‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 9 sur 92 · LK 14 JUILLET · texte numérisé non relu

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nommé vice-président, dirigeait les factieux. Le Roi était obsédé de députations qui se succédaient très rapidement. L'Assemblée demandait le rappel de H. Necker, le renvoi des nouveaux ministres et le prompt éloigneraient des troupes. Les députés tenaient dans l'Œil do Bœuf des propos qu'il faut avoir entendus pour les croire. Enfin, le Roi promit tout ce qu'on lui demanda et abandonna la résolution, que lui avait fait prendre son nouveau ministre, de s'éloigner de Versailles et d'employer tous les moyens de force qu'il avait entre les mains et qui, conduits arec vigueur et fermeté, étaient plus que suffisants pour réduire les rebelles, mettre sa personne en sûreté et déconcerter les projets de ses affreux ennemis. Mais il était écrit dans le livre des destins que ce monarque faible et pusillanime servirait d'exemple aux races futures. Ce n'était encore qu'un prélude aux horreurs que nous préparait Bon avilissement.

15 juillet. — Toutes les dispositions étaient faites pour agir par la force. Le maréchal de Broglîe avait parlé au Soi avec la plus grande énergie et se flattait de l'avoir déterminé à suivre le seul parti qu'il y avait a prendre en cette circonstance. Mais tout fut changé dans la matinée. Il fut arrêté que le Roi se rendrait presque seul à l'Assemblée Nationale, qu'il abandonnerait son projet de départ. On lui fit craindre la défection des troupes, quoiqu'on pût compter cependant, au moins, sur les régiments étrangers, suisses et allemands, sur les hussards et surtout sur les gardes du corps. Ces secours étaient plus que suffisants pour escorter le Roi et sa famille jusqu'à Compiègoc, et, quelque séduction qu'on eût employée, il n'y avait pas de garnison qui eût été rebelle en présence de son souverain .

Enfin, le Roi se rendit à l'Assemblée Nationale, vers les 10 heures, presque seul et sans escorte. Il vint pour ainsi dire se mettre sous la protection de ceux qui avaient juré de le détrôner ; il déposa sa couronne sur le bureau du président, il promit et accorda tout ce qu'on exigeait de lui. Je vis revenir ce faible monarque à pied, suivi d'un peuple immense, entouré de tous les députés les plus factieux qui

avaient l'air de l'insulter et de l'humilier en l'escortant. Ce cortège traversa tes cours au milieu de la garde ordinaire. Les gardes françaises tenaient les propos les plus arrogants a leurs officiers. Les gardes du corps, à qui l'on n'avait pas permis de suivre le Roi, étaient rangés en bataille dans la dernière cour et essuyaient les insultes, non seulement de la populace, mais même des députés. Je les ai entendues. Ce tableau, déchirant pour tout sujet sensible, était terminé par la totalité de la famille royale placée sur le balcon de l'appartement du Roi; la Reine tenant ses enfants, M. le comte d'Artois ayant les siens à côté de lui et toute la malheureuse famille voyant son chef entouré de ses plus cruels ennemis, tels que Chapelier, Barnave, le duc d'Orléans, Mirabeau, Target, Lameth, Camus, Sieyès, Rabaud et tant d'autres scélérats, dont l'un ne le cède pas à l'autre en crimes et en atrocités. Cette journée a certainement été suivie de scènes plus affligeantes, mais je ne pus retenir mes larmes à la vue de ce déchirant spectacle. Pour les laisser couler librement en abondance, je fus me promener seul et pour la dernière fois dans les superbes jardins, témoins de la grandeur de Louis XIV, dont le souvenir imposant, rappelé à chaque pas, ne rendait que plus douloureuse la situation critique et volontaire de son faible successeur. Je fus & l'ordinaire dîner chez M"" de Polignac avec M. le comte d'Artois, dont l'âme était profondément affectée.

M. le prince de Condé, ainsi que je l'ai dit plus haut, était retourné avec ses enfants à Chantilly, le \2 au soir, pour tranquilliser sa fille qui y était restée, mais ne pouvant avoir depuis de nouvelles sûres, ses courriers ayant été arrêtés, et inquiet sur leB événements du 14, il envoya, le môme Boir, le chevalier d'Autcuil à Versailles pour savoir ce qui s'y passait. Celui-ci y arriva non sans peine et je le vis chez M. le comte d'Artois, qui le fit repartir la nuit pour instruire H. le prince de Condé de tout ce qui était arrivé et l'engager à se rendre auprès du Roi. D'après cette invitation, le 15 au matin, M. le prince de Condé, son fils et son petitfils, suivis de leurs officiers et de leurs gens formant une escorte considérable, armés jusqu'aux dents, partirent de Chantilly a cheval pour se rendre à Versailles par les ch«-

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mina de traverse. M™* la princesse Louise, ne voulant point en cette circonstance être un seul jour séparée de ses chers parents, se détermina aussi à se rendre à Versailles par d'autres chemins, en calèche, et prît une route très détournée par Pontoise et Saint-G-ermain-en-Laye.

Cependant les princes et leur escorte avaient déjà fait deux lieues dans les bois. Tout-à-coup, M. le duc de Bourbon et son fils se détachent de la bande et prennent an galop une route différente ; un gentilhomme les suit et les atteint. M. le duc de Bourbon le renvoie auprès de son père pour lui dire que, n'ayant pu le détourner d'aller sans raison d'utilité s'exposer au milieu des assassins dont il était menacé et ne pouvant lui être d'aucun secours, il ne proposait d'aller avec son fils, chercher les moyens de servir la chose publique, le Roi et les siens. M. te prince de Condé fit courir après eux sans qu'on pût les atteindre et continua sa route. Je le vis arriver avec toute sa suite à Versailles, vers les sept heures du soir et it m'apprit ce qu'avaient fait ses enfants. Il fut sur-le-champ en rendre compte au Roi et à H. le comte d'Artois. Cependant, comme on se doutait que ces deux princes pourraient s'être arrêtés à Nointel, terre appartenant à M. le duc de Bourbon, H. le comte d'Artois lui écrivit un billet, qu'il me montra, par lequel on approuvait sa bonne volonté, on lui en savait gré, mais on l'engageait à revenir prompte m un t. Le chevalier de Belsnnoe et le chevalier d'Auleuil furent chargés de cette commission et partirent la nuit môme. M"** la princesse Louise arriva à huit heures du soir. Il faut connaître l'attachement de cette vertueuse princesse pour son frère pour juger de l'état affligeant dans lequel la mil la nouvelle de cette démarche de H. le duc de Bourbon, dont le but était de bc rendre à Lille ou à Valenciennes et d'y opérer un mouvement en faveur du Boi.

16 ftnxLfT. — Le chevalier de Belsunce cl le chevalier dAutep.il, après avoir couru les plus grands dangers, la Doit, près de Saint-Denis, arrivèrent le malin au château de Nointel, où ils trouvèrent les deux princes. M. le duo d'Eoghien avait été très incommodé la veille, ce qui les •Tait arrêtés. Il revint se reposer à Chantilly. M. le duc de

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te JOURNAL D'âNIGRATIOtt

Bourbon se rendit à l'invitation de M. le comte d'Artois et arriva à Versailles avant midi. Nous devions tous retourner à Chantilly dans cette journée, mais on se détermina à rester encore à Versailles. La démarche de la veille semblait devoir faire jouir d'un peu de tranquillité, mais la fermentation était toujours la même dans Paris et on avait soin de l'entretenir dans l' Assemblée Nationale. Déjà ou avait organisé une nouvelle municipalité daus la capitale et Baiily avait été nommé maire. La garde nationale était formée et La Fayette avait été choisi pour la commander. On avait persuadé aux parisiens que le Roi viendrait ce jour même à l'Hôtel de Ville pour y confirmer tout ce qu'il avait promis la veille à l'Assemblée. Il n'y avait cependant rien eu d'arrêté à ce sujet, mais les groupes du Palais Royal, ne le voyant point arriver, firent la motion d'aller le chercher à Versailles. En effet, une colonne considérable se mit en marche avec du canon et s'avançait par les bois de Verrièrea, pour éviter Sevrés et Saint-Cloud qui étaient garnis de troupes. L'alarme se répandit partout.

Les perfides conseillers du timide monarque augmentèrent ses terreurs et l'engagèrent à annoncer à l'Assemblée le renvoi des nouveaux ministres, le rappel de ceux qui étaient agréables à la nation, l'éloignement des troupes, en ajoutant que son intention était d'aller le lendemain à l'Hôtel de Ville pour renouveler ces mêmes promesses. Lo Roi s'engagea à écrire une lettre à M. Necker pour l'inviter à revenir prendre sa place dans le conseil.

11 était impossible à M. le comte d'Artois et aux princes restant à Versailles de ne pas accompagner le Roi. C'était, en quelque manière, donner son approbation à un acte aussi solennel que d'y assister; ils étaient de plus avertis de toutes parts de pourvoir à leur sûreté personnelle. Il était donc très pressant de prendre un parti. Les nouveaux ministres, ayant déjà donné leur démission, avaient pris la fuite. L'armée devait dès le lendemain se mettre en marche pour s'éloigner de Paris, ayant le maréchal de Broglie à sa tête. Bien des gens pensaient que le Roi prendrait enfin une résolution digne du sang qui coule dans ses veines, mais jamais il n'en eut le courage. Tout ce qu'il put faire fut d'approuver la fuite de M. le comte d'Artois et de ses

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([itïQta, ainsi que de tonte la maison de Condé. Ce départ ht done arrêté dans l'intérieur de la famille royale. Les idieax fareot des pins touchants. Le Boi ordonna a M. le conte de Sérent, gouverneur des enfants de H. le comte d'Artois, de pourvoir à leur sûreté et de les mener où leur p>re le désirerait. M. le comte d'Artois reçut de la main du Roi un passeport pour avoir assistance de tous les commandants des places où il serait dans le cas de la réclamer.

J'avais dtné avec toute la société de Chantilly. Je vis dans la soirée beaucoup d'agitation et d'inquiétude chez M* de Polignac. Aux chuchotements et au mystère avec lequel on se parlait, je jugeai que le départ était très prochain. On en parlait tout bas dans les appartements du château. J'étais décidé à suivre M. le prince de Condé, nais n'étant pas retourné à Paris, je n'avais pris aucune précaution. Le vicomte de Montchal, lieutenant des gardes du corps, mon voisin et mon ami, me prêts KO louis. Je retournai le soir chez M. le prince de Condé. Nous devions partir de Versailles à minuit, mais le départ fut retardé jusqu'à ta pointe du jour, afin de profiter de t'escorte des troupes qui se mettaient en route. Nous passâmes la nuit dans le salon, attendant le jour avec impatience. A trois heures, on nous apprit que toute la famille Polignac était partie très précipitamment. Un moment après, on vint nous lire que M. le duc d'Angouléme et H. le duc de Berry, vêtus de redingotes grises, venaient de monter en voiture. Nous ignorions le départ de M. le comte d'Artois, mais usas ne doutions pas qu'il n'eût pris ce parti. Effectivement, à minait, une voiture l'avait conduit, lui cinquième, t la porte du Dragon où des chevaux de setle l'attendaient. H n'était suivi que de H. le prince d'Hénin, son capitaine ■ira gardes, de M. le marquis de Polignac, son premier tiuyer, de M- de Grailly, écuyer, et du comte de Vaudretiil. Sans avoir un seul valet avec eux, ils prirent des chemins de traverse. Passant près du château du marquis ■i'Equevilly, M. le comte d'Artois détacha quelqu'un pour lui demander des chevaux: et une voiture pour continuer «route ; mais ce vieux courtisan, comblé des bienfaits de

Louis XV et de Louis XVI, craignit de se compromettre (t refusa ce secours au frère de Bon Boi, au petit-fils de

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son ancien bienfaiteur. Ils continuèrent leur route, se dirigeant sur Chantilly, où ils arrivèrent sur les huit heures du matin sans avoir changé de chevaux. Le chevalier de Conty, capitaine des chasses de M. le prince de Gondé, fournit sur-le-champ une voiture et des chevaux. Ils prirent ensuite la poste et arrivèrent sans difficulté à Valenciennes.

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