LA CONFÉRENCE DES BALKANS
Malheureusement l’Italie n’a pas assez d’artillerie lourde. Peut-on remettre l’ofîensive pour que les Alliés aient le temps d’envoyer des canons et, au besoin, des artilleurs? Gadorna dit non et il ajoute qu’il sera trop tard pour faire, cette année, une autre attaque. Il ne sait pas d’ailleurs dans quel état seront les troupes italiennes après l’offensive prochaine.
Dès la séparation des Chambres nous sommes allés à Londres comme il avait été convenu. Je suis parti de Paris le samedi soir 4 août, avec Albert Thomas. Le dimanche matin arrivée à Hazebrouck, qui a été bombardée la veille ; nous essayons de voir l’abbé Lemire, qui n’est pas chez lui, dans sa petite maison près de l’église. De là, nous allons au quartier général du général Gough, qui commande l’attaque anglaise. Puis à Ypres. La ville est détruite. Pas une maison intacte. Des Halles il ne reste qu’un pan de mur : la cathédrale est également ruinée. Déjeuner chez le général Anthoine (1). Un soldat vigoureux. Il nous explique que le maréchal Haig n’a pu faire avancer l’attaque au sud, comme il l’espérait. Le temps est mauvais. On ne reprendra pas l’offensive dans le délai qu’on a fixé. Réussira-t-on? Cela est douteux... Nous visitons le camp d’avia-
l’Entente avait disposé, de septembre 1915 à la fin de 1916, d’une supériorité numérique proportionnellement plus élevée : elle ne lui avait pas permis cependant de briser la résistance allemande. L’étendue des fronts d’attaque restait d’ailleurs toujours subordonnée aux ressources en artillerie et elle permettait seulement de renouveler les attaques.
(1) Il commandait les contingents français mis à la disposition du commandement britannique pour l’offensive des Flandres. L’étatmajor français ne pensait pas que celle-ci pût aboutir à un autre résultat que de fixer les réserves allemandes. I^e général Foch commençait ainsi une note en date du 5 août, qu’il avait préparée pour le président du Conseil en vue de la conférence de Londres ; a Sur le front anglo-franco-belge, on ne doit attendre, avant le courant de 1918, après les tentatives mal parties d’avril 1917, aucune décision militaire importante, ni par suite une avance de la guerre à notre avantage, capable d’ébranler sérieusement le moral ou les organisations de l’ennemi et de décider l’Allemagne à demander la paix. »
tion ; nous assistons à un tir de pièces de marine sur chemin de fer. Puis nous allons rendre visite au roi et à la reine des Belges à la Panne en passant par Fumes. Le roi se montre très reconnaissant de cette visite. La reine est très aimable et distinguée. Conversation d’une heure et demie. Nous nous arrêtons au retour à Dunkerque, où des bombes lancées par avions ont fait la veille des victimes ; le préfet Trépont est absent, nous voyons le maire Terquem. Couché à Calais à la gare maritime.
Le lendemain lundi, arrivent Painlevé et Thierry avec le général Foch.
Le Nord devait appareiller à 11 heures : l’amiral Ronarch donne l’ordre de ne partir qu’à une heure à cause de la marée. Toujours les mêmes craintes qui n’arrêtent pas les Anglais : j’exige qu’on parte à 11 heures et demie. Belle traversée. Arrivée à Londres à 4 heures. A la gare Balfour et lord Derby.
Conversation au Foreign Office avec Balfour et Cecil. Ils ont préparé une convention avec Sonnino qu’on me demande de signer avec la secrète pensée que je refuserai (1).
(1) Le président du Conseil avait été prévenu avant son départ de Paris, que le Foreign OfTice cherchait à revenir sur les concessions faites un peu précipitanament par M. Lloyd George à Saint- J ean-de-Maurienne .
M. Sonnino venait d’arriver à Londres le 28, après s’être mis d’accord à Paris, la veille, avec le président du Conseil sur la limite de la zone italienne à l’ouest de Mersina. La question d’Asie Mineure ayant été traitée en dehors de lui et contrairement à ses propositions, M. Balfour avait déclaré qu’il laisserait à d’autres le soin de discuter cette affaire avec M. Sonnino : il pensait d’ailleurs que le moment était mal choisi pour terminer. Le ministre des Affaires étrangères d’Italie ne pouvait compter que sur M. Lloyd George pour enlever, pendant son séjour à Londres, la signature d’un accord angloitalien sur l’Asie Mineure ; mais l’autorité du premier ministre n’était pas telle à ce moment qu’elle pût lui permettre d’imposer une solution qui aurait été fort mal accueillie du public anglais, s’il l’avait connue. Lord Robert Cecil, qui avait suivi l’affaire d’Asie Mineure, avait déjà longuement discuté avec l’ambassadeur d’Italie : finalement l’entente se faisait le 3 août entre lui et Sonnino. Lord Robert Cecil prévoyait que l’abandon de^Smyrne serait très critiqué en Angleterre et soulèverait l’opposition de la Grèce. Sans l’avouer
CONFÉRENCE A LONDRES
D’abord je ne veux faire aucun accord nouveau en dehors de la Russie, et surtout un accord secret qui sera bientôt connu et donnera lieu à une discussion. Ensuite l’accord projeté contient des dispositions inacceptables. On y dit que si la Russie renonce officiellement à Constantinople tous les accords relatifs à l’Asie Mineure seront annulés. Cela peut convenir à l’Angleterre qui occupe la Mésopotamie, mais non à nous qui n’avons pas pris de gages. Dans le cas où on engagerait une conversation avec la Turquie en vue d’une paix séparée ou générale, avant que la Russie ait fait connaître ses intentions quant à Constantinople, les arrangements deviendront définitifs. Cela semble contradictoire : on ne pourra causer avec les Turcs sans les condamner à mort.
Sonnino explique qu’il veut seulement être sur un pied d’égalité au moment où on parlera de paix : les accords pourront être adaptés aux circonstances... A cela il est aisé de répondre que les Italiens seront toujours maîtres d’empêcher un accord qui leur serait défavorable, puisqu’on ne peut faire la paix sans leur adhésion... Sonnino, usant de son procédé habituel, me dit le soir à l’hôtel que s’il ne peut emporter un accord signé, il sera obligé de donner sa démission : je lui réponds en riant qu’il n’est pas charitable de vouloir m’obliger à donner la mienne.
Le lendemain le secrétaire général de Martino, dans une conversation avec Margerie (1), reconnaît qu’il ne peut pas insister. On envisage l’idée d’un mémorandum des conversations de Saint- Jean-de-Maurienne et des conversa-
expressément, il considérait — d’accord en cela avec Balfour — que depuis les concessions faites à ITtalie par M. Lloyd George, les arrangements relatifs à l’Asie Mineure n’étaient plus avantageux pour l’Angleterre. Il cherchait un moyen de les annuler, en présentant l’attribution de Constantinople à la Russie comme la condition première et nécessaire de ces accords : cette condition venant à manquer par une renonciation de la Russie, toute l’affaire d’Asie Mineure était remise en question.
(1) Directeur des affaires politiques.
JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT
lions ultérieures : ce mémorandum, rédigé par Sonnino, me sera communiqué ainsi qu’à Balfour et nous en reconnaîtrons, par lettres séparées, l’exactitude.
Le projet de mémorandum a donné lieu à une discussion très serrée le jour de mon départ : nous nous sommes mis d’accord. Au dernier moment, Sonnino a essayé de reprendre son idée en suggérant d’échanger d’autres lettres pour dire que l’accord deviendra définitif ou tombera dans telle ou telle hypothèse : je me refuse à entrer en discussion et il finit par s’incliner (1). Il a été de bonne humeur jusqu’au bout. Nous sommes revenus ensemble à Paris. Traversée de nuit par un temps un peu dur.
La conférence à Downing Street a été pauvre en résultats : discussion pénible au sujet du retrait d’une deuxième division. Je n’ai cédé à la fin qu’à condition que le gouvernement anglais s’engagerait à ne rien retirer de plus — sauf circonstances imprévues qui seraient soumises à l’appréciation des Alliés (2). On ne retirera pas deux divisions du front pour les mettre en réserve : cela eût été impossible. Nous pourrons retirer de notre côté une division (3)
(1) Daté du 8 août, le mémorandum se bornait à rappeler, sous réserve de l’assentiment du gouvernement russe, les conversations de Saint- Jean-de-Maurienne. — La situation politique de la Russie allait, de l’avis même de Sonnino, en interdire la communication à cette puissance.
Le président du Conseil s’était réservé à Londres le droit de rappeler, dans les lettres qui allaient être échangées entre le gouvernement italien et le gouvernement français, que la carte remise à Saint- Jean-de-Maurienne ne lui avait pas été communiquée préalablement. M. Balfour, qui s’était du reste plaint assez amèrement devant lui de ne pas avoir eu communication de cette carte, le faisait prier le 1 4 août de ne pas insister.
(2) Le front de Salonique était maintenu. Le 15 septembre 1918, grâce au renforcement du front par les divisions grecques que la solution de la question grecqpie avait permis de mettre sur pied, le général Franchet d’Esperey lançait les divisions françaises et serbes à l’assaut du Dobropolié. La déroute de la Bulgarie précipitait la débâcle autrichienne et rendait inutile la résistance allemande.
(3) En vertu du droit que s’était réservé le président du Conseil, lors de la conférence de mai, au cas où l’Angleterre mettrait ses projets à exécution.
CONFÉRENCE A LONDRES
et l’envoyer en Syrie (1) ou en Palestine : dans ce dernier cas, nous devrons nous mettre d’accord avec le gouvernement anglais pour coordonner notre action militaire. Sonnino se réserve d’envoyer en Palestine 12 000 hommes à tirer de l’Abyssinie.
On discute le lendemain sur la conduite de la guerre : Lloyd George critique le passé (2). Il voudrait pousser
(1) Par suite de notre abstention prolongée dans le Levant, notre situation s’y trouvait singulièrement diminuée et les agents anglais multipliaient leur activité, en vue de créer une situation qui leur permît d’opposer un jour des faits à des arrangements demeurés lettre morte. A la demande du président du Conseil, le général Foch lui remettait le 11 août une note relative à une intervention française en Syrie : elle nécessitait malheureusement des prélèvements sur le front qui ne pouvaient être effectués, à ce moment, sans un sérieux danger.
(2) ce Quand on a parlé de l’unité de front, disait-il, de l’unité du champ de bataille, on en a parlé en termes de rhétorique qui font bien dans les congrès : on n’a jamais agi de manière à justifier une si belle phrase. On a constamment agi comme si chacun de nous n’était responsable que de la partie du front occupée par son armée nationale : on n’a jamais agi comme si nous n’avions qu’un gouvernement, un état-major et une armée. Cette critique s’adresse aux hommes d’État aussi bien qu’aux généraux. Un seul champ de bataille, nous ne l’avons jamais eu. Chaque armée calcule ses forces, se concentre, prépare et exécute son offensive particulière — peut-être en même temps qu’une autre armée alliée — mais rien de plus. » Il faudrait, ajoutait-il, que les ministres, sur qui pèse la responsabilité de toute la conduite de la guerre, se missent d’accord et que les généraux conformassent leur stratégie à la politique des ministres... <c II y a beaucoup de vérité, répondait le président du Conseil français, dans ce que vient de dire M. Lloyd George. Les ministres alliés portent tous la responsabilité de la conduite de cette guerre, et nous ne pouvons la rejeter sur personne. Les tentatives pour établir l’unité d’action n’ont pas manqué. Nous avons travaillé en contact étroit avec nos états-majors : et comment pourrait-il en être autrement? L’action politique ne peut être séparée de l’action militaire. 11 serait trop facile de décider de faire de très belles choses, que les militaires déclareraient ensuite impossibles... L’erreur fondamentale a été, sans doute, dès le début, la superstition du front principal. Si l’on avait voulu pousser à fond l’action sur les théâtres dits secondaires, on aurait pu, sans doute, briser la coalition ennemie en détaciiant de l’Allemagne ses alliés les plus faibles. Mais, dans cet ordre d’idées, on a toujours agi insuffisamment et trop tard. L’exemple le plus frappant de cette faiblesse nous est fourni par l’expédition de Salonique. Le projet a été examiné en France dès le mois de février 1915 : à ce moment la Bulgarie ne s’était pas encore déclarée contre nous,
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l’offensive sur le Carso et prendre, si possible, Trieste avant l’hiver ; cela semble plus que difficile à cause de la saison. On tâchera cependant d’envoyer des canons à Cadorna (1). Je fais décider que les présidents du Conseil se réuniront tous les mois. Réunion fixée au 15 septembre à Paris.
Dîner intime à Downing Street : Lloyd George, Milner, Curzon, Balfour, Painlevé, Thomas et moi : on parle de la paix séparée avec l’Autriche et on convient que, pour le
et un débarquement à Salonique pouvait avoir des effets décisifs. Le général J offre s’opposa de toutes ses forces à l’exécution de ce projet, disant qu’il ne pouvait pas retirer de troupes du front occidental, et offrant sa démission si l’on envoyait à Salonique une seule division. C’est ainsi que commença une controverse, qui n’a guère cessé depuis. De même, l’expédition des Dardanelles, de laquelle on pouvait tant attendre, a été mal conduite, improvisée avec des moyens insuffisants. On peut en dire autant de nos entreprises en Asie. Si elles avaient été envisagées à temps, la Turquie aurait été mise hors defconibat et la chute de la Bulgarie en résultait inévitablement... Le , front italien n’est pas un front secondaire : il prolonge en réalité le front français ; la Lombardie et l’armée italienne protègent notre frontière du sud-est. Immobilisés sur notre front par le système de la guerre de tranchées, nous n’avons pas assez envisagé la possibilité de faire un effort en Italie ou ailleurs. C’est une faute évidente. Pour ma part j’ai toujours combattu en France l’idée tyrannique du front principal : on ne peut dire d’avance où il se trouve. Espérons qu’il n’est pas trop tard pour mieux faire. Il faudrait que nous puissions avoir à ce sujet une conférence moins nombreuse, mais où les états-majors seraient représentés et où nous pourrions arriver à des décisions nettes. » Conférence du 8 août midi.
(1 ) En ouvrant la conférence tenue l’après-midi en petit comité avec l’assistance des conseillers militaires, M. Lloyd George avait posé, dès le début, la question essentielle. Si la Russie se relevait, nous étions en mesure de vaincre tous nos ennemis : dans le cas contraire, que pouvions-nous espérer et que devions-nous faire? Le général Foch ne pouvait qu’exposer les conclusions auxquelles il était arrivé à Paris avec Robertson et Cadorna ; la Russie s’effondrei'ait. La supériorité allemande présenterait son maximum en juin 1918 ; mais cette supériorité, d’après l’expérience des trois dernières années sur le front occidental, ne suffirait pas à assurer la victoire de l’ennemi. C’était, d’ailleurs, l’hypothèse la plus défavorable ; un relèvement rapide de la Russie paraissait encore possible, si le gouvernement se fortifiait et acceptait nos conseils et notre collaboration. Le général exposait alors ce qu’on pourrait entreprendre, en ce cas, pour détacher de l’Allemagne l’Autriche, la Bulgarie ou la Turquie. Mais M. Lloyd George demandait à la conférence de revenir à l’hypothèse principale, l’effondrement de la Russie. Quelle
CONFÉRENCE A LONDRES
moment, il n’y a rien à faire. Non plus du côté turc. Des négociations seraient dangereuses avant que nous n’ayons réduit l’Autriche à merci.
L’ancien ambassadeur des États-Unis à Constantinople, Henry Morgenthau, avait été envoyé en Europe par le président Wilson. A la suite d’entretiens qu’il avait eus à Gibraltar avec des représentants anglais et français, il avait conclu le 6 juillet que des succès militaires devaient précéder les offres de la diplomatie. Celles-ci seraient considérées comme une
serait sa répercussion sur le moral des populations? Les Allemands savaient relever le moral chaque année par une victoire avant l’hiver : l’offensive des Flandres ne pouvait procurer ce résultat ; elle était devenue une véritable spéculation sur le mauvais temps, et nous nous obstinions à mettre notre argent sur le cheval qui ne pouvait pas gagner la course. M. Lloyd George regrettait qu’on ne l’eût pas suivi en janvier à la conférence de Rome, dans son idée d’envoyer à l’armée italienne les pièces d’artillerie dont elle avait besoin, alors que la situation de la Russie ne permettait déjà plus de compter sur la coordination de ses efforts avec les nôtres.
« De ce que nous venons d’entendre, concluait le président du Conseil français, il résulte que nous ne sommes pas maîtres de changer les plans militaires pour cette année. Personne ne propose d’arrêter l’offensive actuelle sur le front franco-britannique. Les Italiens sont décidés à ne pas retarder la leur, mais ils ne croient pas qu’il soit possible de la renouveler avant la fin de l’année. En Macédoine tout ce que nous pouvons faire c’est de nous garder contre une attaque possible. En Mésopotamie et en Palestine il n’y a pas encore d’action décisive engagée. Ce qui domine tout c’est la situation de la Russie. Comment changer nos plans, même si nous avions le temps d’en exécuter de nouveaux avant la fin de l’année, sans savoir dans quel sens les affaires de la Russie vont évoluer?... Nous parlons d’attaquer l’Autriche : mais il est possible que ce soit nous qui ayons à nous défendre. Si l’ennemi est libéré de tout effort du côté de l’est, il peut attaquer l’Italie, il peut nous attaquer. Nous ne sommes encore en état de rien prévoir. J’ai été frappé de ce qu’a dit M. Lloyd George du décousu de notre action politique et militaire. Il est nécessaire de resserrer notre collaboration et de l’organiser plus étroitement. La situation peut devenir périlleuse ; un contact presque permanent serait nécessaire. Il faudrait qu’au moins tous les mois nous nous réunissions en très petit nombre, entre ministres compétents, avec pleins pouvoirs pour prendre des décisions. Notre infériorité par rapport à l’ennemi n’est pas due seulement aux lignes intérieures qui lui donnent, pour transporter ses troupes, des facilités qui nous manquent : elle vient de ce que la coopération des empires centraux est plus étroite que la nôtre. Je propose que dans la première quinzaine de septembre nous nous réunissions à Paris et que cette réunion se renouvelle ensuite chaque mois. »
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preuve de faiblesse, qui consoliderait le pouvoir d’Enver.
Ignorant les démarches du prince Sixte, Painlevé envoyait de Londres sans l’assentiment du président du Conseil et après en avoir parlé, à son insu, à M. Lloyd George, un télégramme autorisant le deuxième bureau à envoyer en Suisse le comte Armand qui s’y aboucherait avec l’Autrichien Revertera. Dès qu’il eut connaissance de cette initiative, le président du Conseil pria le ministre de la Guerre de veiller à ce que de pareilles maladresses ne se reproduisissent plus.
Quant au nouveau projet de conférence internationale socialiste, il avait reçu en Angleterre l’appui du ministre travailliste Henderson. Ce dernier avait quitté Pétrograd le 13 juillet, en s’exprimant sévèrement devant M. Noulens sur le compte du soviet : il déclarait n’avoir jamais vu de sa vie des procédés pareils. Le ministre travailliste n’était pas suivi par le gouvernement anglais. La conférence de Stockholm n’offrait plus la même utilité pour le gouvernement provisoire devenu uniquement un gouvernement de guerre ; il pouvait affaiblir l’autorité de ce gouvernement qui, lui-même, avait remis la convocation de la conférence sur les buts de guerre (1). Les travaillistes anglais ayant décidé de se rendre à Stockholm, le gouvernement anglais recourait à la procédure commode de la consultation des jurisconsultes de la couronne : ils émirent l’avis que la loi anglaise ne permettait pas en temps de guerre des conversations entre sujets britanniques et sujets ennemis. « Vous avez appris la décision de Lloyd George de refuser les passeports pour Stockholm, écrivait le président du Conseil à M. André Tardieu le 15 août. Voici qu’on annonce aujourd’hui une nouvelle tentative du pape pour induire les belligérants à faire la paix. A quelles conditions? C’est ce que nous verrons. Décidément l’Allemagne et l’Autriche sont bien pressées d’en finir. »
(1) La Russie paraissait vouloir se reprendre. Une conférence qui réunirait à Moscou toutes les grandes organisations politiques, économiques et même scientifiques de la Russie, assurerait au gouvernement provisoire une autorité nouvelle pour l’œuvre de reconstitution. Mais la rancune de certains cadets, poussant à la rébellion le général Korniloff, allait rendre de la force aux éléments anarchiques, qui ne reprisentaieni. aucunement la majorité de l’opinion russe ; et la force matérielle ferait défaut au gouvernement provisoire, parce qu’il avait hésité trop longtemps à s’en servir.
FIN DE l’union SACRÉE.
La mission confiée au prince Sixte ayant échoué, le Saint- Siège avait recherché à Berlin les éléments de propositions transactionnelles qu’il pût soumettre à l’opinion publique des pays alliés ; leurs gouvernements, notamment celui de la Grande-Bretagne, seraient peut-être entraînés dans des négociations qui aboutiraient à une paix blanche avant que l’arrivée des ^\méricains compensât pour nous la défaillance de la Russie.
Mgr Pacelli, nommé nonce à Munich, avait quitté Rome le 20 mai. Il avait conféré à son passage en Suisse avec Bülow et Erzberger, personnage remuant du centre catholique allemand, converti du pangermanisme aux idées de paix par la cour de Vienne et désireux de rentrer en grâce auprès du Vatican.
Muni le 20 juin d’une lettre autographe du pape à Guillaume II, le nonce partait pour Berlin. Arrivé le 26 dans la matinée, il y voyait le chancelier Bethmann et le secrétaire d’État Zimmermann. Le 29 il rendait visite à Guillaume II au quartier général de Kreuznach : il y rencontrait le lendemain l’empereur Charles qui s’y trouvait en visite. Mission d’information : où en était le gouvernement allemand de ses buts de guerre ?
Le nonce était de retour à Munich quand le 14 juillet survenait la chute de Bethmann. Victime des intrigues conjuguées d’Erzberger et du quartier général, il avait été abandonné par l’empereur sur l’intervention du kronprinz. Le 19 juillet le Reichstag votait la célèbre motion de paix, neutralisée aussitôt par une déclaration interprétative du nouveau chancelier Michaëlis : « Je l’accepte telle que je l’entends. »
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Après une visite en Autriche, le nonce retournait à Berlin, porteur cette fois des propositions papales. Il les communiquait le 24 juillet à Michaëlis et à Kühlmann, qui venait d’être appelé aux Affaires étrangères. Elles furent accueillies favorablement. Une réponse serait donnée dans quelques jours.
Cependant M. Beau écrivait de Berne le 30 juillet :
« Le délégué du Saint-Siège, dont j’ai signalé à plusieurs reprises les sentiments germanophiles et les relations avec la légation allemande, multiplie en ce moment ses efforts en faveur d’une paix de conciliation. Rencontrant, il y a quelques jours, un de mes collaborateurs, il lui a rapporté une conversation qu’il aurait eue avec M. Hindenburg, conseiller d’ambassade, chargé du service des prisonniers de guerre à la légation allemande : le diplomate allemand lui aurait donné l’assurance que l’Allemagne était prête à aborder avec la France la question de l’ Alsace-Lorraine ; qu’elle était décidée à lui rétrocéder la Lorraine en échange d’une colonie et à donner à l’Alsace un statut qui placerait ce pays dans la situation du Luxenibourg.
« Une autre tentative a été faîte avant-hier par l’intermédiaire d’un prêtre français qui a remis à l’attaché militaire de cette ambassade, dont il est l’informateur, une note que Mgr Marchetti avait lue et approuvée : dans cette note il est dit que l’Allemagne est prête à faire la paix et que le Saint-Siège est disposé à appuyer la France et ses alliés de toute son influence pour éviter une quatrième année de guerre. Si, tout en continuant la guerre, on ouvrait en Suisse des conversations officieuses, on s’entendrait très vite, même sur l’Alsace-Lorraine, l’Allemagne ayant surtout besoin de colonies. L’Autriche-Hongrie céderait le Trentin si on lui donnait le moyen d’exercer son influence sur la Pologne ; Constantinople serait internationalisée sous la souveraineté du sultan.
« D’après le même informateur, ce prélat l’aurait autorisé à dire que l’interview d’Erzberger publié avant-hier dans les N eue Zuricher Nachrichten était l’expression de la pensée du gouvernement (1). »
(1 ) Le principal passage des déclarations d’Erzberger était le suivant ; « Les bases d’une entente avec l’Angleterre existent... Si j’avais la possibilité de m’entretenir un jour prochain avec M. Lloyd George, M. Balfour ou un de leurs principaux confidents, nous réussirions, sans doute, en. quelques heures, à nous mettre d’accord... »
Les renseignements transmis par notre ambassadeur à Berne sur les ouvertures pacifistes faites par le délégué du Saint- Siège, sur ses compromissions avec la légation d’Allemagne, et sur son action concertée avec Erzberger confirmaient pour M. Barrère ce dont ses rapports et télégrammes n’avaient cessé de fournir des preuves au département : à savoir la persévérance avec laquelle le Vatican intriguait, de concert avec les éléments pacifistes de tous pays, en vue de hâter le rétablissement de la paix, aux conditions les moins défavorables possibles pour notre ennemi :
« Il semble bien que nous soyons en présence d’une reprise de cette campagne qui a connu des trêves mais jamais d’arrêt complet.
« Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux que le Vatican n’ait mis depuis longtemps sa diplomatie et, aussi son influence, chez tous les belligérants, au service de l’idée de paix et de tentatives de rapprochement. Peut-être eût-il été préférable que la presse française modérée et catholique montrât un moindre parti pris de trouver bien tout ce qui émanait du Saint-Siège et déployât moins d’ingéniosité pour interpréter favorablement certaines manifestations pacifistes du pape, dont le profit ne pouvait être que pour nos ennemis. Car après tout, un peu de mauvaise humeur dans les milieux catholiques français eût été le seul moyen de pression à notre disposition à l’égard du gouvernement pontifical. »
La réponse du gouvernement allemand était remise, le 12 août, au nonce. Mais inquiet du retard apporté à cette communication et redoutant, non sans raison, les résistances du quartier général, il avait déjà conseillé au pape d’envoyer sa note aux Alliés sans attendre la réponse officielle du gouvernement allemand (1). La note du pape, datée du 1®^^ août, avait
(1) D’après notre ministre à La Haye, Allizé, le comte Gzernin était, à ce moment, en échange de vues avec le ministre d’Autriche en Hollande (10 août). Sa bonne volonté ayant été juscfu’à présent méconnue, il avait l’intention de ne plus faire de manifestations publiques avant d’avoir trouvé un terrain favorable : « Le comte Széchényi l’a approuvé, tout en lui faisant remarquer qu’il ne suffisait pas que l’Autriche fût prête à faire des concessions de son côté, dans les questions qui l’intéressaient ; mais qu’il importait, avant tout, de connaître les intentions de l’Allemagne dans les questions qu’elle
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donc été remise le 10 aux représentants diplomatiques de la Russie et de l’Angleterre près du Saint-Siège. Le ministre d’Angleterre en avait reçu plusieurs exemplaires pour en assurer la transmission aux gouvernements belligérants non représentés au Vatican. Le cardinal Gasparri en faisait directement, disait-il, la communication aux gouvernements de Vienne et de Berlin, qui n’avaient pas dû en être surpris.
La recrudescence signalée à la fin de juillet, de l’activité pacifique que le Saint-Siège n’avait jamais cessé de déployer en accord certain avec Vienne, et probablement avec Berlin était due à la préparation de l’acte qu’il venait d’accomplir. Le caractère vague des formules employées facilitait toutes les échappatoii’es aux gouvernements de Vienne et de Berlin et trahissait l’inspiration austro-allemande du document.
Les représentants alliés près du Quirinal en avaient été très défavorablement impressionnés. L’ambassadeur de Russie faisait observer que ces ouvertures coïncidaient avec le moment où les Russes évacuaient la Galicie et la Bukovine, et où les Austro- Allemands occupaient la Moldavie : les Empires centraux libéraient à peu près tous leurs territoires et augmentaient leurs gages. La mention faite d’un royaume indépendant de Pologne ne comportait pas la moindre allusion à la Posnanie ni à la Galicie ; en revanche une allusion aux « droits historiques » de la Pologne pouvait faire craindre une extension du futur État à la Lithuanie. Les noms mêmes de la Roumanie et de la Serbie étaient omis. L’allusion à la question d’Arménie était d’un vague absolu. Il n’était pas précisé si les réparations dont il pourrait être question pour la Belgique devaient être à la seule charge de l’envahisseur ou, comme l’idée en avait déjà été émise en Allemagne, à la charge collective de tous les belligérants. Il était fait application du principe d’évacuation des territoires envahis à la rétrocession des colonies allemandes. Les questions
considérait comme étant de son ressort exclusif, c’est-à-dire et, avant toutes, les questions d’Alsace-Lorraine et de Belgique. Le comte Gzernin a répondu qu’il comptait conférer très prochainement avec le chancelier et qu’il serait alors en mesure de se rendre compte des dispositions qu’il trouverait à cet égard. »
On sait que par une lettre du 17 août, le chancelier Michaëlis allait bientôt expliquer à Gzernin comment il comprenait la motion de paix votée par le Reichstag : rattachement économique à l’Allemagne du bassin de Briey ; rétablissement de la Belgique, mais sous la dépendance de l’AllemagneB
d’Alsace-Lorraine et des terres irredente étaient à peine effleurées, en termes très ambigus ;
(c De ces observations M. de Giers conclut que, par ces ouvertures, le Saint-Siège « s’est livré » et s’est placé ouvertement du côté des Empires centraux. Mais l’ambassadeur de Russie convient en même temps que l’initiative du Vatican est très perfide, qu’elle se produit à un moment et sous une forme habilement choisie pour jeter le trouble dans les esprits et qu’elle est susceptible d’être exploitée en Italie, notamment par les partisans de la paix à tout prix.
« Le ministre de Belgique, dont le pays est cependant le mieux traité par le Saint-Siège, pense que ces ouvertures n’ont aucune chance d’être accueillies par les puissances alliées et que le Souverain Pontife s’est compromis par sollicitude pour l’Autriche. Le ministre de Roumanie juge l’initiative pontificale avec une extrême sévérité, son pays étant passé sous silence. »
Le fait même de la proposition n’était pas sans présenter, au point de vue italien, un certain danger. L’opinion avait été saturée de l’idée de paix par toutes sortes de manifestations, notamment par celle dont la visite des envoyés du Soviet avait été l’occasion : sous cette influence, l’idée tendait à se répandre, même dans les milieux qui y étaient hostiles, que la paix pouvait être conclue, d’une manière ou de l’autre, avant la fin de l’année, et c’est en cela que le moment saisi par le pape pour lancer son nouvel appel était, au point de vue italien, habilement choisi.
A sa réception diplomatique du samedi 11, le cardinal Gasparri demandait au ministre d’Angleterre son impression sur le document qu’il lui avait fait parvenir la veille. Le comte de Salis répondait qu’il eût préféré que le cardinal la lui demandât avant de le mettre en présence du fait accompli :
« Le secrétaire d’Ëtat a alors exposé que les points de vue anglais et allemand sur les fins de la guerre avaient paru au pape s’être rapprochés en ces derniers temps. Du côté anglais on ne parlait plus, comme au début, d’anéantir l’Allemagne : il n’était plus question que de réparations sur lesquelles il y avait moyen de s’entendre. Le Souverain
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Pontife ne se dissimulait pas les difficultés du désarmement, mais l’Angleterre était précisément un des pays où l’idée d’une réduction progressive des armements avait été le plus souvent émise.
« Interrogé par son interlocuteur sur ce qu’il entendait par la « liberté des mers », le cardinal a répondu que le pape avait pris cette expression dans les notes de M. Wilson et dans le discours de M. Churchill. Le comte de Salis a objecté qu’il ne se souvenait pas que M. Churchill eût parlé d’une telle condition de paix, et que les mers étaient parfaitement libres avant la guerre. Le cardinal Gasparri a été hors d’état de fournir des éclaircissements sur la pensée du pape à ce sujet.
« Quant aux réparations « prévues » dans certains cas, il a indiqué que cette condition s’appliquait à la Belgique, et il a insisté sur le fait que la restauration de la Belgique dans sa pleine indépendance politique, militaire et économique donnerait satisfaction à l’intérêt essentiel pour lequel l’Angleterre était entrée en guerre.
« Il a conclu en disant que l’initiative du pape allait permettre de voir si l’Allemagne était sincère et il a posé la question : « Que feront les Alliés? »
Le cardinal n’avait pas manifesté d’incertitude sur l’accueil que sa note recevrait à Vienne ; il n’avait prononcé le nom de l’Autriche qu’une fois pour dire que les difficultés résultant entre elle et l’Italie de la question des terres irredente n’étaient pas insurmontables.
Le 16 , fait sans précédent, une édition spéciale de VOsservatore romano publiait en français et en italien l’appel du pape Depuis trois jours des indiscrétions habilement graduées en avaient donné à la presse une interprétation élargie dans le sens des intérêts de la quadruple entente, de manière que la première impression fût favorable, surtout dans les masses qui n’épluchent pas les textes. On laissait entendre que le Saint- Siège avait de sérieuses raisons de croire que l’Allemagne se montrerait très conciliante au sujet de l’Alsace-Lorraine, et l’Autriche au sujet de Trente et de Trieste, et le gouvernement italien se rendait compte des difficultés que pourrait lui créer, au point de vue intérieur, la manoeuvre du pape, s’il n’y était pas pris garde.
Dès réception de la note pontificale, le président du Conseil français faisait demander le 16 août aux gouvernements de Londres, de Rome et de Washington s’il était dans leur intention de répondre à la note du pape autrement que par un accusé de réception dans les formes diplomatiques :
« Si, contrairement à mon attente, il entrait dans les vues du gouvernement d’aborder le fond de la note, je crois qu’il serait nécessaire que nous nous mettions d’accord sur les termes de la réponse qui préciserait notre attitude commune (1). ».
(1) En Russie, la note du pape avait soulevé une véritable colère : le Saint-Siège reconnaissait mal le large esprit de tolérance dont avait fait preuve le gouvernement provisoire à l’égard de l’Église catholique.
L’Espagne était le seul pays neutre à qui le gouvernement pontifical eût communiqué la note... Le cardinal Gasparri le faisait remarquer à l’ambassadeur d’Espagne, en lui demandant l’appui du cabinet de Madrid. Mais c’était le lendemain du jour où il avait remis la note au ministre d’Angleterre : or le pape s’était engagé à prévenir préalablement le roi Alphonse XIII de toute initiative de sa part. Les propos tenus par l’ambassadeur à M. de Giers à qui il avait fait part de cet arrangement, donnaient l’impression que le gouvernement espagnol était un peu froissé de se trouver mis en présence du fait accompli et considérait que le pape lui avait « coupé l’herbe sous les pieds ». De Madrid, il était confirmé que le roi d’Espagne avait été mécontent de voir la papauté chercher à prendre le rôle de médiateur, que, depuis le début de la guerre, l’Espagne aspirait à jouer, et qu’il ne se souciait pas de jouer le rôle de second ; le gouvernement espagnol répugnait à s’associer à une action pacifique dont il n’avait pas pris l’initiative et dont il n’aurait pas la direction. Il se bornait donc à nous informer verbalement le 28, de la demande d’appui que lui avait adressée le Vatican : il n’avait pas à s’associer comme représentant d’un pouvoir laïque à une proposition qui tirait son autorité du caractère spirituel de son auteur. Cependant, en raison de la haute autorité morale exercée par le Saint-Père sur la population espagnole, il aurait été heureux qu’on pût trouver une formule qui sauvegardât les intérêts de la France : le chargé d’affaires prenait soin d’ajouter que cette communication additionnelle n’avait pas pour objet d’appuyer la proposition du Vatican.
En Hollande, la proposition du pape avait été accueillie avec une faveur marquée par l’opinion, et aussi par le ministre des Affaires étrangères, qui affectait de la considérer comme présentant les plus grandes chances de succès... Les vues du Vatican répondaient, en effet, au désir de la Hollande de voir conclure une paix aussi prompte que possible, quelles qu’en fussent les modalités, à la seule condition pourtant, que l’indépendance de la Belgique fût reconnue. Le 22 août, quelques indices ayant fait croire au ministre des Affaires étrangères hollandais que, de part et d’autre, certains gouvernements avaient
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M, Sonnino n’avait l’intention de répondre ni officiellement ni officieusement. Il ne croyait pas à la nécessité d’une déclaration commune.
M. Sharp, au reçu d’un télégramme du président Wilson, s’enquérait de l’attitude que prendrait le gouvernement français. Mais il pensait qu’en raison de la situation intérieure des États-Unis et de la place qu’y tenaient les catholiques au point de vue politique, le président Wilson ne s’associerait pas aux Alliés dans une réponse conjointe, mais en ferait une séparée. Le président du Conseil écrivait à Jusserand le 20 août :
« Je lui ai fait remarquer qu’avant de l’envoyer, il serait à propos que M. Wilson voulût bien nous la communiquer, afin qu’en cas de besoin nous puissions lui faire nos observations, car, séparées ou conjointes, les réponses des Alliés doivent être animées du même esprit et concordantes. C’est dans ce sens que M. Sharp va télégraphier à son gouvernement. Veuillez, de votre côté, veiller à ce qu’aucune démarche de la Maison Blanche près du Vatican n’ait lieu que d’accord avec nous. »
Le gouvernement britannique avait déjà accusé poliment réception de la communication qui lui avait été faite. M. Balfour n’estimait pas qu’il y eût lieu de faire davantage ; il convenait, à son avis, de laisser les puissances centrales répondre les premières à un appel, qui n’avait pas été bien accueilli en Allemagne : toute réponse ultérieure serait concertée entre les gouvernements français, britannique, italien et fédéral. Mais si M. Balfour était personnellement d’avis d’attendre la réponse des Empires centraux, l’attitude à prendre devait être discutée en cabinet de guerre. Finalement le gouvernement britannique reconnaissait la difficulté presque insurmontable que présenterait la rédaction d’une note commune. Il estimait cependant qu’il fallait expliquer le défaut ou le retard de la réponse, et
été pressentis, notre ministre tenait, à titre personnel, à le mettre en garde contre ces illusions. Le 25 le président du Conseil approuvait le langage qu’il avait tenu ; « La nouvelle, répandue, d’ailleurs, à Rome même et, sans doute, à dessein, dans certains milieux, est absolument controuvée en ce qui concerne au moins les puissances alliées. S’il en est autrement en ce qui touche à l’Allemagne et à l’Autriche- Hongrie, il y aura là une preuve que la note est inspirée par nos erinemis. Ce serait une raison de plus pour que, quelle que soit la déférence que l’on doive aux intentions de son auteur, cette nouvelle tentative vers la paix soit vouée à un échec certain. »
M. Balfour prescrivait le 21 août au comte de Salis de dire au cardinal Gasparri que le gouvernement britannique n’avait pas encore eu le temps de consulter ses alliés (1).
Le président du Conseil écrivait le 22 août à Londres ;
« Nous avions demandé au gouvernement britannique de ne pas répondre à la note du Saint-Siège avant de s’être concerté avec nous et avec les Alliés. Bien que les instructions envoyées au comte de Salis n’aient en vue qu’une conversation du ministre d’Angleterre avec le secrétaire d’Ëtat, elles n’en abordent pas moins des questions de fond et constituent tout autre chose qu’un simple accusé de réception.
« Tout en regrettant que M. Balfour n’ait pas cru devoir vous donner communication préalable de ces instructions, j’estime qu’il conviendrait que le comte de Salis reçût mandat de nous associer à cette réponse verbale de manière à nous dispenser d’en faire une autre en notre nom. »
Lord Robert Cecil, remplaçant M. Balfour en congé, faisait remarquer à notre chargé d’affaires que, dans l’esprit de son auteur, la démarche auprès du cardinal secrétaire d’Etat devait garder un caractère tout officieux. « Je lui ai répondu que Votre Excellence désirait associer le gouvernement français aux vues exprimées par le secrétaire d’État sous la forme officieuse et orale. »
(1) « Vous ajouterez que, à notre avis, aucune proposition n’a chance d’être réalisée tant que les Puissances centrales et leurs alliés n’auront pas fait connaître officiellement les desseins qu’ils poursuivent dans la guerre, l’étendue des restaurations et des réparations qu’ils sont disposés à accorder, et les méthodes au moyen desquelles le monde pourra être effectivement préservé du retour des horreurs dont il est présentement accablé. Même en ce qui concerne la Belgique, à l’égard de qui les Puissances centrales ont reconnu être dans leur tort, nous ne possédons aucune déclaration claire de leurs intentions, tant de rendre à la Belgique son entière indépendance, que de réparer les dommages qu’ils ont infligés à ce pays.
« Son Eminence se rappelle sans doute les déclarations faites par les Alliés en réponse à la note du président Wilson : aucune déclaration semblable n’a été faite par l’Autriche et par l’Allemagne, et il nous paraît inutile d’essayer d’amener les belligérants à un arrangement avant que nous ne sachions nettement les points au sujet desquels ils sont en désaccord. »
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Les conséquences de cette communication apparaissaient graves à M. Barrère, et il se demandait si elles avaient été bien pesées à Londres :
a Le Saint-Siège y verra et il sera autorisé à y voir une entrée en matière, l’assurance de conversations, par son intermédiaire, entre l’Angleterre et la France, d’une part, l’Allemagne, l’Autriche et leurs alliés, d’autre part. Il y trouvera l’assentiment de Londres et de Paris à la négociation en vue de laquelle sa note a eu pour but d’ofîrir ses bons offices. Il s’en servira pour faire état auprès de nos ennemis de nos dispositions à causer par personne interposée et à examiner leurs conditions de paix : et comme il était certainement d’accord avec la cour de Vienne et, sinon avec celle de Berlin, du moins avec certaines personnalités politiques allemandes pour ses ouvertures de paix, la diplomatie de nos ennemis trouvera en lui un auxiliaire pour exploiter, au détriment de nos intérêts, la compromission à laquelle il nous aura entraînés.
« Je crains donc que nous ne mettions le doigt dans un engrenage d’où, même si nous nous retirons à temps, nous ne sortirons pas sans dommage. Car le Saint-Siège a intérêt à compromettre : un commun désir de la paix le rapproche depuis longtemps de nos ennemis, sans parler d’une sollicitude manifeste pour l’Autriche, et même d’une disposition à sauver en Allemagne un principe d’autorité et de conservation sociale qui a ses sympathies. Pour hâter le rétablissement d’une paix dont il voit, pour lui-même, un immense avantage moral et politique à avoir été l’agent et le médiateur, le Saint-Siège ne reculera certes pas devant les indiscrétions et même devant les inventions de nature à désunir les Alliés, à jeter le doute dans leur opinion publique, à alimenter chez eux le dangereux courant pacifiste. »
Déjà VOsservatore romano annonçait par un communiqué officieux que le gouvernement britannique avait fait savoir au Saint-Siège que sa note était étudiée à Londres avec la plus grande et la plus sérieuse attention... On manifestait bientôt au Vatican un très grand optimisme que l’on communiquait aux visiteurs, et qui par eux était communiqué au dehors. La France, déclarait-on, voyait avec sympathie l’intervention pontificale. Le pape était, dit-on, très satisfait ; il suivait
avec intérêt l’offensive italienne, dans l’espérance que les succès italiens (1) favoriseraient sa politique, en inclinant l’opinion publique autrichienne à quelques concessions et en satisfaisant une dernière fois l’amour-propre italien, et la propagande insidieuse continuait, cherchant à éveiller de fallacieux espoirs sur l’Alsace-Lorraine, Trente et Trieste afin de stimuler les désirs pacifistes.
La communication du gouvernement anglais venait d’être faite par M. de Salis au cardinal Gasparri auquel il avait laissé copie pour mémoire :
« Après en avoir pris connaissance, le secrétaire d’État du Saint-Siège a dit à M. de Salis : « Mais le gouvernement allemand a accepté le rétablissement de l’indépendance de la Belgique ; cela résulte de l’ordre du jour voté par le Reichstag au sujet de la paix et que le gouvernement impérial n’a pas désavoué. »
« Le ministre d’Angleterre a répondu que le Reichstag n’était pas le gouvernement, et qu’il n’avait aucune connaissance des intentions qu’attribuait à ce dernier le cardinal Gasparri. Celui-ci lui dit alors qu’il allait interroger Berlin au sujet de la Belgique : sur quoi le comte de Salis lui a fait observer que le sort de la Belgique intéressait d’autant plus son gouvernement, que la violation du territoire belge par l’Allemagne a motivé l’entrée en guerre de l’Angleterre ; mais que la communication du Foreign Office portait sur bien d’autres questions encore. »
Ce que prévoyait le matin M. Barrère était donc en voie de réalisation. Par l’intermédiaire du Saint-Siège, et sur l’initiative anglaise, un contact s’établissait avec l’Allemagne et l’Autriche.
Le comte de Salis avait reçu du Foreign Office le télégramme lui disant que le gouvernement français désirait s’associer à la communication qu’il était chargé de faire au Saint-Siège :
« Le ministre d’Angleterre a donc lu au cardinal Gasparri le télégramme du Foreign Office qui y associait le gouvernement français. Son Eminence a marqué un vif intérêt à cette lecture et a prié le comte de Salis de lui remettre
(1) L’offensive italienne sur rjsonzo et le Garso venait de débuter avec succès.
le texte par écrit. Le ministre d’Angleterre, qui n’a pas cru pouvoir se dérober à cette requête, a découpé l’en-tête du télégramme portant les indications habituelles de service et a laissé le texte dactylographié entre les mains du cardinal. »
Il y avait donc à l’heure actuelle au Vatican, outre la réponse du gouvernement anglais au Saint-Siège, une autre communication écrite associant expressément le gouvernement français à cette réponse.
Le président du Conseil écrivait le lendemain 25 à M. de Fleuriau :
« Les remarques de M. Barrère sont justes. Lorsque nous avons demandé au Foreign Office de nous associer aux observations verbales que M. de Salis devait présenter au cardinal Gasparri, nous pensions que ces observations seraient purement officieuses et ne sortiraient pas du cadre d’une simple conversation. Elles devaient nous permettre de ne faire aucune autre réponse. Or il résulte du télégramme de M. Barrère que M. de Salis a appuyé sa conversation d’un document écrit qu’il a laissé entre les mains du cardinal Gasparri, et s’est engagé dans une discussion au sujet de la Belgique. C’est faire le jeu du Vatican dont l’empressement est significatif, c’est entrer dans une voie dangereuse qui peut entraîner le ministre d’Angleterre plus loin qu’il ne pense et dans laquelle, quant à nous, nous ne saurions nous laisser conduire. Veuillez faire connaître d’urgence notre point de vue au Foreign Office. Je me plais à penser qu’il avertira M. de Salis et fera le nécessaire pour que son représentant à Rome décourage chez le cardinal Gasparri toute tentative ultérieure d’intervention officieuse. »
Le compte rendu envoyé par le comte de Salis était conforme au récit de M. Barrère : '
« Au Foreign Office quelques personnes s’applaudissent du résultat obtenu : d’autres s’inquiètent de l’ouverture de ces négociations. Les mêmes divergences se manifestent dans le cabinet de guerre. »
Mais déjà lord Robert Cecil, avant même d’avoir eu connaissance de nos observations, avait télégraphié au comte de Salis
lui recommandant la plus grande prudence afin de ne fournir aucun prétexte au Saint-Siège de communication à nos ennemis. Le comte de Salis semblait devoir se conformer d’autant plus aux instructions nouvelles de son gouvernement qu’il n’avait pas paru bien persuadé de l’opportunité de la communication dont le Foreign Office l’avait chargé. M. Barrère ajoutait :
« Il semble, d’après les intéressants renseignements que vous a adressés M. de Fleuriau, qu’il règne au Foreign Office, sur la conduite à observer dans cette affaire si capitale, une fâcheuse incohérence. On ne peut concevoir, par exemple, qu’il s’y trouve des personnes pour s’applaudir des résultats obtenus. Raison de plus pour surveiller l’action du gouvernement britannique et pour le détourner de s’engager plus loin dans une voie dont j’ai indiqué les périls. »
Le 30 août, en effet, le nonce communiquait au chancelier Michaëlis l’accusé de réception du gouvernement anglais, laissé imprudemment par le ministre d’Angleterre entre les mains du cardinal Gasparri, et le présentait comme une base de négociations approuvée par la France : « Le gouvernement français se joint à l’exposé fait par le même télégramme... »
« Son Éminence, ajoutait-il, m’a chargé d’attirer d’une façon spéciale l’attention de Votre Excellence sur le point se rapportant à la Belgique et d’obtenir : 1° une déclaration précise sur les intentions du gouvernement impérial concernant la complète indépendance de la Belgique et sa complète indemnisation pour les dommages causés en Belgique par la guerre ; 2° la même indication précise relativement aux garanties de son indépendance politique, économique et militaire demandées par l’Allemagne. Si l’explication donnée est satisfaisante. Son Éminence est d’avis qu’un pas important sera fait pour le développement ultérieur des pourparlers. » Il ajoutait que le ministre d’Angleterre avait déjà fait savoir à son gouvernement que le Saint-Siège répondrait à sa communication dès qu’il aurait reçu la réponse du gouvernement impérial.
La réponse du président Wilson devait être pour le Saint- Siège une première déception. Formulée au seul point de vue américain, elle était une invitation directe et pressante au peuple
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allemand de se défaire de son gouvernement (1). Déjà livrée à la publicité par le gouvernement anglais, elle était remise, le 31 août, par le comte de Salis au cardinal Gasparri. Elle arrivait en temps opportun ; elle enfonçait brusquement les portes. M. Sonnino, tout en critiquant les formes de la réponse américaine, et particulièrement la distinction qu’elle établissait entre l’Allemagne et ses gouvernants, en était très satisfait :
« Au Vatican, l’impression produite est des plus mauvaises. On s’y montre fort dépité d’être ainsi chapitré par un chef d’État qui, sur le terrain moral, met son autorité en balance avec celle du chef de la catholicité universelle. Mgr Tedeschini, le substitut du cardinal Gasparri, a dit à une personne de sa confiance que le souverain pontife s’attendait à une réponse fort différente, s’étant inspiré dans sa note des idées mêmes du président des États-Unis. Mgr Tedeschini s’est plaint aussi avec amertume de ce que l’Angleterre
(1) Malgré l’insistance de notre ambassadeur auprès du secrétaire d’Êtat Lansing, cette réponse ne nous avait pas été communiquée. Le président des États-Unis s’était enfermé au retour de sa croisière, refusant même de recevoir son secrétaire d’État, en dehors d’une simple audience d’arrivée. Il ne le consultait pas sur le texte, et passait outre à ses objections quant à son expédition immédiate.
Jusserand avait fait observer au secrétaire d’État que, dans ses avances au « grand peuple allemand », le président avait passé la mesure : « Nous connaissons sa politique qui consiste à séparer la masse allemande de ses chefs. Mais nous savons mieux que lui ce que vaut cette masse. Le virus prussien lui a été inoculé et, tant que ce venin n’aura pas été résorbé, le peuple ne méritera pas de meilleur accueil que ses chefs dans la famille des nations. » Il expliquait le 30. que le président avait été grandement influencé par la nécessité de dire ce qui pouvait impressionner avec le plus de certitude l’opinion publique américaine. Comme l’écrivait le 29 le colonel House à Jusserand, il était nécessaire que la proposition papale fût rejetée ; mais il importait extrêmement que ce refus fût fondé sur des motifs propres à faire effet sur le peuple américain dans la période troublée que traversaient les États-Unis. L’ambassadeur s’en était expliqué le jour même avec le président ; « Je lui ai dit que nous ne pouvions pas malheureusement partager son optimisme sur la confiance que mériterait le peuple allemand le jour où il serait débarrassé de son gouvernement actuel ; je lui ai indiqué nos motifs qui ne sont que trop bons et que j’avais déjà précisés à M. Lansing. Le président ne m’a pas contredit, mais a répondu : « Il était nécessaire, je crois, de parler comme j’ai fait. Il faut aller au plus pressé qui est de séparer les Allemands du gouvernement qui les domine et cause leurs méfaits. »
avait publié la réponse américaine avant de l’avoir fait tenir au Saint-Siège. Il me revient de source sûre qu’on est tout à fait démonté au Vatican par la réponse du président Wilson, au point que l’on renonce à la faire discuter par les organes catholiques. Cet état d’esprit contraste d’une manière significative avec l’optimisme que je vous avais signalé le 24 août et qui coïncidait avec l’intervention du ministre britannique auprès du Saint-Siège. »
La réponse du président Wilson dispensait les Alliés de toute autre réponse. Le pape n’avait plus qu’à attendre la réponse des Empires centraux.
On acquérait bientôt la certitude que le nonce était allé à Berlin avant la publication de la note pontificale pour s’en entretenir avec le gouvernement allemand.
Des ouvertures de paix étaient transmises au même moment à la Russie par l’intermédiaire de l’Espagne : une communication plus précise devait être faite quelques jours plus tard au gouvernement anglais en pleine affaire Lancken.
Le ministre des Affaires étrangères de Russie confiait, le 3 septembre, à notre ambassadeur M. Noulens, que le marquis de Lema venait de prévenir le ministre de Russie à Madrid que des ouvertures de paix des puissances centrales lui étaient parvenues. Notre ambassadeur ayant tenu à rappeler, le 13, devant le ministre, en présence des ambassadeurs d’Angleterre et d’Italie, les propositions de paix auxquelles il avait fait allusion, M. Terestchenko lui paraissait un peu embarrassé : « Il a néanmoins pleinement confirmé l’information qu’il m’avait donnée, en ajoutant que les instructions empreintes d’intransigeance données au ministre de Russie à Madrid avaient dû décourager le ministre espagnol qui n’était pas revenu sur ce sujet. »
Une initiative suédoise — contemporaine de l’appel du pape — en faveur d’une conférence des neutres qui se serait réunie à Stockholm, échouait déjà devant le refus de la Suisse et de l’Espagne, quand la publication par le gouvernement américain des télégrammes Luxburg en écartait la menace. Des télégrammes chiffrés du ministre d’Allemagne à Buenos-Aires, tendant à l’aggravation de la guerre sous-marine contre les navires neutres, aussi bien que belligérfuits, avaient été transmis
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
par l’intermédiaire de la légation suédoise. Le gouvernement français était obligé de prier le ministre de Suède à Paris de ne plus recourir au quai d’Orsay pour correspondre en chiffres avec son gouvernement, ainsi qu’on l’avait accordé aux neutres depuis le début de la guerre ; l’exemple devait être suivi par l’Angleterre. D’autres déchiffrements allaient montrer que le gouvernement conservateur suédois s’était prêté aux mêmes services tant au Mexique qu’aux États-Unis eux-mêmes, avant leur intervention. On considérait, d’ailleurs, que depuis le commencement de la guerre, la valise de la légation suédoise à Pétrograd était une boîte aux lettres pour Berlin. Le gouvernement russe demandait qu’on ne poussât pas les choses plus loin, afin de ne pas fournir au gouvernement suédois un prétexte à une intervention dont tout le poids retomberait sur la Russie. Le gouvernement américain n’avait d’ailleurs eu pour but que de séparer le peuple suédois de l’oligarchie qui le gouvernait.
A l’intérieur, Duval venait d’être inculpé d’intelligences avec l’ennemi. Quant au fameux Bolo, au sujet duquel une information pour intelligences avec l’ennemi avait été ouverte depuis le 5 féviâer, il était libre de se promener tranquillement à Biarritz. Le lieutenant Mornet n’avait pas découvert de charges suffisantes contre un homme qui avait donné six millions à un journal qui s’était fait remarquer par ses campagnes patriotiques, et le capitaine Bouchardon se heurtait aux difficultés que présentait l’exécution d’une commission rogatoire envoyée aux États-Unis, afin de déterminer si les fonds que Bolo avait retirés de ce pays pour les envoyer en Suisse s’y trouvaient déjà avant la guerre. Il se résignait à demander le 21 août qu’on fît vérifier par notre consul général à New- York le compte de Bolo dans une banque de cette ville. Le 29 août, le président du Conseil y consentait volontiers, mais il demandait que Bolo fût mis préalablement en demeure de donner son autorisation : il expliquait en même temps à M. Matter, directeur du contentieux et de la justice militaire, qui était venu l’entretenir de cette affaire, que le refus d’autorisation serait une charge suffisante pour une arrestation immédiate. A la surprise générale Bolo donnait son consentement : Charles Humbert se félicitait déjà de l’innocence de son bailleur de fonds, quand le 26 septembre, la commission rogatoire, enfin exécutée, apprenait que les sommes incriminées avaient été transférées d’Allemagne en Amérique en mars 1916,
FIN DE l’union SACREE ' 193
Alexandre Ribot n’était plus président du Conseil.
Ayant voulu reconstituer, le 9 septembre, son ministère, il s’était heurté à l’hostilité des socialistes ; ceux-ci entraînaient dans leur retraite le ministre de la Guerre. Alexandre Ribot consentait au dernier moment à garder les Affaires étrangères dans un cabinet Painlevé pour ne pas laisser tomber ce portefeuille entre les mains d’Albert Thomas.
Nous reprenons les notes :
Pendant notre court séjour à Londres, Viviani, chargé de l’intérim du ministère de l’Intérieur, fait perquisitionner chez Almereyda : on trouve des copies de lettres du général Sarrail, dont l’une adressée à Noulens. Almereyda est arrêté et inculpé de détention illicite de documents intéressant la défense nationale. Painlevé est mécontent : il croit voir un parti pris de le mettre dans l’embarras au sujet de Sarrail. L’arrestation d’Almereyda pour un tel fait ne s’explique guère, alors qu’on a négligé de l’arrêter pour complicité d’intelligences avec l’ennemi : elle est maladroite et elle va entraîner de graves complications. Almereyda, malade, est transféré à Fresnes où sa mort, occasionnée très probablement par un suicide, donne lieu à des soupçons d’homicide et à des discussions interminables. Viviani est obligé d’ouvrir une instruction sur les causes du décès. Il est neurasthénique et n’est pas en état de conduire avec sang-froid les affaires dont il est chargé.
Malvy, malade, est allé se reposer à Veules. Il revient à Paris le 15 août et son retour ravive les discussions à son sujet : il aurait dû s’en aller pour raison de santé, comme il l’avait dit à Viviani, après l’interpellation Clemenceau.
Lé « tigre » poursuit une campagne des plus âpres où il m’englobe et m’attaque violemment : les choses prendront une telle tournure que je serai obligé de provoquer une crise avant la rentrée des Chambres... Cette crise pourrait éclater à l’occasion des sanctions que je réclame au sujet de la
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restitution du chèque saisi sur Duval en mai dernier. Il y a eu de longues discussions pour fixer les responsabilités du colonel Goubet (1) et de Leymarie : Painlevé a défendu très vivement le colonel, qui paraît devoir être mis hors de cause, parce qu’il a averti son chef, le général Valentin : celui-ci a eu tort de n’en pas parler au ministre. Leymarie est le vrai responsable de la restitution : la note qu’il me fait remettre est sa condamnation (2). Hudelo me confie que Leymarie lui a demandé de réclamer le chèque pour qu’il fût rendu ensuite à Duval : Hudelo s’y est refusé. Malvy me dit qu’il ne croyait pas que Leymarie pût agir de la sorte, à son insu : il donne sa parole qu’il n’a rien su. Discussion en Conseil des ministres : il est décidé qu’on demandera la démission de Leymarie et que le général Valentin sera blâmé... Malvy abandonne Leymarie. Il m’explique qu’il a consulté Maurice Sarraut qui lui a donné le conseil de ne pas démissionner lui-même. Il est évident que la polémique ne s’arrêtera pas et deviendra plus violente. Malvy va à Cahors présider le conseil général : il fait sa propre apologie et obtient un ordre du jour de confiance. On s’étonne qu’un ministre de l’Intérieur essaie de se faire couvrir par un conseil général. Démission le 31 août. Je propose de ne pas remplacer immédiatement Malvy ; je propose à Steeg de prendre l’intérim : Viviani s’offre : cela devient gênant ; mais j’insiste auprès de Steeg en Conseil de cabinet et Steeg cède. Il sera un bon ministre de l’Intérieur comme Chaumet, que j’ai nommé à mon retour de Londres — au refus de Thomas — sera un bon ministre de la Marine
La crise est virtuellement ouverte : campagne ardente de Clemenceau dans V Homme enchaîné... J’ai quelques
(1) Chef du deux’ème bureau.
(2) Il reconnaissait avoir, comme directeur du cabinet du ministre de l’Intérieur, conseillé à Duval et à M. Landau de se présenter de sa part chez le capitaine Ladoux. Le chèque avait du reste été photographié.
FIN DE l’union SACRÉE
conversations avec des hommes politiques : Renoult,
président du groupe radical-socialiste, m’assure que je puis compter sur son concours personnel et celui du groupe : il accepterait un portefeuille, mais il ne veut que la Justice ou, à défaut, l’Intérieur : il a pour chef de cabinet Lévy-Ulmann que je connais trop (1). Lévy-Ulmann fait campagne dans les couloirs de la Chambre : il détournera Renoult d’entrer dans le cabinet ailleurs qu’à la Justice où il est impossible pour d’autres raisons (N... est en prison pour faits d’improbité) : Renoult finira par le comprendre, il rendra à Painlevé le portefeuille de la Justice qui lui avait été attribué... J’ai pensé pour ce portefeuille à Bienvenu-Martin qui m’a été indiqué par Dalimier (2). Bienvenu-Martin est universellement respecté ; il appartient au parti radical-socialiste, ce qui est un avantage
Renoult devra s’incliner devant lui et les amis de Gaillaux ne pourront prétendre qu’on fait des poursuites dans un but politique ; Bienvenu-Martin — appelé par le télégraphe, le dimanche 9 septembre — acceptera sans hésiter après m’avoir déclaré que rien ne le gênera pour l’accomplissement de sa tâche.
Lauraine, président du groupe radical, me dit que la Chambre est nerveuse, qu’elle brisera tout nouveau ministère : il accepterait toutefois un portefeuille.
Je ne puis garder Viviani, qui a fait campagne ouvertement contre le cabinet. Il a lié partie avec Malvy. Depuis son retour des États-Unis il n’est plus le même homme : le régime qu’il a mené pour se tenir en état de tension oratoire a développé chez lui une neurasthénie déjà ancienne : au Conseil il a des boutades terribles et met sans cesse sa démission sur la table. Il a mal conduit l’affaire Duval
(1) Étant professeur à la faculté de droit de Lille, il s’était présenté en 1909 comme candidat syndicaliste révolutionnaire dans l’arrondissement de Saint-Omer, assurant ainsi l’élection à la Chambre du candidat réactionnaire.
(2) Sous-secrétaire d’État aux Beaux-Ar!s.
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et celle d’Almereyda : je l’ai prié maintes fois de faire arrêter Almereyda, il s’y est toujours refusé : si Almereyda avait été arrêté avant l’interpellation au Sénat, la situation de Malvy eût été meilleure.
Dans les derniers temps Viviani était plein de douceur et de prévenances : il tenait visiblement à rester dans le cabinet. Il a paru ensuite vouloir sortir de lui-même, mais sa rancune se donnera carrière dès la première séance de la Chambre. Quand la crise touchait à sa fin, il entre un jour dans mon cabinet, les yeux hagards, le visage bouleversé...
— Painlevé, s’écrie-t-il, veut me déshonorer, je vous demande de me confronter avec lui...
Il me raconte une histoire fantastique... Painlevé aurait dit à Mandel, secrétaire de Clemenceau, que Viviani aurait fait mettre, lui-même, par Almereyda, les papiers saisis chez ce dernier ; il se serait servi de l’intermédiaire de de Monzie (1) qui a été avocat d’Almereyda. J’essaie de le convaincre que cette histoire est une fable ridicule. Il me dit qu’il attendra au ministère de la Justice que je l’appelle pour le mettre en présence de Painlevé. Naturellement celui-ci proteste contre le rôle absurde qu’on lui attribue ; Viviani appelé dans mon cabinet refuse de donner la main à Painlevé :
— Vous voulez me déshonorer, je ne vous connais plus...
Painlevé s’explique et, tout à coup, Viviani lui saute au
cou et l’embrasse sur les deux joues : puis il me dit :
— C’est Maginot qui est venu tout à l’heure me conter l’histoire...
Maginot sortait de chez Painlevé qu’il avait prié d’insister auprès de moi pour que je le gardasse dans le ministère : ce dernier trait, ajouté à d’autres, — Maginot a reçu Léon Daudet, sans m’avoir prévenu, pour tirer de lui des
(1) Sous-secrétaire d’Êtat de la Marine marchande et des transports maritimes.
FIN DE l’union SACRÉE 197
confidences, — me décide à ne pas le garder dans la nouvelle combinaison...
...Pendant la crise, j’ai proposé au président de célébrer très simplement, le 6 septembre, à Fère-Cbampenoise, l’anniversaire de la bataille de la Marne. Devant les tombes, sur la colline, en face des troupes et du drapeau, j’ai fait un discours où j’ai parlé de la guerre, des causes pour lesquelles nous luttons et de la situation actuelle. Cérémonie très simple et très impressionnante... Après la cérémonie, nous allons à Mondement où le général Foch nous explique la bataille qu’il a dirigée et gagnée. Visite ensuite au château qui a été enlevé aux Allemands... C’est ici que l’invasion a été arrêtée. Si elle avait passé, Paris était pris et la France vaincue... Mon discours a été approuvé par toute la presse : il a fait une grande impression. Je me suis élevé au-dessus des misérables querelles et des scandales dont la presse est remplie, — affaire Almereyda, affaire Duval, affaire Turmel (1).
Le ministère était fait le 9 à midi. Le matin j’avais revu Thomas qui avait travaillé avec moi à la solution de la crise en décidant Groussier à entrer dans la combinaison : je voulais avoir deux socialistes et même un troisième, Varenne, à qui je réservais un sous-secrétariat d’État. En revanche j’aurais voulu mettre Barthou à la Justice. Dalimier a fait des efforts pour amener ses collègues du groupe radical-socialiste à l’accepter. Cela a été reconnu impossible : on jetterait à la tête du nouveau Garde des Sceaux le souvenir de l’incorrection grave qu’il a commise en produisant à la tribune un rapport du procureur général Fabre enlevé des archives de la chancellerie. Le président de la République, qui désire la rentrée de Barthou, estime lui-même qu’il ne peut être nommé Garde des Sceaux. Pour maintenir le ministère en équilibre, je me décide à
(1) Ce député avait oublié au vestiaire du Palais-Bourbon une liasse importante de billets suisses. Il se donna la mort.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
ne faire entrer que Thomas : celui-ci, qui avait accepté Barthou, me dit que son maintien sera plus facile et me fait espérer que je n’aurai pas de veto des socialistes, malgré la délibération de la veille et un article de mauvaise humeur de Renaudel.
Les socialistes (1) viennent me voir à 2 heures et demie. Renaudel me dit en termes ambigus que le groupe ne peut avoir confiance dans le nouveau cabinet. Il trouve que notre politique manque d’énergie dans les questions militaires, d’audace dans les questions sociales. Il ne précise rien.
Je me tourne vers Albert Thomas et je lui demande si nous n’avons pas été d’accord sur toute la politique et sur les solutions à donner à la crise : dans nos réunions du matin, Thomas a collaboré avec nous, sans élever l’ombre d’un dissentiment ; il a approuvé chaleureusement mon discours à Fère-Champenoise, en ce qui concerne les buts de guerre. Il était très gêné pour me répondre : il s’est borné à dire qu’il avait été d’accord avec moi, mais qu’il se devait à son parti.
Je fais venir Painlevé, Steeg, Chaumet : ils considèrent que la retraite de Thomas peut être grave si, en se retirant, Thomas n’est pas décidé à empêcher des mouvements parmi les ouvriers des usines de guerre. Nous appelons Loucheur. Il veut, avant de donner une réponse, causer avec Thomas. Nous continuons de travailler à résoudre les dernières difficultés : Painlevé est devenu pensif. A 6 heures, il va chez Thomas pendant que je me rends à l’Élysée où je déclare au président que je n’abandonne pas la partie. A mon retour, je reçois la visite de Thomas, qui me prie de ne pas supprimer le ministère de l’Armement et de le confier à Loucheur ; il me promet son concours actif pour aider le ministère.
Nous étions convenus d’avoir à 9 heures une réunion de
(1) Thomas, Renaudel, Veber, Hubert-Rouger et Moutet.
FIN DE l’union SACRÉE
tous les ministres pour arrêter la liste définitive et le programme : à 8 heures et quart Painlevé vient me dire qu’il n’a pu décider Thomas à rester et qu’il ne croit pas pouvoir faire partie d’un cabinet d’où, pour la première fois, les socialistes se seront exclus : sa situation, ses antécédents politiques le lui interdisent...
— Vous allez vous charger de faire un cabinet, lui dis-je. C’est votre devoir.
Il me demande de rester aux Affaires étrangères...
— Avant la crise, ai-je répondu, je vous ai offert de vous aider à faire un ministère, et de garder, au besoin, un portefeuille... Mais la situation n’est plus la même : je préfère reprendre ma liberté.
A 9 heures la réunion a lieu : Painlevé renouvelle sa déclaration ; je remercie mes collaborateurs et je dis que je vais remettre au président le mandat qu’il m’a confié.
A l’Élysée, M. Poincaré me dit que je sors de la crise très heureusement pour moi, mais que lui-même est très embarrassé : je lui conseille d’appeler Painlevé, — ce qu’il fera demain, après avoir consulté les présidents des Chambres. Je donne une note à la presse où je résume ce qui s’est passé et où j’indique quel eût été le programme du cabinet (1). Cette note est très bien accueillie.
12 septembre.
Painlevé vient me voir : je l’engage à tout faire pour aboutir. Il a offert le portefeuille des Affaires étrangères à Pichon, qui a refusé parce qu’il est lié à Clemenceau. Il me demande de les garder : je réserve ma réponse : Painlevé doit garder sa liberté; le jour où j’aurai accepté, il sera tenu d’honneur de me soutenir et de ne pas subir
(1) « Appliquer le plus rapidement possible les sanctions judiciaires à tous les faits criminels qui sont actuellement poursuivis, ne rien négliger pour découvrir les auteurs des menées contre la défense nationale et ne sè laisser arrêter par aucune considération de personnes,.. »
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
d’exclusive des socialistes. Il revient dans l’après-midi et insiste ; j’accepte.
Le soir à 10 heures je suis appelé au ministère de la Guerre où je trouve réunis la plupart des futurs ministres ; Renoult ne sait pas s’il doit rester ou s’en aller : quelques membres de son groupe, poussés par Caillaux, sont venus déclarer la guerre à Painlevé, s’il n’acceptait pas leurs conditions dont l’une est de mettre Renoult à l’Intérieur...
Thomas, qui assiste à la réunion, demande qu’on attende au lendemain pour que les socialistes puissent délibérer. Il critique la composition du cabinet et cite mon nom parmi ceux qui sont contestés ; puis il élève la voix et, d’un ton tranchant, il déclare qu’il a assez fait pour la défense nationale pour avoir le droit d’avoir une opinion :il pose un véritable ultimatum...
Varenne, qui doit prendre l’Instruction publique, se sépare de Thomas : il dit que Renaudel n’a pas élevé d’objection sur mon nom ; il suggère de suspendre la séance pour que Thomas et lui puissent conférer à V Humanité avec les cinq délégués...
Ils reviennent au bout d’une heure. Les cinq ne sont pas d’accord. Renaudel et Moutet, avec une nuance, sont hostiles à l’entrée des socialistes ; Veber et Hubert Rouger sont favorables. On doit en référer au groupe entier. Mais Thomas prend sur lui de refuser sa collaboration :
— On aurait pu s’arranger, dit-il, avant d’aller consulter nos amis, si Painlevé avait consenti à être président du Conseil sans portefeuille...
Cela veut dire si on avait offert à Thomas le ministère de la Guerre à défaut des Affaires étrangères pour lesquelles il a, toute la journée, posé sa candidature. Au fond, c’est tout ce qu’il veut : être ministre au Quai d’Orsay ou à la rue Saint-Dominique... Une bouffée d’ambition lui est montée à la tête...
Varenne dit qu’il est en dissentiment complet avec
FIN DE l’union SACRÉE
Thomas, mais que, par discipline, il le suivra. Thomas réplique :
— Varenne, je noterai ce que tu viens de dire et le parti ne l’oubliera pas...
Exeunt.
Painlevé semble découragé.
— J’ai refusé à Ribot parce que je n’admettais pas qu’on se passât des socialistes : je ne puis pas, sans me contredire, faire le cabinet.
On lui remontre que ce sont les socialistes qui s’excluent ; il est impossible de rester dans l’impasse. Que Painlevé ait le courage de se passer d’eux ! Painlevé dit aux journalistes qu’il résigne son mandat : Bourgeois et René Besnard le suivent à l’Élysée pour lui dire que nous sommes d’avis, tous, qu’il doit faire le cabinet.
Bourgeois m’a dit que Poincaré avait hésité à lui continuer son mandat. Poincaré a toujours pensé à appeler Clemenceau : espère-t-il le désarmer ou l’obliger à confesser son impuissance? Jeu dangereux. Clemenceau se dérobera après avoir dit au président qu’il doit faire place nette.
12 septembre.
Painlevé passe la journée à essayer de faire revenir les socialistes : enfin, dans la soirée, le cabinet est fait ; nous dînons au ministère de la Guerre et à 10 heures nous nous rendons à l’Élysée...
Franklin-Bouillon doit être ministre; mais à quel titre? On attendra son retour des États-Unis. Loucheur et Claveille sont devenus ministres ; on crée de nouveaux soussecrétariats d’État. Il y aura un comité de guerre composé des ministres d’État : Bourgeois, Doumer, Barthou et Jean Dupuy ; des ministres de la Guerre, de la Marine, de l’Armement et des Affaires étrangères. Un comité économique sera présidé par Doumer.
l’affaire lancken
9 octobre.
Le cabinet n’a pas encore un mois d’existence, et il est déjà aux prises avec la difficulté de vivre.
Le jour où il s’est présenté devant la Chambre (18 septembre) l’atmosphère était froide ; mais il n’y avait pas d’hostilité ; les socialistes étaient décidés à s’abstenir.
La déclaration a paru un peu longue ; le discours du président du Conseil a été faible : il manque à Painlevé l’autorité qui vient de la décision : il hésite même quand il est résolu au fond ; on ne sent pas la volonté de s’imposer. J’ai été appelé à la tribune, à l’improviste, par une question de M. Constant ; je voulais seulement dire deux mots de ma place : Painlevé lui-même m’a obligé à monter à la tribune. Je n’ai pas pu me borner à répondre à la question de Constant, qui me demandait pourquoi je ne publiais pas nos conventions avec les Alliés ; j’ai été entraîné à parler de nos conditions de paix, et la Chambre m’a fait un gros succès auquel j’étais loin de m’attendre.
Briand est venu me faire une communication qu’il avait déjà faite au président de la République et à Painlevé. Il s’agissait d’une conversation qu’il devait avoir, en Suisse, avec le baron de Lancken. On avait persuadé à Briand que l’empereur d’Allemagne était décidé à nous rendre l’Alsace- Lorraine, à réparer les ruines des départements en-
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
vahis, etc... M. de Broqueville (1) avait donné les mains à cette intrigue, tout en se réservant de la désavouer. On trouvera dans le dossier de l’affaire tous les détails.
Les ministres d’Ëtat, à qui confidence a été faite du projet, l’ont condamné sans une seule hésitation : le piège était si grossier qu’on s’étonne qu’un homme comme Briand s’y soit laissé prendre ; Briand m’en veut de l’avoir empêché d’y tomber ; il a dit à Broqueville que j’avais voulu lui enlever la gloire d’avoir rendu l’ Alsace-Lorraine à la France.
Quelle misère l
Voici le dossier :
Note de M. RiboL
20 septembre 1917.
M. Briand a fait au président de la République, à M. Painlevé et ensuite à M. Ribot la communication suivante :
En juin dernier, Mme de Mérode, veuve du sénateur belge, et M. de Coppet, qui sont en relations avec M. de Lancken, chef de l’administration civile allemande en Belgique, en raison de leur participation aux œuvres du cardinal Mercier, ont entretenu M. Briand du désir qu’aurait M. de Lancken d’avoir une entrevue avec lui. M. de Lancken faisait entrevoir des dispositions conciliantes de l’Allemagne en vue de la paix, que les Allemands souhaitent conclure avant l’hiver. M. Briand a demandé des précisions qui ne lui ont pas été données, à cette époque, d’une manière satisfaisante. Plus récemment — environ dix jours avant la dernière crise ministérielle — ces intermédiaires sont revenus à la charge. M. de Lancken serait autorisé par l’empereur à engager une conversation avec M. Briand sur la base : 1° de la restitution de l’Alsace-Lorraine ; 2° de l’en-
(1) Président du Conseil des ministres de Belgique. Il avait, en outre, reçu en août 1917 le portefeuille des Affaires étrangères des mains du baron Beyens,
l’affaire lancken
gagement par rAllemagne de réparer les dommages causés aux départements envahis ; 3° de la restitution complète de la Belgique sans aucune condition. L’Allemagne abandonnerait à l’Angleterre une partie de ses colonies ; elle obtiendrait de l’Autriche des concessions de nature à satisfaire l’Italie. Pour le surplus, on arriverait à une entente facile à réaliser du moment que la France et l’Angleterre seraient satisfaites. Rien n’a été précisé en ce qui concerne la Russie.
M. Briand nous a dit que 1^ cardinal Mercier considérait cette ouverture de M. de Lancken comme très sérieuse.
M. de Broqueville, que M. Briand a vu personnellement, aurait exprimé le même sentiment. Ces garanties ont paru suffisantes à M. Briand pour qu’il crût pouvoir accepter de se rendre en Suisse et d’y avoir une conversation avec M. de Lancken.
Les membres du gouvernement français, mis au courant de la conversation de M. Briand (MM. Painlevé, Ribot, Léon Bourgeois, Doumer, Barthou) ont été unanimement d’avis que les ouvertures faites par M. de Lancken pourraient n’avoir d’autre but que d’attirer M. Briand dans une négociation qu’il serait facile au gouvernement allemand de rompre après que M. Briand et, avec lui, le gouvernement français, s’y seraient compromis. Le gouvernement allemand ne manquerait pas de tirer parti d’une imprudence de notre part pour essayer de nous séparer de nos alliés et de démoraliser chez nous l’opinion publique par l’échec de pourparlers de paix qu’il serait impossible de tenir secrets.
Nous avons fait à M. Briand l’objection que la partie ne serait pas égale entre lui, ancien président du Conseil, et M. de Lancken, simple fonctionnaire, qui pourrait toujours être désavoué. M. Briand a répondu qu’on était disposé, s’il le voulait, à envoyer en Suisse l’ancien chancelier ou le chancelier actuel ou, même, a-t-il ajouté, quelqu’un
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de plus haut encore... Il a reconnu que ce serait un danger de s’engager même dans une simple conversation sans avoir prévenu nos alliés. M. Ribot lui a alors demandé de mettre par écrit les détails de la communication qui lui a été faite de la part de M. de Lancken. M. Briand a promis de le faire.
Ce matin, au lieu de la note en question, il a remis à M. Ribot une lettre qui lui paraît pouvoir servir de base à une communication à faire à Londres, à Rome et à Pétfograd. M. Ribot a répondu -à M. Briand qu’il donnerait connaissance de cette lettre au président de la République et au président du Conseil, et qu’après s’être mis d’accord avec eux, il prendrait l’avis de M. Lloyd George et celui de M. Sonnino, en se réservant de ne consulter M. Terestchenko que si le sentiment de MM. Lloyd George et Sonnino n’était pas défavorable à l’entrevue projetée (1).
Cependant le président du Conseil de Belgique faisait à notre ministre, M. Klobukowski, les déclarations suivantes transmises le 20 septembre, sous le titre : La manœuvre allemande pour la paix.
« Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence que M. de Broqueville, avant de quitter le Havre pour la Panne,
(1) La lettre de Briand a été publiée : elle énumérait les réserves préalablement acceptées sous le bénéfice desquelles la conversation aurait lieu ; restitution intégrale de l’ Alsace-Lorraine, réparation des dommages, etc. Rien n’y était dit qui concernât les revendications de nos alliés. Les Allemands comprenaient que même un commencement de négociation officielle ferait tomber les armes des mains de nos soldats. Le conditionnel employé dans le post-scriptum démontrait qu’aucune précision n’avait été donnée à l’ancien président du Conseil sur les prétendues concessions de l’Allemagne : « Je dois ajouter que la personne qui m’indiquerati les concessions que l’Allemagne peut faire en vue de la paix serait pleinement qualifiée pour parler et en fournirait préalablement la preuve certaine. »
Les instructions envoyées à Paul Cambon et à M. Barrère ayant été reproduites à peu près littéralement dans le compte rendu de la séance secrète de la Chambre du 16 octobre, il est superflu de les reproduire. Paul Cambon était averti en outre, le 19, sur l’ordre du ministre, par une lettre privée de son frère, lui-même très inquiet de ce qu’il appelait un acte de folie de l’ancien président du Conseil.
l’affaire lancken
m’a dit qu’il avait de bonnes raisons de croire que le gouvernement allemand, dans sa réponse à la note du Vatican, manifesterait des intentions d’allure conciliante, laissant pressentir des propositions sinon acceptables, du moins ouvrant la porte à des conditions susceptibles d’être discutées.
« Je ne serais pas surpris, a continué le premier ministre, que M. Ribot, si j’en juge par ses dernières déclarations à la séance du 18 de la Chambre des députés, ne fût, comme moi-même, au courant de ce que je considérerais comme une manœuvre destinée à encourager les efforts des agents de la propagande pacifiste et une tentative contre la cohésion et le mordant des armées alliées. » M. de Broqueville ajouta : « Plus que jamais il faut tenir bon, car ce serait là un piège tendu à l’utopie des uns et à la lassitude de quelques autres, mais trop grossier vraiment pour que qui que ce soit, après ce que nous savons des Allemands, s’y laisse prendre... Qu’on se persuade bien que nos ennemis ne souscriront au programme des Alliés qu’absolument contraints et forcés. Les concessions que, sous la pression des événements, ils seraient amenés à proposer n’auraient aucune valeur réelle et tendraient seulement, de la part de leurs dirigeants, à masquer les desseins perfides dont ils n’ont rien abandonné. »
« Bien que le ministre belge des Affaires étrangères n’ait exprimé là que nos propres idées, il m’a paru de quelque intérêt de vous rapporter ses remarques qui attestent la fermeté d’attitude du gouvernement royal si nettement affirmée par les instructions données au ministre de Belgique auprès du Vatican. »
Cependant Mme de Mérode — née La Rochefoucauld — avait regagné Lausanne, après avoir tenu à Paris des propos que M. de Margerie rapportait ainsi dans une note du 21 septembre :
« M. Maugras (1), au cours d’une conversation tenue le 20 septembre, m’a demandé si j’avais eu l’occasion de voir Mme de Mérode qui venait de faire un séjour à Paris, venant de Belgique et d’Allemagne, d’où elle avait rapporté les impressions les plus intéressantes. J’ai répondu que je n’avais pas vu Mme de Mérode et je demandai ce qu’elle avait raconté. M. Maugras a exprimé des regrets que je
(1) Diplomate français.
JOUR1NA.L d’aLEXANDRE RIBOT
ne l’eusse pas rencontrée et qu’on ne l’eût pas entendue aux | Affaires étrangères : elle était maintenant repartie et devait |
se trouver à Lausanne. Il a dit ensuite qu’étant venue de |
Belgique en France par la Suisse, elle avait traversé toute | l’Allemagne, et qu’elle avait eu le sentiment très net que î le pays en avait assez de la guerre, non seulement à cause I de la gêne alimentaire, mais à cause de la difficulté que les Empires centraux éprouvent à tenir le front trop étendu y ‘ pour les forces dont ils disposent maintenant. « Mais, a ajouté M. Maugras, ce qu’il y a de plus important dans ■ les propos tenus par Mme de Mérode, ce ne sont pas les ’ impressions recueillies par elle au cours de son voyage, mais ; \ ce qui lui a été dit par les personnalités allemandes avec || lesquelles elle est en relations à Bruxelles. Elle connaît | (
notamment beaucoup le gouverneur de Belgique. Celui-ci ; j
lui a dit que désormais on était décidé en haut lieu à rendre la Belgique, qu’on ne tenait plus à l’Alsace-Lorraine, qu’on i était prêt à faire tous les arrangements politiques qu’il faudrait, — à une seule condition : l’Allemagne ne serait pas boycottée économiquement. C’est là qu’est la question vitale pour l’Allemagne. Mme de Mérode est revenue avec insistance sur ce point. Elle a dit encore que les personnes de marque qu’elle connaît redoutent des désordres intérieurs en Allemagne, à plus ou moins brève échéance, et veulent i \ faire la paix rapidement pour les éviter. » J’ai dit à M. Mau- j gras que, si tout cela était bien exact, c’était évidemment de bon augure, mais que, si vraiment une crise était immi- !
nente en Allemagne, il nous fallait avoir la patience et la |
sagesse de l’attendre ; qu’à ce moment-là nous serions ||
sauvés, qu’il fallait à tout prix que l’on tienne bon en France j j
jusque-là. Je lui ai dit également que je rapporterais sa :?
conversation à M. Ribot et à M. Cambon. » ^
M. de Lancken arrivait à Lausanne le 22. Grâce à la loyauté | du ministre de Belgique en France, le gouvernement français | était immédiatement prévenu. |
Notes de M. Ribot. •'
22 septembre 1917.
Le baron de Gaiffier, ministre de Belgique, a reçu de M. de Broqueville l’ordre de transmettre à Lausanne les |
l’affaire lancken
télégrammes que M. Balisaux, gendre du baron Coppée (et non de Coppet) adresserait à son beau-père ou à son beaufrère (fils du baron Coppée, âgé d’environ trente-cinq ans).
Il a exécuté cet ordre jusqu’à ces derniers jours, mais la rédaction des télégrammes lui a inspiré des inquiétudes.
Il me communique un télégramme qui a été apporté à la légation et qui a été expédié en son absence, malgré l’ordre qu’il avait donné de retenir tous les télégrammes. Le texte du télégramme joint à la présente note semble indiquer qu’on n’a pas attendu la réponse définitive de M. Briand (M. Lair est secrétaire de M. Briand) et qu’on a convoqué à Lausanne le personnage allemand qui doit apporter les propositions de l’empereur.
22 septembre 1917.
Baron Coppée
Beau Rivage
Ouchy Lausanne.
Lair comprend pas que représentant général a été convoqué avant télégramme définitif convenu. Espère donner réponse certaine dimanche ou lundi au plus tard; V importance de Vaffaire vaut la peine un peu de patience; du reste., impossibilité d'agir autrement.
Télégraphiez de suite.
Vous répète d'adresser toute communication à Balisaux en rapport constant avec Lair.
Votre père absent (1).
(1) Contrairement à ce que croyait le ministre de Belgique, c’est le fils Coppée qui s’était rendu à Lausanne. Le père était à Biarritz où des télégrammes, expédiés par son gendre, le tenaient au courant :
« 17 septembre.
« Ai vu Jean qui me donnera demain seulement réponse définitive. »
« 20 septembre.
« Quasi certitude que Jean ira retrouver Carmen mais pas avant
JOUR^■AL d’aLEXANDRE RIBOT
22 septembre 1917.
M. de Broqueville, verni à Paris sur iron i’ivitation (1), m’a dit que, dès le mois de janvier dernier , Tvl. de Lancken avait essayé d’entrer en relation avec lui par l’Intermédiaire du baron Coppée. Il se disait autorisé à olîrir des conditions de paix à la Belgique. M. de Broqueville, après en avoir parlé au roi, déclina ces ouvertures en disant qu’il ne ferait rien sans s’être mis d’accord avec les alliés de son pays. Il estimait, d’ailleurs, que le président du Conseil de Belgique ne pouvait pas engager une conversation avec M. de Lancken, qu’il considère comme un homme d’esprit borné et dangereux.
Le baron de Lancken, repoussé de ce côté, s’est adressé — toujours par l’intermédiaire du baron Coppée — à M. Briand qu’on croyait disposé à se prêter à une entrevue. M. de Lancken s’était fait autoriser par M. de Bethmann-Hollweg à causer des conditions de paix. Après la retraite de M. de Bethmann-Hollweg, il alla à Berlin et obtint de M. Michaëlis de nouveaux pouvoirs. Les conditions de paix n’ont pas été précisées dans ce mandat écrit donné à M. de Lancken. Mais celui-ci a dit au baron Coppée que la question d’Alsace-Lorraine serait facilement résolue.
Le baron Coppée en a parlé au cardinal Mercier qui s’est montré d’abord très opposé à tous pourparlers de ce genre, et ensuite a consenti, en considération des souffrances terribles de la population belge, à ne pas décourager la tentative du baron Coppée.
Quant à M. de Broqueville, il a dit à M. Briand que
huit jours. Gros intérêt à ce délai. Prévenu Carmen demandant me télégraphier de suite ses projets.
« 22 septembre.
« Jean partira sans doute dimanche. Impossible plus tôt. »
(1) D’après l’agenda du ministre, l’entretien aurait eu lieu à 8 heures du soir à l’hôtel Ritz.
l’affaire lancken
l’affaire était sérieuse, en ce sens qu’il croyait que M. de Lancken avait, en effet, l’autorisation de causer, et qu’il était convaincu que l’Allemagne était pressée de faire la paix. Mais, si M. Briand lui avait demandé son avis, il lui eût nettement déconseillé d’accepter une entrevue avec M. de Lancken, qui lui paraît tout à fait dangereuse. Il voit surtout dans la tentative de M. de Lancken un piège et un moyen de diviser les Alliés. Son avis formel est que les Alliés ne doivent se prêter à aucune conversation séparée.
Quant à croire que M. Briand pourrait rencontrer en Suisse M. de Lancken sans que tout le monde le sût immédiatement, M. de Broqueville estime que c’est une pure chimère. Il pense que l’effet d’une telle rencontre serait des plus fâcheux, à un moment où l’esprit public a besoin d’être soutenu, plutôt que d’être troublé et déconcerté par des démarches équivoques. Au surplus, la publication de la réponse de l’Allemagne à la note du pape est un argument de plus pour l’abstention. Ce n’est pas au lendemain de cette publication que le gouvernement français pourrait autoriser une conversation entre un ancien président du Conseil et un simple fonctionnaire allemand.
M. de Broqueville est, au surplus, d’avis de ne pas rompre tout contact avec le baron Coppée et d’attendre que, par son intermédiaire, ou de toute autre manière, le gouvernement allemand fasse parvenir des propositions fermes, qui pourraient être soumises à l’examen des Alliés.
23 septembre 1917.
M. de Broqueville est venu ce matin me dire qu’il avait réfléchi pendant la nuit. Les choses étaient plus avancées que nous ne pensions. M. Briand lui avait assuré que le président de la République et le gouvernement français approuvaient son projet de rencontre avec M. de Lancken. Des dispositions ont dû être prises pour le voyage de ce dernier. Quelles seront la déception et l’irritation de M. de Lancken?
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBO'T
M. de Broqueville craint que les Belges n’aient à en souffrir. Il se demande s’il ne devrait pas envoyer en Suisse, sous prétexte de traiter de l’échange des prisonniers, un fonctionnaire de son ministère qui verrait et écouterait M. de Lancken. Je l’en ai dissuadé. M. Briand pourra expliquer que la publication de la réponse à la note du pape a enlevé toute opportunité à l’entrevue. De toute manière il vaut mieux attendre. M. de Broqueville ne fera rien sans s’être mis d’accord avec nous.
Paul Cambon avait informé le 21 M. Balfour de la démarche dont Briand avait été l’objet :
« Nous sommes d’accord pour penser qu’il y a là une intrigue inspirée par M. de Kühlmann, dont nous connaissons depuis longtemps les procédés. Cette intrigue a pour but soit de semer la division entre les Alliés, soit de faire croire à l’opinion allemande et aux neutres que la France seule met obstacle à la paix. Une rencontre en Suisse entre un homme politique français des plus importants et M. de Lancken ne serait qu’un piège.
« Quant à l’accueil à faire à des ouvertures, si elles se produisaient, M. Balfour ne peut donner qu’une opinion improvisée. Il lui semble impossible que l’Allemagne puisse parler de la restitution de l’Alsace-Lorraine ou du rétablissement de la Belgique sans s’avouer vaincue, et le moment de cet aveu n’est pas encore venu.
« Le secrétaire d’Ltat des Affaires étrangères m’a demandé la permission de faire part de notre conversation à M. Lloyd George et à ses collègues. Je ne me suis pas cru autorisé à lui laisser cette latitude, mais je lui ai dit que je réclamerais votre autorisation.
« Je vous prie de me l’envoyer parce que la tentative de M. de Lancken se double d’une ouverture au cabinet de Londres, qui dévoile un ensemble de manœuvres dont nos gouvernements doivent s’entretenir. M. Balfour m’a dit très confidentiellement qu’il venait de recevoir de l’ambassadeur d’Angleterre à Madrid une dépêche d’après laquelle le gouvernement espagnol aurait été prié par le gouvernement de Berlin d’intervenir à Londres pour faire savoir que l’Allemagne serait disposée à s’entretenir avec
l’affaire lancken
l’Angleterre des conditions de paix future. Le gouvernement espagnol s’est contenté de transmettre l’expression de ce désir, sans offrir son intervention. En informant aujourd’hui M. Lloyd George, qui est absent jusqu’à lundi, M. Balfour a exprimé qu’il convenait de répondre au gouvernement espagnol que le cabinet de Londres ne pouvait se prêter à aucune conversation séparée, que toutes les propositions qui lui parviendraient seraient communiquées immédiatement aux quatre puissances : la France, l’Italie, les États-Unis et le Japon, et discutées avec elles. M. Balfour m’a recommandé le plus grand secret sur son opinion jusqu’à ce que le premier ministre et le War Cabinet en aient délibéré. Dans ces conditions, il semble difficile qu’il ne soit pas autorisé à faire part à ses collègues de la communication reçue par M. Briand. »
Quant à M. Barrère, il avait hésité a faire la communication prescrite :
« Rome, 21 septembre 1917.
« Lorsque nous nous sommes entretenus des ouvertures faites à M. Briand, que nous étions d’accord pour considérer comme très dangereuses (1), il avait été entendu que j’en ferais part à M. Sonnino sans mentionner la personnalité de M. Briand, mais en lui indiquant, en revanche, le sens général des propos tenus à l’ancien président du Conseil et votre sentiment à cet égard, qui était conforme au mien.
« Il n’y a que du danger à me charger d’une communication comportant la mention du nom de M. Briand — ne faisant aucune allusion à la nature des conditions et n’indiquant pas notre sentiment.
« M. Sonnino n’y verrait pas suffisamment la preuve de nos scrupules envers les Alliés. Il constaterait surtout qu’un homme d’État français, qui était président du Conseil, il y a quelques mois, est disposé à entrer en pourparlers en Suisse avec le triste et louche personnage qu’est M. de Lancken, et aussi que le gouvernement français ne croit pas pouvoir prendre la responsabilité de refuser l’autorisation à M. Briand sans consulter ses alliés. A la
(1) De passage à Paris le 14, M. Barrère avait été reçu par le ministre, alors que Briand venait tout justement de lui faire sa communication,
question que je lui poserai sur son opinion, il me répondra en me demandant celle du gouvernement français. Enfin il s’étonnera que cette offre indirecte et très suspecte de pourparlers ne comporte pas l’indication la plus vague sur les prétendues conditions de paix. Pour ces raisons, je vous serais reconnaissant de m’autoriser à faire la communication à M. Sonnino non pas comme elle est prescrite par votre télégramme, mais comme elle avait été entendue verbalement entre nous. Je verrais de très sérieux inconvénients à ce qu’il en fût autrement. Devant repartir le 24 pour la France avec le roi (1), je désirerais recevoir votre réponse dans la journée de demain. »
Le lendemain M. Barrère faisait à M. Sonnino la communication prescrite :
« Il estime que la tentative allemande pour entrer en conversation avec les Alliés rentre dans le cadre des manœuvres pacifistes organisées de tous les côtés par les Empires centraux. Il considère que cette invitation n’est pas sincère, qu’elle a un caractère très dangereux, qu’il s’agit là, autant que l’on en peut juger, d’un piège tendu aux Alliés pour les diviser, et pour servir à démontrer à la Russie qu’elle n’a plus à compter sur eux et l’amener à signer une paix séparée avec l’Allemagne et l’Autriche. Il déconseille donc de donner suite aux avances transmises à M. Briand. Les voies obliques sont les plus périlleuses, et le ministre des Affaires étrangères pense qu’il serait prudent « d’établir le barrage contre de telles tentatives ». M. Sonnino est très sensible à la confiance dont témoigne votre communication sur laquelle il gardera un secret absolu. J’ai cru bon de lui dire que cette communication était faite également par M. Paul Cambon à M. Balfour. »
Notes de M. Ribot.
23 septembre 1917.
M. Briand est venu ce matin à 11 heures me demander quelle était la décision du gouvernement. Je lui ai donné
(1) Le roi d’Italie venait visiter le front français, accompagné du ministre italien de l’Instruction publique, M. Ruffini.
l’affaire lancken
communication du télégramme de M. Paul Cambon et je lui ai dit que M. Barrère ne doutait pas que M. Sonnino ne fût d’accord avec M. Balfour pour déconseiller l’entrevue.
J’ai fait part, en outre, à M. Briand de ma conversation de la veille et du matin avec M. de Broqueville et je lui ai répété que, dans ces conditions, il commettrait, en se ren- • dant à l’invitation de M. de Lancken, une grave imprudence à laquelle le gouvernement français ne pouvait pas se prêter.
M. Briand m’a répondu que cette décision le soulageait d’un véritable poids ; qu’il renonçait très volontiers à son projet et qu’il allait partir pour la campagne.
24 septembre 1917.
Au lieu de quitter Paris, M. Briand a fait envoyer au baron Goppée par M. Balisaux un télégramme pour le prier de venir d’urgence conférer avec lui à Paris, en indiquant que le projet n’était pas abandonné (1). M. Balisaux a envoyé un autre télégramme au fils du baron Goppée à Biarritz pour l’appeler également à Paris. Le premier de ces télégrammes a été retenu par le contrôle postal et télégraphique. J’en ai rendu compte au président du Gonseil, qui a donné son assentiment. M. Briand est allé voir M. Painlevé pour essayer de le faire revenir sur sa décision de ne pas autoriser l’entrevue avec M. de Lancken. Il a annoncé à M. Léon Bourgeois une visite qu’il n’a pas faite.
(1) Le ministre de Belgique avait signalé l’existence de ce télégramme par la lettre suivante, adressée à Jules Cambon ;
« 24 septembre 1917.
« Mon cher ambassadeur,
« Balisaux a remis à la légation le télégramme ci-joint avec prière de le transmettre d’urgence. Ije destinataire devrait prendre le train du soir pour Paris. « Il est du plus haut intérêt que vous veniez « d' urgence voir Lair. Ne tirez pas de cette invitation conclusion « défavorable. Répondez à Balisaux. » Puis-je transmettre, auriezvous la bonté de donner la réponse « oui » ou « non » au porteur? »
« E, DE Gaiffier. »
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
M. Bunau-Varilla, ami de M. Briand, qui a été tenu par ce dernier au courant de toute l’afîaire, et qui avait d’abord pris feu pour le projet, est allé dire au président de la République qu’il commençait à avoir des inquiétudes, que l’affaire était pour nous brouiller avec nos alliés et qu’il allait faire tous ses efforts pour en détourner M. Briand.
Dans les entretiens que j’ai eus avec lui, M. Briand m’a dit que le baron de Lancken lui avait fait savoir que le gouvernement allemand avait pensé d’abord à d’autres personnages politiques, mais qu’il avait reconnu que ces personnes n’avaient plus assez d’autorité.
— Cela, m’a dit en souriant M. Briand, s’appliquait à M. Caillaux.
On parle beaucoup de la réconciliation de M. Briand et de M. Caillaux. Lord Bertie a télégraphié à M. Balfour que la semaine dernière, lord Derby avait parcouru les couloirs de la Chambre et que M. Caillaux lui avait été présenté par M. Briand.
25 septembre 1917.
En l’absence de M. Painlevé (1) le président de la République a réuni ce matin dans son cabinet les quatre ministres d’État et le ministre de l’Intérieur. Je leur ai fait l’exposé de l’affaire. A l’unanimité, tous les ministres présents à cette réunion ont émis l’avis que M. Briand ne pouvait pas continuer, sans un véritable danger, les tractations qu’il a
(1) Le président du Conseil était à Boulogne-sur-Mer où il discutait avec M. Lloyd George de l’extension du front anglais. A la suite d’une conversation qu’il venait d’avoir avec M. Balfour, Paul Cambon écrivait de Londres, le 24 septembre : « Quant aux dispositions du premier ministre anglais, il est à craindre qu’avec son caractère impulsif, il ne se montre disposé à se prêter aux tentatives allemandes. Il pense que nous sommes menacés d’une paix séparée du côté russe. Rien n’est moins sûr, et le moyen de pousser les Russes à un abandon est de laisser dire que nous sommes prêts à causer avec les Allemands. Après une longue conversation confidentielle, nous sommes tombés d’accord — M. Balfour et moi — qu’il conviendrait de prier M. Painlevé de réagir contre la tendance du premier ministre britannique. »
l’affaire lancken
commencées à l’insu du gouvernement. Il a été décidé que le baron Coppée sera invité par le ministre de Belgique à ne pas revenir en France jusqu’à nouvel ordre. Des ordres seront donnés à la frontière par le ministre de l’Intérieur. Le baron de Gaifïier invitera le baron Coppée fils et M. Balisaux à s’abstenir de toute nouvelle démarche sous peine d’être invités à passer la frontière.
Le président de la République a passé la journée de samedi dernier avec le roi des Belges. Le roi désapprouve très fortement tout contact avec M. de Lancken par des moyens détournés. Si la Russie ne peut plus continuer la lutte, les Alliés auront à examiner la situation nouvelle et les résolutions qu’elle peut commander, mais il faut que tout se passe correctement et loyalement entre les Alliés.
Le président de la République écrivait le même jour au ministre des Affaires étrangères :
« Paris, 25 septembre 1917.
« J’ai revu Briand. Tout en maintenant que M. de Broqueville considère les propositions comme très sérieuses et que les réserves indiquées dans la lettre qui vous a été remise sont dès maintenant acceptées comme point de départ des conversations, il se déclare disposé à suivre l’avis du gouvernement et à ne pas pousser les choses plus loin. Il demande seulement, mais il demande instamment que vous fassiez savoir aux gouvernements alliés que dans sa pensée, il n’a jamais été question d’accueillir ces ouvertures en dehors d’eux et que la première des réserves stipulées par lui était le maintien du pacte de septembre 1914. »
Le ministre répondait le 25 septembre :
« J’espère que Briand tiendra sa promesse. Pour lui donner la satisfaction qu’il demande, je télégraphie dès ce soir à nos ambassadeurs à Londres et à Rome. Je n’ai rien dit dans mes précédents télégrammes qui fît supposer quç
M. Briand voulait agir en dehors de nos alliés. La consultation, faite d’accord avec lui, impliquait le contraire.
« Quoi qu’il en soit, nous pouvons dire : « Tout est bien qui finit bien. »
M. de Lancken avait quitté Lausanne le 23, prêt à revenir sur un nouveau signal. Mais la liaison entre Lausanne et Paris était interrompue ; un dernier télégramme était expédié de Lausanne le 25 ; « Sommes très ennuyés de ne pas avoir encore reçu de tes nouvelles. »
Le même jour M. Noulens écrivait de Pétrograd :
« Depuis deux jours une vive campagne est menée dans la presse d’opinion avancée et même dans quelques journaux de nuance modérée, pour représenter le gouvernement français comme ayant entamé secrètement des pourparlers de paix dont le but tendrait à procurer à la France tous les avantages possibles au détriment de la Russie (1). J’ai immédiatement protesté par un communiqué que le ministère des Affaires étrangères a transmis à plusieurs journaux. »
Il ajoutait le 27 :
« La campagne de dénigrement et de doute sur les intentions des Alliés continue et étend ses fâcheux effets dans l’esprit des masses populaires. Les journaux extrémistes, qui, naguère, réclamaient la paix à tout prix, reprochent maintenant à la France et à la Grande-Bretagne de vouloir la conclure à l’heure où la Russie est dans la situation la moins favorable pour en bénéficier...
« Je me suis inspiré de votre télégramme (2) pour signaler
(1) Notre ministre à Stockholm a"vait écrit déjà, le 21 septembre, pour M. Plitz, président du comité national polonais à Paris, de la part d’un de ses collègues : « La manœuvre allemande consiste maintenant à répandre le bruit d’un arrangement secret avec les Alliés, d’après lequel l’Allemagne aurait les mains libres en Russie moyennant la Belgique et l’Alsace-Lorraine, que la paix est imminente. M. de Lucius l’a promise peur le mois de novembre, et la persistance de ce bruit dans un pays coupé de toutes relations avec l’extérieur décourage la nation. »
(2) Nos ambassadeurs à Pétrograd et à Washington venaient d’être mis au courant, par un télégramme du 24, de la tentative allemande: « L’Allemagne multiplie ses manœuvres pour essayer de diviser les Alliés... Nous avons mis M. Briand en garde contre le piège qui lui
l’affaire lancken
à M. Terestchenko les manœuvres de l’Allemagne tendant à engager, avec plus ou moins de sincérité, des négociations officieuses qui, à défaut de réussite, auraient, tout au moins, l’avantage de compromettre la France et de la perdre aux yeux du gouvernement russe. Je lui ai montré la relation de ces intrigues avec celles qui sont menées parallèlement en Russie par les agents allemands pour représenter les Alliés comme ayant pris l’initiative de propositions de paix dont le point de départ serait la restitution de territoires à la France contre l’abandon des provinces baltiques à l’Allemagne (1). J’ai assuré le ministre de notre loyauté.
« M. Terestchenko m’a vivement remercié. Il regrette que l’opinion russe soit si crédule et si accessible à la propagande de nos ennemis. C’est pour dissiper toute équivoque qu’il va lui-même donner une interview à la presse. »
Note de M. Ribot.
26 septembre 1917.
M. Briand est venu me demander de ne pas faire retomber sur le baron Coppée la responsabilité d’un incident qui doit être considéré comme clos, et auquel le baron n’a été
était tendu. On cherche visiblement à créer des apparences qui pourraient faire croire à nos alliés que nous sommes disposés à séparer notre cause de la leur. J’apprends, d’autre part, par un télégramme de M. Paul Cambon, qu’on essaie d’amener le gouvernement britannique à causer avec l’Allemagne par l’intermédiaire de l’Espagne. Ces tentatives n’aboutiront qu’à mettre de plus en plus en évidence le besoin qu’a l’Allemagne de conclure la paix, et à fortifier les Alliés dans leur résolution de ne rien faire qu’en complet accord. Je vous autorise à vous inspirer de ce télégramme dans vos prochaines conversations... »
Jusserand avait répondu le 26 : « Avis que des conditions de même genre seraient une possibilité avait été reçu par le secrétaire d’État « d’une assez bonne source allemande ». Ses conclusions sont les mêmes que les vôtres : ces symptômes de très grand intérêt doivent nous inciter à maintenir plus étroitement qpie jamais notre union et à pousser la guerre à fond. »
(1) La même idée avait été propagée en Suisse par Mgr Marchetti après la prise de Riga. S’emparant d’un article maladroit d’un grand organe parisien, il le présentait comme marquant une sérieuse évolution de l’état d’esprit en France vers la recherche d’une solution diplomatique au moyen de compensations, ce qui, d’après lui, correspondait tout à fait aux idées du chef de l’Eglise (16 septembre).
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mêlé que de l’aveu et avec les encouragements de M. de Broqueville.
Contrairement à ce qui m’a été dit, c’est le fils du baron Coppée qui est actuellement à Lausanne et non le baron lui-même, qui était à Biarritz.
J’ai dit à M. Briand que nous n’avions pas l’intention d’user de rigueur envers le fils du baron Coppée non plus qu’envers ce dernier, mais que nous voulions avoir la certitude que les pourparlers avec le baron de Lancken n’auraient pas d’autre suite. M. Briand m’a donné sa parole qu’il ne pousserait pas plus loin les choses. Il se rend compte que les circonstances seraient tout à fait défavorables et il ne voudrait rien faire contre l’avis du gouvernement français et celui des Alliés.
Incidemment il m’a dit que M. de Lancken allait souvent en Suisse où il se rencontrait avec M. de Bülow.
Il se défend d’avoir présenté M. Caillaux à lord Derbydans les couloirs de la Chambre. Lord Bertie a été mal renseigné à ce sujet.
LA RÉPONSE DE l’aLLEMAGNE A LA NOTE DU PAPE.