CHAPITRE IX
1" juivikr 1791. — Toute celte journée est presqu'enlibrement employée à faire sa cour au roi et à la famille royale. Aujourd'hui a lieu, selon l'usage du pays, la cérémonie du baisemain. C'est un hommage que le roi reçoit de toute la noblesse de l'État allant à la cour. Le matin est consacré aux hommes et le soir aux dames. Cela m'a donné occasion de voir en détait tout ce qui compose cette cour. Personne n'y manque. Le soir, il y avait environ ISO femmes, dont un grand nombre de fort jolies. A sept henres,la cérémonie était finie et tout le monde s'est rendu à l'opéra. Toute la cour a été aussi dans l' après dîner chez H"* la princesse deCarignan.
H. de Calonne part aujourd'hui de Turin. Il prend la route du MonUCenia et de Genève. Il doit s'arrêter en Suisse pour quelques affaires, et l'on assure que de là il doit se rendre à Vienne, pour solliciter l'empereur pour accorder à H. le comte d'Artois la permission de se rendre auprès de lui. Pendant ce temps, il est arrêté que M. le comte d'Artois, partant le 4 de Turin, ira à Venise attendre l'issue de la négociation de M. de Calonne. M™ la comtesse d'Artois, avec les jeunes princes, reste à Turin, ainsi que toute la maison de M. le comte d'Artois, qui n'emmène que le comte François d'Escars et deux autres personnes.
H. le prince de Condé doit partir le 6 avec toute sa famille et sa maison qui s'est fort augmentée. Étant parti de France avec ce prince et étant arrivé ici avec lui, il serait naturel que je le suivisse en cette circonstance. Cependant ma position est devenue différente. Je suis ici
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avec mon épouse et mon fils, pour lesquels ma présence peut titre nécessaire. D'ailleurs, en ce moment il n'y a aucun projet d'arrêté. M. le prince de Condé ignore encore où il ira. 11 se rend d'abord à Berne. Il ne sait pas quand et où il se réunira à M. le comte d'Artois auquel son sort est lié. Tous leurs projets doivent dépendre de Léopold, auquel ils paraissent vouloir s'adresser en ce moment et il faut attendre ce qui se fera à cet égard. N'ayant donc aucune raison pressante pour me mettre en gros frais à la suite de M. le prince de Coudé et de sa nombreuse caravane, je me décide à rester à Turin jusqu'à ce que je sois sûr qu'il y a un plan fixe et arrêté et alors je m'empresserai de me rendre auprès du prince auquel jo me suis voué et qui, à tant d'égards, mérite mon éternel attachement. Cependant j'apprends que la plus grande partie de mes compatriotes, les gentilshommes d'Auvergne, qui s'étaient rendus a Lyon, sont passés en Suisse et se réunissent à Fribourg. Ceux qui sont retournés dans la province ont donné leur parole de revenir aussitôt qu'il serait nécessaire. Si, comme je dois l'espérer, toute la noblesse d'Auvergne se réunit en corps, je ne pourrai me dispenser de me rallier à elle, et je pense que la place la plus honorable d'un gentilhomme est parmi les siens. Je suib très attaché à ma province, j'en fais profession, et si nos alla très Se raccommodent, je compte vivre beaucoup plus en Auvergne qu'auprès des grands dontjo ne partage ni l'ambition ni les erreurs.
3 janvier. — M. de Lantivy va beaucoup mieux et l'on espère le sauver. Les malheureux prisonniers de Lyon n'ont pu Ctre délivrés. Nos princes en avaient l'espérance. Leurs démarches ont été infructueuses. L'Assemblée a ordonné la translation de ces trois infortunés dont le sort nous fait trembler. D'Escars, Teissonnel et Guillin, conduits séparément à Paris, ont été enchaînés aux pieds et aux mains et ont été escortés par une garde considérable. Le peuple de Lyon les a laissés partir sans bouger. M. de La Chapelle, maréchal de camp, est rappelé et remplacé à Lyon par M. de Choîsy, commandeur de l'ordre de S'-Louis, qui se montre te partisan zélé de la démocratie et du
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FIN DO SiJOOR A TU1ÏN 175
régime de la Révolution, vivant avec les nouveaux municipaux et fréquentant le club. Jusqu'à ce moment, M. de Cboisy jouissait d'une bonne réputation. Il devait à son mérite les honneurs militaires qu'il a obtenus. C'est un officier de fortune, né dans la bourgeoisie et ayant commencé par être volontaire dragon. Il est pénible d'être obligé de retirer son estime à ceux a qui on avait pris l'habitude de l'accorder.
M. le comte d'Artois partant le lendemain, tout le monde s'empresse à venir lui rendre des devoirs que le cœur dicte aux Piémontais ainsi qu'aux Français. Il n'y a personne ici qui ne se loue des bontés, des prévenances, dus Manières de ce prince qui, pendant plus de quinze mois de séjour à Turin, y a eu une conduite parfaite dans tous les points. La tristesse de M"* la comtesse d'Artois et de ses charmants enfanta était des plus touchantes.
4 janvier. — H. le comte d'Artois part de Turin à dix heures du matin. Son départ occasionne la scène la plus attendrissante. Son épouse, ses enfants, tous les spectateurs, les Piémontais comme les Français, grands et petits, tout le monde est en pleurs. On ne peut être plus universellement regretté. Tous nos vœux sont de pouvoir le rejoindre bientôt et de combattre sous ses ordres pour le rétablissement de l'autorité royale et contre ses usurpateurs. La suite de M. le comte d'Artois est fort peu nombreuse. Il emmène le comte François d'Escars, le comte Edouard Dilloo, le chevalier de Roll et deux valets de chambre . Le prince de Léon et le prince de Tarente, venus de Milan, ont permission de le suivre s'il obtient l'agrément d'aller à Vienne, il avait désiré mener avec lui H. d'Autichamp, comme officier général de marque, mais M. le prince de Condé n voulu que ce dernier le suive en Suisse, malgré le froid avec lequel il le traite et la brouillerie qui paraît exister entre eux.
5 jAflvieft. — La grande quantité de nos jeunes gens dont les auberges étaient remplies diminue sensiblement. Tons partent pour la Suisse, ou on les invite à se rendre, et lu cour est bien aise d'en voir réduire le nombre. Les
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ménages établis ici ne bougent pas. M. le prince de Condé partant le lendemain, les Français seulement viennent lui faire leurs adieux. Il n'y paraît pas de Piémonlais. Le prince n'a rendu à personne, on le lui rend. Au surplus, l'affaire de Lyon l'a rendu extrêmement sombre. Il ne dit rien d'agréable qu'à ceux qu'il engage à se rendre mystérieusement en Suisse. Il est singulièrement froid et réservé avec tout le reste.
6 janvier. — M. le prince de Condé, son fils et son petit-fils, avec une suite nombreuse mais composée de sa maison, partent ce matin à huit heures. Le seul chevalier de Belsunce, qui n'est pas de la maison, accompagne M. le duc de Bourbon qui l'honore d'une amitié bien placée. Cet intéressant jeune homme est parti du fond du Béarn, sur une lettre du prince, pour se rendre à Lyon puis k Turin. Depuis la mort malheureuse de Henry de Belsunce, massacré à Caen, en 1789, sa douleur ne s'est pas ralentie un seul instant et il ne semble attaché à la vie que dans L'espoir de venger un frère qu'il aimait tendrement. Les princes voyagent à petites journées, avec des chevaux de voiturins et se rendent droit à Berne en passant par Chambéry, traversant le lac de Genève et Lausanne.
8 janvier. — H"* la princesse Louise part ce matin pour suivre la même route que son père et les rejoindre à Berne. Elle voyage avec M"" de La Rochelambert, sa dame de compagnie, arrivée il y a plusieurs mois à Turin pour remplacer la comtesse Amélie de Lambertye que des raisons pressantes ont fait rentrer en France. M"° la princesse de Monaco et M™* d'Autichamp accompagnent également M™ la princesse Louise, avec quelques hommes de la maison. C'est avec regret que je vois s'éloigner toute cette société avec laquelle je suis sorti de France, et dans laquelle je vis depuis si longtemps. Je ne suis cependant pas trop fâché de ne plus voyager avec tant de monde, ce qui ne peut être qu'infiniment désagréable en cette saison. D'ailleurs, depuis quelque temps, il s'était glissé dans cette société un esprit d'intrigue et de parti, si contraire à ma
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façon de penser habituelle que je suis bien aise d'èLre quelques mois sans en être le témoin.
9 au 31 janvier. — Le départ des princes change entièrement ma manière de vivre. Je mangeais habituellement chez M. le prince de Gondé. Je me joins à mon épouse et à mon Gis, et moyennant la bonne volonté de nos gens nous faisons économiquement assez bonne chère. La vie est à fort bon marché à Turin en achetant ses denrées. Nous n'avons plus de devoirs à rendre qu'à H"" la comtesse d'Artois, qui fixe le mardi et le vendredi pour recevoir, après dîner, les Français restants à Turin. On s'y rend avec empressement, car il est impossible d'avoir été plus honnête, plus prévenante que cette excellente princesse qui a infiniment gagué à être connue. Son éloge ne peut manquer d'être fait par tous ceux qui l'ont approchée depuis qu'elle esta Turin.
H*" la comtesse d'Artois est née le 31 janvier 1756 et s'est mariée eu novembre 1773. Elle est bonne, douce, sensible et très obligeante. Ces excellentes qualités n'étaient pas suffisantes en arrivant dans une cour où tous les vœux s'adressaient à une princesse charmante et où il n'était presque pas permis à une femme d'être sans esprit et sans grâce. Le comte d'Artois, beau, bien fait et aimable, entrant dans le monde avec tous ces avantages, trouva au milieu de celle cour galante et dans les plaisirs de la capitale tant d'objets de distraction qu'il s'y adonna entièrement. Son épouse, peu jolie, fut promptement négligée, et nous ne devons la précieuse existence de M. le duc d'Aogoulême el de M. le duc de Berry qu'à des devoirs politiquement remplis. M"* la comtesse d'Artois, délaissée de son époux, le fut également de toute la cour. Elle vivait très retirée et ne paraissait en public que dans les grandes occasions et pour les fêtes et cérémonies d'étiquette. Elle ne puteependaot éviter les traits de la malignité et sûrement de la calomnie: Mais jamais on ne l'a vue mêlée dans aucune intrigue : occupée de ses enfants qu'elle aime tendrement et dont elle est également chérie, elle supportait avec peine ta continuelle indifférence de son époux. Sa santé naturellement délicate en a été fort altérée et s'en ressent
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encore. Le 17 juillet 1789 elfe eut la douleur d'apprendre le départ de M. le comte d'Artois et de ses enfanta sans pouvoir les suivre. Elle n'éprouva cependant aucune difficulté deux mois après pour se rendre à Turin, où elle eut la satisfaction de se voir réunie a tout ce qu'elle a de plus cher. Elle a, depuis cette époque, reçu de son époux tous les égards possibles et son cœur jouit d'un bonheur qu'il mérite à tant de titres.
Le carnaval, qui est déjà commencé, rend notre vie moins monotone qu'à l'ordinaire. Nous avons tous les soirs le grand opéra et quelquefois de jolis bals au casin dont je rendrai compte. Je vais commencer par tout ce qui concerne t'opéra. L'opéra de Turin est très soigné. C'est un spectacle d'étiquette pour la cour qui s'y rend régulièrement tous les jours. La salle tient au palais et la famille royale s'y rend à couvert par une longue galerie. La toile se lève à six heures précises. A l'arrivée de M""* la priacesse de Piémont dans la grande loge de la cour, une trompette de l'orchestre annonce son entrée dans la salle Tout le monde se lève en pied, ainsi que pour chaque personne de la famille royale qui pourrait arriver pendant l'opéra. Les princesses au nombre de cinq : la princesse de Piémont, la duchesse d'Aoste, la duchesse de Chablais, la comtesse d'Artois et la princesse Félicité, assises dans des fauteuils, chacune à son rang et en grand habit, garnissent le devant de cette immense loge, grande comme la tribune de la chapelle de Versailles. Les princes restent debout et font des visites. Les dames de service, en grand habit, sont rangées dans le fond de la loge, comme des figures de tapisseries. Elles se lèvent pendant le spectacle pour servir aux princesses deB rafraîchissements et des sucreries, dont elles font un si grand usage que les dents de toute la famille royale sont gâtées. La Balle est magnifique et bien décorée. Elle a six rangs de loges et le théâtre est immense. Le roi dispose de toutes les loges et les donne ordinairement aux premières familles de la noblesse. Quelques bourgeois distingués en obtiennent. Ces loges sont toujours au nom des dames. On paye pour chaque hiver un loyer peu considérable, parce qu'on est obligé de prendre toujours à la porte un billet d'entrée qui
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revient a 37 sols de Piémont, environ 45 sols de France. On peut cependant s'abonner pour 50 à 60 livres pour la durée de ce spectacle, qui commence le lendemain de Noël et finit le mercredi des cendres. Pendant ce temps, on donne deux grands opéras en trois actes. On a soin de ne jamais donner un opéra qui ait déjà été représenté a Turin. On fait toujours choix d'un bon chanteur et d'une bonne chanteuse, avec l'attention qu'ils n'aient pas encore été entendus ici. C'est une société de chevaliers de la noblesse qui a l'entreprise et la direction du grand théâtre, ainsi que des spectacles qui ont lieu dans le courant de l'année. L'opéra commence à six heures et finit tellement à dix heures précises que j'ai vu, aux répétitions, calculer la durée des scènes et des ballets de manière que les quatre heures soient employées sans une minute de plus. Après l'opéra, les dames se promènent environ une demi-heure dans la galerie longue et obscure qui communique au palais. On y attend sa voiture et chacun rentre chez soi avant onze heures. Il n'y a ni société, ni souper. On mange tout seul un morceau et on se couche.
Le sujet du premier opéra que l'on donne en ce moment es! la conquête de la Toison d'Or. La Maurichelli, chanteuse célèbre, est la première actrice, le sieur Celesini, soprano, premier acteur. Cet opéra est médiocre. II y a cependant quelques morceaux de musique intéressants, de très magnifiques habits, de fort belles toiles, toute l'apparence d'un superbe spectacle, mais de mauvais acteurs, de médiocres chanteurs, point de chœurs, point de ballets analogues au sujet de la pièce. C'est ici comme dans le reste de l'Italie : après chaque acte, un ballet. Le premier est Angélique et Wilson, sujet de comédie. Le second, Le couronnement (CVladislas, roi de Hongrie, avec un grand et pompeux spectacle, grand mouvement, bataille, etc. Le troisième. Les chasseurs et la laitière, farce digne des tréteaux de la foire. Le théâtre est très suivi en cette saison. Vers huit heures toutes les loges sont pleines et il est rare d'en voir de vides et où il n'y ait pas au moins une dame. Ordinairement les dames s'arrangent pour y aller deux ensemble. Le temps du spectacle se passe entièrement en visites de loge en loge. C'est le seul endroit où nous ayons
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l'aîr d'6tre en société avec les dames du pays et encore il y a peu de Français qui aillent dans les loges. Je me suis abonné ainsi que mon fils; il aime comme moi la bonne compagnie et nous rendons visite toute la soirée plus particulièrement dans les loges de la princesse de Carignan, de toute la famille Caraglio, de la charmante comtesse de Monticello, de l'agréable M"* Del Borgo, de L'aimable comtesse de Lanza, de M'"" de Cavour, de la princesse de La Cisterna, do la belle M"* de Cambiano, etc.
Je fréquente aussi quelques daines moitié nobles, moitié bourgeoises, qui ne vont pas au casin, qui ne frayent point avec les bourgeoises et dont l'étal équivoque est pour elles une gêne continuelle. J'ai fait quelques connaissances avec de franches bourgeoises, parmi lesquelles il y en a d'extrêmement jolies. Elles viennent souvent au théâtre. C'est à leurs galants officiers à leur procurer des clefs de loge. Comme c'est un moyen sûr de plaire et de réussir elles en manquent rarement.
Pendant l'hiver, il se fait au casin une souscription pour donner aux dames un bal par semaine. Toutes les personnes soit du pays, soit étrangères, ayant été présentées à la cour et puis au casin, ainsi que tous les militaires el officiera de la garnison, peuvent venir à ces bals qui sont très agréables et très suivis. On y danse des contredanses, des anglaises, et des montferrines, espèces de périgourdines. Le bal commence a sept heures et finit vers trois heures du matin. Les demoiselles y dansent et il y en a beaucoup de fort jolies. Mon fils y est très exact ainsi que moi. J'ai toujours pris infiniment de plaisir à voir amuser les autres et j'y ai souvent trouvé mon compte. Le premier bal du casin a eu lieu le 10 de ce mois et d'ici au mercredi des cendres il doit y en avoir au moins un par semaine. Il se donne aussi quelques bals masqués au théâtre Carignan. Il y va assez de monde et on y retrouve toutes les belles dames. C'est aussi l'occasion de voir de plus près lesjolioa bourgeoises et de juger de la manière Libre avec laquelle elles vivent avec les officiers. M' étant trouvé dans une loge en tiers avec la femme d'un riche apothicaire, que je vo jais tous les jours à l'opéra et qui était de la plus grande élégance, l'officier savoyard qui l'accompagnait exigea d'elle
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de me montrer bb. jambe et son bras; elle ne fit aucune difficulté, d'autant que ce qu'elle me laissa voir et toucher était superbe et digne de l'admiration d'un amateur pénétré, comme moi, du vrai beau et dont le goût s'est épuré en Italie, en visitant les chefs-d'œuvre de l'antiquité ou de nos artistes modernes, tels que la Vénus de Médicis ou la sainte Thérèse en extase du Bernini.
Ces bals masqués sont assez agréables et rappellent un peu nos bals de l'Opéra. Cependant, on n'y voit ni les intrigues, ni les aventures qui faisaient le charme des nôtres. On y danse et la noblesse se mêle a la bourgeoisie. On se masque comme on veut et on trouve souvent bonne compagnie dans les mascarades les plus burlesques. Le bal commence vers dix heures et finit à quatre ou cinq heures dn matin, selon le monde. L'entrée est de trente sols,
Le 13, nous avons eu un grand souper, chose rare à Turin. C'est en faveur do M™ la princesse de Carîiman que M. de Souza, ministre de Portugal, fait cet extraordinaire ; mais ce souper n'offre rien de piquant. On arrive à dix heures et demie, on se met à table à onze heures. On y fait tristement un bon repas, bien cérémonieux- A minuit et demie, tout le monde est retiré. Je croîs avoir soupe dans un hôtel du faubourg Saint-Germain. Nous avons eu encore quelques ufners chez notre ambassadeur, chez M. de Soum, chez M. Trévor, mais il n'en est pas question chez les gens du pays. Je suis assurément un des Français les plus répandus ici et le plus connu, je suis très bien traité de tout le monde, mais je suis bien persuadé que je resterais ici un an sans y recevoir un verre d'eau d'un Piémontais. C'est le seul pays ou cela me soit arrivé. Cependant le nombre des Français est considérablement diminué. Il ne reste plus ici que les ménages et quelques hommes qui attendent les ordres des princes pour les rejoindre.
M. de Lantivy ne va pas aussi bien depuis peu de jours. Cependant on espère le sauver. Son affaire se poursuit toujours en justice. Les lois sont ici très sévères pour les duel». Ceux qui ont servi de témoins sont également pourraivis, mais ils se sont prudemment évadés. On a mis une sentinelle à la porte du blessé, pour s'assurer de sa per-
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sonne et le conduire après sa convalescence à la citadelle pour attendre la fin de la procédure. Mais on est en lieu de croire que, lorsqu'il sera en état d'être transféré, on fermera les yeux sur son évasion et qu'on le laissera partir en facilitant sa fuite.
Le feu prend un des jours de ce mois à une très belle maison de la place Saint-Charles, celle du marquis Del Borgo. Hais le dégât est peu considérable par les soins qu'apporte la garnison et le service d'une classe de manouvriers qui est obligée de porter des secours dans les incendies. Nous avons eu des nouvelles du voyage de M. le comte d'Artois et de son arrivée à Venise, où il a été reçu avec tous les égards et toutes les distinctions dus au frère du Roi de France. La République a donné les ordres les plus exacts pour qu'on veille à la sûreté et même à l'agrément de sa route depuis son entrée dans l'État vénitien. C'est dans ce même moment qu'on fait courir le bruit du retour de M. le comte d'Artois en France et à Paris. Jamais ce prince n'a eu la faible pensée de rentrer honteusement et de se déshonorer ainsi aux yeux de toute l'Europe. Si l'illustre et respectable nom de Bourbon se trouve aujourd'hui entaché par la faiblesse d'un chef pusillanime, parla fausseté, les crimes et la bassesse de quelques membres de cette oombreuse maison, il en reste heureusement davantage dont la conduite noble, franche, loyale et soutenue fera oublier celle de ceux qui se sont avilis k un tel point. Nous avons aussi des détails du voyage de M. le prince de Condé et de ses enfants. M- le duc d'Enghien nous fait l'amitié de nous écrire très exactement pendant la route. Le passage du mont Cenis a été fort rude pour les dames, qui ont eu plus mauvais temps que les princes. Ils n'ont fait que coucher à Chambéry, oit ils sont arrivés d'assez bonne heure pour dîner chez M"" la princesse de Cooti. Le soir, ils ont reçu les visites de tous les Français qui sont en très grand nombre en Savoie. Ils ont été six jours à aller de Turin à Chambéry. Le 12, ils ont été coucher à Carrouge, près de Genève, où, par prudence, ils n'ont pas cru devoir entrer. Il y est venu un grand nombre de Français leur rendre leurs devoirs et même monter la garde auprès d'eux toute la nuit, dans la crainte de quelque insulte des
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gens mal intentionnés dont la ville de Genève est remplie. Le 13, ils sont venus coucher à Evian, au bord du lac de Genève qu'ils n'ont pu traverser que le lendemain 14, faute de barques pour toute la caravane. En débarquant à Oucby, au bas de Lausanne, ils y ont été reçus par M. le maréchal de Castries, qui y est établi avec'toute sa famille vt chez lequel ils ont dîné. Le soir, ils ont soupe à Lausanne, chez M"" la marquise de La Guiche, avec tous les Français dont l'opinion et les principes sont conformes aux leurs, car il y a à Lausanne une société un peu démocraie et entièrement dévouée à Necker. Elle est composée de M"1" la princesse d'Hénin, M"" la princesse de Bouillon. M" d'Aguosseau, le prince Emmanuel de Salm, Lally- Tollendal, etc. Toute cette Bociété n'est point vue par le reste des Français.
Le mauvais temps sur le lac s'opposant au passage des équipages des princes, ils ont été obligés de séjourner le 15 à Lausanne. Le baron d'Erlach, bailli de Lausanne, leur a donné à dîner. Le désir de voir les émigrés établis à Fribourg, dont il y a un grand nombre de bourguignons et d'auvergnats, leur fait prendre leur roule par cette ville. Ils y dînent, le lt>, chez M. de Saint-Seyne, premier président du parlement de Dijon, et te soir soupent chez M" la comtesse de Mandelot, sœur de Mmo de La Guicbe. Dana tous ces différents endroits, M. le prince de Condé a été, d'après ce que l'on me mande, d'une honnêteté parfaite et tel que je l'ai toujours vu lorsqu'il est livré à lui-même et qu'il ne reçoit d'impulsion que de lui seul. Ils sont arrivés à Berne le 17 et ne doivent y rester que quelques jours. Mme la princesse Louise, ayant été retardée dans sa route par les mauvais temps, n'arrive à Berne que le 10 ou le 20.
Depuis 15 mois et plus que nous sommes à Turin, nous n'y avions encore perdu aucun de nos compatriotes. Le 22 de ce mois, on enterre M. de Bourmont, dont le fils est officier au régiment des gardes. 11 est à remarquer que, depuis le commencement delà Révolution, il est mort un très petit nombre d'émigrés connus. La petite vérole a fait périr en Suisse le prince de Luxembourg, et M. le comte de La Tour d'Auvergne est mort fort âgé et depuis longtemps infirme à C hambéry . Dans l'intérieur de notre malheureuse
patrie, que de victimes oot déjà é(é sacrifiées à la fureur des atroces révolutionnaires !
A la fin de ce mois, on change notre opéra. Le nouveau a pour sujet la défaite des Maures en Espagne. Il y a beaucoup de mouvement et de spectacle. On y voit jusqu'à 40 chevaux sur la scène et une charge au galop. Le grand ballet est également changé. Celui du moment est Orphée, en cinq actes. On a suivi exactement toutes les scènes de l'opéra do Gluck, dont on a conservé les plus beaux airs. Ce ballet est réellement magnifique, soit pour les décorations, soit pour les habillements et tout l'ensemble. Il n'y manque que de bons danseurs. Le théâtre est toujours suivi et la salle constamment pleine. C'est le soûl plaisir dont on jouisse à Turin, où l'on ne sait pas goûter les plaisirs de la société réunie comme en France. Cependant on trouverait à cet égard beaucoup plus d'agrément dans la bourgeoisie et, en toute autre circonstance, j'en aurais sûrement profité. Mais dans cette classe les hommes sont d'autant plus démocrates qu'ils souffrent impatiemment les galanteries do leurs épouBes, qui, toutes, ont des nobles et des officiers pour cavaliers. Il se donne souvent des bals dans ces sociétés bourgeoises. Les dames de la noblesse y vont rarement. Il y a en ce pays un usage que les bourgeois trouvent fort déplaisant et auquel on a cependant mis quelques restrictions. C'est que les officiers de la garnison ont le droit d'entrer partout où il y a de la danse ; ils en usent actuellement modérément et n'en sont que mieux reçuB quand ils s'y présentent.
M. ie comte d'Artois, qui ne devait rester & Venise que le temps nécessaire pour avoir une réponse de l'empereur, ne se presse pas d'en partir, quoiqu'il paraisse que Léo pold ne se soucie pas qu'il se rende à Vienne. Bien qu'il soit traité avec beaucoup d'égards à Venise, il faut convenir qu'il est peu décent à lui de faire un si long séjour dans une auberge pour passer tout son temps au milieu de la société qu'il a été retrouver. C'est perdre en bien peu de temps le fruit de sa bonne conduite pendant 15 mois à Turin. Au surplus, on est parfaitement content de lui à Venise. Il a rendu visite a tous les principaux membres de la République et a toutes les dames les plus distinguées.
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Il est malheureux que ce prince n'aie pas auprès de lai qmlque loyal et franc serviteur qui l'avertisse du tort que petf lui faire en ce moment ce séjour trop prolongé. L'Europe a les yeux sur lui et il lui importe d'être jugé favorablement. Le brave et galant Renaud aurait besoin de la visite du chevalier Danois pour l'arracher d'entre les bras d'Armide.
Pendant tout ce mois le temps a été assez laid. Il y a eu même nue assez longue gelée ; beaucoup de neige, des brouillards et de la pluie. Malgré cela, on sent très sensiblement ici plus qu'en France la force do soleil, même en hiver...
Février 1791. — Pendant ce mois, les plaisirs sont à Turin dans toute leur vigueur et le carnaval est réellement assez gai. On trouverait à s'y amuser et nos jeunes gens auront cette année tout le temps de danser, le mercredi .iïs cendres n'étant que le 9 mars. Mais à cette époque tous les plaisirs cessent. Une dévotion feinte succède à la bruyante dissipation du carnaval. Pour plaire à la princesse de Piémont et à son époux, on fréquente les églises et on remplit avec ostentation les devoirs de la religion. Je crois que si on consultait les goûts de ce pieux ménage, il n'y aurait pas de carnaval en Piémont. En attendant, on profite avec ardeur de celui de cette année. Les bals qui se donnent au casin et où il n'y a que des dames de la noblesse sont véritablement charmants. Étant très exact à les suivre, cela m'a mis a même de mieux connaître toutes les belles dames de cette belle ville et d'en pouvoir rendre compte. Le nombre des dames réputées femmes de la cour et allant au casin est à peu près de 250, vieilles et jeunes. Je ne parlerai que de ces dernières et de celles que nous rencontrons le plus fréquemment.
La famille qui me paraît ici le plus en évidence est celle de la marquise de Caraglio. Cette dame, quoique mère de trois filles et d'un fils mariés depuis déjà quelque temps, aime encore le plaisir et ne paraît pas avoir perdu l'habitude d'en faire goûter aux autres. Elle a dû être charmante i en juger par ce qu'elle est encore. Nous l'avons vue à un bal, ayant passé la nuit, dansant une contredanse avec set
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trois filles et étant plus leste, plus vive qu'elles. La marquise Del Borgo, Bile aînée de la marquise de Caraglîo est grande, d'une tournure très agréable, soit pour la taille soit pour la figure. Son mari, d'ailleurs fort vain et fort sot, est un des plus riches seigneurs de ce pays. Aussi Bon épouse est regardée comme l'élégante de Turin et figurerait à merveille parmi nos petites maîtresses de Paris. Le chevalier de Puységur a cherché à lui donner à cet égard quelques leçons. Malgré les airs qu'il s'est donné d'avoir réussi à plaire à la marquise Del Borgo, on ne croit pas qu'il y soit parvenu. La comtesse de Souza, seconde fille et fort jolie, mais très capricieuse et peu aimable, fort éprise de Rodrigue de Souza, son époux, qui n'est plus assez jeune pour fixer une jeune femme, ce qui fait présumer que si elle aime celui-là elle en aimera très facilement un autre. La marquise d'Andogna, troisième fille, habitant la province, aimant le plaisir, peu jolie et point façonnée. Enfin une quatrième fille, chanoinesee d'un chapitre de France et vouée au célibat, à cause, dit-on, d'un vice dans sa conformation. La marquise de San-Marsano, belle-fille de la marquise de CaragUo, nouvellement mariée, très blanche, très douce, très honnête et assez agréable. — La marquise de Vérolengo, dame du palais de M™" la princesse de Piémont, autrefois fort belle, mère d'une fille mariée depuis peu au marquis de Cambiano, qui ne sent pas le bonheur de posséder une des plus belles personnes de l'Italie, qui ne manquera pas de lui en donner tous les regrets quand il ne sera plus temps. Elle est gaie, leste, aimant le plaisir et ne songeant pas encore a l'analyser. — La comtesse de Roero de Monticello, fille du marquig de GorBaigne. Grande, bien faite, très blanche et une des plus jolies- personnes de Turin. Elfe est douce, bonne, un peu coquette, mais au fond très attachée à son époux qui est un très honnête homme avec lequel je me suis lié. C'est le seul ménage que j'aie vu de suite et davantage depuis que je suis à Turin. — ■ La marquise de Lanza, portant un autre nom que son vieux mari, avec lequel cependant elle habile. Elle a été extrêmement jolie et est encore fort bien, en ce moment très prude, mais ayant eu une grande passion suivie pour un jeune Anglais qu'elle enga-
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gea à changer de religion dans l'espoir de l'épouser après la mort de son époux très âgé. Mais te mari n'ayant pas eu cet excès de complaisance, l'Anglais est retourné dans sa patrie, est rentré dans le sein de l'église anglicane et s'est marié- La marquise de Lanza est très aimable et d'une bonne conversation. — La comtesse de Péroné, beauté forte, ayant des prétentions à l'esprit, en ce moment voyageant en Italie. — La marquise de Cavour, sœur du comte de Saies, point jolie, mais très gaie, très instruite, très aimable. — La marquise de Bicaldone, d'une figure assez agréable, mais longue et mince comme une perche. Très aimable, d'une coquetterie décente et traitant avec beaucoup d'égards un mari plus que sexagénaire. — La princesse de La Cisterna, jolie, mais dévote. — La marquise de Viliafrauca, la comtesse de Montcrivello, la marquise Collegno, les dames de Villeneuve, de Zey, de Ruffino, d'Ormea, La Valdiggi, Balbo, Garriu, Pamparato, Valperga, Henafoglio, etc. La marquise de Pué, peu jolie, très grimacière, mais fort aimable. La marquise Gattinara, belle, douce, aimable et malheureuse par la jalousie de son époux. Les demoiselles de Tournon, Salmatoris, Camin, Ferrère, Verolengo, Carra, Fresia, Saint-Sébastien, etc. etc., parmi lesquelles il y en a de fort jolies. Les dames de Castion, de Salmoura, Petiti, PiubèB, de Montfort, de Cravelte, Del Carretlo, de Paset, de La Chambre, de Castel Delfino, de Faletto.
11 se donne aussi à la cour quelques bals, mais où il règne peu de gaieté à cause de l'étiquette. Il y en a de deux sortes : ceux en toute cérémonie sont les plus maussades ; il n'y en a que deux ou trois par carnaval. Les dames qui y sont invitées et dont le nombre est petit y viennent danser en grand habit. Il n'y a en hommes que les officiers attachés à la cour. Les autres bals, appelés bals d' alcôve, se donnent dans l'intérieur de l'appartement de M"* la princesse de Piémont et pour amuser la jeune duchesse d'Aoste. Ils sont également peu nombreux mais moins gênants : les dames mises en habit de bal. Quant aux dames qui peuvent y paraître pour y faire leur cour, elles y soot tristement assises sur des banquettes, forcées d'y attendre la fin du bal pour pouvoir faire ces-
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ter leur immobilité. Il faut plaindre la duchesse d'Aoste, âgée de seize à dix-sept ans, passant les plus belles années de sa jeunesse dans les ennuis d'une cour aussi Irïstc. Je suis cependant bien éloigné de blâmer la rigueur de cette étiquette, que je croîs plus que jamais nécessaire dans toutes les cours pour y conserver la décence, le respect, les égards dus à la majesté du souverain. Nous sommes en ce moment un trop funeste exemple des conséquences fâcheuses qu'entraîne le relâchement des anciens usages de l'étiquette et notre Reine paye bien cher les agréments qu'elle a pu trouver dans une vie libre et beaucoup trop familière.
Il y a encore dans la ville quelques petits bals particuliers, Boit dans la noblesse, soit dans la bourgeoisie. On y reçoit des prévenances et des honnêtetés pour tout le reste de l'année. Le marquis de Coigny, que je trouvai l'année dernière à Florence escortant la princesse Joseph de Monaco et lui servant de cavalier, étant rentré en France pour ses affaires, passe h Turin le 1S de ce mois, retournant auprès de la princesse et lui conduisant une ancienne amie de couvent, la comtesse de Castellane-Saummery, qui viole en route toutes les lois de l'amitié. On demanderait cependant quel est le plus coupable des deux, d'elle ou du marquis de Coigny i Je le demande aux amants, je le demande aux amis. Mais dans ce siècle pervers, où l'on a su allier la qualité d'aimable au mot nouveau de roué, tous ces petits tours sont devenus excusables. Au surplus, en arrivant à Rome, tout rentrera dans l'ordre ordinaire. Le marquis reprendra sa chaîne auprès de fa bonne, de la douce, de la trop indulgente princesse et la légère Cas teilano reprendra l'usage de ses goûts passagers. Ainsi va le monde et toujours ira sans que les révolutions puissent rien y changer.
Nous apprenons que M. le prince de Condé et ses enfants quittent Berne, où ils n'ont séjourné que huit à dix jours, et qu'ils te sont rendus à Stuttgard, où ils sont établis a l'auberge depuis le 28 janvier. Le duc de Wurtemberg qui, en 1789, nous avait reçuB avec tant de grâce et même d'empressement, est subitement parti de Stuttgard, au moment de l'arrivée de nos princes, pour ne pas les rece-
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voir et pour ménager l'Assemblée Nationale dont il semble qu'il veuille tirer parti. Ce prince $i magnifique, qui a si follement mangé son bien, eBt tout prêt à faire des bassesses pour réparer sa fortune et pour pouvoir faire de nouvelles prodigalités. Nos princes font un petit séjour à Stutlgard, pendant lequel M™ la princesse Louise a te malheur de renouveler pour la quatrième fois son accident, ce qui l'empêche de partir en même temps que ses parents pour se rendre à Worme, où M. le prince de Condé va s'établir, dans un château appartenant à l'électeur de Mayence, évèque de Worms. M. le comte d'Artois ne bouge pas de Venise de tout le mois.
Plus le carnaval s'avance, plus les bals se multiplient. Ceux de la noblesse au casin deviennent extrêmement nombreux et continuent à être très agréables par la liberté qui y règne et l'air de plaisir qu'on y voit à tout le monde. C'est le seul endroit et le seul temps de l'année où l'on jouisse de quelque gaieté dans la société noble à Turin. La bourgeoisie donne un fort beau bal à l'hdtel de ville. On y voit réunies toutes les beautés du second ordre. Il y vient quelques dames de la noblesse qui y sont bien reçues,' mais ce mélange est ici très rare et la ligne de démarcation y est très prononcée. Jusqu'à ce moment, on n'avait pas murmuré de cet ordre de choses, mais le vent de la démocratie s 'étant introduit ici comme ailleurs, les bourgeois commencent a trouver mauvais la réunion de la noblesse exclusivement au casin. Ces bals de boorgeaisie sont composés de femmes d'avocats, de banquiers, de négociants, mais celles de marchands débitants n'y sont
pas admises Dans le même temps, il vient de se donner
à Milan une fête bien autrement magnifique. C'est toute la haute bourgeoisie qui a donné un bal a la noblesse. Il y a eu plus de 500 dames. Tout y a été de la plus grande somptuosité et du plus grand luxe. Milan est une ville riche et de plaisir. Chaque dame entrant dans le bal a reçu l'hommage d'un superbe bouquet de fleurs naturelles venant de Gênes.
23 ptraiu- — Le courrier de Paris arrive avec un retard de 75 heure». Noua apprenons qu'il y a eu quelques dégata
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faits dans les superbes jardins de Chantilly. La municipalité de Senlis a empêché qu'on y portât du secours. M. le prince de Condé éprouve l'ingratitude de beaucoup de gens qui ne vivaient que de ses bienfaits et qui sont devenus ses ennemis les plus acharnéB. Les nouvelles de Paris nous apprennent que Madame Adélaïde et Madame Victoire ayant le projet de quitter la France pour aller chercher le repos et la tranquillité à Rome, avaient arrêté leur départ pour le 14 de ce mois : il a été retardé par tous leB obstacles qu'on y a apportés. Mais l'Assemblée ayant décrété la liberté pour tout citoyen d'aller et de venir comme bon lui semble, toutes les difficultés paraissent levées et elles sont parties de Bellevue le 19 au soir. Elles ont été arrêtées, le 21, à Amay-le-Duc par la municipalité de cet endroit et il a fallu négocier avec l'Assemblée pour avoir la liberté de continuer leur route. Nous serons mieux instruits de ce qui les concerne à leur arrivée ici et j'en rendrai un meilleur compte. Nous savons cependant qu'après une lettre écrite au président de l'Assemblée et dont le comte Louis de Narbonne a été le porteur, les princesses ont pu continuer leur route.
Le froid a été aBsez vif tout le mois et il y a eu de la gelée mais un beau soleil. A la fin du mois, de la neige et de grandes pluies. Mais le temps s'étant remis, on croit déjà être au printemps.
Mars 1791. — A ne voir Turin qu'à la fin du carnaval on croirait que c'est une des villes les plus gaies de l'Europe. L'opéra est toujours plein; il y a bal à la cour, au casin, au théâtre de la salle Carignan et dans beaucoup de sociétés particulières. Les trois jours gras, il est d'usage que toutes les voitures de la ville se promènent dans ï' après dîner dans la rue du Po, sur la place Saint- Charles et par la ville. Les princesses de la cour y paraissent en grande cérémonie et avec un grand cortège, en voitures de cour avec six chevaux, cochers et postillons en grande livrée coiffés avec de grandes perruques et chapeau sous le bras, les valets de pied suivant aux portières, les pages à cheval et en bas de soie, ainsi que les écuyers en habits de ville. Le roi et les princes sont en
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FIII DO SËJOCR A TORIN 191
petite voiture à deux chevaux et sans étiquette, suivant la file.
Le temps ayant été constamment beau, l'affluence a été grande ; toutes les belles dames y ont paru dans leurs plus brillants équipages et il y en avait de fort beaux et de fort riches. Les grandes livrées sont en évidence pendant ces trois jours. H. le comte d'Artois, apprenant à Venise le départ de ses tantes et les croyant en route pour arriver à Turin, arrive ici le 6 à midi. Il y est reçu avec toutes les démonstrations de la joie la plus vive autant par les Piémontais que par les Français.
Cependant le carnaval tire à sa fin. Une Bociété de ia noblesse ayant eu l'idée de donner une fête à toute la bourgeoisie de la ville, on a ouvert au casin une souscription de 300 livres par tête, ce qui fait 15 louis. En très peu de jours, il y a eu 60 souscripteurs, ce qui a produit une somme suffisante pour donner une des plus belles fêtes que j'aie vues. La société a emprunté une superbe et vaste maison appartenant au comte de La Valdiggi. Le bal a eu lieu le lundi gras et a commencé à 8 heures du soir. Les salles étaient parfaitement décorées, et garnies d'un très grand nombre de jolies femmes. Les honneurs de cette fête furent faits par tous les souscripteurs, avec toute la recherche possible et un ordre inconcevable, une profusion étonnante de toutes sortes de rafraîchissements, tant qu'a duré le bal qui n'a fini qu'au bout de 30 heures. 50 valets de chambre, richement vêtus, faisaient le service du bal. Il s'y est trouvé près de 500 femmes, tant de la noblesse que de la bourgeoisie, toutes mises avec la plus grande élégance. On dansait dans environ 15 pièces, dont la principale était un immense salon octogone, éclairé de W0 bougies et ayant, à la hauteur de 12 pieds, une galerie tournante d'où l'on pouvait jouir du spectacle agréable de 15 contredanses bien animées. Dans les autres pièces, on dansait également des contredanses, des anglaises ou des montferrines. Ce bal n'a pas discontinué un instant jusqu'au coup de minuit, le mardi gras, moment où l'orchestre a cesBé par respect pour le mercredi des cendres el le commencement du carême. Quoiqu'il y eût 28 heures que le bal fût commencé, il était alors plus vif qu'il n'avait
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jamais été. J'ai vu une, bourgeoise. M"" Alemandi, qui a dansé des montferrîues à la ntëme place pendant 22 heures. J'ai eu la constance de rester à ce bal pendant toute sa durée et j'ai vu beaucoup déjeunes daines qui ne s'en sont absentées que doux ou trois heures, pour réparer les désordres de la toilette. Les mères y ont mené leurs filles et ont quitté le bal cinq à six heures pour dormir ot revenir ensuite. On est resté sans danser jusqu'à deux heures du matin. Ainsi cette superbe fête a duré 30 heures, avec même afflueoce de monde, ce que je n'avais jamais vu en France.
Le mercredi des cendres arrivé, tout rentre à Turin dans la tristesse et la monotonie ordinaires; il semble même que la dose est encore plus forte en carême qu'en tout autre temps. Il n'y a plus de spectacle. Le jour on fréquente les églises et le soir le casin où les dames, que l'on a trouvé gaies, aimables et familières pendant le carnaval et avec lesquelles on a beaucoup dansé, n'ont plus l'air de vous connaître, ne vous parlent plus et se cantonnent avec leur intime société pour faire une triste partie. — Le 8 au matin, il y a eu un orage considérable, du tonnerre, de la grêle, de la neige et de la pluîe. On ne se doutait pas de tout cela pendant le bal.
Nous apprenons que Mesdames sont enfin arrivées, le 6, à Chambéry où elles doivent se reposer jusqu'au 10, jour où elles se mettront en route pour se rendre à Turin. Nous apprenons en même temps des détails bien désagréables sur ce qui s'est passé à Paris depuis quelques jours et notamment le 28 février. Il y a eu une forte insurrection à Vincennes mais la scène a été bien plus conséquente au château des Tuileries. Il s'y était rassemblé un très grand nombre de gentilshommes armés avec dessein de servir le Roi et de le défendre, si l'insurrection venait à menacer le palais. Le général La Fayette s'y est transporté et l'ordre a été donné de fouiller et de désarmer tout ce qui sortirait du château. D'un autre côté, on a obtenu du Roi de parler a toute cette fidèle noblesse. En eflet, sa Majesté a engagé tous le» gentilshommes à remettre chez lui, en dépôt, les armes qu'ils pouvaient avoir, lesquelles leur seraient remises en un autr» temps. Qui aurait pu se refuser à cette invitation de son souverain ? Chacun a remis ses pis-
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tolets, ses sabres et couteaux de chasse avec confiance. Haie bientôt toutes ces armes ont été Livrées par le Roi lui-même à La Fayette, qui les a fait insolemment distribuer aux gardes nationales, en présence de ces mêmes gentilshommes désarmés et dont on a calomnié les intentions aux yeux du peuple, en ayant l'atrocité de faire craindre un attentai sur la personne du Roi. Parmi ces gentilshommes se trouvaient les plus fidèles serviteurs de Sa Majesté et de la famille royale. Ils ont été insultés et même maltraités dans les antichambres, dans les escaliers, dans les cours et 00 les a qualifiés injurie use m eut de a chevaliers du poignard d. Cet événement donne la mesure de la confiance que l'on peut prendre en ce prince faible et pusillanime, qui est le premier à abandonner, à livrer même ceux qui veulent le servir. Cela devrait confirmer de plus en plus dans l'opinion que la véritable manière de défendre le trône en celte circonstance n'est pas en restant auprès d'un souverain qui, non seulement craint de se prêter à ce qu'on pourrait entreprendre en sa faveur, mais semble déconcerter exprès tes projets des bons et fidèles royalistes pour favoriser de préférence les révolutionnai -
12 mars. — M. le comte d'Artois part ce matin pour aller coucher à La Novalese, au bas du Mont-Cenis et y embrasser Mesdames qui doivent aujourd'hui passer la montagne. Le comte Louis de Narbonne, chevalier d'honneur de M™' Adélaïde, a accompagné ces princesses jusqu'à Chambéry et comptait venir à Turin, mais M. le comte d'Artois a écrit à ses tantes pour le détourner de ce projet, qui ne pouvait qu'attirer beaucoup de désagréments à ce démocrate. En conséquence, Narbonne est reparti pour la France, sous prétexte d'aller rendre compte au Roi du voyage de Mesdames.
13 hars. — Le temps est magnifique. Véritable jour de printemps. Chaleur douce et tempérée. — Le prince et la princesse de Piémont partent à midi pour aller jusqu'à Rivoli au-devant de Mesdames- Nos jeunes princes vont également à cheval au-devant de leurs tantes. M. le mar-
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qui» de Miran, suivi d'une vingtaine de gentilshommes français à cheval, se rend à Rivoli pour escorter Mesdames jusqu'à la porte de Turin et leur donner la satisfaction de voir encore à leur suite cette cocarde blanche, aujourd'hui proscrite en France et qui a toujours été le symbole de l'honneur, de la fidélité et de la loyauté de la noblesse et du militaire français. Cependant, soit curiosité, soit désir de plaire au roi qui a témoigné l'envie de bien recevoir nos princes, toute la ville de Turin se rend après dîner sur leur passage, dans la magnifique allée de Rivoli, qui a trois lieues de long avec des contre-allées. L'affiuence des voitures a été telle que Mesdames sont arrivées à travers deux files de voitures dont le nombre, les ayant compté, a été de près de 1200, et il n'y en avait pas 50 de laides et mal attelées. L'intérieur de la ville, les allées de la citadelle, les rues étaient couvertes de peuple jusqu'à la porte du palais, où le roi attendait Mesdames au bas d'un polit escalier, l'étiquette ne lui permettant pas de descendre publiquement au bas du grand escalier. Ce bon roi lea a reçues avec les égards les plus marqués et les témoignages du plus vif intérêt. Il les a conduites au milieu de sa famille. Les princesses, après être restées quelque temps au palais, ont été conduites par le prince et la princesse de Piémont dans l'hôtel que le roi leur a fait préparer dans la ville et où elles sont logées et défrayées au dépens de S. M. pour toute la durée de leur séjour à Turin. La maison qu'elles occupent est celle où demeurait M. le prince de Comté, et d'où elles peuvent communiquer avec M. le comte d'Artois. Le même soir, je fais ma cour à Mesdames avec très peu de monde et je leur présente mon fils aîné. Elles m'ont traité avec infiniment de grâce et de bonté, montrant du plaisir à se rappeler mon grand-père, qu'elles ont vu pendant 35 ans officier des gardes du corps, mon père qu'elles ont vu page de leur père, ainsi que moi, et témoignant leur satisfaction de voir la quatrième génération sous leurs yeux. Elles nous racontent tous les détails de leur pénible route et toutes les difficultés et les insultes qu'elles ont éprouvées depuis Bellevue jusque» au pont de Beauvoisîn. Je ne puis me refuser au plaisir de m'étendre un peu sur
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le compte de ces deux respectables petites-fille» de Louis XIV, dignes descendantes d'Henry IV.
M" Adélaïde est née le 23 mars 1732, M™ Victoire, le il mai 1733. Ces deux vertueuses princesses menaient, depuis 25 ans et surtout depuis la mort de Louis XV, la vie de simples particulières, sans rien perdre de la juste considération dont elles jouissaient. Le Roi, leur neveu, avait toujours eu pour elles les plus grandes déférences et même les consultait souvent. Elles s'étaient formé une espèce de petite cour au milieu du tumulte de celle de Versailles. Elles y vivaient avec une ancienne société, composée de personnes qui toutes leur étaient dévouées autant par attachement que par reconnaissance. Elles habitaient le château de Bellerue une partie de l'année. Une fortune immense et indépendante des affaires de l'Étal les faisait jouir de tous les avantages d'une vie douce, agréable, tranquille et conforme aux goûts de leur Age. Élevées dans les souvenirs rapprochés de la brillante cour de Louis XIV, accoutumées pendant plus de 50 ans aux hommages et aux respects des Français, elles n'en sentirent que plus vivement les premiers outrages dès les commencements des États Généraux. Lorsqu'après les affreuses journées des 5 et 6 octobre 1789, les rebelles parisiens (rainèrent en captivité dans leur ville la malheureuse famille royale, Mesdames se fixèrent encore plus à Bellevue.
Dès lors, ne voyant aucun moyen d'être utiles au Roi, leur neveu, elles formèrent le projet de s'éloigner du foyer de la Révolution et de ses fréquents orages. Se flattant cependant que le calme pourrait renaître, elles patientèrent pendant toute l'année 1790, mais elles se sont à la fin décidées, au commencement de cette année. Il a fallu le courage, la patience et en même temps l'activité de M"" Adélaïde pour surmonter toutes les difficultés qu'elles ont éprouvées pour pouvoir exécuter leur projet. Elles sont parties de Bellevue le 19 au soir, malgré les lenteurs affectées de leurs valets, et, une heure aprèB leur départ, les poissardes de Paris, les sans-culottes, soudoyés par La Fayette, étaient déjà prêts à se rendre à leur château pour les empêcher de se mettre en route. Elles furent un mo-
ment arrêtées à Moret, près Fontainebleau, mais dégagées par tes soins d'un officier qui commandait un détachement de cavalerie avec lequel il imposa aux mutins. Elles arrivèrent assez paisiblement jusqu'à Arnay-le-Duc, en Bourgogne. Mais là, elles furent de nouveau arrêtées par les ordres de la municipalité de l'endroit. Il fallut négocier avec l'Assemblée, pour avoir un ordre pour continuer leur route. Le comte Louis de Narbonne se rendit à cet effet à Paris et écrivit en leur nom au président une lettre si ridicule et si déplacée qu'en toute autre circonstance elles se seraient sûrement empressées de la désavouer. Il leur rapporta l'ordre de leur rendre la liberté et les délivra des traitements insultants et peu respectueux des insolente municipaux d'Arnay-le-Duc. Elles ont encore essuyé quelques injures en traversant la ville de Lyon, s'apercevant cependant de la pénible contrainte de beaucoup d'honnêtes gens. Arrivées au pont de Beauvoisin, elles y ont retrouvé les égards et les respects auxquels elles étaient autrefois accoutumées et que leur ont témoignés les sujets du roi de Sardaigne. M™ Adélaïde nous a raconte avec attendrissement qu'apercevant la limite qui sépare les deux États, elle s'étaitélancée avec vivacité pour se trouver sur un territoire étranger, mais qu'au premier mouvement d'une juste joie de s'éloigner d'un peuple qui commençait à se souiller de tant de crimes, elle n'avait pu s'empêcher de faire succéder un torrent de larmes, en jetant peut-être ses derniers regards sur ce superbe royaume, jadis si florissant sous la domination de ses ancêtres. Mais elles ont retrouvé à Chambéry un grand nombre de sujets fidèles, qui se sont empressés de leur témoigner le respect qu'elles inspirent et Leur dévouement à leur Roi. La suite de Mesdames est en ce moment composée de la duchesse de Narbonne, dame d'honneur de M"' Adélaïde, de la comtesse de Chatellus, dame d'honneur de M™ Victoire, du comte de Chatellus, chevalier d'honneur, du comte de Boisseuil, écuyer du Roi. Mais, après cela, une quantité ridicule de femmes de chambre, de valets de chambre, médecins, chirurgiens, valets de toutes espèces, parmi lesquels il y a d'enragés patriotes. Celui qui est à la tête de leur maison et qui fait les dépenses de la
route est connu pour être un zélé membre du club des jacobins.
14 »ab3. — Mesdames vont dîner à la cour avec toute la famille royale. A leur retour chez elles, H. le comte d'Artois, avec la grâce qui lui est propre, se met a la tôle de tous les Français qui sont à Turin, les mené chez ses tantes et les leur présente tous nominativement. Les jours suivants, Mesdames reçoivent tout le corps diplomatique, tes ministres, les grands seigneurs du pays, les chevaliers de l'ordre, ainsi que toutes les dames de la cour. Mesdames reçoivent toutes ces visites debout, comme en France et même comme à la cour de Piémont, mais cela choque les dames, Mrae la comtesse d'Artois recevant assise et faisant asseoir les dames. Quant à nous, nous voyous Mesdames sans étiquette et elles reçoivent familièrement nos dames.
30 mars. — II y a eu une petite insurrection à Turin dans la garnison. Quelques jeunes officiers du régiment de la Marine, mécontontB de partir d'ici pour aller dans une mauvaise garnison, excitent les soldats à faire à cet égard des représentations et à se retirer ensuite dans une église comme asile inviolable. Mais on les ramène prompte ment dans leurs casernes, tout est apaisé dans la journée et on punit sévèrement lea premiers instigateurs. Le même jour, le roi indique pour Mesdames une grande promenade en voiture. Il y a une grande affluence d'équipages, mais cependant pas autant que le jour d'arrivée de ces princesses.
Nous apprenons le ridicule mariage de M. Lepelletier de Morfontaiue avec la comtesse de Migieu, lequel a occasionné à Chambéry une assez forte insurrection. Les démocrates attendaient un prétexte pour éclater. Le soir du mariage on fut, selon l'usage, faire le charivari à la porte des nouveaux époux. Les factieux profitèrent de ce rassemblement nocturne pour exciter le peuple à la révolte. Cette émeute serait devenue beaucoup plus sérieuse sans la bonne contenance des troupes et la fermeté du gouverneur. Il y a eu quelques coups de sabre de donnés et quelques tapa-
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geurs complètement rossés, et tout est rentré dans l'ordre. Mais cela sert à prouver au gouvernement les menées de la propagande et combien il est instant de prendre les mesures les plus promptes et les plus rigoureuses pour arrêter les progrès de cette peste dangereuse.
On a déjà commencé à se conformer au décret de l'Assemblée, concernant les évoques et les curés, soit pour remplacer les emplois vacants par mort, soit pour la nomination des nouveaux sièges ou de ceux qui se refusent à prêter le serment ordonné par l'Assemblée. Le 13 de ce mois, on a procédé, par voie du scrutin, au remplacement de l'évêque du département de Paris, M. l'archevêque étant hors de France et ayant refusé le serment. Le choix des électeurs de la capitale est tombé sur le sieur Gobet, député du clergé de Beifort aux Etats Généraux et déjà évêque t'n parttbus de Lydda et suflragant de Baie et du prince de Porentruy. C'est un des plus mauvais sujets de l'Assemblée et un des plus enragés du côté gauche. Le nombre des anciens évoques ayant prêté le serment ordonné se réduit à quatre, savoir : l'évêque d'Autun, qui a cependant abandonné son siège pour vivre plus librement et s'est contenté de sacrer des intrus. — Le cardinal de Loménie, archevêque de Sens, lequel est rentré en France depuis un an pour se vouer au parti de la Révolution et à l'apostasie, dans l'espérance de jouer un grand rôle et de devenir le patriarche de la nouvelle Église de France. Arrivant à Paris, ce vil scélérat, s'est vanté d'avoir préparé la Révolution par l'extravagance de son ministère. Connaissant l'intention du Pape de le mettre en jugement par le collège des cardinaux, il s'est empressé de renvoyer son chapeau qu'il avait si bassement sollicité. Journellement il fait des bassesses vis-à-vis des meneurs de l'Assemblée et rien ne manque à la plus complète infamie. — L'évêque d'Orléans, connu autrefois à Paris sous le nom de l'abbé de Jarente et menant alors la conduite la plus scandaleuse, est du nombre des apostats. — Le quatrième est l'évêque de Viviers, Savines, dont la raison est, dit-on, égarée.
Voilà donc la France spirituellement gouvernée par 83 intrus, presque tous mauvais sujets avérés et parmi lesquels il se trouve des prêtres dont la vie a été du plus
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grand scandale et souillée de crimes. Il en est de même des curés. On a élu dans nos provinces les ecclésiastiques les plus corrompus pour remplacer les pasteurs les plus respectables. 11 est a remarquer que dans le nombre de ces intrus, presque tous choisis dans la classe des curés, il y en a un grand nombre pris dans le sein de l'Assemblée Nationale.
Mesdames prolongent leur séjour à Turin et leur départ est retardé jusque à la fin du mois, à cause d'un gros rhume dont se trouve incommodée M"" Victoire. Leur projet, allant à Borne, est de s'arrêter à Parme, chez l'infant leur neveu. M. le comte d'Artois, retournant à Venise pour y attendre l'arrivée de l'empereur en Italie, doit aussi aller à Parme faire une visite à ce prince de la maison de Bourbon, beau-frère du roi et de Léopold.
Les dévotions du carême rendant Turin extrêmement triste, je me décide à en partir avec mon fils, pour m' acheminer ensuite vers l'Allemagne, qui paraît devoir être le rendez- vous général où tout le monde doit rejoindre M. le comte d'Artois et les princes. Je ferai quelque séjour à Chambéry et je laisse mon épouse à Turin jusqu'à ee qu'il lui plaise de venir en Savoie ou en Suisse.
Avant de quitter tout a fait le Piémont, il est à propos de parler de quelques objets dont je n'ai pas fait mention auparavant, relatifs à la cour et aux usages de ce pays. J'ai déjà parlé plus d'une fois de la grande et stricte étiquette observée à cette cour, mais ce qui la rend encore plus triste est l'extrême dévotion du prince et de la princesse de Piémont, ce qui occasionne à Turin beaucoup d'hypocrisie. Le roi ne demanderait pas mieux que la cour fût plus gaie et il n'est ennemi ni des plaisirs ni de la galanterie. On prétend même qu'il a encore un attachement d'habitude. Mais il a l'air cassé et beaucoup plus vieux qu'il ne l'est en effet. Quand il est en uniforme et à cheval il a un faux air du feu roi de Prusse. Au surplus, ce prince est très aimé de ses sujets, pour lesquels il est très accessible. Il ne refuse pas d'audience et reçoit le moindre bourgeois. Il est généralement très respecté. Mais il est cependant bûble et facile. De plus, on se plaint de ce que sa maison est trop considérable, qu'il entrelient trop de troupes et qu'en
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tout ses dépenses excédent ses revenus. Je crois qu'il y a peu de souverains à qui ce reproche ne puisse coavenir. Cependant il faut reconnaître que tout est réglé ici avec la plus stricte économie. Les ministres ont des traitements médiocres. M. Graneri, ministre principal, ayant le département de l'Intérieur, jouit tout au plus de 40000 livres. M. d'Hauteville, ministre des Affaires étrangères, est traité comme un commis ; il n'a pas annuellement plus de 12 000 livres et un carrosse entretenu. Aussi les ministres ne tiennent aucun état. Le roi vient quelquefois, après dîner, de Moncalieri, travailler simplement avec eux. Les officiers attachés à la cour ont les plus faibles appointements. Les charges n'en sont pas moins occupées par la première noblesse de l'État. La cour, par économie, passe au moins les deux tiers de l'année à la campagne, soit à Moncalieri. soit à la Vénerie, et la famille royale y vit comme dans une maison religieuse. L'équipage de chasse du roi est très bien tenu mais n'est pas trop considérable. Il y a, comme en France, un habit d'équipage, rouge, galonné en or, ressemblant assez aux habits des piqueurs de la Reine de France. Dans aucun cas les hommes ne mangent avec les membres de la famille royale, mais les dames ont cet avantage.
La noblesse étant presqu'obligée de servir, le militaire est généralement bien composé. Les officiers sont bien payés et les retraites donnent de quoi vivre. On parvient aux grades par ancienneté. Lies troupes sont assez bien tenues, mais il y a fort longtemps qu'elles n'ont fait la guerre, elles auraient besoin d'être mieux excercées et plus disciplinées. Indépendamment des régiments de ligne, il y a encore des régiments provinciaux, que l'on assemble un mois par an et qui ont très bonne façon pour des milices. L'artillerie est assez bien tenue. On en peut juger en visitant l'arsenal. En y comprenant tout, le roi de Sardaigne peut aisément mettre 40000 hommes en campagne. Il n'y a qu'une très petite marine et un très petit nombre d'ofliciers instruits dans cette partie.
Le clergé m'a paru très exemplaire dans le Piémont. On ne voit que rarement des ecclésiastiques dans les endroits publics, et ceux qui, en petit nombre, fréquentent le
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théâtre, ne sont ordinairement pas dans les ordres. Jamais od ne voit d'évêque dans la société. Chacun est à son poste et y réside.
Il n'y a généralement pas de grosses fortunes dans la noblesse, mais il y a cependant beaucoup d'aisance et on trouve à Turin un grand nombre de familles jouissant de 30 à 40 mille livres de revenu. Les filles se marient avec une dot très médiocre, qui n'excède guère plus de 25 à 30 mille livres. Le roi veille à ce qu'un noble ne dissipe pas sa fortune, et, lorsqu'on a fait de grosses dettes, on met le bien du dissipateur en direction pour les payer et on le réduit à une simple pension jusqu'à ce qu'elles soient acquittées. — Les Piémontais sont extrêmement vains et présompteux, peu honnêtes et peu prévenants pour les étrangers. Us sortent rarement de leur pays, étant persuadés qu'il n'en existe pas de pareil en Europe. Aussi le prince de Piémont nous disait un jour que la division géographique du Piémontais se faisait ainsi : l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et le Piémont. Il existe une haine insurmontable entre les Piémontais et les Savoyards. Les charges et emplois de la cour, du militaire ou du gouvernement sont partagés entre les deux nations, mais les moindres préférences données aux Savoyards excitent la j alousie, les plaintes et les réclamations des Piémontais. Le Piémontais est peu galant, mal élevé el assez généralement ignorant. Les femmes sont plus posées et assez prévenantes pour les étrangers; mais le peu d'accueil que ces derniers reçoivent d'ailleurs les engage à ne faire qu'un très court séjour à Turin. Il est vrai aussi que lorsqu'on arrive ici on est pressé d'entrer en Italie, qui est l'objet principal du voyage, et quand la tournée est finie on est impatient de repasser les Alpes.
Malgré la dévotion de la cour les mœurs ne sont pas très pures en Piémont et il y a à Turin plus que de la galanterie. Si l'on se cache à la cour, on suit plus ouvertement son penchant dans la bourgeoisie. Avec de l'argent on fait à cet égard tous les arrangements qui vous conviennent et encore n'en faut-il pas dépenser beaucoup pour dire magnifique. Le luxe est si considérable chez les moindres marchandes que pour le satisfaire elles sont forcées d'avoir
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SOS journal d'émigration
recours à des moyens extraordinaires. A chaque pas ou rencontre à Turin d«s boutiques de marchandes de mode, des confiseurs et des cafés. Les étoffes, tes marchandises de luxe sont fort chères à Turin. La vie y est fort dispendieuse pour les étrangers. Les appartements y sont très rares et d'un prix exorbitant, môme pour les habitants du pays qui viennent passer l'hiver à Turin.
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