‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 15 sur 92 · T»rentcU · texte numérisé non relu

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un pied militaire ses troupes qui, à la vérité, en avaient te plus grand besoin. M. de Salis a eu le commandement général des troupes napolitaines avec un traitement d'environ soixante mille livres. Il a fait venir pour l'aider beaucoup d'officiers français, du génie, de l'artillerie, etc., lesquels jouissent de traitements considérables. Cela a fort indisposé les officiers napolitains de tous les grades et la grande autorité donnée au baron de Salis lui a attiré de nombreux et puissants ennemis. Il faut convenir que les troupes ont meilleur mine qu'avant son arrivée. Elles sont bien tenues et bien exercées, mais M. de Salis suit ici ta même marche que M. de Saint-Germain en France : il dégoûte la noblesse et mécontente les officiers. Il a fait faire des réformes qui ont extrêmement déplu. Le roi avait auprès de sa personne un corps considérable de Liparotes, dans lequel toute la haute noblesse servait de préférence. Ce corps vient d'être réformé, au grand déplaisir de toute la cour. Il est question en ce moment de réformer aussi les gardes du corps et d'ôter au roi tout co qui l'entoure ordinairement, ce qui en France a été aussi funeste au souverain qu'à la noblesse qui, de tout temps, avait été le plus ferme appui du trône. Mais je doute que M. de Salis puisse tenir encore longtemps contre les ennemis qu'il se fait journellement. Au surplus, il continue de jouir de tout le traitement qu'il avait en France et qui est considérable. Il se retirera de Naples avec quelques fortes pensions, après y avoir tout bouleversé et abusé de la confiance du roi qui l'a appelé et qui lui-même est continuellement trompé par ceux qui l'entourent.

Le roi ae mêle peu des affaires du gouvernement. C'est la reine qui a tout pouvoir et le sieur Aclon a toute sa confiance. Ce ministre commandait la petite marine du grand-duc de Toscane quand il est entré au service de Naples. Il devint en peu de temps ministre de la Marine et ayant eu le bonheur de plaire à la reine, il a joui du plus grand crédit depuis cette époque. Il est à la tête du gouvernement. Le roi ne pense qu'à la chasse, à la pêche, à la musique et à ses plaisirs. J'avais une lettre de recommandation pour M. Acton, mais je ne la lui ai point remise et je me suis dispensé d'aller grossir la cour de ce favori

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V0TAGS EN ITALIE «I

de fortune qui, n'aimant pas les Français, a la petitesse de craindre la vue de ceux qui avaient pu connaître son père.

29 janvier. — ■ Grand vent, pluie, vilain temps. — Le premier dîner chez le duc de Coscia était d'extraordinaire; aujourd'hui est le dîner d'habitude du vendredi , et j'y suis invité pour tout le temps de mon séjour à Naples. Ici, comme dans toute l'Italie, point de spectacle le vendredi. Je passe la soirée chez la princesse Belmonte, à son casin, près de Pausilippe. Elle préfère recevoir dans cette petite maison plutôt que dans son palais. Cela donne à son assemblée un air de liberté qui convient beaucoup mieux à son genre de vie habituel. Cette princesse, figée de plus de cinquante ans, a été et est encore d'une galanterie peu mystérieuse. Elle est grande, bien faite et a l'air fort noble, il n'arrive pas d'étrangers à Naples qui ne lui soient recommandés. Elle les reçoit parfaitement et y trouve toujours un compte. En ce moment, elle se charge d'un beau polonais qu'elle ne quitte pas de vue un seul instant et avec lequel elle fait quelquefois des absences de l'assemblée. Ce jeune homme paraît un peu fatigué de l'exercice de sa charge. Il fait les honneurs de la maison de la princesse où ses enfants, les comtes FranceBco et Joseph Pignatelli, très aimables jeunes gens, ont l'air absolument d'étrangers. Il ne se trouve à cette assemblée que très peu de dames napolitaines. La princesse quoique amie de la reine est regardée comme mauvaise compagnie. Le prince Belmonte son époux, en son nom Pignatelli, est grand maître de (a maison du roi. Il ne paraît jamais dans ces assemblées. On n'eu entend pas plus parler que s'il n'existait pas. La société est extrêmement nombreuse et toute composée d'étrangers de marque : le margrave de Bareutli ; la duchesse de Saxe-Weimar, sa sœur; le primat de Pologne, frère du roi ; le margrave d'Ans pach, accompagné de milady Craven, qui a succédé à M"' Clairon et qui, dit-on, épouse le margrave ; le prince héréditaire de Brunswick, fils du duc régnant, jeune homme très gauche, très borné, mais fort honnête ; toutes nos dames françaises, etc. Nous avons eu d'abord un concert dans lequel il a fallu entendre chanter la princesse qui a des préten-

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tions à tout. Ne a'est-elle pas avisée, par exemple, de donner son portrait à la galerie de Florence, peint par elle-même! C'est ce qu'on appelle une véritable croûte. Je me rappelle très bien l'y avoir remarqué. Après le concert, on a servi une collation, toute en glaces, rafraîchissements, sucreries, avec la plus grande profusion. La soirée finit par un pharaon et tout le monde se retire vers une heure après minuit pour laisser la princesse en libre et paisible puissance de son polonais.

30 janvier. — Grand vent. Temps horrible tout le jour. — Indépendamment du grand théâtre Saint-Charles il y a pendant l'hiver à Naples plusieurs autres petits théâtres. Il y en a trois d'opéras-buffons et un de comédie. De c©b théâtres le plus suivi est celui du Fondo. La salle en est charmante, la troupe est bonne, et Paisiello y fait exécuter une pièce dont la musique est délicieuse. L'intrigue, contre l'ordinaire, eu est même piquante et intéressante : Gli Zingart in Fiera, Les Bohémiennes en foire. La dame Davia, principale chanteuse, y remplit quatre ou cinq rôles avec une grâce et une finesse à avoir le plus grand succès sur nos théâtres. Cette actrice, qui n'est plus jeune, a tant de physionomie et se donne tant de mouvements qu'elle paraît encore charmante et elle fait à elle seule tout l'agrément de ce théâtre. L'entrée en est peu chère, mais pour être plus à son aise, on loue une stalle pour tout le temps du carnaval. Toutes les loges sont louées par la bonne compagnie. Ce théâtre est toujours plein. II en est à peu près de même du « Theatro nuovo », jolie petite salle où la Thomeoni, jolie chanteuse, est la seule passable, et du théâtre des Florentins, où la Coltellini, aussi seule chanteuse, est excellente et très bonne musicienne. La troupe de comédiens est très suivie par la petite bourgeoisie. Tous ces petits théâtres finissent toujours avant le grand théâtre, au moins d'une heure, en sorte qu'on a le temps d'y arriver pour les glaces qu'on sert à peu près à cette heure. Chaque propriétaire de loge a dans le corridor un petit office où est établi le buffet pour les glaces. Un valet de chambre les sert a chaque personne qui entre dans la loge. Tous les valets se tiennent dans le corridor, ce qui

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occasionne ordinairement mauvaise odeur et malpropreté- Ayant été aujourd'hui à ces différents spectacles, je me crois a Paris, où j'allais quelquefois à trois dans le même jour. Je mène ici la même vie et la bonne réception que j'y éprouve me fait passer mon temps très agréablement.

31 janvier. — Temps couvert, mais très doux. — Aujourd'hui, dimanche, les masques commencent à courir les rues. La grande rue de Tolède; est pleine de voitures jusqu'à la nuit. Je vais passer deux heures chez le banquier MeuricoQre, où je trouve une société bourgeoise très agréable, un petit bal et de fort jolies danseuses. A neuf heures, je suis au théâtre Saint-Charles, pour le bal masqué, précédé scion l'usage d'un concert assez ennuyeux. Le bal est aujourd'hui assez nombreux, pour faire paraître celte immense salle suffisamment garnie. Il y a beaucoup de soupers dans les loges. Je suis invité à plusieurs, mais je donne la préférence à celui de la duchesse Cassano, dans la société de laquelle je trouve infiniment plus d'agrément et d'aisance que dans aucune autre. Ce bal, relativement au masque, n'offre rien de piquant comme celui de Paris. On se promène de long en large sans chercher à s'intriguer. Tout le inonde se connaît et le bal ne couvre aucun mystère. On danse beaucoup au milieu de la salle une espèce d'anglaise, mais on n'y voit ni gaieté ni grâce. Les loges, éclairées à tous les étages, restent toujours garnies et on s'y visite toute la nuit. Les dames font quelques tours de bal, donnant le bras à quelques cavaliers indifféremment. Le « survente * ne paraît pas ici d'obligation, ni dans uo exercice continuel el exclusif. On ne veille pas trop tard. A quatre heures tout le monde est parti.

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