‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 48 sur 92 · LE! PREMIERS MOIS DE 1T9S · texte numérisé non relu

LE! PREMIERS MOIS DE 1T9S

ce qu'il vient d'éprouver que, rentrant chez lui, il est tombé malade et que le bruit a couru & Berlin qu'il a voulu se défaire. Ce fait n'est pas bien éclairci. Mais ce qui est certain, c'est que la honte et la rage l'ont retenu chez lui, où il est resté caché jusqu'au moment où il a pu partir et retourner en France rendre compte de son ambassade.

Le vicomte de Ségur, (Ils cadet du maréchal de Ségur, mérite aussi qu'on s'occupe de lui quelques instants. Quand même une ressemblance frappante n'aurait pas révélé le secret de la naissance du vicomte de Ségur, la tendresse extrême du baron de Besenval pour lui n'aurait laissé aucun doute sur les obligations qu'il peut lui devoir à cet égard- Le vicomte de Ségur est, comme son aîné, infiniment agréable de tournure et d'esprit ; mais nullement ambitieux comme son frère, il a toujours fait tourner au profit de ses plaisirs ce que l'autre espérait faire contribuer a son élévation. Il a été aussi ce qu'on appellait à Paris « à la mode, » Les plus jolies, les plus agréables dames de la cour, ainsi que les courtisanes les plus en vogue, se le disputaient ou se désolaient de ses infidélités. Au milieu de ses plus grands succès, il se prit de belle passion pour la D"( Julie, chez laquelle il passait tout son temps. Un accident ayant forcé l'aimable; vicomte à garder la chambre pendant plusieurs mois, Julie ne le quitta point, lui donnant tous ses soins, et sa présence n'effarouchait pas toutes les belles dames qui venaient par air visiter l'intéressant malade et voir leur rivale. Des gens de lettres, des beaux esprits, des académiciens se mêlaient aussi dans cette société. Le vicomte s'était persuadé que sa Julie serait la ■ Ninon » de ce siècle et l'abbé Arnaud, qui disait plaisamment qu'elle ne serait qu'une « Ninette », ne prévoyait pas que cette tendre et sensible courtisane serait une ardente révolutionnaire et deviendrait l'épouse de l'histrion Talma, jacobin forcené et capitaine de garde nationale. Le vicomte de Ségur, après avoir longtemps vécu avec la D"* Julio, avec une publicité scandaleuse, apri-a avoir été l'objet du caprice de quelques autres célèbres, telles que la dame Dugazon, la daine Baimond, est revenu à ce qu'il est d'usage de qualifier bonne compa-

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giiie. S'occupaut sans cesse de ses plaisirs ou de se* propres affaires et même d'un peu de littérature, il ne s'est point mêlé des événements politiques et n'a pris aucune part directe à la Révolution. Il était colonel d'un régiment de chasseurs, auquel il donnait peu de soins. II a saisi avec empressement, en 1791, l'occasion d'être fait maréchal de camp et n'a fait aucune démarche pour être employé. Le baron de Besenval, qui le chérissait comme son fils, ayant voulu lui laisser une partie de sa fortune, le vicomte dit à qui veut l'entendre que, quand on a cent mille livres de rente, on n'émigre pas. Cependant cette succession paraît lui être contestée par de légitimes héritiers du baron. Mais le vicomte de Ségur a pris la résolution de rester à Paris, quelque chose qui puisse arriver. La Révolution, l'Assemblée Nationale, la constitution, les jacobins, les différents partis, tout cela est pour lui depuis deux aos une source continuelle de bonnes ou de mauvaises plaisanteries dont il amuse journellement le public dans la feuille du jour dont il est le principal coopérateur, jusqu'à ce qu'il plaise aux sans-culottes de lui faire changer de ton...

Nous apprenons que le Roi, intimidé par les menaces des jacobins, a sanctionné le décret d'accusation contre ses frères, ainsi que celui qui ordonne le séquestre des biens des émigrés. On ne paraît ici nullement sensible à ce dernier décret et personne ne songe à rentrer en France pour soigner ses propriétés, et le nombre de ceux qui ont pris ce parti se réduit à des femmes que des maris prévoyants engagent à cette mesure de sûreté. Mais quant aux hommes, il semble au contraire que l'émigration ne fait qu'augmenter. Il arrive toujours beaucoup de monde a Coblentx. L'anarchie parait complète dans l'intérieur, dans toutes les parties de l'administration. Les denrées sont prodigieusement ren chéries. Un louis en or coûte jusqu'à 50 livres en assignats. Il y a chaque jour de nouvelles insurrections dans toiu) les coins du royaume. Les sociétés populaires, les clubs de jacobins sont établis dans les plus petits endroits et sont les maftres partout. Les membres du club de Paris commencent, le 14 de ce mois, à s'affubler d'un bonnet rouge comme marque d'une liberté indéfinie. La

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