‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 35 sur 92 · CHAPITRE XI SUR LA ROUTE DE COBLENTZ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI SUR LA ROUTE DE COBLENTZ

18 juin. — A cinq heures du matin, noua sommes en route et nous traversons un magnifique pays. Les chemins sont beaux. On passe par de très groB villages très riches et bien bâtis. Ici ou est toujours en plaine, laissant à sa droite les montagnes qui avoisînenl celles de la Foret Noire. La campagne est fertile et abondante en grains. Les coteaux sont couverts de bois superbes. Nous arrivons pour dîner à Frïbourg, capitale du Brisgau, et nous y couchons...

Il y a beaucoup de familles françaises établies à Frïbourg depuis la Révolution, mais elles sont toutes des provinces voisines, surtout de l'Alsace, ce qui fait que je n'y connais personne. J'apprends ici, avec la plus grande peine, la retraite de H. le marquis d'Autïchamp d'auprès de M. le prince de Gondé. Je suis fâché que ce prince n'ait pu retenir auprès de lui un homme de qualité qui lui était attaché depuis vingt ans, dont les talents militaires sont reconnus et qui, en tous points, honorait le service de sa maison. Lorsque je serai à Worms je serai plus à même d'apprendre les raisons qui ont pu déterminer M. d'Autichamp à donner sa démission. M. le prince de Gondé a fait tout ce qu'il a pu pour le retenir, mais il parait qu'il était trop ulcéré et qu'il avait irrévocablement pris son parti. Il est remplacé par M. le comte Alexandre de Damas, colonel du régiment de Beauvoîsis. M. le prince de Condé lui a offert la place de premier écuyer de sa maison en témoignage de la conduite énergique dont il vient tout nouvellement de donner des preuves. Le comte de Damas est de la même famille que tous les Damas, mais d'une branche

séparée depuis longtemps. Son père s'est établi en Auvergne et lui a laissé une petite terre aux environs d'Issoire. Il est colonel du régiment de Beauvoisis et est constamment resté à son corps depuis un an, tâchant de maintenir un bon esprit dans ses soldats. Il y avait réussi, mais Kellermann, maréchal de camp, zélé jacobin, ayant été employé à Wissembourg, s'est appliqué à séduire la garnison, à l'exciter contre les officiers, invitant, ordonnant même la fréquentation des clubs; il est enfin parvenu à faire éclater la plus vive insurrection. Les soldats ont manifesté la plus grande insubordination, et les officiers de Beauvoisis, le colonel à la tête, ont été un jour entier à se battre dans Wissembourg contre leurs soldats et les firent rentrer dans le devoir. Mais la même scène devant se renouveler le lendemain et n'ayant pas les moyens suffisants pour y résister, M. de Damas partit avec tous ses officiers, sortit de France le même jour et se rondit, avec plus de 30 camarades, à Worms, venant offrir ses services à M. le prince de Gondé, quia saisi l'occasion de lui donner des preuves de son estime.

C'est à Fribourg que l'on a tenu pendant quelque temps enfermée Théroigne de Hériceurt, après son arrestation en Allemagne. Elle a été conduite depuis, sous bonne escorte, dans une forteresse du Tyrc-1. Je remets à un autre moment à parler de nette fille, célèbre par ses crimes. Je désire savoir quelle sera la punition que lui fera infliger l'empereur, après avoir la conviction des affreux projets de cette scélérate d'assassiner sa sœur, la Reine de France. Léopold doit cette justice h l'Europe autant comme souverain que comme frère.

19 juin. — Beau temps. Grande chaleur. — Le désir de faire une visite au cardinal de Rohan, que je n'avais pas vu depuis son injuste et extraordinaire retraite k la Chaise- Dieu, où il fut exilé lors de l'affaire du Collier et où je fus lui rendre mes devoirs, me fait arrêter à Ettenheim, où il s'est retiré. C'est une petite principauté dépendant de l'évêchéde Strasbourg. Il a été obligé de fuir la persécution, et le refus de prestation de serment l'a déchu de son siège, occupé en ce moment par l'intrus Brendel.

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De Fribourg a Ettenheim, on compte sept petites lieues. La route est magnifique et le pays riche. On a le Rhin à sa gauche, à environ une demi-lieue, et à sa droite des coteaux bien cultivés. C'est au bas de ces coteaux qu'est situé Ettenheim, à un quart de lieue du grand chemin. II n'y a pas de château, mais une grosse maison où s'est établi le cardinal. Nous descendons chez lui. Il nous reçoit avec sa grâce ordinaire, nous engage à nous arrêter quelques jours et nous donne un petit logement pour moi et pour mon fils. Je le trouve bien portant, aimable et gai ainsi qu'à l'ordinaire et comme dans des temps de bonheur. H mène ici une vie douce et tranquille, au milieu de quelques parents et amis qui lui forment une société agréable. En attendant que les affaires se décident et que l'empire le fasse réintégrer dans les propriétés de l'évéché de Strasbourg, il jouit de ce côté du Rhin d'environ cent mille livres de revenus que lui rapportent Ettenheim et quelques bailliages. Il a en ce moment auprès de lui le prince de Rohan- Rochefort, son cousin, lieutenant général, mari de la folle que je viens de laisser à Bftle. Ce dernier se dispose à rejoindre H. le prince de Condé et à faire la campagne si elle a lieu ; il est père du jeune prince Charles de Roche* tort, mauvais sujet, resté en France et joignant à tous ses vices le jacobinisme le plus ardent, étant un des premiers membres du club dont il est l'agent et l'espion, y ayant dénoncé sa mère ; avant la Révolution, ayant mangé un bien énorme en folles dépenses et en voyages et devenu depuis fripon au jeu et agioteur. Il s'est fait même entrepreneur d'une manufacture de coton près Versailles. Il a épousé, il y a cinq ou six ans, la fille du prince deGuéméné et l'a abandonnée . Le père, pour se consoler de la conduite de cet exécrable sujet, a auprès de lui un jeune fils, qui est chanoine de Strasbourg, et une jeune fille, âgée de vingtdeux ans, d'une tournure infiniment aimable.

Je retrouve ici M. de Janville et sa charmante épouse ; l'abbé d'Eymar, abbé prévôt de Neuviller, en Alsace, attaché au cardinal et ayant été député du clergé d'Alsace, «'étant très bien montré à l'Assemblée et ayant donné sa démission. Je trouve encore ici deux braves gentilshommes, députés de la noblesse d'Alsace et membres prononcés du

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côté droit, le baron d'Andlau et le baron de Rathsamhausen, ayant tons deux donné leur démission. Il vient ici de plus continuellement des allants et des venants. L'état de la maison du cardinal ne laisse pas d'après cela d'être considérable. Il a chez lui une garde de 50 Hbbboïs pour le garantir d'un coup de main de nos patriotes d'Alsace. Il forme en ce moment, pour son service particulier, une petite compagnie de hussards. Il a permis au vicomte de Mirabeau de former sa légion à Ettenheim. Je parlerai plus loin de ce qui concerne ce corps de nouvelle levée, pour m'occuper en ce moment du prince chez lequel je

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