‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 33 sur 92 · LA SAVOIE ET LA SUISSE · texte numérisé non relu

LA SAVOIE ET LA SUISSE

blie avec son époux et son intime société habituelle. La comtesse de Tessé a, dans le commeucement de la Révolution, trop manifesté et professé les principes démocratiques pour ne pas faire un peu mention de ce qui la concerne. Cette dame a été autrefois dame du palais de la Reine, dont son époux est premier écuyer. Dans sa jeunesse et dans le peu de temps qui précéda sa petite vérole, elle joignait une figure très agréable à une superbe taille et à une tournure pleine de noblesse et de grâce. Elle a beaucoup d'esprit et d'instruction, mais infiniment de prétentions. Elle réunissait depuis longtemps chez elle des philosophes, des gens de lettres, des beaux esprits, sans négliger les gens du monde aimables, et avait conservé une société d'anciens amis. Voyant beaucoup Necker et sa fille, elle a donné avec ardeur dans le système démocratique, des la convocation des États Généraux. Ayant conservé au château de Versailles un fort bel appartement qu'elle habitait plus que le magnifique logement qu'elle avait à Paris, aux écuries de la Reine, elle établit, des l'ouverture des États Généraux, un bureau de démocratie à Versailles. Son imagination, vive, ardente, exagérée, lui fit embrasser avec fureur la cause populaire el le parti de Necker. La minorité de la noblesse, les membres les plus distingués du tiers se réunissaient journellement chez elle, et l'on peut regarder cette société comme une de celles qui out le plus contribué à établir les commencements de la Révolution. Je fus une fois, pendant ce temps, chez la comtesse de Tessé. Je m'y trouvai si déplacé que je n'y remis pas les pieds Cette société tenait également ses séances dans la superbe maison de Chaville, sur le chemin de Paris à Versailles. Le grand zèle révolutionnaire de la comtesse de Tessé a duré tout l'été de 1789. Mais les scènes affreuses des 5 et 6 octobre firent une telle impression sur son esprit qu'elle prit subitement le parti de sortir de France. Elle vint en Suisse et chercha à s'établir dans le canton de Berne, mais elle éprouva d'abord beaucoup de difficultés. A la lin, elle obtint la permission de faire l'acquisition de la petite terre qu'elle habite en ce moment. On m'a assuré qu'elle est actuellement aussi royaliste qu'elle était démocrate. Mais je crains qu'il ne lui

reste encore un levain constitutionnel. Elle vit tranquillement avee sa petite société; mais peut-elle être parfaitement heureuse et ne doit-elle pas être tourmentée de quelques remords en pensant qu'elle a contribué aux malheurs de la Révolution, aux erreurs qu'on peut reprocher à son ingrate famille, et à la perte de ses plus proches parents?...

, 15 juin. — Je séjourne aujourd'hui à Soleure pour profiter de la bonne compagnie que j'y rencontre. Plusieurs Français y sont établis depuis dix-huit mois. Je trouve ici le baron de Breteuil et toute sa famille et même sa société, M™* de Matignon, le baron et la baronne de Montmorency, M"** de La Briffe, jeune personne de 15 ans, l'évoque de Pamiers, la duchesse de Brancas, M1"* de Louvois, M. de Bombelles, venu depuis peu d'Italie et très préoccupé de quelque grande affaire, ce qui me fait juger qu'il se prépare un grand événement. Je suis peiné de voir que M. de Bombelles, qui s'est montré entièrement dévoué à M. le comte d'Artois, me paraisse lié absolument au baron de Breteuil, que l'on sait être opposé aux projets de nos princes. J'apprends ici que lorsque M. de Galonné partit de Turin, il y a cinq mois, il passa par Soleure, où il vit mystérieusement a l'auberge le baron de Breteuil et eut avec lui une conversation qui dura plusieurs heures. Ce fait est positif. On sait cependant que ces deux hommes sont ennemis irréconciliables. Il est probable que cette division sera très fâcheuse pour nos princes, puisque l'on ne doute pas que le baron de Breteuil ne soit chargé de pouvoirs du Boi et de la Reine. Le baron de Breteuil jouit de leur entière confiance. Il était ministre de Sa Majesté lorsque l'Assemblée exigea son éloignemenl, le 15 juillet 1789. 11 n'a pas démérité depuis. Je crois bien que l'ambition déjouer le rôle de premier ministre, qui lui échappa à cette époque, le rendra contraire aux projets d'un parti dans lequel il n'aurait aucun crédit; mais il n'en est pas moins fidèle et dévoué à soo maître et pénétré de reconnaissance envers la Reine, «a bienfaitrice. Ses principes sont les nôtres. Il veut ainsi que nouB le rétablissement de notre constitution dans toute son intégrité. Il n'en veut pas plus que nous une

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