DE LA GUERRE
i rendre à la Belgique son indépendance. L’imprudence du mi-
nistre d’Angleterre près du Vatican avait, du moins, présenté ; l’avantage de mettre le gouvernement allemand au pied du
mur.
: Après la déception causée par la réponse du président Wilson,
1'^ l’espoir renaissait cependant au Vatican : on comptait sur les 1 , réponses de l’Allemagne et de l’Autriche pour remettre sur le
tapis la question de la paix. Mais l’empereur Guillaume devait j s’incliner devant la résistance du quartier général, et renoncer
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Le gouvernement allemand était si peu disposé à nous restituer l’Alsace-Lorraine qu’il ne se sentait même pas la force de
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
arrivé la veille ; au moment même, les éditions spéciales des journaux publiaient à Rome le texte de la réponse allemande. Il remettait enfin le 29 au comte de Salis le texte des réponses autrichienne et allemande, ainsi qu’une lettre fermée à l’adresse du premier ministre anglais. Le ministre d’Angleterre était reçu le même jour par le pape. Venu à Paris pour voir ses deux fils en convalescence à la suite de blessures reçues au front, il faisait part à Jules Gambon des conversations qu’il avait eues (note du 11 octobre) :
Le comte de Salis a été reçu par le pape il y a dix jours.
Le pape lui a paru très abattu, triste, mécontent de la réponse des Empires centraux : « Ce n’est pas ce que nous espérions », a-t-il dit au ministre d’Angleterre en soupirant... Puis, après un moment de silence, il a ajouté : « Cependant la porte reste ouverte... » Le comte de Salis n’ayant rien répondu, il a répété cette phrase sur un ton interrogatoire : « La porte reste ouverte, n’est-ce pas?,.. »
Le comte de Salis a persisté dans son silence.
Il considère du reste, que le pape est un esprit très « borné » (sic) et qui « n’a pas la foi » dans le succès de l’entreprise qu’il tente.
Le comte de Salis sait que le Saint-Siège souhaite vivement que les puissances de l’Entente répondent à la note du pape du mois d’août dernier. Cette ambition ne procède pas seulement du désir de jouer un rôle ou du désir de voir enfin la paix rétablie dans le monde : il faut l’attribuer, en grande partie, croit le comte de Salis, aux craintes qu’inspire au Vatican la situation intérieure de l’Italie. Celle-ci, d’après le comte de Salis, est mauvaise : on en a assez de la guerre, non pas le gouvernement, mais la masse du peuple ; les événements de Turin peuvent se répéter et devenir très graves : ils ont beaucoup inquiété le Vatican, si bien que le cardinal Gasparri, moitié sérieusement, moitié en plaisantant, a demandé récemment au ministre d’Angleterre si l’on ne pourrait mettre les œuvres d’art les plus précieuses des collections papales soit à la légation britannique, soit à Malte. Le pape craint que le déchaînement de troubles sociaux à Rome ne lui soit funeste, d’où son désir actuel de pousser à la conclusion de la paix.
Le comte de Salis est personnellement d’avis que les puissances de l’Entente — ou, tout au moins, l’Angleterre et
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la France — devraient répondre à la note du pape : il faut répondre, dit-il, pour ne pas froisser le Saint-Siège, qui peut jouer un rôle et dont nous pouvons avoir besoin ; il faut surtout répondre pour que les puissances centrales ne profitent pas du défaut de réponse pour faire retomber sur l’Entente la responsabilité de la continuation de la guerre.
Le ministre d’Angleterre convient qu’il y a des dangers à adresser une note au pape, qui la transmettra à Berlin et à Vienne et créera ainsi une atmosphère de négociations à un moment qui peut être inopportun : cet exemple sera invoqué par les socialistes pacifistes qui voudront l’imiter et s’engager dans des voies très périlleuses...
Quant à la teneur de la note éventuelle, elle doit évidemment être de telle nature qu’elle constitue un grand embarras pour les puissances centrales, et même pour le pape. D’après le comte de Salis l’argument à mettre en lumière plus que tout autre est que les réponses de Berlin et de Vienne ne sont pas satisfaisantes en ce qui concerne la Belgique :
— Voilà, a dit le comte de Salis, le point sensible pour le Vatican, la grande cause — peut-être l’unique cause — de sa déception présente...
Le pape se flattait d’obtenir de Berlin ce qu’il voulait pour la Belgique : tant qu’il n’y sera pas arrivé, il ne peut présenter utilement aucune réponse allemande aux pays catholiques ni au gouvernement britannique. De même, la question de l’occupation des départements français envahis peut être mise en avant, parce que l’invasion de la France sans provocation reste considérée comme un crime odieux par la cour pontificale.
Au contraire le comte de Salis ajoute que la question d’Alsace-Lorraine touche beaucoup moins le pape — peutêtre pas du tout.
Étant donné qu’il faut, en s’adressant au Vatican, relever surtout l’absence, dans les réponses germaniques, de déclarations satisfaisantes quant à la Belgique et aux réparations dues à la France, le comte de Salis pense que le gouvernement anglais et le gouvernement français auraient intérêt à répondre au pape indépendamment de leurs alliés, qui ne peuvent se placer sur le même terrain ni invoquer les mêmes raisons de droit : ainsi c’est une gêne de faire une réponse de concert avec le gouvernement italien puisque
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celui-ci poursuit une guerre offensive contre l’Autriche ; le gouvernement italien désire, du reste, ne pas répondre.
D’autre part les ambitions territoriales du gouvernement italien sont désapprouvées par le pape. Celui-ci ne désire pas que Trieste devienne italienne : les prêtres y seront beaucoup moins bien traités dès que le régime italien y sera établi.
Quant à la Russie, elle était naguère très mal en cour à Rome ; l’idée qu’elle convoitait Constantinople empêchait toute entente avec le Vatican : aujourd’hui la situation est changée. Le cardinal Gasparri a dit beaucoup de bien des Russes au comte de Salis. Il est très satisfait des promesses qui lui arrivent de Pétrograd pour la situation à venir de la religion catholique — même pour les Jésuites ! a-t-il dit avec un geste d’étonnement...
Le comte de Salis — qui plaide visiblement la cause du pape — nie que celui-ci soit l’instrument du gouvernement allemand, et même qu’il soit en rapport avec le cabinet de Berlin ; la manière dont il a été trompé par Erzberger, qui lui avait fait espérer monts et merveilles, montre qu’il n’est pas de connivence avec la Prusse. Pour l’Autriche c’est différent ; le comte de Salis croit que le pape négocie sous son influence et qu’il est, pour des raisons religieuses, très désireux de sauver la situation de la monarchie autrichienne.
Jules Cambon avait répondu au comte de Salis que le gouvernement français n’avait pas encore reçu communication des documents adressés dix jours avant par le cardinal Gasparri à M. Lloyd George, qu’au surplus, les déclarations publiques faites r avant-veille au Reichstag par M. de Kühlmann au sujet de l’Alsace-Lorraine jetaient un tel jour sur les intentions du gouvernement allemand qu’il était nécessaire de réfléchir à nouveau.
De Corfou le 7 octobre, parvenait un résumé des conversations qu’avait eues le chargé d’affaires serbe avec le cardinal Gasparri :
« ...Le chargé d’affaires serbe a dit l’impression très pénible produite sur son gouvernement par l’omission de la Serbie. Le cardinal lui a répondu que cette omission n’existait pas, que dans un document de ce genre, il était impossible de
RÉPONSE DE l’aLLEMAGNE A LA NOTE DU PAPE 225
sortir de la généralité ; que le fait d’avoir cité la Belgique et la France est uniquement un témoignage de sympathie particulière du pape pour ces deux pays. En ce qui concerne l’Alsace-Lorraine, le cardinal Gasparri a déclaré que la note ne pouvait en parler, car il n’y a pour la France que deux façons de l’obtenir ; soit la conquête, soit l’échange, par exemple, avec Madagascar. »
Le représentant serbe près le Saint-Siège avait fait, de son côté, sur ses conversations avec le cardinal Gasparri, des confidences à l’un de nos compatriotes à Rome qui les avait résumées dans une note (9 octobre) :
« ...Ces confidences concordent entièrement avec les renseignements fournis par le gouvernement serbe à notre représentant auprès de lui. Elles comportent notamment l’allusion du secrétaire d’État à un échange éventuel entre l’Alsace-Lorraine et Madagascar « à cette différence près que le cardinal Gasparri aurait dit : « L’abandon de la part de la France de colonies, Madagascar, par exemple, rendrait possible la restitution d’une partie de l’Alsace-Lorraine. »
« Qu’il s’agisse, d’ailleurs, de la partie ou du tout, la seule suggestion d’un échange impliquant une cession territoriale de la part de la France montre à quelles idées en sont restés le pape et le secrétaire d’Êtat. L’aveu en est précieux à retenir ; il donne leur exacte valeur aux insinuations par lesquelles les mêmes hommes cherchent à induire en erreur l’opinion publique française sur leurs propres dispositions comme sur les concessions qu’ils prétendent être en mesure d’obtenir de nos ennemis (1). »
Le 9 octobre, Kühlmann faisait au Reichstag ses déclarations retentissantes : « Ce n’est pas pour la Belgique que les peuples de l’Europe combattent encore... En dehors du désir
(1) Quant aux réparations, le cardinal Gasparri avait écrit, le 22 septembre, à Denys Gochin, qui, contrairement à l’attitude inexplicable de la presse française, avait apprécié l’appel pontifical et se proposait de répandre en France ses justes appréciations, que la « Gondonation réciproque » répondait aux vues exposées par M. Ribot, celui-ci semblant limiter les réparations « aux dommages causés par la malveillance des commandants militaires et non à ceux occasionnés par des nécessités de guerre ». Du reste, des considérations d’économie devraient amener la France à renoncer à prolonger d’une année la guerre « même dans l’hypothèse de la victoire ».
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français de l’Alsace-Lorraine, il n’y a absolument aucun obstacle à la paix... A cette question : L’Allemagne peut-elle, quant à l’Alsace-Lorraine, faire à la France des concessions quelconques? nous n’avons qu’une réponse : Non, jamais ! »
Le 2 octobre, à Budapest, Gzernin avait fait des déclarations analogues sur l’intégrité de la monarchie austro-hongroise.
M. Barrère avait, dès son retour à Rome, l’occasion de s’entretenir avec M. Sonnino de la situation générale (11 octobre) ;
« Je l’ai trouvé dans les dispositions les meilleures et envisageant les événements avec beaucoup de calme et de résolution. Malgré les difficultés de l’heure, il est plein de confiance dans l’issue finale de la guerre « pourvu, a-t-il dit, que les Alliés rendent toujours plus intimes leurs rapports et la coordination de leurs efforts, qu’ils écartent tout ce qui, dans le détail et les choses secondaires, ne contribuerait pas au but suprême dont dépend leur existence et leur liberté : la victoire. » Si la moindre fissure apparaissait dans leur armure, ils devraient s’appliquer à la faire disparaître et former un faisceau sur lequel les manœuvres de l’ennemi ne puissent avoir aucune prise (1).
« Il ne lui déplaît pas, à ce propos, que le comte Gzernin et M. de Kühlmann aient, l’un et l’autre, affirmé la résolution de ne rendre ni à l’Italie ni à la France ce qui est pour les deux nations la sanction suprême de la guerre. Ceux, qui, des deux côtés des Alpes, étaient portés à. se tromper sur les intentions de nos ennemis ne conserveront aucune illusion et comprendront ce que valent les amorces pacifistes qu’ils ont lancées abondamment pour diviser les Alliés et troubler la conscience de leurs peuples (2). »
( 1 ) Les relations entre l’Italie et la Serbie semblaient s’améliorer. Le président du Conseil serbe Pachitch débarquait à Salonique, en rapportant des conversations qu’il venait d’avoir avec Sonnino le sentiment que le gouvernement italien comprenait, comme luimême, la nécessité d’une entente : « C’est un point essentiel, écrivait le 6 octobre le ministre français des Affaires étrangères à notre représentant près du gouvernement serbe. Nous avons, au point de vue de l’établissement, à la paix, du statut définitif de l’Adriatique, le plus grand intérêt à ce qu’à Rome, comme chez le gouvernement serbe, on comprenne la nécessité d’une entente complète. Cette entente est pour la France d’un intérêt capital, les rapports de plus en plus intimes avec l’Italie étant un des principaux résultats que nous devons attendre de la lutte poursuivie côte à côte. »
(2) Le cabinet britannique avait délibéré longuement sur la
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Intervenant à la Chambre le 12 octobre, Briand considérait les paroles brutales de Kühlmann comme « un plastron et une façade » ; l’Allemagne avait surtout besoin de sa liberté économique. Le ministre des Affaires étrangères croyait devoir mettre fin à une campagne pacifiste qui se poursuivait publiquement. Gomme il avait fait allusion aux tentatives de l’Allemagne
communication venue de Berlin par l’entremise du gouvernement espagnol, et il avait accepté la formule de M. Balfour. Celui-ci réunissait le 6 octobre les ambassadeurs de France, des États-Unis et du Japon et les chargés d’affaires d’Italie et de Russie. « Il nous a lu, écrivait Paul Cambon, la dépêche de l’ambassadeur d’Angleterre à Madrid, d’après laquelle le ministre des Affaires étrangères espagnol lui a dit qu’un très haut personnage avait prié M. Polo de Bernabé (a) de réclamer l’intervention de son gouvernement auprès du gouvernement anglais, pour lui représenter le désir du gouvernement allemand de causer avec l’Angleterre des conditions de paix. M. Balfour a ajouté que cette ouverture avait sans doute pour but de diviser les Alliés, soit en obtenant une conversation séparée avec l’Angleterre, soit en nous entraînant à une conversation générale avec l’Allemagne, dont l’inconvénient serait double. Elle pourrait, dans le moment présent, mettre au jour des divergences d’intérêts qui ne s’effaceront que plus tard et elle briserait l’élan de nos armées et de nos populations. Cependant, d’après M. Balfour, il est impossible de laisser sans réponse la communication espagnole. Ce serait donner à l’Allemagne un prétexte pour nous attribuer la responsabilité de la continuation de la guerre et nous exposer dans nos parlements à des demandes d’explications. Le gouvernement britannique a donc adopté la formule suivante qui sera remise à l’ambassadeur d’Espagne ; « Le gouvernement de Sa Majesté est disposé à recevoir toute communication que le gouvernement allemand peut désirer lui faire relativement à la paix et à la discuter avec ses alliés. » Ainsi se trouve affirmée l’union des Alliés. Si le gouvernement allemand veut parler, il lui faut d’abord faire connaître ses buts de guerre. Les représentants des puissances alliées ont personnellement donné leur assentiment à la décision de M. Balfour et ont tous insisté sur la nécessité de l’union et sur les dangers d’une conversation où seraient admis les Allemands. »
M. Barrère écrivait le 11 octobre que, d’après le chargé d’affaires d’Angleterre, M. Sonnino s’était montré sceptique quant aux tentatives du gouvernement allemand auprès de l’Angleterre, dont le gouvernement espagnol s’était fait l’intermédiaire. « J’ai noté de mon côté, ajoutait-il, que le ministre des Affaires étrangères se demandait pourquoi le gouvernement anglais avait laissé passer quinze jours avant d’aviser les représentants des gouvernements alliés de l’ouverture de M. de Bernabé et je ne suis pas certain que la procédure adoptée par le Foreign Office ait toute son approbation. »
(a) Ambassadeur d’Espagne à Berlin,
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auprès d’un « homme politique considérable » (1), Briand lui demandait de modifier cette phrase au compte rendu officiel. II y consentait volontiers ; mais l’incident n’échappait pas à Clemenceau : respectueux jusqu’alors des décisions de la censure, il allait passer outre, et se livrer le 14 octobre à une attaque violente contre 1’ « homme politique considérable ».
Quelques jours après, abandonné par des collègues qui espéraient sauver leur propre existence ministérielle, Alexandre Ribot donnait sa démission.
Quant à M. de Broqueville, il croyait savoir que Briand aurait
(1) Après avoir révélé les manœuvres de l’Autriche laissant de côté, dans ses propositions, l’Italie qui « reprenait sa liberté, et devenait l’adversaire de la France qui l’aurait oubliée et trahie », le ministre des Afîaires étrangères avait ajouté : « Hier encore c’était l’Allemagne qui faisait murmurer que si le gouvernement français, soit par luimême, soit par l’intermédiaire d’un homme politique considérable, voulait s’aboucher et avoir des entretiens, nous pourrions compter sur la restitution de l’Alsace-Lorraine. Le piège était trop grossier pour qu’on s’y laissât prendre. L’Allemagne, restée seule, a alors jeté le masque et fait cette déclaration retentissante de M. de Kühlmann : « Des concessions sur l’ Alsace-Lorraine? jamais l » J’aime mieux ce langage que celui d’hier : il a au moins le mérite de la franchise et de la clarté. Il a cette grande vertu pour nous qu’il empêche toute équivoque. Il ne pourrait rien y avoir de plus dangereux, à l’heure actuelle, que ce flottement des esprits, cette incertitude que la politique allemande essaie de créer et de développer, afin de pouvoir dire à nos soldats et à vous tous. Messieurs : La paix est dans les mains du gouvernement français : s’il le veut, il peut la faire. Eh bien ! non. Aujourd’hui tout est clair, tout est précis : nous aurons la victoire et nous aurons l’Alsace-Lorraine. »
Sonnino marquait le 14 octobre à M. Barrère toute la satisfaction qu’il éprouvait de ce discours, a Le monde comprendrait désormais, après les déclarations de MM. de Kühlmann et Gzernin sur l’Alsace- Lorraine et les buts de guerre de l’Italie, le caractère dérisoire des dispositions pacifiques des Empires centraux. » Le Saint-Siège, avait-il ajouté, ne doit pas être content des Austro-Allemands, contrairement à ce que la note pontificale avait laissé entendre.
M. Barrère écrivait encore le 20 octobre ; « D’après un télégramme de La Haye reçu par mon collègue de Russie, le ministre des Afîaires étrangères des Pays-Bas a dit à M. Townsend, ministre d’Angleterre, que le gouvernement allemand était disposé à abandonner la Belgique. Ceci ne fait que confirmer les renseignements envoyés par M. Jusserand. Mais M. Loudon a ajouté, ce qui est intéressant, que cette information provenait du ministre hollandais à Berlin, lequel la tenait de M. de Kühlmann lui-même. Il faut voir là, à mon avis, la suite de la manœuvre allemande qui consiste à faire croire que, sans les prétentions de la France, la paix serait possible, »
reçu les encouragements du président de la République et du gouvernement français :
Note de M. Ribot.
15 octobre 1917.
M. de Gaiffîer m’a donné lecture d’une note autographe et secrète de M. de Broqueville qui se résume ainsi :
« M. de Broqueville a vu les barons Coppée en janvier dernier : ils lui ont fait part du désir du baron de Lancken de le rencontrer en Suisse. Il a refusé catégoriquement. Quelques mois plus tard, il eut l’occasion de dire au baron Coppée que la question d’Alsace-Lorraine était une des clés de voûte de l’affaire, et qu’il n’y avait rien à faire en dehors de cette question. Avant qu’il ait rien su des propositions de Lancken, la comtesse de Mérode avait abordé M. Briand. En même temps qu’on avertissait M. de Broqueville de ces pourparlers, on lui disait que M. Briand avait consulté le président de la République et le gouvernement français : ceux-ci jugeaient que la chose était à tenter aux risques et périls de M. Briand. Celui-ci demanda à voir M. de Broqueville et lui confirma ce qui précède. En présence de cet accord de M. Briand et du gouvernement français, M. de Broqueville, qui avait jugé l’entrevue impossible, n’avait plus qu’à s’incliner et à laisser aller les choses. Mais il eut avec M. Klobukowski et ensuite avec M. Ribot des conversations où il exprima ses craintes qu’on ne tombât dans un véritable piège.
« M. de Broqueville demanda qu’on ne rendît pas responsables MM. Coppée, qui sont de bons patriotes et qui ont risqué leur vie pour sauver des militaires français réfugiés dans les bois du Luxembourg après la bataille de Neufchâteau. »
Le résumé qui précède a été écrit sous la dictée du baron de Gaiffîer.
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Le président de la République écrivait le lendemain à propos du passage « avant qu'il... précède » dont le ministre des Affaires étrangères lui avait déjà indiqué le sens :
« Je suis entièrement d’accord avec vous sur les inexactitudes que contiennent ces quelques lignes :
« 1° Lorsque j’ai vu récemment M. de Broqueville, il m’a dit que c’était lui qui avait présenté M. Goppée à M. Briand, et il m’a laissé, comme à vous, l’impression très nette qu’il avait été, sous l’influence de M. Goppée, le véritable instigateur des pourparlers. Gette impression a même été si forte chez moi que j’ai cru de mon devoir de vous la confier immédiatement, à M. Painlevé et à vous, dans la pensée de dégager d’autant la responsabilité de M. Briand ;
« 2° M. Briand m’a bien rapporté, il y a quelques mois, mais très incidemment, qu’une dame de Mérode, venue de Belgique, lui avait parlé de la dépression et du désir de paix des Allemands. Mais il ne m’a nullement indiqué alors que, par cet intermédiaire ou par tout autre, il songeât à engager une conversation indirecte avec l’Allemagne, ni particulièrement avec M. de Lancken ;
« 3° Le jour où il est venu, pour la première fois, me parler de la possibilité d’une conversation de ce genre, c’est celui où, après la formation du cabinet actuel, il avait déjà vu M. Painlevé et se proposait de vous voir vous-même. Il a alors prononcé les noms de M. Goppée et de M. de Lancken.
« Je l’ai immédiatement mis en garde contre le piège qui semblait lui être tendu. Je lui ai dit ce que je pensais de M. de Lancken, et je lui ai rappelé l’attitude que cet Allemand avait eue en France avant la guerre (1). Bref, je lui ai tenu le langage dont je vous ai aussitôt fait part et avec lequel le vôtre a pleinement concordé.
« Je ne sais donc quel peut être le on qui a dit à M. de Broqueville que le président de la République et le gouvernement français jugeaient la chose comme étant à tenter ;
a 40 Lorsque j’ai revu Briand, je lui ai dit que Painlevé, vous, Barthou, Dupuy, Bourgeois, Doumer, tous les ministres consultés étaient d’accord avec moi pour trouver infiniment dangereuse la démarche à laquelle il avait songé
(1) Il était conseiller de l’ambassade au moment des affaires marocaines.
et pour considérer qu’on était simplement en face d’une manœuvre allemande destinée à diviser les Alliés. Il m’a répondu qu’il était un « soldat discipliné » et ne ferait rien contre l’avis du gouvernement.
« A aucun moment donc, Briand n’a été encouragé ni par le gouvernement ni par moi, et je me refuse à croire que ce soit lui qui ait fourni sur ce point à M. deBroqueville un renseignement inexact. Je vous serais, en tout cas, reconnaissant de laisser au dossier la même rectification en ce qui me concerne qu’en ce qui touche le gouvernement. »
J’ai accompagné le président de la République en Alsace et à Verdun à l’occasion de la visite du roi d’Italie. Journée très émouvante en Alsace : Massevaux, Thann, Wesserling ; une journée d’automne admirable.
Accueil inoubliable à Thann. Le curé me demande ce que veut dire « désann exion » ; je lui réponds que le mot n’est pas dans le dictionnaire de l’Académie et qu’il est synonyme de « restitution ». A Wesserling on me crie : Vive Ribot! Pas de plébiscite!... Belle route neuve de Thann à la Schlucht. A l’observatoire du Tanet : Munster. Le lendemain revue très belle à Souilly ; montée à pied à l’observatoire du fort de Belleville. Verdun ; la citadelle ; déjeuné à côté du roi qui cause volontiers, avec simplicité, de toutes choses : royauté démocratique... Je quitte le roi et le président à Châlons-sur-Marne et je reviens à Paris par un train spécial...
Painlevé vient me voir à minuit au sujet de la nomination de Franklin-Bouillon comme ministre d’État. Il voudrait le charger d’une sorte de ministère des missions, ce qui ferait de lui un second ministre des Affaires étrangères puisqu’il aurait autorité sur les hauts commissaires...
Painlevé est allé, sans me prévenir, voir Lloyd George à Boulogne pour traiter de la question de l’extension du front anglais ; on a aussi prévu les conditions dans lesquelles pourrait se faire une expédition française en Syrie.
Je ne me plains pas qu’on m’ait laissé à l’écart ; mais la chose va devenir plus grave.
8 octobre.
Loucheur déclare au comité de guerre que si l’Angleterre ne vient pas à notre aide militairement, financièrement, économiquement, la guerre est impossible : il propose de partir pour Londres afin de décider Lloyd George à venir d’urgence à Paris. Franklin-Bouillon dit qu’il n’y a pas une minute à perdre : d’après les confidences qu’il a reçues Lloyd George serait désemparé ; il faut partir le soir même. Le cabinet est convoqué à 9 heures du soir. On décide, après discussion, de ne déposer aucun projet sur la presse : Painlevé acceptait un projet de Péret qui ne rimait à rien : il s’agissait de rendre obligatoire une information sur toute plainte en diffamation, de la part d’un ministre ou fonctionnaire public, quand il s’agissait de défense nationale (1)... Painlevé part le soir avec Franklin-Bouillon et Loucheur : nous ne savons pas ce qu’ils vont faire...
Je me demande si je ne dois pas donner ma démission. Je reste parce que mon départ ne serait pas compris. Le cabinet sera pendant huit jours sans direction ; les scandales continuent d’occuper la presse et font une détestable impression au front.
Il octobre.
Voyage jusqu’à Nesle pour saluer le président de la République portugaise : de Paris à Gompiègne en chemin de fer ; de Gompiègne à Nesle en automobile : un pays dévasté ; Roye ; en chemin de fer de Nesle à Doullens ; déjeuné à côté du président : retour en automobile à Paris par un temps superbe.
(1 ) Dans une lettre au président de la République M. Léon Daudet avait accusé M. Malvy d’avoir livré le plan d’attaque du Chemin des Dames. L’ancien ministre de l’Intérieur finit par demander lui-même à la Chambre de le mettre en accusation.
12 octobre.
Discussion de l’interpellation de Leygues sur le personnel diplomatique : intervention de Briand. Je parle après lui. La Chambre me fait un succès : Nous aurons la victoire et nous aurons V Alsace-Lorraine. En faisant allusion à l’intrigue de Lancken, je dis qu’on a voulu nous aborder par un personnage politique considérable. Briand me prie d’effacer ces mots qui le découvrent : la Chambre a compris ; je consens à modifier la phrase à VOfficiel et à l’analytique.
13 octobre.
La presse est très favorable : on apprécie la netteté de mon langage. — Conversation avec M. Guérin (de Lille) qui revient de Berlin; il m’adressera un rapport (1).
(1) M. Guérin revenait d’Allemagne où il s’occupait du ravitaillement du nord de la France. Il avait eu un entretien le 10 octobre avec Briand en vue de dissiper ses illusions et de l’amener à renoncer à son projet. Il lui avait parlé de Von der Lancken, en ajoutant ; « Probablement vous ne le connaissez pas... » « Ce à quoi mon interlocuteur répartit : « Je le connais très bien : c’est un homme très influent et très avant dans l’intimité de l’empereur... »
M. Guérin avait insisté particulièrement sur l’attitude irréductible de ses interlocuteurs de Berlin quant à l’Alsace-Lorraine ; il rapportait même la con\ersation que l’un d’eux venait d’avoir avec le chef des socialistes minoritaires Haase, d’après laquelle celui-ci serait tout au plus disposé à accorder à l’Alsace-Lorraine une autonomie surveillée « et même très surveillée »... « A ces déclarations M. Briand répondit qu’il ne mettait pas en doute l’exactitude de mon récit, mais que les Allemands adoptaient là une attitude de crânerie voulue, que c’était chez eux une façade, et qu’il avait tout lieu de croire que, si l’on arrivait à pouvoir causer, ils se montreraient beaucoup moins intransigeants... Je lui fls observer alors qu’il semblait oublier ce qui s’était passé en Russie... J’ajoutai qu’à Berne, un certain Mgr Marchetti, représentant du Vatican, avec lequel je m’étais entretenu il y a quinze jours gardait une attitude toute différente de celle qu’il avait il y a trois mois : il laissait alors entrevoir des concessions allemandes sur la Lorraine ; cette fois il me dit : « Si on « veut parler de paix, il ne faut pas soulever la qpiestion, mais seu- « lement l’introduire lorsqu’on sera autour du tapis vert. » Je ne puis prétendre que M. Briand parut convaincu par mes dires. « Enfin, « me dit-il, nous serons amenés sans doute à en reparler ; nous ne a tarderons pas à nous revoir. »
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
14 octobre.
Clemenceau annonce dans V Homme enchaîné qu’il reviendra sur l’incident défiguré au Journal offlciel...
15 octobre.
Briand fait campagne dans les couloirs, allant de groupe en groupe, communiquant la lettre qu’il m’a écrite le 20 septembre. Incertitude. Émotion vive. Les uns pensent qu’il a été imprudent ; les autres qu’il avait dans les mains une négociation et que le gouvernement français a commis une faute en ne le laissant pas aller en Suisse... Quelle ignorance et quelle naïveté ! — On m’annonce une interpellation pour demain ; un conseil de cabinet se réunit dans la soirée pour examiner ce qu’il y a à faire au sujet de l’interpellation sur l’affaire Daudet-Malvy. Je mets le Conseil au courant : tout le monde m’approuve. J’accepterai demain l’interpellation Mayéras ; on me prédit un grand succès, tant il est évident que j’ai raison.
16 octobre.
Faut-il discuter en comité secret? Les socialistes le demandent. Il a l’avantage de permettre de lire les pièces secrètes ; mais on risque d’être étranglé à huis-clos : le pays ne comprendra rien au vote. Je vois le matin Painlevé. Il est avec moi d’avis de ne pas accepter le comité secret. Mais à midi Jean Dupuy change sa résolution ; je m’incline devant le sentiment général.
Je sens dans la Chambre des dispositions peu bienveillantes : la campagne de couloirs a produit ses fruits. On ne me laisse pas commenter la lettre de Briand au fur et à mesure de la lecture. Pressé d’arriver à la fin de la lettre j’oublie le post-scriptum qui peut aider à ma discussion, et on m’en fait un grief : on me reproche aussi d’avoir, en consultant nos alliés, fait connaître nos objections.
Qu’aurait-on dit si le gouvernement n’avait pas eu une opinion ?
Briand, dans sa réponse, fait état d’un article de Clemenceau très violent qui semble annoncer une campagne. Il insinue que j’ai des rapports avec lui et que c’est par moi qu’il a su que Briand m’avait demandé de retrancher quelques mots à VOfficiel. Cela suffît à persuader à une grande partie de la Chambre que j’ai eu l’intention de m’associer à une campagne personnelle : la Chambre applaudit vigoureusement Briand et me permet à peine de dire quelques mots en réplique.
Aurais-je dû pousser à fond et tout dire : par exemple que l’intrigue était nouée depuis juin à l’insu du gouvernement et qu’après la parole donnée par Briand de tout arrêter, des télégrammes en style convenu, expédiés par la légation de Belgique, indiquaient le contraire?
Painlevé accepte l’ordre du jour pur et simple qui doit mettre fin à l’incident ; Augagneur l’appuie. En séance publique, Renaudel indique que les socialistes ne le voteront pas parce qu’il implique la confiance dans les déclarations du ministre des Affaires étrangères : il est voté par 313 voix contre 0. Dans la même séance, sur la fixation de la date de l’interpellation Delahaye (1), le cabinet est presque mis en minorité (246 voix seulement contre 189). On considère le cabinet comme étant par terre.
17 octobre.
Conseil de cabinet le soir : Bourgeois, Barthou, Steeg, Chaumet proposent de provoquer un débat sur la politique générale. Objections de Péret et de Franklin-Bouillon : l’avis de Bourgeois l’emporte...
(1) A propos de l’affaire Daudet-Malvy.
18 octobre.
Conseil des ministres à 11 heures et demie.
Avant le conseil Franklin-Bouillon vient me demander de donner ma démission ;
— Ce sera très honorable pour vous, me dit-il, de vous sacrifier : si vous ne le faites pas, le cabinet est mort.
Je lui demande s’il vient de la part de Painlevé : il me dit que non, mais qu’au fond il est d’accord avec lui.
Painlevé a fait courir son sous-chef de cabinet pour arrêter chez moi la démarche de Franklin-Bouillon : je vais le voir dans sa chambre à coucher. Il est très abattu, indécis ; il gémit sur sa situation : il me confirme qu’il n’est pour rien dans la démarche de Franklin- Bouillon.
Visite au président de la République ; à l’Élysée je trouve Barthou. Il me dit que Franklin-Bouillon est allé lui offrir le portefeuille des Affaires étrangères ; il a refusé parce qu’il ne veut pas s’associer à ce qu’il considère comme un acte indigne à mon égard : ou le cabinet restera tout entier ou il se retirera tout entier. Le président de la République me tient le même langage ; il me confie que si le ministère démissionne, il reprendra sa liberté et fera appeler Clemenceau, parce qu’un cabinet Clemenceau représente la guerre menée jusqu’à la victoire et les poursuites conduites à leur terme.
19 octobre.
Séance calme, les protagonistes sont médiocres.
Painlevé obtient 346 voix contre l’ordre du jour pur et simple, qui ne réunit que 74 suffrages.
On ne vote pas au scrutin sur la confiance. Le vote est considéré comme un sursis. Gn a eu peur d’un cabinet Clemenceau.
20 octobre.
On parle dans certains journaux d’un remaniement du cabinet. Cela me vise...
En général la presse m’est favorable, mais le public ne comprend rien... Curieux article de Joseph Reinach, dans le Temps^ sur une manœuvre de Metternich analogue à celle de Lancken (1).
A la fin de la journée Painlevé vient me voir...
Il est sans opinion arrêtée.
Que je voudrais être en dehors de toute cette saleté !
— On vous en veut de Stockholm... ; des poursuites contre Duval (Viviani promet de faire la part du feu) ; d’avoir découragé les espoirs des pacifistes...
D’autre part, si je reste, le cabinet perdra 120 voix et sera renversé.
Va-t-il me demander ma démission? Il se borne à me prier de réfléchir, pendant qu’il réfléchira de son côté. Il me dit que la plupart de mes collègues souhaiteraient que de moi-même je me retirasse : il est d’ailleurs sévère pour eux.
Dimanche 21 octobre.
Je vais voir Dubost au Sénat : il attendait Painlevé qui arrive en retard et qui repassera à 2 heures. Dubost blâme ces remaniements qui se font en dehors des votes des Chambres : il n’y a plus de vérité constitutionnelle ni de sécurité contre les intrigues. Cela est vrai, mais, en temps
(1 ) « U aventure de M. de Saint- Aignan ». Après la bataille de Leipzig, Metternich avait découvert dans le baron de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar et beau-frère de Gaulaincourt, la dupe qui transmettrait verbalement à Napoléon les prétendues propositions des Alliés relati\es aux « frontières naturelles de la France ». Metternich ne doutait pas qu’il ne dût en même temps, par ses indiscrétions, convaincre la société parisienne que l’Empereur ôtait le seul obstacle à une paix honorable qui nous eût laissé la rive gauche du Rhin. Ce que Metternich appelait son « but moral » fut atteint.
Cette manoeuvre classique a été étudiée par Albert Sorel.
JOURNAL, d’aLEXANDRE RIBOT
de guerre, les Chambres hésitent à renverser les cabinets : elles les empêchent seulement de vivre... Dubost ne croit pas que je puisse démissionner sans me diminuer, « sans me déshonorer... »
Bourgeois vient au quai d’Orsay. Il a dit à Painlevé que le cabinet devait rester ou s’en aller tout entier : ce serait une faute grave, en dehors de toute question de sentiment, de sacrifier en ma personne la politique extérieure qui a été celle du cabinet, et la vraie politique nationale... Il m’assure que Jean Dupuy est du même sentiment.
Poincaré qu’il a vu lui a dit que, si le cabinet démissionne, il est résolu à appeler Clemenceau.
Painlevé vient me voir. Il me dit avec embarras que, si je me retirais, la situation serait éclaircie : on pourrait préparer un accord avec les socialistes pour leur rentrée dans le ministère...
Je réponds que les prétendus griefs qu’on exploite contre moi ne sont donc qu’un prétexte !... — Puis-je décemment obéir aux socialistes qui veulent m’écarter du ministère pour jouer plus facilement leur jeu? Painlevé a peut-être eu tort d’insister pour que j’entre dans le cabinet : mais m’en faire sortir aujourd’hui, sous la pression des socialistes, et de ceux qui ne me pardonnent pas d’avoir commencé les poursuites, serait, de la part de Painlevé, une faiblesse qu’on ne lui pardonnerait pas...
Painlevé voudrait abandonner la présidence du Conseil et garder la Guerre sans ouvrir une crise. Cela ne peut se faire que d’accord avec le président de la République : si Painlevé démissionne, l’Élysée reprend toute sa liberté...
Il semble probable aujourd’hui que le cabinet se représentera sans changement ; mais Painlevé croit qu’il tombera au premier choc... Pendant une demi-heure Painlevé se promène dans mon cabinet, sans dire un mot, absorbé qu’il est dans ses méditations.
22 octobre.
Visite de Painlevé à 7 heures du soir. Il renouvelle ses instances pour que j’écrive une lettre de démission. Je lui réponds que mon parti est pris.
Il me dit qu’il ne restera pas président du Conseil : dans l’après-midi il a vu Thomas et Viviani. Il me rappelle les jours où nous avons marché ensemble en pleine confiance.
— Je ne les oublie pas, ai-je répondu. J’ai eu du courage : vous m’en rendrez témoignage.
Conseil de cabinet à 9 heures du soir : Painlevé explique brièvement que la situation est mauvaise à cause de l’hostilité que ma personne excite dans certains milieux... Il constate que nous étions d’accord au fond, mais que j’ai fait une allusion imprudente à Briand sans avoir pris l’avis du Conseil. Je réponds que je me suis cru obligé de le faire pour mettre fin à une campagne de couloirs ! j’explique en quelques mots le refus de ma démission. Painlevé déclare qu’il est résolu à porter sa démission à l’Élysée : il me prie d’attendre avec mes collègues la décision du président. Il revient : le président a refusé la démission du cabinet : grand embarras : long silence : je ne dis rien. Un membre propose que nous remettions nos démissions au président du Conseil ; je signe avec tous mes collègues.
Retour de Painlevé : Situation confuse. Le président de la République a communiqué une note pour faire connaître son refus d’accepter la démission du cabinet : si Painlevé ne dit rien, le cabinet devra se représenter demain devant la Chambre... Je demande qu’on fasse savoir que les ministres ont mis leurs démissions à la disposition du président de la République : je ne pouvais pas obliger le président à ouvrir une crise qui pourrait être longue et dangereuse ; je dois m’effacer par discipline, étant entendu que si j’étais maître de la décision du cabinet, je me présenterais devant la Chambre sans craindre une explication.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
Léon Bourgeois, qui avait soutenu que le cabinet devait se retirer tout entier, avait changé d’avis et s’était rallié à la proposition de la remise des démissions au président du Conseil. Painlevé semble vouloir faire un remaniement assez étendu : mais il est probable qu’il y renoncera. Le projet d’emprunt de Klotz est prêt ; ce seront quelques semaines de répit pour le ministère.
23 octobre.
Déjeuner à l’Élysée avec le président de la République du Portugal. Painlevé négocie avec les socialistes. Le président me dit qu’il l’a averti que, s’il n’aboutissait pas ce soir, il ne serait pas maître de résoudre la crise : ma retraite s’expliquera d’elle-même, quoique le public soit désorienté. Painlevé me dit qu’il viendra me voir à la fin de la journée : il est venu à 9 heures ; après le déjeuner, il avait revu Thomas dont il ne désespérait pas d’obtenir le concours ; mais, réflexion faite, il a résolu de brusquer les choses et a fait signer un décret acceptant ma seule démission.
Le président de la République écrivait le soir au ministre démissionnaire :
(( Au moment où la décision prise par le gouvernement vient interrompre une collaboration de plus de trois ans, laissez-moi vous dire tous mes regrets et toute ma reconnaissance. Soit au ministère des Finances, soit à la présidence du Conseil et au ministère des Affaires étrangères, vous avez mis au service du pays une expérience sans égale et une activité qui n’a cessé de faire mon admiration. Vous avez défendu les intérêts de la France avec une clairvoyance et une fermeté que vos adversaires euxmêmes ne sauraient contester et, si des incidents de séance, dont je ne puis être juge, ont provoqué contre vous une opposition accidentelle, je ne crois pas qu’on puisse nier que, sur le fond des choses, vous ayez vu juste et que vous ayez éventé un piège ennemi. »
« De loin je ne peux m’expliquer ce qui s’est passé, et comment, avec une majorité honorable, le cabinet a dû se démettre, bien plus comment, en se reconstituant, il n’a pas gardé le ministre dont les explications ont été accueillies par la majorité la plus forte. Ce sont les mystères du Palais-Bourbon sur lesquels on me demande ici des lumières que je ne possède pas. Je dois dire que cet état de crise perpétuelle où l’on vit à Paris inquiète les Anglais, et qu’on murmure, de-ci de-là, que nous avons l’air de marcher sur les traces de la Russie (1). Autant on me complimente sur les succès du front (2), autant on se montre froid et étonné quand il est question de nos affaires intérieures. »
Le ministère, remanié par l’accession de Barthou aux Affaires étrangères, se présentait le 25 devant la Chambre. Le 26 Painlevé était obligé de s’absenter à la suite de la défaite de Caporetto (3). Le 7 novembre les bolchevicks triomphaient. Le cabinet français était renversé le 13, et la retraite des socialistes lors de la crise de septembre permettait au président de la République d’appeler Clemenceau.
(1) La Russie tombait bientôt aux mains des maximalistes; ils avaient obtenu aux élections de Moscou un éclatant succès. On ne pouvait s’étonner, d’après notre consul général Bertrand, que le défaitisme pénétrât dans les assemblées d’ouvriers et de soldats. En des groupes très différents, il était à la base de toutes les conceptions politiques. « Je ne puis taire, écrivait-il le 19 octobre, que plusieurs de mes compatriotes parmi les plus notoires me rapportent que des familles russes de la grande bourgeoisie envisagent avec complaisance le rétablissement par l’ennemi de l’ordre et de l’autorité dans ce pays ; elles en expriment le souhait sous une forme parfois singulièrement concise et cynique. Ce n’est qu’après de longs contrôles et en toute certitude de traduire fidèlement les faits que j’enregistre des constatations aussi graves. Il me paraît que le seul foyer de résistance est actuellement dans le parti socialiste révolutionnaire, dont la puissance est malheureusement diminuée. A défaut de sincérité, il offrirait encore le gage qu’il est lui-même perdu s’il ne poursuit pas résolument la guerre jusqu’à la victoire. »
(2) Reprise de la Malmaison.
(3) M. Orlando, qui s’était séparé, un mois auparavant, de son chef de cabinet et du directeur de la Sûreté générale, visés personnellement pour leur tolérance à l’égard du défaitisme, devenait président du Conseil. Sonnino gardait les Affaires étrangères.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
25 octobre.
Interpellation d’Augagneur sur les causes de ma démission : Painlevé n’y répond pas. Le débat roule sur la politique extérieure : débuts de Barthou. Son discours long et embarrassé a peu de succès (1).
Dépôt au Sénat, le 26 octobre, d’une interpellation de M. Pérès. En l’absence de Painlevé elle est ajournée. La chute du cabinet l’empêchera de venir en discussion le 15 novembre, date fixée.
Le 14 novembre, je suis entendu, après Briand, par la commission des Affaires étrangères du Sénat : impression de la commission qui est unanime à me donner raison au fond, en laissant de côté les griefs personnels de Briand qui a évité avec soin de toucher au fond de la question.
Barthou m’a expliqué qu’étant au quai d’Orsay, il avait, à la demande de Briand, reçu le fils Goppée en sa présence : Goppée avoua que Lancken n’avait rien précisé. C’est lui, Goppée, qui avait dit à Lancken que Briand ne pourrait accepter une conversation, si l’Alsace-Lorraine devait être mise en dehors : Lancken aurait répondu qu’aucune question ne serait écartée. Goppée aurait suggéré qu’on pourrait neutraliser Metz et Strasbourg : Lancken aurait répondu que cela pourrait être examiné... Briand embarrassé dit que le père lui en aurait dit davantage.
Goppée dit à Barthou qu’il partait pour Bruxelles. Barthou se borna à lui souhaiter un bon voyage.
12 décembre 1917.
Le président de la République m’a dit aujourd’hui que Briand continuait d’affirmer qu’il avait eu la promesse de
(1) Le baron de Mackau, député de l’Orne, écrivait le même jour : « Vous êtes trop vieux parlementaire pour être surpris de l’ingratitude et de l’injustice d’une Chambre qui, en somme, n’est que la foule. Du moment où B... est entré dans la place, c’était inévitable; Painlevé y passera comme bien d’autres. »
LA FIN DE LA GUERRE
restitution de l’Alsace-Lorraine et que, sans la faute commise par le gouvernement français, la paix serait faite ou en train de se faire : il a développé ce thème au déjeuner Gustave Lebon avec une assurance et une fertilité d’imagination qui ont stupéfait M. Guérin (de Lille), un des convives du déjeuner. C’est M. Guérin qui a mis le président au courant de ces nouveaux détails de la campagne menée systématiquement par M. Briand... Le président a ajouté que M. Galli, député, lui avait parlé de M. Briand avec une extrême sévérité : « C’est un homme qui ne doit jamais revenir au pouvoir. » M. Poincaré trouve le jugement excessif ; mais il déclare que Briand s’est rendu impossible tant que la paix n’aura pas été signée.
31 janvier 1918.
Pion (1) m’a rappelé le mot que Lloyd George me dit en avril 1915 — (il était chancelier de l’Échiquier) — en parlant de l’Italie : « ihe most contemptible nation... » Lloyd George n’a pas cessé d’avoir du mépris pour les Italiens et de le faire sentir : son dernier discours sur les buts de guerre inquiète les Italiens. Sonnino, lors de la dernière conférence à Paris (2), ne s’est pas opposé à ce que Lloyd George fît tâter l’Autriche par des émissaires qui s’aboucheraient à Berne avec le comte Mensdorfî (3) : il s’est tu tout simplement... C’est le général Smuts, m’a dit Pichon, qui conduirait ces pourparlers : ils ne peuvent aboutir en ce moment, à moins que l’empereur, sentant la révolution monter, ne se jette dans les bras de l’Entente.
(1) Chef de cabinet du ministre des Finances, de 1914 à 1917.
(2) Le 29 novembre 1917.
(3) Les pourparlers ofTicieux en vue de cette entrevue avaient été entamés dès le 5 novembre, après la défaite de Caporetto. Les conférences Smuts-Mensdorff se tinrent les 18 et 19 décembre : elles n’aboutirent pas, l’Autriche ayant posé comme première condition qu’elle ne se désolidariserait pas de l’Allemagne. L’Angleterre avait proposé à l’Autriche de jouer le rôle de contrepoids à la puissance allemande par l’union personnelle de son souverain avec la Pologne et la présidence d’une fédération autonome des États balkaniques ; l’Autriche eût, en revanche, cédé le Trentin à l’Italie.
19 février 1918.
Le président de la République m’a dit que Briand continuait de faire dans les couloirs « une campagne défaitiste », et qu’il « cherchait à prendre la place de Caillaux ».
LA FIN DE LA GUERRE