DÉPART DE COBLENTZ
quelque chose de singulier qu'on ne peut approfondir. M. de Bouille a été plusieurs foie à Berlin, y a été bien traité du roi, qui a pris son fila à son service. Il paraît qu'il a même cherché à être utile aux princes qui l'ont admis quelquefois à leur conseil. Serait-il brouillé avec eux? c'est ce qu'on ignore. Mais au milieu de tout cela, j'apprends que M. de Bouille a été s'offrir à H. le prince de Condé, pour faire la campagne avec lui en qualité de simple aide de camp, ce qui a été accepté. M. de Bouille serait-il mécontent du plan de campagne ou a-t-il de l'humeur de n'avoir pas été consulté? Dans la foule d'officiers généraux qui ont paru à Coblentz, le nombre des bons militaires ne me semble pas assez considérable pour négliger celui qui parait jouir de la confiance et de l'officier et du soldat et dont le nom est redoutable aux patriotes. Au surplus, depuis le malheur de la funeste arrestation du Roi à Varennes, M. de Bouille paraît aussi moralement changé qu'il l'est physiquement. Il a l'air extrêmement rêveur et soucieux et toujours atterré de son infortune. En effet, n'a-t-il pas quelques reproches à se faire? Avec des mesures mieux combinées et mieux confiées, le Roi était sauvé et la France avec lui. — Dans les premiers jours de ce mois, l'élection de l'empereur a lieu à Francfort. François II, roi de Hongrie et de Bohême et souverain de tous les Etats héréditaires de la maÎBon d'Autriche, est élu, ainsi que cela devait Être. Il arrive le 11 à Francfort et est couronné le 14, avec toutes les cérémonies accoutumées.
Le 12 de ce mois, nos princes quittent définitivement Coblentz et se rendent à Bingen, par eau, en remontant le Rhin. Le transport de leurs énormes et inconcevables bagages, leur suite immense, contrastent singulièrement et d'une manière qui afflige les gens raisonnables avec le modeste train du duc de Brunswick, aux ordres duquel ils vont être et qui commande toutes les forces combinées de l'empereur et du roi de Prusse, depuis Bêle jusqu'aux Pays-Bas. La suite du roi de Prusse ne consistera qu'en quelques aides de camp. Le prince royal de Prusse marche simplement avec le régiment où il fait les fonctions de major et n'a presque personne avec lui. Indépendamment des officiers de leur maison, dont le nombre ne laisse pas
îigilizedbyGoOgle
d'être considérable, nos princes ont encore chacun une trentaine d'aides de camp. A leur exemple, le maréchal de Broglie en a pris une vingtaine et il y a plus de 100 officiers employés aux différents états-major. Il faut s'attendre que, d'après cela, notre armée noble va paraître du plus complet ridicule aux yeux des généraux prussiens et autrichiens et que nous n'en serons pas vus plus Favorablement des souverains que nous nous flattons d'avoir intéressés à notre cause...
19 juillet. — Pluie tout le matin. — D'après les ordres de M. le maréchal de Broglie, au nom des princes, reçus la veille, les quatre compagnies d'Auvergne partent de leurs cantonnements pour se rendre, en trois jours, aux villages de Nieder et Ober Ingelheim, à une lieue ut demie de Bingen, sur la route de Mayence. Nous nous mettons en route avec d'autant plus de plaisir que nous espérons voir enfin commencer les opérations militaires et que nous nous flattons de pouvoir concourir au rétablissement de la tranquillité de notre malheureuse patrie et à la délivrance de son souverain, pour lequel, nous nous sommes tous armés et pour lequel nous avons fait tant de sacrifices.
Notre première couchée est à Caslellaun, petite ville où se sont formées les compagnies de Poitou et où elles sont encore cantonnées. Les gentilshommes de cette province sont environ 1 300 hors du France. C'est avec difficulté que nous trouvons à coucher à Caslellaun et nous avons peine à nous procurer des fourrages, car il est à observer que nous marchons sans recevoir aucune espèce de fourniture et que nous sommes obligés de pourvoir à notre subsistance et de traitera l'amiable pour avoir des fourrages. Le cantonnement des poitevins est commandé par le marquis de Pérusse d'Escars, lieutenant général, ayant avec lui sous ses ordres MM. de Chateigner, de La Salle Lezardière, de Mannande et de Lambcrtye ex-député, tous quatre maréchaux de camp. Les députés aux Etats Généraux qu'a fournis la province de Poitou sont tous ici on émigrés, à l'exception du marquis de Crussol d'Amboîse, membre du côté gauche, lieutenant général et employé eu Normandie. Les députés poitevins émigrés sont : MM. le
DigihzedBy G00g[e
■ieomte de La GMtre, le duc de Luxembourg,, le marquis le Villemort, te marquis, do Lambertye, le chevalier de ja Coudray, le oomte d'Yvexsay, Irland de Barpges, qui t remplacé M. le duc de Luxembourg qui ae retira précipi: ammeot après ta réunion des ordres, quoiqu'il eût dû se regarder toujours comme président de l'ordre de la noblesse. Au nombre des députés du Poitou, on compte encore le marquis de Juigné, lieutenant général, député des Marches, le comte François d'Escars,. député de Cha-r tellerault, et le marquis de Teruay, député de Lpudun. Les poitevins forment cinq a six «propagnies de gentilshommes a pied et deux de cavaWie.
20 JDIU.KT. — » Dfl la pluie tout la malin,. rr Cette accoude journée, oom venons coucher moitié à Stromberg, jolie petite ville dépendant -do l'électeur Palatin, et moitié h, WahLÀlgeaheim, village du.roômc territoire. ■
21 juillet, f- Pluie tout le matin. Beau le .reste du, jour. — N'étant qu'à deux lfeues, de B jogep et ayant eu avis que! M. le comte d'Actois, qui noua appelle ses bous auvergnats^ a le désir de nous voir dans notre route, nous nous arrêtons à la porte de Bingen et.ueus nous mettons en bataille ■ur le grand chemin, à 9e.pt boives, du matin- M. le comte d'Artois vient eu effet noua .y inspecter et nous fait beaucoup de complimente sur notre tenue militaire et sur la beauté de nos chevaux. Plusieurs de. nos camarades, simples cavaliers dans upb compagnies, montent effectivement des chevauï de. SU et 100 louis et H n'y en a guère qui valent moins de 35 à 40 lavis. Après cette petite revue, nous avons traversé la- ville de. Bjugen dans le plus grand ordre et y avons fait l'objet do l'admiration générale. Nos compagnies sont toutes au delà du complet. Tous nos valets, vêtus en chasseurs et uniformément en vert, composent une petite troupe à notre suite. Ils sont tous bien montés, armés, délabres st ayant à Leur tète quatre cors de coasse. Nous arrivons de bonne heure à notre destination, aux villages palatins de Nieder et Ober Iugelheim. Nous éprouvons quelques difficultés pour nous y établir et les habitants, profitant de,, la circonstance, nous font payer
ibyGoogle
exorbitammcnt cher la nourriture, les fourrages, le logement, et encore un grand nombre de nos camarades est couché sur la paille, mais on supporte gaiement ces petites contrariétés, en cette saison et surtout en pensant à la cause qui nous rassemble.
22 juillet. — Beau temps, ciel clair, mais froid. — Vers
minuit nous recevons l'ordre de nous rendre à Bingen de très grand matin. Le roi de Prusse, devant partir ce matia de Mayence pour se rendre par eau à Coblentz, doit s'arrêter a Bingen et y dtner avec nos princes. Malgré lea embarras inévitables qu'a dû nous occasionner la roule que nous venons de faire, les quatre compagnies d'Auvergne se trouvent, à trois heures du matin, dans la plus grande tenue, rassemblées sur la place et à cinq heures nous sommes rendus à la porte de Bingen pour y attendre les ordres des princes. Après avoir été environ deux heures sans en recevoir, on nous fait entrer dans la ville et on nous range en bataille sur les bords du Rhin, à la suite des gardes des princes et de quelques compagnies d'officiers de cavalerie qui, se trouvant aux environs de Biogen, ont été mandées pour le même objet, afin de recevoir le roi de Prusse à la descente de son yacht. Ce prince n'arriva que fort tard. Il était accompagné du prince royal et de quelques officiers généraux. Monsieur, M. le comte d'Artois, M. le prince de Condé et ses enfants, suivis d'une foule nombreuse, se trouvèrent au bord du Rhin. Ils conduisirent le roi en leur logis, faisant passer Sa Majesté devant le front de notre cavalerie. Le roi tint les propos les plus honnêtes, particulièrement sur notre troupe, et parut frappé d'apercevoir dans le rang huit a dix commandeurs de l'ordre de Malte et de voir autant de chevaliers. En effet, nous en avons plus de quarante. Le roi de Prusse a dîné avec tons nos princes et un très petit nombre des personnes les plus marquantes a eu cet honneur. Dans ce nombre, on a vu, non sans quelque étonnement, M. de Calonne. Apres dîner, le roi, reprenant le chemin de son yacht pour se rendre à Coblentz, s'est arrêté pour voir défiler les compagnies de cavalerie qu'on avait fait venir a Bingen. Sa Majesté étant embarquée a été saluée de quelques coups de
îigilizedbyGoOgle
DÉPART DE COBI.BNTZ 3SS
canon comme à son arrivée. Des cris multipliés de * Vive le Roi » se sont faits entendre pendant longtemps. Après avoir été 14 heures à cheval, nous avons repris gatment le chemin de nos cantonnements, très satisfaits d'avoir paru devant le successeur du grand Frédéric, devant un souverain qui paraît s'intéresser si vivement à la situation de notre malheureux Roi et qui semble manifester pour notre cause des sentiments pleins de franchise et de loyauté... Le roi de Prusse est d'une taille gigantesque et doit représenter à merveille à la tète d'une armée, surtout avec la valeur que tout le monde s'accorde à lui donner. Ce prince a la réputation d'être extrêmement amateur du beau sexe. J'ai montré trop d'indulgence pour cette faiblesse pour m'élever aujourd'hui contre elle. Cependant, je blâmerais un souverain qui, inconstant dans ses goûts, peu délicat dans ses choix, en ferait sa principale occupation, négligerait les devoirs que son rang lui impose et compromettrait par sa conduite la dignité royale, qu'aujourd'hui plus que jamais il faut conserver dans tout son éclat.
23 juillet. — Nos princes se rendent à Coblentz, sur l'invitation du roi de Prusse, pour assister à la revue de son armée et reviennent sur le champ à Bingen.
23 ad 30 juillet. — Du 23 au 30, nous séjournons dans nos cantonnements, entre Bingen et Mayence, et chacun achève de se pourvoir de tout ce qui peut être nécessaire pour la campagne. Pendant ce temps, on s'occupe définitivement à Bingen de l'organisation et de l'ordre de bataille de l'armée émigrée. Il faut bien croire que, consultant leur véritable intérêt, les princes auraient vivement désiré réunir toutes leurs forces en un seul et même corps d'armée. Nous nous en étions flattés jusqu'à ce moment. Je ne doute pus que les princes n'ont pas été les maîtres d'empêcher la division qui s'en fait en trois petites armées. Les puissances ont paru l'exiger pour un mieux qu'il est difficile de comprendre. Il parait plus vraisemblable que c'est la suite d'une intrigue ourdie dans le cabinet de Vienne par des personnes qui, jouissant de la confiance de notre malheureux Roi, veulent empêcher ses frères de
3S6 JOURNAL D'iHIMATIOlf
jouer un rôle dam ce qui doit s'opérer et surtout pour éloigner H. le prince de Coudé dont l'énergie, la conduite noble et soutenue leur font ombrage. Quoi qu'il en soit enfin, il est décidé que toutes nos forces Beront divisées et formeront trois corps. Monsieur et M. le comte d'Artois resteront à l'armée du duc de Brunswick avec le roi de Prusse. Us prennent avec eux tous les corps réputés de la maison du Roi, savoir : 1500 gardes du corps; 300 gardes des princes ; 1 200 des compagnies rouges ; 600 des hommes d'armes à cheval ; un escadron de grenadiers à cheval nouvellement créé et dont le commandement a été donné au vicomte de Virieu, maréchal de camp, gentilhomme d'honneur de Monsieur et qui revient d'accompagner Madame à Turin ; le corps des gendarmes à pied, se montant à environ 800; les gardes de la porte à 200; ensuite le corps entier des officiers de la marine à pied el achevai; des compagnies d'officiers; des compagnies de gentilshommes, infanterie el cavalerie; le régiment de Royal- Allemand; le régiment de Saxe, hussards ; partie de Bercheny ; le corps des chasseurs royaux des princes, corps de nouvelle levée, 200; de Gerduck, 200; le régiment de Barwick et Dillon, 900; le régiment de WittgenBtein, 500; les chasseurs étrangers à cheval, nouveau corps formé par le marquis de Polignac et environ 250 officiers d'artillerie et de génie.
Les compagnies d'Auvergne, jointes au rassemblement formé par les soins du duc de Lorge, formeront la brigade du Colonel-Général, laquelle fera partie de l'armée du centre, qui sera composée, ainsi que l'on vient de le voir, des corps les mieux organisés, les plus complets et sera la plus considérable en cavalerie. Les enfante de M. le comte d'Artois devant arriver de Turin pour faire la campagne, il se trouvera dans cette petite armée 4 princes de la famille royale, deux maréchaux de France, 16 lieutenants généraux, 118 maréchaux de camp, 16 officiers généraux du corps de la marine, environ 8000 hommes d'infanterie et 6000 hommes de cavalerie, dont on peut bien compter 12000 gentilshommes ou officiers. Mais ce qui est monstrueux et ne peut se concevoir et entraînera nécessairement une suite effrayants, c'est environ 120 offi-
îigilizedbyGoOgle
DÉFAHT DB COBLKRTZ 357
ciers ou aides de camp des princes, 70 officiers de l'étatmajor, 16 commissaires des guerres, 80 employés au quartier général et, pour le bouquet, environ 350 aides de camp des officiers généraux.
La seconde division, aux ordres de H. te prince de Condé, est destinée a servir avec l'armée du prince d'Esterhazy sur les bords du Rhin et dans le Brisgau. Cette division, forte d'environ 8 à 6000 hommes dont 1800 de cavalerie, sera composée de compagnies d'officiers et de gentilshommes à pied et achevai; de la légion de Mirabeau, d'environ 1600 hommes d'infanterie et 300 de cavalerie ; du corps des chevaliers de la couronne, de 200 hommes, formé par les Boins de M. de Bussy ; du régiment de Rohan, dû aux soins du cardinal et commandé par son neveu, le prince Louis de Rohan, de 400 hommes; de deux corps de Hohenlohe, formés parles soloe des princes de Hohenlohe, qui se sont voués à notre cause, d'environ 600 hommes; un corps de 200 hussards, formé par le prince Maurice de Salm, frère cadet du prince Frédéric de SaJm-Kyrbourg; et environ 100 officiers d'artillerie et du génie. On peut compter environ 3000 gentilshommes ou officiers dans cette division, dans laquelle il se trouvera un prince du sang, 6 lieutenants' généraux, 30 maréchaux de camp, 50 officiers de l'état-major, commissaires des guerres ou employés, 25 officiers ou aides de camp du prince et environ 60 aides de camp des officiers généraux.
La troisième division sera aux ordres de M. le due de Bourbon, ayant avec lui le duc d'Engtûen, son fils unique. Elle est destinée à servir dans l'armée des Pays-Bas, aux ordres du général Clerfayt. Cette division, forte d'environ t a 8000 hommes, dont environ 1200 de cavalerie, sera composée : d'une partie des compagnies qui se sont formées a Alh en officiers et gentilshommes soit à pied, soit à cheval ; d'un corps de chasseurs formant la légion do Carneville, levée par M. de Carneville, gentilhomme normand, major du régiment d'Artois-cavalerie, et d'environ 300 hommes; de quelques compagnies franches, formées par les soins de MM. de La Rianderie, de Breuilpont, de Calonne ; d'une compagnie de 80 cavaliers, presque tous de l'ancienne maréchaussée, formée par les soins du sieur Maillard, prévôt
îigilizedbyGoOgle
158 IOUHNAI. D'ÉMIGRATION
de la maréchaussée à Valenciennes, homme excellent, et d'environ 75 officiers d'artillerie et du génie. On peut compter à peu près 3.000 gentilshommes ou officiers dans cette division, dans laquelle il se trouvera 2 princes du sang, 2 lieutenants généraux, 24 maréchaux de camp, environ 40 officiers de l'état-major, commissaires des guerres ou employés, 25 officiers ou aides de camp des deux princes et 50 aides de camp des officiers généraux.
D'après tout ce détail, ces trois divisions réunies auraient pu former un corps d'armée de 23 à 24 mille hommes, auquel il aurait cependant manqué la chose la plus essentielle : du canon. II ne paraît pas, malgré l'argent que l'on a fait dépenser à nos princes pour cette partie, qu'elle soit trop bien montée jusqu'à présent. D'ailleurs, quoiqu'il y ait environ 400 officiers d'artillerie émigrés, il y en a fort peu d'anciens et il ne s'y trouve que deux maréchaux de camp, le marquis de Thiboutot, commandant en chef du corps de l'artillerie, ex-dépulé aux États Généraux, membre du côté droit, homme franc et loyal, et M. de Bellegarde. Indépendamment des officiers généraux employés ou devant servir à la suite des trois divisions, les princes en ont destiné plusieurs autres à servir en Savoie ou dans le comté de Nice, si l'occasion se présente de les y employer. Il y en a aussi quelques-uns en Espagne.
Le duc de Brunswick, notre généralissime, fait enfin paraître une déclaration, en date du 25 de ce mois, au nom de l'empereur et du roi de Prusse et adressée aux habitants de la France. C'est une espèce de manifeste, dans lequel il réclame contre la violation et l'usurpation des droits des princes de l'empire possessionnés en Alsace et en Lorraine. Il annonce que l'alliance des deux souverains a de plus pour but de faire cesser l'anarchie de la France et d'arrêter les attaques portées au trône et à l'autel, sans prétendre s'enrichir aux dépens de la France par des conquêtes, de délivrer le Roi, la Reine et la famille royale de leur captivité; que l'on traitera en ennemis et punira en rebelles les gardes nationales qui auront combattu contre les troupes des deux cours alliées; qu'on punira sur le champ, suivant la rigueur du droit de la guerre, les habitants des villes, bourgs, etc., qui oseraient se défendre
îigilizedbyGoOgle