‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 38 sur 92 · SUR LA ROUTE DE COBLBHTZ · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE DE COBLBHTZ

l'évasion du Roi et sa funeste arrestation. Les relations d'an événement aussi remarquable et aussi important se trouvent dans tous les journaux et dans tous les mémoires du temps et je suis persuadé que l'on ne trouvera aucun accord dans toutes les circonstances. Elles se contredisent tellement qu'il faudra que le temps les éclaircisae. Je me contenterai donc de rapporter les faits principaux et quelques anecdotes que j'ai pu recueillir.

11 paraît que la sortie du Roi était préméditée depuis longtemps et même concertée avec M. le marquis de Bouille, commandant à Metz. Le Roi tenant à partir avec toute sa famille réunie dans une même voiture, il a fallu longtemps avant en faire faire une assez grande pour remplir cette intention. Une madame Sulivan, italienne et maîtresse de H. Crawford, anglais, depuis longtemps établie à Paris, se chargea de ce soin, conjointement avec le comte de Fersen, qui, le jour de l'évasion, mena en cocher jusqu'à la première poste. La famille royale sortit à pied des cours des Tuileries, pour gagner la voiture et s'égara un moment. Le comte de Fersen se trompa également de barrière et fut obligé de faire un détour pour revenir à celle par où l'on devait sortir.

C'est le 21 au matin que le Roi est parti de Paris et c'est le 21 dans la nuit qu'il a été arrêté à Varennes. Après son départ, le Roi fit remettre à l'Assemblée une déclaration par laquelle Sa Majesté protestait contre tout ce qu'elle avait forcement sanctionné, ne pouvant se regarder libre que du jour de son éloignement de Paris. La consternation a été générale parmi les démocrates de la capitale. Le ton arrogant a subitement changé dans tout le royaume et dans les garnisons et chez les jacobins et chez les clubist.es, tant qu'on a cru le Roi évadé. Cependant l' Assemblée a ordonné toutes les mesures pour l'arrestation, et le vicomte de Beauharnais, alors président, a donné tous les ordres en conséquence. Duport du Tertre, garde du sceau, a scellé l'ordre pour arrêter le Roi. La Fayette, dont la tête était menacée, a dépéché ses aides de camp sur différentes directions. L'un d'eux, appelé Romeuf, 61s d'un gros fermier des environs de ses terres près Brioude, était porteur de l'ordre de ramener le Roi à Paris, après l'avoir fait

DigilizedbyGoOgle

S38 JOURNAL D ÉIII6IATI0N

arrêter. L'Assemblée s'est emparée de la souveraineté et tous les ministres sont restés, sous ses ordres, chargés du pouvoir exécutif. Beaucoup de personnes attachées à la famille royale ont été mises en arrestation. On a ordonné un nouveau serment à l'Assemblée et on l'a exigé de tous Bes membres. En cette occasion, Bonnay a manifesté le plus grand attachement au Roi ; il a déclaré qu'il n'aurait pas conseillé au Roi cette démarche mais qu'il lui aurait obéi s'il lui avait ordonné de le suivre. Montlosîer, dont l'imagination quelquefois ardente l'a quelquefois détourné du droit chemin, s'est signalé en professant à la tribune le dévouement absolu au Roi et renouvelant son serment de fidélité à son légitime souverain. Mais beaucoup de militaires marquants se sont empressés, sans y être obligés, de se rendre à la barre de l'Assemblée pour y prêter serment. Dans ce nombre on distingue le vieux comte d'Aflry, colonel des gardes suisses, chevalier des ordres et comblé de grâces du Roi; le comte de Chabrillant, lieutenant général colonel des carabiniers, capitaine des gardes de Monsieur, également comblé des bienfaits de la cour. Hais ce qui paraîtrait incroyable si on ne connaissait pas la bassesse du personnage, c'est une nouvelle démarche du vil comte d'Estaing et dont un témoin oculaire m'a rendu compte. Accompagné d'un collègue de la section de la Bibliothèque, dans laquelle il demeure, le comte d'Estaing s'est rendu a l'assemblée du district de l'Oratoire. A peine fut-il reconnu de la canaille qui y était réunie qu'il fut reçu avec de grands hommages. 11 harangua au nom de sa section et dit qu'au moment où le premier fonctionnaire public abandonnait lâchement son poste, il venait, de la part de ses confrères, aviser aux moyens de sauver la chose publique. Il fut reconduit au bruit des acclamations des sans-culottes du quartier.

Monsieur est sorti tranquillement par la Flandre et n'a nullement été inquiélé sur sa route. Il n'était accompagné que du seul comte d'Avaray, tous deux déguisés en commerçants anglais. L'évasion de Monsieur n'a fait aucun effet et on n'a point pensé à courir après lui. Il en a été de même de Madame, qui est partie séparément à peu près par la même route, n'ayant avec elle que la dame

SUR LA ftOBTI DR COftLENTZ t»

GourbilloD, m lectrice, et Le McrcJuer de Criminil, son écuyer ordinaire. Monsieur et Madame sont présentement l'un et l'autre près de Goblentz.

Cependant le Roi est arrivé sans difficulté jusqu'à Varennes, ayant traversé Chalons, où l'on assure qn'il avait été reconnu. Les dispositions avaient été faites par M. de Bouille et le secret avait été confié à peu d'officiers, dont était le duc de Choiseul, qui devait recevoir le Roi avec un détachement de dragons jusque et par de là Varenucs. A l'entrée de ce village, les chevaux du duc de Ghoiseul devaient prendre la voiture pour conduire le Roi, ainsi qu'il était convenu, sur le chemin de Montmédy, où M. de Bouille attendait Sa Majesté . Mais ce relais fut déplacé, mis hors du village, et personne ne fut posté pour en avertir. Le duc de Ghoiseul attendit l'arrivée du Roi pendant quelques heures, mais celle-ci avant été retardée, le duc da Ghoiseul, dans ta crainte d'inquiéter les esprits, ramena son détachement par une route opposée à celle par laquelle arriva le Roi. On fut Forcé de s'arrêter à Varennes. Il était, je crois, minuit passé. On chercha vainement le relais à toutes les portes. Les postillons de poste ne voulurent pas passer le village. On manqua d'énergie pour lea obliger. Pendant ce temps, Drouet, maître de poste de Sainte-Menehould, instruit du passage du Roi, Bomia le tocsin dans tout le canton. Les gardes nationales se rendirent à Varennes. On arrêta la voilure. Ou barricada le pont pour empocher les secours de troupes. Il arriva des hussards, des dragons, mais le Roi défendit d'agir et s'abandonna à se. destinée. Cela se passa dans la nuit du SI an 22. Le Roi et la Reine, ainsi que toute la famille, furent gardés par les gardes nationales qui arrivaient de tous cotés. On arrêta trois gardes du corps partis avec le Roi et ayant fait la route sur le siège de la voiture, MM. de Valory, de Moustier et de Maledant. Le duc de Cboiseul et le comte Charles de Damas, s'étant rendus auprès du Roi, ont également été arrêtés, chargés de fers, pour être ainsi amenés garrottés à Paris. Un brave et honnête' gentilhomme, seigneur du voisinage, le comte de Dampierre, se rendant auprès du Roi, a été massacré sous les yeux de Sa Majesté. L'ordre de l'Assemblée étant arrivé de faire conduire le

840 JOURNAL D'tMlORATIOH

Roi et toute la famille royale, des commissaires ont été chargés de cette horrible mission et se sont placés dans la voilure du Roi pour mieux garder et insulter ces augustes infortunés : Pétion, Barnave et La Tour Maubourg. Barnave tenait entre ses jambes le Dauphin. Un autre tenait Madame Royale. Mais ce qui a dû le plus affecter le Roi, c'est de voir devant ses yeux un gentilhomme, La Tour Maubourg, lui devant les premiers soins de l'éducation dans sa jeunesse, tenant depuis de ses bontés le commandement d'un régiment, ayant obtenu des grâces pour ses frères, n'ayant aucune raison de haine ou de ressentiment, mais au contraire beaucoup de motifs de reconnaissance. Qu'il a dû être pénible à Sa Majesté de le voir au nombre de ses bourreaux, insultant à sa captivité ! 11 parait que La Tour Maubourg était chargé de veiller à l'escorte et de donner les ordres pour la conduite. Il s'est tenu à cheval auprèB de la voiture. M"" de Tonne!, gouvernante des Enfants de France, a dû suivre dans une seconde voiture. Les trois gardes du corps sont restés sur le siège de la voiture du Roi, mais n'y ont pas été garrottés, ainsi qu'on l'a dit d'abord.

Tout ce cortège est parti de Varennes le 22 juin, s'acheminent très lentement pour Paris, où il n'est arrivé que le 26. Comme le Roi partait, M. de Bouille est arrivé de l'autre côté de la rivière, avec Royal-Allemand, et a vu de loin la marche de cet affreux cortège. Quel désespoir pour un sujet fidèle qui, depuis 18 mois, travaillait à exécuter ce qui vient de manquer ! Quel funeste revers pour un gentilhomme animé de la noble ambition d'être le libérateur de son Roi ! Un jour a vu évanouir toutes ses superbes espérances. Le bftton de maréchal de France était assuré à M. de Bouille. Des honneurs, des charges, étaient destinés à ses enfants. Si les mesures ont été mal prises, si le projet d'évasion a été mal conçu ou l'exécution a manqué par la faute de ceux qui en ont été chargés, c'est ce que j'ignore et c'est ce que le temps nous apprendra. M. de Bouille est aussitôt sorti de France pour éviter le sort que lui réserve la nation, c'est-à-dire toute la horde révolutionnaire et jacobine. A peine a-t-il été sur le territoire étranger, il s'est empressé d'écrire à l'Assemblée une lettre très

îigilizedbyGoOgle

SUR LA ROUTE DR COBLEItTZ S4I

uère, très noble, maia trop prématurée en -menaces.

Cependant, le Roi arrivé aux portes de Paris, l'Assemblée a ordonné que le cortège fit un très grand tour pour ne pas traverser la ville dans toute sa longueur. On a fait entrer le Roi par les Champs-Elysées et la voiture a pénétré dans le jardin des Tuileries. La Fayette donnait partout des ordres pour qu'on ne rendit aucun honneur au Roi et défendit, même qu'on eût chapeau bas. Ce digne commandant d'une troupe de rebelles et de factieux est en ce moment le geôlier de son souverain et de toute la famille royale.

Il paraît que les princes n'étaient nullement instruits de ce départ du Roi, qui s'était arrangé intérieurement avec M. de Bouille et extérieurement avec le baron de fireteuil, qui aurait désiré que M. le comte d'Artois et M. le prince de Condé ne pussent arriver auprès du Roi qu'après tous les arrangements faits pour le ministère. On assure même que H. le comte d'Artois étant à Ulin, arrivant d'Italie, y a reçu un courrier du baron de fireteuil par lequel il lui a été enjoint, par ordre du Roi, de ne pas aller plus avant ea Allemagne. Dans ce cas, si le Roi eût eu le bonheur de se sauver, son frère eût été plus de huit jours à se rendre auprès de lui. On dit que toutes les places du ministère étaient désignées. Le baron de fireteuil ne pouvait manquer d'être premier ministre. M. de Barentia, ayant été averti, arrivait en diligence de Milan, où il avait passé l'hiver. Bombelles était dans le secret et eût été employé. Il avait vu Léopold à Milan, depuis l'entrevue de Mantoue, el les projets du Roi avaient détruit les promesses de l'empereur à M. le comte d'Artois. La garnison de Luxembourg devait prêter main-forte au Roi, qui devait se rendre à Montmédy, mais ce ne sont que des « on dit » et des conjectures. Personne ne peut savoir ce qui était résolu, excepté ceux qui avaient conduit le plan, et assurément ils ne l'ont pas divulgué... '

En revenant d'Italie, M. le comte d'Artois, voulant éviter Manheim, a pris sa route par Heidelberg. 11 passa sa soirée chez M"' la duchesse de Morlomart douairière, y vit

1. Da l an » juillet H. d'Espincboi va ds Msubeim a Hsfdelberg.

îigilizedbyGoOSle

toute la société française et y fut aimable comme à son ordinaire. Je trouve ici ', établie depuis l'hiver, M" la duchesse de Mortemart, mère du duc et du marquis de Mortemart, tous deux députés aux Etats Généraux, l'un de Sens, ayant donné sa démission, l'autre de Rouen et tous deux membres de la majorité de la noblesse et du côté droit. La marquise de Rougé, leur sœur, jolie et aimable veuve, est ici avec ses enfants dont elle a l'air d'être la sœur. La marquise de Pezay, veuve du marquis de Pezay, frère de M1"" de Cassiny, connu d'abord par de jolis vers, puis par ses intrigues et sa fortune. Pezay était au plus noble. Son esprit, ses talents le mirent à la mode. Il fui employé par M. de Maillcbois, qui vivait avec sa sœur, puis par M. de Montbarrey, qui lui savait gré de se charger de son épouse. Pezay, dès lors, faisait le petit ministre, était très protégé par M. de Maurepas et aspirait aux premières places. Il s'était marié à la D""8 de Murât, fille de condition, belle comme un ange. Au commencement du règne de Louis XVI, Pezay imagina d'écrire au jeune Roi une longue lettre non signée : il offrait ses services, ses avis, ses conseils. Si le Roi les acceptait, il devait le témoigner & tel tableau des appartements en allant à la messe, et alors on les continuerait. Le Roi agréa en effet la proposition, et le commerce eut heu ; il dura même assez longtemps. C'est d'après les conseils de l'anonyme Pezay que Neckcr fut choisi par le Roi pour être adjoint au contrôleur général Taboureau. Souvent les ministres, ayant fait leurs dispositions pour faire faire au Roi ce qui pouvait convenir, se trouvaient déjoués sans pouvoir deviner d'où le Roi recevait des impressions différentes. Enfin, Maurepas découvrit que le Roi avait une correspondance secrète. Il parvint à se procurer une lettre mais il ignorait qui écrivait. Il s'adressa à Sartine, alors ministre de la marine. Ayant été lieutenant de police, il était plus à môme qu'un autre pour faire les perquisitions nécessaires. Sartine s'en ouvrit & Pezay, qui était dans sa plus intime confidence, et le chargea de l'aider à découvrir ce que Maurepas désirait savoir. Le présomptueux et imprudent Pezay avoua alors tout son

îigilizedbyGoOgle

Page 1