‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 45 sur 92 · LES PREMIERS MOIS DE · texte numérisé non relu

LES PREMIERS MOIS DE

Janvier 1792. — 1 *d 31. — Le premier jour de cette année, il y a plus de 1.500 Français à la résidence pour rendre leurs devoirs au respectable électeur qui fait tout ce qui dépend de lui pour prolonger l'hospitalité qu'il nous donne. Le ministre Sainte-Croix n'ose pas y paraître ce même jour ; il aurait été trop imprudent à lui de s'y montrer. II aurait compromis sa dignité diplomatique et il aurait été difficile de contenir toute notre jeunesse, mais il prend sa revanche et se venge de cette mortification en renouvelant ses menaces et ses demandes pour notre dispersion.

Cependant, on commence à se flatter de meilleures dispositions de la part de Léopold. Depuis la jactance de la belliqueuse Assemblée, ses réponses paraissent plus significatives. On pourrait même, d'après ce qui s'est passé depuis un an, expliquer aa conduite. Après l'entrevue qu'il eut avec M. le comte d'Artois à Mantoue et le traité qu'il y signa, on sait qu'il reçut un message de la Reine par le sieur Bernardi, garde du corps. On lui faisait part des projets du Roi de sortir de Paris pour se rendre à la frontière. Cela arrêta alors l'effet de ses promesses à M. le comte .l'Artois. Le Roi ayant eu le malheur d'être arrêté à Varennes, M. le comte d'Artois s'est rendu à Vienne, puis à Pilnitz, où il a été faire un nouvel accord entre le roi de Prusse et l'empereur. On assure que ces souverains étaient dans l'intention d'agir, mais que de nouvelles négociations du cabinet des Tuileries ont paralysé les bonnes dispositions de Léopold. L'acceptation de la constitution ayant

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donné plus de liberté au Roi, on a cru qu'il pourrait effectuer un nouveau plan d'évasion, mieux conçu que le précédent. Mais ce projet ayant encore échoué par la connaissance qu'on en a eu, on dit que le Roi, n'ayant plus l'espoir de se sauver, s'est décidé à laisser agir l'empereur. Mais tous ces raisonnements ne peuvent être que des conjectures. Il est bien difficile d'approfondir la vérité de ce qui se trame aux Tuileries et dans le cabinet de Vienne. Les dispositions du l'impératrice de Russie continuent à être excellentes et on reçoit les meilleures nouvelles de Berlin. Le roi de Suéde paraît toujours vouloir venir en personne à la tôle de ses troupes.

Les nouvelles de Paris nous apprennent que, pour donner an Roi et à la famille royale de nouvelles mortifications, l'Assemblée a supprimé le cérémonial usité le premier jour de l'an. Le 30 décembre, elle a ordonné la mise en liberté dp s soldats rebelles du régiment suisse de Châteauvieux, détenus aux galeries depuis l'affaire de Nancy. La fermentation parait être extrême a Pans et 1m clubs des jacobins prennent de jour en jour plus d'empire. L'Assemblée commence à être sérieusement plus inquiète sur les préparatifs des puissances, dont on ne peut plus douter en ce moment. En conséquence, on décrète l'orge* nisation de plusieurs grandes armées. On nomme de nouveaux généraux : Luckner et Rochambeau, qui doivent les commander, sont faits maréchaux de France par l'As* semblée même. Leur nomination est du 27 de décembre...

Cependant toutes les menaces de l'Assemblée et les préparatifs qu'elle fait ordonner répandent l'alarme dans les électoral*. L'électeur de Mayence a exigé décidément le départ des Français. En conséquence, M. le prince de Condé a rassemblé la noblesse réunie auprès de lui à Worms et a fait ce petit discours :

« Je de vous apprends rien en vous disant que les cîr- * constances nous forcent de quitter Worms. C'est une « contrariété sans doute, mais elle n'abattra pas plus votre « courage que le mien. Je ne vous abandonnerai oi à la « vie ni à la mort ; à mesure que nous approchons du

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■ but, et nous y marchons, il faut s'attendre à ce que le*

■ persécution» augmenteront. Mais entre lue persécutions « et le succès il n'y a pas de milieu et il faut se soumettre a aux unes pour obtenir l'autre. »

D'après cela, les ordres ont été donnés pour quitter Worme. bu 30 du mots dernier, il est déjà parti quelques compagnies. Les princes sont partis le 2, et le 7 il n'y restait plus personne. Tout ce rassemblement se rend à EUeoheioi, chez le cardinal de Bohen. On ne peut marcher en troupe et on vit eo route comme l'on peut. Toute cette brave noblesse supporte ces contrariétés avec courage et même gaieté, malgré la rigueur de la saison, à travers les ueigeB et les bouée. Les princes donnent l'exemple de la résignatiou. Ku traversant le Brisgau, on a éprouvé beaucoup de difficultés, occasionnée;* par les ordres de l'empereur, dont la conduite est inexplicable. Enfin, après dix jours au moins de marche, tout le monde est arrivé aux environs d'ËUcoheira, où l'on s'est établi comme on a pu et très mal. Le cardinal s'y est prêté de son mieux, bravant à cet égard le voisinage des patriotes et de l'Alsace. M. le prince de Coodé s'était un moment flatté que les intelligences qu'il s'était ménagées dans la ville de Strasbourg pourraient lui faciliter l'entrée de celte place. Mais on a lieu de croire que ce projet a manqué par des empôcnements qu'y ont apporté, dans l'intérieur, lee personnes qui auraient eu le plus d'intérêt à en voir l'exécution. M. le pruiee de Conde s'établit à Oberltirch et, quoique mal, parait y dira assez tranquille dans le premier moment.

Cependant, à Conlentz les demandes de Sainte-Croix deviennent journellement puis pressantes, et l'électeur i peut plus les éluder. Enfin on ordonne la dispersion dé aitive des gardes du corps ; on défend de porter les ui formes, on annonce le départ de tous les autres corp Alors Sainte-Croix parait satisfait de ces démoastratioi et je suis forcé de convenir que, s'il avait voulu pousser 1 choses plue loin et demander davantage, il eu était maître et l'on était disposé à lui accorder tout ce qu sursit exigé. Aussi, j'en reviens sur le compte de Saint Croix, dont lee intentions n'out pas été aussi mauvais

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30S JOURNAL DÉMir.HATIOn

qu'on s'y était attendu et tout autre à sa place eût fait pis. Pour avoir l'air d'accéder à ses demandes par un acte démonstratif, Monsieur a assemblé la noblesse et lui a adressé le discours suivant :

« Messieurs, a Nous allons vous faire connaître nous-mêmes les « sentiments bien pénibles que nous éprouvons et qui « nous sont inspirés par les circonstances et par notre « tendre intérêt pour tous les vrais Français. La position « fâcheuse où se trouve le respectable électeur qui nous a « accueillis avec tant de bontés et les déclarations de l'em- « pereur nous ont forcés de consentir momentanément à « j'éloignement et à la séparation des corps et compagnies « que leur zële a réunis autour de nous. Jamais, Messieurs, « démarche n'a été plus pénible pour nous et si nous « n'avions suivi que les mouvemens de nos cœurs, si nous * n'avions été contraints par les devoirs indispensables qui h nous obligent à veiller sans cesse sur les grands intérêts « du Roi notre frère et de sa brave noblesse, nous serions a partis nous-mêmes à la tête du premier peloton que nos « ordres ont déplacés, et, glorieux du titre de premiers « chevaliers français, nous aurions adouci nos peines per- « sonnelles en partageant les travaux et les embarras de « nos braves compagnons d'armes. Au surplus, certains « de parler à des Français qui n'ont que l'honneur pour « guide, nous attestons, foi de gentilshommes, que ni le a malheur ni les entraves dont nos démarches ne cessent « d'être embarrassées, n'affaibliront jamais notre courage « ni n'abattront notre constance. D'après cela, Messieurs, « nous vous demandons de nous continuer la confiance que a vous avez toujours eue en nous et que nous sommes bien « sûrs de mériter par les sentiments qui nous animent ».

D'après cette harangue, chacun s'attend à être forcé de se déplacer, mais l'ordre n'est rigoureusement exécuté que pour les gardes du corps. Leur position devient d'autant plus désagréable que les princes, faute de fonds, sont obligés de retarder les appointements qu'ils avaient arrêté de leur accorder chaque mois et qui, vu les circonstances,

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