‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 30 sur 92 · M. d'Espinchal retourne ensuite à AU · texte numérisé non relu

M. d'Espinchal retourne ensuite à AU

DigitizMbyGoOgle

LA SAVOII KT LA BOIBSE 943

ment du mois prochain. Il passe ici journellement do» gentilshommes venant de nos provinces méridionales et se rendant où l'honneur les appelle. Nous apprenons que M. le comte d'Artois a enfin vu l'empereur Léopold à Maatoue, le 19 de ce mois. On ignore encore ce qui s'est passé à cette entrevue, si intéressante pour notre cause. M. le comte d'Artois est retourné passer quelques jours à Vîceoce, où est établie la duchesse de Polignac avec toute sa société. H doit y rester jusque vers le 23, date à laquelle il doit s'acheminer vers l'Allemagne. Les environs d'Aix sont extrêmement agréables et offrent des promenades charmantes. La vie libre des eaux en augmente les agréments. Aussi l'été y a-t-il ordinairement beaucoup de monde soit de Genève, soit de la Savoie. Depuis le commencement de la Révolution, il y est venu beaucoup de Français et l'année dernière il y en avait un grand nombre de marquants, Bavoir : M. et M*" de Barentin. toute la famille du comte de Vintimille, l'archevêque de Paris, H. Lenoir, M. Pelletier, etc. Il y vint aussi M"" de Montesson et sa nièce, M™ de Valence. Ces dames y manifestèrent des principes démocratiques et le neveu Valence les professait ouvertement...

Je vais faire mes adieux à Chambéry et je dîne chez le comte de Boaredon, des gardes du corps, avec ses deux frères, commandeurs, et ses trois enfants, se disposant tous à se rendre incessamment en Allemagne, ainsi qu'une douzaine d'autres du même nom et comptant, comme moi, se réunir aux gentilshommes de notre province, dont le nombre est déjà considérable a Fribourg...

Juin 1791. — l" juin. — Temps superbe, grande chaleur. — Je fais aujourd'hui tous mes préparatifs pour partir1 le

1. M. d'Kspinchal donne une description de «on voyage de Chambéry à Bile, in passant par Genève. Lausanne, Berne et Soleure. Il rappelle, a ce ptopoe. son voyage en finisse, en 1783, et dépeint de nouveau quelquesunes dos régions ainsi parcourues. Ces descriptions rétrospectives nous ont para sortir du cadre que nous nous sommas fixé. Aussi ne lea reprodulwni-noni pas ici. Noos ne Tondrions cependant pas priver te lecteur dn récit d'un combat naval auquel le voyageur assista sur te lac de Zurich, u 1783, ni celui d'une visite qu'il fit, a la même époque, a l.avater :

■ Je nu visiter la marine de la République, qui consiste en deux gros

DigihzedBy G00g[e

SI* journal d'émigration

lendemain et me rendre au rendez-vous de (ouïe la noblesse française. Mon fils est dans la plus grande joie de penser qu'il va faire sa première campagne, et mon épouse est

bateaux portant iî panons et servant pour des fêtes snr le lac. Pendant mon petit séjour à Zurich, je fus assez heureux pour me trouver A une de ces fêtes. A six heures du matin, je me rendis dans une maison appartenant ani magnifiques seigneurs, située sur le bord du lac et dans une position unique. Là, par un beau temps, nous eûmes le plus charmant spectacle. Douze cents hommes, répartis sur de jolis bateau*, dont deux pins considérables, composaient une petite armée qui, sortant dn port, fui se ranger a. une demi-lieue de la ville, en avant du lac. Là elle se forma en ligne et s'avança pour l'attaque de la place. Alors du bateaux couverts de soldats, soutenus par le canon des remparts et des bastions, défendirent la ville. Tout cela se passa avec le pins grand ordre et le feu fut parfaitement servi. Chaque soldat avait qnatre-vingt coups à tirer. Il y avait quatre batteries, chacune de six canons, ayant vingt coups A tirer. L'armée attaquante fut repoussée et chacun rentra chez soi.

o Le poète allemand Gesner, qui est dn canton de Zurich, habitait cette ville. Je désirais ardemment voir cet homme célèbre, mais je ne pus avoir ce plaisir. Il était à la campagne. J'en fus dédommagé par une visite non moins intéressante, celle de M. Lavater, chex qui je fus avec MM. Crammer et La Verpillière. H. Lavater est ministre protestant et pasteur d'une des églises de la ville. Il est auteur d'un système snr les physionomies. Il a fait snr ce sujet un ouvrage considérable qui a été traduit eu français. Il est en 3 volumes in-quarto, orné de planches supérieurement gravées, et coûte neuf louis. M. Lavater est intimement persuadé qu'on peut connaître le caractère des personnes sur leur physionomie, leur constitution physique et même sur leur manière d'écrire, etc. Pour appuyer son système, son ouvrage est rempli de portraits d'hommes célèbres de tous les temps, dont les caractères nous ont été transmis par les historiens, et il veut prouver que celui qui a tel trait dans la figure doit avoir infailliblement telle bonne ou mauvaise qualité. Mais M. Lavater se refuse aux questions qu'on peut lui faire à cet égard dans la société. Seulement, il nous a assuré que, lorsque quelques pères on habitants de la campagne venaient pour le consulter sur le compte de leurs enfanta, il tes prévenait sur les vices auxquels ils paraissaient être enclins, A l'inspection de leur physionomie. Il a eu la complaisance de nous expliquer aussi bien qu'il lui a été possible, vu la peine qu'il a A parler en français, les règles snr lesquelles son système est établi. Il fut très plaisant sur le compte de l'abbé Raynal. Ce philosophe était à Zurich et voyait beaucoup M. Lavater, qui ne pouvait concevoir, d'après sa physionomie et surtout son bavardage continuel, qu'il fût l'auteur du fameux ouvrage de L'histoire phdotophiqut tt politique de* Inde». Pour éclaircir ses doutes à cet égard, M. Lavater pria un Jour M. Raynal d'ôter sa perruque qui, ainsi que nous l'avons vu à Paris, lui cachait une grande partie de sa tète. € Alors, noua dit M Lavater, si je vis dans son profil de la petitesse et du commérage, je découvris la profondeur do son génie dans les courbures de son cr&ne. » An surplus, H. Lavater nous parut avoir la Ute très vive et l'imagination ardente. Son ouvrage est plein de philosophie. Son système peut être une folie, je ne puis en juger, mais il me paraît tel. Il n'y a de sa part aucune charlaU nerie ; Il est de bonne foi dans sa conviction. 11 jouissait A Zurich de la réputation d'un parfait honnête homme et remplissait ses devoirs de pasteur avec zèle et piété. »

Page 1