‹ Journal d'Alexandre Ribot et correspondances inédites 1914-1922Chapitre 6 sur 24 · AMORCES DE PAIX AUTRICHIENNES · texte numérisé non relu

AMORCES DE PAIX AUTRICHIENNES

entre les Alliés, d’opposer les intérêts des uns à ceux des autres, de fomenter ainsi entre eux les défiances qui lui permettraient de faire la paix allemande (1). »

, Le 8 mai, M. Barrère rapportait une conversation qu’il venait d’avoir avec le ministre de l’Intérieur, M. Orlando, dont il avait annoncé le départ pour Paris et pour Londres, où il venait traiter la question du charbon devenue angoissante pour l’Italie :

« Puis passant aux efforts manifestes de l’Autriche en vue I de la paix et de son espoir de conclure une paix séparée, j il a dit que les efforts autrichiens devaient se manifester surtout du côté anglais et français. Les hommes d’État I autrichiens se disaient sans doute que l’Angleterre n’était pas séparée de l’Autriche par des intérêts divergents ; la

(1) M. Sonnino avait ajouté, dans sa conversation avec M. Barrère, que la nouvelle manifestation de ces manoeuvres pourrait bien se produire du côté de l’Espagne. « Les dispositions neutralistes du nouveau cabinet, l’influence de la reine mère, le vif désir du roi de jouer le rôle d’intermédiaire entre les belligérants rendraient vraisemblable une telle hypothèse. Il se peut, sans que je puisse m’en porter garant, que M. Sonnino ait des raisons d’y croire. Il est généralement bien ^ informé des affaires espagnoles. L’ambassadeur d’Espagne à Rome,

! nommé par le comte de Romanonès, et ayant ouvertement professé ses sympathies pour les Alliés, et même son désir que son pays se joigne à leur cause, est embarrassé aujourd’hui de ses propos. » Le ministère Romanonès, libéral, sympathique à la France, venait de céder la place, le 20 avril, à un ministère Garcia Prieto. Peu soutenu par le pays et par la cour, il n’avait pu mettre l’Allemagne en demeure de respecter la neutralité de l’Espagne. En fait, on tolérait, depuis le début de la guerre, de la part de l’Allemagne, des actes contraires à l’observation des devoirs des belligérants en pays neutre : conduite de l’ambassadeur, manoeuvres, subventions à la presse ; tolérance à l’égard des sous-marins qui coulaient des navires espagnols et venaient trouver abri dans les eaux espagnoles.

Le roi avait rêvé d’être un jour médiateur ; il avait dû perdre cette espérance après l’entrée en guerre des États-Unis. Tout en faisant montre de sentiments d’amitié pour notre pays, dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, il se laissait impressionner par les événements : tantôt il croyait à la victoire de l’Allemagne, tantôt à une paix blanche, — et c’était sans doute le fond de sa pensée, — tantôt à la victoire des Alliés, mais après deux ans encore de cette terrible guerre. Il était nerveux parce que sa popularité avait baissé ; il voyait se développer dans l’armée des germes d’indiscipline, se former des ligues vis-à-vis desquelles le ministère n’avait pas la fermeté nécessaire ; on parlait de son abdication possible et cela suffisait à marquer le chemin parcouru.

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

politique britannique avait souvent révélé une certaine sympathie pour la double monarchie : d’un autre côté, on devait se dire à Vienne qu’il n’existait pas d’antagonisme irréductible entre la France et l’Autriche. C’était contre l’Italie que se concentrait toute la haine autrichienne.

« M. Orlando, dans ses contacts avec Votre Excellence et les membres du gouvernement, ne parlera, sans doute, pas uniquement du charbon, et il se peut qu’il cherche à connaître ce qu’on pense à Paris des amorçages autrichiens. Il conviendrait, chez nous comme à Londres, de lui montrer un front aussi anti-autrichien qu’anti-allemand, comme je l’ai fait moi-même, afin qu’il ne puisse rapporter dans son pays des impressions douteuses à l’appui des soupçons que les adversaires de la guerre et de l’Entente cherchent à propager ici et auxquels les hypothèses du ministre de l’Intérieur ne m’ont pas paru étrangères, »

M. Barrère allait signaler, le 11 mai, l’appui que le Vatican apportait aux amorçages autrichiens :

« Un ecclésiastique français tout à fait digne de foi me fait savoir qu’il a vu hier au Vatican un haut personnage de la curie qui lui a tenu en substance le langage suivant, que mon interlocuteur considère comme reflétant directement la pensée du pape et du cardinal-secrétaire d’État :

« Le Saint-Siège prétendait savoir que, dans la journée de mardi dernier 8 mai, une communication dont il ne connaissait pas la forme, mais dont il garantissait le fond, avait été faite au gouvernement italien par le gouvernement français pour demander les intentions du commandement italien quant à ses projets d’offensive, en indiquant les sacrifices qu’avait coûtés la dernière offensive française et en chiffrant ces sacrifices à 90 000 morts : le Saint-Siège tirait de cette information la conclusion que le gouvernement français avait voulu faire comprendre que la France était à bout de forces, et, par conséquent, il estimait que de toutes les puissances de l’Entente, la France était le plus près de la paix séparée. En rapportant ces propos, mon informateur a ajouté qu’il avait clairement compris que le Vatican avait entendu lui insinuer que le moment était venu pour la France de causer avec l’Autriche,

« Nous assistons en ce moment à une nouvelle mobilisa-

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