‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 16 sur 92 · CHAPITRE V VOYAGE EN ITALIE (suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE V VOYAGE EN ITALIE (suite

Février 1790. — 1er el 2 février. — Le temps clair, mais froid. A midi te soleil est très chaud, quoique la matinée ait été froide. On voit môme de la neige sur le Vésuve mais elle ne peut y tenir longtemps. Ce climat est sans contredit superbe, mais la variété continuelle de l'air en cette saison, ce passage subît du froid au chaud sont peu Bains pour ceux qui ne sont pas encore acclimatés et je vois beaucoup de personnes éprouver du malaise dans les premiers moments de leur séjour à Naples. Je me trouve dans ce cas et je crains un accès de goutte. La continence et la sobriété sont deux vertus dont la pratique est autant nécessaire à NapleB qu'elle y est difficile. L'esprit tentateur se montre ici sous tant de formes différentes et si fréquemment qu'il n'est guère possible de leur résister. Un voyageur veut tout voir, tout connaître. Il veut pouvoir comparer un pays avec un autre. Le démon excite sa curiosité. La goutte arrive, il jure, il peste, et n'en devient pas plus sage. Au surplus, pour ne point avoir la goutte à Naples, il faut faire beaucoup d'exercice, se promener à pied le matin sans regarder aux fenêtres, et éviter la rue de Chiaia...

Tout le monde ici se promène le matin à pied. La marche est si facile sur ces larges pierres plates que les rues sont d'un vivant qu'on a peine à se l'imaginer. Il faut se garer des voitures et des cabriolets qui vont d'une vitesse surprenante et qu'on a peine à entendre rouler sur ce pavé uni. Mais autant il est d'usage de courir à pied le matin, hommes et femmes, autant il est peu séant de n'être

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pas en voiture l'après-dîner. On se promène jusqu'à la nuille long du faubourg de Chiaia, jusqu'au Pausilippe. Oo y voit une grande quantité de carrosses très élégants et bien garnis. La livrée est d'usage pour tout le monde. Les bourgeois la portent comme les nobles. J'ai vu de ce nombre de si magnifiques livrées que je les croyais appartenir & quelque grand seigneur. Le nombre des filles étant ici très considérable, on en rencontre en voiture dans les promenades. On m'en a montré de très élégantes à Cbiaia. Ce qui m'a paru singulier, c'est de voir un moine conduisant un cabriolet et suivant la promenade dans la file. Les moines jouissent ici de beaucoup de liberté et leur règle n'es! pas austère. Lorsqu'un opéra-bufla a un grand succès, il estd'usage d'en donner une représentation uniquement pour les moines. Le spectacle a lieu à trois heures aprèsmidi. On peut y aller pour son argent. Cela vient d'avoir lieu pour le Zingari do Paisiello. J'y ai vu quatre à cinq cents moines de diSérentes couleurs, bien attentifs à l'opéra, goûtant avec passion cette excellente musique, applaudissant avec transport le chant et la finesse du jeu de la principale actrice, la Davia, lorgnant avec délectation les jolies chanteuses et ne se gênant nullement pour manifester les délicieuses sensations qu'ils éprouvent...

6 rÊvHiEB. — Même temps que la veille. Temps superbe, chaleur. — Aujourd'hui à peu près la même vie que les jours précédents; grande promenade le matin, dîner chez l'ambassadeur, visite à deux ou trois spectacles, en finissant par le théâtre Saint-Charles où le roi parait dans sa loge Ferdinand IV est né à Naples. le 12 janvier 1731, et est devenu roi de Naples et de Sicile lorsque don CarloB, ton père, fut prendre possession du trône d'Espagne, en 1159, emmenant avec lui sou fils aîné, qui devint alors princes des Asturïes et est aujourd'hui Charles IV, roi d'Espagne. Le roi de Naples avait un autre frère aîné, imbécile et mort il y a quelques années. Ferdinand a épousé, en 1768, Marie-Charlotte ', archiduchesse d'Autriche, fille de l'impératrice Marie-Thérèse, née en 1752. De

i. Ukriv-CaroUne.

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M journal d'Émigration

ce mariage il y a eu beaucoup d'enfants, dont il reste en ce moment un garçon et sept lilies et la reine est grosse dé quatre mois.

Ferdinand est grave, bien fait, a l'air constitue très vigoureusement et paraît, très leste. Sa taille est au moins de cinq pieds sept pouces. Sa figure est longue et laide, mais exprime le peu de soucis et le désir de jouir de la vie sans s'embarrasser de rien. C'est en effet le caractère de ce prince qui laisse & ta reine le soin du1 gouvernement. Il aime passionnément la chasse. C'est pendant toute l'année sa principale occupation. Quelquefois il prend le divertissement de la pèche à la ligne au bord de la mer, près du château de l'Œuf. Lorsque la pèche a été heureuse et abondante, le roi lui-même s'amuse a vendre son poisson. 11 te fait étaler devant lui et laisse marchander le peuple sur les prix en sa présence. Cela est exact à la lettre et n'est point une exagération. Ces manières populaires ont parfaitement réussi avec les napolitains et surtout avec les lazzaroni qui regardent le roi comme leur chef. Soït par goût, soit par politique, Ferdinand entretient cette grande familiarité avec le peuple cl saisit toutes les occasions de s'en rapprocher. 11 en est très estimé. II écoule avec bonté les demandes des lazzaronî et, dans les moments de disette, il leur fait distribuer des denrées et du macaroni, pour prévenir l'effet de leurs murmures. Cependant, la démocratie fait déjà des progrès. Le gouvernement veut paraître sévère, mais laisse apercevoir sa faiblesse. La haute noblesse est mécontente de la cour, qui suit te faux et pernicieux système de tous les souverains de l'Europe, qui tend & abaisser, à détruire même un ordre qui a toujours été dans toutes les monarchies le véritable soutien du trône. Les rois ne sortiront de la léthargie où les plongent leurs perfides ministres que lorsque l'exemple effrayant de la France les avertira du danger, dont ils ne seront peutêtre plus à temps de se préserver. Au reste, Ferdinand laisse cheminer ta Révolution de France sans y faire beaucoup d'attention. Ses ministres paraissent prendre les plus grandes précautions, en refusant authenliquemcnl des passeports pour arriver à Naples à des personnes marquantes dont on suspecte les principes, et on a la fai-

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blesse de laisser s'établir des clubs et des assemblées patriotiques parmi les commerçants et ouvriers français qui sont ici en très grand nombre. Partout même conduite, infime faiblesse et même trahison. Aussi les mêmes principes s'établissent partout. Pour en revenir- à Ferdinand, il règne en vrai roi de Cocagne. Il passe une grande partie de l'année à Caserte, où rien ne manque à ses désirs. Il a établi aux environs du parc de Caserte une manufacture où l'on assure qu'il y a une centaine d'ouvrières de renfermées qui forment une espèce de sérail pour le souverain. La reine, qui ne permettrait pas à son époux un attachement pour une dame de la cour et qui l'a même prouvé en plus d'une occasion, ne trouve pas mauvais cet innocent amusement, qu'elle regarde comme momentané et dont les conséquences ne peuvent jamais devenir fâcheuses. Paisiello étant presque toujours à Caserte, le roi passe son temps entre la chasse, la musique, le lit et la table. Gare une révolution !

Ce soir, en sortant du théâtre, on me mené à la société de Amici, établie par la haute bourgeoisie, à l'instar de l'académie des nobles. Je croyais y trouver nombreuse compagnie, mais nos françaises en composaient le plus grand nombre. II y vient quelquefois des dames de la cour, on y danse des anglaises et des contredanses françaises. Ce bal finît de très bonne heure.

7 rÉVHiKH — Temps superbe. Vrai jour d'été pour la chaleur. — Toute la matinée je me promène avec H"" de La Gniche à Pausilippe et sur les bords de la mer, sur le chemin de Pouzzoles. Les vues sont délicieuses de ce coté. Après avoir dtné chez l'ambassadeur, noua nous rendons tous dans la rue de Tolède, pour y voir les folies du carnaval. Les deux derniers dimanches et les jours gras, tout ce qui a carrosse à Naples vient se promener après midi dans la rue de Tolède, en prolongeant les files jusque par delà le quai de Santa Luoia, ce qui fait quelquefois une longueur de l 500 toises. Il y a un grand nombre de caratelles ou calèches remplies de masques, de la meilleure compagnie comme de la plus mauvaise. Le roi s'y promène de cette manière dans une simple calèche, sans

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suite et au milieu de la bagarre. Il est aisément reconnu par l'escorte des lazzaroni qui ne le quittent pas et arec lesquels il fait familièrement la conversation. Toutes les fenêtres de la rue de Tolède sont garnies de monde, les rues sont couvertes de peuple cl il y a deux files de voitures. Les calèches se déclarent la guerre avec des dragées, et on s'en jette avec ammoBÎlé quand on se rencontre. Des croisées, on en jette aux passants qui vous en renvoient autant qu'ils peuvent. Ces dragées sont mauvaises, comme on peut le penser, mais n'en sont pas moins ramassées par le peuple sans qu'il en reste une seule par terre. J'étais avec la société de l'ambassadrice et beaucoup do dames dans la maison du prince Stigliano. Du balcon, nous avons déclaré la guerre aux passants dont nous avons essuyé les plus vives attaques. A plusieurs reprises, la calèche du roi a reçu notre feu et y a répondu avec ardeur. La reine, quoique grosse, est venue se promener au milieu de ce tumulte dont on ne peut avoir d'idée qu'après l'avoir vu. Mais pour engager les masques à respecter sa calèche et à ne point lui jeter de dragées, il y avait un écriteau avec cette devise : « l'ace, non guerra. » Les masques guerroyants sont munis de boucliers, pour éviter ces dragées qui sont très dures, grosses comme le pouce et peuvent faire grand mal. On aurait tort et mauvaise grâce de se fâcher de ces attaques, on risquerait d'en essuyer davantage. C'est ce qui arriva au roi de Suède, lorsqu'il vint à Naples. C'est l'usage du pays pendant le carnaval, il faut en risquer les inconvénients ou ne pas s'y exposer. Malgré l'afïluence des voitures et de peuple, une garde à cheval y fait parfaitement la police- Elle se fait sans humeur, sans bruit, et tout le monde a l'air heureux et content. C'est en cette circonstance que l'on peut juger de la population de Naples. Je n'ai jamais vu, même à Paris, un si grand mouvement de peuple, de voitures et tant de fenêtres garnies pendant l'espace de près d'une lieue. A la nuit tout le monde se retire et tous les spectacles se remplissent. Je me suis rendu au théâtre du Fondo, dans la loge de la duchesse de Cassano et j'y ai revu avec le plus grand plaisir ce charmant opéra de Zengari de Paisiello et l'aimable Davia, qui, par la finesse

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de son jeu, en augmente infiniment l'agrément. A oeuf heures nous nous rendons au bal masqué an théâtre Saint- Charles, lequel était très nombreux et très brillant. J'ai refusé plusieurs soupers de loges pour rester dans l'agréable société de la duchesse de Cassauo dans laquelle je suis traité avec amitié et prévenance. Je me retire à trois heures du matin, bien content et bien fatigué de l'emploi de ma journée.

8 févubb. — Temps clair, mais fort refroidi. — Quoique couché fort tard, je suis en voiture à 8 heures du matin poar aller avec MM. de Fontette et d'Oppede à Pompéi, qui est à 42 milles de Naples. On passe par Porlici et on mit la grande route qui conduit à Falerne et dans la Calibre. Ce chemin est superbe. On traverse de gros villages bien bâtis, peu éloignés de la mer, mais trop près du Vésuve. En plusieurs endroits la campagne est couverte des funestes productions du volcan, de lave et de cendres. On trouve malgré cela quelques belles habitations. On tourne pendant un peu de temps autour du Vésuve, avant d'arriver à ta petite montagne produite par le volcan, il y idîx-sept siècles, et vers laquelle on a découvert Pomper, Cette montagne, maintenant fertilisée, est couverte d'arbres et de vignes. On commence par visiter la partie premièrement découverte et qui se trouve au bas de la colîine. On y voit une trentaine d'ouvriers occupés à déblayer les cendres et la lave et découvrant à chaque instant des colonnes, des suites de maisons ou de monuments publics. Dans cette partie déjà déblayée, on voit un petit temple dlsis très bien conservé. On en visite toutes les distributions intérieures et extérieures. On y voit l'autel où les prêtres sacrifiaient et recevaient les offrandes. On en a même trouvé dans les cendres, ainsi que des ornements et ustensiles qui se voient au muséum. On voit dans le voiiinige un bâtiment à colonnes, de peu de valeur. On juge que c'était un quartier ou caserne pour les soldats. Plus loin sont les restes d'un petit théâtre, ce qui fait présumer que la ville de Pompéi était peu considérable et de petite importance. Près de là sont quelques maisons à plusieurs étages dont on suit toutes les distributions et

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dont on a tiré beaucoup d'effets de ménage, etc. Pour se rendre à l'autre partie, qui est infiniment plus considérable, il faut monter et traverser toute la petite montagne, cultivée en vignes et en arbres fruitiers, dont la propriété appartient i différents particuliers et dont le gouvernement aurait dû faire l'acquisition. La totalité de la ville se trouve dessous et les découvertes qu'on ferait dédommageraient amplement des frais- Mais les travaux et les fouilles se font avec une indifférence et une négligence qui impatientent les voyageurs et les amateurs des arts et de l'antiquité. Arrivé à l'autre revers de la colline, on trouve plusieurs rues entièrement déblayées et dans lesquelles on se promène. Les larges pierres dont elles sont pavées montrent encore la trace et l'ornière des chars. À droite et à gauche sont des maisons plus ou moins conservées, grandes ou petites plus ou moins, intérieurement décorées et auxquelles il semble ne manquer que la couverture pour les rendre habitables. On a porté au muséum tous les effets et ustensiles qui se sont trouvés dans les appartements. On a même eu le secret d'enlever de dessus les murs des peintures très agréables. Cependant on y en retrouve encore beaucoup. En jetant de l'eau dessus, on fait revivre pour l'instant les couleurs et on voit des dessins charmants, qui font juger du goût exquis de tous les artistes de ce temps, puisque, dans de si petites maisons, il y avait de si jolis ouvrages. On voit encore des pièces entièrement pavées en mosaïques, parfaitement dessinées ; des tablettes de marbre blanc, avec l'empreinte des vases qu'on y posait et qui se trouvent sur le devant delà maison, ont l'air d'indiquer une boutique ou un café ou un marchand de drogues. On voit sur une porte une espèce d'enseigne représentant un objet obscène. Cela a donné lieu à beaucoup de conjectures. Etait-ce un lieu de prostitution ? N'était-ce pas plutôt la demeure d'un chirurgien, d'un accoucheur? La clôture de la ville et les portes sont très bien conservées, c'est-à-dire les murs et les issues. On voit au dehors plusieurs tombeaux assez considérables et des inscriptions qu'on peut lire facilement. Plus loin est une maison de campagne, qu'on juge être celle d'AuQdius. Cette maison est grande et bien distribuée. On en a tiré

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une quantité d'ornements, de meubles et d'ustensiles de ménage. Devant la maison, se voit l'emplacement d'un joli jardin régulier entouré de portiques et sous lesquels se trouvent de belles caves, dans lesquelles on peut se promener. On y voit encore une rangée d'amphores ou cruches où se gardait le fameux vin de Falerne. Ces vases sont pleins de lave et sont collés contre les murs. On a retrouvé dans ces caves les corpB de sept à huit femmes qui s'y étaient réfugiées lors de l'éruption. On a pu juger de leur grandeur et de leurs formes par leurs empreintes dans la lave...

9 er 10 février. — Le temps est très doux. — Même vie que les jours précédents, mêmes agréments. Dîners, promenades, théâtres et bals à l'académie des nobles, à la vérité peu nombreux. Je ne vois pas ici une grande ardeur pour la danse. Les jeunes daines sont presque toujours grosses et ne veulent plus danser passé un certain fige, comme à Paris. Le demoiselles n'ont la liberté de danser que lorsqu'il est décidé qu'elles ne seront pas religieuses, en sorte que le nombre des danseuses n'est pas considérable et serait infiniment petit sans les étrangères. On trouve beaucoup plus d'ardeur pour le plaisir dans les assemblées particulières, surtout dans la bourgeoisie et chezles consuls, négociants et banquiers. Eu d'autres circonstances et faisant un plus long séjour à Naples, on ne peut manquer de trouver dans ces sociétés tous les agréments d'une vie libre et galante. Il y a un usage assez singulier à Naples et qui procure à un étranger la revue de toute la bonne compagnie : lorsqu'une dame est en couches, elle est obligée, au bout d'un certain temps, de recevoir, pendant un ou deux jours, la visite de toute la ville, en sorte qu'accompagnant une dame, amie de l'accouchée, on voit successivement toutes les dames de Naples. Je me suis donnée une fois cette jouissance.

Il février. — Pluie toute la nuit. Temps clair le jour, mais grand vent et froid assez piquant. — A cinq heures du matin, je suis en voiture avec MM. de La Guiche, de La Grandville et l'abbé de Balivière pour nous rendre à

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27 milles de Nantes, à la chasse du roi. On passe par Capoue. Nous faisons ce chemin en trois heures et demie. Il s'y rend aujourd'hui beaucoup d'étrangers et surtout de Français. C'est la seule occasion d'être présenté au roi. Le baron et la baronne de Talleyrand s'y rendent à cet effet. Arrivés au Heu du rendez-vous, nous sommes présentés à Sa Majesté, que nous trouvons occupée à déjeuner, sous une tente peu vaste. La suite du rot est composée de sept à huit courtisans. Il n'a ni garde, ni étiquette. Ce prince est sans façon et a toute la tournure d'un franc chasseur. Il nous a très bien reçus et a tenu des propos honnêtes sur les Français. Il nous a engagés à prendre part au déjeuner, consistant en café, chocolat, pain, beurre et liqueurs, sans une goutte de vin. On a proposé des chevaux à plusieurs de nous ; ne connaissant pas ce genre de chasse, nous les avons refusés, mais l'abbé de Balivîère, qui ne doute de rien et qui se pique d'être bon cavalier, a accepté la proposition. Le froid et le vent étant très piquants, nous avons préféré, La Guiche et moi, tenir paisiblement compagnie à l'ambassadrice dans sa voiture, non attelée, et être tranquilles spectateurs d'une chasse qui n'est qu'une véritable battue de sangliers. Voici comme elle se pratique. On se tient dans une petite plaine entourée de broussailles dont ont fait sortir des sangliers par centaines. On lâche sur eux des chiens pour les coiffer et chaque chasseur à cheval est armé d'une longue pique qu'il cherche à lancer sur un animal dont la course est très promptement arrêtée par les chiens et la résistance à peu près nulle. Un chasseur maladroit court risque de se blesser avec sa pique ou de percer quelque chien, ce qui déplaît fort au roi. On fait cette battue h plusieurs reprises et quand il ne sort plus d'animaux la chasse cesse et la plaine bo trouve couverte de cent à cent cinquante bêtes tuées ou forcées. Ces sangliers, peu gros et peu méchants, sont des cochons sauvages, venant des marais pontins.

Cette chasse peu agréable a duré quatre heures. Alors le roi a proposé aux étrangers, aux étrangères et aux chasseurs de venir Be mettre à table. Une fois présenté a Sa Majesté, on peut aller prendre sa place au dîner. Il y a environ 25 a 30 couverts. Il y a une seconde table pour

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les officiers de la suite du roi et pour ceux qui mettent de la discrétion à ne pas se fourrer trop près de Sa Majesté. M. te baron de Talleyrand eut l'attention de nous plaoer convenablement et près du roi. Le dîner m'a paru médiocre et a duré une heure. Le prince y a été très gai et sans façon avec tout le monde. Le café pris, te roi est monté en voilure pour se rendre à Naples. Chacun en a fait autant, les postillons se disputant sur cette superbe route à qui irait le plus vite et arriverait le premier. Je n'ai de ma vie été un pareil train et en même temps plus effrayant avec de mauvais chevaux de louage, une berline démantibulée et des conducteurs ivres et maladroits. En trois heures nous rames rendus a Naples.

Promptement habillé, je me rendis au théâtre du Fondo et ensuite à la salle Saint-Charles, pour le bal masqué du jeadi gras, et je soupai avec la société ordinaire, dans ta loge de la duchesse Cassano. Le roi et la reine parurent su bal, dans une toge au niveau de la salle, et y restèrent démasqués sans qu'on y fil la moindre attention et sans être importunés par les spectateurs. Lorsque le rot Be promène dans la salle, il prend son masque pour être plus libre et pour ne gêner personne. Tout le monde est obligé d'en faire de même. La reine, vu sa grossesse, ne sortit pas de ta loge. Le bal fut très nombreux. Je me retirai vers trois heures, étant levé depuis cinq heures du matin et la journée ayant été fatigante...

14 février. — Temps magnifique. Chaleur de printemps. — Aujourd'hui le dimanche gras. Cette journée offre des spectacles de différents genres. Le prince Jaci, capitaine reaéral du temps du feu roi d'Espagne et le seul qui restât » Naples, étant mort il y a deux jours, est enterré ce matin avec la plus grande pompe et tous les honneurs dûs à ion grade. En conséquence, on a fait venir une partie de la garnison de Capoue, afin que le cortège militaire fût considérable en se joignant aux troupes qui sont à Naples. Le convoi était réellement magnifique et a passé dans tonte la longueur de ta rue de Tolède, où il y avait une tffluence considérable de peuple. Les fenêtres de tous les bôltls étaient garnies do toute la bonne compagnie de

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Naples. Le spectacle était superbe et imposant. Les troupes étaient en belle tenue, ce qui est dû aux soins qu'apporte M. de Salis. Le corps des Albanais est d'une beauté sur prenaute, tant pour l'espèce d'hommes que pour l'uniforme et le costume moitié turc et moitié grec. Toutes les confréries dont était le prince Jaci assistaient à ce convoi. Le corps, porté par 12 soldats, était étendu sur un lit de parade, couvert d'un tapis de velours écarlate brodé en or. Le mort, à visage découvert, était revêtu de son grand habit uniforme bleu, brodé en or sur toutes les tailles, avec toutes les décorations de son grade. Six officiers généraux tenaient les cordons du tapis. Tous les ministres du roi suivaient le cortège à pied et précédaient une quantité étonnante d'officiers de tous les grades,

A ce spectacle du matin a succédé dans l'apres dîner celui des mascarades, des voitures, des calèches et des combats de dragées, comme le dimanche précédent. La beauté de la journée y a attiré encore plus de monde cette fois que l'autre et augmenté mon étonnement de l'immense population de Naples. J'ai vu la pompe religieuse le matin et les folies de la soirée de chez le prince Denlice, où je suis constamment resté en nombreuse et belle compagnie. Il eût été imprudent de se promener dans la foule, tant elle était grande. Après avoir été voir la farce du théâtre des Florentins, où la jolie Thoméoni est la seule dont la voix fasse plaisir, je me suis rendu au bal masqué du théâtre Saint-Charles. La salle m'a paru aussi pleine qu'il est possible et on estime la recette d'aujourd'hui à 4000 billets. J'ai soupe dans la société ordinaire, refusant les invitations de la princesse Belmonte et autres. Dans ces grands bals du carnaval, il se fait presque toujours des mascarades, composées de la meilleure compagnie de la cour. On y exécute des quadrilles, on y débite des vers, on y distribue des sonnets. Le public témoigne sans aucun ménagement son approbation ou son mécontentement. Ce soir, la princesse Belmonte conduisait une nombreuse masca rade à laquelle on ne pouvait rien comprendre. Le succès en a été si médiocre que j'ai entendu des huées et des sifflets, qui ont dû mortifier un peu l' amour-propre de la princesse. Je me suis retiré à quatre heures du matin laîs-

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tant la salle pleine et la danse établie d'un bout à l'autre. Quelques français, qui étaient à Rome et qui désiraient venir passer les derniers jours du carnaval à Naples, éprouvent des difficultés de la part du gouvernement et des retards pour l'envoi de leurs passeports. Pour prouver à quel point les ministres sont mal servis ou s'adressent mal pour avoir des renseignements sur les solliciteurs de passeports, j'ai vu à Naples des personnes dont le gouvernement aurait dû se méfier, tandis qu'il refusait obstinément des hommes dont l'opinion a constamment été aussi pore que les principes. Le duc de Choiseul ne put obtenir l'expédition de son passeport qu'après le carnaval, ce qui le priva du spectacle des trois derniers jours dont il désirait être témoin. Cependant la muse Beauharnais et le milicien national Cubières n'ont jamais pu obtenir la permission de venir à Naples et ont été forcés de rester à Rome, où ils se sont occupés à démocratiser à qui mieux mieux. Dorat-Cubières a fait une pièce de vers contre la religion, contre le souverain pontife dont il n'avait aucun sujet de se plaindre et dont les ministres ont eu la faiblesse de ne pas chasser ignominieusement de l'état ecclésiastique ce petit poète révolutionnaire.

13 fitrier. — Toujours même temps, doux et magnifique. — Je dtne aujourd'hui chez le chevalier Acciardi, vieux garçon recevant chez lui de jeunes femmes dont est la comtesse Caltanisetta. La société du chevalier Acciardi est singulièrement composée et extrêmement mêlée. Gela me prouve combien on est peu susceptible à cet égard dans toute l'Italie et comme on admet facilement dans la société des personnes qui ne devraient pas y être reçues. Le chevalier Acciardi est venu autrefois en France. 11 en a ramené une femme âgée, qui tient sa maison et dont le (on et les manières annoncent une petite bourgeoise de Paris. La marquise de la Sambuca, dont le mari a été un des principaux ministres de cette cour, passe sa vie chez le chevalier Acciardi. Je ne cite cela que pour faire sentir les disparates de la société de Naples. Le comte d'Egmont «de riches propriétés dans le royaume de Naples. C'est le chevalier Acciardi qui est chargé de ses affaires.

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Ce soir, lundi gras, esila dernière représentation de l'opéra de Pyrrhus. En carême, les théâtres ne sont pas fermés, mais on n'y donne que des oratorios, espèce d'opéras dont le sujet est tiré de l'écriture sainte. Il n'y a point de ballets comme en carnaval. C'est un spectacle assez triste et ordinairement peu suivi, parce qu'il y a beaucoup de personnes qui, par dévotion, ne se permettent aucun spectacle en carême. Bal à l'académie des nobles, très peu nombreux.

16 février. — Temps couvert et brouillard. — En Italie et surtout à Naples, dès qu'il y a musique quelque part, la foule s'y porte avec empressement. Aujourd'hui l'ouverture de l'église de Jésus occasionne de grandes symphonies, dont l'auteur, le compositeur, est Paisiello qui dirige luimôme l'orchestre. Je n'en ai pas senti tout le mérite. Pendant mon séjour à Naples, j'ai été voir des conservatoires ou écoles de musique. Je m'attendais à voir ces établissements mieux tenus et mieux soignés dans un pays où l'art de la musique paraît poussé à la plus grande perfection. J'y ai vu cependant des jeunes gens chanter avec beaucoup de goût, maïs au dépens d'une partie de leur existence. Ce qui m'a infiniment étonné et ce qui, à ce qu'on m'a assuré, rend l'oreille parfaitement juste, c'est de voir, dans une longue galerie, une quantité d'élèves, chacun à son pupitre, exécutant soit avec la voix, soit avec un instrument, une leçon différente et entièrement opposée l'une à l'autre. C'est de ces conservatoires que sortent presque tous les chanteurs des théâtres ou des églises.

Aujourd'hui, le dernier jour du carnaval, les mascarades de la rue de Tolède ont lieu comme les jours précédents, avec même afllueoce et mêmes combats de dragées. J'en ai vu tout le spectacle de chez le prince Dentice. Je vais au théâtre du Fondo, puis au bal masqué, lequel était moins considérable que dimanche et n'en était que plus agréable. Les soupers dans les loges ont eu lieu comme à l'ordinaire, mais beaucoup plus tôt servis, pour être terminés avant minuit, afin d'éviter le grand péché d'avoir fait gras le mercredi des cendres. On est très exact sur ce point et, au milieu du dérèglement, on observe scrupuleusement les pratiques les plus minutieuses de la religion. Sur les quatre

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heures, l'orchestre exécute l'air de la tarentaine ' ; alors les masques, c'est-à-dire la mauvaise compagnie, font un vacarme épouvantable, des gambades aies croire dans un accès de folie. Cela dure un quart d'heure et le carnaval est fini. J'ai voulu voir ces extravagances et ne me suis retiré qu'un des derniers. Gela m'a rappelé le temps où, dans ma jeunesse, je ne sortais du bal de l'opéra que lorsque j'étais sûr que tout le monde en était parti.

i7 février. — Temps couvert el humide. — Aujourd'hui, le premier jour de carême, point de spectacle, cessation de tous les plaisirs. Ou n'a d'autre ressource que les maisons ouvertes où l'on trouve un pharaon. La princesse Catholica el la princesse Ferolita tiennent les assemblées les plus suivies. Toutes les dames y vont faire des parties de commerce. On y rencontre fort bonne compagnie, mais rien n'est plus ennuyeux pour un étranger. On en sort vers les onze heures, et il n'y a de souper dans aucune de ces maisons...

24 février. — Temps extrêmement doux. Quelques nuages. — A neuf heures du matin, nous partons en très nombreuse compagnie pour aller au Vésuve : M. et M™ de La Guiche, M. de La Grandville, M™ des Boulets, milady Bampfylde, beaucoup d'hommes. Arrivés à Portici, chacun de nous prend une mule pour monture. Un guide nous conduit en une heure et demie au bas du Vésuve. Ici finît la cavalcade. Chacun se pourvoit d'un conducteur, auquel on se cramponne, qui vous tire et vous aide à gravir la montagne. Cette ascension est extrêmement pénible. On a de la cendre jusqu'aux genoux. On est une heure à parvenir au sommet. A moitié chemin, on quitte la cendre pour monter sur une couche de soufre dont la chaleur est très sensible aux pieds. L'odeur me suffoqua tellement que je ne pus aller plus haut, ainsi que La Guiche et milady qui, munie d'une bouteille de Malaga, nous remit le cœur prêt à me manquer. La Grandville arriva le premier à la bouche du volcan. M™ de La Guiche et M™ des Boulets, portées chacune sur un brancard par six hommes qui se relayaient et qu'on paya six ducats, arrivèrent faci-

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