LA GUERRE, DEUX ANS ET DEMI AU MINISTÈRE DES
FINANCES. LA CRISE DU COMMANDEMENT ET LA PRÉ- PARATION DE l’offensive NIVELLE. FORMATION DU
MINISTÈRE RIBOT
4 août 1914.
Très belle séance au Sénat. Pichon dit que la frontière belge a été violée et que ce soir l’Angleterre déclarera la guerre : trois ministres, dont Morley et Lloyd George, donneront leur démission. Clemenceau très excité : il me dit qu’il a été appelé chez Vivian! par un coup de téléphone de l’Élysée. Vivian! lui a proposé d’entrer dans le cabinet, Clemenceau ne l’a pas laissé poursuivre, en lui disant : « Je refuse d’entrer dans un cabinet sans autorité où je m’userai à lutter contre mes collègues... Nommezmoi préfet du Nord et je pourrai accepter, parce que je saurai où je vais... — Vous voudriez, lui dit Vivian!, être président du Conseil. — J’ai le droit d’en avoir l’ambition, mais je ne demande rien... » L’entretien n’alla pas plus loin... Clemenceau, pour me donner une idée de l’incapacité du gouvernement, me dit que Vesnitch, ministre de Serbie, a demandé 90 millions dont la Serbie a besoin : Vivian! ne l’a pas reçu ; on l’a renvoyé à deux jours... Margerie lui a dit alors que c’était impossible : il est allé se plaindre à Clemenceau qui l’a adressé à Noulens (1) en l’autorisant à dire qu’il était prêt à faire un éclat à la tribune :
(1) Ministre des Finances.
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Noulens a écrit tout de suite que les 90 millions allaient être versés... Barthou, Bichon, Charles Dumont sont allés pour voir Clemenceau : il s’agissait, dit-il, de leur ménager une rentrée, et c’est à quoi il n’a pas voulu se prêter, pour faire plaisir à l’Élysée.
L’armée allemande avait atteint, le 26 août, la Somme et l’Oise. Viviani reconstituait son ministère. Delcassé allait aux Affaires étrangères et M. Millerand à la Guerre. Appelé à 10 heures du soir à l’Élysée, Alexandre Ribot était prié de se charger des Finances. Le gouvernement allait bientôt quitter Paris, et c’est à Bordeaux que le nouveau ministre des Finances créait le 13 septembre, après la victoire de la Marne, les bons de la Défense nationale. On sait que l’État ne s’était pas encore adressé directement au public pour le placement des bons à court terme. 11 fallait donc lui offrir des conditions d’une grande simplicité que tout le monde pût comprendre et faire en même temps que l’éducation du public, celle des fonctionnaires.
Le gouvernement regagnait Paris au début de décembre, en ordre dispersé. Les séances de la Chambre allaient reprendre le 22. Pendant un court séjour à Paris, Alexandre Ribot avait écrit déjà à Mme Ribot :
28 novembre 1914.
Mon passage a été utile. J’ai repris des contacts nécessaires et j’emporte de bonnes impressions. Le ministère aura pourtant plus à faire qu’on ne croit pour maintenir son union avec le Parlement. Union indispensable en ce moment où on ne peut changer d’attelage. On y réussira avec du doigté et en montrant aux Chambres qu’on a fait et qu’on fera tout le possible.
7 décembre 1914.
Je n’ai vu personne ou à peu près, si ce n’est Deschanel à qui j’ai fait ma visite et avec qui j’ai assez longuement
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causé. Le ministère doit prévoir qu’il aura bientôt des difficultés. J’ai trouvé hier Millerand assez soucieux. C’est le général Joffre qui est le plus confiant. Il a dit à Deschanel qu’il ne comprenait pas qu’on hésitât à rentrer à Paris.
8 décembre 1914.
La Bourse a été bonne aujourd’hui (1). L’argent commence à y venir. J’ai eu raison d’oser prendre une initiative que beaucoup de gens trouvaient prématurée.
M. Homberg que j’ai envoyé à Londres pour traiter certaines affaires, m’a rapporté son entretien avec Lloyd George qui semble ne rien connaître des affaires financières et est surtout un politicien... On n’est pas sans appréhensions à Londres sur l’avenir... A Paris la note générale est plutôt celle de la confiance et même de l’optimisme. On est content de voir le gouvernement rentrer peu à peu. Les Chambres seront-elles aussi unies qu’au mois d’août et ne voudront-elles pas forcer les ministres à s’expliquer? C’est le point d’interrogation.
Il y a eu pendant notre absence, beaucoup d’intrigues autour de Gallieni. Nous aurions eu tort de nous attarder à Bordeaux.
17 décembre 1914.
C’est demain que je vais à la commission du budget de la Chambre. Nous avons dû donner un fort coup de collier pour mettre à temps au point le projet de loi des douzièmes et le projet de ratification des décrets que nous avons pris depuis le mois d’août. J’ai eu l’occasion de repasser tout ce que nous avons fait dans ces quatre mois ; nous avons beaucoup travaillé, dans des conditions qui étaient vraiment difficiles. Les résultats ne sont pas mauvais. Le billet de la Banque de France fait prime au lieu d’être déprécié,
(1) Elle avait été rouverte la veille.
et nous avons dépassé avant-hier le chiffre d’un milliard pour les émissions de bons de la Défense nationale.
19 décembre 1914.
Vivian! a passé, hier, une partie de l’après-midi à la Chambre. Il m’a dit qu’on n’était pas bien disposé à l’égard de Millerand. Celui-ci a le tort d’être absent. Les députés qui reviennent de l’armée se plaignent de la façon dont certains chefs les traitent. On en veut aux parlementaires, | et quelques-uns en veulent au régime parlementaire luimême. Nous aurons à le défendre après la guerre contre Tj les attaques dont il sera l’objet. j
20 décembre 1914. t
J’ai été hier à la commission des finances du Sénat. On ne m’a interrogé que sur des questions secondaires. Nous n’avons pas parlé de la situation générale des finances ' et des moyens à prévoir pour fournir au Trésor les sommes |
nécessaires. Je crains que le niveau des discussions n’ait |
une tendance à baisser et ce sera vraiment dommage pour i
l’autorité de la haute assemblée. |
D’une manière générale, je suis très satisfait de l’accueil fait à mon exposé. J’ai eu raison de montrer aux Chambres et au pays la situation telle qu’elle est. Tout le monde rend | hommage à la sincérité de mes déclarations. I
On a parlé hier d’une séance secrète de la Chambre qui !
serait réunie en comité du budget ; j’espère qu’on ne don- I
nera pas suite à ce projet. Les discussions, secrètes ou pu- '
bliques, ne tarderont pas à marquer des divisions et, pour le moment, l’union est indispensable. Tout est à l’heure actuelle terriblement difficile. Que sera-ce après la guerre, quand il faudra tout remettre en ordre?
21 décembre 1914.
Hier matin la conférence chez Viviani a bien tourné. J’ai dû tenir tête aux sénateurs et députés des départements
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envahis qui voulaient nous entraîner trop loin. On a fini par se mettre d’accord sur un texte que j’ai proposé ; les commissions du budget et des finances, représentées à la conférence par leurs rapporteurs, s’y sont ralliées sans difficulté.
Millerand n’a pas trouvé un accueil très bienveillant à la commission des finances du Sénat non plus qu’à la commission de l’armée.
22 décembre 1914.
C’est aujourd’hui que la Chambre tient séance... Je crois que tout ira bien, quoiqu’il y ait des mécontentements et des intrigues.
Au Sénat, il y a de la froideur à l’égard du ministère. L’atmosphère des couloirs n’y est pas très bonne. Même à la commission des finances il y a un petit vent d’opposition. Doumer, très mécontent de ne pas faire partie du cabinet, s’exerce à chercher une revanche. Tout cela fondrait comme neige au soleil, si nous avions de bonnes nouvelles du côté russe où, malheureusement, nos alliés ne font pas des progrès aussi rapides qu’on le voudrait. Cette guerre est terriblement dure. Néanmoins nous avons l’avantage et la certitude d’être victorieux si nous savons tenir jusqu’au bout.
23 décembre 1914.
La séance d’hier à la Chambre a été émouvante. Un beau discours du président, — dont toute la seconde partie, consacrée à l’éloge des morts, a été écoutée par la Chambre debout. Une déclaration ministérielle — très applaudie dans les principaux passages, et qui ne manquait ni de fermeté ni d’éloquence. Un grand souffie de patriotisme qui animait toute l’assemblée et chassait les petits nuages et les mauvaises pensées. J’ai eu ma part d’applaudissements quand je suis monté à la tribune pour déposer le projet de loi des douzièmes provisoires. On a battu des mains sur tous les bancs. Cela a été spontané et unanime. Ceux qui assis-
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taient à la séance et qui avaient le souvenir de celle du mois de juin dernier, ont pu mesurer la grandeur des événements qui séparaient ces deux dates de juin et de décembre.
24 décembre 1914.
Les crédits ont été votés hier à Tunanimité et sans discussion... A la Chambre, les socialistes ont tenu à associer au vote les absents. Il y a eu un grand souffle de patriotisme dans toute l’assemblée. Au Sénat, la commission des finances, ou plutôt, ceux qui ont la prétention de la diriger, avaient inséré dans le rapport une phrase très dure et entièrement inacceptable pour le ministre de la Guerre. J’ai été prévenu à temps ; j’ai été à la commission et j’ai obtenu la suppression de la phrase, sans que le président du Conseil ait eu besoin d’intervenir. Millerand a tort de trop laisser la bride sur le cou de ses directeurs. Cela lui créera de très gros ennuis.
Je viens d’avoir la visite de l’ancien ambassadeur des États-Unis, M. Bacon, qui est venu avec M. Harjes. Ils ont tous deux beaucoup de sympathie pour la France et ils voudraient trouver le moyen de nous ouvrir des crédits en Amérique. L’opinion aux États-Unis nous est favorable en grande majorité.
9 août 1915.
J’ai reçu ce matin la visite de Briand. Il a désiré m’entretenir de la situation générale. Je crains bien que les choses ne se gâtent tout à fait à la Chambre des députés où les socialistes veulent, à tout prix, obtenir la retraite du ministre de la Guerre. Tout cela est inquiétant, car, si l’on ouvre une crise, on ne sait pas si on pourra la fermer rapidement et surtout définitivement.
Beau (1) sort de mon cabinet. L’opinion en Suisse nous
(1) Ambassadeur à Berne.
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est devenue, en majorité, favorable. J’espère que ces bonnes dispositions ne feront que s’accentuer. Mais il faut qu’en France nous restions unis et que nous ne commettions pas de fautes.
27 août 1915.
Les choses se sont passées mieux qu’on ne pouvait espérer. Il en est souvent ainsi dans notre pays. On joue avec le danger : puis on sent que le pays s’émeut; on comprend qu’on est allé trop loin, et qu’on a trop oublié le devoir de ne pas briser l’union nécessaire. Viviani a eu un succès légitime. Son discours a été applaudi sur tous les bancs. Les socialistes ont battu en retraite habilement. Beauregard et Cochin ont contribué à détendre la situation en prenant la défense des commissions de la Chambre et du régime parlementaire. La Chambre s’est donné trois mois de vacances. Voilà un vote dont le pays lui saura gré.
Nos délégués partent mercredi pour Liverpool avec les délégués anglais. Nous marchons tout à fait d’accord avec nos alliés. C’est un point très important. On est très content de ce que j’ai fait à Boulogne-sur-Mer (1). Ma tâche n’en reste pas moins des plus difficiles et je n’ai guère de repos d’esprit.
Bien que n’ayant été mis en minorité dans aucun vote, Viviani sentait, au mois d’octobre, la nécessité de remanier son ministère. Le gouvernement se reconstituait finalement sous la présidence de Briand (2).
(1) Un emprunt conjoint anglo-français de 500 millions de dollars allait être placé aux États-Unis, malgré la répugnance que montrait le gouvernement anglais à associer son crédit au nôtre.
(2) Delcassé malade venait de donner sa démission : Briand prenait les Affaires étrangères ; il cédait la Justice à Viviani. Le général Gallieni succédait à M. Millerand ; l’amiral Lacaze à Augagneur. De nombreux sous-secrétariats d’État étaient créés. Léon Bourgeois, Freycinet, Combes, Guesde, Denys Cochin devenaient ministres sans portefeuille ; on ressuscitait en leur faveur, en lui attribuant un nouveau sens, le titre de ministre d’État.
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22 mai 1916.
Je reviens de la commission des finances du Sénat.
J’ai rencontré dans les couloirs Clemenceau à qui j’ai ’ L, reproché de répandre partout le bruit que je voulais une | offensive immédiate parce que nous n’avons plus d’argent... ; La conversation est restée amicale, quoique je lui aie dit ' son fait assez vivement. Je l’ai quitté en lui disant : « En )
vieillissant, il paraît que je deviens un casse-cou... — Et j
moi, a-t-il répondu, je deviens raisonnable (1). »
23 mai 1916.
Mon projet d’impôts va être discuté aujourd’hui à la commission du budget. Le rapporteur général Raoul Péret ; m’approuve ; le président fait des réserves sur certains points. L’opinion du dehors m’est favorable et cela pèse, . malgré tout, sur la commission. i
La commission du budget vient de voter par 24 voix et 4 abstentions un ordre du jour par lequel elle repousse les impôts que j’ai proposés et m’invite à m’expliquer |
devant elle sur ma politique financière. Hier, Raoul Péret |
m’avait dit qu’il acceptait tout mon projet et qu’il le dé- | fendrait devant la commission : comment l’a-t-il défendu? 1 Quant à Klotz, je savais qu’il ferait tout pour essayer de
(1) Clemenceau avait succédé à Freycinet à la présidence de la commission de l’armée et à celle de la commission des relations extérieures du Sénat.
Le ministre des Finances l’ayant félicité du très bel article qu’il avait écrit sur le projet d’emprunt, Clemenceau lui avait répondu le 15 novembre 1915 : « Mou cher ami, je suis touché de votre aimable lettre. Mais, je vous en supplie, tâchez donc d’obtenir pour j nos admirables soldats un commandement digne d’eux. Les fautes grossières commises en Artois, en Champagne sont énormes — tou- | jours les mêmes. Faites-les déterminer. Le reste s’ensuivra. Vous pouvez beaucoup. Ne laissez pas échapper l’heure. »
AU MINISTÈRE DES FINANCES 29
me mettre en échec, parce qu’il veut, à tout prix, être ministre des Finances.
On discute dans les couloirs pour savoir s’il y aura un comité secret où on étranglera le ministère.
27 mai 1916.
La Chambre est toujours agitée et inquiète. Elle est travaillée par des ambitions impatientes, à qui tous les moyens sont bons. Je ne veux pas mettre ici de noms propres. Nous ne sortirons pas de cette crise sans une explication en comité secret.
Malvy m’a rendu compte de ce qui s’est dit au groupe radical-socialiste : la politique financière du gouvernement n’a pas été attaquée ; l’ordre du jour qui a été voté ne ferme pas la voie à une entente. Je ferai tout ce qui est possible, honorablement, pour éviter un conflit entre les deux Chambres. J’ai le devoir, il me semble, de laisser de côté toute considération personnelle et de ne voir que l’intérêt du pays. Je n’ai jamais été plus calme et plus en possession de moi-même que dans ces jours difficiles.
28 mai 1916.
Le président du Conseil accepte en principe une séance secrète. On y lavera un peu de linge sale et on y détruira plus d’une fausse légende sur ce qui s’est passé au quartier général à propos de Verdun. Mais le cabinet en sortira-t-il fortifié?... La guerre dure trop pour que les Chambres gardent le calme qu’elles avaient au début de 1915. Nous aurons des jours très difficiles à traverser.
l®’^ juin 1916.
J’ai été hier à la commission du budget. La commission m’a fait bon accueil ; mais elle est irréductible sur la question de l’augmentation des contributions directes qui n’ont
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pas encore été révisées. Il ne s’agit, en réalité, que des patentes des commerçants et industriels — que la Chambre veut, depuis longtemps, remplacer par une taxe sur les bénéfices ou sur le chifîre d’affaires. Le Sénat a laissé dormir le projet depuis sept ans. J’avais bien prévu les objections qu’on me ferait à la Chambre, et en même temps que je déposais un projet, j’ai demandé à la commission de l’impôt sur le revenu du Sénat de reprendre ses travaux. Avanthier on a procédé dans les bureaux à l’élection de cinq commissaires dont quatre sont favorables au projet de la Chambre ou à un projet transactionnel.
Je compte demander qu’on statue tout de suite sur l’article relatif à l’alcool. La Chambre sera obligée de se prononcer. C’est une question vitale pour notre pays.
Je vais à 2 heures aux obsèques du général Gallieni (1).
4 juin 1916.
On s’entretient toujours du fameux comité secret où il n’y aura pas de secrets. Que de temps perdu en pourparlers et en intrigues ! Le groupe démocratique du Sénat s’est réuni à ce sujet ; il a entendu Combes et Bourgeois et les choses n’en ont pas pris une meilleure tournure : tout au contraire. Combes s’est attaqué à l’esprit positiviste de notre temps, au scandale des philosophes du groupe. Je ne serais pas surpris qu’il s’entendît mieux avec la sœur Julie qu’avec eux.
L’après-midi, j’ai été entendu par la commission sénatoriale de l’impôt sur le revenu. On est animé d’un bon esprit : on veut faire effort pour arriver à une entente avec la Chambre au sujet de l’impôt sur le revenu. Je ne désespère pas de réaliser cet accord. Mais il y a de grandes difficultés et le temps nous presse. Je n’ai jamais eu plus de travail et de soucis qu’en ce moment.
(1) Le général Roques lui succédait : Gailiéni n’avait fait que passer au ministère de la Guerre.
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I 7 juin 1916.
[ La mort tragique de lord Kitchener a produit une véri- I table émotion. Les Anglais sentiront davantage le besoin I de nous prêter un concours décisif.
I Le comité secret est remis au 16.
I Si les bons et les obligations de la Défense nationale, résorbés en partie, chaque année, par un emprunt à long terme, allaient assurer longtemps l’aisance de la trésorerie, les paiements à l’étranger devenaient singulièrement difficiles. A une conférence financière tenue à Londres en juillet, on convenait que les 1 ministres des deux pays se borneraient provisoirement à vendre ^ des titres étrangers, ou à emprunter sur titres — soit à des I banques, soit au public — par l’intermédiaire d’une société qui ’r; ne mettrait sur le marché que ses propres obligations. Il fallait
! ! ménager le crédit propre de la France et de l’Angleterre en vue i d’un nouvel emprunt qu’on espérait pouvoir faire aux Étatsî Unis après l’élection présidentielle du 7 novembre.
I Mais les embarras financiers de la Grande-Bretagne commençaient à s’accroître. D’après notre chargé d’affaires, I M. de Fleuriau (5 août), l’application de la loi militaire l’amènei rait à une situation à peu près analogue à la nôtre : elle garde- 1 rait longtemps une belle façade, mais elle ne pourrait pas, ou 1 pourrait très difficilement assurer son hégémonie financière îl sur ses alliés — non que l’envie lui en manquât, mais parce I, que les moyens de leur fournir l’argent nécessaire à leurs ^ paiements en Amérique lui faisaient défaut. C’est pourquoi le ^ chancelier de l’Échiquier, au lieu de nous offrir son concours, I hésitait à s’engager.
On apprenait le 18 août que, se mettant involontairement en t- opposition avec les termes de nos conventions, il empruntait [' publiquement, aux États-Unis, 250 millions de dollars sous la fj signature de l’Angleterre, et moyennant le dépôt en nantisse- |1 ment de titres des États-Unis, du Canada et des pays neutres.
Le ministre des Finances écrivait le jour même à Londres : ^ « Si nous nous sommes servis de l’intermédiaire compliqué
et coûteux d’une corporation, c’est après réflexion et étude
32 JOURNAL d’alexandre ribot
sur place, à la fois pour éviter d’émettre dans le public des obligations directes de la France, garanties par un collatéral, et aussi et surtout, pour réserver la possibilité d’un nouvel emprunt conjoint anglo-français. Si l’Angleterre emprunte directement dans le public américain, en donnant, elle-même, en gage à ce public des valeurs américaines avec 20 pour 100 de marge, que pourrons-nous faire, désormais, soit seuls, soit associés? En dépit de nos besoins pressants, de nos difficultés grandissantes, nous avions pris soin de ménager les étapes, de graduer les concessions, d’économiser le plus possible un crédit qui nécessairement s’épuise. Si elle est exacte, l’initiative de M. Mac Kenna, prise en contradiction de nos accords tout récents, vient bouleverser tout cela. Je ne saurais dissimuler l’anxiété que j’en éprouve. »
Dans une conférence tenue à Calais le 24 août et à laquelle le ministre des Finances avait voulu que le premier ministre britannique et le président du Conseil français assistassent, M. Mac Kenna exposait la situation plus que difficile où il s’était trouvé (1). Une nouvelle convention avec l’Angleterre allait nous assurer des ouvertures de crédit de 150 millions de livres contre un prêt d’or par la Banque de France de 50 millions de livres.
Le ministre des Finances écrivait le 28 à Paul Cambon :
« La valise vous portera le protocole que nous avons signé à Calais lundi dernier. M. Asquith nous a exprimé les regrets du gouvernement anglais au sujet de l’erreur commise par M. Mac Kenna et nous a priés d’oublier l’incident. Nous y avons consenti de bonne grâce, tout en faisant remarquer qu’il ne dépendait pas de nous d’effacer les conséquences de la légèreté du chancelier. Je crains que M. Mac Kenna ne puisse pas faire indéfiniment des émissions d’obligations gagées par des dépôts de titres, et, si cela arrive, comment tiendra-t-il ses engagements envers nous et envers la Russie? Je le lui ai dit très nettement, et il n’a pas protesté. Nous ne pouvions pas ne pas accepter sa proposition de nous ouvrir des crédits contre des envois d’or considérables. Réduits à nos seuls moyens et nous trouvant en situation d’infériorité sur le marché des États-
(1) L’emprunt anglais n’avait du reste réussi que très médiocrement. Un des principaux associés de M. Pierpont Morgan, M. Davison, décidait de partir pour l’Europe.
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Unis (1), nous n’aurions pu faire face à nos engagements qui sont énormes. Nous avons lié notre fortune à celle de l’Angleterre et c’était la seule chose à faire. Puisse l’avenir dissiper toutes nos inquiétudes ! L’entrée en guerre de la Roumanie et la déclaration de guerre à l’Allemagne par l’Italie (2) sont heureusement des événements de nature à nous réconforter. Ils vont produire en Allemagne un ébranlement qui hâtera, je l’espère, la fin de nos épreuves. »
Alexandre Ribot écrivait le même jour à Mme Ribot :
28 août 1916.
La paix n’est pas encore très proche. Mais nous avons l’assurance qu’elle sera pour nous victorieuse, à condition que l’union entre les Alliés reste aussi étroite qu’elle l’est en ce moment. Mais il faut ménager nos ressources si nous voulons pouvoir dicter les conditions de la paix. J’aurais beaucoup de choses à te dire sur ce sujet qui est aujourd’hui d’une importance capitale.
l®’^ septembre 1916.
Nous avons eu, ce matin, une séance du Conseil de la défense nationale particulièrement intéressante. Le général Jofîre a plus d’autorité que n’en aurait aucun de ses successeurs possibles pour maintenir l’unité de vues si nécessaire entre les commandants en chef des pays alliés.
2 septembre 1916.
Les nouvelles de la guerre continuent d’être bonnes. Les Russes ont repris leur offensive avec succès. Les Italiens sont aussi repartis et, sur la Somme, la bataille continue. Les Roumains marchent rapidement. La nomination d’Hindenburg marque l’inquiétude de l’Allemagne.
(1) Le régime fiscal des valeurs mobilières étrangères avait écarté de la cote les titres des sociétés industrielles, et les placements à l’étranger avaient été dirigés vers les fonds d’État de pays presque tous engagés dans la guerre.
(2) Malgré l’engagement qu’elle avait pris en 1915, l’Italie n’avait pas encore déclaré la guerre à l’Allemagne.
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M. Davison arrivait à Paris. Le ministre des Finances retournait avec iui sous toutes ses faces, les 20 et 22 septembre, la question des crédits en Amérique. En dépit des concessions sans précédents faites pour assurer son succès, l’emprunt de 250 millions de dollars du gouvernement anglais n’avait pas été souscrit intégralement. Pendant près d’un mois on n’avait pas osé coter l’emprunt, et il ne se tenait au cours d’émission que grâce à des interventions. Ces faits mettaient en évidence la saturation actuelle du marché et sa lassitude ; aucun appel ne pourrait lui être fait avant trois mois... Pourrait-on stipuler pour les commandes futures des paiements différés ou en titres? Le seul fait de cesser de payer comptant rendrait dorénavant impossible l’émission d’emprunts publics ; le gouvernement anglais en était donc réduit à emprunter sur le marché de New- York, par l’intermédiaire de la maison Morgan, de l’argent au jour le jour contre dépôt comme collatéral de titres américains fournis par le gouvernement britannique.
M. Davison n’apportait aucune solution.
11 manifestait cependant la conviction qu’on sortirait de l’impasse. « Bien que nous n’ayons jamais mis en doute le crédit ou la situation du gouvernement français, écrivait-il le 21 à M. Pierpont Morgan, quelques jours passés à Paris donneraient du courage aux plus timides et les convaincraient que les Alliés gagneront la guerre. »
Le ministre des Finances français ne pouvait refuser, dans ces conditions, les offres que lui faisait une banque de tendances germaniques jjar certains de ses associés. Un emprunt émis sous le couvert de la Ville de Paris était placé avec succès; le public avait été favorablement impressionné par le revirement d’une maison qui passait pour la mieux informée de la situation intérieure de l’Allemagne (11 octobre), et l’impression de M. Davison semblait ne plus correspondre à la réalité.
Aussi, le 6 novembre, M. Pierpont Morgan, venu en France, se montrait plein de confiance et d’entrain. Il envisageait pour une époque assez rapprochée la possibilité d’émettre aux États-Unis un nouvel emprunt anglo- français ; on renoncerait au système fâcheux et humiliant des emprunts avec collatéral.
En attendant, une émission de bons anglais et français à court terme allait commencer quand le 28 novembre, le Fédéral
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; reserve board invitait les banques à garder liquides leurs res- ; sources et à ne pas accroître le montant déjà considérable de I titres étrangers qu’elles détenaient.
Ce manifeste paraissait grave pour nous non seulement au point de vue financier, mais au point de vue politique, le président du Fédéral reserve board n’étant autre que le secré- „ taire du Trésor, M. Mac Adoo, gendre du président Wilson. I L’effet qu’avait produit le manifeste avait, en réalité, dépassé les intentions de leurs auteurs ; ils avaient voulu seulement rappeler à l’ordre les financiers de Wall Street et leur faire payer la campagne qu’ils avaient faite contre le président Wilson au moment de sa réélection.
I D’autre part la situation militaire des Alliés s’assombris- I sait ; les armées de Mackensen et de Falkenhayn envahissaient I la Roumanie ; il n’était que temps de,retirer à l’Allemagne l’inii tiative des opérations.
3 C’est dans ce sens que se prononçait la conférence des étatsi majors tenue à Chantilly les 15 et 16 novembre. On entrepren- |j droit des offensives d’ensemble dès la première quinzaine de |î février.
'i Mais le général Joffre était arrivé au terme du crédit qui lui 1 avait été accordé ; les promesses de succès n’avaient pu être i; tenues et la guerre semblait devoir continuer indéfiniment.
■ Au cours du comité secret tenu par la Chambre du 2 au I 7 décembre, Briand cédait au courant qui se manifestait ; il I persuadait le général Joffre d’abandonner le commandement : des armées pour devenir conseiller technique du gouvernement,
: il l’annonçait à la Chambre en comité secret et obtenait un S vote de confiance. Il remaniait immédiatement son cabinet ;
! le cortège des ministres d’État disparaissait ; le pouvoir de direction était concentré dans un comité de guerre (1) ; le général Lyautey était appelé du Maroc pour redonner un peu de ^ lustre au ministère de la Guerre.
^ Avant même qu’il fût arrivé à Paris, le commandement des I armées avait été confié le 13 au général Nivelle, sur la proposition d’Albert Thomas, devenu ministre de l’armement, j| et de l’amiral Lacaze qui assurait l’intérim du ministère de la
(1) En Angleterre, M. Lloyd George venait, par une sorte de coup ' d’Etat parlementaire, d’obliger son chef Asquith à se retirer. Il de- ' venait premier ministre d’un cabinet composé surtout de conserva-
I teurs ; un War Cabinet de cinq membres se consacrerait à la direction de la guerre.
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Guerre. Le général Nivelle, qui venait de se faire remarquer à Verdun, avait du reste les préférences du général Jolîre et celles du président de la République.
Le nouveau commandant en chef, espérant obtenir des résultats décisifs dès février 1917, élargissait le 16 décembre, le plan établi, le 27 novembre, par son prédécesseur. Gomme il l’exposait le 20 et l’écrivait le 21 au général Douglas Haig, une de ses idées essentielles était de constituer une masse de manoeuvre destinée à exploiter la rupture du front, si elle était obtenue : il était donc indispensable que les armées britanniques relevassent une partie importante des troupes françaises.
Mais le commandant en chef anglais déclarait le 23 que la relève ne pourrait être assurée par les seules forces britanniques présentes en France ; il était nécessaire, pour satisfaire à la demande du commandement français, d’envoyer en France de nouvelles divisions, et il prévoyait que l’état-major impérial à Londres soulèverait des difficultés, car il désirait garder des disponibilités pour une action offensive.
Le général Lyautey n’était arrivé à Paris que le 22. Le ministre des Finances, membre du nouveau comité de guerre — que des affaires financières appelaient, d’ailleurs, à Londres où il devait les discuter avec le nouveau chancelier de l’Échiquier, M. Bonar Law — était chargé de réclamer du gouvernement anglais une décision immédiate.
« Le général Nivelle, écrivait, le 25, le nouveau ministre de la Guerre, insiste de la façon la plus formelle pour que la relève de la 10^ armée puisse être terminée au plus tard Ze 15 janvier. »
Le 26, le ministre des Finances demandait au War Cabinet de se prononcer sans retard (1) :
« Depuis le changement intervenu dans l’organisation du commandement en France, le général Nivelle, qui a remplacé le général Joffre à la tête des armées du Nord et du Nord- Est, est décidé à l’action. Nous n’avons pas devant nous de longs mois pour la préparer; si, avant la fin de l’été, nous n’avons pas obtenu une décision en notre faveur, la paix sera presque inévitable, et nous la négocierons dans des conditions que nous n’aurons pas choisies. Après nos efforts immenses, la
(1) Le compte-rendu des conférences était fait par M. Mantoux, ofiicier interprète français.
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France arrive à un moment critique où, mieux organisée que jamais, elle doit obtenir des résultats sans retard. Le général Nivelle est persuadé qu’il faut conduire les opérations dans un !i nouvel esprit. Son plan consiste à percer sur un ou plusieurs , points et à tenir en arrière une armée de manœuvre qui puisse
I intervenir immédiatement, sans avoir pris part à la première attaque et à ses fatigues. Pour parvenir à constituer cette armée de manœuvre, vous devez nous aider à tenir les secteurs purement défensifs du front. Vous avez en France, par rapport au front que vous occupez actuellement, de très grands effectifs ;
! nous vous demandons seulement d’étendre votre ligne jusqu’à
i la route d’Amiens à Roye, c’est-à-dire sur une longueur de 30 à 40 kilomètres. Cette demande vous est faite par le général Nivelle avec la plus grande insistance et il considère qu’une décile sion doit être prise immédiatement.
I « Ce n’est pas une question purement militaire, c’est une i question de gouvernement que les états-majors seuls ne peuvent i pas trancher. Les changements politiques récents dans les deux j pays ont conduit les gouvernements à affirmer plus fermement I que jamais leur droit de prendre, en dernier ressort, les déci- ! sions dont ils ont, en fin de compte, la responsabilité. »
{ En ouvrant la conférence du lendemain, M. Lloyd George t déclarait que la question d’extension du front anglais parais- ! sait en voie de solution entre les deux commandants en chef. [ Un nouvel échange de lettres avait eu lieu entre eux et, de son j côté, le chef d’état-major impérial, général Robertson, ne I faisait aucune opposition.
|j Mais la nouvelle lettre du général Douglas Haig, dont on donnait lecture, faisait encore dépendre l’étendue du secteur ■; qu’il occuperait du nombre de divisions nouvelles qui lui seraient j. envoyées soit de Salonique, soit d’Angleterre. Le ministre des [l Finances insistait de nouveau sur l’urgence de la relève de i mandée : c’était non seulement le général Nivelle, mais le géné- ' ral Lyautey qui la réclamait dans le plus bref délai. Le maré- I chai se bornait à faire des promesses subordonnées à un nouvel ! envoi de troupes britanniques, il allait jusqu’à mentionner ! Salonique, où il était fort peu probable qu’on prît des troupes ! pour les lui envoyer (1) ; il ne fixait pas de date pour l’exécu-
|: (1) La conférence, au contraire, allait reconnaître la nécessité de
maintenir le front de Salonique. Le gouvernement anglais consentait
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tion. « Or le général Lyautey demande avec instance que la relève soit terminée le 15 janvier et déclare que c’est une condition indispensable du succès des opérations qui en dépendent. » Au point de vue militaire, il était urgent de constituer l’armée de manoeuvre sur laquelle comptait le général Nivelle : « La situation est critique, et les idées de paix qui flottent dans l’air (1)
à envisager un renforcement éventuel des effectifs ; il proposait qu’une réunion eût lieu à Rome, la semaine suivante, à laquelle serait convoqué le général Sarrail.
I.a conférence de Londres envisageait aussi les mesures à prendre à l’égard du roi Constantin. Il avait dissous illégalement une Chambre où M. Venizelos avait la majorité, livré Cavalla aux Bulgares, et les missions officielles ou officieuses auprès de lui n’avaient abouti qu’aux événements des et 2 décembre. Nos marins avaient été tués dans un guet-apens ; le lendemain l’amiral Dartige avait capitulé ; les vcnizélistes avaient été massacrés. — Sur l’observation du ministre des Finances que nous continuions les conversations en alternant les notes et les ultimatums M. Lloyd George rappelait que le gouvernement anglais avait proposé de reconnaître officiellement M. Venizelos, et que c’était le gouvernement français qui avait refusé — d’accord avec la Russie et l’Italie : « Depuis six semaines ou deux mois, nous vous avons fait deux propositions. Nous avons proposé d’obliger le roi de Grèce par un ultimatum à choisir définitivement entre nous et nos ennemis : cette proposition a été repoussée à Boulogne ; nous sommes venus à Paris proposer la reconnaissance de M. Venizelos et nous avons encore échoué. »
(1) La conférence avait aussi à s’occuper de la réponse à faire au président Wilson, qui, en demandant aux belligérants des éclaircissements sur leurs buts de guerre, semblait se poser en médiateur.
Quelques jours avant, l’Allemagne elle-même avait proposé des négociations, sans rien dire des conditions de la paix ; simple manœuvre de guerre.
Jules Cambon, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, souffrant, n’avait pu se rendre à Londres... I! écrivait le 25 au ministre des Finances : « J’apprends que le président du Conseil est au lit et que vous partez ce soir avec Berthelot. J’espère que vous trouverez à Londres les esprits bien disposés. Quelques-unes des difficultés que nous avons viennent de la raideur et de la violence avec laquelle la plupart des documents qui sortent de cette maison sont rédigés. Je fais ce que je peux pour les revêtir de courtoisie. Je n’y parviens pas toujours. J’ai trouvé notamment que la réponse à l’Allemagne, telle qu’elle avait été préparée, était inutilement injurieuse et je sais que c’est l’avis de Balfour. J’appelle votre attention sur ce point ; je crois que vous aurez à en parler à Londres. »
Le ministre des Finances avait été aussi invité à faire connaître au premier ministre une lettre adressée de Rome par notre attaché naval à l’amiral Lacaze, et à l’informer que le gouvernement italien serait libre d’adopter à l’égard de M. Gaillaux telle mesure qu’il
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ne font que rendre plus nécessaire une action énergique. Si vous faites immédiatement ce que nous demandons : qu’arrivera-t-il? Les réserves en arrière du front anglais, qui sont très considérables, se trouveront un moment diminuées... Et qu’arrivera-t-il si vous ne nous donnez qu’une promesse à l’échéance de deux ou trois mois? L’opération que prépare le général Nivelle sera manquée. »
Le général Haig subordonnait, en somme, son consentement à une décision qui serait prise à Londres. « Ce que nous demandons est simple et possible et il n’y a pas de temps à perdre. J’ai un mandat formel de notre conseil de défense d’insister pour une solution immédiate. C’est entre les deux gouvernements qu’elle doit être prise. Vous avez tous les renseignements qu’il faut pour décider. Je dois insister pour une réponse définie et sans plus de retard. »
Lord Curzon avait personnellement toute la sympathie possible pour la demande du gouvernement français :
« Mais n’exercez-vous pas sur nous une pression excessive? C’est hier que nous avons entendu pour la première fois parler de cette question avec la précision voulue ; il est impossible de régler la question sans entendre nos généraux... »
« Ce serait, ajoutait M. Bonar Law, leur faire une sorte d’insulte. »
« Cette question n’est pas nouvelle, répondait le ministre français. Sir Douglas Haig voudrait garder à sa disposition le plus de réserves possible : tous les généraux se ressemblent
jugerait opportune. Cette lettre signalait le danger cpie présentait la propagation dans les milieux diplomatiques et gouvernementaux de Rome des propos inconsidérés que l’ancien président du Conseil aurait tenus à l’ancien ministre des Colonies du cabinet Salandra, Martini : Le ministère Briand était fini. « M. Briand, grisé par ses succès mondains près des princesses grecques ou françaises, usait, dans ses conquêtes féminines, le peu d’énergie qui lui restait. » Viendrait un ministère Clemenceau-Barthou, qui intensifierait la guerre, mais, la France ne pouvant soutenir son elTort militaire au delà de la fin du printemps, M. Caillaux prenait le pouvoir, et signait la paix avec l’Allemagne, aux dépens de l’Angleterre et de la Russie. M. Caillaux serait allé en outre, au Vatican — ce qui, du reste, a été reconnu inexact — et y aurait vu les prélats pacifistes, notamment Mgr Pacelli, « le plus fougueux des pacifistes à n’importe quel prix ». Apprenant que le ministre des Affaires étrangères d’Italie n’avait pas été avisé du sentiment du gouvernement français, le ministre des Finances n’avait pas estimé qu’il dût faire la communication prescrite.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
en cela. Il y a deux mois que le général Jofîre a parlé de cette question à sir Douglas Haig; elle prend une forme plus précise aujourd’hui, mais elle ne pouvait prendre une forme plus modeste. S’il ne s’agit que de surmonter l’amour-propre de sir Douglas Haig, l’obstacle n’est pas insurmontable. »
Mais la question, se demandait M. Balfour, n’était-elle pas d’une importance peu proportionnée à l’ardeur de la discussion? « Tout ce que nous demandons c’est la possibilité de discuter avec notre général en chef. Je ne crois pas d’ailleurs que le sort de la guerre soit en jeu. »
Et la conférence concluait que, si les deux commandants en chef ne pouvaient s’entendre dans un avenir immédiat, la question serait soulevée de nouveau par le gouvernement français.
Cependant, en revenant de la conférence de Rome, le général Lyautey était obligé de constater qu’aucun progrès n’avait été réalisé (1). Le sens de la réponse du gouvernement anglais n’était pourtant pas douteux : il s’agissait d’une consultation qui devait durer quelques jours à peine. Rien n’était fixé cependant lorsque s’ouvrait quelques jours plus tard la conférence de Rome. Ce problème spécial à l’Angleterre et à la France n’y avait pas été agité, mais il avait été l’objet de conversations entre les deux gouvernements ; le général Lyautey en particulier avait insisté auprès du général Robertson pour que la relève eût lieu rapidement ; il s’était heurté à cette objection que la relève n’était possible que par l’envoi de divisions nouvelles qui, faute de transports, ne pourraient être rendues en totalité en France qu’à la fin de février.
« S’il en est ainsi, l’offensive française ou plutôt francoanglaise peut se trouver compromise. »
On ne pouvait s’empêcher de remarquer, quand on reprenait la discussion de la conférence de Chantilly, que les représentants anglais avaient discuté la date de février ; le général
(1) D’après une « Note du gouvernement français sur l’extension du front anglais ». Elle avait été probablement dictée par le général pour être communiquée aux membres du comité de guerre.
I.a conférence de Rome s’était ouverte le 5 janvier. Un nouvel ultimatum avait été remis le 8 au roi Constantin. 11 était plus ferme que les précédents en ce qui concerne l’évacuation des troupes royalistes dans le Péloponèse. Mais, en s’engageant à réprimer tout mouvement en faveur des vénizélistes, dans les îles qu’ils occupaient, les Alliés, suivant une expression attribuée au prince Georges de Grèce, leur « cassaient les reins ».
AU MINISTÈRE DES FINANCES
Douglas Haig marquait déjà nettement sa préférence pour une attaque en mai, n’envisageant l’hypothèse d’une attaque en février que si les circonstances l’exigeaient. Or il apparaissait nettement impossible, pour toutes sortes de raisons, de renoncer aux attaques prévues en février telles qu’elles avaient été conçues lors de la conférence de Chantilly.
L’ennemi pouvait être tenté, après avoir suspendu ses opérations en Orient et pour chercher plus vite une décision dont le peuple allemand avait besoin, d’organiser une opération de grand style, comme celle de Verdun, et de l’organiser de très bonne heure. Du 21 février au juillet 1916, c’était avec une impatience angoissée que le gouvernement et la nation avaient attendu la contre-offensive qui s’était enfin déclarée sur la Somme, supprimant la pression sur Verdun. Les échanges de notes sur les questions de paix tendaient, en second lieu, à ralentir l’effort ; enfin l’Allemagne ne commencerait-elle pas à profiter pendant les mois à venir d’installations nouvelles qui paraissaient formidables, au moment où la France connaissait des difficultés de matières premières, de charbon, de maind’œuvre? Et on pouvait se demander si, contrairement à une formule que nous employions souvent autrefois pour nousmême, le temps ne travaillait pas pour l’Allemagne.
« La pensée qui a pu naître dans un cerveau bien doué d’une offensive sur le front italien, moins solide que le front français (1), nécessiterait un examen attentif d’une nouvelle conférence régulière des états-majors... Il faut qu’avant le février, puisque aussi bien ces longues négociations ont déjà amené quinze jours de retard, les Anglais occupent tous leurs nouveaux camps. »
Vers le 15, le général Nivelle se rendait à Londres. Il produisait une excellente impression sur le War Cabinet et son plan était approuvé.
Le président Wilson exposait d’ailleurs, le 22, devant le Sénat des États-Unis, sa conception de la « paix sans victoire ».
Mais, le 31 janvier, l’Allemagne annonçait que la guerre sous-marine à outrance commencerait le lendemain ; le 3 février les États-Unis rompaient les relations diplomatiques.
Les dispositions de l’administration de Washington à l’égard de nos opérations financières aux États-Unis allaient se modifier
(1) L’idée de s’attaquer au front autrichien venait d’être exprimée par M. Lloyd George à la conférence de Rome.
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dans un sens nettement favorable. L’émission de bons du trésor anglais-français, arrêtée en novembre, pourrait être reprise sous une forme modifiée, de manière à ne pas mettre le Fédéral reserve board en contradiction avec lui-même (20 février).
« Mais tout est cependant encore très incertain, écrivait M. Bonar Law le 22, et tous les jours j’étudie très soigneusement les dépêches dans l’espoir de trouver des indications que les États-Unis entreront dans la guerre. »
Le 20, le War Cabinet, envisageant l’importance décisive que pourrait avoir l’offensive en préparation, proposait qu’une conférence restreinte aux premiers ministres, aux généraux en chef, aux généraux Lyautey et Robertson eût lieu à Calais. Paul Cambon supposait que l’un des objets de cette proposition était d’imposer au maréchal Haig une certaine discipline et de l’obliger à subordonner ses projets aux directions du général Nivelle : « Le gouvernement anglais craint les écarts de son général en chef qui semble en ce moment un peu grisé par sa fortune (1) et qui s’est abandonné récemment à des interviews d’un effet fâcheux. Il est visible que son caractère inspire des appréhensions. »
La conférence avait lieu les 26 et 27 février ; la direction générale des opérations prochaines était confiée au général en chef français. On avait déjà dépassé la date au delà de laquelle on avait déclaré que le succès de l’offensive serait compromis.
Le ministre des Finances retournait à Londres le 12 mars 1917, . pour affaires financières (2). Il était accompagné du ministre de la Guerre et du général Nivelle : la convention de Calais suscitait entre les deux commandants en chef des divergences d’interprétation.
Le général Lyautey faisait remettre, en mer, au ministre des Finances copie de la convention de Calais et des lettres échangées par les deux commandants en chef : on y découvrait que la convention était loin d’assurer la prétendue unité de commandement : dans le cas où le maréchal Haig
(1) Il venait d’être nommé field-marshal.
(2) Les ministres se mettaient presque d’accord sur une nouvelle convention ; le chancelier de l’Échiquier nous ouvrirait un nouveau crédit de 50 millions de livres contre le prêt de 20 millions de livres en or dont 10 seraient envoyés à Londres et 10 à Ottawa. Ce nouveau prélèvement sur l’encaisse-or de la Banque de France risquait de porter atteinte à la solidité de son billet. L’entrée en guerre des États-Unis allait nous dispenser d’y recourir,
AU MINISTÈRE DES FINANCES
estimerait que les projets du général Nivelle seraient de nature à compromettre la sécurité de son armée ou seraient préjudiciables au succès de ses opérations (1), il en référerait à son gouvernement. Et de fait, le général Nivelle l’ayant averti, dès le 27 février, qu’il fixait au 8 avril la date de l’assaut d’infanterie (2), en fixant Cambrai comme objectif des armées britanniques, le maréchal Haig avait répondu le 4 mars qu’en raison du recul de l’armée allemande vers la ligne Hindenburg, qui s’accentuait devant sa 5® armée, les plans arrêtés pour une attaque sur ce front, en concordance avec le plan d’ensemble précédemment fixé, n’étaient plus dès maintenant réalisables. « Continuer désormais les opérations offensives dans ce secteur sur une grande échelle serait seulement se conformer aux vues de l’ennemi et user des forces qui peuvent bientôt être, d’urgence, nécessaires ailleurs. » Il était douteux que l’attaque française pût renverser à temps les plans de l’ennemi. En tout cas, la propre collaboration du maréchal serait très limitée. Il considérait donc, comme il venait, d’ailleurs, d’en faire part à Londres, que la sécurité des armées britanniques serait gravement menacée. Il concluait qu’il pourrait devenir nécessaire d’abemdonner l’offensive projetée.
Le maréchal Haig ne tenait pas d’autre part à ce qu’on créât près du quartier général français une mission militaire anglaise qui aurait été placée sous la direction du général Wilson (3), comme le lui demandait le général Nivelle.
Le ministre des Finances présentait le 13 le général Lyautey au War Cabinet : après une discussion courtoise l’entente s’établissait entre les deux commandants en chef (4).
(1) Souligné dans le texte.
(2) Le général Nivelle avait été lui-même retardé dans la préparation de ses projets.
(3) Il avait déjà rendu les plus grands services en assurant la liaison entre French et Jofîre.
(4) Bien que le retrait des troupes allemandes sur la ligne Hindenburg se dessinât également en face du groupe d’armées du Nord, commandé par Franchet d’Esperey, le général Nivelle d’accord avec le commandement britannique maintenait au 8 avril le déclenchement de l’offensive : « Cette date ne saurait être différée, faisait-il dire, le 16, au général Alexeieff...
« L’ennemi, en effet, a commencé à se replier devant une partie du front d’attacpie anglais; il prépare activement l’extension de son mouvement de repli devant une partie du nôtre, dévoilant ainsi son intention de se dérober à la bataille par une manœuvre qui lui permet, en outre, de se créer de nouvelles et d’importantes dispo-
JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT
Le lendemain, de retour à Paris, le ministre de la Guerre, faisait allusion à contre temps devant la Chambre aux dangers des comités secrets ; il était interrompu dès les premiers mots. Il se retirait (1). Personne ne se souciait de lui succéder dans un cabinet condamné à une disparition prochaine ; le président du Conseil donnait sa démission.
M. Briand n’a pu trouver un ministre de la Guerre (2). Il s’est adressé à Painlevé et à Maginot, qui ont refusé. Le samedi 17 les ministres se réunissent, dans la soirée, à
nibilités. Il faut donc que nous attaquions le plus tôt possible non seulement pour éclaircir la situation, mais encore parce que reculer la date de notre offensive serait faire le jeu de l’ennemi et nous exposer en outre à être devancés par lui. »
I^e général allait se borner à modifier le dispositif de ses armées. L’attaque principale serait reportée sur le massif Soissons-Craonne et, plus à l’est, sur Reims.
Apprenant, le 28 mars, que la situation des armées russes ne leur permettrait pas une offensive de grand style avant juin ou juillet, le général Nivelle répondait qu’il était impossible d’apporter aucune modification à la date fixée.
(1) Le général apprenait le 17 que les interprétations les plus fantaisistes circulaient au sujet des paroles qu’il comptait prononcer, et dont la lecture avait été interrompue dès le début. 11 en envoyait le texte au ministre des Finances. « Vous y verrez que loin d’être une provocation, ces paroles faisaient l’appel le plus loyal et le plus confiant à la collaboration de la Chambre. »
Un des premiers actes du nouveau président du Conseil allait être de prier le général de retourner au Maroc.
Quand Alexandre Ribot quittait, à son tour, le ministère, Lyautey lui écrivait le 5 novembre : « Cette lettre ne vous trouvera plus au quai d’Orsay. Ce m’est une raison de plus de vous témoigner tout mon attachement et ma gratitude pour la bienveillance dont vous m’avez honoré pendant que j’étais au ministère et depuis. Je n’oublierai pas surtout que c’est vous qui, en tenant à me renvoyer au Maroc avec la plus affectueuse insistance, m’avez rendu une raison de vivre et le meilleur moyen de servir mon pays pendant cette guerre. Nous avons trop souvent échangé nos vues au sujet des méthodes de travail que les circonstances imposaient au gouvernement, pour ne pas me permettre de vous dire combien je regrette que ce ne soit pas sous votre direction que j’aie été appelé à collaborer à la grande oeuvre de la défense nationale. »
(2) Les premières notes d’Alexandre Ribot sur les événements de 1917 n’ont été écrites que le 25 avril. A partir de cette date et pendant deux mois, elles rapportent les faits quotidiennement.
LE MINISTÈRE RIBOT
l’Élysée ; on décide de faire appel à Noulens qui décline à son tour la charge ; dans ces conditions, Briand décide, au refus de Thomas et de Doumergue, de remettre au président la démission collective du cabinet.
Le dimanche 18 je suis appelé à l’Élysée à 3 heures.
Dans la matinée le président avait vu les présidents des Chambres et, à 2 heures, il avait offert la présidence du Conseil à Deschanel ; celui-ci a mal pris l’offre et manifesté de la mauvaise humeur à la suite de la publication de son refus... Le président me demande de constituer le cabinet. Depuis plusieurs semaines mon nom était prononcé et, tout en essayant d’écarter l’honneur et les responsabilités qui venaient à moi, je sentais que, le moment venu, il me serait impossible de me dérober : j’accepte donc, sous réserve de consulter quelques hommes politiques.
Deschanel et Dubost m’engagent à accepter ; je passe aussi quelques instants avec Léon Bourgeois, qui désire être ministre des Affaires étrangères ; dans la soirée je vois Painlevé. Depuis des mois Painlevé veut être ministre de la Guerre ; j’ai élevé des objections (1), mais la retraite de Lyautey ouvre le champ à ses ambitions. Il me sera difïïcile de ne pas lui donner le portefeuille qu’il attend ; cependant, comme Thomas est aussi candidat, je dis à Painlevé, pour gagner du temps, que je me réserve le ministère de la Guerre.
19 mars.
Thomas n’insiste pas : et Painlevé me fait savoir qu’il n’entrera pas s’il n’est pas ministre de la Guerre. Il promet de ne rien faire contre Nivelle et de s’entendre avec moi sur toutes les grandes questions ; je lui donne ma parole.
Réunion du groupe socialiste ; mauvaise humeur de
(1) Il était ministre de l’Instruction publique dans le cabinet Briand. Il avait quitté le ministère au moment de son remaniement.
JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT
Renaudel ; on veut obliger Thomas à se séparer de Loucheur ; je refuse.
Après le déjeuner je vois Clemenceau et Freycinet...
Clemenceau amical et très en verve. Il me parle avec admiration de la lettre d’abdication du tsar et de la révolution russe (1) ; il est devenu moins hostile à Nivelle.
Freycinet me dit que j’ai le devoir d’aboutir.
Je vois Klotz qui n’acceptera que les Finances; ou, à défaut, la Justice. Je désire garder les Finances, — Klotz est mal vu des socialistes et de beaucoup de députés qui ne lui pardonnent pas son agression récente contre Briand : au risque de provoquer son inimitié, je ne lui donnerai pas les Finances, d’autant que, en quittant la présidence de la commission du budget, il la laisserait peut-être prendre par Caillaux, ce qui serait d’un très fâcheux effet en Angleterre et à Rome.
Léon Bourgeois avait accepté le portefeuille des Affaires étrangères. Mais à la fin de la soirée, il le refusait pour raison de santé et demandait le ministère du Travail avec la présidence de la commission interministérielle pour la reconstitution des départements envahis.
Il aurait voulu, d’ailleurs, retarder la constitution du cabinet : Il fallait, disait-il, procéder méthodiquement, faire d’abord des consultations d’hommes politiques tels que Jules Guesde, puis discuter le programme et passer en revue les diverses questions : c’était un moyen infaillible d’échouer ; on répandait déjà le bruit que le cabinet ne pouvait pas se former ; je voulais aboutir dès le soir et présenter au président de la République la liste des ministres.
(1) La révolution avait commencé le 8 mars et le tsar avait abdiqué le 15, à minuit, ün gouvernement provisoire s’était constitué sous la présidence du prince Lvof. Il était composé surtout de membres de la première Douma. M. Kerenski « d’une énergie peu commune » y représentait les socialistes révolutionnaires « animés, écrivait notre ambassadeur, d’un ardent patriotisme ». Mais le comité des ouvriex’S et soldats ou soviet se formait en même temps ; il allait tenir ce gouvernement sous sa surveillance.
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Une réunion a lieu de 6 à 8 et une autre de 9 à 11. A 8 heures Viviani, que j’avais vu au commencement de l’après-midi et qui s’était mis à ma disposition en me disant : « Le 26 août 1914, vous avez accepté le portefeuille des Finances, sans discuter ; j’accepte à mon tour tel poste j que vous voudrez, fût-ce un sous-secrétariat d’État... »
■ Viviani propose de garder Briand aux Affaires étrangères.
1 Cette proposition est appuyée par Clémentel et quelques autres. Je ne prends pas d’engagement : la présence de : Briand dans le cabinet eût entraîné la retraite de Maginot : que j’avais décidé, avec l’aide de Malvy, à accepter les Go- * lonies ; la politique suivie dans les affaires de Grèce eût I servi de terrain d’attaque contre le cabinet ; j’étais donc ; décidé à prendre moi-même les Affaires étrangères, lorsque Viviani me fit savoir, à 9 heures, que Briand déclinerait l’offre si elle lui était faite.
Il fallait un ministre des Finances ; j’offre à Clémentel I qui préfère rester au Commerce ; je pense alors à Thierry à qui le ministère du Ravitaillement — création nouvelle i — devait primitivement être attribué : Thierry accepte i sans difficulté ; le Ravitaillement échoit à Viollette proposé par Maginot comme représentant l’opposition qu’il fallait réconcilier avec le cabinet.
Malvy insiste pour qu’un portefeuille soit donné à un I membre du groupe radical-socialiste qui n’a qu’un représentant dans le cabinet ; mais il faut un troisième sénateur en dehors de moi et de Bourgeois ; j’offre l’Instruction i publique à Steeg, qui accepte avec émotion. Le cabinet était formé. Je l’annonçai à 11 heures au président de la j République et la liste fut immédiatement donnée aux i journaux.
i 20 mars.
' Après-midi à 3 heures conseil de cabinet ; la déclaration ' est approuvée : on trouve qu’elle répond bien à la situation.
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21 mars. ;
Le président de la République m’écrit (1) pour me marquer son inquiétude au sujet d’un passage de la déclara- ' tion, où il est dit que nous sommes résolus à poursuivre j: la guerre avec la dernière vigueur « non dans un esprit de conquête mais avec le ferme dessein de reprendre les I provinces qui nous ont été arrachées par la violence » : il I craint que ces mots ne provoquent des discussions entre ii ceux qui veulent la rive gauche du Rhin et ceux qui veulent fl que nous reprenions seulement l’Alsace-Lorraine. |
Je lis la déclaration au Conseil des ministres (les sous- | secrétaires d’État présents) ; elle est accueillie comme la |j veille avec beaucoup de faveur ; le Conseil est d’avis de ! maintenir la phrase telle quelle ; cependant je veux tenir | compte de l’observation du président, et finalement on j adopte à l’unanimité une rédaction un peu différente sug- ji gérée par Malvy. f
A la Chambre la déclaration est applaudie : on trouve ; qu’elle a de l’allure et de la netteté, notamment en ce qui iî concerne les rapports du gouvernement avec le haut com- ;i mandement, avec les Chambres et avec la presse (2). Les i
(1) Voir l'Année trouble, par Raymond Poincaré. Librairie Plon. I
(2) « La question du haut commandement, qui a donné lieu à ■ *
tant de débats, se trouve définitivement réglée de la manière la | plus simple. Le gouvernement, qui a la direction politique de la ! guerre sous le contrôle des Chambres, est maître de tout ce qui i| concerne l’organisation et l’entretien de nos armées. 11 est l’organe ii nécessaire des relations avec les gouvernements alliés, pour assurer . I un parfait accord de l’action combinée des Alliés. Il veille à ce que; J ses prérogatives, qui sont les conditions de sa responsabilité, ne | reçoivent aucun amoindrissement. Mais lorsqu’il a choisi le chef p qui doit conduire nos troupes à la victoire, il lui laisse une complète | liberté pour la conception stratégique, la préparation et la direc- ÿ tion des opérations. » f
De Londres, Paul Gambon envoyait le 27 mars quelques préci- I sions sur les errements suivis jusqu’alors et sur les intrigues dont il | avait été témoin. i
« Votre déclaration et votre discours ont eu un grand succès. | C’est le langage d’un chef de gouvernement, et dans vos paroles Ii
LE MINISTÈRE RIBOT
socialistes avaient réservé leur attitude ; après la lecture de la déclaration, Renaudel fait signe à Thomas qu’elle leur donne satisfaction et qu’ils n’interviendront pas.
on sent une volonté. Vous êtes en ce moment en proie à mille préoccupations ; mais je n’hésite pas à vous déranger, pour vous prier de régler une question urgente, celle du bureau qui fonctionne au War Office sous la direction du commandant N...
« Vous avez pu juger par vous-même, lors de votre dernière visite à Londres, des inconvénients de cette institution. Ce fut une invention du quartier général de Chantilly pour enlever à notre gouvernement toute ingérence dans les rapports de l’état-major français et du War Office. Qu’entre les deux quartiers généraux il y ait une liaison étroite, c’est indispensable, et, du côté anglais, elle est maintenant confiée au général Wilson ; ce qui ne peut se comprendre, c’est une liaison directe entre notre quartier général et le War Office, c’està-dire le gouvernement anglais. Existe-t-il à notre ministère de la Guerre, à Paris, un bureau indépendant de l’ambassatie et même du gouvernement britannique, avec des officiers relevant du quartier général anglais, espèces d’ambassadeurs marrons allant et venant entre Paris et Londres et entretenant des rapports secrets avec nous?
« Ce qui s’est passé récemment démontre l’impossibilité de laisser subsister à Londres un pareil organisme. Il est vraisemblable que Lloyd George, qui ne calcule pas toujours ses paroles, a dû exprimer devant le commandant N... le désir de nous voir demander le changement de Douglas Haig. C’est d’autant plus probable que — lors de la première visite de Nivelle à Londres — le premier ministre m’a prié de lui dire qu’il ferait bien de s’exprimer librement, en toute franchise, sur le compte du commandant en chef anglais. Le général Nivelle ne s’est pas prêté à ce jeu ; sa discussion devant le War Cabinet a été d’une parfaite convenance et Lloyd George ne m’a pas caché sa déception. Il déteste Douglas Haig, sur qui il y a beaucoup à dire, mais dont la situation au War Offlce et dans l’opinion est extrêmement forte ; il voudrait s’en débarrasser, mais il ne le peut pas ; il a imaginé de demander le remplacement du maréchal anglais et de se couvrir d’une démarche de notre commandant en chef. C’eût été compromettre ce dernier bien gratuitement, car son intervention n’aurait eu d’autre effet que de soulever contre lui l’opinion anglaise. Ce niais de N..., qui ne connaît rien aux choses d’ici, s’est fait l’interprète du premier ministre, et vous avez été témoin de la pression qu’il a essayé d’exercer avec tant d’inconvenance sur le général Nivelle. Il est impossible de laisser durer une pareille situation. Les intrigues de N... sont connues de Douglas Haig qui en a parlé au général Lyautey ; elles ne sont pas ignorées du chef d’état-major Robertson qui m’a dit à moi-même, il y a peu de jours, qu’il ne tenait pas le moins du monde à conserver cet officier.
« Soyez sûr que Lloyd George s’en accommodera très bien et ne lèvera pas le petit doigt pour le conserver à Londres.
« Il ne peut subsister en France un gouvernement militaire indépendant du gouvernement que vous présidez et qui, ainsi que vous l’avez proclamé, est le directeur suprême de la guerre. »
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Interpellation de Chaurnié : Augagneur explique son adhésion au cabinet ; Lafferre réserve la sienne en insinuant que, si le cabinet doit ressembler au cabinet précédent, ce n’était pas la peine de changer et d’encourager l’opposition en lui faisant une place... Je réponds brièvement.
En parlant de la révolution russe, je rends hommage au tsar Nicolas II, qui a été jusqu’au bout un ami fidèle de la France ; mes paroles sont applaudies jusque sur les bancs socialistes. Je n’aurais pas pu tenir ce langage deux ou trois jours après, mais je sentais que ce jour-là la Chambre serait avec moi.
Le vote de confiance est unanime. Il n’y a que 40 à 50 abstentions. Le cabinet a bien débuté.
La presse est plutôt froide. Elle regrette le départ de Briand.
J’ai indiqué au premier Conseil des ministres mon intention de mettre de la méthode dans nos délibérations : il y aura deux conseils des ministres et deux séances du comité de guerre par semaine.
Les conseils des ministres commenceront à 16 heures : une demi-heure avant le conseil, je serai à l’Êlysée pour entendre les ministres qui ont une affaire à soumettre au conseil, je verrai si cette affaire est liée à la politique générale, et, dans ce cas, si elle est au point : le ministre devra proposer une décision ferme. De cette manière, on évitera les conversations, les digressions qui faisaient dégénérer les conseils en conférences interminables où aucune décision nette n’était arrêtée ; au lieu de durer quatre heures, do 9 heures à une heure, les conseils, commencés à 10 heures, seront finis avant midi. Le président de la République, qui parlait autant que le président du Conseil, ne dit son mot que lorsque l’affaire vaut la peine qu’il intervienne ; il laisse le président du Conseil diriger les travaux :
— J’étais, m’a-t-il dit, sorti de mon rôle et j’en avais
LE MINISTÈRE RIBOT
conscience ; mais j’étais forcé de le faire parce qu’il n’y avait pas de président du Conseil.
Mes collègues me remercient du changement heureux que j’ai pu introduire dans nos délibérations.
Le comité de guerre se compose maintenant de neuf membres. Léon Bourgeois et Maginot ne sont entrés dans le cabinet qu’à condition d’en faire partie ; j’ai dû inviter Viviani, ancien président du Conseil comme Bourgeois ; Malvy y entre aussi, parce que son groupe l’a demandé pour se consoler de n’avoir qu’un membre dans le cabinet.
Ainsi composé, le comité est trop nombreux : on ne lui soumettra que les questions qui exigent une délibération du Conseil des ministres. Les décisions à prendre rapidement seront arrêtées chaque matin dans une conférence qui aura lieu dans mon cabinet entre moi et les ministres militaires (Painlevé, Lacaze, Thomas) : ces conférences sont très utiles ; on n’y fait pas de discours, on échange rapidement des impressions, on règle tous les incidents et on maintient le contact nécessaire entre le président du Conseil et les ministres chargés de la défense nationale.
I Entrée en guerre des États-Unis. Elle excite un grand j enthousiasme. Le président Wilson a manœuvré lentement ! parce qu’il avait besoin de préparer l’opinion, d’abord hostile, à l’idée de sortir de la neutralité. Son message très I simple de ton produit un grand effet.
Je propose d’envoyer aux États-Unis une mission com- ^ posée de Viviani, du maréchal JolTre, d’un amiral et du marquis de Chambrun.
Le maréchal J offre se montre peu disposé à accepter.
Il n’obéira qu’à un ordre, me dit-il. Mais il change bientôt d’avis. Je donne un déjeuner en l’honneur des délégués la veille de leur départ. Jofîre ne cache pas sa satisfaction. Il remonte dans l’opinion qui ne lui a, d’ailleurs, jamais été hostile.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
Le dernier jour de la session [5 avril], je monte à la tribune de la Chambre et du Sénat pour lire une déclaration en l’honneur des États-Unis. Petites difficultés avec le président de la Chambre qui revendique le privilège de parler avant le gouvernement ; j’insiste et le président finit par céder.
Très gros succès de mon discours. Émotion à la Chambre et au Sénat. Affichage de ma déclaration (1).
(1 ) « Comme nous disons, nous les historiens ; Quel beau texte ! » lui écrivait Lavisse.
Le président du Conseil avait montré l’importance historique « sans égale » de l’entrée en guerre, avec nous et nos alliés de « la démocratie la plus pacifique qu’il y ait au monde »... « Après avoir tout fait pour alhrmer son attachement à la paix, la grande nation américaine déclare solennellement qu’elle ne peut rester neutre dans cet immense conflit entre le droit et la violence, entre la civilisation et la barbcirie. Elle considère qu’il est de son honneur de relever les défis portés à toutes les règles du droit international si laborieusement édifiées par l’effort commun des nations civilisées.
« Elle déclare en même temps qu’elle ne combattra pas pour des intérêts, qu’elle ne veut ni conquête ni compensation, qu’elle entend seulement aider à la victoire de la cause du droit et de la liberté. (Tous les députés se lèvent et applaudissent. j
« Si le monde avait pu garder le moindre doute sur le sens profond de la guerre où nous sommes engagés, le message du président des États-Lnis dissiperait toute obscurité. Il fait apparaître à tous que la lutte est véritablement une lutte entre l’esprit de liberté des sociétés modernes et l’esprit de domination des sociétés encore asservies à un despotisme militaire. (Applaudissements vijs et prolongés.) C’est ce qui fait que ce message retentira jusqu’au fond de tous les cœui'S comme un message de délivrance apporté au monde. (Applaudissements.)
« Le peuple qui a fait au dix-huitième siècle la déclaration des droits sous l’inspiration des écrits de nos philosophes, le peuple qui a mis au premier rang de ses héros Washington et Lincoln, le peuple qui, au siècle dernier, s’est déchiré lui-même pour abolir l’esclavage (2'oute la Chambre se lève...) était bien digne de donner au monde un tel exemple. Il reste ainsi fidèle aux traditions des fondateurs de son indépendance, et il montre que le prodigieux essor de ses forces industrielles et de sa puissance économique et financière n’a pas affaibli en lui ce besoin d’idéal sans lequel il n’y a pas de grande nation.
« Ce qui nous touche particulièrement, c’est que les États-Unis nous aient gardé l’amitié qui a été scellée autrefois de notre sang...
« L’aide puissante, décisive, que nous apportent les États-Unis ne sera pas seulement une aide matérielle, elle sera surtout une aide morale et un véritable réconfort.
« En voyant s’éveiller partout dans le monde la conscience des peuples et s’élever une immense protestation contre les atrocités
LE MINISTÈRE RIBOT
La Chambre s’ajourne au 22 mai. Près de sept semaines de vacances. Elles passeront trop vite.
dont nous sommes victimes, nous sentons plus vivement que nous ne combattons pas seulement pour nous-mêmes et pour nos alliés mais pour quelque chose d’immortel, et que nous travaillons à fonder un ordre nouveau... »
Le 14 avril, le président du Conseil écrivait à notre ambassadeur à Washington, Jusserand : « Je ne veux pas laisser partir la mission que nous envoyons aux États-Unis sans la charger d’un mot pour vous.
« L’entrée des États-Unis dans la guerre nous sauve, en ce moment, des difficultés financières où nous risquions de nous enliser. Depuis six mois, nous étions obligés de recourir à tous les expédients, et nous devions entrevoir le jour prochain où nos moyens de crédit finiraient par s’épuiser. Nous voici, j’espère, tirés provisoirement d’affaire. L’essentiel est de vivre jusqu’à la fin de la guerre. Après la paix nous aurons de grandes difficultés pour amortir la dette extérieure que nous sommes en train de constituer, mais nous ne devons pas nous laisser troubler par la perspective de demain.
« La révolution qui s’est faite en Russie sans résistance, a beaucoup de peine à s’orienter vers la continuation énergique de la guerre. Le gouvernement provisoire est intimidé sinon dominé par le comité militaire et ouvrier. Il n’ose s’en débarrasser, dans la crainte de provoquer la grève des chemins de fer et peut-être la guerre civile. Nous envoyons à Pétrograd Albert Thomas qui peut y exercer une influence heureuse ; il est parti ce matin.
« Nous allons tâcher de remédier à la dispersion de nos missions et à l’anarchie qui en résulte en les plaçant sous l’autorité d’un commissaire général. Nous avons fait choix d’André Tardieu dont je n’ai pas à vous dire qu’il est très intelligent et très actif. Je sais qu’il a été pendant ces derniers temps un de vos défenseurs dans la presse ; vous aurez donc avec lui les meilleures relations et il vous facilitera votre tâche. »
Le 27 avril l’ambassadeur répondait : « Je suis heureux qu’on se soit rendu compte chez nous de ce que valait l’entrée en ligne des États-Unis. C’est, comme vous l’avez fort bien indiqué, dans votre remarquable discours, un exemple au monde et la consécration de notre bon droit. Ce sera aussi le raccourcissement de la guerre... Les Anglais, d’après les télégrammes du ministère, faisaient la petite bouche : d’aucuns chez nous aussi, et j’ai été stupéfait, je l’avoue, qu’à un exposé des motifs que nous avions de souhaiter cette participation des Américains à la guerre, il n’ait été rien répondu et qu’il ait fallu un télégramme de rappel [5 mars] nécessité par l’incertitude où je demeurais, pour que je fusse informé que l’événement en perspective nous plairait... Le fait est que le contact n’est maintenu que de la manière la plus lâche et incertaine entre le ministère et cette ambassade, et cet amical échange de vues, de comparaison d’impressions, ces envois de renseignements accompagnés de commentaires qui existent dans la diplomatie des autres pays et existaient autrefois dans la nôtre, sont maintenant des plus rares, avec mon poste du moins. »
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LES RAPPORTS DE LA FRANCE ET DE l’iTALIE ET LA QUES- TION d’aSIE mineure. LA CONFÉRENCE DE SAINT-
JEAN-DE-MAURIENNE. — l’affaire sixte.
Notre ambassadeur à Rome, M. Barrère, avait écrit le 26 mars au nouveau président du Conseil :
« La situation que vous trouverez au Quai d’Orsay, quant à nos rapports diplomatiques avec certains de nos alliés, est d’une extrême et angoissante difTiculté. La révolution russe, les forces démagogiques qui s’y déchaînent, la rendent encore plus compliquée. Ce qui sortira de cette formidable anarchie, nul ne le peut encore prévoir. Les rapports de Pétrograd sont bien alarmants (1), et l’on peut se demander si, parmi les membres déjà débordés du gouvernement provisoire, surgiront des volontés assez fortes pour tout sacrifier à la continuation de la guerre.
« C’est une raison de plus pour resserrer l’alliance entre les autres Alliés et, tout particulièrement, avec nos alliés d’outre-Manche. En Orient, en Grèce, je relève des symptômes inquiétants, du côté anglais, d’action séparée et la méconnaissance involontaire de la nécessité de tout subordonner à la défaite de nos principaux ennemis.
« En ce qui touche l’Italie, les deux pays doivent, plus, peut-être, que partout ailleurs, faire montre d’une façon tangible de leur entente. Avant la guerre — et aussi après — cela n’a jamais été bien compris à Londres. L’Italie puise
(1) Notamment la dépêche du 23 mars. M. Paléologue ajoutait : « Je ne saurais toutefois oublier que la Russie est le pays de l’imprévu et qu’elle est aussi déconcertante par la soudaineté de ses défaillances que par la promptitude de son relèvement. Elle, peut donc se ressaisir encore. »
sa confiance dans l’appui que nous lui pouvons donner. Elle comprendrait d’autant mieux aussi qu’en échange de notre amitié elle doit compter avec nous.
« Ici la situation n’est pas commode. Mais elle est, en somme, vu les circonstances, meilleure qu’on ne pourrait croire. Néanmoins les neutralistes, les cléricaux, les socialistes officiels ne désarment pas, tant s’en faut, et la révolution russe apporte beaucoup d’eau à leur moulin. Sonnino fait tête vigoureusement. C’est l’homme d’Italie qui nous apporte la plus solide garantie pour la continuation de la guerre. Il est dommage qu’avec un si beau tempérament et des qualités éminentes, il devienne si difficile et si opiniâtre quand il s’agit de ce qui a trait à son pays (1). »
La situation du ministre des Affaires étrangères d’Italie aurait été très compromise, si on avait appris que son pays n’avait pas été appelé à participer à la convention de partage des sphères d’influence en Asie Mineure, conclue, en 1916, entre la France, l’Angleterre et la Russie :
L’Arménie était réservée à la Russie. La Syrie, la Palestine et la Mésopotamie à la France et à l’Angleterre.
Cette convention avait elle-même pour origine l’abandon de Constantinople à la Russie en mars 1915. L’initiative en était due à l’Angleterre, et le Conseil des ministres français s’était trouvé en présence d’un fait accompli. Le ministre des Affaires étrangères, Delcassé, l’avait saisi d’un exposé très sommaire. Il se bornait à lui dire que, le gouvernement britannique ayant accepté, c’était la carte forcée, d’autant que Sazonoff avait déclaré que le sentiment populaire était tellement excité sur cette question que, si on ne lui donnait pas satisfaction, la guerre ne pourrait pas continuer.
C’est seulement en arrivant à la présidence du Conseil
(1) On sait qu’après avoir été un des plus ardents partisans de la Triplice, Sonnino avait, comme ministre des Affaires étrangères du cabinet Salandra, écarté les offres de Bülow : le « parecchio » de Giolitti, et fait entrer l’Italie, à nos côtés, dans la guerre afin qu’elle pût réaliser ses aspirations nationales.
-En transmettant au président du Conseil une lettre que Luzzati avait écrite pour lui après une conversation qu’il venait d’avoir avec le président du Conseil Boselli, M. Barrère déclarait que ce dernier avait toujours été francophile. Il croyait utile d’ajouter que, si les relations du président du Conseil avec Luzzati étaient excellentes, il en était tout autrement de ses rapports avec Sonnino.
LA QUESTION d’ASIE MINEURE
qu’ Alexandre Ribot prenait connaissance des origines de l’afPaire, grâce à la communication que lui faisait le président delà République de deux lettres personnelles qu’il avait échangées, à cette époque, avec M. Paléologue.
Dans une lettre du 9 mars 1915, soumise préalablement à Delcassé, le président de la République avait manifesté ses inquiétudes. L’ambassadeur lui avait répondu, le 16 avril, qu’il avait tenu son ministre au courant de la direction toute nouvelle imprimée à la politique orientale de l’Angleterre.
Quinze jours après l’entrée en guerre de la Turquie, le roi d’Angleterre avait déclaré, le 12 novembre 1914, à l’ambassadeur de Russie ; « Constantinople doit être à vous... » Il ajoutait qu’il était d’accord avec ses ministres. En effet, deux jours plus tard, sir George Buchanan était chargé de notifier au gouvernement russe que « la question de Constantinople et celle des détroits devront être résolues selon le vœu de la Russie ».
Depuis la conversation qu’il avait eue avec le tsar le 21 novembre 1914, M. Paléologue était resté sans instructions au sujet des vues que lui avait exposées le souverain sur l’avenir de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Orient, Sauf sur un point : Delcassé lui avait recommandé le 6 janvier « de ne pas prononcer un mot qui pût faire supposer que la France pourrait peser sur la Russie pour modérer ses prétentions sur l’Autriche ».
Analysant plus tard ces deux lettres, Alexandre Ribot concluait que le président de la République avait ignoré ce qui s’est passé en novembre 1914 :
« Car, dans sa lettre du 9 mars, il dit : « Les télégrammes que tu nous avais envoyés depuis plusieurs mois ne nous avaient pas laissé pressentir le brusque changement qui vient de se produire dans les intentions du gouvernement russe... » M, Poincaré voit le danger : certains Russes de l’école de Witte s’accommoderaient de s’attribuer Constantinople et de ne pas prolonger ensuite la guerre ; sans croire que cela soit possible, il montre l’inconvénient de discuter publiquement le sort futur de Constantinople, au risque de décourager la Roumanie et tous les neutres.
« La Russie demande de trancher séparément et par anticipation une question qui fait partie d’un ensemble de questions dont la solution dépendra de l’étendue de la victoire commune.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
« L’attribution de Constantinople à la Russie implique le partage de l’empire ottoman. Nous n’avons aucune bonne raison de désirer ce partage. S’il est inévitable, nous aurons à défendre nos intérêts en Asie Mineure, nos droits sur la Syrie, sur Alexandrette et sur le vilayet d’Adana.
« C’est la question serbe qui a mis le feu à l’Europe. L’esprit agressif de l’Allemagne s’est exercé sur ce sujet qui intéressait plus la Russie que la France, et la France a été entraînée, malgré elle, dans le conflit. Elle comprendrait mal qu’aujourd’hui la perspective de Constantinople détournât l’opinion russe des causes véritables et de l’objet essentiel de la guerre.
« Il ne peut y avoir pour les Alliés qu’une conduite sage et loyale : continuer la lutte en commun, exclure toute idée de paix séparée et réserver les questions de partage pour l’heure du règlement final.
« Tout cela est la sagesse même. On doit regretter que le Conseil des ministres n’ait pas connu les télégrammes de Paléologue et les réflexions si justes du président de la République... »
Constantinople à la Russie, c’était le commencement du partage de la Turquie. Briand a pensé qu’il ne pouvait pas laisser l’Angleterre se faire sa part en Asie, étendre sa protection sur l’empire arabe, que nous étions d’accord, avec elle, pour rendre indépendant de la Turquie, asseoir sa domination ou son influence sur les riches contrées de la Mésopotamie, se préparer à occuper la Palestine. Un échange de lettres avait donc eu lieu le 26 avril 1916 entre Sazonoff et M. Paléologue, le 17 mai entre Grey et Cambon.
« Il faut bien reconnaître que nous sommes loin des préoccupations qu’on avait à l’origine de la guerre. Ce n’est plus à défendre les petites nations qu’on s’applique, mais à faire un véritable partage, sans que l’intérêt des populations soit mis en avant.
« L’Italie n’a pas été mise au courant de ces conversations secrètes (1). Quand les lettres ont été échangées, on la
(1) On s’en excusait par le fait que l’Italie n’avait pas encore déclaré la guerre à l’Allemagne comme elle s’y était engagée par le traité d’avril 1915 (article 2).
L’article 9 du traité reconnaissait, d’autre part, que l’Italie était
LES RAPPORTS AVEC l’iTALIE 59
tient dans l’ignorance ; on lui fait croire qu’on s’est borné à des échanges de vues. Sonnino s’en plaindra ; sa situation risque d’en être ébranlée. S’il « n’insiste pas sur les circonstances où ces accords ont été conclus, à son insu, contre toute attente de sa part » (4 novembre 1916), son ambassadeur Salvago Raggi, dans une conversation du 8 avril 1917, n’hésitera pas à me dire que la blessure faite à l’amour-propre italien n’est pas cicatrisée, que Sonnino est en péril et avec lui les bons rapports des deux pays. Il se hasarde à dire qu’après la guerre l’Italie se retrouvera du côté de l’Allemagne. A quoi je réponds que le moment est mal choisi, à l’heure même où Foch est en Italie pour étudier dans quelles conditions la France et l’Angleterre prêteront leur concours à l’Italie en cas de danger (1).
intéressée au maintien de l’équilibre dans la Méditerranée et avait droit à une part équitable de la région méditerranéenne voisine d’Adalia, en cas de partage de l’Asie Mineure.
(1) Le général Cadorna redoutait, depuis le 21 mars, une offensive austro-allemande qui se produirait par le Trentin, — analogue à celle dont il n’avait été sauvé, en juin 1916, que par l’invasion par Broussiloff de la Galicie. Le président du Conseil rapportait en ces termes à M. Barrère la conversation qu’il avait eue avec l’ambassadeur d’Italie :
« La situation parlementaire de M. Sonnino est affaiblie. Elle deviendra tout à fait mauvaise le jour où on saura en Italie que les Alliés ont fait entre eux un partage de l’Asie Mineure, en le tenant dans l’ignorance de leurs négociations et en lui affirmant que rien n’était fait, alors que les arrangements étaient déjà conclus. M. Salvago Raggi est convaincu qu’après la guerre la France et l’Italie se retrouveront dans une situation analogue à celle qui a suivi la prise de possession de la Tunisie par la France. Il s’en afflige pour son pays, car il voit l’Italie prête à retomber du côté de l’Allemagne, qui saura profiter des germes de mésintelligence existant entre les deux pays. J’ai répondu que l’Italie se méprenait absolument sur nos intentions et sur nos actes, et j’ai fait remarquer que le moment serait inopportun pour se livrer à des doléances ou à des récriminations à l’heure même où le générai Foch examine avec le général Cadorna comment nous pourrons, le cas échéant, venir au secours de l’Italie, au risque de nous faire reprocher par l’opinion publique en France de sacrifier notre propre défense à celle de nos alliés. »
L’entretien, qui n’avait pas de caractère officiel, s’était terminé par des paroles cordiales. M. Barrère, tout en approuvant la réponse faite, ajoutait que ces propos révélaient un fait incontestable.
« M. Sonnino est en effet très attaqué, non seulement à Montecitorio mais à la Consulta où de hauts fonctionnaires, qu’il aurait dû écarter, lui sont très hostiles personnellement et politiquement. D’autre part M. Tittoni, au Parlement, est celui qui pousse le plus à sa chute
JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT
« ...On convint qu’une négociation aurait lieu à Londres. Elle traînait en longueur lorsque j’arrivai au ministère des Affaires étrangères. »
La France s’était tenue à l’écart de cette négociation ; elle allait être reprise le 19 avril à la conférence de Saint- Jean-de- Maurienne.
On y aborderait aussi l’affaire de Grèce :
Le roi Constantin n’appliquait pas les engagements qu’il avait contractés à la suite de l’ultimatum du 8 janvier...
En cas d’attaque par l’armée germano-bulgare de notre front de Salonique, il pouvait se déclarer ouvertement contre nous et jeter sur les derrières de l’armée d’Orient les troupes évacuées en Morée. Le général Lyautey avait vainement demandé, à son retour de la conférence de Rome, qu’on occupât des points stratégiques en Thessalie.
Il était de plus urgent de s’emparer de la récolte de cette province, où la moisson se fait de très bonne heure, afin de la répartir équitablement entre la Grèce royaliste et la Grèce venizéliste ralliée au gouvernement de Salonique.
La réunion de Saint- Jean-de-Maurienne était, d’ailleurs, provoquée par ce qu’on a appelé : « l’offre de paix séparée de l’Autriche ».
Nous ne pouvons rappeler ici que quelques dates.
L’empereur Charles avait succédé à François-Joseph le 21 novembre 1916.
Immédiatement la duchesse de Parme, mère de l’impératrice Zita, avait été prise du vif désir de revoir un de ses fils, le prince Sixte de Bourbon. Il était officier de l’armée belge, à défaut de l’armée française, où il n’avait pu servir.
et y travaille sourdement, comptant bien le remplacer. Quant aux appréhensions de l’ambassadeur d’Italie sur les dispositions de l’Italie à se raccommoder après la guerre avec l’Allemagne, M. Sonnino a bien fait allusion à ses inquiétudes sur les rapports d’après guerre entre les deux pays et au danger que les questions d’Asie Mineure faisaient courir à ces relations. Il n’a jamais été jusqu’à me dire qpie l’Italie retomberait du côté de l’Allemagne, comprenant sans doute la gravité d’un tel propos et la responsabilité qui lui incomberait de l’avoir prononcé. Je me propose, malgré le caractère privé de votre conversation, d’en faire état. » D’ailleurs, le jour même, tout en gardant ses préventions con tre le général Sarrail, le ministre s’était montré conciliant et n’avait pas dit un mot qui pût rappeler les étranges réflexions de son ambassadeur.
l’affaire sixte
A son retour de Suisse, le prince Sixte s’entretenait, le 17 février 1917, avec Jules Cambon, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, avec qui il était déjà entré en relation par l’intermédiaire de William Martin, chef du protocole.
Au Ballplatz, le comte Czernin avait succédé, le 23 décembre, au baron Burian. Il approuvait le 17 février le projet de l’impératrice d’appeler son frère à Vienne. Car il avait appris, de source sûre, qu’un ministère Caillaux était à l’horizon.
Le 5 mars, le prince Sixte communiquait au président de la République la copie d’une note de Czernin dont l’original lui avait été remis en Suisse par un envoyé de l’empereur, le comte Erdôdy :
Le ministre affirmait que l’alliance de l’Autriche et de ses alliés était absolument indissoluble. 11 excluait « pour toujours » toute idée de paix séparée.
Si l’Allemagne « voulait renoncer à l’ Alsace-Lorraine », l’Autriche ne s’y opposerait pas.
Une annotation faite postérieurement par l’empereur n’éclairait rien. Le prince repartait le 17 pour la Suisse.
Cependant, à Vienne, le conseil de la couronne du 20 approuvait le programme de paix sur lequel Czernin venait de se mettre d’accord, à Vienne même, avec le chancelier Bethmann- Hollweg :
Programme minimum consistant dans le maintien du statu quo territorial, l’Allemagne retenant toutefois le bassin de Briey ; en cas de nécessité, une compensation serait accordée à la France par la cession de quelques districts en Alsace ou en Lorraine...
En cas de victoire, l’Allemagne se payait sur la Russie et la Pologne ; l’Autriche- Hongrie sur les Balkaniques.
Le chancelier allemand avait donné son assentiment à l’envoi en Suisse de l’ancien ambassadeur d’Autriche à Londres, le comte Mensdorff : il tenterait de s’y aboucher avec des représentants de l’Angleterre et de la France. Czernin avait, en effet, déclaré au chancelier que l’Autriche ne pourrait poursuivre la guerre au delà du mois d’octobre.
Cueilli à Genève le 19 par l’envoyé de l’empereur, comte Erdôdy, le prince Sixte arrivait à Vienne le 22. Il y voyait l’empereur et Czernin. Il emportait, le 24, une lettre autographe
62 JOURNAL d’alexandre ribot
du souverain. Il la communiquait le 31 mars au président de la République.
On n’en a pas oublié les termes.
Après avoir affirmé que tous les peuples de la monarchie lutteraient jusqu’au bout pour son intégrité, l’empereur priait le prince Sixte de faire savoir à M. Poincaré qu’il appuierait par tous les moyens, et en usant de toute son influence personnelle « auprès de ses alliés » les « justes » revendications françaises relatives à l’ Al s ace-Lorraine...
La Belgique devait être rétablie dans sa souveraineté. La Serbie également. Elle aurait un accès à l’Adriatique.
L’état de la Russie obligeait l’empereur à réserver ses vues. L’Italie était passée sous silence.
L’empereur exprimait, en terminant, l’espoir qu’il trouverait avec la France et l’Angleterre un terrain d’entente pour des pourparlers officiels qui aboutiraient à la « satisfaction de tous ».
Les termes de cette lettre n’avaient pas été communiqués préalablement par l’empereur à son ministre. S’ils se maintenaient plus ou moins dans le cadre des sondages en vue de la paix qu’avait autorisés le chancelier Bethmann, les commentaires verbaux du prince Sixte la présentaient comme une offre de paix séparée (1).
(1) Le président du Conseil s’était abstenu d’assister à l’entrevue du prince et du président de la République ; il s’était fait représenter par Jules Cambon.
Devant partir le lendemain matin pour un voyage aux armées, le président de la République écrivait le soir au chef du gouvernement :
« Jules Cambon a dû vous rapporter en détail la conversation que nous avons eue ce matin avec le prince Sixte de Bourbon. Je vous envoie ci-joint copie de la lettre de l’empereur d’Autriche.
« Le prince a précisé les points suivants :
« L’empereur ne proposerait plus seulement un armistice mais une paix séparée. Il est entendu que les Alliés continueraient la guerre contre l’Allemagne seule jusqu’à une victoire complète et définitive. L’Alsace dont il est question dans la lettre de l’empereur n’est pas celle de 1871, mais celle de 1790 et de 1814, avec le bassin de la Sarre. L’empereur a été averti par le prince que la France ne pouvait se contenter d’une paix qui lui rendrait l’Alsace-Lorraine et qu’elle exigerait des indemnités, des réparations et des garanties sur la rive gauche du Rhin. Il s’attend don.c à ce que nous formulions des exigences vis-à-vis de l’Allemagne.
« L’empereur n’a pas parlé de Constantinople dans la lettre, parce qu’il n’a pas une confiance suffisante dans la stabilité du gouverne-
l’affaire sixte
Cependant, revenant de Hombourg où il avait accompagné les souverains austro-hongrois dans leur visite d’avènement (1) et où il s’était entretenu avec le chancelier d’Allemagne, Gzernin témoignait publiquement de sa sympathie pour la révolution russe. Le soviet de Pétrograd venait, en effet, d’exiger du gouvernement provisoire qu’il se concertât immédiatement avec les puissances alliées pour l’ouverture de négociations de paix (6 avril). M. Barrère écrivait de Rome :
8 avril 1017.
« On s’attend ici à une nouvelle campagne pacifiste des Empires centraux dont l’Autriche prendrait, cette fois, la tête. Cette opinion se fonde sur les déclarations du comte Czernin à l’adresse de la Russie et sur les informations
ment russe et qu’il se trouve dans ce gouvernement des adversaires de toute annexion ; mais il est disposé à céder sur ce point. Il ne fera non plus aucune opposition aux vues coloniales de l’Angleterre.
« Seule, par conséquent, l’Italie n’obtient, en réalité, aucune promesse. Mais l’empereur a été informé que les Alliés ne feraient pas la paix sans l’Italie et que, par conséquent, ii faudrait accorder à celle-ci certains avantages. Le prince a fait entendre à l’envoyé de l’empereur qu’en ce cas l’Autriche pourrait obtenir des compensations sur l’Allemagne, par exemple en Silésie. L'empereur n’exclut pas cette combinaison ; mais il répond jusqu’ici qu’il tient le Trentiii et qu’il ne tient pas la Silésie. Il a ajouté que l’offensive sur le Trentin ne sera pas engagée tant que la conversation ne sera pas rompue.
« Il demande sur cette conversation le secret le plus rigoureux. Si elle venait à être connue, l’Allemagne exigerait de l’Autriche une preuve immédiate de solidarité et l’Autriche pourrait être forcée d’amener des forces sur notre front.
« Le prince se déclare prêt à aller lui-même en Angleterre et à communiquer au roi George la lettre de l’empereur, dès qu’il aura rendu compte de son voyage au roi des Belges.
« Je serai à votre disposition mardi pour m’entretenir avec vous de cette grave question. » (Cf. Uoffre de paix séparée de V Autriche, par le prince Sixte de Bourbon. Librairie Plon).
(1) Le 3 avril. — Le 12 Czernin rédigeait son Mémoire secret, destiné à convaincre l’Allemagno de la nécessité de faire la paix. Communiqué le 13 à l’empereur Guillaume, il ne fut pas pris en considération.
Ij’ Autriche n’était pas d’ailleurs plus disposée que l’Allemagne à consentir, pour sa part, aux sacrifices qui eussent permis aux empires centraux d’engager loyalement des négociations de paix.
On .sait que les archives de Vienne ont été ouvertes, après la guerre, au gouvernement tchéco-slovaque. Un historien diplornate français en a résumé les principales pièces dans plusieurs articles anonymes parus en 1929 dans la Revue des Deux Mondes.
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venues de Vienne par les pays neutres. Si ces prévisions se réalisaient il serait à prévoir que le Vatican seconderait la manœuvre de tout son pouvoir. »
M. Paléologue confirmait de Pétrograd l’opinion de l’ambassadeur :
11 avril 1917.
« Les renseignements recueillis par mon collègue de Rome sur l’imminence d’une campagne pacifiste dont le cabinet de Vienne prendrait la direction me semblent correspondre tout à fait à la situation générale. Je présume également avec M. Barrère, que le Saint-Siège essaiera d’y jouer un rôle important. Pour ne parler que de l’Europe orientale, le désintéressement qu’une partie de l’opinion russe affecte à l’égard de la Pologne, et même de la Lithuanie, ouvre à l’action de la papauté des perspectives imprévues qui malheureusement, ne nous sont pas favorables. »
Après avoir vu la veille M. Lloyd George, le président du Conseil assistait, le 12 avril, à un second entretien entre le président de la République et le prince Sixte ; il télégraphiait le soir à Rome qu’il désirait avoir, ainsi que M. Lloyd George, une entrevue importante et secrète avec M. Sonnino. L’entrevue était finalement fixée au 19 avril (1).
Entre temps l’Autriche faisait, le 15, des ouvertures publiques à la Russie en s’inspirant des termes de la motion votée, le 12, par le soviet en faveur de la paix « sans annexion ni indemnité ». Le président de la République, se rendant compte que l’Autriche ne pouvait se dégager de l’Allemagne, écrivait au président du Conseil :
(1) Le projet de rencontre à trois avait été communiqué, dans la matinée du 13, à M. Sonnino et lui avait causé une vive surprise : « De l’objet de cette entrevue, écrivait M. Barrère, il est clair qu’il désire et qu’il serait soulagé de connaître quelque chose, afin de se préparer J’ai lieu de croire aussi que les dissentiments qui se sont récemment produits entre votre collègue des AfTaires étrangères et d’autres ministres, notamment M. Orlando, ne sont pas étrangers aux précautions dont il s’entoure et au soin qu’il prend de se mettre préalablement d’accord avec M. Boselli. » Le soir, Sonnino venait chez M. Barrère ; il déclarait qu’il serait heureux de se rendre à Saint-Jeande-Maurienne ; il croyait opportun que le président du Conseil se joignît à lui ; M. Barrère ne voyait que des avantages, dans les circonstances présentes, à ce que celui-ci fût du voyage.
l’affaire sixte 65
IG avril 1917.
« Je me demande si la très dangereuse proposition de paix que le gouvernement d’Autriche-Hongrie adresse aujourd’hui publiquement à la Russie, nous permet de poursuivre les conversations avec le prince Sixte. R’empereur d’Autriche s’est présenté à nous, par l’entremise de son beaufrère, comme voulant rompre avec l’Allemagne. Tout au contraire, la déclaration publique de son gouvernement insiste sur le parfait accord de l’Autriche avec ses alliés et il est bien certain, en effet, que la nouvelle démarche a été concertée entre Vienne et Berlin. C’est assez pour rendre la première suspecte et pour justifier la défiance qu’elle nous avait d’abord inspirée. C’est assez, en tout cas, pour qu’il me paraisse maintenant impossible d’envisager sérieusement l’éventualité où l’Autriche traiterait en dehors de l’Allemagne.
« Le manifeste du gouvernement provisoire russe était très périlleux (1) parce qu’il pouvait être considéré en Autriche et en Allemagne comme une incitation à la paix immédiate. L’Autriche l’interprète ainsi. Elle travaille donc — pour elle et pour l’Allemagne — à une paix blanche qui équivaudrait pour nous à une défaite et qui préparerait de nouvelles guerres pour l’avenir.
« Je crois que, dans ces conditions, notre effort exclusif
(1) Le gouvernement provisoire était divisé. Le ministre des Affaires étrangères, M. MilioukofT, avait réclamé des Alliés, le 8 avril, un crédit de quelques jours. Le gouvernement ne voulait pas provoquer la guerre civile ; la garnison de Pétrograd était encore peu sûre, et le soviet aurait eu vite fait de lancer contre le gouvernement provisoire une insurrection formidable. Mais, le même jour, le ministre de la Justice, M. Kerenski, se séparait publiquement de son collègue, qui, dans une interview, venait de persister à considérer la libération des nationalités en Autriche et en Turquie, et l’annexion de Constantinople comme buts de guerre de la Russie. Le 9, les formules nuageuses d’un manifeste du gouvernement provisoire au peuple russe trahissaient les dissentiments qui exis baient entre la majorité des ministres et le soviet. M. MilioukofT considérait comme un grand succès d’avoir pu s’en tenir à ces formules ; « M. Kerenski, disait-il à M. Paléologue, a été plus explicite devant le soviet, mais son auditoire ne lui permettait vraiment pas de tenir un autre langage ». Le 12, le soviet votait une motion réclamant du gouvernement qu’il entrât en négociations avec les gouvernements alliés et préparât « la paix générale sans annexion ni indemnité, sur la base du développement naturel de tous les peuples ».
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doit consister, en ce moment, à éclairer le gouvernement et l’opinion russes sur le péril mortel de ces combinaisons austro-allemandes.
« Nous sommes pai’f alternent autorisés à dire au prince Sixte qu’il y a un fait nouveau qui modifie tout. Je serais bien étonné que la publication autrichienne, qui souligne si nettement l’entente, contrainte ou spontanée, des deux empereurs, ne changeât point les dispositions de Lloyd George. Nous causerons de tout cela quand vous le jugerez utile. M
La conférence de Saint- Jean-de-Maurienne n’en avait pas moins lieu. Voici les notes de mon père :
Tentatives de l’Autriche pour obtenir des négociations de paix.
Ln Suisse, le comte Mensdorfï, ancien ambassadeur d’Autriche à Londres, nous fait demander de le mettre en rapport avec un fonctionnaire des Affaires étrangères. Refus. Le comte voit le ministre d’Angleterre ou communique avec lui par intermédiaii'e.
A Paris, le prince Sixte de Bourbon, frère de l’impératrice, oüicier de l’armée belge, a une entrevue avec le président de la République ; il est chai’gé par l’empereur de faire paît du désh de ce dernier d’obtenir une paix séparée. Dans une deuxième entrevue il communique une lettre que lui a écrite l’empereur, et dont il laisse copie. 11 est disposé à nous abandonner l’Alsace-Lorraine — à rétablir la Belgique — à faire des concessions à la Serbie ; il céderait Constantinople à la Russie. Tout cela ne lui coûterait pas n’étant pas en sa possession. Mais il ne dit rien de ce qu’il pourrait concéder à l’Italie et c’est là le point dillicile.
Agit-il à l’insu de l’empereur d’Allemagne, ou n’est-il pas chai’gé de tâter le terrain pour essayer de diviser les Alliés ? Le jeune prince, que j’ai rencontré chez le président de la République, se porte gai*ant de sa bonne foi.
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Il serait de bonne politique de tâcher de maintenir l’Autriche- Hongrie en l’opposant à l’Allemagne ; mais on est trop engagé envers l’Italie, la Serbie, la Roumanie, sans parler de la Pologne et de la Russie. Manquer à nos engagements serait coupable et dangereux : le faisceau des alliances serait rompu ; la Russie se retirerait de la guerre ainsi que l’Italie. Comment amener l’Italie à se contenter du Trentin, alors qu’elle est entrée volontairement dans la guerre pour avoir Trieste que l’Autriche lui refusait?
J e crois devoir communiquer avec Lloyd George avant de répondre définitivement. Parti de Paris le 11 avril, à 7 heures et demie du matin, j’arrive à 2 heures à Folkestone pai" un mauvais temps : Lloyd George m’attendait sur la jetée.
Nous causons pendant deux heures à l’hôtel du Pavillon- Royal. Il prend feu pour l’idée de traiter avec l’Autriche. Il se croit sûr d’amener l’Italie à céder Trieste en lui offrant Smyrne. Il me demande d’arranger une entrevue avec M. Sonnino.
Le 19 avril rendez-vous à Saint- Jean-de-Maurienne.
Arrivée à 9 heures du matin par un train spécial : Sonnino et Boselli. Mauvais temps à l’arrivée. Le ciel s’éclaircit. Le soir coucher de soleil sur la montagne couverte de neige. Les deux trains garés côte à côte ne repartent qu’à 9 heures du soir.
Première conférence, le matin, de 9 à 12, entre les ministres. J’ouvre la conversation en disant que nous désirons arriver à une entente qui assure l’harmonie entre la France et l’Italie pendant et après la guerre.
On parle d’abord de la zone à accorder à l’Italie en Asie Mineure. L’affaire traîne depuis des mois. L’Italie se plaint d’avoir été trompée : on lui a caché le traité de partage entre la France, l’Angleterre et la Russie, on en a nié l’existence alors qu’il était signé depuis plusieurs mois. L’ambassadeur d’Italie, Salvago Raggi, m’a dit que Sonnino, déjà très attaqué, ne résisterait pas au reproche qu’on lui
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ferait de s’être laissé tromper. Nous avons intérêt à soutenir Sonnino, qui est souvent difficile, pointilleux, cherchant à profiter des moindres avantages, mais sincère, et qui a le mérite d’avoir rompu l’alliance avec l’Allemagne pour se rapprocher de la France et de l’Angleterre.
Nous sommes prêts à abandonner Smyrne à l’Italie dans le futur partage de l’Asie Mineure. Balfour a déjà fait l’offre de Smyrne en communiquant une carte à l’Italie. Lloyd George en apporte une autre qui a été faite par son état-major et qui étend les concessions offertes.
L’Italie voudrait avoir Mersina et Adana que nous revendiquons comme étant dans notre zone. La discussion n’est pas longue ; je résiste de telle façon que Sonnino n’insiste pas. Il essaie de tirer avantage de la carte anglaise qui fait partir la zone italienne de Mersina : je fais insérer dans le procès-verbal une phrase qui indique que la frontière italienne commencera à un point à déterminer à l’ouest de Mersina ; nous pourrons faire une concession à l’Italie, mais la question demeure réservée.
Il ne semblait pas y avoir de difficultés, mais, l’aprèsmidi, nous nous sommes réunis pour préciser l’accord du matin. Les ambassadeurs, Barrère et Salvago Raggi, et le secrétaire général, de Martino, assistaient à cette seconde séance. Sonnino apporte une rédaction par laquelle il réclame une compensation pour le cas où l’Italie ne pourrait pas entrer en possession de la zone qui lui est réservée :
— L’Angleterre, dit-il, est pourvue, ainsi que la Russie : la France le sera peut-être demain. Sommes-nous sûrs de pouvoir occuper Smyrne?... Et alors que nous aura-t-on donné?
Lloyd George se fâche.
Il a pour l’Italie un mépris qu’il ne sait pas cacher :
— Voulez- vous donc, dit-il, que nous soyons obligés de faire pour vous la conquête de l’Asie Mineure?...
Sonnino persiste ; on marche à une rupture.
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Je prends Lloyd George à part : nous ne pouvons pas nous séparer sans avoir rien fait...
Lloyd George finit par proposer lui-même une rédaction qui nous oblige seulement à reprendre la conversation, dans un esprit d’équité, si, par suite du traité de paix, une ou plusieurs des puissances ne pouvaient entrer en possession de tout ou partie de la zone qui leur aurait été réservée (1).
La question de l’Asie Mineure réglée, nous abordons, dans la conférence du matin, celle de la Grèce. Sonnino n’élève pas d’objections contre le récit que je fais des violations par le roi de Grèce des engagements pris à la suite de la conférence de Rome ; il se désintéresse du sort du roi Constantin. Il est hostile, au fond, à toute action de notre part en Thessalie, mais il s’en rapporte à ce que nous ferons d’accord avec l’Angleterre. Il n’insiste que sur un point : si Constantin est forcé d’abdiquer, il demande que la Constitution soit respectée et que nous ne fassions pas de propagande républicaine en Grèce. Il ne cache pas ses inquiétudes pour la monarchie italienne : c’est assez d’une Constituante en Russie ; il ne voudrait pas d’une Constituante en Grèce, si près de l’Italie. Nous accédons à son désir : nous ne ferons pas de propagande en faveur de la république ; mais si le peuple grec veut établir la république, nous ne nous engageons pas à comprimer par la force la révolution.
Lloyd George fait des réserves en ce qui concerne l’occupation de la Thessalie ; il est convenu que nous
(1) Le Foreign Office demandait bientôt au ministre des Affaires étrangères d’Italie de convenir qu’on tiendrait compte, dans l’examen de la situation « de la somme d’efforts et de sacrifices gui auraient été faits par chacune des puissances pour vaincre la Turquie ». M. Sonnino prit mal la chose et finit par dire à l’ambassadeur d’Angleterre que, si le gouvernement anglais persistait dans sa demande, il donnerait sa démission à la rentrée des Chambres et rentrerait dans la vie privée. « Cette manière personnelle d’envisager la question, ajoutait M. Barrère, a rendu la discussion très pénible. Sir R. Rodd en a référé à son gouvernement. » (1®'' mai).
nous mettrons d’accord en revenant à Paris. Mais à Paris il demande l’ajournement de la décision jusqu’à la fin de l’offensive qui absorbe, en ce moment, les forces de Sarrail ; il demande qu’on en finisse avec Constantin, et, cela fait, qu’on réduise notre occupation en faisant un établissement solide à Salonique : l’Angleterre ne peut plus suffire aux nécessités des transports par mer... La question est donc réservée ; mais quelques jours plus tard, à la Chambre des communes, lord Robert Cecil, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, en réponse à une question, déclare que le général Sarrail va mettre fin aux manœuvres du roi Constantin : cette déclaration, contraire à notre engagement de garder le silence provisoirement, peut nous obliger à hâter notre action ; je fais dire au gouvernement anglais que j’userai, en ce cas, de la liberté que je me suis d’ailleurs réservée à Saint- Jean-de-Maurienne en cas de désaccord.
Restait la question qui nous avait conduits à Saint- Jean-de-Maurienne, celle de l’accueil à faire aux propositions autrichiennes.
Nous ne l’avons abordée qu’incidemment.
Dès les premiers mots, Lloyd George a vu qu’il serait inutile et dangereux d’insister. Sonnino a déclaré que ni le gouvernement ni le roi ne seraient capables, le voulussent-ils, de renoncer aux conditions pour lesquelles ils sont entrés en guerre.
Lloyd George est désappointé.
Il a l’imprudence, dans le débat sur Smyrne, de dire « Si nous ne faisons rien ensemble, nous pourrons nous entendre avec l’Autriche. »
Sonnino n’a pas bronché, mais il n’en pense pas moins et, en nous quittant, le soir, Boselli me dit ;
— Lloyd George nous a laissé entendre qu’il avait, par son ministre à Berne, communiqué avec Mensdorff.
La rédaction d’une note résumant les conversations de Saint- Jean-de-Maurienne a été laborieuse; Sonnino nous a
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arrêtés à chaque paragraphe ; c’est son habitude ; même après coup il a essayé de faire insérer dans la note de prétendus accords entre nous pour reconnaître à l’Italie une situation égale à la nôtre aux Lieux Saints : il a demandé aussi que les décisions prises au sujet de l’Asie Mineure et celles relatives à la Grèce formassent un tout indivisible ; Barrère s’y est refusé et je l’ai approuvé.
Milioukoff s’est ému de ce qui s’est passé à Saint- Jeande-Maurienne : il craint qu’on n’ait parlé de la révolution russe et qu’on n’ait sacrifié la Bulgarie à la Grèce (1). Je lui fais communiquer le résumé de nos conversations en lui disant que nous ne prendrons pas de décision définitive avant de connaître les vues de la Russie : quant à la Bulgarie, nous ne promettrons rien à Venizelos, qui ne demande rien, sans avoir échangé des vues avec la Russie.
La question des amorçages autrichiens avait été réglée par la note suivante rédigée à Saint- Jean-de-Maurienne par le ministre français à la demande de ses collègues :
« M. Lloyd George, M. Ribot et le baron Sonnino se sont entretenus des tentatives que l’Autriche serait disposée à faire auprès d’une ou plusieurs des puissances alliées pour obtenir une paix séparée.
« Ils sont tombés d’accord qu’il ne serait pas opportun d’engager une conversation qui, dans les circonstances présentes, serait particulièrement dangereuse et risquerait d’affaiblir l’étroite union qui existe entre les Alliés et qui est plus nécessaire que jamais. »
Le président de la République écrivait le lendemain au président du Conseil (20 avril) :
« Je vous remercie de votre lettre (2) que je trouve en rentrant de la Sorbonne. Je crois comme vous qu’il n’est pas
(1) M. Milioukoff exprimait à notre ambassadeur le vif désir que la presse française s’abstînt de toute considération sur « le prétendu renoncement de la Russie à Constantinople » (20 avril). Il se figurait aussi, à son tour, qu’on pourrait détacher la Bulgarie des empires ccn trcLux
(2) Il n’existe pas de minute de cette lettre.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
prudent de laisser Lloyd George poursuivre en dehors de l’Italie des négociations ou même des conversations que les déclarations publiques austro-allemandes rendent pour le moment assez vaines, et qui pourraient aisément devenir dangereuses (1). »
Le 22, un échange de notes entre Jules Cambon et le prince Sixte constatait l’inutilité d’engager une conversation vouée à un échec certain, du moment que l’Autriche n’était pas disposée à satisfaire aux conditions pour lesquelles l’Italie était entrée en guerre. Ces notes ont été publiées : nous reproduisons
(1 ) Le président du Conseil apprenait plus tard que M. Lloyd George, à son passage à Paris, le 18 avril, s’était prêté sans le prévenir, et par l’intermédiaire de W. Martin, à un entretien avec le prince Sixte.
Le président du Conseil apprenait aussi, dès son retour à Paris, que, par suite de l’indiscrétion d’un de ses collègues du cabinet, l’ambassadeur d’Italie avait pu prévenir son gouvernement, dès le 17, de notre intention de lui abandonner Smyrne... Painlevé avait instamment voulu le voir pour lui parler des rapports de la France et de l’Italie qui venaient d’être évoqués devant le Conseil des ministres ; « Confirmez vos aspirations : la France sera la première à désirer la part qui vous revient équitablement ; nous voulons montrer que nous ne sommes pas des alliés à la semaine. » « Je répète ces paroles, ajoutait l’ambassadeur, parce qu’elles peuvent donner une idée des sentiments avec lesquels on va à la réunion. Mais je ne me dissimule pas que Painlevé, pour efïacer le souvenir de ses discours, qu’il nie d’ailleurs avoir prononcés, s’efforce depuis longtemps de montrer sa profonde amitié pour l’Italie. Il m’a demandé si la question de ims aspirations se limitait à l’Asie Mineure. » Son interlocuteur avait terminé par le souhait qu’une fois le terrain débarrassé de la question d’Asie Mineure, les divergences cesseraient en ce qui concerne la Grèce : « Ces paroles me font croire que notre attitude en Grèce pourrait être prise en compensation des concessions que nous demandons en Asie Mineure, et peut-être ailleurs. » Rien d’étonnant à ce qu’en arrivant à Saint- Jean-de-Maurienne, le président du Conseil italien ait pris son collègue français à part : « Aurons-nous Smyrne? dit-il. — Cela dépend de vous ; si vous êtes raisonnables, nous serons très conciliants. — Et Djibouti? — Voulezvous que je reprenne le train pour Paris? Si vous me parlez de Djibouti ou de quelque point de nos possessions, je romps la conversation. — Je n’en parlerai pas... » De retour à Rome, Boselli avait fait part à M. Barrère de la question qu’il avait posée et de la réponse qui lui avait été faite : comme il insistait, l’ambassadeur avait cru devoir mettre fin à ces observations singulières. Jamais, d’ailleurs, Sonnino n’avait fait la moindre allusion à ce sujet (25 avril).
SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE 73
néanmoins celle de Jules Cambon intitulée : Résumé de ce qu’a dit M. Jules Cambon au prince Sixte :
« Aucune proposition de paix ne peut être envisagée avec l’Autriche sans tenir compte des vues du gouvernement italien. Or les propositions qui avaient été portées à notre connaissance passaient absolument sous silence les revendications italiennes. D’autre part il résulte des conversations échangées à Saint- Jean-de Maurienne que le gouvernement italien n’est pas disposé à abandonner aucune des conditions qu’il avait mises à son entrée dans la guerre. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu d’engager une conversation qui ne pourrait aboutir qu’à un échec certain. Si, à un moment donné et dans de nouvelles circonstances, le gouvernement autrichien estimait que de nouveaux efforts peuvent être faits en vue d’une paix séparée, il y aurait lieu pour lui de tenir compte des aspirations italiennes qui portent sur Trieste non moins que sur le Trentin (1). »
Le prince avait répondu ; « Je transmettrai le résultat de ma mission à l’empereur. Je lui conseillerai vivement de tenir compte de la sympathie que lui témoignent la France et l’Angleterre...
« Je comprends combien est délicate la question italienne qui intervient. Je ne sais comment l’empereur peut la résoudre en tenant compte de l’opinion et de la volonté de son pays. Là sera la grande difficulté... »
(1) Une phrase finale figure dans le livre du prince Sixte : elle manque dans la pièce qvie nous venons de reproduire : « On a été très sensible aux sentiments de sympathie que l’empereur a exprimés pour la France et pour ses armées. »
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