‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 10 sur 92 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

17 juillet. — A quatre heures du matin, nous montons en voiture et nous partons de Versailles, prenant le chemin de Harly. Des hussards nous escortaient. Nous étions précédés et suivis de régiments qui étaient en pleine marche. M. le marquis d'Autichamp, premier écuyer de M. le prince de Coudé, était maréchal général des logis de cette «nuée. Il avait arrangé notre route de la manière la plus «kre. Arrivés au pout du Pecq, les princes et leurs officiers descendirent de voiture et montèrent à cheval, escortés par un grand nombre de leurs valets, bien armés, et se rendirent à Chantilly par des chemins détournés, traversant la vallée de Montmorency. M. le duc de Chartres et ses frères étaient en ce moment avec M™ de Sillery à Saint- Ouen. Us reçurent de très grand malin un courrier de H. le duc d'Orléans pour les prévenir du passage de M. le prince de Condé, dont ses espions l'avaient instruit, et leur enjoindre de requérir la garde nationale pour les faire arrêter. M. le duc de Chartres se rendit a cet effet, à sept heures du matin, chez M. de Myons qui, habitant une maison de campagne dans la vallée, avait été nommé depuis peu commandant de la garde nationale du canton. M. de Myons eut l'air de vouloir profiter de cet avis, mais prit ses arrangements de manière à ne pas inquiéter les princes dans leur route et à les laisser passer librement. Ils arrivèrent à Chantilly vers midi.

Quant à moi, je fus destiné à accompagner les dames dans une calèche découverte. J'étais seul homme avec H™ la princesse Louise de Condé et Mu de Monaco, d'Autichamp, de Ronçay, de La Rochelambert et de Lam-

bertye. Nous eûmes pour escorle un maréchal des logis et douze hussards deLauzun, qui nous suivirent jusqu'aux barrières de Saint-Denis, où on les congédia en leur donnant cinq louis de gratification. Le maître de poste de Saint- Denis nous envoya des ehevaux. Un régiment de dragons, que nous vîmes défiler, calma les inquiétudes de nos dames, et nous arrivâmes tranquillement à Chantilly, en mémo temps que la troupe à cheval des princes Le départ de M. le prince de Condé, deux jours avant, pour se rendre à Versailles, à cheval et suivi de gens armés, avait extrêmement inquiété les bons habitants de Chantilly. A son retour, les cours du château étaient pleines pour témoigner à toute cette famille, bienfaitrice de ces cantons, la joie de la revoir. Mais leur satisfaction ne fut pas de longue durée. On ordonna promptement le dtner et M. le prince de Condé fit précipitamment ses arrangements pour le départ. Me trouvant dans cette circonstance le seul non attaché à la maison, j'offris mes services à M. le prince de Condé. Il ne pouvait douler de la sincérité de mon dévouement ; il les accepta et m'en témoigna sa reconnaissance. Enfin, dans ce siècle d'ingratitude, les princes savent être sensibles aux preuves d'attache ment que leur donnent ceux qui n'ont reçu d'eux aucun bienfait, qui ne leur ont jamais rien demandé ot qui n'attendent rien d'eux. J'étais parfaitement dans ce cas. Depuis mon entrée dans le monde, habitué à aller chez ces princes plus que chez lue autres, j'étais depuis plus de dix ans dans leur plus intime société; j'y ai vécu avec infiniment d'agrément ut j'ose me flatter d'avoir gagné l'estime et l'amitié de tout le monde, en n'étant le vil complaisant de personne et surtout en ne me mêlant d'aucune intrigue, dont ces petites cours ne sont pas plus exemptes que les grandes.

M. le duc d'Enghien n'était pas venu a Versailles avec ses parents, s'étaut trouvé incommodé, ainsi que je l'ai dît. 11 attendait leur retour avec impatience. Son premier mot en apprenant le départ fut de dire : ■ Je n'ai plus rien à désirer, je suis au milieu de ma famille et de mes parents les plus chers » '.

1 . Kulisaiit plus tard son journal, M. U'Ëspiticli&l ajouta, en marge, & Ut Balte de cette phrase : n Mnlhenreui priocc ! ISot ! »

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DÉPART POUR l'ÉMIGIATION tl

Cependant les arrangements se font pour partir en troii bandes, afin de ne pas être arrêté aux postes et de pouvoir arriver plus promptement et plua sûrement aux frontières. Je fus destiné à accompagner M™ la princesse Louise, qui devait partir la dernière. Aussitôt après le dîner, qui fat d'un silence déchirant, M. le prince de Condé, son fils et son petit-fils, MM. du Cayla, d'Autichamp et de Meintier montèrent en voiture et prirent la route de Valenciennes. Jamais le spectacle de ce départ ne sortira de ma mémoire. J'ai toujours devant les yeux ce chef respectable de L'illustre maison de Condé, eu redingote bleue, l'épée au côté, emmenant sa famille, quittant froidement sa magnifique habitation, laissant dans les larmes tous ses bons serviteurs qui se désolaient de ne pouvoir le suivre. Rien ne m'a plus frappé, je l'avoue, que cette épée, sous sa redingote. Il semblait que c'était le seul bien qu'il ne voulut point abandonner ; elle paraissait lui faire dire : c La marque distinctive d'un gentilhomme est son épée : elle ne doit plus me quitter et mon honneur y est attaché. La monarchie ne peut exister sans cette noblesse dont je suis on des premiers membres et c'est à l'épée d'un Condé que le Roi sera peut-être un jour redevable de sa couronne. »

Deux heures après le départ des princes, deux voitures, conduisant le chevalier de Virieu, les deux frères d'Àuleuil, le chevalier de Sarobert, etc. prirent la même route.

Enfin, à sept heures du soir. M"" la princesse Louise, M""* de Monaco, d'Autichamp, de Lambertye, le comte de Choiseul et moi, nous partîmes également de Chantilly. Parmi les personnes attachées k M. le prince de Condé qui se trouvaient à notre départ, était un certain Grouvelie, secrétaire du prince ; ce petit scélérat vint avec hypocrisie me témoigner sa surprise de tout ce qu'il voyait. Je ne pus m'empêcher de lui faire sentir combien j'étais indigné de sa conduite. Comblé des bontés de son maître, gâté par toute la maison, ce monstre, depuis la première assemblée des notables, trahissait son bienfaiteur «t. depuis l'ouverture des États Généraux, s'était lié avec tes plus factieux de l'Assemblée et était un de leurs plus niés partisans.

Je ne parlerai point de ce qui se passa à Paris dans

cette fameuse journée, où le Roi vint à l'Hôtel de Ville et fut reçu par La Fayette, à la tête de cent mille parisiens sous les armes : je n'en ai pas été témoin. Tous les détails en sont connus de tout le monde. Il n'était guère possible de choisir un jour plus favorable pour s'éloigner. Tout Paris occupé de la visite du Roi, personne n'eut la pensée d'envoyer des émissaires pour contrarier la sortie des princes et les arrêter sur leur route. II n'y avait pas eu encore d'insurrection bien décidée dans aucune ville, les troupes n'étaient pas encore très insubordonnées ; on se contentait de huer, de dire des invectives à la noblesse et lea enfants criaient : « Vive le tiers état ! » La cocarde nationale n'était pas encore généralement arborée. Nous voyageâmes avec assez de sécurité. On avait eu la précaution d'effacer les armoiries sur les panneaux des voitures.

18 juillet. — Cependant le grand nombre de voyageurs commençait à donner de l'inquiétude. On croyait que la Reine s'en allait. On en murmurait partout, mais on s'en tenait là. Nous arrivâmes à Péronne sans avoir éprouvé de difficulté, ayant couru toute la nuit sans avoir de nouvelles de tout ce qui nous précédait. Le manque de chevaux a la poste nous força d'entrer à l'auberge qui est sur la place. C'était jour de marché. On grondait sur le grand nombre de voitures qui passaient. Déjà on s'attroupait à notre porte. Je la fis ouvrir toute grande et, faisant bonne contenance, j'en imposai aux discoureurs. Le maître de poste me parut un honnête homme ; je lui confiai mes inquiétudes ; il seconda nos désirs, fit atteler nos voitures le plus promptement qu'il put et nous partîmes après avoir fait un léger déjeuner. L'officier de cavalerie, qui commandait le détachement résidant à Péronne, répandit sans affectation quelques cavaliers sur la place ; ils assurèrent notre sortie et nous en fûmes quittes pour quelques huées en traversant la ville. La voiture de suite, où étaient les femmes de chambre, ayant été plus retardée, courut plus de dangers. On voulait la brûler, mais elle passa heureusement sans événement fâcheux. Le soir même, la plus violente insurrection éclata dans Péronne ; on y brûla les douanes et les barrières et on maltraita les commis.

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En continuant notre route, nous traversâmes la ville de Cambrai. En relayant à la poste, je fus reconnu par plusieurs officiers de la garnison, mais rien ne troubla notre passage. A Bouchain, il fallut attendre quelque temps, hors Je la ville, les chevaux de poste. Nous trouvâmes dans le même cas M. Le Roux, premier valet de chambre de M. le comte d'Artois, courant après Bon maître, lui portant habits et linge, avec peu d'argent, et ne sachant pas où le trouver. Il nous apprit qu'il était parti de Versailles, la veille 17, & neuf heures du matin, ayant vu le Roi ae préparant & monter en voiture pour se rendre à l'Hôtel de Ville. Il avait pris ses ordres pour son frère. Il représenta au Roi que, malgré tous ses soins, il n'avait pu faire qu'une petite somme qu'il portait à H. le comte d'Artois. Alors le Roi ouvrit devant lui un bureau, rempli de rouleaux et d'or, et lui donna pour remettre à son frère — le croirait' oal — seulement deux cents louis. Le Roux se trouvait de plus inquiet pour pouvoir librement voyager. 11 demanda an Roi un passeport : nouvel embarras. Le Roi n'avait plu b upres de lui aucun ministre pour l'expédier. Les anciens arant été renvoyés n'étaient pas encore rappelés; les nouveaux étaient en fuite. Il se trouva cependant dans un tiroir on ancien passeport, signé : Montmorin, avec lequel Le Roux se mit en route pour aller rejoindre H. le comte d'Artois.

Noos arrivons enfin aux environs de Valenciennes. Le marquis de Sennevoy, maréchal de camp et employé danB cette place, vint au-devant de nous. Il nous apprit que M. (e prince de Condé et ses enfants n'avaient fait que traverser la ville, en s' arrêtant un instant pour voir H. le comte d'Artois, qui y était arrivé en bonne santé, aÎQBÎ que M. le duc d'AngouIeme et H. le duc de Berry ; que les mw et les autres, tranquilles et en sûreté à Valenciennes, n'en partiraient qu'après quelques heures de sommeil ; que H. le prince de Condé avait reçu de H. le duc d'Esterhazy, commandant de la place, tous les témoignages de dévouement et de respect, qu'il avait expédié tous les passeports pour sortir du royaume, et que nous trouverions les princes a Hons.

D'après ces nouvelles satisfaisantes, nous traversons

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34 JOURNAL d'& MIGRAT] ON

Valenciennes avec sécurité et sans trouble, ne noua arrêtant que pour relayer, l'impatience de voir ses citera parents no permettant pats à M™ la princesse Louise de faire une visite à M. U comte d'Artois. M. d'Eathera/.y, à cheval, se trouva sur notre passage, nous aborda un moment et nous quitta pour veiller à ce que rien ne troublât notre route.

Enfin, par un chemin superbe, nous arrivons en moins d'une heure à Quievrain, première poste impériale, bien soulagés de nous voir hors de France, de ue plus entendre les buées contre la noblesse et les cris de « Vive le tiers » que même les enfants faisaient à Lue- télé. Nous entrâmes dans Mons à huit heures du soir et nous jouîmes du plaisir de nous revoir tous, après trente-six heures d'inquiétude et de séparation. Nous nous embrassâmes tous du meilleur de notre cœur. On se mit à table et, si le souper ne fut pas gai, au moins il fut très touchant. On savait déjà à Mons tout ce qui s'était passé à Paris les jours précédents. On apercevait de l'agitation et de la fermentation dans les esprits. Oo était persuadé dans la ville que c'était la Reine qui venait d'arriver. Tant maîtres que valets, nous étions plus de quarante; l'auberge n'était pas assez grande pour nous loger tous. Il fallut nous diviser. Nous avions tous grand besoin de repos : l'esprit et le corps étaient également fatigués. Etant parti précipitamment de Chantilly, j'étais sans domestique. Je l'avais envoyé à Paris prévenir ma femme que je partais avec les princes. Je fus passer quelques heures dans une assez mauvaise auberge.

19juillbt. — M. le comte d'Artois devait partir de Valenciennes à minuit et passer par Mons pour se rendre à Namur. Je désirais le voir à son passage. Le capitaine autrichien qui était de garde me promit de me faire éveiller au premier bruit de courriers. La crainte de le manquer me fit lever à trois heures et je fus au corps de garde attendre son passage. M. d'Autichamp attendait également à la poste. Le prince n'arriva qu'à cinq heures. Je lui témoignai ma satisfaction de le voir en sûreté et il m'accorda la permission de l'embrasser. Il s'arrêta un quart

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DÉFAUT POUB L'ÉMIGRATION K

d'heurt) pour déjeuner. De ses compagnons de voyage eetui qui avait le mieux soutenu les fatigues de la route était le marquis de Polignac, alors dans sa soixante-dixième année. H. le comte d'Artois se rendit à Namur, pour éviter Jea inconvénients de son rang a Bruxelles, vii-à-vis de l'archiduchesse Christine.

Je retournai me reposer quelques heures, mais mon esprit était trop agité ; je ne pus fermer l'œil. Le sort de ma femme et de deux de mes eufanU que j'avais laissés à Paris, sans avoir pu lee voir avant mon départ précipité, me donnait les plus vives inquiétudes. Mon espoir était qu'ils s'éloigneraient de Paris le plus tôt qu'ils le pourraient pour se rendre dans ma terre d'Auvergne, où j'avais lieu de croire, par tant de rainons, qu'ils seraient plus en sûreté qu'ailleurs. Toutes ces pensées me tourmentaient infiniment. M. le duc d'AngouIôme et M. le duc de Berry arrivèrent à Hons pour dîner avec nous. M. le prince de Condé leur fit les honneurs d'un mauvais repas d'auberge. II était impossible de ne pas se livrer à des réflexions affligeantes en voyant à table, dans une mauvaise auberge, entre dix-huit personnes , cinq princes et une princesse de la maison de Bourbon, obligée de chercher hors de leur patrie, une retraite pour éviter d'être victimes de leur dévouement pour leur Roi, pour un souverain dont la faiblesse devait occasionner les plus grands malheurs et la ruine totale de la monarehta. Los jeunes princes couchèrent à Mous. Après dîner noua partîmes pour Bruxelles où uous arrivâmes avant la nuit. Nous descendîmes au magnifique hôtel de Bellerue où nous fûmes très bien logés. Il est situé but la place Royale.

30 juillet. — H. le duc d'Angouleme et M. le duc de Berry arrivèrent pour dîner et logèrent à l'hôtel de Galles, où il y a de superbes appartements. J'eus le matin une véritable joie en voyant arriver le fidèle Picard, mon domestique ; il m'apportait des nouvelles de ma femme et de mes enfants. Il était venu à francs élriers. La présence de ce bon serviteur me rendit la tranquillité et me procura les aisances et toutes les commodités dont j'étais

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privé depuis quelques jours. Il m'apporta quelques hardes dont j'avais grand besoin.

Do 21 au 25 juillet. — M. le prince de Gondé et ses enfants vont, tous les quatre seulement et sans suite, faire une visite à l'archiduchesse Christine, gouvernante des Pays-Bas, sœur de la Reine, et à son époux le duc Albert de Saxe-Taschen. Le même soir, 21, arrive à Bruxelles le baron de Breteuil, qui, six jours avant, s'était cru premier ministre, après le départ de Necker. Avec lui sont M™ de Matignon, sa fille, et de Montmorency, sa petitefille, la duchesse de Brancas et quelques amis. Toute cette société était partie précipitamment de Dangu, terre appartenant au baron de Breteuil, et avait couru les plus grands dangers en route, M™ de Matignon ayant été prise pour la Reine. Lorsque les nouvelles du 14 et du 15 leur parvinrent, ils attendaient la nouvelle de l'arrivée du Roi à Compiègne, laquelle leur avait été annoncée par le baron de Breteuil, comme une chose positivement arrêtée. Le baron de Breteuil vint faire une visite à M. le prince de Gondé dans notre auberge. — Nous visitons la ville de Bruxelles et profitons toute la journée de la superbe et agréable promenade du Parc. Nous y apprenons les nouvelles et l'arrivée de beaucoup de personnes qui fuient Paris pour éviter la fureur de ces premiers moments...

M. le prince de Condé et ses enfants vont à Namur, voir M. le comte d'Artois, et en reviennent le 25. Les jeunes princes viennent dîner avec nous et nous les voyons sans cesse ; il n'y a avec eux que M. le comte de Sérent, leur gouverneur, le marquis de Montaignac, et l'abbé Marie, instituteur. Le chevalier de La Sarre, chargé de la partie du génie et des fortifications, les a rejoints depuis. Le reste de l'éducation n'a pas été appelé. Les sentiments démocratiques de quelques-uns n'auraient pas convenu en cette circonstance. On ne pouvait laisser auprès de ces jeunes princes, ni un vicomte de La Bourdonnaye sous-gouverneur, ni un marquis Descorches de Sainte-Croix.

Le prince de Conti, enfui de Paris dès le 12 de ce mois, après avoir couru tous les environs, se croyant toujours

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poursuivi, s'était réfugié à Chateauvillain, chez le duc de Peu- Ihièvre. 11 se crut obligé d'en partir. Il arriva le 24 à Namur, n'ayant avec lui que M. le comte de Boullaînvilliers, son premier gentilhomme, el le chevalier de Bavenel. Il était mourant de peur et avait la tête égarée. Nous le revoyons dans le même état & Bruxelles, le 25. Il dtne avec nous, nous raconte tous les dangers qu'il croit avoir courus, persuadé qu'on en voulait à ses jours. Les fontaines étaient empoisonnées sur sa route. Il nous répète à chaque instant ses terreurs paniques, nous inspirant autant l'ennui que la pitié...

29 jcillbt. — lie chevalier de Launay, frère du gouverneur de la Bastille massacré le 14 juillet, arrive surun cheval de poste, seul et mal vêtu. Nous sortions de table. A peine M . le duc de Bourbon l'a-t-il aperçu sur la place, tout le inonde va au-devant de lui, princes et autres, et chacun lui témoigne l'intérêt qu'il inspire depuis la perte de son malheureux frère. Nous lui apprenons que H. le prince de Conti, chez lequel îl passait sa vie depuis plus de 25 ans, est en ce moment dans la même auberge. Nous l'y conduisons sur-le-champ. Mais le prince, toujours occupé de ■es frayeurs, le reçoit très froidement, lui parle de ses chiens el de ses équipages, mais plus encore des craintes que sa présence lui inspire. Enfin, il les lui témoigne tellement qu'il l'oblige à reprendre un bidet de poste. Le malheureux chevalier de Launay nous quitte les larmes aux yeux et, deux heures après être arrivé à Bruxelles, en repart pour se réfugier je ne sais où, probablement en Hollande, plus attendri des témoignages d'intérêt que nous lui avions tous marqués que de la réception du prince de Conli, dont nous étions tous dans l'indignation...

Août 1789. — 3 août1. — Nous partons de Bruxelles pour ■lier couchera Liège. A deux lieues, la maladresse des postillons et la malice d'un charretier nous font casser une roue

1. A la On de juillet 1789. le comte d'Artois ee décida A aller bq Saisie, ■tteodr* la réponse de ion beau-perc, le roi de Sardaigne, A qui il avait dtnaodé l'autorisation de venir A Turin. I.e prince de Conjë devait te mbm de pr*».

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2S JOURNAL d' ÉMIGRATION

de la gondole et la mettent en cannelle. Cela retarde notre marche et dérange pour aujourd'hui les dispositions faites pour chaque voiture. Au lieu de voyager avec les dames, je fais la route sur un siège ou avec le chariot de la poste. Noua traversons Louvain, Tirlemont, Saint-Irond et arrivons à Liège avant la nuit, mais trop tard pour nous promener dans celte grande el désagréable ville, qui contient plusde 150.000 habitants. La liberté dont on y jouit en a fait le refuge de tous les malfaiteurs de l'Europe. Ils y trouvent uu asile assuré. Au surplus, les dehors en sont riches, très bien habités et meublés d'une infinité de maisons agréables. Nous logeons à l'Aigle noir, grande et bonne auberge. M. de Barentin, ex-garde des sceaux, y était logé et nous sommes partis sans nous en douter. MM. de Montesson arrivent ici de Namur et sont bien reçus de M. le prince de Coudé, qui les prie à souper et les invite à faire même route.

4 août. — Nous quittons, sans regret et sans l'avoir vue qu'en la traversant, la grande et vilaine ville de Liège pour prendre la route d' Aix-la-Chapelle. En sortant de Liège on jouit d'une très belle vue sur cette ville, après avoir passé la Meuse sur plusieurs ponts. Nous avons mis sept heures à nous rendre à Aix-la-Chapelle par un assez beau chemin, à l'exception de la dernière lieue dans le bois qui doit-être impraticable l'hiver. Nous no devions que traverser cette ville, mais M. le comte d'Artois, forcé à s'y arrêter pour faire raccommoder sa voiture, nous oblige à y rester aussi, ne pouvant aller plus vite que lui. Cela nous procure le plaisir de passer la journée avec ce prince. Le général ElHot, ancien gouverneur de Gibraltar, vient rendre ses devoirs à M. le comte d'Artois, qui lui donne à dîner et lui témoigne les plus grands égards. Il lui présente M. le duc de Bourbon. Ces deux princes témoignent à ce vénérable vieillard leur satisfaction de retrouver le brave défenseurd'une place a l'attaque de laquelle ils avaient participé. M. le prince de Condé et M. le duc d'Enghien se font également présenter au général Elliot.

5 août. — M. le comte d'Artois partant aujourd'hui

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DKfAHT »OUR U'ÉMISRATION »

pour continuer sa route par Cologne et Bonn, et voulant lui laisser sur noua un jour d'avance, nous séjournons à Aii. Nous visitons les curiosités de la ville, l'église cathédrale, le trésor, le tombeau de C ha rie magne et plusieurs choses qui ont servi à cet empereur, lequel est ici en grande vénération. Il y a à Aix des bains chauds très renommés, «Dire autre le Compus ou bains des pauvres. Il y a une redoute où l'on se rassemble le soir et où l'on donne des bals ; îl y a aussi des banques de biribi, pharaon et trenteet-un.

Nous trouvons à Aix le comte et la comtesse Archamb, dePérigord, la princesse Joseph de Monaco, le marquis de Coigny *, etc. Les eaux de Spa sont à huit lieues d'ici. 11 s'y est rendu et il y arrive journellement un grand nombre de français qui fuient de Paris. Nous apprenons qu'à l'exemple de la capitale, il se commet des horreurs dans les provinces. On commence à brûler des châteaux et à persécuter les nobles. Le prince de Salm, évoque de Tournay, député de Lille aux Ëtats Généraux, ayant été «conduit de l'Assemblée comme étranger, est en ce moment à Aix-la-Chapelle.

6 août. — M. le prince de Coudé et ses enfants partent d'Aix-la-Chapelle- Nous ne nous mettons en route que quelques heures après lui. Nous sommes sept dans une gondole, savoir : M"" la princesse Louise, M1" la princesse de Monaco, Stmtt d'Autichamp et Amélie de Lambertye, dame de H"" la princesse Louise ; le chevalier de Virieu, le comte de Choîseul et moi- Avec les trois princes, sont MM. le duc de Cayla et d'Autichamp. La suite est de 28 personnes, soit femmes de chambre, valets de chambre, valets de pied ou domestiques, en tout 40 personnes. Avec un pareil train, on court risque d'être souvent arrêté aux postes et rauçooné dans les auberges. Les postes sont mal servies et les relais très distants. On fait ordinairement maoger des tranches de pain aux chevaux à moitié chemin. Dans uoe de ces haltes nous rencontrons deux aimables Allemandes, qui vont à Spa, puis en Franco et venant de

i. i Le§ drax pivmierM ont M gnlUottjiêt* an tTM ». (Rote de M. d'Ei-

paeklij.

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Vienne : l'une est la comtesse de Mansi, l'autre la comtesse de Kinsky, née princesse de Diétrichstein, Agée de 20 ans, grande, bien faite, jolie comme un ange, abandonnée de son mari et se consolant en voyageant avec son amie. Nous traversons la ville de Juliers, capitale du duché de ce nom, appartenant à l'électeur palatin duc de Bavière, qui y tient garnison. La ville est petite, mais jolie et assez bien fortifiée.

Nous arrivons à Berghem, poste avant Cologne. M. le prince de Condé y a été arrêté faute de chevaux et a été obligé de dîner en les attendant. En même temps arrive de Cologne un seigneur allemand, avec son épouse, allant à Spa et arrêté par les mêmes raisons. C'est le baron de Westphalen. Ce nom n'est pas inconnu à M. le prince de Condé. Pendant la guerre de sept ans, il a été intimement lié avec une baronne de Westphalen. 11 rencontre le baron en sortant de table, lui demande s'il est le fils de la dame qu'il a connue. Acette question, le baron regarde le prince avec attention et, par un espèce de pressentiment, inspiré par la nature probablement, il le reconnaît et lui dit qu'il doit être le prince de Condé. Cette reconnaissance est bientôt suivie d'une séparation. Chacun part pour sa destination et les princes arrivent à Cologne pour souper.

Nous éprouvons à Berghem les mêmes contrariétés pour les chevaux. Nous sommes forcés de nous y arrêter deux heures. L'impatience prend à nos daines; la soirée est belle. Nous nous acheminons à pied, en attendant les voitures. A environ une demi-lieue se trouve, sur ta gauche, un assez gros château. Nous rencontrons sur le chemin deux jeunes demoiselles, avec lesquelles nous entamons la conversation. Elles nous apprennent que leur père, le baron de Beids, est seigneur de ce château et qu'elles sont chanoinesses. Pour les mettre à leur aise, je les instruis également que nous accompagnons l'abbesse du chapitre de Remiremont, fille de M. le prince de Condé, qu'elles nous disent avoir vu passer sur la route dans la journée. Nous arrivons au village : point de voiture. Noua nous asseyons à la porte d'un cabaret. Pendant ce temps nos jeunes chanoinesses envoient au château avertir leurs parents de la bonne compagnie avec laquelle elles se trou-

DÉPART PODR L'ÉHIGRATION 31

vent. Arrivent sur-le-champ le baron et son épouse, à qui il faut décliner encore nos noms et qualités. Grandes inslaaces pour venir au château et se reposer, et même y passer la nuit, ce qu'on ne peut accepter pour ne pas inquiéter les princes qui doivent nous attendre.

Dans la conversation, quelqu'un prononce mon mon. A ce mot, la baronne me demande si je suis le fils du comte d'Espinchal, colonel d'un régiment pendant la guerre. Sur l'affimative me voilà embrassé tendrement par la baronne et même par le baron. Mon père avait été leur meilleur ami. Au milieu de cette nouvelle reconnaissance, arrive notre gondole. Seulement, il n'y a pas eu de chevaux pour la voiture de suite. Le baron veut bien se charger de recevoir chez lui les femmes de chambre, leur donne à souper, a coucher, et elles n'arrivent que le lendemain matin à Cologne, où ne sommes rendus qu'à minuit. Nous descendons à l'hôtel du Saint-Esprit, ou nous retrouvons les princes. Nous y soupons gaiement, en nous faisant part réciproquement de nos heureuses rencontres.

7 août. — Nous passons la journée entière à Cologne. Celte ville est grande, mal bâtie, peu peuplée et d'une Iristesse à mourir. C'est la capitale de l'éiectorat de ce nom. Hais cette ville ayant la prétention d'être libre et impériale, l'électeur ne peut pas y séjourner plus de trois jours de suite, sans la permission du magistrat. Aussi Eut-il sa résidence à Bonn...

Le soir, il prit fantaisie aux jeunes princes d'aller à ooe espèce de redoute ou nous n'avons trouvé que des buveurs, des fumeurs et 1res mauvaise compagnie. La tille est cependant très bien habitée, surtout l'hiver. Il y a, à ce que l'on nous a assuré, de nombreuses et brillantes assemblées dans la noblesse. M. le comte de Colbert-Maulevrier, ministre du Roi auprès de l'électeur de Cologne, •près avoir accompagné M. le comte d'Artois à Bonn, vient rendre ses devoirs à nos princes. Il se proposait de nous donner à déjeuner à notre passage, mais l'électeur se trouvant à Bonn, M. le prince de Condé, ne jugeant pas à propos de le voir, n'accepte pas les offres d« H. de Haulévrier. Cet électeur, frère de l'empereur,

3J JOBKNAL d'eUIGKATION

est l'archiduc Maximilien, qui vint a Paria, il y a quelques années. La Reine, sa scaur, voulut exiger la première visite de la part des princes du sang, qui, avec raison, ne voulurent pas s'y soumettre et, d'après cela, se dispensèrent d'assister aux fêtes que l'on donna à la cour pendant son séjour. Cette altercation, dont oa pouvait se ressouvenir, fut cause qu'il fut arrêté de ne pas faire de pause à Bonn. H. le comte d'Artois qui n'avait pas les mêmes raisons que nos princes, fut voir l'électeur qui le reçut magnifiquement et lui donna une espèce de petite fête.

8 août. — A sept heures du matin, noue partons, à notre grande satisfaction, de cette grande villasse et nous sommes dédommagés de l'ennui qu'elle nous a inspiré par l'agrément d'une superbe route qui conduit à Bonn en trois heures. Le temps de relayer et celui de traverser rapidement cette jolie ville suffisent pour nous donner les plus grands regrets de ne pas visiter cette superbe résidence et ses beaux jardins qui ne sont séparés du Rhin que par la grande route. L'électeur eut la curiosité de nous voir passer et se trouva, sans que nous nous en doutions, à cheval, sur le chemin'...

32 août. — Jusqu'à ce moment nous avons voyagé avec la poste. Mais il n'y en a point d'établies en Suisse, par une politique des habitants de ce pays, qui ne veulent pas qu'on le traverse si rapidement et qui, vous forçant à ne marcher qu'à petites journées, font laisser plus d'argent dans les auberges. Pour se conformer aux lois spéculatives des avides Helvétiens, on fait marché avec dea voi tuners, qui fournissent des chevaux à raison de 7 livres 10 soin par jour. Bien entendu vous payez le retour comme si vous vous en étiez servi, ce qui par conséquent porto le prix de chaque cheval à 13 livres par jour. C'est ainsi que noua allons voyager jusqu'à Berne, où nous n'arriverons que le troisième jour, en faisant environ dix lieues chaque journée...

23 août. — La pluie a duré toute la nuit : mais le temps devient, superbe et nous dédommage de la journée précédente. La route est charmante. Nous commençons à jouir d* la Suisse, nous dînons à Tiihr, où il y a une excellente auberge, tenue par une bonne grosse Bernoise qui nous traite de son mieux. Après le dîner, la route devient de plus en plus agréable ; nous arrivons de bonne heure, à la couchée, à Murgenthal. Cet endroit est enchanteur. L'auberge est une des meilleures que nous ayons rencontrées. J'ai le plus grand plaisir à la voir dirigée par la charmante et aimable Marianne Probst, que j'avais vue, il y a six ans, àla tête de celle de Saint-Nicolas. A cette époque, elle n'avait qoe 16 ans. L'éloge de cette jeune personne se trouve dans kt Lettres sur la Suisse, par M. de La Borde, ancien premier valet de chambre de Louis XV. Marianne Probsl est grande, bien faîte et d'une ligure très agréable. Elle est décente, honnête et d'un maintien parfait; elle est instruite, parle français à merveille, lit des ouvrages sérieux Ha une bibliothèque choisie. Mais on ne s'aperçoit point de tout cela; il faut le savoir pour s'en douter. Elle vaque à toutes les affaires du ménage avec une activité et une intelligence surprenantes...

2i août. — C'est à regret que nous prenons congé de l'aimable Marianne Probst, qui a été honnête jusqu'à notre >rparatioQ- Elle avait parfaite connaissance de toute la bonne compagnie qui avait logé chez elle; elle m'avait même prié la veille d'en consigner tous les noms sur ses tablettes. Nous étions, tant maîtres que valets, 40 personnes »u moins. Nous avons tous très bien soupe et déjeuné avant de partir. Chacun a été parfaitement couché. Marianne, bien différente de tous les avides aubergistes qui lui en ont fait faire des reproches, n'a fait payer que 180 livres.

Depuis notre départ de Bruxelles, nous n'avions pas eu Je lettres de France ni de détails sur ce qui se passait dans l'intérieur. Un exprès, envoyé à Soteure pour retirer tel lettres que nous y avions fait adresser, nous rejoint sur la route. Ce que nous apprenons de Paris et des provinces doos afflige et nous attriste. Des châteaux brûlés, des

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assassinais, des exécutions populaires. Henry de Belsunce, frère aîné du chevalier, major en second du régiment de Bourbon-Infanterie, vient d'être massacré à Caen, par le peuple qui s'est montré en cette occasion d'une férocité effrayante. Ce malheureux jeune homme passait sa vie avec noua à Chantilly. Quelle douleur pour sa tendre mère et son sensible frère I Quel affreux prélude aux horreurs qui se préparent ! La Saussaie, jeune officier du même régiment, précédemment page de M. le prince de Condé, a eu le même sort que l'infortuné Belsunce.

Toutes ces nouvelles déchirantes nous empêchent de goûter quelque plaisir en faisant une route qui, dans tout autre moment, nous eût enchantés. Nous dînons à Rillisberg et chacun se fait part des tristes détails qu'il reçoit. Après dîner, nous nous arrêtons à Slindelbanck, pour y voir un monument élevé à la mémoire de la veuve Langhans. Prèa de ce village et sur la hauteur est un château considérable, appartenant à M. le baron d'Erlacli. M"1* la comtesse de Brionne y est arrivée la veille. Nos princes se détournent pour l'aller voir. Nous arrivons cependant de bonne heure à Berne et descendons à l'hôtel du Faucon, où je retrouve la jolie et décente hôtesse quuj'y avais vue en 1783 '. M. le comte d'Artois, arrivé depuis peu de jours, est établi à une lieue de la ville, dans une très jolie maison voisine de celle de toute la société Polignac, qui est aussi venue passer quelque temps dans ces cantons. Je retrouve avec plaisir, logés dans la même auberge que nous, le marquis de la Ferronnays, M"" Cagnette et M*' Morel, sa fille, que je voyais souvent à Paris.

35 août. — M. le chevalier de Rebourguil, lieutenant des gardes de M. le comte d'Artois, parti du 17 de ce mois de Versailles, me donne des nouvelles fraîches de mon épouse. Il nous donne les détails les plus intéressants de tout ce qui s'est passé depuis notre départ. Après dîner, je suis très empressé à aller faire ma cour à M. le comte d'Artois, que je trouve chez Mm" la duchesse de Polignac.

1. En 17S3, H. d'Espiochal avait fuit, fin Suisse, nu voyage dont on retrouve la narration dans des lettres qu'il adressait h sa femme. Ces lettres §ont fc la Bibliothèque de ClcrmwiU Perr&ad.

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BÉPAHT POUR L ÉMIGRATION »

J'ai un véritable plaisir à revoir toute cette intéressante famille, plus malheureuse que coupable, et que nous félicitons d'avoir échappé aux horreurs dont tous eussent été inévitablement les victimes s'ils fussent tombés [au pouvoir des féroceB Parisiens. La suite de M. le comte d'Artois se trouve augmentée du chevalier de Puységur, qoi est venu le rejoindre; du comte Edouard Dillon, wo gentilhomme d'honneur, lequel, revenant d'un voyage l'Egypte et apprenant, avant de rentrer en France, ce qui l'y passait, s'est empressé de se réunir à son prince; du ïhevaiier de Roll, capitaine de Ja compagnie générale des prie» suisses; de MM. deGrailly et du Verne, écuyers caralcadours du prince. La société Polignac est composée du duc et de la duchesse, de la comtesse Diane de Polignac. Armand de Polignac, la duchesse de Guiche, la vicom- :e»se de Polastron, le vicomte et la vicomtesse de Vaudreuil, l'abbé de Balivîère. J'ai préféré celte visite à une redoute hors de la ville, où nos jeunes dames sont allées danser jusqu'à neuf heures et où il s'est trouvé beaucoup de jolies femmes du pays...

Je ne puis me dispenser de parler des bains publics établis sur la rivière. Il y a plusieurs de ces maisons voisines les unes des autres. Ces bains sont servis par des femmes. Lorsque vous faites préparer votre bain, les filles de la maison arrivent successivement, chacune apportant quelque chose, l'une du vin, l'autre du pain, l'autre du fromage. Celle qui parait vous plaire reste avec vous et, ne mettant point de borne à sa complaisance, se met sur-le-champ dus le bain avec vous. Il s'en trouve quelquefois de très jolies. Cet endroit s'appelle Lammat '.

Il y a quelques années, M. le duc d'Orléans, accompagné do comte de Genlis et du marquis de Fénelon, ses

I. Lors de son premier voyage en Suisse, dans une Je ses lettres à sa miM <B août 1788), U donnait la» tuante* renseignements sur cet baies, -riijiLt loin d'ajouter : s Jane soUao fait de tout cela que par oui-dire, a ïiii le lendemain il lui écrivait : n Je me suis occupé de la propreté pour mu personne on allant tae baigner : r en ne m'y a manqué de ce qu'on es util annoncé et j'ai trouva plaisant d'avoir pour garçon baigneur une l'ilie Bernoise, joignant beaucoup d'aptitude a une grande complaisance. Le bain, le déjeuner et le pourboire du baigneur, pavés avec un gros écu loi m'a vain Isa plu» grande ramar clamants. >

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dignes acolytes, fit un tour en Suisse. Il vînt à Berne. Les magnifiques seigneurs le reçurent avec distinction. On le promena par la ville. Toute la bonne compagnie s'était rassemblée sur la plate-forme pour le voir : il s'informe tout haut et sanB pudeur où est Lammat, et laisse effrontément tout le monde pour se rendre publiquement dans ce mauvais lieu. Lorsque je fus en Suisse, en 1783, on me montra celle qui avait servi aux plaisirs du prince et qu'on n'appelait pas autrement que la duchesse de Chartres.

D'après ce que je viens de dire, on peut juger des mœurs de la ville de Berne. De plus, à chaque pas, on trouve des cabarets tenus par des femmes qui font le même métier. Pour expliquer celte dissolution, il faut savoir que presque tous les magnifiques seigneurs ont des vignes dans le pays de Vaud et qu'ils ont trouvé cette manière pour débiter à meilleur compte les vins qu'ils en tirent. Il s'ensuit que toutes les filles du peuple sont généralement libertines et qu'en vous promenant à la nuit, sous les arcades, vous pouvez arrêter sans crainte celle que voub rencontrez; mais il faut la mener dans un cabaret. Il y a à Berne des lois somptuaires pour le luxe des habillements. On ne peut porter dans la ville ni soieries, ni diamants. Cela est gênant pour les belles dames bernoises, qui s'en dédommagent dès qu'elles sont hors de l'enceinte de la ville et à la campagne. L'état de Berne est très riche ; son trésor est considérable et s'augmente chaque jour. On s'occupe cependant avec soin des travaux publics; les grands chemins du canton sont superbes et bien entretenus. L'intérieur de la ville est d'une propreté qui enchante. Les criminels condamnés aux galères sont employés aux travaux publics. Les galérîennes sont occupées à nettoyer les rues de la ville et à arracher jusqu'aux brins d'herbe qui pourraient y pousser. L'état pourrait au besoin armer soixante mille combattants et les mettre sur pied en très peu de temps. Chaque habitant du canton ou de ses dépendances est classé et doit être soldat au besoin...

Revenu ' à Berne, j'y trouve beaucoup de gens de ma connaissance arrivés nouvellement de Paris. De ce nombre

t. M. d'E*pmch«i avait tté faire une MCOrtion dftns les environ!.

est une très jolie femme, chez laquelle j'allais fréquemment. C'est M"" P..., femme d'un banquier. Les mouvements de Puis lui ont servi de prétexte pour faire une escapade hors de France. Des E..., son ancien amant, toujours amoureux et par conséquent son esclave, l'accompagne. Le major Gall, anglais, revenu très riche de l'Inde, tâche de prouver son amour par de beaux cadeaux qu'on accepte, et est souffert à la suite de la belle. Mais le jeune et beau Poissv, indien de l'île de Bourbon, fait comme le sont les créoles, sorti depuis peu des pages et me représentant l'aimable Monrose, est aussi attaché à la dame el, dans ce moment, rival heureux, donne de justes sujets de jalousie aux deux autres. Je passe ma soirée au milieu de ces quatre amoureux, parmi lesquels je me trouve déplacé. Ils partent le lendemain. Je souhaite bonne chance a charnu d'eux.

30 août. — Je vais dîner aujourd'hui chez M" la duchesse de Polignac avec M. le comte d'Artois et exactement la même société dans laquelle je vivais à Versailles il y a trois mois. Mais chacun de nous se trouve dans une position bien différente. M. le comte d'Artois a arrêté son départ pour Turin, au lendemain 31 . Il devait d'abord Caire son voyage par Lausanne, traverser le lac à Évian, •agner ensuite Chambéry, le Mont-Cenis, etc. Mais, pour éviter les inconvénients qu'on lui fait craindre du côté de Genève, il se décide a faire un tour beaucoup plus grand, en prenant la route du Tyrol et passant par le lac de Constance, Innsbruck, Brixen, Trente, Vérone et Milan. Les mêmes raisons déterminent M. le prince de ' Coudé à suivre la même route; mais il laisse prendre plusieurs jours d'avance à M. le comte d'Artois, pour arranger la réception de nos princes, avec le roi de Sardaigne. Gela prolonge un peu notre séjour à Berne.

31 août. — Un orage considérable dérange le beau temps dent nous jouissions depuis plusieurs jours. M. le comte d'Artois va coucher à Murgenthal.

Septembre 1789. Le 1" et le 2. — Nous séjournons encore ces deux jours à Berne et nous les employons a

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SB JOOKRAt, D ÉMr6ItAT10N

voir tout ce qu'il y a d'intéressant et dont j'ai déjà parte. Il s'est établi à Berne un club ou société, où se réunissent tous les honnêtes gêna de la ville pour y lire les gazettes. Les étrangers y sont admis et bien accueillis. Nous allons nous y informer de ce qui se passe à Paris et à l'Assemblé». Nous apprenons avec satisfaction que le crédit de Necker diminue sensiblement depuis son retour. II a cependant toujours un grand parti dans l'Assemblée. Les principaux meneurs se servent de lui pour arriver à leur but, mais ils ont juré sa perte. Mirabeau est son ennemi déclaré.

Le 4 août, on décrète l'abolition de tous les privilèges, la suppression de tous les droits féodaux. Ce décret passe à une séance prolongée dans la nuit et c'est le vicomte de Noailles, qui, chaud de vin, après une espèce d'orgie avec ses dignes camarades, en fait la proposition. Les membres de la minorité de la noblesse se distinguèrent à l'cnvi dans cette fameuse séance. Chacun y fit son hommage pour se rendre agréable au peuple. Le comte de Virieu, député du Dauphiné, y offrit la destruction des pigeonniers. — Il y a eu encore différents massacres dans les provinces. Le maire de Saint-Denis est du nombre de ces victimes. Il a péri le 1" août. La liberté de la presse est décrétée.

3 septembre. — Nous quittons Berne ce matin et nous voyageons à l'aide des voiturins. Nous dînons à Killisberg et venons coucher à Murgenthal, où nous revoyons avec plaisir Marianne Probst. Je suis chargé de beaucoup de compliments pour elle et notamment de ceux d'une jolie voyageuse que nous rencontrâmes aux glaciers. Elle avait eu occasion de voir, il y a quelques années, l'aimable Marianne Probst et en avait été si enchantée qu'elle lui avait fait l'envoi de quelques livres pour l'augmentation de sa petite bibliothèque, dans laquelle se trouvent les œuvres de Rousseau, de Voltaire, de Racine, les meilleurs auteurs allemands et des ouvrages même très abstraits. Nous allons faire nos adieux à la petite rivière et à la délicieuse promenade qui la borde.

4 septembre. — - A sopt heures du matin, nous quittons,

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départ pour l'émigration 39

peut-être pour la dernière foie, la délicieuse vallée de Murgeothal et sa bonne auberge et son intéressante hôtesse. Nos princes, voulant connaître quelques cantons de la Suisse, se dirigent sur Lucerne. A trois lieues, on trouve ZofBngen, petite ville, la dernière du canton de Berne, de ce côté, dans une jolie situation, entourée de prairies et de champs. Une lieue plus loin finit l'état de Berne et commence le canton de Lucerne. On s'aperçoit promptement du changement de gouvernement. Les chemins ne sont plus ai bien entretenus, les campagnes sont moins bien cultivées, les héritages sont clos par des murs qui ■'écroulent, les maisons n'ont plus l'air de l'aisance et de la propreté. Le canton de Berne est protestant : celui de Lucerne est catholique. Nous nous arrêtons pour dîner ■ Sursée, petite ville située près du lac de Scmpach et du champ de bataille. On voit encore dans la ville une chapelle, où sont entassés plus de 4.000 crânes et ossements, que l'on conserve précieusement comme un monument qui rappelle l'époque de la liberté helvétique...

5 septembre. — M, le prince de Condé prenant sa route par le Tyrol, ainsi que M. le comte d'Artois, j'avais formé le projet de traverser seul avec un compagnon le mont Saiiit-Gothard et d'arriver à Milan plusieurs jours avant toute la caravane, ayant fait une route extrêmement piquante et intéressante. Mais le duc de Bourbon et son fils, ennuyés d'avance de se voir près de quinze jours en marche enfermés dans des voitures, veulent absolument hure le même trujet que moi. M. le prince de Condé y consent et il est arrêté que nous laisserons partir toute la caravane et que les deux jeunes princes, du Cayla, moi tl seulement six domestiques, ooub traverserons le Saint, Gothard, à mulets.

Toute la matinée est employée à se promener dans Lucerne, après avoir été chez le général Pfilïer, qui nous ■ontre le superbe plan en relief qu'il a fait et qui comprend toutes les hautes Alpes. Il l'a fait augmenter depuis que je ne l'avais vu. Il contient actuellement tlO lieues carrées; il a 20 pieds de long sur 14 de large; il y travaille depuis environ 25 ans. Bien n'y est oublié ; toutes

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40 JOUtlNAL U ÉMIGRATION

li.'S mesures ont été prises par lui-même. Il a pour cet effet gravi les plus hautes Alpes, n'ayant souvent pour nourriture que te lait d'une chèvre qu'il faisait grimper avec lui. 11 faut être enthousiaste des montagnes et avoir uue robuste constitution pour exécuter un pareil ouvrage. Tout est d'une précision extraordinaire dans ce plan. On y trouve jusqu'au moindre chalet et les sentiers qui y conduisent. Souvent des paysans ont été étonnés d'y trouver leurs sauvages habitations. M. Pfiller est âgé en ce moment de 74 ans et il a la vigueur et l'activité d'un homme de 40. Ce plan est borné d'un côté par les hauteurs du mont Saint-Gothard, de l'autre va jusqu'à l'abbaye d'Ëngelberg , comprenant Meyringen et tout l'Ober-HasIi , va sur la route de Zurich, embrasse le canton de Zug et, dans ia partie basse, vient jusqu'à Zoffingen.

Les habitants de Lucernc ne sentent pas tout le mérite de cet ouvrage. M. Pfiffer a même souvent rencontré de grandes difficultés. On ne voulait pas lui permettre de connaître l'intérieur de ces montagnes, dont cependant personne ne peut avoir envie de troubler les paisibles et sauvages possesseurs. Ils disent que le général leur a volé leur pays et lui en veulent beaucoup a ce sujet.

Nous faisons une longue promenade sur les ponts couverts, sur la Reuss et le bout du lac, lesquels sont si longs qu'ils joignent les deux extrémités de la ville. Un de ces ponts a 500 pas géométriques de longueur. C'est la promenade de la ville. On est une heure à la faire. Elle est fort amusante par les points de vue dont on jouit, sur le lac. La ville de Lucerne est peu peuplée. On n'y compte que trois mille habitants. Le canton est catholique. On y est très dévot et même superstitieux. Les prêtres y sont en grand nombre et entretiennent le peuple dans toutes les erreurs de la superstition, mais ne prêchent pas d'exemple. Le nonce du Pape auprès des cantons catholiques fait sa résidence à Lucerne. Cela ne rend pas les prêtres plus réguliers ni plus instruits. Ils sont d'une ignorance qu'on a peine à concevoir. II y a quelque temps qu'on amena à un curé deux jumeaux à baptiser. Il entendait bien que ces deux enfants appartenaient à la même mère, mais il ne

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voulut jamais comprendre qu'il n'y avait qu'un père, il en voulait deux. Il y a dans le canton, un bailliage appelé Entelibuch, dont les paysans se sont révoltés plusieurs fois contre le gouvernement. On était embarrassé de leur envoyer, pour les tenir en respect, ou une garnison ou un couvent de capucins. Le dernier expédient a prévalu. Ces religieux ont une grande prépondérance dans les cantons catholiques, surtout dans les petits cantons, où le gouvernement est populaire. Tout citoyen y a part à l'administration et, dans leurs assemblées nationales, on voit presque toujours un capucin siéger à coté des chefs. Il y a à Lucerne beaucoup d'églises et de couvents. Les jésuites y on! une fort belle maison, mais ne reçoivent plus de novices depuis leur suppression. Leur église est belle, mais trop chargée d'ornements et de peintures. Il en est de même à la collégiale. On y voit un orgue d'une grandeur prodisrii'iise. Le tuyau principal a 40 pieds de long. Cet orgue rend no son qui fait trembler l'église. Il faut voir l'hôtel de ville et l'arsenal. Près de Lucerne est le mont Pilate sur lequel on va jouir d'une vue superbe et de la plus grande étendue.

Après dîner, M. Pfîffer nous a menés, par le lac, à Kotdocb, près Stantz-Stad, dans le canton d'Unterwald. Notre navigation s'est faite avec un gros bateau, conduit par de bons rameurs, qui nous y ont transportés en moins de deux heures. Nous étions 24 sur ce bateau. Celte promenade sur le lac offre différents points de vue très intéressants. Nous sommes débarqués à Botzloch pourvoir une chute d'eau entre deux rochers. Ce lieu très sauvage présente un tableau très piquant. Il n'y a pas un jardin anglais qui soit embelli d'un pareil accident de la nature. On voit deux ou trois maisons dans cet endroit solitaire. Nous y trouvâmes un manœuvre dont l'air leste nous fit présumer qu'il avait servi. En effet, il parlait français. Il était soldat, dans Salis-Samade, et venait depuis peu ■l'obtenir son congé. On ne peut se figurer son étonnetnenl et sa surprise en reconnaissant dans une des personnes de notre société le prince qu'il avait vu l'année précédente commander le camp de Saint-Omer. Il ne voulait point en croire ses yeux et ne pouvait concevoir comment

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*2 JOURNAL d'ÉMIBRATION

M. le prince de Condé se trouvait en oo moment dans cet endroit presque inhabité et où il lui semblait que rien De devait attirer l'attention d'un voyageur. Il reconnut aussi le petit jeune homme, M. le duc d'finghien, qu'il trouva grandi. Les princes, sans diminuer sa surprise, le confirmèrent dans sa croyance en lui donnant pour boire. Noue revînmes à la nuit à Lucerne, fort contents de notre navigation et des beautés que la nature offre à chaque instant dans ces pays sauvages.

6 sBptkmbrr. — Ce matin, toute la société, excepté nous quatre, part de Lucerne pour 1e rendre à Zurich et de là à Constance pour y traverser le lac et se mettre en route par le Tyrol pour Milan, où nous devons tous nous rejoindre. Nous restons encore cette journée à Lucerne pour faire nos arrangements pour cette traversée des montagnes. Le bon M. Pfiffer nous donne à cet égard tous les renseignements nécessaires. Mous passons tout le jour avec ce respectable vieillard, cbee lequel nous dînons et soupons. C'était un dimanche. Il nous a menés par la ville et aux promenades, où nous avons pu juger du physique des habitants. Nous avons rencontré de jolies personnes. Le sang nous y a paru généralement beau, mais les dents manquent. Les tailles sont plus svelles que dans le canton de Berne : les mœurs n'y sont pas plus pures qu'ailleurs, et il nous a paru qu'il règne une grande liberté dans le sexe de la petite bourgeoisie. Nous nous en sommes aperçus par la grande familiarité avec laquelle elles se laissent embrasser. M. Pfiffer nous a menés à l'assemblée de la première société de la ville, laquelle n'a lieu que les jours de fàte. C'est un lieu public où les dames vont faire une partie. Notre visite y a été courte. C'était une collection de vieilles médailles.

Les lots sont sévères pour l'habillement. Les dorures et les soieries sont expressément défondues. Les femmes ne peuvent porter de diamants et sont obligées d'être vêtues en noir le dimanche. Ily a une manière particulière de s'habiller dont peu de dames se dispensent. La coiffure est très bizarre . Les cheveux sont tirés et réunis avec un peigne placé sur le haut de la tête. On les prendrait pour

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des servantas, si on ne les connaissait pas. L'épouse d'un noyer était ainsi accoutrée'...

Nous cheminons doucement et nous nous arrêtons longtemps dans les auberges. C'est le goût de nos princes. Ils aotit nu peu dormeurs et tiennent au lit.

9siptehbrr. — J'ai passé la nuit dans une chambre très Froide, au bord de la rivière dont le bruit est gelant. Nous tommes au lit depuis neuf heures. Du Cayla et moi nous nous levons de bonne heure, mais nous ne pouvons voir debout nos paresseux compagnons de voyage. L'impatience nous prend à sept heures. Aucun n'est éveillé. Cependant dix heures de lit, quiuzo de séjour dans une auberge, cela nous paraît plus que suffisant. Nous noue acheminons à pied à travers la prairie. La vallée entière était couverte d'une gelée blanche que le soleil fait disparaître. A une demi-lieue d'Aodermatt, on trouve Hospital. L'auberge vaut au moins celle que nous venons de quitter. Nous y déjeunons avec d'excellent fromage et un bon verre de vin. Nous continuons notre route àpied. Picard a recommandé que nos cheveux viennent nous rejoindre et il nous accompagne.

ha sortant du village nous sommes accostés par un déserteur du régiment du Roi qui nous demande des secours pour rentrer en France, tant il est persuadé qu'en ce moment de trouble, il peut retourner à son corps, sens crainte de punition. Plus loin, un petit homme de mauvaise mine, portant un sac sur le dos, nous demande la charité. C'est un de ces conducteurs de voyageurs en Italie, en Suisse, qu'une maladie de quatre mois a réduit à l'aumône. Il sort d'un hôpital ; il vient de traverser la soit la montagne de la Fourche par un froid rigoureux. Il n à Milan chercher de l'ouvrage et nous offre ses services. Nous le questionnons. Il parle l'allemand, l'italien, l'espagnol, etc., est natif de Saint-Omer. Il y a 20 ans qu'il court toute l'Europe et il connaît parfaitement tous les pays. L'Italie est relui qu'il connaît le plue; mais il a

1 U vovage continua ainsi par Altdorf.

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parcouru l'Allemagne, la Prusse, la Pologne, la Russie, la Suède; a été en Corse, en Espagne; a passé à Saint- Domingue et même jusqu'à Cayenne. Il était au chevalier de Bélhisy lorsqu'il fut tué en Corse; à M. le marquis de Nesle, lorsqu'il enleva la femme du consul de Gènes ; a vu mourir M. de Matignon à Naples, servait en dernier lieu l'abbé de Bourbon au moment de sa mort. H connaît tout Paris, surtout ceux qui ont voyagé. 11 répond à tout, et, mensonge ou vérité, il o'est embarrassé sur aucune question. Enfin il se dit ami de M. Blondin, coureur de M. le comte d'Artois. Je le baptise sur-le-champ Figaro. Nous le prenons à notre service pour l'Italie et nous lui destinons le détail des commissions secrètes et galantes...

Cependant nous cheminons toujours. En sortant d'Hospital, on quitte la vallée et l'on commence à monter par un chemin pavé, comme la veille, et extrêmement raide. Le pays est horrible. On suit toujours la Keuss qui descend à travers des rochers et n'est à présent qu'un ruisseau. Les chutes d'eau sont peu considérables et nullement intéressantes. Des montagnes pelées, ayant de la neige à leur sommet, point d'arbres, très peu de pâturages, voilà ce qu'on voit pendant trois heures de marche pénible, pour arriver à l'hospice au haut du Saint-Gothard. Nous avons rencontré à moitié chemin le capucin qui l'habite. Il est remonté avec nous pour nous recevoir. Le temps était superbe, le soleil très ardent; nous étions excédés de la chaleur ; nos princes, leur suite et nos chevaux ne nous ont rejoint qu'à la cime de la montagne. Le père Laurent, capucin de Milan, habite cet hospice depuis 23 ans. C'est certainement l'habitation la plus élevée de l'Europe. II a très bien arrangé sa petite maison. On y trouve sept petites cellules bien propres, où nous aurions été mieux couchés qu'à Andermatt. Le seul inconvénient qu'on y trouve, c'est que les chevaux et mulets ne peuvent y rester et doivent demeurer d'un des deux côtés au bas de la montagne. L'hospice est toujours très bien pourvu de provisions. Nous avions pris d'ailleurs nos précautions, et, grâce aux soins du père Laurent et à l'activité de nos gens, nous avons fait un excellent repas, assaisonné par l'appétit que procure ordinairement l'air vif des montagnes. Nous avons

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(ail dîner le bon capucin avec nous. Il ne parle qu'italien et un peu l'allemand, mais nous nous entendions à merveille. Le bruit s'était répandu dans ces cantons que "il. le comte d'Artois traversait ces montagnes et il était fermement persuadé qu'un de nous était ce prince. Il aura pu avoir depuis qui nous étions, nous étant conformés à l'usage du lieu, de s'inscrire sur le registre du père hospitalier Il nous a témoigné la pitié que lui inspirait le Roi. dont la situation et les faiblesses sont connues au Saint- Golhard. Nous nous sommes séparés du père Laurent, très contents de ses soins et lui très satisfait do nos maaifcres. On lui a laissé deux louis et six francs à sa servante, car le père Laurent a avec lui, pour seule compagnie, une servante. Nous n'avons pas éprouvé de froid. Le soleil était superbe aujourd'hui. II y a huit jours, l'hospice était entourée de deux pieds de neige. D'après M. de Saussure, la hauteur du mont Saînt-Gothard, au-dessus de la mer Méditerranée est de 6. 790 pieds anglais, environ 6.366 pieds de France. La hauteur du Mont-Blanc, la plus haute montagne connue, est, d'après H. Deluc, de 15.302 pieds anglais. H. Wyltenbach estime la hauteur des cimes les plus élevées qui entourent le Sainl-Gothard à 8.368 pieds... Nous arrivons à Bellinzona vers six heures. C'est une petite ville, avec d'anciennes fortifications, dominée par trois châteaux forts appartenant aux cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald. Les députés de ces cantons s'y trouvent en ce moment. Persuades, d'après quelque faux avis, que c'est M. le comte d'Artois qui vient d'arriver, ils ont fait tirer le canon des forts et ils se disposaient à une grande visite dont j'ai empêché l'effet en envoyant, par écrit, ma parole d'honneur que H. le comte d'Artois n'était point avec nous et ne traversait pas les montagnes. 11 y a deux auberges passables à Bellinzona. Nos conducteurs, qui s'étaient arrangés pour faire payer chèrement sur la route, comptaient faire de même à Bellinzona. Nous les déroutons en descendant & une autre auberge que celle qu'ils avaient fait prévenir de notre arrivée. Nous n'en sommes que mieux. Nous renvoyons le guide que nous avait procuré M. Pfiffer et nous gardons avec nous Figaro. Deux Anglais, dont l'un est frère de milord Herwey,

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ministre du roi d'Angleterre à Florence, venant d'Italie, vont à Lucerne. Ils connaissent M. le comte d'Artois et, dans la même persuasion que les députés suisses, ils désirent lui rendre leurs devoirs. Je les désabuse. Ils voient et reconnaissent nos princes. Nous les recommandons a M. Pfiffer. Ils nous envoient deux bouteilles de liqueurs et du rhum.

Il serrEMBiii. — La chaleur est très forte. Pour l'éviter, il faudrait se lever matin. Ce n'est pas le compte de nos paresseux compagnons de voyage. Je les laisse dormir tout à leur aise. Je pars avec Picard à cinq heures, suivi de Figaro qui, par son intelligence, me procure une charrette, qui me conduit en deux bonnes heures par un chemin très cahotant à Magadine, au bord du lac Majeur...

On trouve à Magadine des barques pour la navigation du lac. Nous en arrêtons une pour nous conduire tous à Locarno. Je me rafraîchis au bord du lac. Je déjeune. Je fais une toilette complète. J'écris mon journal; il est dix heures passées et mes paresseux camarades ne sont pas encore arrivés. Je les vois enfin. Nous nous embarquons tous par un temps superbe pour Locarno. La chaleur est très forte et le soleil très ardent. Le trajet est court, mais il faut dîner et nouB nous arrêtons à Locarno dans une misérable auberge où l'on ne trouve absolument rien. Cet endroit annonce la misère et surtout la malpropreté. Heureusement que nous avons apporté quelques provisions de Bellinzona, dont une superbe truite de lolivres qu'on avait payée 25 livres...1

1. Us voyageurs visitent les (les Borromées, puis se rendent a. Milan.

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