COBLENTZ
En sortant du pont volant et avant d'entrer à Coblentz, un caporal des troupes de l'électeur vous conduit chez H. le marquis de Miran, lieutenant général. C'est un ordre établi par l'électeur et les princes pour éviter, autant qu'il est possible, qu'il ne se glisse ici des Français suspects. Cela ne remédie cependant qu'à peu d'inconvénients. L'affluence des arrivants rend les places rares dans les auberges. Je me loge aux Trois Couronnes, en attendant que j'aie loué un appartement. Le soir même de mon arrivée étant un des jours où l'électeur reçoit et devant trouver nos princes, je me rends à la résidence avec mon fils. M. le comte de Vergennes, minisire du Roi en cette cour, nous présente à l'électeur et à la princesse Cunégonde de Saxe, sa sœur, et nous faisons notre cour à Monsieur et à M. le comte d'Artois, de qui nous sommes parfaitement reçus, ainsi que de Madame. L'assemblée est très nombreuse et il y a déjà une grande quantité de Français établis à Coblentz. A neuf heures, les princes retournent au château de SchonbornsluBt que leur a prêté l'électeur qui n'est qu'à un quart de lieue de la ville.
Do S ad 10 aodt. — Coblentz se garnit journellement d'arrivants de tout Age et de tout grade. L'émigration devient à chaque instant plus considérable. Cependant, on est étonné, d'après les invitations que chacun a reçues de se rendre ici, de ne trouver aucun préparatif. On annonce continuellement l'arrivée de troupes étrangères et il n'y a pas uo bataillon en marche. Il n'y a pas encore un seul
corps de noblesse organisé. Enfin, je vois avec peine que nous sommes encore éloignés de rien pouvoir entreprendre et que M. le comte d'Artois aura été bercé de vaines promesses à Mantoue. Mais ce qui est encore plus que probable, le conseil secret des Tuileries est opposé aux projets des princes et en empêchera l'exécution.
Monsieur, Madame et M. le comte d'Artois sont établis, ainsi que je l'ai déjà dît, au château de Schônbornslust. Leurs principaux officiers y ont de petits logements. Le dimanche et le jeudi, ils viennent à Coblentz et reçoivent à la résidence toute la noblesse et les présentations. Ils dînent avec l'électeur qui, ces jours-là, a une table de soixante couverts, à laquelle sont invités, successivement et d'après l'étiquette usitée en Allemagne, les officiers d'un grade supérieur jusqu'à celui de major en second inclusivement, les femmes de gentilshommes, les magistrats des cours souveraines et leurs épouses et tous les chevaliers de Malte, l'électeur étant un des protecteurs de l'ordre. Après dîner, jusqu'à neuf heures, il y a cour à la résidence. Les dames du pays et les dames françaises y viennent. Toute la noblesse y est admise et on fait des parties de commerce. Les princes retournent souper à Schônbornslust. Monsieur et M. le comte d'Artois étant ici frères du Roi et fils de France, l'électeur a soin de les accompagner chaque fois jusqu'au bas de l'escalier et & leur voiture. L'électeur va une fois la semaine dîner avec les princes, qui se sont conformés à la règle établie pour les -invitations. Les autres jours, il n'y a pas de dîner à Schônbornslust, maisjon soupe à neuf heures et les princes invitent également pour le soir.
Les premiers jours de mon arrivée, j'ai dîné chez l'électeur et soupe avec nos princes. J'ai la confirmation de ce dont on m'avait prévenu avant de venir à Coblentz. Je retrouve à Schônbornslust le Ion, les airs, les intrigues dont les princes ont plus que jamais besoin de purger leur intérieur. Des petits paquets de femmes et d'agréables, des moqueries et des impertinences, des parties de quinze dont le gros jeu est insultant pour la pauvre et respectable noblesse qui en est témoin, tout cela est établi depuis un mois et indispose les gentilshommes. MB* de
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COBLKHTE Si
Balbi a tous les airs de fa favorite de cette petite cour et Madame n'y est pas traitée aussi décemment qu'elle devrait l'être. Cependant, si sa conduite antécédente et son caractère ont pu donner lieu à de justes reproches, il faut convenir que depuis le commencement de la Révolution elle D'en mérite aucun et qu'elle a manifesté à Paris les principes les plus prononcés. Elle s'est montrée dévouée au Roi et à la Reine, dont elle n'était pas aimée et dont elle s'est rapprochée quand elle l'a vue malheureuse. Elle a soutenu jusque au moment de son départ la dignité de son rang, sans souffrir qu'on y portât la moindre atteinte et ne voulant se soumettre à aucune démarche humiliante. Au surplus, elle s'explique assez hautement sur tout ce qu'elle voit ici, et même de manière à embarrasser ceux à qui elle fait ses confidences, ce qui m'est arrivé à moi-même, me disant imprudemment des choses qu'il est inutile de répéter. M. le comte d'Artois occupe un très petit appartement au second. Près de lui, il y a un bureau établi pour H. de Galonné et son secrétaire. Le maréchal de Broglie loge dans le même corridor et a pour l'aider à travailler H. de La Rozière, maréchal de camp, officier de mérite, employé avec distinction dans l'état-major de l'armée. L'évêque d'Arras et le marquis de Jaucourt, qui sont du conseil, ont aussi de petits logements au château. Les appartements du premier sont occupés par Monsieur, Madame et la comtesse de Balbi, chez laquelle Monsieur passe la journée entière.
M. le duc d'Havre passe à Coblentz et voit les princes. Il part incessamment pour l'Espagne. Il parait qu'on le charge de négociations en cotte cour d'après l'attachement qu'avait pour ce seigneur la reine, qui n'était alors que princesse des Asturies. Le duc d'Havre jouit de la réputation d'un honnête homme. Il était député de la noblesse d'Amiens et siégeait au côté droit.
Le maréchal de Castries et son fils arrivent ici, le 9 de ce mois, et sont logés au château de Schonbornslust. Le maréchal de Castries entre au conseil des princes. Il fait ud cour séjour ici et s'établit avec toute sa famille à Cologne. Le même jour, d'après le travail du maréchal de Broglie, les princes signent l'ordonnance de formation de
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SS2 JOURNAL d'ïMIOUATION
la légion de Mirabeau. Le vicomte, que nous voyons ici dans tout son ridicule équipement, part, très satisfait d'avoir obtenu tout ce qu'il a demandé pour Boa corps et muni d'argent pour cette légion, qui coûtera énormément et dont la désertion est considérable. Étant à Ettenheim, je fus témoin de la réception de quelques officiers. Voici le protocole employé par le vicomte de Mirabeau. « De par « l'ordre des princes de la maison de Bourbon et au nom « du Roi de France captif, vous reconnaîtrez M... et vous « lui obéirez en tout ce qu'il vous ordonnera pour le ser- « vice des princes. » — Depuis l'arrivée de Monsieur, la formule est différente.
La noblesse fait une visite au maréchal de Castries qui la reçoit chez M. le marquis de Miran, logé grandement à l'hôtel de Trêves et qui est commissaire des princes auprès de la noblesse, pour le dédommager de n'être plus du conseil ainsi qu'il en était à Turin...
40 août. — Le chevalier de Coigny, maréchal du camp, commandeur de l'ordre de Saint-Louis, frère cadet du duc et du comte de Coigny, resté jusqu'à ee moment auprès du Roi et paraissant jouir de sa confiance, arrive aujourd'hui à Coblentz, chargé, dit-on, de commissions importantes pour les princes. Il est parti, muni de l'attache de l'Assemblée Nationale, ce qui donne un mauvais vernis à sa mission. Il est médiocrement reçu des princes et mal vu de toute la noblesse, qui le croit porteur de quelque négociation insidieuse pour empêcher d'agir. Il a l'air lui-même embarrassé du râle qu'il est venu jouer. II a beau protester qu'il a saisi cette occasion pour pouvoir sortir tranquillement de Paris et faire profiter de son passeport son amie, ta dame de Montsauge, la comtesse Etienne de Durfort et l'archevêque ,de Reims, personne n'en parait être la dupe et tout le monde est convaincu qu'il retournera bientôt à Paris rendre compte de sa mission au Roi et à la Reine. Il reste deux jours à Coblentz, puis va, dit-il, se reposer et se tranquilliser a Spa.
11 aodt. — Le comte d'Eiterhazy, maréchal de camp, chevalier des ordres, très protégé de la Reine et de l'in-
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time société de cette princesse, arrive aussi a Coblealz; mais il paraît entièrement dévoué aux princes et est destiné à être employé par eux. — Le nombre des anciens gardes du Roi arrivant auprès des princes augmente ici journellement. Le duc de Guiche parait compter sur la totalité du corps. Il y en a en ce moment plus de 200. Il arrive aussi beaucoup d'officiers de ce corps et on a lieu de croire qu'à l'exception d'un très petit nombre qui ont donné dans la Révolution, ils se réuniront tous à leurs braves camarades. Paul Noailles, autrefois duc d'Ayen, après avoir passé quelque temps à Spa, où sa personne inspirait le mépris qu'on lui a témoigné — et particulièrement le roi de Suède — , s'est mis en route pour se rendre en Suisse auprès de la comtesse de Tessé, sa sœur. II a «niché ces jours passés à quatre lieues d'ici, àAndernacht, et a été rencontré par le loyal marquis de Monspey, lieutenant de la compagnie écossaise, allant rejoindre les gardes du corps à Coblentz. Paul Noailles a été un peu déconcerté de cette rencontre et un peu confus de ne pouvoir suivre l'exemple que lui montre un des premiers officiers de sa compagnie. Paul Noailles a passé fort incognito à Coblentz et on n'aurait pas su son voyage si le marquis de Monspey n'en avait pas parlé. Je reviendrai une autre fois sur le compte de ce plat personnage ainsi que sur celui des membres de l'ingrate maison de Noailles. Le marquis de Monspey, dont je viens de parler, était député de la noblesse du Beaujolais et un des membres les plus purs du côté droit. Il est maréchal de camp.
Tous les gardes du corps sont établis au Thaï, faubourg de Coblentz, de l'autre côté du Rhin, où est située l'ancienne résidence de l'électeur. C'est aussi là que doivent s'établir tous les auvergnats. L'électeur a prêté des écuries. On est logé très agréablement au Thaï et à bon marché. La vie n'y est pas chère. Le passage du Rhin sur le pont volant n'est pas incommode en cette saison et d'ailleurs l'électeur l'a rendu franc pour tous les Français. La situation du Thaï est charmante et cet endroit plaira d'autant plus qu'il est habité par un grand nombre de jolies personnes, de tournure leste et d'humeur enjouée. Si le séjour des Français se prolonge à Coblentz, on en dira des nouvelles...
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M. le comte d'Artois annonce son départ pour Vienne et se décide à ce grand voyage pour savoir de l'empereur ce qu'on doit attendre et ce qu'on doit espérer de ses promesses. Le conseil de nos princes est occupé des plus grandes choses. Il est question en ce moment d'une lettre au Roi, de la grande charte contenant la constitution, du conclusum de la diète de Batisbonne qui réunit tout entre les mains de l'empereur.
12 aodt. — Il arrive à Goblentz des personnes de marque. De ce nombre est aujourd'hui M. le comte de Maillebois, lieutenant général depuis 1148, chevalier des ordres du Roi et lieutenant général au service de la Hollande, depuis plusieurs années, très dévoué au Roi et à la cause de la noblesse et de la monarchie. Le comte de Maillebois est né en août 1715. Il a servi des sa plus tendre jeunesse sous le maréchal de Maillebois, son père, et tout le monde est d'accord sur ses talents militaires. Il n'avait pas trente-trois ans lorsqu'il a été fait lieutenant général. Il serait depuis longtemps maréchal de France, s'il ne fût pas resté un peu entaché depuis le commencement de la guerre de Sept-ans. Le maréchal d'Estrées l'accusa d'avoir été, par sa conduite, la cause de la perte de la bataille d'Hasteimbeck. M. de Maillebois, cherchant depuis à se disculper d'une imputation aussi grave, attaqua à ce sujet M. le maréchal d'Estrées. Il y eut dans le temps des mémoires imprimés. Le tribunal des maréchaux de France intervint dans cette affaire et M. de Maillebois resta inculpé. Ayant été nommé sous le ministère de M. de Monteynard un des trois nouveaux directeurs généraux de l'armée, le tribunal demanda au Roi la révocation de sa nomination. M. de Maillebois, ne voyant plus d'espoir de devenir maréchal de France et ayant d'ailleurs beaucoup de dettes, entra au service de la Hollande, et il y est encore, jouissant d'un très gros traitement. Dès le commencement de la Révolution, il a manifesté les sentiments les plus royalistes, en cherchant à servir le Roi et donnant des projets contre-ré volutionnairea. Il a été même compromis et trahi par un secrétaire. Il vient aujourd'hui offrir ses services aux princes. Je sais positivement qu'il a
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