.
SITUATION TROUBLÉE
qui la flatte en soutenant la thèse qu’un député ne doit accepter aucune mission...
Cette discussion vient le lendemain du jour où j’ai fait ajourner une interpellation que Kerguezec, Bouisson et Meunier-Surcouf voulaient adresser à l’amiral Lacaze : j’ai posé la question de confiance, et l’ajournement n’a été voté qu’à 70 voix de majorité ; sur l’incident Chappedelaine, l’ordre du jour pur et simple n’est voté que par 200 voix contre 157. Je déclare à mes collègues réunis en conseil de cabinet que je vais donner ma démission. Viviani combat mon avis en disant que le pays ne comprendra pas une crise ainsi ouverte ; Bourgeois et Malvy pensent qu’il faut provoquer un débat de politique générale, et demander un vote de confiance ; l’amiral Lacaze insiste pour que je maintienne ma démission. On suggère que les ministres donnent tous leur démission pour me fournir le moyen de remanier le cabinet : opposition de Viollette. Je me refuse à faire un nouveau cabinet à la veille des vacances. Sur les instances du président, je retire ma démission.
Malaise — que Clemenceau exploite dans son journal. On veut ouvrir la crise. J’ai remarqué certaines figures pendant l’interpellation Bouisson, celle de Barthou, celle de Leygues... La Chambre ne veut pas de crise en ce moment : elle ne pense qu’à s’ajourner. Renaudel vient à mon aide, sans le vouloir, en déposant une demande d’interpellation que je saisis au bond. Je devais partir pour l’Angleterre avec Painlevé et Thomas ; je retarde mon départ et j’accepte l’interpellation pour le lendemain : en posant nettement la question de la conférence de Stockholm, j’obtiens un grand succès. Renaudel a été très faible ; la Chambre me donne 370 voix contre 51. Les socialistes ont voté contre ou se sont abstenus. La question se pose de savoir si Thomas restera dans le cabinet : il désire rester. Une journée de discussions entre socialistes. Finalement
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
on décide qu’il gardera son portefeuille, à charge de s’entendre sur le programme politique avec le comité politique du groupe.
La conférence pour les Balkans s’est tenue du 24 au 26 juillet : elle se reliait à la conférence de Londres' de la fin de mai. Il s’agissait de décider si l’Angleterre serait autorisée à retirer progressivement ses troupes de Salonique : pour le moment, elle demandait le retrait d’une division avec artillerie lourde et la mise en réserve de deux autres divisions (1). Nous avons convoqué à la conférence les Alliés, petits et grands, qui ont des troupes à Salonique : l’Angleterre aurait voulu que les petites puissances (Serbie et Grèce, Roumanie intéressée, par son action militaire au nord, au maintien des effectifs de Salonique) fussent simplement consultées ; je les ai appelées à siéger effectivement avec voix consultative, ce qui a donné lieu à une réclamation de leur part et de la part du chargé d’affaires russe : en fait, elles ont été traités sur le pied d’égalité et elles m’ont exprimé leur reconnaissance.
La conférence s’est montrée le premier jour opposée à toute réduction des effectifs actuels : l’Angleterre a été intransigeante, j’ai renvoyé la question à une autre séance. Nous avons discuté longuement avec Lloyd George, Balfour et Sonnino : le ministre italien a été constamment avec nous. Mais Lloyd George, appuyé sur Robertson (2),
(1) Le gouvernement anglais reconnaissait enfin « pleinement y> n la nécessité primordiale » de défendre le front de Salonique contre une avance germano-bulgare et considérait comme très désirable qu’on prît l’offensive quand les circonstances s’y prêteraient. Mais le déplacement d’une division vers l’Égypte n’allait à l’encontre d’aucun de ces buts ; il augmentait de 14 pour 100 le front de Palestine tandis qu’il ne diminuait que de 3 pour 100 le front de Salonique-Vallona... Mais le gouvernement anglais demandait en outre la relève de nouvelles divisions au fur et à mesure que les divisions grecques pourraient les remplacer, et leur mise en réserve pour qu’elles pussent être employées sur ce front ou ailleurs, suivant la situation militaire.
(2) Il venait de conférer avec le général Foch et le générai Ca-