‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 41 sur 92 · COBLENTZ · texte numérisé non relu

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dit à quelqu'un qu'à son Age (il a 78 ans) toute son ambition était de servir le Roi et la monarchie, y employer ses talents si on l'en trouvait capable, et faire oublier ses torts s'il en avait eu. Mais le maréchal de Broglie a été inflexible et a déclaré que si M. de Maïllebois paraissait à Schonbornslust, il en partirait pour retourner a Trêves. Ces deux personnages se sont rencontrés à la résidence et ne se sont pas parlé. Monsieur n'a pas vu M. de Maillebois à Schonbornslust, mais n'a pu s'empêcher de le recevoir à l'audience de la résidence qui n'a eu lieu que le 15. Quant à M. le comte d'Artois, il a vu M. de Maïllebois chez M. de Calonne, la veille de son départ pour Vienne et l'a parfaitement traité. M. de Maïllebois est reparti le 16 pour Maastricht, le désespoir dans l'âme de sa mauvaise réception à Coblentz. Les gens qui connaissent les moyens de M. de Maïllebois et qui sentent l'utilité que l'on pourrait tirer de ses talents en cette circonstance sont peines de voir que la haine du maréchal de Broglie soit si invétérée et si inflexible qu'elle ne permette pas qu'on emploie un homme qui n'a d'autre désir que de donner les preuves de son repentir et de réparer les fautes qu'on lui a imputées.

13 aoet. — M. le comte d'Artois part ce matin de Coblentz pour se rendre à Vienne et peut-être à Berlin, si cela est nécessaire. Il mène avec lui le comte d'Esterhazy, M. de Calonne et le comte François d'Escars, capitaine de ses gardes. M. de Bouille, arrivé de Mayence dans la nuit, voit M. le comte d'Artois avant son départ. Cependant, tous nos compatriotes, qui étaient-établis à Fribourg en Suisse, en étant partis sur l'avis de M. le comte d'Artois, sont arrivés hier au soir au nombre d'une soixantaine, bien montés et équipés. Ils se sont tous logés au Thaï, où M. le comte d'Artois les a vus à son passage. Il leur a témoigné ses regrets de les avoir déplacés si tût et inutilement et les assure d'un prompt retour, en leur donnant les espérances du succès qu'il promet de son voyage.

Cette arrivée de gentilshommes d'Auvergne et notre réunion ici, qui se monte à plus de cent, font la plus grande sensation. D'après le règlement pour l'organisation des

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compagnies de noblesse que les princes viennent de faire paraître, nous sommes en état de former un escadron, et nous avons lieu de croire que nous en pourrons former un second par la suite. Nous nous sommes annoncés pour ne vouloir en aucune manière être à charge aux princes et vouloir nous équiper, nous entretenir entièrement à nos frais. Mais notre conduite, qui semble ne mériter que des éloges qu'on nous prodigue assez généralement, nous occasionne des envieux et des jaloux. Beaucoup de personnes se montrent contraires aux réunions de provinces- Un craint les suites imaginaires de ces coalitions de gentilshommes. Le maréchal de Broglie parait un des plus opposants. Pour empêcher qu'il ne s'en forme d'autres, on imagine de recréer leB quatre compagnies rouges, supprimées par le Roi il y a plusieurs années. On rappelle les anciens gendarmes et chevau-légers de la garde du Roi et les anciens mousquetaires pour commencer le fond de ces compagnies et on y fait inscrire tous les gentilshommes de province à mesure qu'ils arrivent. Je rendrai compte de la formation et organisation de la noblesse, lorsque le règlement, déjà connu, aura été définitivement arrêté et imprimé.

44 au 19 août. — Le 61s du célèbre M. Burke passe à Coblentz, y séjourne quelques jours et est parfaitement bien traité par Monsieur et par la noblesse qui est ici. C'est un juste hommage que l'on rend à M. Burke qui, par ses profonds écrits, fait connaître tous les dangers de notre Révolution. 11 est jusqu'à présent le seul étranger qui en ait saisi le véritable esprit et qui ait démontré la nécessité d'en arrêter les progrès pendant qu'il est temps encore.

Quoique Monsieur reçoive journellement tout le monde, on s'aperçoit bien cependant de l'absence de M. le comte d'Artois. L'aflluence n'est pas si grande, mais il faut rendre justice à Monsieur : il prend autant qu'il est en lui les moyens d'avoir part à la confiance que toute la noblesse parait avoir en son frère. Mais quelques-uns de ses entoura nuisent à cet égard à sa bonne volonté. J'en parlerai après avoir tracé le portrait de Monsieur. Monsieur est né le 17 novembre 1758 et a été marié le 14 mai 1771. Il

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□'a pas eu d'enfant. Ce prince est d'une taille ordinaire ; il a une belle figure et surtout de beaux yeux, mais il est peu leste et son embonpoint rend sa démarche pesante. Monsieur a l'esprit cultivé et une mémoire rare. H s'est adonné de bonne heure à l'étude des sciences, il parle l'anglais et sait l'italien. Sédentaire par goût, il ne s'est pas livré à la passion de la chasse comme le Roi, son frère, ni aux dissipations et aux plaisirs de la capitale, comme H. le comte d'Artois. La politique ordinaire de presque tous les souverains les engageant à tenir éloignés de l'administration de l'État leurs parents les plus proches, Monsieur, par une suite de celte fausse mesure, n'a jamais été admis au conseil du Roi avant les États Généraux. Monsieur vivait à Versailles, au milieu d'une petite cour qu'il s'était formée et dont M1" de Balbi était la favorite. 11 partageait son temps entre sa société et la littérature. Lea personnes qui l'ont le plus approché ont été à même de connaître d'agréables productions de son esprit et il s'est quelquefois amusé à faire des lettres gaies et piquantes pour le Journal de Pétris. S «tant déclaré protecteur des savants et des gens de lettres, il en attira beaucoup auprès de lai. Il parut de bonne heure adopter les principes des philosophes et se montra le partisan zélé de Necker et de son système et, dès 1788, il manifesta ouvertement son opinion en faveur de la double représentation du tiers aux États Généraux, Lors de l'assemblée des notables, son bureau fut le seul de ce sentiment et Necker en profita pour s'en appuyer dans son perfide rapport au conseil. Monsieur n'avait pas prévu sans doute tous les malheurs que devait produire cette innovation dans la constitution de la monarchie. Avec d'excellentes intentions, sans doute, Monsieur n'écouta alors que les conseillers perfides qui l'entouraient et dont sa maison était remplie, et lesquels étaient tous vendus à Necker. Il ferma l'œil à tout ce qu'on aurait pu lui faire envisager pour l'avenir. II désapprouva le mémoire que firent paraître, en cette circonstance, M. le comte d'Artois, M. le prince de Condé et ses enfants et que signa même M. le prince de Coati. Ce mémoire, qui, dans le temps, parut exagéré à beaucoup de monde, ne prévoyait cependant qu'une partie de ce qui

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