II AVANT-PROPOS
son en garnison, passant, le plus souvent, le semestre d'hiver à Paris où, très mondain, il fréquentait la meilleure société. Après la mort de son père, survenue a la fin de 1780, il se trouva à la tête d'une belle fortune. Marié déjà depuis huit ans', ayant plusieurs enfants, étant peu ambitieux, estimant le métier militaire fastidieux en temps de paix, il cessa peu à peu de faire du service — il était colonel depuis 1774 — et s'établit à Paris* où il passa désormais une partie de l'hiver. II allait, en outre, fréquemment a Chantilly, chez le prince de Coodé, et dans ses propres terres, en Auvergne, ou voyageait en Italie et en Suisse.
Quant à son caractère, une de ses contemporaines, plus habituée à manier le pinceau que la plume, M"" Vigée-Lebrun, a cependant tracé de lui un portrait dont nous ne voudrions pas priver le lecteur' :
a Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute l'existence se bornait à savoir jour par jour tout ce qui se passait dans Paris. Le comte d'Espinchal était toujours instruitle premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc., au point que, si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût au monde, on se disait aussitôt : il faut te demander à d'Espinchal. On imagine bien que pour être ainsi parfaitement au fait, il fallait qu'il connût une prodigieuse quantité de gens ; aussi ne pouvait-il marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis le grand sei-
t. Il avait épousé Louiso-Gabrielle de Ganconrt flï juillet ITH).
1. Son hôtel était sitôt! dans la rue des Petites-Écuries-da-Roi, an coin de la rue Poissonnière.
3. Souvenir» de M" Vigie-Lebrun, publiés par M. Pierre de Nolhae (édition dea Mémoires et Souvenir», publiés nous la. direction de M. Pnnck- Brwtano.)
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AVANT-PHOPOB
gneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à la grisette et la fille entretenue.
«Eu outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses de chevaux, au Salon, et, le soir, a deux ou trois spectacles. Je n'ai vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour dormir, car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.
< A l'Opéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient louées a l'année à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune : car trop d'affaires l'appelaient de tous cotés pour qu'il fit des visites longues. Il n'y mettait que le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus.
« Heureusement, le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. Il n'était pas même très bavard et savait se taire avec les personnes intéressées dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce qui se passait à Paris et à Versailles ; mais, pour parvenir à ce but, il ne négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de mille choses que ne l'était le lieutenant de police. »
Et pour prouver combien M. d'Espinchal connaissait son monde, M™* Vigée-Lebrun raconte oette anecdote :
Aux bals de l'Opéra, où les dames les plus honnêtes de la société ne craignaient pas de venir, « masquées
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