‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 57 sur 92 · Voir cl-deMom le chapitre xi · texte numérisé non relu

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suspendue. C'est le point où se rend toute notre cavalerie pour y passer l'Aisne. Nous y sommes rendus les premiers. En attendant de nouveaux ordres, on nous place dans un grand pré, s droite avant le pont, au bord de la rivière. Nous y faisons une halte de quelques heures, pendant lesquelles nous nous fournissons à Vouziers des denrées qui nous manquaient et surtout de vin dont nous étions dépourvus depuis quelques jours. Nous voyons défiler sur le pont différents corps de notre cavalerie. Enfin, à onze heures, nous recevons l'ordre de traverser Vouziers et de nous placer dans la plaine que sépare la chaussée qui conduit à Rethel. Tous les corps y arrivent successivement et chacun prend le rang indiqué par l'ordre de bataille. Nous y faisons une halte qui dure toute la journée. Nos équipages, ayant traversé Vouziera, se placent sur nos derrières. Les généraux nous assurant que selon toutes les probabilités nous sommes au courant d'une action, on doit juger avec quelle impatience nous attendons les ordres du duc de Brunswick.

Le poste important de La Croix-aux-Bois ayant été forcé, Dumouriez, se voyant tourné par le corps de H. de Clerfayt, avait abandonné Vouziers et sa position de Grand-Pré pour se jeter avec toutes les forces qu'il a réunies dans les bois de Sainte-Menehould et eux Islettes. L'armée prussienne, ayant passé l'Aisne, est en marche en ce moment sur Sainte-Menehoul, espérant que ta retraite de Dumouriez n'est pas entièrement effectuée. Mais nous attendons vainement jusqu'au soir, nous n'entendons parler de rien. A la nuit, nous nous mettons en marche. Les corps se forment en colonnes. Nous marchons treB en ordre, observant, ainsi qu'il a été prescrit, le plus grand silence. On ne sait où l'on va. A minuit, par la nuit la plus noire et après avoir traversé assez lestement sept à huit bonnes lieues de plaines de la Champagne Pouilleuse, nous nous arrêtons tous au village de Sainte-Marie-à-Py, où, malgré la grande obscurité, on nous place en bataille à la suite des corps déjà arrivés. Nous y mettons pied à terre et bivouaquons toute la nuit. On allume des feux de tous cotée. Les princes passent tout ce temps au milieu de nous et donnent le meilleur exemple. A leur grand

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déplaisir, M. le duc d'Angoulème et M. le duc de Berry sont les seuls que l'on fait coucher dans le village, pour les faire reposer quelques heures. Le froid est très vif, le temps se met à la pluie ; dos équipages, qui nous oui suivis, n'arrivent qu'au point du jour. Le fourrage manque à nos chevaux et nous n'avons point de vivres. Malgré tous ces petits désagréments, tout le monde est content et se flatte que la journée ne se passera pas sans que l'occasion se présente de montrer à nos alliés ce que peuvent cinq à six mille gentilshommes Français, armés seulement de, sabres et de pistolets, animés de tous les sentiments que l'honneur et le devoir leur inspire et du noble désir de délivrer leur Roi, bien plus que de se venger des outrages personnels dont ils sont accablés depuis trois ans. Mais à six heures du matin, nous nous remettons tous en marche, chaque corps prenant des directions différentes et ignorant ce qui se passe à l'armée prussienne. Le temps est devenu affreux.

20 septembre. — Après avoir marché environ quatre petites lieues avec une pluie à verse sur le corps, nous arrivons au Grand-Sain t-Hilaire, gros village situé au bord de la rivière de Suippes dans laquelle se jette une autre petite rivière, Cet endroit, quoique considérable, ne l'est pas assez pour le monde qu'on y établit. Nous y sommes 12 escadrons avec leurs équipages. Aussi se place-t-on vingt et trente par maison. Le régiment de Boyal-Allemand, qui est fourni de tentes, campe hors du village et les environs sont garnis de leurs camarades. Ce village est rempli d'enragés patriotes et nous avons peine, pour notre argent, à nous procurer des vivres, les habitants ayant pris le soin de cacher leurs denrées. Malgré cela, nous finissons par avoir ce qu'il nous faut et tant bien que mal tout le monde se trouve à couvert pour la nuit que l'on a grand besoin d'employer au repos. Mais à une heure du matin, arrive très précipitamment l'ordre de monter à cheval à 3 heures. L'alerte se donne sur le champ, tout le monde est prêt à l'heure prescrite, mais le désordre est extrême pour se rendre à l'endroit indiqué pour le rassemblement de chaque troupe. La grande obscu-

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rite de la nuit, la confusion des logements, les rues embarrassées d'équipages et de bagages, le terrain glaiseux des rues devenu impraticable pour les chevaux qui tombent à iliaque pas, tout concourt h augmenter la bagarre, et il arrive plusieurs accidents. Un garde des princes tombe avec son cheval dons la rivière, grossie par les pluies de la veille. Un gentilhomme de nos camarades voit son cheval s'enterrer dans une fondrière. Un autre perd son cheval de 50 louis par un coup de pistolet lâché imprudemment Enfin, le feu prend à une maison occupée par un détachement de gardes du Roi. L'alarme se répond dans le village et on a peine à arrêter les progrès de l'incendie, qui ne laisse pas d'être considérable. Cependant, chacun est à son corps avant le jour. On se met en marche et, à six heures, noua nous trouvons dans une immense plaine, célèbre dans le v* siècle par le camp d'Attila et la bataille qu'il y donna. D'après les ordres que nous avons reçus, les bagages ne suivent pas et restent dans nos villages avec une forte escorte.

21 stPTtaïu. — Tous les corps, arrivant successivement dans cette vaste plaine, chacun prend la place assignée par l'ordre de bataille. On nous forme en 3 colonnes, d'abord par compagnies, ensuite par escadrons. Ces mouvements se font avec autant de précision qu'on peut l'attendre de troupes qui n'ont eu que fort peu d'instruction. C'est dans cet ordre que nous nous avançons dans la plaine. Le temps se met au beau et nous fait jouir d'un spectacle que je n'oublierai de ma vie, de la vue de 36 à 40 superbes escadrons, formant un corps d'environ cinq mille nommes de cavalerie presque entièrement composé de l'élite de la noblesse française et de presque tous les gronda seigneurs du royaume, ayant à leur tête quatre fils ou petits-fils de France. Ces escadrons marchent dans le meilleur ordre et montés comme ne Ta jamais été aucune cavalerie, avec une volonté et une ardeur incroyables et dans la persuasion que, les patriotes attaqués par les Prussiens d'un côté et de l'autre par les Autrichiens, la cavalerie noble n'a été placée dans cette plaine que pour les couper dans leur retraite ou les poursuivre dans leur fuite. L'ordre

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de plier tes manteaux a été donné. Le panache blanc Botte sur toutes les têtes et la cocarde blanche orne toutes les coiffures. Tout te monde est décoré de son écharpe blanche. Enfin, le coup d'oeil de notre petite armée est aussi superbe que ce qui la compose est réellement intéressant...'

Revenons actuellement à notre position dans cette jownée du 21, qui s'est entièrement passée au milieu de la plaine, nous attendant d'un moment à l'autre à recevoir des ordres intéressants, les princes et les généraux nous en donnant l'espérance. Mais notre attente fut cette fois encore vaine. Nous vîmes de loin défiler l'armée prussienne, allant tranquillement établir son camp à Hans. Le duc de Brunswick était arrivé le 19 au soirà Valmy, et le lendemain, qui était hier 20, il attaqua Dumouriez et Kellermann qui venait opérer sa jonction. Cette affaire, peu importante, a consisté en une faible canonnade, qui a duré sept heures et a coûté peu de monde de part el d'autre. L'année prussienne a bivouaqué sur le champ de bataille. Dumouriez s'est retiré pendant la nuit, allant prendre sa position aux Islettes. Clerfay t est arrivé après l'affaire et a campé à Valmy. L'avant-garde de l'armée prussienne, commandée par le prince de Hohenlohe, est en avant, sur la route de Chalons, à environ quatre petites lieues de cette ville.

Enfin, après quelques mouvements en avant dans la plaine, notre colonne de droite s'est portée sur le soir au village de la Croix-en -Champagne, situé à l'extrémité de la plaine, sur la hauteur. Les différents corps composant cette colonne entourent le village et chacun reçoit l'ordre d'y établir son bivouac. Le peu de maisons que comporte cet endroit est destiné aux officiers généraux et chaque brigade s'empare des cinq ou six qui avoisinentle terrain de son bivouac. Le colonne de gauche s'établit dans d'autres villages et le quartier général des princes est à Somme- Tourbe. Notre avant-garde se porte en avant sur Chalons, où nous nous étions flattés d'arriver avant la fin de la journée, dont l'issue commence à nous attrister. Cependant,

1. M. d'Eipinchal donne, ici la composition du corps d'armée ainsi que la lista des principaux officiers (t. VI, p. 307 «t auiv).

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nous avons lieu de croire que le roi de Prusse n'est pas de sa personne venu jusqu'ici sans avoir le dessein d'acquérir un peu de gloire. Son armée se trouve renforcée par les deux corps autrichiens de Glerfayt et d'Hohenlohe, chacun d'environ douze à quinze mille hommes. On estime que ces forces réunies doivent former à peu près soixantequinze mille hommes, auxquels il faut ajouter notre petite division de cavalerie noble. D'ailleurs, si les rapports que l'on fait sont exacts, l'armée de Dumouriez, quoique forte de quatre-vingt mille hommes depuis la réunion des corps de Kellermann, de Beurnonville et autres, est entièrement découragée, manque de tout, est en partie composée de gardes nationales peu aguerries et mal disciplinées, et, par conséquent, ne peut résister aux attaques bien combinées des meilleurs généraux de l'Europe. Tout cela nous donne une pleine confiance, soutient nos espérances et noua fait supporter patiemment tous les désagréments du bivouac de la Croix-de-Champagne où le froid est devenu très vif.

22 sKPTJtaBnK. — Séjour à la Croix-de-Champagne. Temps clair, mais froid. — L'endroit où noua nous trouvons est l'endroit le plus élevé delà Champagne Pouilleuse et le moins abrité. On ne saurait être plus désagréablement en tous points. Nous manquons à peu près de tout dans ce village à moi Lié ruiné. Il nous est impossible de nous procurer du vin et l'eau blanchâtre et malsaine n'est pas potable, même pour nos chevaux, qu'il faut envoyer boire à une bonne demi-lieue. Nos équipages n'arrivent que dana la matinée, ayant marché pendant douze à quinze heures inutilement et par la faute de ceux qui étaient chargés de l'escorte. Nos chevaux sont rendus. Point de foin dans le village ; il faut se contenter d'avoine non battue et en gerbe; heureusement que les granges en sont encore assez abondamment pourvues ainsi que de paille. Hais quant à nos provisions de bouche, on ne peut aller qu'avec infiniment de précaution dans les villages voisins à cause des patrouilles patriotes et même de la trahison de presque tous les habitants, qui, dans beaucoup d'endroits, sont pluB enragés que jamais, et nous et nos gens ayant

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l'assurance d'être pendus et massacres si nous avions le malheur d'être faits prisonniers. Car il est à remarquer que, dans le cartel fait entre le duc de Brunswick et les patriotes, les émigrés ne sont pas compris, ce qui ne peut ni se concevoir ni s'expliquer. Les fournitures de pain et de viande ontmanqué depuis deux jours et nous avons les plus grandes peines à nous procurer ces objets de première nécessité. Voilà au juste notre position à la Croixde-Champagne depuis que nous y sommes. La journée se passe sans recevoir aucune espèce d'ordre et sans entendre parler des généraux en chef qui nous commandent Cependant le maréchal de Broglie, ayant laissé, en partant de Thionvilie, le commandement de l'infanterie noble à M. de Martanges, lieutenant-général, a dû rejoindre aujourd'hui les princes. Pendant tout le jour, nous allons sur la hauteur examiner la position du camp prussien a Hans, que l'on voit distinctement, dans le bas, à une bonne lieue. Le camp de Clerlayt n'est pas à notre vue, mais n'est pas éloigné. Nous apercevons, au-dessus des prussiens et sur les hauteurs, celui du prince de Hohealoe, l'autrichien, dont la position nous paraît excellente. L'armée patriote, que nous ne pouvons voir, est de l'autre coté de l'Aisne, dans une très bonne position, ayant sa droite aux lslettes et sa gauche le long de la chaussée de Sainte-Henehould. On se plaît à nous débiter toutes sortes de contes; on nous dit qu'ils sont entourés et ne peuvent échapper. Déjà on nous assure qu'ils demandent & capituler, à se rendre, a mettre bas les armes. Cependant, il faut l'avouer, le nombre de leurs déserteurs est fort peu considérable et il ne parait pas qu'il se dispose à en passer beaucoup de notre côté, comme on avait voulu s'en flatter. A onze heures du soir, quelques coups de fusil, tirés & l'avantgarde, où l'on croit être attaqué, occasionnent une alerte générale à notre bivouac. Tout le monde est prompteraent à cheval, les corps se forment dans la plaine, en avant du village et se mettent en bataille, en attendant l'événement. Le froid est très vif pendant la nuit. Cependant, tout est calme à l'avant-garde. Il ne s'y passe rien et nous rentrons à trois heureB du matin. Je regagne avec plaisir ma petite canonnière et me remets dans mon lit, ayant recommandé

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de ne pas le défaire, jugeant que l'alerte était fausse. Un de nos camarades, le marquis d'Ambrugeac père, ancien militaire, de 46 ans de service, lieutenant-colonel du régiment du Maine, puis colonel après le massacre de M. de Rully en Corse, maréchal de camp de 1794 et aujourd'hui chef de section de la première compagnie d'Auvergne, éprouve dans la bagarre de cette alerte le plus cruel accident et a la jambe cassée par la chute de son cheval.

23 ecPTEMSKi. — Le temps est froid et se remet a la pluie. Apres dîner, nous recevons les ordres pour partir. Nous nous mettons en marche avec armes et bagages. Hais après avoir fait environ une lieue, nous recevons un contre-ordre. L'endroit où on nous envoyait est occupé par les autrichiens, à l'insu de notre nombreux état-major. Nous rebroussons chemin et revenons prendre notre même place de bivouac, auprès du village de la Crois-do Champagne Nous commençons à nous désoler de l'inaction des armées. Déjà il se répand qu'il se fait de fréquents messages du camp patriote à celui des prussiens. Un aide de camp de Dumouriez a été vu au quartier général du duc de Brunswick. Il parait certain qu'on est entré en pourparlers. On dit même qu'il y a une trêve de quelques jours. Dumouriez, à ce qu'on assnre, en est aux petites attentions et a envoyé au roi de Prusse et au duc de Brunswick du vin de Champagne et des fruits. En rapprochent cette bizarre conduite de celle que tient le doc de Brunswick, relativement à sa déclaration du 25 juillet aux habitants de la France, en voyantdans les villes conquises les criminels Icb plus avérés rester impunis et ne pas rechercher les coupables, en considérant le peu d'égards qu'on affecte d'avoir aux représentations de nos princes à ce sujet, à la manière dont eux, nos généraux, et généralement tous les émigrés sont traités par les chefs des armées prussiennes et autrichiennes, malgré les dispositions favorables que parait avoir personnellement le roi de Prusse, on ne peut s'empêcher de se livrer aux plus tristes réflexions. Il semble que les jacobins ont partout des agents secrets et que les cabinets des souverains leur sont tous plus ou moins venduB. Cependant, peut-on croire que l'on puisse traiter avee

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les généraux et les ministres d'une assemblée atroce et sanguinaire, qui ne reconnaît plus de Roi, qui le retient, ainsi que sa famille, dans la plus horrible captivité et à qui il ne manque que le régicide pour consommer ses crimes, dont \'é numération et l'espèce feraient horreur aux sauvages les plus barbares et les moins civilisés? Quel effet peut faire néanmoins aujourd'hui une nouvelle déclaration du duc de Brunswick relativement à la société des tyrannicides, dont le serment est d'exterminer tous les souverains de l'Europe? Que peuvent produire ces vaiues et feintes menaces, quand on voit des scélérats, complices de l'arrestation du Roi à Varennes, actuellement saisis, ne subir aucune espèce de punition? D'ailleurs, en supposant que, traitant avec Dumouriez, ce général fût de bonne foi et dans de bonnes intentions, peut-on croire qu'il serait le maître d'arrêter, de surprendre les progrès de la horde jacobine et républicaine ? On n'en pourra abattre la puissance que par la conduite la plus énergique, la plus soutenue, et en frappant des coups terribles.

24 septembre. — Temps affreux, pluie très froide. — L'armée autrichienne ayant fait un mouvement, nous recevons des ordres pour quitter la Croix -de-Champagne, pour rétrograder presque au village de Saïnt-Jean-sur-Tourbe ; notre avant-garde nous remplace à la Croix. Ce village, peu considérable, dans lequel la brigade est établie avec l'escadron de la marine, peut à peine nous contenir. Tous les chevaux sont au bivouac ainsi que beaucoup d'hommes, ce qui devient infiniment désagréable par le temps horrible et la pluie à verse. Nos chevaux en souffrent d'autant plus que les fourrages deviennent rares et que nous n'avons encore ici que de l'avoine en gerbe. L'eau est presque aussi mauvaise ici qu'à la Croix ; le vin est très cher et il est difficile de s'en procurer. Nous n'avons point de vivandier et il ne nous arrive aucune espèce de provisions. Le pain même est au moment de nous manquer. Nous apprennons que les armées éprouvent le môme embarras. Les chemins sont tellement pâtés par les pluies que les convois ne peuvent arriver que difficilement, étant de plus fort inquiétés par les troupes légères des patriotes.

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