LES LETTRES PALÉOLOGUE-POKROWSKI
Thomas qu’il considérait le ministère de coalition qui achevait de se reconstituer comme notre dernier espoir : c’était par lui seul que nous pourrions ranimer la guerre.
Le 19, le nouveau gouvernement s’appropriait dans sa déclaration la formule du Soviet : un appui inattendu serait bientôt apporté à cette dernière, tant en France qu’en Russie, par la divulgation sinon du contenu, du moins de l’esprit des lettres échangées, en février 1917, entre notre ambassadeur et le dernier ministre des Affaires étrangères du régime tsariste Pokrowski.
A Paris, quelques ministres et surtout le président delà République s’étaient inquiétés de n’avoir pas de gage écrit de la promesse du tsar d’appuyer notre revendication de l’Alsace- Lorraine et de nous laisser libres d’organiser à notre guise la rive gauche du Rhin. L’empereur avait pourtant dit, le 5 mars 1915, à M. Paléologue : « Prenez la rive gauche du Rhin ; prenez Mayence, prenez Goblentz ; allez plus loin encore si vous le jugez utile ; j’en serai heureux et fier pour vous. »
Alexandre Ribot s’était refusé à aller à Pétrograd représenter la France à la conférence interalliée de février 1917. Il ne partageait pas les idées de certains de ses collègues au sujet de la rive gauche du Rhin : la dissolution du régime tsariste et l’intervention possible des Etats-Unis à nos côtés recommandaient en tout cas la prudence. M. Doumergue accepta de se rendre à Pétrograd ; il n’avait pour se guider qu’une lettre écrite à Paul Gambon le 12 janvier afin de lui permettre de répondre à une question que lui avait posée, plusieurs mois auparavant, sir Edward Grey sur nos buts de guerre.
M. Doumergue, par un télégramme du 1®^^ février, faisait connaître les points sur lesquels il comptait demander au tsar un engagement, au cours de la visite qu’il devait lui faire le surlendemain. Le 3, sur une allusion faite par M. Doumergue à l’attitude des États-Unis, le tsar lui exposait que le président Wilson paraissait vouloir, dans la guerre actuelle, agir comme l’avait fait Roosevelt dans la guerre russo-japonaise, ajoutant qu’il avait la preuve que celui-ci n’avait fait ses propositions de médiation qu’ après avoir été informé, de façon certaine, par le gouvernement japonais, que le Japon allait se trouver prochainement hors d’état de continuer la guerre ; il avait voulu éviter ainsi la victoire russe et affaiblir à la fois ses deux concurrents en Extrême-Orient... « Votre Majesté pense-t-elle donc, fit observer M. Doumergue, que l’attitude et les agisse-
JOURNAL d’ALEXANDRE RIBOT
ments du président Wilson sont beaucoup moins inspirés par le sentiment humanitaire qu’il invoque, que par l’intérêt d’une politique à la fois égoïste et très réaliste, tendant aux mêmes fins que celles de M. Roosevelt dans la guerre russo-japônaise ? — C’est mon absolue conviction, lui répondait l’empereur. » Il était donc indispensable, avait continué M. Doumergue, que les Alliés, pour déjouer ces calculs, fussent bien fixés sur leurs buts respectifs de guerre et tout à fait d’accord pour les réaliser en toute solidarité. Et, sur un télégramme de Berthelot, chef du cabinet de Briand, en date du 9 février, M. Paléologue était autorisé à donner une forme officielle aux engagements de la Russie envers la France. Les lettres Paléologue-Pokrowski étaient échangées le 14 : il y était dit, notamment, que les territoires de la rive gauche du Rhin seraient détachés de l’Allemagne et formeraient un État autonome et neutralisé ; il serait occupé par les troupes françaises jusqu’à satisfaction intégrale de toutes les conditions de paix. Ni Berthelot ni personne à Paris n’avait eu préalablement connaissance du contenu de ces lettres. Avant de quitter le pouvoir, M. Milioukofï avait eu le temps d’en signaler l’existence, non sans malice, à Albert Thomas ; il considérait que la signature de ces lettres avait été une faute.
Albert Thomas a été surpris par la communication que lui a faite Milioukofï, des -lettres échangées, en février 1917, entre Doumergue et Pokrowski, contenant l’assentiment de la Russie à ce que la rive gauche du Rhin soit détachée de l’Allemagne, pour former un État autonome (sous réserve de ce qui sera annexé à la France). Thomas ne croit pas que cela ait été délibéré en Conseil des ministres. La publication de ces lettres serait très fâcheuse.
Je ne crois pas, en efïet, qu’il y ait eu communication au Conseil : Doumergue a été autorisé à signer par un télégramme de Berthelot.
Dans la lettre à Paul Gambon, envoyée, en janvier dernier, pour répondre à une question de lord Grey sur nos buts de guerre, il est question aussi de détacher la rive gauche de l’Allemagne ; cette lettre a été examinée en Conseil, sur la proposition de Viviani intérimaire — en