‹ Journal d'Alexandre Ribot et correspondances inédites 1914-1922Chapitre 2 sur 24 · LES ÉLECTIONS DE 1914 UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS DE 1914 UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS

29 avril 1914.

Les résultats des élections sont maintenant connus (1). La Chambre nouvelle sera un peu plus à gauche que la précédente, en ce qui concerne le personnel, mais non pas peut-être quant aux programmes. Beaucoup de radicaux ont atténué les déclarations du programme radical. Ils seront peut-être plus disposés à une sagesse relative qu ils ne 1 étaient dans la Chambre précédente : tout dépendra de la direction qui sera donnée au début.

30 avril 1914.

On continue de discuter sur les élections. Elles sont décidément mauvaises et je crains que nous ne sortions

(1) Les lettres qui suivent sont adressées à Mme Ribot.

JOURNAL d’aLEXANDRE RIROT

pas des difficultés. Le président de la République doit être assez soucieux.

mai 1914.

Hier j’ai été à l’Académie. On ne cache pas qu’on est inquiet.

Ce matin Duréault (1) m’a fait une visite et m’a rapporté les propos qu’on tient au Temps et dans les milieux avoisinants. On est très irrité contre le président de la République, qui se promène à Menton et affecte d’être indifférent à la lutte des partis. On lui en veut, dans le camp des modérés, d’essayer de tirer son épingle du jeu. Dans le camp des radicaux, on ne lui sait pas gré de s’effacer. Caillaux dit que, si le président essaie de lui barrer le chemin, il a, lui aussi, des papiers qu’il publiera. Cela jjrésage bien des difficultés et peut-être des dangers prochains.

3 mai 1914.

Les journaux comme le Ternps^ les Débats^ ne triomphent plus comme au lendemain du premier scrutin : ils s’attendent à ce qu’après le scrutin de ballottage le parti socialiste et le parti radical soient notablement renforcés. Les radicaux-sociahstes font partout alliance avec les socialistes. Comme, d’autre part, Briand et Barthou ne peuvent pas faire alliance — du moins, ouvertement — avec la droite, ils vont se trouver très empêchés de reprendre le pouvoir. Nous verrons revenir Caillaux — et peut-être pas avant longtemps — et cela pourra avoir d’assez grosses conséquences.

4 mai 1914.

Léon Bourgeois a écrit une nouvelle lettre au Temps; sa conception d’une majorité englobant les radicaux-socia-

(1) Préfet de la Gironde

listes et les républicains modérés, à l’exclusion des progressistes, sera très difficile à réaliser : les radicaux-socialistes, élus par le concours des socialistes, ne voudront pas rompre avec ces derniers. Nous allons à de grosses difficultés.

8 mai 1914.

Rien d’intéressant à la séance d’hier de l’Académie. M. de Freycinet n’est pas content des élections : il se demande, comme Lavisse, où nous allons et comment on pourra constituer un gouvernement ayant un peu de stabilité. Clemenceau poursuit dans VHomme libre sa campagne contre Briand et contre le président de la République ; il est de plus en plus vif. \S‘ Humanité^ en revanche, est assez terne. Jaurès y écrit peu en ce moment. Il a besoin de se reposer des fatigues de la lutte électorale.

Bourgeois m’a écrit qu’il viendrait causer avec moi à son retour prochain de la Marne. Son idée de tenter une concentration à gauche, en excluant les socialistes unifiés d’un côté, et les progressistes de l’autre, ne semble pas avoir de grandes chances de succès : les radicaux-socialistes, élus par l’appoint des voix des socialistes, ne pourront pas dire à ceux-ci : « Adieu, messieurs ! » En tout cas, Bourgeois n’est pas en état de prendre le gouvernail ; il se plaint de ses yeux et, en effet, la lettre qu’il m’a écrite de sa main est à peine lisible.

10 mai 1914.

On vote aujourd’hui dimanche. Demain nous saurons ce que veut le pays. Il ne semble pas vouloir aller à droite, et le caractère de ces élections sera d’accroître la force des socialistes et des radicaux qui leur donnent la main. Ce n’est pas ce qu’espéraient Briand et Barthou ni ce qu’at-

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

tendait la droite, quand elle a voté pour Poincaré à Versailles.

On dit que Briand cherche à se rapprocher des radicaux et que c’est Viviani, qui a voté contre la loi de trois ans, que le président chargera de faire un cabinet, si Doumergue est obligé de se retirer.

11 mai 1914.

Les élections d’hier sont bien ce que nous avions prévu. Voilà une terrible poussée vers le socialisme (1).

12 mai 1914.

A mesure qu’on voit plus clair dans les élections de dimanche dernier, on sent davantage la défaite que viennent de subir les groupes républicains du centre de la Chambre et la difficulté extrême de constituer un ministère ayant une majorité durable... La seule ressource sera de faire un ministère qui tâchera d’être indépendant et de gouverner par ses propres forces : cela même est-il possible, dans l’état actuel des idées qu’on se fait du gouvernement parlementaire?

Le président de la République est attaqué par les journaux de droite ; ce matin le Gaulois lui reproche sa villégiature d’Eze que Ponce-Pilate, dit-il, aurait enviée ; sa situation va devenir intenable, à moins qu’il ne se résolve à se découvrir, quand la loi militaire sera mise en danger et à faire un appel à l’opinion du pays.

13 mai 1914.

J’ai été hier à une commission de l’Académie; on n’a guère parlé de la politique ; c’est un sujet sur lequel on aime mieux, en ce moment, se taire. Jamais les difficultés n’ont été plus graves. Les statistiques publiées par le Temps montrent qu’il y a dans le pays une très forte mino-

(1) Les socialistes unifiés avaient gagné 33 sièges; ils allaient en occuper 102.

rité contre la loi de trois ans ; cette minorité ne pourra que s’accroître...

J’ai toujours pensé qu’il serait impossible de maintenir pendant longtemps un service aussi lourd. Il eût fallu, pour répondre aux menaces de l’Allemagne, renforcer les troupes de couverture par des engagements volontaires, et mieux organiser les réserves : Freycinet était de cet avis. Mais on a voulu faire grand, sans se demander assez si on faisait du solide : reculer maintenant c’est une sorte d’abdication — et comment Poincaré irait-il expliquer cela au tsar de Russie?

Si la loi de trois ans est sérieusement mise en question, je ne crois pas qu’il puisse s’abstenir de prendre nettement position. Ce serait pour lui une question d’honneur.

15 mai 1914.

Le ministère va être singulièrement embarrassé de faire un emprunt dans l’état présent du marché : les établissements de crédit ne lui prêteront leur concours que s’il donne des garanties en ce qui concerne l’immunité de la rente. Se passer d’eux c’est, pour un ministère radical, aller à un échec. Les banques commencent à s’inquiéter d’une situation qui, en se prolongeant, ne leur permet pas d’alléger leur portefeuille ; certaines d’entre elles sont très gênées et quelques-unes à bout de ressources.

L’histoire de la Restauration te captive en ce moment, je le comprends : les hommes ne changent guère ; mais il s’est fait de grands changements dans les choses depuis un siècle. Le suffrage universel est devenu une puissance, et on ne sait pas ce que, dans cinquante ans, il aura laissé debout de l’ancienne société.

16 mai 1914.

Le président de la République est revenu hier ; il a pu lire, en arrivant, deux articles très désagréables, l’un de

6 JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

Clemenceau et l’autre d’Arthur Meyer : Clemenceau

triomphe de son embarras et Meyer le met en demeure de prendre position. Ces polémiques ne changent rien au fond des choses ; il n’y a pas de majorité durable avec les socialistes unifiés ni avec la droite ; entre les extrêmes, il est très difficile de réunir 350 députés, à cause des engagements pris dans les élections, à cause surtout des rivalités de personnes, des ambitions, de l’absence de discipline. Pour le moment, le ministère va essayer de vivre en louvoyant jusqu’après les vacances. Cependant on dit que Doumergue est assez découragé et aurait envie de s’en aller.

Une note du même jour :

Dîner à l’Élysée à l’occasion de la visite du roi et de la reine de Danemark : après le dîner, conversation avec le président de la République.

Il trouve qu’on s’inquiète trop du résultat des élections.

J’exprime la pensée que, peut-être, après la démission de Caillaux, le président aurait pu essayer de faire un nouveau cabinet d’union pour présider aux élections... Le président me répond que Doumergue avait la majorité et que, lui, président constitutionnel, avait le devoir de lui laisser carte blanche pour refaire son ministère. Il me dit qu’il ne se découvrira que si une question nationale, touchant à la politique extérieure, lui en fait un devoir.

II est sévère pour Barthou, qui lui semble « inexcusable » (1). En même temps il est indulgent pour Briand.

(1) On se souvient qu’après le meurtre de Calmette, Barthou avait été amené à lire à la tribune le « document Fabre » qu’il avait reçu des mains de son prédécesseur à la Chancellerie. C’était, avec les « verts », une des deux pièces importantes dont Calmette avait pu se procurer la copie. Il avait dû renoncer par patriotisme à divulguer ces documents.

On sait qu’après s’être soumis, en 1911, à la pression exercée sur lui par le président du Conseil Monis en vue de faire remettre le procès Rochette, le procureur général Fabre avait cru soulager sa

Il n’a pas approuvé la campagne de Calmette, qui s’est laissé prendre au piège dans l’afîaire Prieu (1) et a voulu ensuite prendre sa revanche. Il reproche à Gaillaux de ne pas lui avoir laissé le temps d’agir auprès de Calmette, ce qu’il eût fait avec succès. Gaillaux aurait dû en parler à Mme Gaillaux et retenir ainsi son bras.

Gaillaux veut revenir à la présidence du Conseil ; le président le sait et semble se résigner d’avance.

Si Mme Gaillaux est condamnée, on aura la prétention d’exiger sa grâce ; le président ne paraît pas vouloir se laisser forcer la main.

M. Doumergue s’étant démis de ses fonctions, Viviani avait réussi à constituer un ministère. Mais un passage du projet de déclaration ministérielle visait le maintien de la loi de trois ans « tant que les circonstances extérieures l’exigeraient ». Augagneur, député du Rhône, faisait remarquer à un de ses collègues qui allait entrer dans le cabinet comme sous-secrétaire d’État, qu’il abandonnait un peu vite une des plate-formes électorales du parti radical-socialiste. Viviani résignait son mandat. Après s’être adressé à Léon Bourgeois, Delcassé, Peytral, le président de la République priait Alexandre Ribot de l’aider à sortir d’embarras.

Dimanche 7 juin 1914.

Hier, en allant déjeuner chez Hanotaux avec Roosevelt, j’ai rencontré Berthoulat de la Liberté^ qui m’a appris la dislocation du ministère Viviani par suite des exigences de Justin Godart et de Ponsot ; il croyait à une combinaison Delcassé et souhaitait que dans ce ministère je prisse les Affaires étrangères. Ge matin déjeuner chez M. Bou-

conscience en enregistrant par écrit « la plus grande humiliation » qu’il eût subie.

(1) Calmette avait commencé en janvier 1914 sa campagne contre M. Gaillaux par une histoire de fonds électoraux que celui-ci aurait tenté d’obtenir contre remise de droits successoraux ; il avait été mystifié.

JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT

troux ; les convives, — Brieux, notamment, et Groiset, — me disent que le président ne peut pas ne pas m’appeler ; je me crois si peu désigné que je m’attarde un peu à causer. A peine rentré, je reçois la visite du secrétaire général de l’Élysée qui me prie de me rendre chez le président ; je suis reçu à quatre heures.

Le président me dit que M. Doumergue me désigne comme pouvant former le cabinet, à moins qu’on ne revienne à Viviani ou qu’on n’insiste de nouveau auprès de Léon Bourgeois : Doumergue a donné mon nom aux journalistes en sortant de l’Élysée. Dans ces conditions, le président insiste vivement auprès de moi en me disant que, désigné par Doumergue, j’ai le devoir d’accepter. Il croit que je serai bien accueilli : Doumergue lui a dit que la promesse d’incorporer l’impôt sur le revenu dans le budget me vaudrait les acclamations des radicaux (1).

Je réponds au président que je ne suis pas désigné par le résultat des élections, que je ne suis pas du tout sûr de pouvoir faire un cabinet, qu’en tout cas il n’est rien moins que certain que je puisse compter sur la bienveillance ni même sur la neutralité des radicaux : pourquoi le président ne s’adresse-t-il pas de nouveau à Viviani?

M. Poincaré me répond qu’il croit préférable de ne pas reprendre cette combinaison, sans me donner de raisons décisives : je comprends qu’il tient à faire savoir qu’il m’a offert le pouvoir. Si je refuse, il ne s’adressera pas à Bourgeois, qui, d’ailleurs, ne peut pas faire un cabinet à cause de sa santé ; Delcassé est souffrant et ne se soucie pas de prendre le pouvoir en ce moment. J’ai personnellement

(1) La Chambre précédente, avant de se séparer, avait voté, au sujet de l’impôt complémentaire sur le revenu un nouveau texte qui se rapprochait sensiblement des dispositions préconisées le 17 février par Alexandre Ribot. Après les élections, celui-ci avait demandé à la commission du Sénat de se prêter à une conciliation que l’état de nos finances ne permettait pas d’ajourner.

Les textes concernant les impôts fonciers et la taxation des valeurs mobilières étaient déjà devenus la loi du 29 mars 1914.

UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS

toutes raisons de refuser. Mais, si je refuse, on dira que, pour la seconde fois, je laisse échapper l’occasion de faire un ministère que le pays demande ; des esprits malveillants pourront même insinuer que je ne suis pas fâché de laisser le président dans l’embarras : il vaut mieux que je fasse l’effort nécessaire pour constituer un ministère ; si ce ministère ne réussit pas à s’imposer à la Chambre, le président aura, du moins, aux yeux du pays, le mérite de l’avoir voulu et il pourra revenir, sans difficultés, à Viviani. Je réserve ma réponse jusqu’au lendemain.

En sortant je rencontre Clémentel qui vient d’être élu premier vice-président de la Chambre. Il me presse de faire le cabinet, m’assure de son concours personnel ; de celui de Delcassé et de celui de plusieurs radicaux unifiés comme Messimy, René Besnard, etc. A propos de Messimy, il me raconte que celui-ci, avant la démission de Doumergue, lui a proposé de se porter avec lui candidat à la vice-présidence, afin de disloquer le groupe des radicaux unifiés : survient la démission de Doumergue : Messimy, à qui un portefeuille est réservé dans la combinaison Viviani, refuse avec éclat d’accepter la vice-présidence, parce qu’il n’a pas été proposé par son groupe et change son fusil d’épaule. Je ferai demain des visites.

8 juin 1914.

Visite au président du Sénat.

Antonin Dubost est de mauvaise humeur. Il me dissuade d’accepter : en mettant le nom de Viviani, à côté du mien, dans les désignations qu’il a faites au président, Doumergue marque que la tentative faite auprès de moi n’est pas sans arrière-pensée : on me laissera tenter l’aventure avec l’intention d’amuser le tapis pour revenir à Viviani.

Deschanel, président de la Chambre, me dit que j’ai le devoir d’accepter. Il m’a recommandé plusieurs fois au président comme le seul homme qui puisse sauver le pays (sic). Il croit qu’une Chambre nouvelle est sensible

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

à la parole et se laissera plus facilement diriger. Il est assez ému des critiques que le Temps^ inspiré par l’Élysée, a émises contre lui à cause de son refus.

Doumergue m’a répété ce qu’il a dit au président...

Il croit que je serai bien accueilli par les radicaux. Je ne doute pas de sa sincérité. Au lendemain de la chute du cabinet, il a tenu à me dire que c’est le président qui, désireux de me faire appel, lui a demandé de le couvrir en mettant mon nom en avant.

Clemenceau me reçoit avec cordialité et commence par me faire des objections. Je lui explique quel ministère je compte faire et avec quel programme. Il me dit que la question de la réforme électorale est pour lui le point décisif : je lui réponds que je compte mettre Peytral à l’Intérieur, et je lui cite la phrase que j’ai l’intention de mettre dans la déclaration ; cela le satisfait :

— Vous pouvez, dit-il, compter sur moi : en tout cas, si j’ai quelque critique à faire, c’est à vous que je la ferai, je ne vous attaquerai jamais de côté.

Nous parlons du président de la République...

Il me dit que jamais il ne s’associera à certaines attaques personnelles contre Mme Poincaré, il trouve cette campagne honteuse. Il ajoute même :

— J’ai dit durement au président son fait; il fallait lui donner une leçon. Mais je ne ferai rien pour l’obliger à quitter l’Élysée.

Poincaré, à qui j’ai rapporté ce propos, pense que Clemenceau serait désireux de faire un cabinet : il ne peut pas, me dit-il, l’appeler sans humilier la dignité du président de la République... Deux jours après, Clemenceau a d’ailleurs renouvelé ses attaques... Je n’ai eu personnellement qu’à me louer des procédés de Clemenceau pendant et après la crise. Il a cherché à m’aider par les articles qu’il a publiés. Nous sommes de la même génération et nous sentons ce que les nouveaux venus ne sentent pas. Clemen-

UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS

ceau a évolué à droite pendant que j’évoluais à gauche, de sorte que nous sommes plus près l’un de l’autre. Il m’a félicité d’avoir gardé tant de verdeur d’esprit et de donner, à mon âge, l’exemple à de plus jeunes en renouvelant mes idées et en marchant avec mon temps. Il m’a montré son jardin, ses livres et ses moulages d’après l’antiquité grecque dans sa salle à manger...

Peytral — très cordial — me rappelle qu’il m’a lui-même recommandé au président de la République. Je lui dis que je pense à lui pour l’Intérieur. Il hésite et se réserve ; il quittera avec regret la présidence de la commission des finances.

J’achève mes visites en passant chez Bourgeois...

Il redoute d’entrer dans un cabinet, — surtout après avoir refusé à Viviani dont la déclaration au sujet des trois ans ne lui semblait pas assez nette :

— Je n’accepterais que si mon concours était indispensable et je ne pourrais prendre que les Affaires étrangères.

Je ne lui cache pas que mon intention est de les offrir à Delcassé : Bourgeois m’y encourage, parce qu’il pourra ainsi se libérer ; il doit partir le soir pour la Marne et y passer la journée du lendemain qui est l’anniversaire de la mort de sa fille. Après le déjeuner, je retourne chez lui pour avoir une réponse ferme... Il m’autorise à disposer de son nom si j’en ai un besoin absolu au dernier moment.

Viviani, à qui je demande de garder son portefeuille, me dit qu’il ne m’apportera pas de force s’il entre seul, sans les radicaux unifiés. Ceux-ci n’entreront pas, si on ne prend pas ceux qui se considèrent comme les chefs ou plutôt les sous-chefs du parti, c’est-à-dire les lieutenants de Caillaux, et, en particulier, Malvy, ministre de l’Intérieur.

Jean Dupuy me dit que nous aurons l’opposition irréconciliable de Malvy — c’est-à-dire de Caillaux — et que, si nous voulons vivre, il faut s’entendre avec eux.

— Me le conseillez-vous?...

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II n’ose pas m’y engager ; mais il est d’avance découragé et, s’il me promet son concours, c’est parce qu’il ne croit pas pouvoir me le refuser ; il considère d’ailleurs l’entrée de Bourgeois comme indispensable.

Delcassé, que je vois ensuite dans son lit, me promet avec chaleur son concours sans conditions. Je lui explique que Bourgeois est regardé comme nécessaire à la combinaison ; je lui offre les Affaires étrangères : il les refuse en me disant que d’un autre que moi, il n’accepterait pas d’autre portefeuille, mais qu’il sait bien que, de ma part, il n’y a pas d’ostracisme contre lui ; il me rappelle que je l’ai nommé pour la première fois au sous-secrétariat des Colonies. Il me dit que je puis disposer de lui pour tout portefeuille : cependant il préfère la Marine qu’il connaît bien ; quant au programme, il ne veut pas le connaître, il sait que j’ai assez de hardiesse d’esprit pour faire ce qu’exigent les circonstances ; je suis très satisfait de son attitude et réconforté par son accueil.

Je termine mes visites en passant chez M. Combes. Je lui dis en souriant que je ne viens pas pour lui offrir un portefeuille, mais pour lui expliquer que je veux faire un ministère de gauche : il me reçoit aimablement, me félicite et me dit que je n’aurai de difficultés que sur la question des trois ans ; il se déclare pacifiste et résolu à réduire la durée du service militaire, dans la pensée que l’Allemagne ne pourra pas ne pas nous imiter...

...Quoique évidemment les radicaux unifiés semblent se dérober et que je sois menacé de ne trouver de ce côté que de l’hostilité, je suis d’accord avec Glémentel pour ne pas reculer et je vais, avant le dîner, déclarer au président que j’accepte de former le cabinet. J’ai l’intention de garder Noulens à la Guerre, ce qui est une indication parfaitement claire de ma volonté de maintenir hors de discussion la loi de trois ans. Mon acceptation produit une grande impression.

UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS

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9 juin 1914.

En sortant hier de chez Viviani, j’ai été chez Briand à qui j’avais fait annoncer ma visite : il m’a reçu cordialement et encouragé ; mais je savais qu’il désirait que Viviani fît un cabinet afin, comme m’a dit Poincaré, de se rapprocher de la gauche avancée en votant pour lui et en le soutenant ostensiblement. — Dans la matinée, je reçois Peytral qui, après avoir réfléchi, me donne son concours sans réserve pour le ministère de l’Intérieur. Noulens décline parce qu’il craint d’être désavoué par son groupe : le président insiste auprès de lui sans pouvoir le décider. Il revient me voir à la fin de la matinée ; je lui dis qu’il ne s’agit pas pour lui d’entrer dans une combinaison politique, mais de rester à son poste de ministre de la Guerre ; je lui dis aussi qu’un homme qui commande à des militaires doit avoir le courage de faire son devoir en dépit des criailleries de groupes : il est ému, se lève, me prend la main et me dit :

— Je reste avec vous et je vous prie d’oublier mes hésitations.

J’apprends à 2 heures que Noulens revient sur sa décision ; je prie Delcassé de prendre le portefeuille de la Guerre ; il y consent.

A 2 heures et demie, visite de Léon Bourgeois...

Il voudrait ne pas entrer dans le cabinet ; il me demande d’aller chez Clemenceau et de lui offrir le portefeuille de la Guerre : je ne puis pas y consentir ; une démarche de ce genre faite in extremis a toutes les chances de ne pas réussir ; si Clemenceau acceptait, il ferait des conditions, tout serait remis en question ; je ne suis pas sûr d’ailleurs des intentions de Clemenceau en ce qui concerne le rappel du général Sarrail au ministère, etc.

Réunion à 5 heures des futurs ministres.

Bourgeois, après avoir regretté que je n’eusse pas fait

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une démarche auprès de Clemenceau, demande que je mette dans la déclaration la formule dont il s’est servi autre fois pour renverser Méline : Le cabinet veut une majorité exclusivement républicaine. Je réponds qu’au fond nous sommes d’accord pour ne vouloir qu’une majorité de républicains ; mais la formule est équivoque et blessante pour ceux qui, sur la question des trois ans, sont disposés à voter avec nous et à faire ainsi contrepoids aux socialistes unifiés. Bourgeois est appuyé par Jean Dupuy : il a téléphoné à l’Élysée pour savoir si le président n’est pas d’avis de ne pas pousser les choses plus à fond. Poincaré fait répondre qu’il tient à ce que le cabinet se constitue et se présente devant les Chambres : finalement Léon Bourgeois demande qu’on remette au lendemain la suite des pourparlers ; je pose la question en ces termes : ou les décrets seront demain matin à V Officiel ou je romps dès ce soir les négociations en expliquant pourquoi je n’ai pas pu faire le cabinet ; Léon Bourgeois n’insiste pas et je vais à l’Élysée porter la liste à laquelle il ne manque qu’un nom, celui du ministre du Travail. L’annonce de la constitution du cabinet est accueillie très favorablement... Je reçois des témoignages non équivoques de la sympathie des Parisiens. Même dans les faubourgs, le ministère est bien accueilli.

De Londres, Paul Cambon écrivait le lendemain au nouveau président du Conseil : « Malgré toutes les raisons que vous me donniez dimanche matin contre une acceptation, vous avez eu le courage de ne pas vous refuser à former un cabinet ; c’est un grand exemple de patriotisme. Hier au Foreign Office et le soir, à un bal de cour, tout le monde me félicitait du dénouement de notre crise et parlait de vous comme il convenait. Le roi et la reine m’ont témoigné leur satisfaction de voir nos affaires entre les mains d’un homme jouissant d’une aussi haute autorité morale que la vôtre. Vous avez pour vous l’opinion européenne, et je suis sûr qu’en France

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rimmense majorité du pays vous sait gré de l’avoir délivrée d’un cauchemar, »

De Berlin, Jules Cambon écrivait le même jour à Mme Ribot :

« Il se jette dans le gouffre pour épargner au pays une épouvantable crise. Au milieu des hommes politiques qui se récusaient, lui seul s’est montré homme de courage et patriote. Il ne se montre pas moins généreux, car il couvre aujourd’hui de sa personne certains dont il n’avait pas toujours eu à se louer...

« Ici, on est déçu : ce sentiment éclate dans la presse. Le pangermanisme a tellement exaspéré les esprits qu’on espérait un ministère qui achèverait de désorganiser notre pays. Ces espoirs sont trompés, car on ne lui croyait pas t£mt de ressort ni tant de conscience. Au reste, ce sentiment n’est pas, je le crois, celui des hommes qui ont, ici, la responsabilité des affaires. Ceux-ci ont le sens de l’ordre. Il est vrai que, s’ils ne partagent pas les aveuglements de la foule, ils redoutent et peuvent subir ses entraînements. Tout ce dépit prouve bien et la valeur du service que M. Ribot nous rend et le grand honneur qu’il s’est fait et qu’il fait au pays. »

10 juin 1914.

Je fais des visites aux ambassadeurs : accueil très chaleureux d’Isvolski, de Bertie, aimable de Schœn, Szecsen et Tittoni. Je prends possession officiellement du ministère de la Justice. Le soir le président se rend à un banquet offert par les étudiants. Il me raconte qu’à la sortie mon nom a été acclamé par la foule. C’est un remerciement à l’adresse du président.

11 juin 1914.

Les radicaux unifiés décident par 104 voix contre 5 de faire du vote qui suivra la déclaration une question de discipline et de voter contre le cabinet... A 5 heures conseil de cabinet : décision prise de proposer un emprunt de 800 millions en 3 1/2 pour 100 amortissable.

J’ai eu le matin, chez moi, une conférence de trois heures avec le ministre des Finances, M. Privat-Deschanel et M. Feret du Longbois. La situation de la trésorerie est

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critique : au commencement de juillet il n’y aura plus de ressources à utiliser.

On songe à des expédients tels que d’autoriser la Ville à faire son emprunt et de lui demander de laisser ses fonds en compte courant au Trésor : Privât -Deschanel et le directeur du mouvement des fonds sont d’avis qu’il est urgent de faire l’emprunt, et qu’on ne peut pas perdre un jour. Ils ne croient pas prudent d’aller au delà de 700 millions : c’est aussi l’avis des banquiers, régents de la Banque, et du syndic des agents de change; je décide de porter l’emprunt à 800 millions pour couvrir au moins les dépenses militaires extraordinaires et les dépenses du Maroc en 1914.

12 juin 1914.

Conseil des ministres à l’Élysée. Léon Bourgeois demande qu’on mette dans la déclaration les mots majorité exclusivement républicaine ; je résiste, soutenu par le président et par Jean Dupuy; Bourgeois n’insiste pas.

Séance de la Chambre à 2 heures...

Mon impression en entrant dans la salle ; les tribunes sont remplies jusqu’à éclater ; je reste très calme.

Je lis la déclaration; elle est hachée d’interruptions; je répète les phrases qui ont provoqué des interruptions : ma voix est ferme et ne trahit pas d’émotion.

A la fin, des applaudissements au centre seulement.

La partie est perdue d’avance... J’ai d’ailleurs une crainte qui m’obsède c’est que nous n’obtenions une majorité de vingt ou vingt-cinq voix : comme il y aura des défalcations à faire pour éliminer la droite et les anciens progressistes Léon Bourgeois se retirera ; le cabinet sera disloqué après sa victoire, et que dira le pays? comment lui expliquer qu’en présence de la nécessité urgente d’un emprunt le cabinet se retire quoique ayant une majorité? Je serai diminué : mieux vaut tomber sous un vote de la Chambre.

UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS

Le débat est au-dessous du médiocre. Pas une idée, pas une contradiction ; seulement des questions de personnes.

Léon Bourgeois, pris à parti par Jaurès, s’explique au milieu du bruit et est conspué par une partie de l’assemblée ; impression pénible.

Quand le président m’appelle à la tribune, j’ai un moment d’hésitation, comme si j’étais un simple spectateur à qui on offre tout à coup la parole...

Je n’ai aucune émotion, pas même d’émotion oratoire; je fais le discours que je voulais faire pour le pays.

Je suis arrêté presque à chaque phrase ; ceux qui votent pour nous n’osent pas nous soutenir tandis que l’opposition a applaudi à outrance ses orateurs.

J’ai devant moi la figure énigmatique de Briai Cruppi, qui a parlé hier contre le cabinet à l^^^i^HÎbn (j^s radicaux unifiés : Cruppi aurait été digne d~ ^

rère à la Convention...

Jaurès souffre de la grossièreté de ses ai ne veut

pas se mêler au débat ; il laisse Sembat^Smîmser la Chambre par des traits d’esprit qu’on appt^rtSirait — Montmartre. . .

Il n’y a plus place pour les discussions d’antan ; Sembat me salue comme le dernier des grands parlementaires.

Je ne crois pas devoir répliquer.

L’ordre du jour, qui visait en premier lieu la loi militaire, a été déposé trop tard par MM. Combrouze et Pierre Berger ; c’est l’ordre du jour Puech et Dalimier qui a été déposé le premier. La priorité de cet ordre du jour doit être mise aux voix ; je le repousse en posant la question de confiance ; nous sommes battus par 44 voix.

Nous allons à l’Élysée porter nos démissions ; le président nous remercie convenablement, mais sans un mot vraiment personnel.

Il nous demande, à Bourgeois et à moi, de lui donner un conseil. Nous n’avions pas à hésiter. Le président

ayant posé la question ainsi : « Dois-je appeler Viviani ; ou m’adresser à Combes? » nous lui répondons qu’il !

doit appeler Viviani, après avoir consulté pour la forme i

les présidents des Chambres... Le cabinet Viviani est d’ailleurs tout prêt : Augagneur y entre sans conditions, j après s’être engagé à réclamer le retour à la loi de deux ans. | Je reçois d’innombrables témoignages de toutes parts : on m’approuve d’avoir montré de la décision, du courage \ et du désintéressement. Le cabinet était un des meilleurs - [

qu’on pût faire, un cabinet ayant des talents et des com- |

pétences, faisant figure en Europe. Le roi d’Angleterre |i

a dit à Paul Cambon sa grande satisfaction ; de même, à | Pétersbourg, l’accueil a été particulièrement chaud. Au contraire à Rome et à Berlin on était inquiet et hostile ; \

notre chute a été saluée à Berlin par des applaudissements discrets.

13 juin 1914. i

Je me suis rendu à l’Académie des Sciences morales où | mes confrères m’ont fait une sorte d’ovation. M. Murray Butler, président de Columbia üniversity, avec qui j’ai déjeuné chez l’ambassadeur des États-Unis, a trouvé charmant et très français ce trait d’oublier la politique, au lendemain d’une défaite, et d’aller tranquillement à l’Institut, pour y retrouver le calme et les consolations des i lettres et de la philosophie.

« Vous étiez — lui écrivait, le même jour, Jonnart — un des rares hommes politiques, le seul peut-être, capable d’assainir la situation financière et de rassurer nos amis et nos alliés à l’extérieur... Et maintenant nous voilà livrés aux aventuriers : des ministres de hasard, sans crédit et sans valeur, ne feront qu’aggraver les dangers de la situation actuelle. »

De Londres, Paul Cambon écrivait à Mme Ribot :

« Il sort grandi de cette lamentable crise, car même parmi ses plus violents adversaires, personne ne lui a manqué de respect : c’est un fait sans précédent. On a pu couvrir sa voix

UN MINISTÈRE DE TROIS JOURS 19

mais on ne l’a pas insulté, et sa personne n’a cessé d’être entourée d’une certaine déférence.

« II ne s’illusionnait pas sur les difficultés presque insurmontables de l’entreprise, et il se sacrifiait pour couvrir le président de la République ; rien ne pouvait lui faire plus d’honneur.

« Quant à moi, je me berçais de quelques espérances et je me laissais aller au plaisir de recevoir de toutes parts des félicitations au sujet du dénouement de notre crise : aujourd’hui on prend avec moi des airs de condoléances, c’est assez désagréable. »

Et Jules Cambon écrivait de Berlin :

« En vérité, même si la Chambre lui avait donné hier la majorité, je doute qu’elle l’eût laissé poursuivre son oeuvre de sagesse. Il se fût épuisé à essayer de l’amener à ses vues, il se fût heurté à trop d’ambitions, à trop de rancunes et à trop d’inintelligence... Peut-être donc vaut-il mieux pour lui que les choses se soient passées ainsi... Mais pour nous, pour le pays, je n’ose pas vous dire ce que je pense. — Où allons-nous et quelle figure faire ici? »

Le 2 juillet, le Sénat incorporait dans le budget le projet d’impôt complémentaire sur le revenu. A ceux qui lui reprochaient son attitude, Alexandre Ribot répondait qu’il n’y a pas de principe sacro-saint qui interdise le recours à une procédure aussi simple quand les deux Chambres sont d’accord. Quant aux discours qu’il avait pu prononcer dans le passé, il ne pouvait pas ne pas tenir compte de ce qu’il voyait autour de lui, dans tous les pays... « Il y a quelque chose qui subsiste au-dessus de l’amour-propre personnel, du désir de garder la beauté sculpturale en n’altérant jamais la statue. Je me mets au-dessus de tout cela. Je suis un homme politique, je suis sûr de ne me déterminer que par des motifs désintéressés, de ne rien faire pour mon ambition, de tout faire pour mon pays. Dans ces conditions, je prends, non pas légèrement, mais après y avoir réfléchi, avec sérénité et avec la conscience que je fais mon devoir, toutes les responsabilités qu’on m’a reproché de prendre. »

L’archiduc François-Ferdinand avait été assassiné à Sarajevo le 28 juin. Le 23 juillet l’Autriche remettait au gouvernement serbe un ultimatum inacceptable. Le lendemain 24 l’Allemagne déclarait que l’affaire était à régler exclusivement entre l’Autriche et la Serbie : toute intervention d’une autre puissance serait suivie de conséquences incalculables. Le 25,

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

malgré la réponse conciliante de la Serbie, l’Autriche rompait avec elle les négociations diplomatiques ; le 26 l’Allemagne déclarait que la responsabilité d’avoir troublé la paix européenne retomberait sur la Russie seule si elle intervenait. Jonnart écrivait le 27, du Pas-de-Calais où il se trouvait :

« Je n’ai d’autres informations que celles publiées par les journaux ; elles m’inspirent les plus vives inquiétudes. L’intérêt de l’Allemagne est évidemment de nous surprendre en pleine réorganisation et avant que la Russie ait eu le temps de construire les chemins de fer qui lui permettront de précipiter sa mobilisation. Son intérêt évident est aussi de nous faire la guerre sans assumer la redoutable responsabilité d’une provocation et d’une déclaration directe. Le conflit austro-serbe lui fournit une occasion qu’elle ne peut laisser échapper. C’est la Russie qu’elle accusera tout à l’heure de déchaîner la tempête et de faire violence à ses intentions pacifiques ! La Russie n’assistera pas impassible à l’écrasement de la Serbie. Et ce sera alors la guerre entre la double alliance et la triple alliance. Demain peut-être, cette semaine sûrement, nous serons fixés. Quelles heures angoissantes nous allons vivre ! »

L’Allemagne, le même jour, repoussait une proposition anglaise de conférence à quatre entre l’Italie, la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Après une conversation qu’il avait eue le 29 avec Vivian! qui, revenant de Russie avec le président de la République, avait télégraphié la veille en mer qu’il désirait le voir à son arrivée, Alexandre Ribot écrivait encore le 30 juillet à Jonnart :

« Nous restons dans l’incertitude et l’obscurité. Je suis convaincu que l’Allemagne ne souhaite pas la guerre, quoiqu’elle la croie peut-être inévitable à échéance prochaine. Si confiante qu’elle soit dans sa force, ce serait pour elle une terrible épreuve d’avoir à faire face à la France, à la Russie et à l’Angleterre ; une telle guerre, si elle se prolongeait, aurait pour elle les conséquences les plus redoutables. Mais l’Allemagne laissera l’Autriche aller jusqu’au point où le jeu deviendra si dangereux qu’il faudra l’arrêter. La Russie paraît résolue à ne pas céder, mais elle poussera la patience jusqu’à la dernière limite pour éviter une conflagration générale. Que sortira-t-il de là? La guerre ou une paix qui ne sera qu’une trêve dans l’état de l’Europe? Personne ne peut le dire encore à l’heure présente. »

Le 3 août, l’Allemagne déclarait la guerre à la France.

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