‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 51 sur 92 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DÉPART DE GOBLENTZ

Juillet 1792. — 1" juillet. — Enfin, il semble qoe I nous touchons au moment de réaliser toutes nos espé- I rances et de terminer nos souffrances, d'après les efforts ' que les puissances vont faire pour mettre fin à la captivité du Roi et rendre le repos à notre malheureuse patrie. Les troupes autrichiennes et prussiennes, en marche depuis longtemps, sont sur les bords du Rhin. Il arrive à chaque instant des officiers prussiens à Coblentz pour l'établissement de l'armée. Les fours et la boulangerie se construisent au Thaï, à la vieille résidence. Le quartier général du duc de Brunswick sera de ce coté, à un quart de lieue de la ville. Ses équipages y sont déjà. Le roi de Prusse se logera à Schonbornslust et on doit faire camper son armée aux environs, quand elle sera entièrement arrivée. Lee ordres les plus précis sont donnés pour faire partir les émigrés français, en leur enjoignant de se rendre aux compagnies dans lesquelles ils doivent faire la campagne. Les princes doivent partir aussi de Coblentz très incessamment. On est occupé de leur chercher un Heu pour établir provisoirement leur quartier général, en attendant le rassemblement général de l'armée et l'arrivée du roi de Prusse. Il paraît qu'ils se rendront à Bingen et que M. le prince de Gondé se portera à Creulznach avec son rassemblement.

Le maréchal de Broglie fait paraître de nouveaux règlements relatifs au service à faire en campagne et pour fixer définitivement tous les rangs dans ces différents corps de noblesse dont la composition est aussi bizarre que la formation et l'organisation. L'ordre de bataille n'est pas

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encore entièrement arrêté, mais it parait que la maison du Boî sera en première ligne. Les corps d'officiers et tes compagnies de gentilshommes formeront la seconde ligne. On a fait revivre tous les droits de l'ancienne maison du Roi, que S. M. a certainement eu tort de réformer en grande partie d'après les conseils du comte de Saint-Germain. Mais le Roi le fit lors de sa toute-puissance et en pleine liberté. Dans un moment où l'on ne doit s'occuper que de briser les Sera de notre infortuné souverain, de lui rendre toute son autorité, de rétablir dans tous ses droits une noblesse qui, dans tous les temps, fut le plus solide appui du trône, n'eût-il pas été plus sage, même plus à sa place, de laisser au Roi la jouissance de recréer à sa volonté sa nouvelle maison, plutôt que de faire revivre toutes les prérogatives de ces anciens corps, au préjudice et à la grande mortification de la noblesse entière de toutes les parties de ta France, réunie en ce moment auprès des princes ? Avec des intentions pures, le maréchal de Uroglie n'a voulu traiter cette affaire que militairement et non politiquement.

Mes enfants, qui sont en ce moment auprès de moi, ont tous trois une destination différente. Je garde l'atné et it fera la campagne dans ma compagnie. Le second se réunit à ses camarades et servira dans les compagnies à pied des officiers de la marine et le plus jeune eut officier volontaire à la suite des hommes d'armes à pied. Mais ce corps se disposant, suivant les usages de MM. les officiers aux gardes, à être très dispendieux, je pense à en retirer mon fils, qui est trop jeune pour n'être pas veillé de très près et qui ne prendrait que trop aisément le goût d'une dépense qu'il ne serait pas en état de supporter. Je le reprendrai avec moi et le mettrai sous l'inspection de son aîné dont la sagesse m'est connue.

2 icillrt. — Pluie tout le matin. —D'après nos ordres reçus, les quatre compagnies d'Auvergne partent de Coblentz dans la matinée, pour su rendre, dans la même journée, dans les cantonnements qui leur ont été assignés sur les bords de la Moselle, a six fortes lieues, savoir, à Cardon, à Treiss et Clooten. Nous traversons en troupe la

ville de Coblentz et nous suivons pendant quelques lieues la grande route de Coblentz à Trêves. Le sort ayant désigné pour ma compagnie le village de Carden, nous y arrivons d'assez bonne heure pour Former notre établissement, entièrement à nos frais pour le logement, la subsistance et les fourrages. Je suis établi chez un chanoine et y suis passablement logé. Les compagnies rouges, qui ont été obligées de quitter Andernach, sont cantonnées à Kirn et environs. Tous les villages et bourgs de l'électoral sont remplis de compagnies et corps d'émigrés.

2 au 19 juillet. — Séjour à Carden. — Pendant que nous sommes à Carden, le duc de Brunswick arrive à Coblentz et établit provisoirement son quartier général à Orcheim. 11 vient, le lendemain de son arrivée, faire visite à nos princes, qui sont restés encore quelques jours à Coblentz pour y traiter de leurs affaires et de tout ce qui concerne les émigrés et notre armée. Les princes reçoivent le duc de Brunswick avec tous les égards possibles, allant audevant de lui jusqu'au bas de l'escalier et embrassant du meilleur de leur cœur celui qu'ils regardent comme le futur libérateur de la France. Le jour suivant, ils vont à Orcheim lui rendre sa visite. M. le prince de Condé, le maréchal de Broglie, le maréchal de Castries, qui ont eu souvent affaire avec lui pendant la guerre de Sept ans, paraissent le revoir avec plaisir. M. le prince de Condé, depuis la paix, a reçu M. le duc de Brunswick à Chantilly et l'y a reçu avec cette magnificence, cette grâce qui lui sont propres. 11 n'était alors que prince héréditaire de Brunswick. Pendant son séjour en France, il fut singulièrement fêté à la cour et à la ville, et il doit en avoir conservé un peu de reconnaissance.

M. le marquis de Bouille est venu à Coblentz voir M. le duc de Brunswick, et ce qui a paru fort extraordinaire c'est que, pendant le petit séjour qu'il y a fait, il n'a point cette fois vu Monsieur ni H. le comte d'Artois, à ce qui m'a été assuré, et il B*en est retourné àMayence où il s'est établi. On ne peut rien concevoir à cette conduite, nia ce qui concerne cet officier général auquel on ne peut pas refuser des talents militaires et qu'on ne voit destiné à aucune place. Il y a là-dessous

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