SUR LA ROUTE DE COBLBNTZ
manège et se confessa au renard. On eut l'air de ménager beaucoup Pezay. On lui donna une commission magnifique. On le fit inspecteur général de toutes les places maritimes, avec les pouvoirs les plus étendus, mais en même temps les intendants furent prévenus de contrarier Pezay dans toutes ses opérations. Il partît pour sa mission, se comporta avec arrogance. De tous côtés il arriva des plaintes contre lui. Elles furent en si grand nombre que Maurepas prouva au Roi l'impossibilité de laisser son protégé continuer une mission si importante. Pezay fut révoqué et eut ordre de se retirer à Pezay, petit fief aux environs de Blois. Soit excès de chagrin, soit autrement, il y mourut en deux mois de temps, laissant une veuve charmante qui l'aimait beaucoup. M™ de Pezay est ici avec M"* de Mortemart et M°" de Rougé, dont elle est l'amie intime. Elle n'a pas eu d'enfant.
Avec ces dames est une fort jolie chanoinesse, M"* de Tïsseuil. Je retrouve encore à Heidelberg M"" de Mortagne, jeune dame très aimable et pleine de talents, fille du marquis de Paroy, lequel est avec elle, ayant quitté l'Assemblée. Il était député de la noblesse de Provins et siégeait au coté droit ; M™ de Vaasé et de Montesson, avec lesquelles j'ai passé l'hiver à Turin ; MB> de La Grandvitle et sa fille, la comtesse Louis d'Hautefort ; MD* la princesse de Craon et son fils ; M*" de Gabriac, génoise, sœur de M" de GinestouB; M" de Vigney, américaine riche, et ses enfants ; M. le président Roland de Paris, avec M. Ferrand, M. Nouette et M. de S' Roman, du parlement ; M. de Beaucourt. avocat général au parlement de Rennes, magistrat recommandante par ses vertus et son intégrité, et quelques autres. Pendant mon petit séjour & Heidelberg, j'ai vu beaucoup toutes ces dames et j'ai dîné chez H"* de Mortemart, chez M" de Craon et chez M"* de Mortagne. La ville d'Heidelberg est peu habitée en noblesse du pays. La famille la plus marquante est celle du comte Louis d'Helmstat, gendre du maréchal de Broglie... '
La ville d'Ofieobach, située au bord du Mein et au-dessous de Rupelheim, appartient au prince d'Jsenbourg, qui y
1. D'Heidnlherg, H. d'&plnéhll m dirigea sur DtrmtUdt at OOénbach.
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ïit JOURNAL d'kMIGKATION
tolère en ce moment l'établissement d'une secte singulière, qui occupe beaucoup l'attention des voyageurs et des gens du pays. Un certain Franck, chef de cette secte, homme âgé, vint, il y a environ trois ans, s'établir seul pendant quelque temps à Offenbach. Ses disciples sont successivement venus le rejoindre depuis et journellement il arrive des familles entières des f routières de la Pologne et de la Turquie. Pendant que nous étions à Rupelheim, nous vîmes arriver trois voitures chargées d'hommes, de femmes, d'enfants et de bagages, et lesquelles étaient attendues depuis plusieurs jours à Offenbach. On y compte en ce moment pluB de 800 individus de cette secte. On ignore quel est leur culte et leur religion. Leur chef Franck est extrêmement révéré et ses disciples lui rendent constamment les plus grands honneurs. Il a une garde de 60 hommes magnifiquement vêtus à la polonaise et qui le servent dans l'intérieur de la maison qu'il habite. Ils font l'exercice à la prussienne. La dépense de tout le monde est considérable, Bans qu'on sache d'où vient l'argent. Ils payent tout comptant. Ils n'ont pas encore fait d'acquisition de fonds dans le pays. Peut-être projettent-ils un établissement plus considérable ailleurs. On ne sait s'ils sont chrétiens ou juifs, mais ils ont assisté aux cérémonies catholiques et ont paru à la procession de la Fête-Dieu, en habits magnifiques à la polonaise. On nous a montré un jeune homme d'environ seize ans qu'on nous a dit être petit fils de Franck et qui, dit-on, doit lui succéder dans ses dignités. 11 est distingué des autres par un bonnet différent. Ils répondent peu aux questions qu'on a pu leur faire. Dans le nombre, il y en a qui parlent français. Tout cela est fort extraordinaire et pique la curiosité. Probablement que le prince d'Isenbourg, qui les tolère chez lui, est dans le secret de leur culte et de leurs principes'...
26 juillet. — Espérant le retour prochain de M. le prince de Condé, je me décide à me rendre à Worms et j'y arrive pour diner avec M"" la princesse Louise, toujours bonne et toujours aimable pour moi.
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SUR LA lOtïfl DE COBltKTZ SIS
27 ao 31 juillet. — C'est une véritable jouissance pour moi de passer quelques jours avec une société dans laquelle je vis depuis si longtemps et dans laquelle je puis croire que l'on a de l'amitié pour moi. C'est avec peine que je me vois obligé de m'en séparer, probablement pour longtemps. Mais mon attachement à mes braves compatriotes d'Auvergne ne me permet pas de me dispenser de les rejoindre, et de servir avec eux. Ils sont partis de Fiïbourg et sont en route pour Coblenlz. M. le prince de Condé et ses enfants ne reviennent à Worms que le 29 après midi, sans apporter de grandes nouvelles. L'on n'a pas encore de parole positive de l'empereur, et, s'il en a donné à Mantoue, on n'en aperçoit pas le moindre effet : il ne paraît pas qu'il y ait le plus petit mouvement de troupes. Cependant, on assure que la paix est faite entre les Russes et les Tares. Les puissances n'auront alors aucun obstacle pour s'occuper de nos affaires, dont les conséquences sont pour elles du plus grand intérêt.
D'après les sollicitations les plus pressantes de M. le comte d'Artois, M. le maréchal de Broglie est arrivé pour s'établir à Coblentz, ayant cependant laissé toute sa famille à Trêves. II vient se charger d'une besogne aussi pénible que difficile & remplir, surtout s'il faut contenter tout le monde et satisfaire les prétentions dont personne n'a voulu se dépouiller en sortant de France. Il est question d'organiser la noblesse émigrée et de la former en différents corps. Il arrive journellement à Coblentz beaucoup des anciens gardes du Roi ; ils viennent se réunir au duc de Guiche, le seul de leurs capitaines sur lequel ils puissent compter. M. de Calonne, à qui il arrive toujours quelque événement extraordinaire, est de retour d'un petit voyage qu'il a été taire en Angleterre. Entre Bonn et Aodernacht, sa voiture, dans laquelle il était, est tombée dans le Rhin. La chute a été considérable et il a fait un demi-mille en suivant le courant de l'eau. Par une espèce de miracle, il s'en est tiré sans le moindre accident et de pins il a eu le bonheur de sauver ses papiers, sa cassette, ses effets et n'a perdu que l'argent courant de la roule. Les postillons et les chevaux ne sont pas tombés dans le fleuve. Cet accident était-il prémédité ? c'est ce qu'on ignore.
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240 JOURNAL D'ft MIGRATION
Il parait que Monsieur n'a consenti qu'avec peine à admettre M. de Galonné dans le conseil, mais cela s'est arrangé, M. le comte d'Artois ne s'opposant pas à y recevoir le marquis de Jaucourt, ami intime de M™ la comtesse de Balbi. Cette dame, sous le prétexte de venir rejoindre Madame dont elle est dame d'atours, est arrivée promptement à Coblcntz pour y reprendre l'exercice de l'empire qu'elle a pris sur l'esprit de Monsieur depuis plusieurs années et dont elle use despotîquement. Aussi, Coblentz, à ce que m'assurent lus arrivants, commence à montrer les intrigues de Versailles. Les insolents de cour, les importants, les agréables, les femmes, tout y arrive. Worms offre un spectacle entièrement opposé. C'est une véritable garnison et on y retrouve l'exagération des froideurs, des abus de la cour et cette ancienne et inaltérable jalousie des gentilshommes de province contre les habitants de Paris et de Versailles. Malgré cela, M. le prince de Condé sait tenir chacun à sa place. 11 y conserve sa dignité, n'en est pas moins aimé et n'en est que plus respecté. Après dîner, toute la noblesse vient faire sa cour aux princes jusqu'à six heures. Le soir, il n'y a que la société intime et la maison à souper. Le dîner est servi très simplement. La table est de 30 couverts et il y a de priés chaque jour les sept gentilshommes de garde. Il arrive à chaque instant des officiers des garnisons voisines de la frontière. M. le prince de Condé, secondé des bons offices de M. l'électeur de Mayence, pourvoit à l'établissement des nouveaux venus. Il est impossible d'y apporter plus de soins ; il voit tout par lui-même. Tous les environs de Worms sont remplis d'émigrés. M. le prince de Condé veille à l'économie de leur subsistance. C'est d'un grand exemple pour Coblentz. Je désire, plus que je n'espère, que l'on en profile. Cependant il y a ici un grand nombre de jeunes gens désœuvrés, ce qui est fâcheux. Pour seconder entièrement les intentions de M. le prince de Condé, il est à souhaiter qu'il puisse trouver le moyen de les occuper d'une manière active. — La chaleur a été extrême tous ces jours-ci.
Août 1791. — Le i". — ApprenantqueM. le comte d'Ar-
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(ois a fait donner avis aux Auvergnats de se rendre à Coblenlz, je quitte Worms pour arriver en même temps qu'eux au rendez-vous. Pour éviter l'excessive chaleur, nous partons à onze heures du soir. Nous voyageons la nuit et nous arrivons à Mayence de grand matin.
2 août. — Je passe la journée à Mayence. Les nouvelles de France nous apprennent que depuis l'arrestation du Roi à Varennes et son retour à Paris, la famille royale est plus que jamais en captivité au château des Tuileries. Le geôlier La Fayette, pour conserver sa popularité, met toutes les recherches possibles pour insulter et tourmenter ces augustes infortunés. Il fait faire des visites continuelles dans les appartements. Le lit de la Reine n'est pas même exempt de ses insolentes perquisitions. Les cheminées sont bouchées et barrées jusque sur les toits. Toutes les issues du palais sont exactement gardées. Bien ne manque à ce qui constitue une véritable prison. Le duc de Choiseul, le comte Charles de Damas, les trois gardes du corps et quelques autres officiers arrêtés à Varennes sont étroitement incarcérés et on parle de les faire juger.
3 asut. — Un orage a rafraîchi l'air et la chaleur est très supportable. Je pars de Mayence à cinq heures du matin. Si je n'avais pas eu de chevaux, j'aurais préféré me rendre à Goblentz par le Rhin. Celte manière de voyager est extrêmement agréable en cette saison et le trajet est plus court et moins coûteux. Les bords du Rhin sont, dans cette route, très pittoresques, mais, en cette circonstance, il est prudent de ne pas multiplier ses dépenses. Nous passons par Wisbaden sans nous y arrêter. Avant d'arriver a Schwalbach, on traverse quelques montagnes. Cet endroit est dans un fond. C'est un fort gros village, très fréquenté en cette saison à cause de ses eaux minérales qui y attirent beaucoup de monde. On y vient autant pour son plaisir que pour sa santé. Je me décide à y passer la journée pour juger de ta vie qu'on y mène. Le jeu, la danse et la promenade y sont les principales occupations. Dès le matin, les joueurs se rendent dans une grande salle qui est un véritable grenier. Tout le monde peut y entrer.
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C'est l'heure des juifs et des petites gens. Est banquier qui veut. Aussi, on y voit au moins douze petites banques de pharaon et de trente-et-un, qui ont l'air de petites boutiques. A midi, cette salle est fermée. On y trouve si mauvaise compagnie que je n'ai fait qu'y jeter un coup d'oeil. Deux ou trois auberges tiennent à Swalbach d'immenses tables d'hôtes et personne ici ne mange séparément. Ainsi on voit les dames à toute heure de la journée. Le hasard m'ayant placé, à celle où je dfnais, à coté d'une baronne de Freidcn, qui habite ordinairement Francfort, à la fin de la journée je me trouvais en connaissance comme si je la voyais depuis un an. Apres dîner, tout le monde va prendre le café dans une grande salle et on y trouve le jeu établi. Ensuite on va à la promenade. II y en a de charmantes. Le landgrave de Hesse, qui est seigneur de Schwalbach et qui a intérêt d'y attirer du monde, a pris soin d'y en faire de très jolies. On revient après la promenade souper puis jouer, puis danser jusqu'à minuit. Quoiqu'il y ail beaucoup de monde à ces eaux, tout cela a l'air du plus mauvais ton et ressemble à l'antichambre de Spa. Je me suis retiré de 1res bonne heure, ayant été assez heureux pour gagner deux louis aux fripons avérés qui tenaient la banque1...