‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 14 sur 92 · I. 24 juivior 179U · texte numérisé non relu

I. 24 juivior 179U

DigilizedbyGoOgle

VOYAGE |(| ITALIK 85

pour éviter d'être complètement roué par le jeune aristocrate qui le poursuit et l'atteint dans une maison au troisième étage. Heureusement cela n'a pas eu de suite. Le démocrate ne s'est pas vanté de sa mésaventure.

Connaissant encore peu de monde à Naples, ce bal ne m'a nullement intéressé. Avant la fin du carnaval j'y aurai plus de plaisir et j'en rendai un meilleur compte. Je me retire de bonne heure...

35 JA.SVIEH. — Hier c'était bal masqué, aujourd'hui, c'est grand opéra. Ici on ne paye que l'entrée du parterre, qui est de 3 carlins. Lorsqu'on veut être assis plus commodément dans une espèce de stalle, on paye deux carlins de plus. On ne paye rien pour aller dans les loges. L'opéra «l Pyrrhus, dont la musique est de Paisîello. Le sujet du irarid ballet est Gabrielte de Vergy. De tout l'opéra on n'écoute qu'une seule scène, chaulée par David, connu à Paris. Le reste du temps se passe en visite de loge en loge, selon l'usage ordinaire de l'Italie. Il se fait un très grand bruit dans la salle, on y parle tout haut, excepté pendant le grand ballet. Alors chacun se tait et tout le monde écoute et regarde. Je suis resté quelque temps au parterre. Un pareil spectacle me causerait un ennui mortel si j'étais obligé de rester en place. Mais le duc de Coscia a la complaisance de me présenter dans plusieurs loges où je suis parfaitement reçu. On a ici beaucoup d'égards pour les étrangers. On leur fait les honneurs de la loge, on s'occupe d'eux, on parle autant qu'on le peut leur langue et l'on parait leur savoir gré do leur bonne volonté pour parler italien. La duchesse de Cassano est celle de qui je reçois le plus de politesses et de prévenances et avec laquelle je me trouve le plus promptement à mon aise. Cette dame est extrêmement aimable. Elle a de grands enfants, que je viens de voir à Gênes, revenant de France où ils ont été élevés. La duchesse de Cassano a fait un séjour de près d'un an en France et y a été fort goûtée. Elle est d'une figure très agréable sans être jolie. La duchesse de Popolî, sa sœur, est charmante. J'ai été encore dans les loges de la princesse fielmoate, de la princesse Geraci, de la princesse Melissano, etc. La loge de notre

îigilizedbyGoOgle

ambassadeur est, comme je l'ai dit plus haut, composée de deux et est le rendez-vous général de tous les Français. Pendant l'opéra, on sert ordinairement des glaces dans toutes les loges. Autant la salle était claire hier pour le bal, autant elle est obscure aujourd'hui. On ne peut distinguer personne que dans les loges éclairées intérieurementpar les propriétaires. Les glaces dont toutes les loges sont extérieurement revêtues contribuent à la tristesse de la salle quand elle n'est pas illuminée. Le théâtre est immense, les décorations magnifiques, la scène toujours bien garnie, les habits de la plus grande richesse. On voit des marches pompeuses, des chevaux galopant, un tournois en règle, de grands ballets pantomimes, mais de mauvais acteurs, de médiocres danseurs et quelques danseuses très jolies. Le spectacle unit à dix heures et demie, quelquefois plus tôt, car, si le sieur David se trouve fatigué, on supprime tout simplement le troisième acte tout entier et personne n'y trouve à redire. Chacun se retire chez soi, car il n'y a pas ici d'autre souper que celui de l'ambassadeur de France. Quelquefois on fait des visites jusqu'à minuit chez quelques vieilles qui donnent àjouer, telles que la princesse Catholica, la marquise Malespina, la princesse Ferolita, chez lesquelles il y un pharaon et où il n'y a ai souper ni rafraîchissements, quoiqu'on y veille parfois assez tard. La banque y est tenue par un banquier public, comme autrefois à Paris. Les pontes ne peuvent ici faire des cornes aux cartes sur lesquelles on met son argent. 11 y a sur la table un tableau général des treize cartes ; on est payé à chaque fois. De celte manière les banquiers évitent les paroiis de campagne. On y joue assez gros jeu.

26 janvier. — Aujourd'hui, par grand extraordinaire, il pleut tout le jour. Je dîne chez le duc de Coscia. Très bonne chère et servie à la française ; peu de monde, de la gaieté et convives d'habitude. Le duc de Coscia a passé plusieurs années à Paris et il aime les Français, leurs manières et leurs usages. Quoique nouB soyons très aimables, il borne cependant ses politesses et ne voit qu'un petit nombre d'entre nous : nous sommes en ce moment en trop grande quantité.

îigilizedbyGoOgie

27 janvier. — Le temps est entièrement remis et nous jouissons du même ciel que les jours précédents. L'air est cependant extrêmement refroidi. On ne laisse échapper aucune occasion à Naples de donner aux églises un air de salle de spectacle. Enterrements, services, mariages, prises d'habit, prestation de vœux, etc., tout sert de prétexte à de la musique, à une grande représentation et à la réunion de toute la bonne compagnie de la cour et de la ville. Aujourd'hui je me rends à onze heures et demie à l'église Saiat-Sébastien pour y assister à la prise d'habit de deux jeunes demoiselles de qualité. Cette cérémonie n'a rien que de très gai. Toute la noblesse en hommes et en femmes s'y trouva à peu près réunie. 11 y a grand orchestre et excellente musique. Toutes les dames y arrivent parées comme pour une fête. Les deux futures religieuses se font longtemps attendre. Elles paraissent enfin, escortées par deux jeunes et jolies dames. Elles sont en habits de cour, comme de nouvelles mariées, vêtues et parées avec la plus grande élégance. Elles sont servies par des valets de chambre en habits galonnés. Elles se placent sur des prie- Dieu devant l'autel. On célèbre une grand'messe en musique. Pendant ce temps, on eBt dans l'église avec la plus grande liberté. On rit, on cause avec les dames, tellement que l'on m'a présenté à beaucoup. Les deux novices ■oot également très gaies etfont la conversation avec celles qui les approchent. L'état qu'elles vont embrasser n'a rien quileseitraye. Elles sont de bonne heure familiarisées avec cette idée. En effet, le sort des demoiselles de ce pays est ordinairement très médiocre et, vu la fécondité des mères, on est obligé d'en placer beaucoup dans les maisons religieuses. Elles vont peu dans le monde ou du moins y jouissent de peu de liberté. Elles ne peuvent danser dans les bals ou assemblées publiques que lorsqu'il est décidé qu'elles ne seront pas religieuses et qu'elles sont destinées i être mariées. Lorsque leur entrée au couvent est arrêtée, on les promène pendant trois jours dans le grand monde. On leur fait voir et connaître ce qu'elles vont quitter pour junais. On veut avoir au moins l'air de ne paa les gêner dans leur vocation. Les vœux ne se font qu'au bout d'une année de noviciat. Les deux novices du jour ne paraissent

îigilizedbyGoOgle

88 joubuai. q' émigration

nullement fâchées de leur sort. Une des deux était d'une figure très intéressante. Après la messe et les cérémonies usitées, les dames marraines conduisent ces demoiselles dans l'intérieur du monastère. Pendant ce temps, toute la compagnie se rend dans un grand parloir extérieur, à l'entrée du couvent. On y distribue toutes sortes de confitures et de sucreries. Les deux novices paraissent quelques moments à la porte du parloir. Alors elles sont dépouillées de toute parure mondaine. Leurs cheveux sont coupés et elles sont vêtues en religieuses. Elles embrassent leurs amies et chacun se retire.

Cette cérémonie a commencé a me mettre en connaissance avec la meilleure compagnie de Naples »t surtout avec les dames que je retrouve le soir, au théâtre. Les dames se mettent ici avec beaucoup d'élégance et infiniment mieux qu'à Rome. Le ton y est très bon et tel qu'il se trouve ordinairement dans les endroits où il y a une cour. La galanterie est ici en usage comme dans le reste de l'Italie, mais ne m'a pas parue aussi indécemment affichée qu'à Gênes, à Florence ; excepté quelques dames dont la conduite est extrêmement leste, U y a généralement beaucoup de décence. Il y a beaucoup de femmes très agréables dans la noblesse...

28 janvier. — Malgré le temps clair et très froid de la veille, je suis éveillé cette nuit par de forts coups de tonnerre. Il y a eu de la grêle et une pluie très abondante avant le jour. Ce matin, l'air est très doux. M. h baron de Salis, suisse, officier général au service de France, et depuis plusieurs années employé à celui de Naples, me prie à un déjeuner-dîner. La société y est nombreuse, agréable et presque entièrement composée d'étrangers. Il y a de la musique, un concert en règle. La duchesse de Guiche et la duchesse de Niwenheim, nièce de M*" de Champcenets, y chantent des airs italiens à faire le plus grand plaisir. Mn° Hart, anglaise, grande et superbe, femme d'une figure céleste, vivant depuis quelques années avec le chevalier Hamilton, ministre d'Angleterre, avec lequel on la croit secrètement mariée, chante aussi à ce concert avec infiniment de goût . Après un excellent

îigilizedbyGoOgle

VOTAQB KIÏ IT^III 8»

déjeuner, qui me tient lieu de dîner, on danse jusqu'à l'heure du théâtre. J'y vois exécuter avec le plus grand plaisir une danse très libre et très voluptueuse, tenant beaucoup du fandango espagnol et appelée la tarenlaine'. Les demoiselles de Amici, bourgeoises napolitaines, extrêmement jolies, la dansent à merveille, mais M"" Hart y met une volupté, une grâce qui échaufferaient l'homme le plus froid et le plus insensible. Cette dame Hart, qui est une ies belles créatures que j'aie vues, est d'une origine obscure. On ne sait de quel état le chevalier Bamilton l'a tirée. C'est apparemment pour plaire à son bienfaiteur, grand amateur des arts et de l'antiquité, que M°" Hart a appris à exécuter différentes attitudes. Elle se costume à la grecque ou à la romaine, se pare de fleurs ou se couvre d'un voile, et donne ainsi le spectacle vivant des chefs-d'œuvre des plus célèbres artistes de l'antiquité. Elle y met infiniment de complaisance et nous a donné une représentation en petite société. Il faut l'avoir vue pour concevoir à quel point celte belle personne nous fait jouir des charmes de l'illusion. Si j'étais le chevalier Hamilton, je passerais en revue toute l'Olympe ; je verrais fréquemment soit Hebé, soit Vénus et les Grâces, quelquefois junon, très rarement Minerve. Pour varier mes plaisirs, tantôt un riche boudoir m'offrirait la passionnée et tendre Cléopâtre, recevant amoureusement Marc Antoine et tantôt un cabinet de verdure verrait Alcibiade folâtrer avec Glycère.

Mais pour arrêter le développement de mon imagination, revenons à des objets plus sérieux. C'est ici le cas de parler do baron de Salis. Cet officier est maréchal de camp, grand croix de l'ordre du mérite et commandant du régiment de Salis-Grisons. Il s*étail fait en France une espèce de réputation militaire, sous le ministère du duc de Choiwul qui le protégeait beaucoup. C'était ce qu'on appelait alors un faiseur, tracassant beaucoup les soldats, et depuis inspecteur très minutieux et très tracassier, ce qui avait contribué à le faire peu aimer en France. Je ne sais ce qui lui a valu le choix du roi de Naples, qui l'a appelé à son service depuis quelques années pour remettre sur

Page 1