CHAPITRE III
Milan. — Mon premier soin, en arrivant à Milan, est d'avoir quelqu'un qui, pour le premier moment, me mette an fait de tout. Je fais prévenir de mou arrivée un de mea amis, établi depuis quelques années dans cette ville. Il rient me voir avec empressement. C'est le marquis de La Carte, frère cadet du comte de la Perte Senneterre. C'était an de noa acteurs chantants de la société de Chantilly. Il y a quatre ans que, faisant un tour en Italie, il s'arrêta quelque temps à Milan. Il devint amoureux d'une dame à qui il eut le bonheur de plaire. Le complaisant mari le prît dans la plus belle amitié. Depuis ce temps, il est resté à Milan ; il loge dans la maison de sa belle ; son couvert est mia entre elle et son mari et, jouissant d'ailleurs d'une honnête fortune, il se trouve le plus heureux des hommes. Il a quitté le service de France, a pris la croix de Malte et, d'après ses manières, son costume et celui de ses gens, on le prendrait pour un chevalier Milanais. J'envoie au palais Litta ma lettre de recommandation pour la jeune comtesse Max Litta, en lui faisant demander la permission de lui faire ma cour. Par un billet très honnête, elle m'engage i me rendre le soir dans sa loge au théâtre. La Carte me mène chez Bon amie, la darae Milesi. Je suis parfaitement reçu du mari et de la femme et ils me font les plus grandes instances pour me donner un logement. J'apprends fie M. le comte d'Artois a passé, il y a deux jours, pour se rendre à Turin. Il a paru au théâtre et on n'a pas été minai de son peu de prévenance. Il n'a fait visite à aucune femme dans sa loge, ce qui est un usage de politesse.
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M"" Milesi me mène au cours, où je vois autant de voitures que sur nos boulevards de Paria, et beaucoup de jolies personnes. De là, on va faire une pause sur la place du Dôme, pour y prendre des glaces, et on se rend ensuite au théâtre, qui ne commence ordinairement qu'à une heure de nuit. Cette promenade se fait régulièrement à Milan tous les jours de l'année, à moins d'un temps affreux. M. de La Carte, apprenant que nos princes doivent arriver le même soir à Pavie, se détermine à les aller rejoindre pour tâcher de leur être utile en attendant M. le prince de Condé.
J'arrive au théâtre à huit heures et je me présente à la loge Lilta. La comtesse Max m'y reçoit avec toute ta grâce possible. Elevée à Paris, au couvent de Panthemont, elle a tout l'usage et toute la coquetterie de nos plus aimables Françaises. Elle est grande, bien faite, très jolie, très gaie, très prévenante. Je me trouve à mon aise avec elle dès le premier moment, comme si je la connaissais depuis un an. Elle charge un de ses parents de me présenter dans toutes les loges des personnes marquantes. Je reçois partout même accueil, même prévenance, même affabilité. L'étranger est toujours placé sur le devant de la loge et on a l'attention de parler français tout le temps de la visite. Je reviens avec plaisir auprès de la comtesse Max Litta. Elle me met au fait de plusieurs usages de la société. Elle me montre son « cavalière servente ». Chaque dame a le sien ; c'est une nécessité. Une femme ne peut pas décemment aller seule ; il lui faut un homme qui l'accompagne partout, en voiture, à la promenade, au théâtre. C'est ainsi dans toute l'Italie. Souvent on l'a par goût, mais souvent aussi il vous importune autant qu'un mari. La comtesse veut me persuader que le sien lui est à charge mais que, par décence, elle est forcée de le conserver. Il n'entend pas un mot de français et elle peut librement s'expliquer sur son compte. Elle le traito fort lestement et se permet, à ce que l'on m'a dit, de fréquentes distractions. Le spectacle finit avant minuit. Je rentre à mon auberge fort content de ma soirée et me trouvant déjà en connaissance à Milan avec beaucoup de monde. J'y retrouve môme plusieurs personnes que j'avais connues à Paris, le mar-
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ijDts Caeciapiati entre autres, qui me prie pour le lendemain à déjeuner avec milady Bampfylde
Itt SEPTWBKC. — M. du Gayla arrive oo malin de Crémone, où il a laissé les princes et toute la société ; ils doivent arriver ce soir à Milan. En effet, à six heures du soir tout le monde est rendu à l'auberge Royale. Ils sont mus «cédés de fatiguo d'être, depuis 10 jours, à postillonner pour arriver ici. Ils sont cependant enchantés de la tauté des chemins du Tyrol. Celte rout« est due aux soins ]■• l'empereur Joseph II. On fait 80 lieues dans les montâmes jusqu'à Trente. Les pentes sont bien ménagées, l« l'haussées magnifiques, les postes bien servies et le ravageur est tranquille au bord des précipices qu'il voit presque continuellement. La variété des sites rend cette roule très curieuse et extrêmement intéressante.
L'archiduc Ferdinand sait à peine nos princes arrivés qu'il vient à l'auberge leur rendre la première visite. Il est accompagné du prince Albani, grand maître de sa maison ; il est resté plus d'une demi-heure, a été avec noua tous d'une honnêteté parfaite, et nous sommes tous priés à dîner, à la ville, pour le lendemain, avec nos princes,
19 septkmbrr. — Aujourd'hui, chacun de nous change de fosiume et quitte le frac pour arborer l'uniforme. M. le prince de Condé prend celui de colonel général de I'infauyrie et les deux autres princes celui de leurs régiments (infanterie ; du Cayla, d'Autichamp, Choiseu! et le chevalier de Virieu sont avec l'uniforme de maréchal de camp et noi avec celui de colonel à la suite de la cavalerie. A trois heures, nous nous rendons au palais de l'archiduc. Les princes et les dames sont d'abord introduits par le prince Mbani, qui vient ensuite nous chercher. M. le prince de Confié noua présente à l'archiduc et a l'archiduchesse. Il était quatre heures quand nous nous sommes mis à table. Grand et somptueux repas ; très bonne chère; magnifique salie a manger ; grand nombre de valets de pied ; beaucoup de valets de chambre en habits ecarlates, galonnés
l'or: cour très nombreuse. Après dîner, conversation jusqu'à six heures. Les voitures de l'archiduc conduisent
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toute la société au cours, où il y avait un monde prodigieux Nous rentrons à la nuit. L'archiduchesse vient à l'auberge rendre visite à M™ la princesse Louise. A huit heures, toute la société se rend au théâtre, dans les loges dépendantes de celle de l'archiduchesse, à laquelle on va faire sa cour pendant le spectacle. Nos princes ont l'attention de faire visite dans toutes les loges des personnes les plus marquantes de Milan. Cette honnêteté réussit fort bien. Ils vont voir les dames Litta, la princesse Albani, la comtesse de Vitsheck, femme du ministre de l'empereur, la comtesse Suncini, la duchesse et la comtesse Serbelloni, la marquise Herba, la comtesse Cusani, etc., etc. Pendant le spectacle, on sert des glaces dans presque toutes ces loges. En cette saison, il n'y a qu'opéra-buffe et des ballets assez médiocres. Les grands opéras n'ont lieu que l'hiver. Apres le spectacle, nous passons dans un très agréable appartement, tenant à la loge de l'archiduchesse, et nous y trouvons un magnifique souper, quelques dames invitées, et, à deux heures après minuit, nous rentrons tous chez nous, comblés des politesses de l'archiduchesse et de l'archiduc, qui a l'attention recherchée d'accompagner M™ la princesse Louise et nos princes jusqu'au bas de l'escalier etàla voiture....
La salle de spectacle est, après celle de Naples, la plus grande et la plus belle de l'Europe. 11 y a six rangs de loges. Toutes ces loges appartiennent à des familles ; elles sont plus ou moins vastes. Le théâtre étant en Italie lu rendez-vous ordinaire de la société, tes loges deviennent autant de petits salons de compagnie. On y soupe même en iiiver, lors des bals masqués. Les loges des maisons considérables ont, dans le corridor, un cabinet où se tient un valet de chambre et lequel sert d'office pour apprêter les glaces. Dans l'intérieur de la salle, il y a de grands et vastes foyers, appelés ridotto, garnis de billards. Ou y jouait anciennement au pharaon, mais depuis quelque temps les jeux de hasard sont proscrits et défendus. La noblesse a seule le droit d'entrer au ridotto. La bourgeoisie n'en a pas la faculté. Les dames y viennent quelquefois faire un tour, pendant et après le spectacle.
La noblesse est très nombreuse à Milan, et il y a des
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maisons très riches ainsi que dans la bourgeoisie. Il y a beaucoup de princesses et de duchesses : ces titres soot communs en Italie, surtout à Rome et à Naples. Les papes confèrent les diplômes de prioce avec facilité. On mène généralement la vie la plus agréable à Milan et, de l'aveu de tous les étrangers, c'est la seule ville de l'Italie ou la société soit gaie et aimable et où les usages se rapprochent le plus de ceux de Paris. Il y a un grand nombre ■ic jolies femmes, soit dans la noblesse, soit dans la bourgeoisie que les hommes fréquentent indifféremment. Rien n'est plus facile que d'établir un commerce de galanterie elles étrangers y sont si bien accueillis qu'il semble qu'ils aient à cet égard plus de facilité que d'autres. Quoique dans tous les pays la jeunesse ou la richesse donnent de itrands avantages, il parait qu'on en lire plus parti en Italie qu'en aucun endroit de l'Europe. Les maris y sont Je la plus grande complaisance et les dames très prévenantes. La vie n'est pas chère à Milan ; on y jouit de la plus grande liberté. Le frac est d'usage toute l'année, mais te carrosse indispensable vu la grandeur de la ville. Une voilure coûte, pour l'année, environ 2.400 livres. Les domestiques sont à bon marché ; aussi les nobles en ontils on grand nombre. Des coureurs portent la nuit des flambeaux devant la voiture ; tout le monde peut faire porter la livrée à ses gens. Tout bourgeois riche a la «ienne. On compte environ 1.500 carrosses et plus, roulant habituellement à Milan. Il y a un grand nombre de filles publiques et on rencontre, aux environs du théâtre, beaucoup de gens très attentifs à vous en proposer ; mais on ne voit que rarement ici de ces filles richement entretenues, comme à Paris, et affichant un luxe insolent. Il y en a cependant quelques-unes. Pour être reçu agréablement à Milan, ainsi que dans toute l'Italie, il faut avoir des lettres Je recommandation pour les personnes du premier rang on 1res riches dans la bourgeoisie*
Tcuh. 25 SKPTEHB&t. — Arrivant la nuit, l'obscurité
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nous laisse à peine apercevoir les grandes et belles rues et les superbes places que noue traversons. La suite de M. le comte d'Arlois occupant entièrement l'hôtel Royal, nous allons prendre notre établissement à l'hôtel d'Angleterre, où presque tout le monde se trouve logé, ou dans le voisinage. M. le comte d'Artois, ses enfants et mémo M"' la comtesse d'Artois, arrivée depuis pou de France, sont établis au château de Moncalieri, où le roi et toute la cour passent une partie de l'année. M. le comte d'Artois, pour plaire à son beau-père, vient peu à la ville ; il y est en ce moment. Nos princes, impatients de ie retrouver, se rendent sur-le-champ auprès de lui et lo voient quelques instants. M. le baron de Ghoiseul, ambassadeur de France, vient aussitôt rendre ses devoirs à nos princes et arranger avec eux leur présentation à la cour. M"* la comtesse de Brionne, arrivée depuis peu à Turin avec la princesse de Carignan, sa fille, chez laquelle elle va à la campagne, vient rendre visite aux princes, accompagnée de son frère, le prince Camille de Kohan.
26 septembre. — 11 nous tardait d'être un peu plus au courant des nouvelles publiques, chacun de nous en attendait aussi de particulières, j'apprends que mon épouse et mes deux enfants, que j'avais laissés à Paris, sont enfin hors de ce foyer de troubles, d'insurrections et d'horreurs, lis sont partis pour l'Auvergne, munis de tous les passeports possibles pour pouvoir traverser tranquillement les villes de province, mais on n'en est pas moins inquiété sur les chemins, et chaque municipalité vous fait conduire à son tribunal. J'espérais que ma terre de Massiac, que j'habitais do préférence, dans laquelle, à l'exemple de mes pères, je n'ai cessé de faire du bien et où depuis plus de deux cents ans nous étions aimés et respectés, serait un aBÎle sur pour ma famille. Mats on avait eu soin d'y exciter la fermentation ; quelques brouillons de cet endroit el des malintentionnés des paroisses voisines vinrent, huit jours avant l'arrivée de mon épouse et de mes enfants, pour piller mon château et y mettre le feu. On lira plus de 300 coups de fusil dans les vitres. Les torches étaient allumées pour incendier la maison, mais des honnêtes gens
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du lieu, se joignant au sieur Chomel, mon honnête et zélé rfeisseur, parvinrent à dissiper les incendiaires et etnpêchèreol les horreurs qu'ils voulaient commettre. Toutes ces nouvelles ne diminuent pas mes inquiétudes. Je sais que l'on me fait un crime d'être parti de Versailles avec les princes et de les avoir suivis. Des scélérats, dont je crains de savoir les noms et parmi lesquels se trouve peutétre La Fayette avec lequel j'étais, fort lié, ont écrit de Paris de me tourmenter a ce sujet. Jusqu'à présent, il est de fait que je suit le seul seigneur de ma province que l'on ait persécuté. Les nouvelles des différantes provinces nous annoncent des incendieB de châteaux et des assassinats de gentilshommes. Le Dauphiné et la Bourgogne se sont distingués. Le râle prépondérant que joue l'évoque d'Autun dans l'Assemblée et lus sentiments patriotiques que n'a pas laissé de manifester son frère, le comte Archambaud de Périgord, n'ont pas empêché l'incendie du magnifique cbSteau de Senoran. On craint à chaque instant quelque t-iplosion à Versailles, suscitée par les factieux de la capitale excités et soudoyés par le duc d'Orléans.
Notre séjour à Turin paraissant devoir y être fort long, je parlerai plus en détail de tout ce qui concerne cette ville lorsque j'en aurai une plus ample connaissance. toute la société est établie à l'hôtel d'Angleterre ; nous y dînons, nous y soupons et on y fait salon. Le nombre des Français ne laisse pas d'être considérable et la suite de H. le comte d'Artois, de M** la comtesse d'Artois et de leurs enfants forme, avec nous, un fonds d'excellente compagnie. Ma première connaissance à Turin est avec la marquise Ghérardioi, fille de la comtesse Litta. J'avais auprès d'elle une lettre de recommandation. Son mari est ministre de l'empereur en cette cour. L'un et l'autre me reçoivent avec honnêteté. C'est la seule maison de ressource pour un étranger après le spectacle, car chacun rentre chez soi et H n'y a de souper nulle part. Nous allons ce soir même au théâtre. H. l'ambassadeur a donné sa loge à M. le comte d'Artois et on en a assigné deux à nos princes. Le spectacle commence à sept heures. Il n'y a qu'opéra-bufte en cette saison. La salle appartient au prince de Carignan. C'est lui qui en donne les loges, en propriété, à différentes
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familles nobles. Très peu de bourgeois ont cet avantage. Le loyer en est peu considérable parce que chacun est obligé de prendre un billet d'entrée. Le parterre est assis. La salle n'est pas grande mais joliment décorée. Elle a cinq rangs de loges. L'étiquette rigoureuse que suit avec la plus grande exactitude la famille royale l'empêche d'aller à ce théâtre. Le duc et la duchesse de Chablais seulement y ont une loge. La salle, peu éclairée en comparaison des nôtres, l'est cependant suffisamment pour distinguer les spectateurs. Le spectacle est ordinairement assez suivi, mais en ce moment il y a encore beaucoup de monde à la campagne. Nous apercevons cependant quelques jolies femmes, parmi lesquelles est une grande demoiselle d'une beauté éblouissante. C'est la fille du comte de Verolengo, qui va incessamment épouser le marquis de Cambiano. Sa mère, encore belle, est attachée à la cour et a une autre fille très jolie. Une femme également extrêmement jolie est la comtesse floero de Monticeilo. Dans quelque temps je serai plus au fait de la société, et des usages de cette ville. On m'a montré aussi plusieurs riches bourgeoises très élégantes, mises comme les femmes de la première qualité. Le spectacle est ordinairement composé d'un opérabulfe en deux actes, entre lesquels on exécute des ballets. On donne ordinairement le même spectacle pendant environ quinze jours. En ce moment, c'est La marchande de modes, dont la musique est fort bonne. Les ballets sont Le mariage de Figaro et Les mannequins. La troupe actuelle est assez bonne. La scène est jolie et les décorations charmantes. Les ballets sont sans goût et d'une composition médiocre. Il y a deux jolies danseuses. L'une, appellée Crevischi, est de la tournure de nos plus jolies filles de l'Opéra mais est très médiocre danseuse. Sa compagne, appellée Gapello est pour la danse grotesque. C'est un genre que nous ne connaissions pas et qui paraît plaire infiniment aux parterres d'Italie. Il consiste en des gambades et des entrechats. Les danseuses qui s'élèvent le plus et font le plus d'entrechats excitent les applaudissements universels. Le spectacle en belle saison finit ordinairement à dix heures et demie. Les dames sont ici soumises à l'usage constant qui existe pour toute l'Italie : elles ne peuvent aller au spectacle, aux pro-
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menades, eo public, sans avoir un cavalier qui s'appelle ici un « braasier ». On conserve ordinairement le même, on le garde par habitude comme on l'a reçu par convenance, et souvent ce n'est pas l'homme pour lequel on a If plus de goût. Les bourgeoises suivent l'exemple des femmes de qualité, mais dans leur choix elles suivent leur inclination et leur cavalier est toujours pris dans la noblesse. Très rarement on les voit accompagnées d'un bouri-'-ois. La noblesse étant généralement au service, on est toujours en uniforme à Turin, et un officier ne peut s'en dispenser que lorsqu'il a une charge à la cour et qu'il y tsl de service.
27 scptshbrb. — Aujourd'hui dimanche, à neuf heures ilu malin, nous partons tous avec nos princes, sous la conduite du baron de Choiseul, notre ambassadeur, pour nous rendre à Moncalieri où est la cour. Apres avoir traversé daos toute sa longueur une des plus belles rues qui existent, on sort de la ville et on passe sur un pont le fleuve, connu des anciens bous le nom d'Eridan, aujourd'hui le Pô. Une route très agréable et qui, dans cette saison, est la promenade des voitures l'a près-dîner, noua conduit en une heure à Moncalieri, où nous descendons chez M. le comte d'Artois, qui habite une maison près du château. Nous le quittons pour aller chez le roi, dont nos princes ont d'abord une audience particulière, après laquelle nous sommes présentés par M. le prince de Condé à S. M.. Le roi nous reçoit parfaitement et dit quelque chose d'honnête à chacun de noua. Il a l'air d'un bon père de famille et sur son visage est peinte la bonté, qui le fait adorer de ses sujetB.
En sortant de chez lui, nous avons été présentés, avec les mêmes formes, à toute la famille royale successivement. Le prince de Piémont répare un extérieur peu agréable par beaucoup d'esprit, autant qu'on peut en juger en si peu de lemps,et, & ce que l'on assure, par des qualités essentielles. La princesse de Piémont, son épouse, que nous avons vue en France sous le nom de Madame Clotilde et que vu son embom point on appelait « Le Gros Madame », aurait à peine été reconnue d'aucun de nous, tant elle est changée, vieillie, maigrie. Elle a perdu ses dents et toute apparence
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de fraîcheur. Elle a cependant aujourd'hui seulement trente ans. Elle n'a point d'enfant. Cela manque à son bonheur, car elle est parfaitement heureuse avec son raari qui a pour elle la plus profonde vénération, sentiment qu'elle a inspiré à toute la cour. Elle est d'une extrême dévotion et très scrupuleusement attachée à l'étiquette de cette cour qui n'en est que plus triste. Le prince de Piémont, né en mai 1*751, est dans sa 39° année. Le duc d'Aoste, second fils du roi, né en juillet 1759, est extrêmement laid et ne nous a rien laissé préjuger de son esprit, ni de son caractère. Il vient d'épouser, il y a six mois, la fille aînée de l'archiduc Ferdinand. Cette jeune princesse, uée le 1" novembre 1773, est d'une figure charmante, grande, bien faite, d'une tournure naïve et enfantine et paraît dans cette cour d'autant plus agréable que tout ce qui l'entoure est d'une laideur amère. Les trois autre Gis du roi, le duc de Monlferral, le duc de Genevois et le comte de Maurîenne, âgés du 27, 25 et 23 ans, ont encore si peu vu le monde qu'à peine ils savent parler. Un signe de tête est tout ce qu'on en peut obtenir. Ils mènent une vie très réglée et ne sortent pas encore sans leur gouverneur et un des trois ne quitte jamais les autres. Enfin la dernière présentation a été chez la princesse Félicité, sœur du roi, née en 1130. C'est un véritable modèle de tante non mariée. Le duc et la duchesse de Chahlais sont en ce moment à ia campagne où ils vivent beaucoup plus librement que le reste de la famille royale.
Après la inesse, toute la famille royale, tous nos princes et princesses, et seulement les daines de service dînent à la même table. Jamais aucun homme n'y est admis. Les écuyers et les officiers de service mangent à une table dont le majordome fait les honneurs. Cette table est servie de La desserte de celle du roi. En France, nous appelons cela manger à l'office. Étant aujourd'hui de la suite des princes, j'ai dîné à cette (able où je n'ai vu que strictement le service. Tous les officiers attachés à la cour, au roi, aux princes et aux princesses, écuyers et dames de compagnie sont composés de la plus ancienne noblesse du Piémont, de la Savoie et des États du roi de Sardaigne. Presque tous les écuyers ont été pages. Les appointements
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de eus officiera août extrêmement médiocres. L'bsbit ordinaire est l'uniforme. Le roi et les princes le portent souvent. Nos princeB se son! conformés à cet usage et n'en porteront pas d'autre. M. le comte d'Artois porte l'uniforme de colonel générai des Suisses ou des régiments suisses au service de France. Après diner, nous sommes restés longtemps chez M. le comte d'Artois, avec ses enfants que nous n'avions pas vus depuis Bruxelles. Apres avoir fait quelque séjour à Spa, ils sont venus par la route du Tyrol et sont arrivés depuis deux jours à Moncain'ri. On ne peut être plus prévenants, plus aimables, mieux élevés que ces deux jeunes princes. Le roi, leur grand-père, les a reçus avec attendrissement et leurs caresses ne fon tau' augmenter les amitiés que leur témoigne ce vénérable vieillard. Nous avons aussi fait notre cour à M"* la comtesse d'Artois. Cette princesse a été malade depuis son arrivée ici. Elle a fait sa route avec tranquillité et n'a esauyé aucun désagrément où elle a passé. Elle a peu de inonde avec elle : Mm* la duchesse de Lorge, sa dame d'honneur, qui va s'en retourner en France, M"" la comtesse de Bourbon-Busset, sa dame d'atour, et M"*" la comtesse de Hontbel et marquise de Coetlogon, dames de compagnie, le comte de Vérac, son chevalier d'honneur en survivance du comte de Viotimille. Nous revenons à Turin pour le spectacle qui est ici, comme ailleurs, plus brillant le dimanche que les autres jours.
38 skptkmbhk. — Le baron de Choiaeul, notre ambassadeur, donne aujourd'hui à nos princes un grand et magnifique dîner. Sa maison est bien montée et il fait excellente chère, même très recherchée. Il y a 33 ans que le baron de Choiaeul est ambassadeur en cette cour et il en a tiré le plus grand parti. Son traitement est considérable et il a peu de dépenses à faire. Aussi a-t-il bien arrangé ses affaires; il n'était pas riche, il a augmenté de beaucoup sa fortune. Il a marié ses deux tilles, l'une au comte Hippolylede Cboiaeul, second fils de M. de Praslin, et l'autre au comte de Sérent, fils aîné du marquis de Sérent, gouverneur des enfants de M. le comte d'Artois. 11 a profité des bonnes grâces du roi de Sardaigne pour obtenir, de la
coar d'Espagne, une grandesse pour le mariage de sa fille aînée et même de la cadette.
Le corps diplomatique n'est pas considérable à Turin. I! consiste en un ambassadeur de France; un ambassadeur d'Espagne, — il est absent — ; un ministre de l'empereur, le marquis de Gherardini, homme aimable et d'excellente société ; un ministre d'Angleterre, M. Trévor, homme d'esprit mais sentimental, vivant honorablement ; un ministre de Prusse, le baron de Chambner; un de Russie, absentel remplacé par un agent; un ministre de Portugal, le comte de Souza, neveu de celui de France, marié à Turin à une très jolie femme, sœur de la marquise Del Borgo (le comte de Souza a de la prétention à l'esprit et à la philosophie, ce qui fait que ses principes ne paraissent pas tels que doivent être ceux d'un ministre d'une monarchie); un ministre de Naples, le prince MarBico-Nuovo, en son nom Pignatelli, paraissant très attaché à la maison de Bourbon et par conséquent témoignant de l'intérêt à notre situation, mais sans moyens, sans esprit, médiocre en tous points et vivant ici comme un garçon ; un ministre de Gènes, Oderico, gros homme bien épais mais fort honnête ; un résident de Venise, le comte do San-Fermo, noble de Terre Ferme, ayant avec lui une femme douce et honnête, mais vivant l'un et l'autre assez retirés et voyant peu de monde. Pour les autres cours, il y a des agents ou secrétaires.
Après dîner, nous sommes présentés au duc et à la duchesse de Chablais, revenus tout exprès de la campagne pour recevoir la visite de nos princes au palais. Le duc de Chablais est frère cadet du roi et d'un autre lit, étant fils d'une tante de l'empereur Joseph M. Il est né en 1741 et a épousé sa nièce, fille du roi, née en 1757. L'un et l'autre sont extrêmement honnêtes. J'avais eu l'occasion de leur être présenté en 1783, aux eaux d'Evian en Savoie, où ils passaient une partie de l'été. J'en avais été très bien traité, lia me reconnaissent et me le rappellent. Ce ménage vit d'une manière plus agréable et moins dépendante que le reste de la famille royale. Le duc de Chablais jouit d'un revenu honnête et a une maison particulière à la ville et un bel établissement a la campagne. Il n'a point d'enfant.
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La promenade habituelle en cette saison est sur le chemin JeMoacalieri. Les voitures y vont au pas comme Bur nos boulevards. Toutes les belles dames s'y rendent exactenv>nt avant d'aller au théâtre. On a changé d'opéra aujourd'hui. On donne ta Pastorelta nobile, dont la musique est welleote. Le sieur Beilentani, chanteur bouffon nous fait le plus grand plaisir.
29 bt 30 septembre. — La vie que nous menons est assez uniforme et la même à peu près tous les jours. Nous nous promenons beaucoup pour connaître la ville. L'ambassadeur don np encore, le 30, un grand dîner à nos princes. M. le comte d'Artois devait en être, mais il n'a eu la liberté Je venir de Moocalieri que le soir. Il est venu pour la première fois au théâtre et s'en est retourné après souper.
Je passe mes soirées chez la marquise Gherardini, où je trouve assez ordinairement les ministres étrangers réunis, (ta y veille jusqu'à minuit. J'y retrouve une jolie et timable portugaise, que j'avais rencontrée à Paris, chez M" la comtesse de Souza, ambassadrice de Portugal. C'est li princesse Sylva.
La police nous paraît extrêmement mal faite à Turin. Il ne se passe pas de nuit que dans la petite rue, qui avoisine l'hôtel d'Angleterre et dans laquelle je demeure, je n'entende de vives querelles, à la suite desquelles il se Jonne toujours des coups de couteau. J'ai été réveillé la nuit dernière par les cris d'uu malheureux qui venait d'être frappé sous ma fenêtre.
Octobre 1789. — 1" octobre. — Depuis noire arrivéo à Tarin, le temps a été superbe et très doux. On s'aperçoit bien aisément de la différence du climat de ce pays au nôtre. Nos princes ont été aujourd'hui pour la première fois à la chasse du roi- Elle est un peu différente de celle à laquelle ils étaient accoutumés en France et surtout chez eux. Cependant, le rendez-vous, Stupiniggi, est très beau. C'est à uoe lieue de Turin et de Honcalien. Les bois qui l'environnent sont jolis etbiea percés mais n'ont pas une grande étendue. La chasse dure au plus deux heures. On se contante de prendre un cerf. On en fait ici un objet d'exercice
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ot d'amusement et non une passion qui occupe unique meut. Cela est plus raisonnable. Le roi soupe les jours de chasse avec toute sa famille à Moncalieri et se met à table à sept heures. Nos princes sont invites aujourd'hui et pour l'avenir et sont traités comme de la famille. Le roi et M. le prince de Coudé sont en effet assez proches parents, étant lils de deux sœurs princesses de Hesse-Rheinfels. La troisième avait épousé le prince de Carignan, grand-père de celui d'aujourd'hui.-..
Le vendredi, il n'y a pas de spectacle à Turin. Cet usage est le même dans les différents États d'Italie. Ce jour est ici consacré au « casin ». C'est une espèce de club ou société dont 200 membres de la noblesse font tous les frais. C'est pour eux un lieu de réunion pour chaque instant du jour. Ils y trouvent tous les papiers publics et y peuvent jouer les jeux de commerce seulement, les jeux de hasard étant sévèrement défendus dans tous les Etats du roi. Deux fois la semaine, le mardi et le vendredi, le casin est ouvert pour la soirée, depuis 6 heures jusqu'à 11, à toutes les dames et demoiselles qui ont été présentées à la cour. Ces deux jours, les officiers de la garnison et les militaires, les étrangers et les étrangères qui ont été présentés à lu cour y sont reçus. On y fait des parties et chaque société s'y arrange à sa fantaisie. La maison est grande et vaste. Il y a un principal salon qui est magnifique. On y a vu jusqu'à 200 femmes en hiver. En celte saison, il est peu fréquenté, tout le monde étant encore à la campagne et ne revenant en ville que dans le courant de novembre. En carnaval, il s'y donne une fois la semaine des bals qui sont très agréables. L'étiquette empoche la famille royale d'aller au casin, mais la princesse de Carignan en a la liberté dont elle use fréquemment. Les chevaliers du casin nomment entre eux des directeurs qui sont chargés d'en faire la police, d'y présenter les étrangers et d'en faire les honneurs. Nous y sommes tous présentés aujourd'hui et nous avons la liberté d'y revenir tant que nous resterons à Turin. Il n'y avait qu'une douzaine de daines, dont quelques-unes habitant la Savoie et aussi étrangères que nous à Turin, où, d'ailleurs, les Piémontais font peu d'accueil aux Savoyards.
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3 octobm- — Les nouvelles de France deviennent pour chacun de nous des plus affligeante» et des plus alarmantes. M. le comte d'Artois vient dfner avec nos princes à notre auberge. Il commence h arriver à Turin beaucoup de Français, soit pour voir les princes, soit pour faire le voyage d'Italie. M. de La Rousière, député de la noblesse d'Auvergne, et l'abbé de Pons, son beau-frère, sont du nombre des arrivants, ainsi que M. de Myons dont j'ai parlé au commencement de ce journal, lequel commandait la garde nationale dans la vallée de Montmorency, le (7 juillet, et nous confirme les intentions du duc d'Orléans défaire arrêter les prinevs à leur passage.
4 ocTOBBB. — Le temps se refroidît tout à coup à la suite d'une forte pluie. Le spectacle est aujourd'hui, dimanche, bien garni quoiqu'il y ait peu de dames à la ville. Mais les bourgeoises ue vont guère à la campagne et profitent de ce temps pour se procurer des clefs de loges et remplacent parfaitement les dames de la noblesse soit en agrément soit en parure. Le luxe est à cet égard fort extraordinaire. On ne pourrait distinguer à la mise une fillu de boutique d'une comtesse. — On ne voit point ici comme en France des filles entretenues au spectacle . Mais il y a un grand nombre de filles à Turin ; on ne fait pas un pas près du théâtre sans avoir les invitations les plus pressantes. Mais toutes ces créatures sont peu attrayantes. On a d'ailleurs toutes les facilités pour se procurer à peu de frais de jolies frisettes mariées, que les complaisants maris conduisent eux-mêmes chez vous. Mais personne n'ose afficher le libertinage comme partout ailleurs; la cour ne le trouver* rail pas bon. Cependant on commence à s'apercevoir à Turin de ce qui est fréquent en Italie : du mélange de dévotion, de superstition et de dépravation des mœurs. Il y a ici cent dix églises, toutes très fréquentées, et on y donne des rendez-vous. On va exactement au salut et de là à l'opéra. Les femmes sont dévotes et galantes. Los maria très débonnaires, d'autres jaloux. La noblesse a ici tant d'avantages que les bourgeoises préfèrent toutes, par vanité, un ufl'iÏKT à tout autre de même condition qu'elles. Il faut cependant convenir qu'il y a généralement plus de retenue
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parmi les femmes de la noblesse. Le prince et la princesse de Piémont paraissent y veiller, eu qui rend plus circonspectes les femmes à intrigues. Malgré cela, les connaisseurs ne s'y trompent pas et découvrent aisément à qui il faut s'adresser. Il faut seulement avoir l'air d'y mettre du mystère et éviter les occasions de faire jaser le public.
5 octobre. — Je passe la journée entière à Moncalieri et je vais avec La Rousière déjeuner chez M. le comte d'Artois. Nos princes faisant aujourd'hui leur cour au roi, je les accompagne et je dîne, comme l'autre fois, à la table de service avec les grands de la cour. Je reste ensuite jusqu'au soir avec M. te comte d'Artois et ses charmants enfants auxquels on s'attache plus on les connaît. — Toujours de mauvaises nouvelles du France. Apres nous avoir dépouillés de tous nos droits et d'une partie de nos revenus, on nous demande actuellement le quart de ce qui nous reste en contribution patriotique et volontaire qu'on aura soin de rendre incessamment obligatoire. Tout nous annonce l'approche de quelque événement sinistre à Paris ou à Versailles....
7 octobre. — M™ de Polastron, venant de Suisse, arrive aujourd'hui à Turin et nous annonce la prochaine arrivée de la duchesse de Polignac et de toute sa société, qui va passer l'hiver en Italie. L'attachement de M. le comte d'Artois pour M"" de Polastron depuis longtemps n'est plus un mystère. Cependant la circonstance exige plus de circonspection. Le prince doit user de beaucoup de ménagement. 11 est politiquement rapproché de son épouse. 1) est parfaitement accueilli par le roi, son beau-père. Il se trouve au milieu d'une cour très sévère sur le chapitre des mœurs. Le séjour de M™ du Polastron ferait un mauvais effet, s'il se prolongeait trop longtemps. Tout cela est très embarrassant. Mais l'amour excuse tout. Soyons indulgents pour cette faiblesse. Elle fut toujours celle des plus grands cœurs et surtout de nos meilleurs rois. Charles Vil, Louis XII, François I", le bon roi Henri IV, Louis XIV, tous ont aimé et n'en ont pas été moins grands. Us eussent peutêtre moins valu s'ils n'avaient pas été animés de ce feu
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divin. Si le cœur de Louis XVI eût été sensible à l'amour, je ne doute pas que sa couronne ne fût intacte. L'amour et l'honneur, telle était la devise des anciens chevaliers. Dieu veuille qu'un jour, faisant une heureuse et nouvelle application, nous puissions tous chanter « Vive Henri IV, vive ce roi vaillant! etc., etc. ».
8 octobre. — Le temps est devenu très mauvais ; la pluie est extrêmement froide. Les Alpes sont couvertes d'une nouvelle neige. Les voyageurs nous apprennent qu'il en est tombé considérablement au Mont-Cenis.
9 octobre. — Le courrier d'aujourd'hui nous apporte des nouvelles dont les apparences nous flattent. 11 semble qu'il y ait un parti puissant qui veuille rendre au Roi son autorité. Il vient de se passer une scène bien touchante à Versailles, à un repas que les gardes du corps ont donné à la garde nationale et au régiment de Flandre. La cocarde blanche a été arborée. L'enthousiasme était général . Quelles en seront les suites r Cela a eu lieu le 1"'.
10 octobre. — Il arrive tous les jours à Turin beaucoup de Français : le duc de Laval, et son fils Achille, allant en Italie mais faisant quelque séjour ici ; le marquis de La Fart, de Provence, procureur du pays et frère de l'abbé de Bonneval, excellent député du collège de Bloîs ; le marquis de Mircpoix, un des plus riches seigneurs du Languedoc, obligé de quitter sa province et d'abandonner ■es terres à cause des vexations qu'il y éprouve de la part de ses habitants, passant ici aujourd'hui pour aller s'établir à Rome et emportant avec lui au moins 500.000 francs dont il veut se contenter pour le reste de ses jours.
11 octobre. — Voyant beaucoup le corps diplomatique cher. M"" de Gherardini, j'en suis généralement bien traité elje dtne alternativement chez presque tous les ministres. Je suis invité aujourd'hui chez M. Oderico, ministre de Gênes. Ce soir arrivent à Turin M. le duc et la duchesse de Poligaac, et leurs enfants, le comte de Vaudreuil, la vicomtesse de Vaudreuil. Ce même jour arrivent aussi M. le duc
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de Choîsoul; M. Bérenger, fermier général, avec une nouvelle épouse qui était chanoinesse et s'appelait M" de Caqueray ; la jolie et aimable M"" des Boulets et M. Giamboui , son frère ; l'abbé de Glandevés et son neveu et M"" Mercier, sa niëce ; M*0 de Migieu et sa filie M"* de Courtivron. Tout ce monde se dispose au voyage d'Italie. L'espérance d'y retrouverai bonne compagnie me fait prendre mes arrangements pour y aller aussi passer l'hiver, plutôt que d'être sédentaire à Turin. Pour m'y préparer, je prends un maître d'italien pour apprendre au moins la prononciation.
12 octobre. — Le courrier était attendu aujourd'hui avec impatience et il nous apporte les nouvelles les plus fâcheuses, sans aucun détail de ce qui se passe. Au départ du courrier de Paris, le 6 au matin, la populace s'était portée à de nouveaux excès et était partie en armes pour Versailles avec les intentions les plus sinistres. La poste n'arrivant ici que deux fois la semaine, il faut attendre au 16 pour être instruit des événements, à moins qu'il n'arrive un courrier extraordinaire.
13 octobhk. — M. le prince de Condé et Ses enfants reviennent de Gènes, ignorant ce qui est arrivé à Paris. Ils sont restés six jours à Gènes, pendant lesquels ils ont été reçus et fêtés avec le plus grand empressement par les personnes les plus éminentes de la république.
14 octobre. — Je n'ai jamais vu dans aucun pays une pluie si continuelle et si abondante. — Depuis plusieurs jours, un officier suédois attendait le retour des princes pour remettre à M. le prince de Condé, de la part du roi de Suède, une lettre de compliment et de témoignages de l'intérêt le plus vif sur sa position et lui faisant les offres les plus pressantes de venir en Suède. M. le prince de Condé nous a lu cette lettre dont j'aurais voulu retenir la totalité, mais je ne puis me ressouvenir que de cette phrase : « Offrir un asile dans mon camp & un Bourbon, à un Condé, c'est y appeler la Victoire. » M. le comte d'Artois en a aussi reçu une également remplie de sensibilité. Le grand-duc de Russie a aussi adressé une lettre à M. le
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prince de Condé. Elle paraît dictée par l'amitié et le senuneDtle plus tendre. Ce prince ne pourra jamais oublier la manière dont il a été reçu à Chantilly, lors de son voyage en France. — H. de La Salle, officier de suisses de M. le comte d'Artois, arrivant ce soir de Chambéry et de France, nous assure que le Roi est à Paris du 6 de ce mois; qu'il y a été conduit de force ; qu'il s'est pasBé des atrocités à cette occasion, qu'il y a eu des gardes du corps massacrés, des têtes portées sur des piques, et que l'on croît que celles du duc de Guiche et du vicomte d'AgouIt sont du nombre. Ces affreuses nouvelles nous jettent dans la plus grande consternation. Nous ne pouvons en avoir les détails que dans deux jours. La duchesse de Guiche, qui est ici, est la seule à qui on ait caché les bruits qui se répandent. Dans quelle affreuse situation elle serait sachant de plus ses enfants à Versailles !
15 octobre. — Le roi a loué pour H. le comte d'Artois une maison qu'il doit occuper cet hiver avec sa famille. Nous nous réunissons tous chez lui dans ces moments critiques et d'inquiétude. Des courriers, arrivés aux banquiers de cette ville, ne font que confirmer les mauvaises nouvelles. Chacun redoute l'arrivée de la poste. Nous avons tous des parents, des amis a Paris ou à Versailles et nous sommes dans les plus vives alarmes.
)S octobre. — Enfin ce courrier tant attendu nous apporte les détails de toutes les horreurs qui se sont passées à Versailles le 5 et le 6 de ce mois. Ces deux affreuses et mémorables journées feront époque dans l'histoire. Une multitude innombrable de brigands de toute espèce, de tout sexe, de tout âge, armés de canons, de fusils, de pistolets, de sabres, de piques, etc. , s'est rendue & Versailles, le 5 au soir. Toute la garde nationale de Paris y est également venue. La Fayette, de gré ou de force, s'est trouvé ils tête de cette armée rebelle. La garde nationale de Versailles, dont, à force de bassesses, le plat comte d'Estaing, mou compatriote et mon parent, avait obtenu le commandement sans avoir eu le crédit d'y établir l'ordre et d'y entretenir des dispositions favorables au Roi, s'est réunie
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aux factieux de la capitale. Le régiment de Flandre, qui avait fait paraître des sentiments de fidélité peu de jours avant, a été séduit par les soins de son colonel, le marquis de Luaignem, député à l'Assemblée et qui, en cette qualité, ne vouiut pas paraître à son corps, mais fît agir pour en exciter la défection. Cependant tout parut apaisé dans la nuit. Les généraux La Fayette et d'Estaing assurèrent que tout était calme et furent se coucher. Mais à la pointe du jour, toutes les cours et abords du château furent forcés par les brigands. Une troupe considérable de gardes du corps, à cheval et en bataille sur ia place, eût pu dissiper cette troupe de scélérats, mais les ordres étaient donnés pour ne pas faire de résistance. Leur perte n'en est pas moins jurée par les brigands. Déjà les salles du palais sont inondées de cette troupe furieuse, parmi laquelle il y a un grand nombre de femmes, de poissardes, et beaucoup d'hommes qui ont pris ce déguisement. On assure y avoir reconnu le duc d'Aiguillon' et avoir vu le duc d'Orléans enseigner l'appartement de la Reine à ces furies, qui s'y portent en fouie. La grande salle des gardes est forcée. Un garde, dont le nom doit aller à la postérité, se fait percer de coups à la porto de l'appartement et par sa courageuse résistance donne le temps à la Reine de se sauver à demi-nue, chez le Roi, par un corridor. Elle fut quelque temps à frapper à la porte sans être entendue du Roi qui, en ce moment, était à sa fenêtre occupé à voir les horreurs qui se commettaient. Ce brave libérateur de la Reine est M. du Repaire. Un autre garde, M. de Miomandre, est également percé de coups ; plusieurs autres sont grièvement blessés dans tes salles. Deux sont impitoyablement massacrés, M. des Uts et M. de Varïcourt, frère de M™ de
1. Plus loin, parlant, dans son journal {t. VI, p. 4) du duc d'Aiguillon, M. d'Espinchal raconte sur lui cette anecdote :
• Pendant tout le cours de l'Assemblée, le duc d'Aiguillon a paru tellement acharna contre la famille royale qu'on a prétendu qne le 5 octobre 1789 il était déguisé en poissarde parmi les furies qui roulaient attenter aux jours de la Reine. On Ini a fait souvent cet insultant reproche, sans qu'il ait cherché a s'en disculper . Se disputant nn Jour avec l'abbé Maury, celui-ci lui dit en colère : « 81 je ne respectais votre sexe ! » Une autre fois, voulant accoster le vicomte de Mirabeau, il en reçut cette apostrophe : ■ Passe ton chemin, salope. ■
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Yillelte. Leurs tfitos sont séparées de leurs corps et placées ta bout d'une pique. Dans le même temps, on tirait sur la troupe à cheval dans la place d'armes. Ces fidèles défenseurs du trône, obéissant aux ordres exprès du Roi, se lais sent fusiller et insulter sans bouger. Un lieutenant de la compagnie de Noailles, le marquis de Savonières, est grièvement blessé d'un coup de fusil, étant à la tète de sa troupe. On le porte sur-le-champ dans l'endroit le plus voisin, chez le comte de Montmorin, ministre des Affaires étrangères. On aura peine à le croire, mais c'est un fait constaté : le valet de chambre du comte de Monlmorin refusa de recevoir le marquis de Savonières ! Cependant cette horde de furies a pénétré dans l'appartement de la Reine. La rage de ne l'y plus trouver les porte à toutes sortes d'excès. Le lit de S. M. est criblé de coups Je piques. Les gardes du corps continuent a. être assaillis et poursuivis dans les appartements du château et doivent enfin leur salut à ces anciens gardes françaises rebelles, qui les prennent sous leur protection et changent arec eux leurs bonnets de grenadiers contre leurs ban donneras. Pendant ce temps, le Roi lui-même, à son balcon, intercède pour ses gardes et promet au peuple de se rendre à Paris, où il est effectivement conduit, accompagné de tout cet infâme cortège et précédé par les têtes de ses trop malheureux serviteurs.
11 parait que le duc d'Orléans a eu la plus grande part à cet affreux événoment et qu'il a répandu à cet effet un argent énorme dans les faubourgs de la capitale. Toute notre journée se passe à communiquer les détails que chacun a reçus. H. le comte d'Artois et les princes sont presque tout le temps avec nous. C'est dans des circonstances aussi malheureuses qu'on apprend à connaître les hommes. M. le comte d'Artois ne fait qu'y gagner et tous «ui qui l'ont approché depuis le commencement des tflaires ont retrouvé en lui un digne petit-fils de Henri IV. Franchise, loyauté, courage et sensibilité, il ne lui manque rien pour gagner tous les cœurs. Ses bonnes qualités tout aisément oublier les petits torts de sa jeunesse, qu'il oe faut imputer qu'à ceux dont il s'était entouré et à ceux qui l'ont entraîné dans des dissipations considérables.
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Le chevalier de Sarningham, maréchal de camp, dont l'opinion est au moins douteuse, arrive ici étant parti de Paris depuis que la famille royale est établie aux Tuileries. Son séjour ici sera de courte durée, à en juger par l'accueil qu'il y reçoit. C'est au moins une consolation dans nos malheurs de ne vivre qu'avec des personnes de même opinion, dont les sentiments sont purs et qui, dans cette circonstance, n'ont aucun reproche à craindre et n'ont en aucune manière participé aux crimes et aux atrocités qui se commettent. Pendant plusieurs jours, nous ne paraissons pas au théâtre.
17 octobre. — Toute la famille Polignac part ce matin pour se rendre à Rome. C'est un moment de grand passage. Beaucoup d'Anglais sont en Italie et il arrive aussi journellement des Français. Le voyage d'Italie se commence ordinairement en cette saison. On s'éloigne des pays où l'hiver va devenir désagréable pour se rapprocher des climats plus tempérés.
18 octobrk. — Le temps s'est remis au beau. La chaleur est revenue. La promenade de l'après-dfner est très fréquentée. Il y a beaucoup de voitures et de personnes à pied. M"* de Brionne, qui avait été passer trois semaines à Baconi, en revient avec la princesse de Carignan, sa Bile, et son petit-fils, le prince de Carignan, seul rejeton de cette branche de la maison de Savoie dont était le fameux prince Eugène. Le prince de Carignan est né le 24 octobre 1770. Il est fort peu avancé pour son âge et passe ici pour un imbécile. On pense, dit-on, à le marier. Il est à la tiHe d'une grosse fortune. Il jouit à cette cour, dont l'étiquette est très exacte, de tous les honneurs et prérogatives dont jouissent en France nos princes du sang, mais il ne jouit personnellement d'aucune considération. Il ne peut aller manger à la cour et souper après la chasse que lorsqu'il y est invité. La princesse de Carignan n'est pas aimée à cette cour. Elle a un peu secoué les gènes de l'étiquette et cela a déplu. Elle a été un peu libre dans sa conduite et sa galanterie a indisposé contre elle. Elle n'en a pas moins continué à mener le genre de vie qui lui a
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