‹ Journal d'Alexandre Ribot et correspondances inédites 1914-1922Chapitre 4 sur 24 · AUTRICHIENNES. LA RÉVOLUTION RUSSE ET LES · texte numérisé non relu

AUTRICHIENNES. LA RÉVOLUTION RUSSE ET LES

LETTRES PALÉOLOGUE-POKROWSKI.

Il a été décidé en décembre que nous prendrions l’initiative d’une offensive de grande envergure.

La date avait été fixée d’abord au 15 février, puis remise jusqu’aux environs du 15 avril.

L’Angleterre avait fait des difficultés : elle n’était pas prête et nous ne l’étions pas nous-mêmes ; il y avait eu des dissentiments entre le maréchal Haig et le général Nivelle : nous les avions aplanis dans notre voyage à Londres en mars. Depuis ce moment l’Angleterre, décidée à une offensive vigoureuse, nous pressait d’entrer en action.

Le plan du général Nivelle, connu de nos ennemis, était compliqué et difficile à justifier depuis le recul des Allemands sur la ligne Hindenburg.

Nous devions attaquer sur un terrain des plus difficiles pour essayer de gagner Laon et de marcher ensuite sur Rethel : on avait réglé que nous franchirions, en deux jours, les quatre lignes de défense des Allemands. Cela était dit presque publiquement. Grave imprudence de notre étatmajor, qui s’est fait toujours des illusions et, en annonçant à l’avance des succès impossibles, a risqué de transformer en échec des avantages réels ne répondant pas à l’attente qu’on avait créée.

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

Le mauvais temps contrarie et retarde l’attaque. Des doutes se répandent dans les esprits : on critique les projets de Nivelle ; les généraux ne se font pas faute de les démolir dans leurs conversations. Painlevé, ministre de la Guerre, est un peu troublé : il entend les uns et les autres et invite à dîner Pétain et Francliet d’Esperey (1). Il me dit que Nivelle a été prévenu ; j’accepte d’assister à ce dîner intime pour connaître Pétain que je n’ai pas encore vu. Après le dîner, Lacaze et Thomas viennent sans que j’aie été prévenu : cela prend les apparences d’un conciliabule. : Nivelle s’en plaindra avec raison, averti qu’il sera par une lettre de Pétain.

Franchet d’Esperey ne dit rien d’intéressant...

Pétain explique qu’il ne croit pas au succès d’une offensive menée à fond. Pour lui il n’y a qu’une tactique : fatiguer, éprouver l’ennemi par des attaques répétées, par des coups de poing qui l’étourdiront, l’affaibliront peu à peu. Il est très intelligent, plus intelligent que Nivelle, mais il est avant tout un esprit critique, qui a des boutades, qui n’inspire pas une entière confiance. On n’a pas, en causant avec lui, une impression de sécurité. Il a très probablement raison dans la critique qu’il fait du plan de Nivelle. Mais est-il temps de changer de plan, alors que les Allemands ont amené en face de nous toutes leurs réserves et que, si nous n’attaquons pas, ils nous attaqueront certainement et probablement s’empareront de Reims qu’ils touchent presque de leurs avant-gardes?

Messimy (2), se disant envoyé par le général Micheler (3), entre le matin à 8 heures et demie dans mon cabinet et me remet une note où les dangers de l’offensive projetée sont dénoncés avec force... Le général Micheler désavoue

(1) 2 avril.

(2) Il était alors colonel : « chef responsable de la vie de 10 000 hommes ».

(3) Placé par Nivelle à la tête d’un groupe dit d’armées de réserve, qui comprenait les armées Mangin, Mazel et Duchêne.

l’offensive du 16 AVRIL

Messimy qui est venu déjeuner avec lui, mais qu’il n’a chargé d’aucune mission et qu’il traite de fou...

Comment savoir l’opinion vraie des généraux? Ils tiennent des langages différents devant leurs chefs et en dehors d’eux.

Le président de la République nous propose de réunir à Compiègne le général en chef et les commandants de groupes d’armées y compris le général Micheler ; la réunion a lieu le lendemain de la séparation des Chambres (1).

Nivelle résume son projet. Il n’engagera ses armées de réserve que si les lignes ennemies sont brisées. Les pertes ne seront pas considérables en cas d’insuccès. Le général en chef appréciera s’il doit pousser à fond ou s’arrêter après les premières attaques.

Castelnau ne dit que des choses vagues en s’excusant de ne pas connaître les directives. — Franchet d’Esperey ne croit pas qu’on puisse faire une avance de plus de trente kilomètres, à cause de l’état du terrain. — Micheler croit que l’offensive doit être faite sans aucun retard, sinon nous serions attaqués dans de mauvaises conditions. Il pense que la rupture de la troisième et de la quatrième lignes exigera des sacrifices assez coûteux : il ne sait pas jusqu’où nous pouvons aller ; il pense qu’on doit s’en rapporter au jugement du général en chef. — Pétain embarrassé fait brièvement ses réserves.

A la fin Nivelle offre sa démission parce qu’il se sent discuté et qu’il craint de n’avoir pas toute l’autorité qu’il lui faudrait sur ses collaborateurs. Il ne la maintient pas : le ministre de la Guerre et moi nous l’assurons de la confiance du gouvernement, en insistant sur la nécessité de ménager nos forces, parce qu’il faut durer et que nous ne devons, à aucun prix, jouer une sorte de va-tout, au moment où l’entrée en guerre des États-Unis nous donne

(1) Cette réunion du 6 avril devait, dans l’esprit du président de la République, effacer les froissements du général en chef.

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

la certitude de la victoire finale. Nous sommes en présence de la carte forcée : il est trop tard pour reculer ; dès lors nous ne pouvons que laisser au général en chef la liberté de ses mouvements, après l’avoir averti et lui avoir donné des conseils de prudence (1).

(1 ) Le prétendu « conseil de guerre » de Compiègne n’a donné lieu à aucun procès-verbal. Mais, le général Nivelle ayant rédigé le 6 avril, à l’adresse du quartier général russe, un télégramme pour le prévenir qu’il estimait indispensable d’engager dès maintenant la bataille pour conserver l’initiative, malgré les difficultés signalées du côté russe : qu’il y emploierait « toutes ses forces disponibles » et comptait la poursuivre avec toute l’énergie possible, le ministre de la Guerre écrivait le lendemain au président du Conseil :

« Conformément à l’avis que vous m’avez exprimé hier, j’ai fait envoyer sans modification le télégramme que le général Nivelle désirait adresser au général Janin. Le ton très catégorique de ce télégramme avait pour but de stimuler et de hâter la réorganisation de l’armée russe. Mais, comme il n’a été expédié qu’après la réunion de la conférence tenue hier à Compiègne, il serait à craindre qu’il pût être considéré comme traduisant, dans sa brièveté impérative, les directives générales du gouvernement et les décisions arrêtées au cours de la conférence.

« Cette réunion d’hier n’ayant donné lieu à aucun procès-verbal écrit, je crois utile de résumer en quelques lignes précises les conclusions qui y ont été adoptées.

« Les gi-ands événements de ces dei’nières semaines imposent plus que jamais au gouvernement le devoir absolu d’assurer au pays et, par conséquent, à sa force armée, les possibilités de durer. Telle est la directive essentielle du gouvernement, dont découlent les conséquences évidentes, surtout à une époque de la guerre où nos réserves en liornmes sont devenues si faibles.

« M. le généial Nivelle nous a exposé, avec une netteté parfaite, que, s’il a rassemblé pour la future bataille des effectifs et une artillerie considérables, c’est, d’une part, pour diminuer les pertes et exploiter plus complètement le succès eventuel ; d’autre part, pour être en état d’arrêter sûrement la bataille, en cas d’insuccès, à l’heure où il le jugerait nécessaire.

« 11 y a donc accord complet entre le gouvernement et le général en chef pour décider que, dans l’action qui va commencer, il ne s’agit pas de poursuivre, coûte que coûte, une bataille où serait engagée la totalité de nos forces ; mais qu’au contraire la bataille serait arrêtée dès qu'elle paraîtrait devoir infliger à riotre armée des pertes excessives, susceptibles de Vaf faiblir profondément pour des résultats insuffisants et aléatoires.

« Je pense, M. le président du Conseil, que vous trouverez dans ces quelques lignes le résumé exact des conclusions de notre réunion d’hier. J’ai cru indispensable de le fixer par écrit et, afin qu’il ne puisse y avoir aucun malentendu sur cette si grave question, je serais heureux si vous vouliez bien priei- le générai Nivelle

l’offensive du 16 AVRIL

L’oJfîensive, contrariée d’ailleurs par le mauvais temps, ne donne pas les résultats escomptés : notre avance sur le plateau de Craonne nous coûte cher ; des mitrailleuses cachées dans les creutes nous font subir de grosses pertes ; du côté de Juvincourt nous sommes forcés de reculer après notre première avance, en subissant aussi de fortes pertes. Briment que nous devions prendre n’est même pas attaqué : les Allemands ont saisi le plan d’attaque et l’ont fait avorter en jetant sur nos colonnes de fortes réserves avant que l’opération n’ait été tentée... L’attaque du côté de Moronvilliers (groupe Pétain — armée Anthoine) réussit, sans atteindre les objectifs proposés... De fortes pertes : 91 000 blessés évacués, 20 000 morts, 3 000 prisonniers. Un grand désordre dans les hôpitaux d’évacuation et dans les trains qui sont pris d’assaut. — Combien les Allemands ont-ils perdu d’hommes? Leurs bulletins ne sont pas triomphants : nous avons fait 19 000 prisonniers et enlevé 100 canons. Somme toute, c’est un succès d’avoir brisé la force offensive allemande, d’autant que nos ennemis ont amené contre nous toutes leurs forces disponibles : nous avons détourné l’attaque dont le Trentin était menacé et empêché une agression à fond contre les Russes. — Du côté de Saint-Quentin, dont la prise était escomptée, nous n’avons pas pu mener l’attaque, faute de canons lourds. On s’était trompé sur la force de résistance de la ligne Hindenburg. C’est une alïaire à recommencer.

L’arrêt de l’olîensive (1) inquiète les députés et le public. On en vient à considérer que nous aurions subi un échec ; les fautes commises sont exagérées ; le plan est considéré comme absurde. Il y a beaucoup à dire contre ce plan ;

d’avoir avec vous un. entretien où, seul à seul, et, dans un esprit cordial et confiant, vous lui préciseriez encore une lois notre accord au sujet des opérations prochaines. » ,

(1) Dès le 17 au matin, le général Nivelle avait dû renoncer à toute idée de percée, et le 23, il lançait une nouvelle d.irectiye dans laquelle il ne prévoyait plus que des attaques à objectif limité.

mais encore ne faut-il pas pousser les choses au noir et " laisser croire à nos ennemis que nous sommes battus. ’ Painlevé se demande avec angoisse si on peut laisser Nivelle continuer des offensives : il fait prendre l’avis de Pétain qui déconseille tout mouvement en avant et veut que l’on se cantonne dans la défensive. Faut-il remplacer ÿ Nivelle par Pétain? La question est posée : il se fait une « campagne en faveur de Pétain, particulièrement auprès | des journaux de droite. Nous avons plusieurs réunions | dans le cabinet du président de la République auxquelles | assistent le ministre de la Guerre, le ministre de la Marine | et M. Maginot : je sens tout ce qu’il y a à dire contre Nivelle j et contre le quartier général ; mais ce serait une faute de ' sacrifier Nivelle, surtout au lendemain de la bataille. ' Que penseront nos alliés et quels cris de triomphe pousse- * raient nos ennemis?

25 avril. I

Je reçois Nivelle avant la dernière réunion qui doit avoir j lieu à l’Élysée. ]

Nivelle m’explique qu’il compte attaquer après-demain f à Moronvilliers avec deux divisions, pour élargir nos posi- ] tions. Le mai à Brimont avec quatre divisions. Le 6 ( ou le 7 mai au plateau de Craonne, pour prendre vue sur j la vallée de l’Ailette. Les pertes ne sauraient être considérables... Il répète ses explications à l’Élysée. Painlevé seul incline encore à le remplacer dans son commandement.

Le maréchal Haig m’annonce pour demain sa visite.

Il craint que le général Pétain, s’il était nommé, n’abandonnât tous les projets d’offensive. Après avoir pressé les Anglais de marcher à fond, nous les abandonnerions en chemin (1) : cela est impossible. Paul Gambon m’écrit de

(1) Los Anglais étaient entrés en scène dès le 9 avril et avaient enlevé la falaise de Vimy.

L^OFFENSIVE DU 16 AVRII,

Londres dans le même sens (1). On s’inquiète évidemment des bruits qui courent et auxquels il est temps de couper court.

J’ai revu à la fin de la journée le général Nivelle. Il

« Londres, 23 avril 1917.

(1) « Il me revient par le War Office qui s’en montre assez ému, que notre gouvernement aurait l’intention d’imposer au général Nivelle l’abandon de son offensive. Je ne sais ce qu’il y a de fondé dans une information si surprenante ; mais, si elle est autre chose qu’un simple bruit d’état-major, je me permets de vous soumettre quelques réflexions.

« Les Anglais ne désiraient pas l’offensive ; leur chef d’état-major Robertson et leur généralissime Douglas Haig préconisaient la défensive et la guerre d’usure : ils étaient d’ailleurs d’accord avec le général Joffre qui a toujours pratiqué, depuis la bataille de la Marne, cette façon d’opérer. On le lui a reproché ; on disait que l’usure n’était pas seulement pour l’ennemi, mais qu’elle nous atteignait autant que lui, que nous nous épuisions en menues attaques et qu’il n’y avait aucune raison pour que la guerre prît fin. On répétait qu’en la prolongeant au moment où notre ravitaillement faiblissait, nous risquions de nous trouver quelque jour très embarrassés de la continuer, et partout, dans le Parlement comme dans les tranchées, on réclamait un changement de méthode. Le général Joffre fut emporté par ce courant d’opinion.

« On prit le général Nivelle parce qu’il s’était fait remarquer par l’audace de son offensive devant Verdun. Il exposa ses idées au gouvernement : elles furent adoptées, et il fut envoyé à Londres pour y rallier le gouvernement anglais. Il y réussit, et pour la première fois, on vit des généraux britanniques contraints de s’incliner devant les propositions d’un général étranger.

« Puis se posa la question de l’exercice du commandement pendant les opérations. Le général Nivelle revint à Londres avec vous et l’on s’arrangea.

« Les Anglais sont gens de parole : ils préparèrent consciencieusement leur affaire et la commencèrent avant nous. Pour des raisons que j’ignore, nous fûmes en retard de quelques jours ; mais une fois entrées en jeu, nos troupes obtinrent tout le succès qu’on pouvait espérer contre un ennemi formidablement retranché. C’est au moment même où nous avons pris possession des points les plus importants de la défense allemande qu’on parle de s’arrêter. Pourquoi? Est-ce pour satisfaire de misérables jalousies de commandement qui s’exerçaient contre Joffre parce qu’il ne marchait pas, et qui se retournent aujourd’hui contre Nivelle parce qu’il marche? Est-ce pour ménager notre monde, comme si l’on pouvait faire la guerre sans pertes? Est-ce pour céder à des camaraderies politiques?

« Alors il ne fallait pas décider l’offensive ; il ne fallait pas y entraîner les Anglais qui ne s’en souciaient pas et qui, maintenant qu’ils sont engagés, ne voudront pas en démordre. Nous avons l’air de ne jamais savoir ce que nous voulons : nous parlons beaucoup,

JOURNAL d’aLEXANDRE RÏBOT

m’enverra demain les instructions qu’il a données pour les attaques des jours prochains ; il s’engage à n’agir qu’avec la plus grande prudence.

26 a'Viil.

Painlevé très nerveux dit qu’il ne peut accepter la responsabilité de laisser le commandement de l’armée à Nivelle, il insiste pour qu’une décision soit prise avant les attaques prochaines. Séance du comité de guerre : tous les membres sauf Painlevé sont opposés à ce qu’on relève immédiatement Nivelle de son commandement. Maginot admet des critiques et accepterait que la question fût. examinée après les prochaines offensives. Bourgeois ne veut même pas que la question soit posée. Malvy est opposé à la nomination de Pétain qu’il considère comme dangereuse.

Question Mazel... Le général aurait dit à Nivelle qu’il était prêt pour l’attaque du fort de Briment et qu’il comptait sur le succès ; il aurait dit à Painlevé que ce serait un échec certain et que les pertes s’élèveraient à 60 000 hommes : il faudra éclaircir l’affaire et prendre des sanctions. Défaut de caractère des généraux... Les députés et le ministre de la Guerre travaillent à détruire la discipline en provoquant les critiques des sous-ordres.

nous réclamons toujours, nous nous en prenons à tout propos à nos alliés et, le plus souvent, nous nous dérobons aux conditions établies d’accord avec eux. Quelle considération voulez-vous que ces gens-là gardent pour nous? Ils admirent nos poilus ; ils rendent justice à l’abnégation et à l’esprit de sacrifice de nos populations ; mais ils se demandent ce que signifient les tergiversations perpétuelles de notre gouvernement. Vous êtes l’homme politique de France qui leur inspire le plus de confiance. Que \ ont-ils penser si mon renseignement est exact?

« Encore une fois je crois qu’il n’y a rien de sérieux ; mais s’il est vrai que nous devions, en jilein succès, abandonner notre offensive ; s’il est vrai, comme on le murmure, qu’il soit question d’enlever son commandement au général Nivelle parce qu’il a fait ce qu’on reprochait au général Joffre de ne pas faire, alors je suis obligé de vous dire qu’ici l’effet sera lamentable. Vous seul avez assez d’autorité pour mettre le holà devant toutes ces petites intrigues militaires. »

l’offensive du 16 AVRIL

27 avril.

La situation reste la même. Painlevé, entendu par la commission de l’armée, réserve les décisions du gouvernement. Je dois aller demain à Compiègne pour éclaircir les incidents Mazel et Hirschauer (1). Si le général en chef n’a plus l’autorité nécessaire, nous lui retirerons le commandement à raison de ces faits et non des résultats de l’offensive.

J’ai vu le maréchal Haig : très confiant, il me communique ses notes et ses projets. Il défend Nivelle avec qui il est maintenant en bonnes relations : il regretterait un changement de chef en cours d’opérations. Il dit du bien de Pétain.

Le soir, Painlevé revient me voir ; il se reprend à hésiter.

28 avril.

Je n’ai pu aller à Compiègne, par suite de malentendus et de l’absence de Nivelle : mes collègues se rallient à l’idée émise l’autre jour, par Painlevé, après le Conseil des ministres, de donner Pétain comme coadjuteur à Nivelle avec le titre de chef d’état-major général... Je goûte peu l’idée. Pétain ne sera pas un subordonné, mais un successeur désigné : position fausse ne pouvant durer. C’est trop visiblement un expédient. Je ne m’y résigne que parce que mes collègues y voient le moyen d’éviter une crise.

Nivelle, mandé à Paris, vient me voir à 9 heures du soir. Il est optimiste, à l’ordinaire, quant aux affaires qui vont s’engager, notamment pour celle du fort de Brimont. Il sent que son autorité est diminuée et il se

(1) Ou incident Ybarnégaray. Le président de la République avait fait téléphoner à l’officier de liaison du quartier général un renseignement qui venait de lui être fourni par ce député combattant : le général Nivelle prétendait y voir une intervention du président de la République dans les opérations.

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

prête à tout ce qu’on lui demande. Il ne couvre plus Mangin et demandera officiellement que sa lettre de commandement lui soit retirée. Il a pris l’initiative de réformer le quartier général en nommant un nouveau major général et en renouvelant le personnel du troisième bureau. Il se sépare même de son chef de cabinet, le colonel d’Alançon.

Je lui demande s’il ne pourrait pas prendre Pétain comme chef d’état-major : il accepte. Je m’attendais à un peu de résistance. Il me dit qu’il a passé plusieurs heures avec Pétain ; il préférerait qu’il fût chef d’état-major général au ministère de la Guerre.

Dimanche 29 avril.

Painlevé a vu Pétain, je le vois à mon tour. Il n’accepterait pas d’être le collaborateur immédiat de Nivelle : c’est le conflit en perspective ou une subordination qui le diminuerait aux yeux de l’armée. J’approuve ses raisons. Le comité de guerre se réunit à 3 heures. Nous décidons à l’unanimité que Nivelle ne sera pas relevé : Pétain sera chef d’état-major au ministère. On discute longuement pour préciser le caractère de son rôle : il n’aura pas d’autorité propre ; il n’agira que sous l’autorité du ministre : celui-ci n’interviendra que dans la mesure où le gouvernement peut et doit intervenir ; il ne s’immiscera pas dans la direction des opérations. On n’examinera au comité de guerre telle opération projetée que dans ses rapports avec les effectifs, le plan général de la guerre, etc... La résolution est approuvée à Tunanimité par le Conseil des ministres.

30 avril.

Le général Mangin, autorisé par Nivelle, est venu à minuit trouver le ministre de la Guerre qui l’a reçu. Nivelle lui aurait dit : « Allez plaider votre cause et tâchez d’obtenir votre grâce. » Mangin veut demander sa retraite, s’engager comme soldat et dénoncer Nivelle qui essaie, dit-il, de se

l’offensive du 16 AVRIL

sauver en le sacrifiant. La conduite de Nivelle est celle d’un homme faible qui n’a plus d’énergie : il aurait dit à Mangin : « Nous sommes perdus tous les deux ; je ne puis pas m’en aller maintenant ; mais je ne tarderai pas à vous suivre (1). » L’après-midi Nivelle téléphone à Painlevé que Micheler déclare la présence de Mangin indispensable, et que, dans ces circonstances, il ne peut plus demander que Mangin soit mis en retrait de commandement : tout cela est pitoyable...

En outre Nivelle, équivoquant sur l’avis qu’il a reçu de différer l’attaque de Brimont, considère cet avis comme un ordre donné par le Conseil des ministres (ce qui ferait intervenir le Conseil des ministres dans l’exécution des opérations) et dégage sa responsabilité des conséquences de l’interruption des opérations qu’il dit avoir été commencées. J’engage Painlevé à veiller à ce que les actes du Conseil et les siens ne soient pas dénaturés.

1 er mai.

Préoccupations quant au ravitaillement en blé ; le Conseil des ministres s’en occupe à toutes les séances (2). Le charbon. Viollette a publié le résumé d’une circulaire dont il m’avait communiqué le projet quelques heures auparavant ; je lui demande de former une commission dont Loucheur est le membre principal ; il accepte.

2 mai.

Je passe plus d’une heure avec Thierry, assisté de Luquet et Privat-Deschanel : décidé que les ordres d’achat à l’étranger passeront par le ministre des Affaires étrangères

(1) En renvoyant, le même jour, au président du Conseil une lettre du général Nivelle sur la question des pertes, le président de la République ajoutait : « J’ignorais l’arrivée du général Mangin. Il est temps de ramener dans le commandement, à tous les degrés, une discipline énergique. »

(2) On était menacé de manquer de blé dans quelques semâmes ; la priorité allait être accordée aux céréales dans tous les transports venant d’Amérique.

après avoir été communiqués au service chargé de correspondre avec Tardieu.

Conférence avec Loucheur, David, Viollette.

3 mai.

Arrivée soudaine de Lloyd George et de lord Robert Cecil, du général Robertson, de l’amiral Jellicoe et du maréchal Haig : on doit s’occuper du haut commandement, de Salonique, de la Grèce.

4 mai.

Conférence, dans mon cabinet, avec Lloyd George, lord Robert Cecil, Painlevé et l’amiral Lacaze : on s’accorde sur l’opération à faire en Thessalie. Déjeuner au ministère. Après-midi conférence, dans la salle de l’Horloge, avec les généraux qui ont conféré le matin (1) et se sont mis d’accord sur la méthode des opérations en France : note de Robertson approuvée (2) ; discours de Lloyd George auquel je réponds, puis Painlevé : complet accord. On aborde la question de Salonique : les Anglais se déclarent dans l’impossibilité absolue de maintenir leur effectif à cause de's torpillages : renvoi aux généraux et amiraux.

5 mai.

Conférence à 10 heures ; l’avis des militaires préjuge la réduction au strict nécessaire pour conserver le camp retranché, — ce qui, d’après eux, serait sans utilité militaire (3) : je fais écarter cet avis. Discussion longue les

(1) Robertson, Douglas Haig, Pétain et Nivelle.

(2) Les généraux avaient été unanimement d’avis de continuer les ofTensives sur le front occidental, mais en ne visant plus que des objectifs limités.

(3) Le général Pétain avait été désigné par les généraux comme rapporteur. Dans une note qu’il remettait, en même temps, au président du Conseil, il expliquait qu’il avait essayé de lier la question de la réduction de l’armée de Salonique à la question grecque, plaçant ainsi la discussion sur son terrain naturel ; mais le général Robertson n’avait pas voulu s’engager dans cette voie et s’en était tenu d’une manière absolue à son point de vue du retrait graduel

Page 1