‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 47 sur 92 · LES PREMIERS MOIS DE 1T9S · texte numérisé non relu

LES PREMIERS MOIS DE 1T9S

droit, est le seul officier général de l'artillerie qui ait paru à Cobleotz. Le génie n'en a pas fourni un seul, el il y a eu généralement plus de démocrates dans ces deux corps que dans tous les autres.

Les assignats continuent à baisser et perdent toujours énormément...

Nous apprenons que M. le prince de Condé est encore inquiété à Êttenheim. L'empereur, dont on ne peut expliquer la conduite, a fait agir la régence de Fribourg pour faire dissiper les rassemblements d'émigrés qui se trouvent dans le Briagau et engager le cardinal de Rohan à ne pas les souflrir plus longtemps dans la principauté d'Ettenheira. La légion de Mirabeau, les chasseurs de Rohan, le régiment de Barwick, les dragons de la Couronne, qui se forment dans ces cantons, vont se trouver peut-être sans territoire et dans te plus grand embarras. Il faut la tête et le caractère d'un chef tel que M. le prince de Condé pour supporter toutes ces contrariétés et faire face à l'orage qui le menace. Il est toujours établi a Oberkirch, ayant autour de lui, à Renchen et dans les villages voisins, tous les émigrés qui se sont attachés à lui. Tout le monde est couché sur la paille, quinze et vingt dans la même chambre. Personne ne se plaint. Le prince donne le premier l'exemple de la patience ainsi que ses enfants et tous trois veillent à la santé et aux premiers besoins de la brave noblesse qui les entoure. Quelque rigoureuse que soit la saison, tout le monde est content et ce petit corps prouve à l'Europe ce qu'on peut supporter quand on est animé du sentiment de l'honneur et de l'amour pour les Bourbons. Cependant la situation peut d'un moment à l'autre devenir infiniment plus critique. Le froid est très vif, la gelée est très forte el le Rhin, qui n'est qu'à une demi-lieue, peut se couvrir de glaces. De plus, le duc de Wurtemberg, qui reçut si bien M. le prince de Condé en 1789, est devenu l'ami le plus zélé des patriotes, dans l'espérance d'en obtenir de l'argent et des indemnités considérables. Il a fait faire un cordon de ses troupes pour empêcher, en cas d'attaque, que les émigrés puissent se réfugier dans ses états, et il a promis à Dietrich, maire de Strasbourg, de les livrer. On sait que ce prince est venu lui-même sur sa

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frontière Taire toutes ses dispositions en conséquence. Il a été vu et reconnu, revenant déguisé d'une conférence qu'il a eue sur le pont de Kehl avec le général JLuckner. Quelle basse et avilissante conduite pour un jeune prince de l'empire ! Alm* la princesse Louise, ne pouvant rester à Ettenheim, est allée s'établir à Fribourg en Brisgau Ayant dans cette circonstance écrit à M. le prince de Condé pour lui témoigner le vif intérêt que je prends, ainsi que tout le monde, à sa situation, j'en reçois une réponse qui fera connaître ses sentiments, ainsi que sa position. La voici :

« Je suis bien touché, mon cher D..., de toutes les liona nêtetés que contient votre lettre, et de l'intérêt que la « noblesse de Coblentz a bien voulu prendre à notre « cause, à nos fatigues, à nos peines, aux obstacles de « tout genre que nous avons éprouvés et que nous éproui vons encore. Je crois, en vérité, que la nohlesso a donné « dans cette marche plus de preuves de courage qu'elle « n'aurait pu le faire dans une bataille, et c'est tout dire. « On veut nous chasser d'ici. On y parviendra. Mais je a ne céderai qu'aux ordres des princes, qui m'y ont <• envoyé pour des raisons à eux connues. L'empereur a « sans doute les siennes pour manifester ses intentions à a cet égard d'une manière aussi marquée qu'il le fait, et « le plus grand intérêt de la France est sûrement le motif « qui le détermine. Je n'ai que le temps de vous reoouve- « 1er, mon cher D..., les assurances de l'estime et de « l'amitié que vous me connaissez pour vous. »

• A Oberkirch, le S* Janvier 1791. •

Le maréchal de Castries, établi avec toute sa famille à Cologne, vient assez fréquemment à Coblentz, les princes le mandant dans les circonstances intéressantes. M. de Bouille vient aussi passer quelques jours ici dans le courant du mois. Son fils aîné est en Suéde, auprès du roi. Le bon et respectable électeur, tourmenté autant par lai demandes réitérées de la France que par les représentations de sa régence et les réclamations peu respectueuse! des Étals de Trêves, tombe malade et a une forte attaque

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d« çoutle. Son ministre, le baron Dumioique, que je crois un fort honnête homme el qui, dans tout autre temps, aurait suffisamment de talents pour conduire les affaires du petit Etat, n'a pas assez de tête pour se conduire dans ce moment délicat. L'adroit Sainte-Croix n'a pas de peine à s'emparer de son esprit et à le remplir de terreur.

Malgré toutes leg petites contrariétés dont j'ai parlé, ot quoique le carnaval soit assez triste à Coblentz, jo continue a y mener une vie assez douce et mon hiver se passe inoins désagréablement que pour tout autre. Toutes les soirées, jo vis en très bonne compagnie, restant avec nos princes jusqu'à minuit, chez M°" de Balbi, ou d'autres fois dans une société particulière, chez la baronmt de Kerpen, femme très aimable qui m'a, ainsi que son mari, comblé d'honnêtetés depuis que je suis à Coblentz. Mon lila en est traité comme s'il était de la maison et y soupe tous les soirs. Le comte de Basseoheim, seigneur du payB, donue un bal magnifique et un grand souper. Les princes y passent la soirée. Nos damea françaises font, comme purtout ailleurs, l'ornement de l'assemblée. M"" de Polaslron, de Rocheraore, de Fougy, de Montleart, de Menars, M"* de Monlaut, etc., etc. La société allemande fournil à Coblentz très peu de jolies femmes. M. Duminique donne fréquemment de petits concerts et des soupors dansants, ainsi que la baronne de Kerpen, et ces soirées sonlexlrèmemeat agréables. 11 y a comédie et opéra-comique allemand pendant tout l'hiver. La salle de spectacle faisant partie de l'hôtel de Trêves est assez jolie. L'électeur y vient ordinairement et son caractère d'archevêque de Trêves, ni la régularité de ses devoirs religieux qu'il remplit exactement ne l'empochent de prendre ce divertissement innocent.

Nous voyons arriver, non sans étonuement, le marquis d'Eatourmel. On le sait employé par la nation pour la réception des chevaux de remonte pour la cavalerie et il •sien pleine tournée de sa mission. Étant, par son épouse, oncle de M"* de Balbi, il arrive chez cette dame, qui lui (ait la pins mauvaise réception et lui assure qu'il court les risques d'être au moins baigné dans le Rhin. M, le marquis d'Eslourmel reste toute la soirée à l'effet de voir Mon-

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sieur et M. le comte d'Artois, dont à peine il est regardé. Il en est de même de tous ceux à qui il s'adresse et de moi particulièrement. Le lendemain, d'Eslourmel va rendre visite au bailli de Crussol, au comte de Vaudreuil, à l'évêquc d'Arras. Tous lui conseillent un prompt départ, crainte d'un esclandre. Profitant de cet avis salutaire, il était prudemment parti à midi. On assure que cet inconséquent personnage s'est fait un mérite auprès des princes de leur offrir le convoi de 4.000 chevaux qu'il allait recevoir et qu'il n'aurait pu livrer quand même il en aurait eu la franche intention. Quoi qu'il en soit, il s'en retourne tout droit à Paris et nous apprenons qu'en arrivant il est fait lieutenant général.

Pendant ce mois, il se passe à Coblentz une aventure foncièrement désagréable pour le marquis de Jaucourt. Un certain comte de Gardo, corse se disant noble génois et chambellan du duc de Modène, venu ici il y a quelques mois pour faire ressource et ayant, ainsi que d'autres aventuriers de la même espèce, proposé aux princes la levée d'un corps de corses, a appris que le marquis de Jaucourt s'est opposé & son projet et l'a fait rejeter. Soit désir de se venger, soit excite par certaines personnes, Cardo se répand en propos sur le marquis de Jaucourt et ne se contente pas de faire ses insultantes déclamations au tripot des Trois Couronnes : il vient les publier jusque dans le salon même des princes. Il répand que le marquis de Jaucourt est un traître et cite plusieurs faits. M. de Miran est chargé de faire venir chez lui le comte de Cardo à ce sujet. Sur la demande de M. de Miran, Gardo a l'imprudence de faire par écrit une déclaration de toutes les inculpations qu'il a débitées sur le marquis de Jaucourt, offrant d'en administrer les preuves. Celui-ci porte aux princes ses plaintes de la publicité de cette déclaration. On nomme une commission d'officiers généraux et chefs de corps pour examiner l'affaire, qui fait beaucoup plus de bruit qu'elle ne mérite. On juge que Cardo est un imposteur ou au moins un fou. Alors le corse fait paraître un petit mémoire imprimé qu'il n'a sûrement pas fait, qui se répand avec profusion, maïs qui, écrit avec gaieté et méchanceté, couvre de ridicule le marquis de Jaucourt

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qui attaque boq adversaire au criminel. L'affaire se poursuit en ce moment et cessera si on veut donner de l'argent à l'aventurier, lequel ne manquera pas de décamper si le procès se juge.

J'apprendB avec infiniment de peine la mort de M" de Souza, ambassadrice de Portugal en France. Cette dame, sœur de mon camarade et ami le vicomte de Monlboisier- Canillac, avait été sans contredit une des plus jolies personnes du royaume. Le ciel, en- donnant la beauté, fait souvent un présent bien funeste. Elle coûte en ce moment la vie à l'imprudente et sensible ambassadrice.

FtvuBR 1793. — Du !" ad 28. — Le froid a été assez rigoureux pendant le mois dernier. Le Rhin a beaucoup charrié de glaces et on passait difficilement au Thaï. Le passage du pont volant a été longtemps interrompu. Le dégel a occasionné une crue d'eau considérable. On s'embarque sur le quai et dans les rues du Thaï. On va eu bateau dans les rues basses de la ville. — Le baron de Weslphalen, nouveau ministre de l'empereur auprès des électeurs ecclésiastiques, arrive à Gobleatz. 11 vient rendre visite à nos princes et en est parfaitement traité. Le même jour, il va voir le ministre constitutionnel de France, ce que n'ont cru devoir faire ni le comte de Romanzow, ni le comte Oxenstiero. L'impératrice de Russie ne pouvait envoyer auprès de nos princes un ministre qui leur fût en tous points plus agréable, ainsi qu'à la noblesse française, que le comte de Romanzow; il est impossible de témoigner plus d'intérêt à notre cause et d'y mettre plus de grâce. A une amabilité rare, le comte de Romanzow joint une instruction telle sur notre littérature, sur notre histoire, sur tout ce qui nous concerne, qu'il est difficile de trouver un Français qui en possède autant. Il a de plus dans l'esprit toute la finesse et toute la justesse nécessaires pour un ambassadeur et un négociateur. Il paraît s'être attaché d'affection à nos princes. Son confrère, le ministre de Suède, est bien loin de lui ressembler soit pour l'esprit, soit pour les manières, soit pour la conduite. Cependant oo ne peut que se louer de la manifestation de ses senti-

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monts qui ne peuvent dire que conformes à ceux de son généreux et loyal souverain.

11 arrive des courriers de Vienne, de Berlin, de Strasbourg, même de Paris. Mais toutes les dépêches ne sont pas également satisfaisantes. Le chevalier de Roll, qui est l'agent de nos princes auprès du roi de Prusse et qui, à ce qu'on asBure, remplit parfaitement sa mission, écrit de Berlin la réception qui vient d'être faite à cette cour au comte de Ségur, nouveau ministre extraordinaire de la Nation et des jacobins...

Le comte de Ségur ' avait d'abord eu le projet d'entrer dans le ministère mais, voyant ce qui se passait et étant témoin du peu du considération dont jouissent ces ministres éphémères, il changea de plan et so fit nommer à l'ambassade de Rome, que le refus de prestation de serment du cardinal de Bernis rendait vacante. Il fît tous ses préparatifs en conséquence et envoya même de ses gens a Rome pour y préparer son établissement. Mais il ne s'attendait pas à la mortification d'être refusé par le Pape, qui déclara positivement qu'il ne recevrait pas ce nouveau ministre constitutionnel. Toutes les démarches et négociations de Ségur a cet effet ont été infructueuses et il a été forcé de renoncer à celte brillante ambassade. Cependant l'alliance de l'empereur et du roi de Prusse donnant de justes inquiétudes à l'Assomblée, les jacobins ont fait donner, au commencement de ectto année, au comte de Ségur la commission extraordinaire d'aller négocier à la cour de Berlin. Il est parti de Paris, muni de beaucoup d'argent, d'une ample provision d'assignats et do tout ce qu'on a cru nécessaire pour séduire les ministres, les maîtresses et tous les entoure du roi de Prusse. Mais Frédéric, instruit à temps de tous ces projets, s'est tenu sur ses gardes. Ségur vient d'être reçu de la manière la plus mortifiante par le roi de Prusse, par la famille royale et par conséquent par toute la cour. Tout le monde lui a tourné le dos au cercle des princesses, qui ont affecté de parler de nos princes et de toute la noblesse avec intérêt. Ségur a été tellement affecté de

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