‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 56 sur 92 · L'ENTRÉE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

L'ENTRÉE EN CAMPAGNE

« tentent but un territoire dont le gouvernement ne soit < pas actuellement en état d'hostilité contre leur patrie. « A Rochefort, le 19 août 1792. Signés : La Fayette, lieutenant général, ex-député; La Tour-Maubourg, maréchal de camp, ex-député ; Alexandre Lameth, maréchal de camp, ex-député ; Bureau de Puzy, officier du génie, ex-député \ etc....

La nouvelle de l'arrestation des quatre grands coupables, La Fayette, Alexandre Lameth, La Tour-Maubourg et Bureau de Puzy, fut pendant quelques moments parmi les émigrés un adoucissement à la profonde douleur où les avait plongés les Bcënes déplorables et affreuses du 10 août. Les auvergnats, surtout, ne purent contenir leur joie de voir enfin commencer la punition divine de leur indigne compatriote La Fayette, qui peut compter parmi nous plusieurs proches parents et amis, lorsqu'on pouvait l'avouer sans honte. Il parait que la fuite de La Fayette et de ses intimes a fini par achever entièrement le parti constitutionnel . Tous ceux qui étaient employés dans les armées ont prévenu leur destitution, leur arrestation et peut-être pis encore en s'enfuyanl hors de France. Presque tous ont passé en Angleterre, tels que Liancourt, d'Aiguillon, Mathieu de Montmorency, Lusignan, Beaumetz, Duport, le vicomte de Noailles, etc.. D'autres se sont voués aux jacobins républicains et nous les verrons probablement incessamment en Bcene, tels que Custine, Beauharnais, Biron, Valence, d'Harville, Arthur Dillon, Le Veneur, Wimpflen, Menou, Sillery, Crassier, Chatcauneuf-Randon, La Touche, Freteau, Saint-Fargeau, Montesquieu et une infinité d'autres.

Cependant le moment tant désiré d'entrer en France est enfin arrivé. Les ordres sont donnés pour que toute notre petite armée soit en mouvement le 29 au matin. Nos princes ont désiré que, indépendamment de nos cocardes et plumes blanches, chaque gentilhomme, cavalier ou fantassin, fût pourvu d'une écharpe ou ceinture Manche.'En conséquence, chacun de nous s'empresse de satisfaire leurs intentions à

408 JOURNAL r> ÉMIGRATION

oet égard, et cette seule dépense jette encore au moins 60 000 francs d'argent comptant dans la ville de Luxembourg.

38 août. — Monsieur, ayant réuni au quartier général les officiers généraux et les commandants des corps d'officiers et de gentilshommes, leur a fait le discours suivant pour toute la noblesse :

« Messieurs, c'est domain que nous entrons en France. « Ce jour doit influer nécessairement sur la suite des « opérations qui nous sont confiées et notre conduite peut « fixer le sort de la France. Vous n'ignores pas les calom- « nies dont nos ennemis ne cessent de nous accabler et le « soin qu'ils ont do répandre que nous ne rentrons dam « notre patrie que pour assouvir nos vengeances particu-

• lières. C'est par notre conduite. Messieurs, c'est par la « cordialité avec laquelle nous recevrons les égares qui

* viendront se jeter dans nos bras que nous prouverooi

* & l'Europe, à l'Europe entière, que la noblesse Français*;, « plusillusirequejaraais par ses malheurs et saconstance, « sait vaincre ses ennemis en pardonnant les erreurs de « ses compatriotes. Les pouvoirs qui sont remis entre roi

• mains nous donneraient le droit d'exiger ce que notre « intérêt et notre gloire nous prescrivent, mais nous parlons « à des chevaliers français et leurs cœurs, enflammés du « véritable honneur, n'oublieront jamais les devoirs que « ce noble sentiment leur inspire. »

Nous avous arrêté entre nous de ne plus recevoir d'arrivants, a moins que des circonstances imprévues ne nous amènent des compatriotes ayant jusqu'au dernier moment servi le Roi, comme M. Aubier, en faveur duquel sous nous sommes empressés de faire une bien juste exception.

29 août '. —Le temps a été affreux toute la nuit et presque tout le malin. Toute l'armée des princes est en marche pour outrer en France, entre Luxembourg et Thionville. Notre service devient plus militaire et plua exact. Noua

îigilizedbyGoOgle

[,'EKïRÈK EN CAHFAONE 409

commençons notre premier piquet, composé de 50 maîtres

et commandé par un capitaine de la brigade. Me trouvant le premier en grade, je suis nommé pour commander ce premier détachement, auquel est joint celui du logement. Notre ordre porte de nous rendre au village de Valmeraoge. Notre lieutenant général, commandant de l'aile, te comte de Caraman, voulant diriger notre marche celte première journée, marche à notre têle. Nous partons de nos cantonnements au point du jour. Pour arriver a la chaussée de Thioaville sans passer par Luxembourg, oous allons à trareri champs par dos chemins affreux. Les Autrichiens sont devant Thion ville «t tirent sur la place qui y répond, mais la canonnade est peu vive.

Le quartier général des princes est aujourd'hui à Roussy, à trois petites lieues de Thion ville, sur la chauBsée. Nous le traversons pour nous rendre sur la droite, à Valmerange. Nous y arrivons de bonne heure. Le village parait d'abord abandonné par les hommes et il ne s'y montre que quelques femmes. Nous commençons par établir la confiance en payant en argent quelques provisions. D'autres en apportent et peu à peu tous les habitants, rassurés, arrivent et nous procurent tous ce que oous pouvons désirer. Le comte de Caraman fait, en arrivant, la reconnaissance des environs, place des postes en conséquence, ordonne des patrouilles pour la nuit, prend tous les soins pour assurer la tranquillité de la brigade, qui se trouve obligée de bivouaquer, l'endroit étant peu considérable pour nous loger. Nos chevaux sont tous au piquet. Ceux qui ont des lentes à eux en font usage. Les gardes du corps sont à peu près les seuls à qui on en ail fourni et il paraît que nous sommes condamnés au bivouac pour toute la campagne.

Dans la soirée, tous les habitants du village, entièrement rassurés sur nos intentions pacifiques, sont rentres dans leurs maisons et, à la nuit, nosjeunes gens s'amusent à faire un feu de joie avec les restes de l'arbre de la Liberté, qui avait été planté dans ce village ainsi que dans tous les plus petits endroits de la France. Le maire du lien vient lui-même allumer te feu avec des liasses de décrets et nous assure que c'est le plus beau jour de sa vie.

îigilizedbyGoOgle

410 100BNAL D'ÉMIGRATION

30 août. — Le temps s'est remis au beau. Chaleur. — De grand matin nous nous sommes rendus à l'église do village. Le prêtre intrus avait disparu comme on peut bien le penser. Les habitants de Valmerange avaient été chercher, des la veille, leur ancien pasteur retiré dans le voisinage. Ce bon curé leur a fait, en pleurant, l'exhortation la plus touchante et la plus paternelle, leur a pardonné leur erreur et les a engagés à lui rendre la confiance qu'ils avaient toujours eue précédemment en lui. Nous finissons par chanter le Salvum fac regem, que la situation de notre malheureux souverain rend d'autant plus attendrissant.

Nos ordres nous conduisent à deux lieues plus loin, au village d'Angevillers. On nous établit au milieu d'un champ, où toute la brigade fait un bivouac en règle. Nous nous sommes rapprochés de Thionville et n'en sommes qu'à deux petites lieues. Le quartier général des princes est à Hettérange, à une très petite lieue de la place, sur la grande route de Luxembourg. Tous les corps de cavalerie sont dans les villages d'alentour.

31 août. — Continuation de beau temps et chaleur. — Nous séjournons à Aiigevillers. Les provisions nous y arrivent de toutes parts et notre argent supplée au peu d'exactitude avec laquelle on nous délivre le pain et la viande. Quant aux fourrages, nous nous en fournissons dans le village, en donnant des bons des princes. Les habitants des villages voisins nous apportent des moutons, des volailles, du vin, des œufs, des légumes, etc. On fait quelques visites dans la cave du curé constitutionnel, qui a décampé et qui était un très mauvais sujet, d'après le dire de tous ses paroissiens. On s'amuse à brûler le soir quelques échappes municipales et décrets de l'Assemblée. Cependant les fourrages, peu abondants, sont bientôt consommés avec environ mille chevaux et ce qui est encore plus urgent c'est l'eau qui manquera absolument si la chaleur continue.

Nous sommes assez près de Thionville pour voir très distinctement cette ville de dessus la hauteur. Nous entendons toute la nuit le canon de la place. Mais une autre canonnade très vive et très éloignée se fait également

îigilizedbyGoOgle

l'entrée EN CAMPAGNE 411

entendre : c'est l'attaque de Verdun par le roi de Prusse. Jusqu'à ce moment, étant toujours isolés et séparés, nous ne sommes que difficilement au fait des opérations des armées autrichienne et prussienne et encore moins des mouvements des ennemis. Cette même nuit, nous avons eu une petite fausse alerte qui amis toute la brigade sur pied. Des bergers faisant du bruit dans les bois voisins l'ont occasionnée. Cette alerte a servi à nous assurer de notre célérité, eu cas d'événement. En dix minutes nous étions prêts et nos chevaux sellés.

Septembre 1792. — 1" septembre. — Beau temps. Chaleur. — Le manque d'eau et de fourrages nécessite notre départ d'AngevillerB, où nous nous trouvons en avant du quartier général. Les nouveaux ordres nous placent, à notre grand regret, en arrière d'Hettérange et à une demi-lieue & droite de la chaussée de Luxembourg à Thionville. C'est auprès du village de ZoufTken que s'établit notre bivouac. Le village pourrait contenir assez de monde, mais le beau temps invite ceux qui ont des tentes à camper.

i" au il septembre. — Séjour à Zouffken jusques au 11. Quartier général toujours à Hetlérange. — Le beau temps n'a pas été de longue durée. Nous avons eu bientôt à souffrir l'incommodité de quelques orages et la pluie est devenue continuelle pendant le reste de notre séjour. Nous apprenons la reddition de la ville de Verdun au roi de Prusse, après une assez faible résistance. La place de Thionville se trouve en ce moment à peu près cernée de toutes parts. Le prince de Hohenlohe, avec 20000 hommes, est campé à Richcmont, près de la chaussée qui conduit à Metz. Le général Wallis, avec un corps d'environ 6 000 de Hohenlohe et l'armée virons d'Hettérange. Le :orps peu considérable, Thionville du côté de la ■:.» assurances qu'ont pu ces qu'on prétend avoir e l'attaquent pas. M. de ce que lui a pu certifier

îigilizedbyGoOgle

M1" de Fouquet, sa nièce, dont le château est ici près. Cependant, on assure que le baron de Wimpfen, qui commande dans Thionvilie, a promis de livrer la place pourvu qu'on ait l'air de l'attaquer un peu vigoureusement. Mais dos princes sont sans artillerie. Ils font la juste demande des canons de siège pris à Longvy, mais on les leur refuse, ainsi que les secours qu'il eût été aieô de faire venir de Luxembourg, si on eût voulu agir de bonne foi et loyalement. On fait faire quelques sommations à la place, mais on n'en reçoit que des réponses arrogantes et insultantes. M. de Belïegarde, maréchal de camp de l'artillerie, veut faire l'essai d'un caisson qui doit porter un feu inextinguible, mais cela ne peut réussir. Enfin, on perd devant Thionvilie le temps le plus précieux ut pendant ce temps on nous assure que te roi de Prusse et le duc de Brunswick, après avoir pris Verdun, s'avancent en Champagne. Cependant on tire toujours faiblement sur la place qui y répond. Un seul jour, le maréchal de Cas tries, aidé d'une batterie autrichienne, fait un feu assez vif, lequel, s'il eût continué, eût pu déterminer la reddition de Thionvilie, mais le temps devint si affreux qu'on fut obligé de discontinuer1. Le prince de Waldeck, général autrichien, a eu le bram emporté d'un boulet de canon. Nos princes vont le voir à son camp. Il est transporté à Luxembourg et s'arrête, en passant, chez nos princes. 11 est accompagné par un de nos meilleurs chirurgiens, le père Elisée, qui était à la tète de l'hôpital de la ville de Grenoble et qui est ici à la tète de celui de notre armée.

Un jour, on fait avancer un corps d'infanterie noble, des officiers de la marine, jusqu'aux portes de la place, espérant les voir ouvrir, mais il faut revenir, heureux de n'avoir perdu personne dans cette fausse et imprudente démarche. Le corps des gardes de la porte, posté plus en avant, a eu quelques blessés pendant tout le temps qu'on est resté devant Thionvilie et a perdu un gentilhomme. Enfin, rien n'a été plus complètement ridicule que ce prétendu siego.

Mais ce qui l'est infiniment davantage c'est l'établisse-

t. La première citation d» M. deChtrapDour «'arrête là.

îigilizedbyGoOgle

L'ENTREE IN CAMPAGNE *t3

ment du quartier général. Je fus y dîner avec les princes et j'en revins véritablement affecté de l'immensité d'employés inutiles qui se trouvent à leur suite. Aussi le quartier général a exactement l'air d'une foire considérable. Je doute que la suite de Louis XV à l'armée ait jamais été plus nombreuse. 11 s'ensuit un gaspillage affreux et une consommation effrayante et d'autant plus fâcheuse que souvent les corps de noblesse qui sont auprès manquent et en murmurent avec raison. Non seulement les gens raisonnables souffrent de voir une conduite aussi peu mesurée, mais que doivent penser de nous les généraux étrangers, le roi do Prusse et tous les princes allemands, qui voient un luxe aussi déplacé, tandis que leur suite est des plus modestes? En ce moment, nous no faisons plus d'envieux ni de jaloux, mais les détracteurs restent et nous finirons par ne plus inspirer même la pitié.

Nous apprenons que La Fayette et ses complices, députés constituants, ont été conduits sous bonne garde à Luxembourg. Il paraît qu'on a relâché ses autres compagnons. La Fayette ayant trouvé un compatriote dans la comte de Rochefort d'Ailly, major de la place, auquel sa maison peut se faire honneur d'appartenir, il s'est informé de lui avec empressement, de nous tous et particulièrement de Canillac, de La Queuille, de moi et de quelques autres qu'il connaît davantage. 11 s'est étendu an éloges sur notre conduite. M. de Rochefort nous a mandé ces détails....

Cependant, nous sommes toujours devant Thionville et aux environs, souffrant impatiemment Ja perte d'un temps si précieux. Le baron de Breteuîl arrive à Luxembourg et se dispose à se rendre auprès du roi de Prusse. Ou ne peut douter qu'il ne soit chargé des pouvoirs du Roi et de la Reine pour traiter avec les puissances armées, (jalonne annonce son départ, au grand déplaisir de M. le comte d'Artois, mais il ne peut rester avec le baron de Breleuil.

Enfin les ordres du duc de Brunswick arrivent pour faire partir toute la cavalerie de notre armée et se rendre avec célérité, en trois jours, devant Verdun. L'infanterie doit rester devant Thionville, à l'exception du régiment de Barwick, qui doit suivre tes princes et faire le service de leur garde au quartier général. Ces nouveaux ordres excitent la

îigilizMDyGoOgle

plus grande fermentation parmi tes gentil ho m mes des compagnies à pied et ne fait qu' augmenter lorsqu'on apprend que les princes se disposent à suivre la cavalerie. Le mécontentement éclate avec tant de violence que le prince Xavier de Saxe, qui devait rester pour commander toute l'infanterie, en refuse la commission. Les gentilshommes font à cet égard IeB plus fortes réclamations et témoignent le désir qu'il reste au moins un prince avec eux. Au déplaisir qu'ils éprouvent de demeurer en arrière, pendant que l'on va peut-être marcher sur Paris, se joint encore la crainte de se trouver sans munitions de bouche et sans argent et dans les plus tristes embarras. H. de Calonne parlant incessamment, ils voient s'éloigner à regret un homme si fertile en ressources. Monsieur, prétextant une affaire pour faire un détour, passe par Luxemboug pour voir une personne dont il est séparé depuis plusieurs mois. M. le couito d'Artois, resté seul dans cette circonstance, reçoit avec sa grâce ordinaire les réclamations des gentilshommes, les calme, remet la tranquillité dans les esprits, les flatte par de belles promesses et arrange que le maréchal de Broglie doit rester jusqu'à nouvel ordre avec la noblesse. M. le comte d'Artois fait partir ses enfants avec une colonne de cavalerie et ne les rejoint que le second jour, pour rester 24 heures de plus avec l'infanterie, afin d'achever d'y rétablir la paix et la confiance, et il y fait aussi ses adieux à son cher Calonne qui, n'ayant plus que 104 louis dans sa bourse pour se rendre à Cologne, en laisse 100 pour subvenir aux premiers besoins de l'infanterie noble qui, sans ce petit secours, se trouvait dans le plus grand embarras pour l'argent.

11 septembre. — Le temps, dérangé depuis quelques jours, a été cette nuit aussi affreux que je l'aie jamais vu et l'est encore tout le matin. Une pluie à verse, extrêmement froide et continuelle, a fait pâlir cruellement au bivouac nos malheureux chevaux. Les chemins, tes champs, sont tellement couverts d'eau qu'ils paraissent impraticables. Cependant, à sept heures, la brigade est en marche pour sa destination. Notre route est épouvantable, autant pour nous que pour nos équipages. Nous marchons à Ira-

3,gitized9y G00g[e

L KNTHÉR EN CAMPAGNE 415

vers champs pendant cinq grandes lieues pour arriver à Aumcts, où est le quartier général, village noté pour avoir commis beaucoup d'atrocités depuis la Révolution et qu'en conséquence les Prussiens ont eu ordre de piller. Notre destination est Crunen, une lieue plus loin, gros village doot les habitants ont été ménagés. Nous y sommes tous logés, c'est-à-dire les hommes dans des granges et presque tous les chevaux an bivouac.

12 septembre. — Le temps moins laid que la veille, mais les chemins de traverse et les terres aussi gâtés qu'on puisse l'imaginer après de fortes pluies. Après quatre grandes lieues d'une marche pénible, la brigade s'arrête à Eton, très gros village, à une lieue en arrière de la petite ville d'Etain où est le quartier général des princes et où H. le comte d'Artois rejoint ses enfants. Nous sommes tous à couvert, à Eton, et nous sommes toujours fournis, sur des bons, de pain, de viande et de fourrage. Je suis logé chez le maire du lieu. A entendre tous ces honnêtes gens du moment, on ne pent se faire idée combien ils ont souffert de tout ce qui s'est passé, combien ils étaient impatients de voir un nouvel ordre de choses et surtout notre arrivée.

13 septembre. — Le temps s'est remis à la pluie, a été affreux toute la matinée et pendant toute notre marche, jusqu'à Verdun. Nous avons traversé Etain, où nous avons trouvé la chaussée que nous avons suivie jusqu'à Verdun. Je n'ai de ma vie été si complètement mouillé. Le vent et la pluie n'ont pas discontinué un instant, mais peut-on se plaindre quand on voit tant de vieillards respectables, que l'honneur seul a conduits ici. Être ainsi exposés aux injures d'un temps horrible? Le comte de Montboissier, âgé de quatre-vingts ans, est à la tète de sa division, donnant l'exemple. Nos quatre princes — car les deux jeunes sont à cheval, à la tète d'une colonne — marchent avec l'armée. Nous arrivons à la porte de Verdun, où les ordres nous sont donnés pour aller occuper le village ou faubourg de Belleville et environs. Si nous y sommes mal, au moins nous sommes à couvert, ainsi que

îigilizedbyGoOgle

418 JOUftKAI. d'émigration

nos chevaux, «t les- habitants de cet endroit noua parais sent être et avoir été do braves gens. Tous les différents corps de notre petite armée sont répartis dans les environs de Verdun qui est gardé par les Prussiens. Cependant, dm princes y sont logés et l'immense suite de leur quartier général y est établie.

14 septembre. — Séjour. — Le temps s'est heureusement remis au beau et me donne la jouissance d'aller passer ma journée entière à Verdun et le plaisir de me retrouver dans une ville française. Le siège ayant été trei court et la résistance très faible, la ville a très peu souffert. Cependant, pour atténuer l'effet des bombes, elle a été entièrement dépavée, en sorto que, vu les pluies des jour» précédents, on est dans la boue jusqu'à mi-jambe. Jo vais faire ma cour aux jeunes princes, avec lesquels j'aurais pu dtner si je ne m'étais engagé avec le marquis de La Guiche, qui fait la campagne à la Buite du maréchal de Caslries, ayant préféré cette manière de servir plutôt que d'être employé à une brigade comme maréchal de camp.

Le baron de Breteuil est établi à Verdun. Il paraît qu'étant chargé des pouvoirs du Roi, il doit se concerter avec le roi de Prusse et les généraux autrichiens, pour les opérations, mais on ne peut douter qu'il ne se soit opposé à ce que Monsieur se déclare régent de France pendant l'évidente captivité du Roi et de la Reine, renfermés ea ce moment au Temple, dans la plus exacte prison. Cependant nos princes ont été politiquement obligés de voir le baron de Breleuîl, ce qui n'a guère plu à H. le comte d'Artois. Dans la matinée, sachant que beaucoup de monde va chez le baron do Breteuil, j'ai été aussi lui faire ma visite. J'y ai trouvé grande affluence, une véritable cour de ministres, et, dans le nombre des plus empressés, j'ai vu des personnoB que j'ai souvent entendues déclamer contre le baron de Breteuil

Je me promène tout le jour dans la ville de Verdun, que je ne connaissais pas. Le drapeau blanc est arboré sur tous les clochers. La cocarde blanche à remplacé celle aux trois couleurs. Toutes les boutiques sont ouvertes et en pleine activité et, quoiqu'il y eût encore a Verdun un grand

DigihzedBy G00g[e

L'fNTRÉB RN C&'MPAONK 417

tombre de patriotes, il semble que tout h monde soit coneut et satisfait.. Les chanoines de la cathédrale ont été «■installés aujourd'hui. Ou attend d'un moment à l'autre 'évêque, qui ne doit faire ici qu'une très courte apparition >t s'en retourner à Trêves y attendre que les choses aient iris une consistance plot assurée. Oe prélat, l'abbé Desnos, >st mon proche parent; jouissant en biens de l'église d'un revenu considérable, il en faisait le meilleur usage et ses charités dans son diocèse étaient immenses. Les anciens magistrats ont été réintégrés. Plusieurs des plus enragés démocrates, notés, ont été arrêtés ou bannis. Mais la police se fait au nom du roi de Prusse, à qui la ville s'est rendue. Nos princes n'ont rien à y dire. Dans la/longue conférence que le baron de Breteuil a eue avec le roi de Prusse, lorsqu'il a été le voir dernièrement à son armée, il paraît que la régence de Monsieur a été encore écartée et il s'y oppose toujours fortement, dans la crainte que cela ne puisse nuire aux intérêts de la Heine dans le eas de quelque malheureux événement que les circonstances ne font que malheureusement trop prévoir.

Je me suis promené sur lea remparts et j'ai visité la citadelle. Tout est dans le meilleur état de défense et on ne peut concevoir le peu de résistance qu'on a fait. La citadelle est gardée en ce moment par un très petit détachement de prussiens. On y voit beauconp de soldats prisonniers qui paraissent encore enragés patriotes. Quelques officiers émigrés ont eu 1'imprndence de s'en approcher et de leur parler. Ils en ont reçu mille sottises et ont entendu des horreurs sur le Roi. Je retrouve à Verdun le comte de Moustier, ci-devant ministre du Roi auprès du roi de Prusse, qui, le traitant avec bonté et lui témoignant relativement aux affaires de France une entière confiance, lui a permis de l'accompagner pendant celle campagne. M. de Moustier a avec lui son inséparable belle-sœur, la marquise de Bréhant, mon ancienne connaissance depuis plus de 25 ans. Cette dame, autrefois extrêmement jolie, avait une sœur moins bien qu'elle, mais dont le chevalier de Moustier devint amoureux et qu'il épousa. Elle mourut de la poitrine peu de temps après. Depuis cette époque, la sensible M" de Bréhant entreprit de consoler M. de Moustier de

îigilizedbyGoOgle

418 jouhnal d'émigration

la perte de sa sœur, s'attacha tellement à lai que, depuis dix ou douze sas, elle ne l'a pas quitté, l'a suivi jusque* en Amérique, lorsque M. de Moustier y fut envoyé en qualité de ministre auprès des Etats-Unis. Elle l'a depuis accompagné à Berlin, où elle a longtemps séjourné, et la voilà en ce moment à la suite de l'armée prussienne et servant de secrétaire à son cher beau-frère, dont les principes paraissent bons, quoiqu'il les aie quelque temps dissimulés à Berlin. Quant à ceux de MB> de Bréhant, ils sont aussi royalistes qu'ils peuvent l'être. Cette dame, aujourd'hui âgée de plus de 13 ans, conserve encore des traces de beauté. 1 La ville de Verdun est toute cette journée remplie des émigrés cantonnés dans tous les environs. On se réjouit, on s'embrasse, on se témoigne sa satisfaction de se voir bientôt au moment de contribuer à la délivrance du Roi, de la Reine, de leurs enfants et de la vertueuse Madame Elisabeth, tous subissant la captivité la plus dure et la plos inouïe, mais les nouvelles que l'on a de Paris redoublent nos inquiétudes sur cet intéressante et précieuse famille. Il y a eu de nouveaux massacres, le 2 et le 3 septembre, et Paris est le théâtre de nouvelles horreurs plus atroces que les précédentes et telles que l'histoire n'en a jamais fourni d'exemple. Nous n'avons encore que des relations imparfaites de ces scènes horribles et je n'en rendrai compte qu'à la fin de ce mois, lorsque j'en serai mieux instruit.

15 septembre. — Le temps est assez beau. Ce matin nous avons reçu nos ordres pour partir de nos villages, ainsi que tous les autres corps de cavalerie de notre armée, pour nous porter en avant, le duc de Brunswick paraissant désirer ce renfort. Nous sommes en marche a midi, tous sur le même point, par la chaussée qui mène de Verdun à Dun, où sera le quartier général de nos princes. Une petite lieue avant d'y arriver, nous nous arrêtons au village de Liny-sous-Duo, gros endroit où la brigade est entièrement logée et à couvert, hommes et ohevaux. Nous y apprenons le soir que le général Clerfayt, marchant de

1. Les citations de M. de Ch&mpflonr reprennent ici et continuent, i l exception de quoique* pauagei.

îigilizedbyGoOgle

t'iNTBBI El» CAHP46NR 419

ttenay sur Vounen, a forcé les patriotes retranchés à la jroÙE-aux-Bois, les a complètement battus et chassés et eur a tué beaucoup de monde. Mais cette affaire a coûté iux Autrichiens la perte du 61s aine du prince de Ligne, eune homme de 30 ans, de la plus grande espérance, déjà Lvancé en grade et annonçant de grands talents miliaires joints à une grande valeur. Cette action a eu lieu e 15 matin. Le combat a été assez opiniâtre et les autri- :bien& ont perdu du monde. Le village de Liny que nous occupons était rempli de zélés patriotes, aujourd'hui très simples et se disant les plus honnêtes gens du monde. Le maire était même noté comme un des plus enragés. La mu d ici pâli té parait cependant se prêter de bonne grâce a nous faire fournir tout ce qui peut nous être nécessaire à noua et à nos chevaux.

16 septembre. — Encore beau temps, ce qui jusqu'à présent a été rare deux jours de suite. Malgré les fournitures de la veille, ne me trouvant pas suffisamment pourvu pour lea chevaux de ma compagnie et ne trouvant pas dans le maire une grande activité à me satisfaire, ayant d'ailleurs appris un mauvais propos qu'il a tenu sur nous aux habitants depuis notre arrivée, je n'ai pu retenir un mouvement de colère dont a un peu pâti le magistrat national. Pour le rendre un peu plus leste à me faire livrer ce dont j'ai besoin, je me suis laissé aller, contre mon caractère et mes principes, à une vivacité dont je suis honteux en ce moment, étant de sang-froid eu l'écrivant. J'en suis véritablement peiné. C'est la première fois que pareille chose m'est arrivée et je réponds que ce sera la dernière. Quelle gloire y a-t-il à assommer à coups de canne un malheureux, tout méprisable qu'il est, quand on a la force en main et qu'il ne saurait ni n'oserait se défendre? Si vous lisez cet article, mon cher fils, ainsi que vos frères, profitez de l'aveu de ma honte et apprenez que cette manière d'agir est indigne d'un gentilhomme dans quelque occasion que ce puisse être.

A midi, nous recevons nos ordres pour partir promptement de Liny. Le général Caraman nous donne le temps de manger la soupe. A deux heures, nous sommes en

îigilizedbyGoOgle

(M journal d'émigration

marche sur la ville de Dira, que nous traversons non sans peine, les rues et le pont étant obstrués par les équipages et tous les embarras du quartier général de nos princes Nous arrivons à la nuit & Nouart, gros village assez mauvais où la brigade a peine à se loger, surtout avec les inconvénients de l'obscurité et le peu d'ordre pour l'établissement. Quant à moi, la maison qui m'était destinée se trouvant occupée lorsque je m'y présente, pour éviter toute discussion, je fais tendre ma tente au milieu d'an champ et je mets mes chevaux au piquet auprès de moi.

U septembse. — Continuation du beau temps, mais les chemins abîmés par les pluies. Nous recevons les ordres pour nous porter sur Vouziera et pour faire partir le détachement du logement en conséquence. Nous sommes en marche à six heures du matin. Nous traversons Buzancy, terre appartenant à M. Augeard, secrétaire des commandements de la Reine et lequel y a un fort beau château. Toute notre cavalerie arrivant successivement dans la plaine qui est après Buzancy, de nouveaux ordres y arrêtent tous les différents corps. Les Autrichiens occupent les environs de Vouziera. Le général a paru très étonné que l'état-major de notre armée ait envoyé faire le logement de notre cavalerie dans des villages qui doivent être occupes par les patriotes. Notre détachement a couru les risques d'être enlevé et de devenir victime d'un ordre mal donné. La halte est devenue générale dans la plaine. Les princes s'arrêtent à Buzancy, d'où il nous arrive, l'après-dtner, le* ordres pour nous répartir dans les villages environnants Notre logement est assigné à Briquenay, sur la gauche en avant de Buzancy. C'est un très gros endroit, que nous trouvons abandonné et où il ne reste plus que quelques femmes. Les maisons ont été mises au pillage par les Prussiens à leur passage. Les habitants étaient notés pour avoir contribué à l'arrestation du Hoi à VarenneB. La maison que j'occupe est entièrement saccagée. Il ne s'y trouve qu'une petite fille. Le père, les sœurs, les frères sont en fuite et dans les bois voisins. Quelque coupables qu'aient pu êtrequelques habitants de ce village, ce que nous voyons inspire la pitié. Le soir, les sœurs rentrent et te pin

L'ENTRtB KN nilPAGNE à/il

revient le lendemain Lot habitants, qui s'étaient enfuis dans les bois, reparaissent successivement el reprennent plein» confiance quand ils voient que nous ne ressemblons ni aux Prussiens qui les ont châtiés, ni à leurs compatriotes, les gardes nationales, dont ils ont été aussi mal traités que par les ennemis. Ce sont au contraire 500 gentilshommes, tous riches propriétaires, que l'on a pour ainsi dire expulsés de chez eux, que l'on a forcés de s'expatrier, que l'on a impitoyablement vexés depuis le commencement de la Révolution, dont on a incendié les habitations, dévasté les propriétés, massacré les parents, les amis, ce sont ces vindicatifs aristocrates, qu on a peints au peuple sous des couleurs si noires, qui viennent en ce moment montrer de la pitié et de la compassion à ceux qui oot été les plus cruels persécuteurs des nobles. Oui, je l'atteste ici, je ne suis pas le seul qui ait laissé couler ses larmes à la vue des restes affligeants du pillage des Prussiens, je ne suis pas le seul qui ait ouvert ma bourse pour consoler quelques-uns de ces malheureux habitants. Pauvres Français! comme on vous abuse et comme on vous égare ! Vos plus grands ennemis sont ceux qui vous excitent au crime, au meurtre, au brigandage de toute espèce, à l'oubli de tous vos devoirs envers Dieu, envers votre trop bienfaisant souverain, qui vous portent à persécuter ceux qui, dans des temps malheureux, s'empressaient à vous prodiguer des secours et étaient toujours vos véritables protecteurs contre la cruelle et continuelle tyrannie de ces mêmes bourgeois, de cette race infernale de gens d'écritoire dont vous êtes aujourd'hui les aveugles instruments !

18 siPTtMBHE. — Encore beau temps. — Nous séjournons à Briquenay. Malgré le pillage des Prussiens et précédemment le séjour des troupes patriotes, nous trouvons encore des fourrages en quantité suffisante pour la brigade. Les granges sont pleines, mais le grain n'est pas battu et nous prenons l'avoine en gerbe, ce qui nécessite, malgré nous, beaucoup de gaspillage. Nous nous faisons fournir également les rations de bouche et pour ces objets nous laissons aux habitants des bons payables en temps et lieu par les

îigilizedbyGoOgle

princes, marchant au nom du Roi. Mais pour toutes le* autres denrées, nous mettons tous la plus grande délicatesse à payer, argent comptant et non en assignats, tout ce que l'on nous fournit a l'amiable. Aussi notre dépense pour vivre devient d'autant plus coûteuse que le peu d'argent qui nous reste ne nous est parvenu qu'à très gros frais.

Le quartier général des princes est à Buzancy. Nous en recevons aujourd'hui beaucoup de lettres. Depuis très longtemps nous en étions privés. Lob nouvelles de France se trouvent très anciennes et ne viennent que par les pays que nous avons habités l'hiver. Cependant, les plus récentes nous confirment toutes les horreurs de Paris que les villes principales du royaume s'empressent d'approuver et même d'imiter. Il se fait partout des massacres de prêtres Le bruit se répand aussi que tous les prisonniers de la haute cour nationale, détenus à Orléans, ont été immolée à la fureur des brigands qui sont aujourd'hui les maîtres de Paris et de toute la France. Le duc de Brisaac a été une de ces victimes. Je rendrai, autant que je le pourrai, un compte détaillé de ces atrocités inouïes à la fin de ce mois1. Nous recevons nos ordres pour partir de très grand matin de Briquenay, le lendemain, pour nous rendre à Vousîers et y attendre d'autres instructions.

19 septembre. — Beau temps tout le jour. D'après les ordres précis que nous avons reçus la veille, la brigade est à cheval à trois heures du matin et nous sommes en marche pour nous porter sur Vouziers. Noua traversons les bois de La Croix, où s'est passé le combat du 15 ; nous voyons encore tous les abatis faits par les patriotes pour se retrancher. Leur position y était, en effet, très forte et leur paraissait inexpugnable. Il a fallu nécessairement perdre du monde pour les y forcer. Nous voyons auprès du village de La Croix les débris de leur camp et il y a encore un grand nombre de cadavres que l'on n'a pas pris soin d'enterrer.

Nous arrivons pies de Vouziers. Notre marche y est

Page 1