CHAPITRE XIX LA RETRAITE
24 ah 30 septembre. — Séjour jusque au 30. — Pendant ces cinq jours, le temps est presque continuellement affreux, ce qui rend notre position de plus en plus critique. Le quartier général de nos princes est dans la plus grande détresse; tout y manque et l'énorme quantité de ceux qui le suivent, employés ou non, en augmente le pénible embarras. A cette fâcheuse situation se joignent de nouveaux malheurs. Les hussards prussiens viennent, la nuit, piller □os équipages et on ne peut avoir raison de leurs généraux. L'armée prussienne a beaucoup de malades. Il paraît que le mécontentement s'y manifeste relativement à la disette. La discipline s'y relâche à un tel point que les soldats pillent outrageusement. Un jour même, le dîner du roi n'en est pas exempt. Le château de la marquise de Dampierre, veuve du marquis de Dampierre, qui fut massacré l'année dernière sous les yeux du Roi à Varennes, servant de logis au roi de Prusse, a été indignement pillé, devant S. M., et la marquise de Dampierre, se jetant aux pieds du roi, n'a pu en avoir raison et n'a eu d'autre consolation que les offres de ce souverain de suivre l'armée et d'aller à Berlin, ce qu'elle a refusé. Enfin, les détails que nous apprenons de l'intérieur de l'armée sont des plus affligeants. Les messages des patriotes avec le duc de Brunswick continuent d'avoir lieu. Les aides de camp français se promènent dans le camp prussien. Les princes de Prusse, le duc de Saxe-Weimar sont toute la journée à causer avec les patriotes, quand ils peuvent en approcher aux avant-postes. Tous ces rapports nous plongent dans
îigilizedbyGoOgle
la plus grande tristesse pendant notre séjour à Saint Jeansur- Tourbe. Nous apprenons la mort du vicomte de Mirabeau à l'armée de Coudé. Son intempérance habituelle paraît y avoir beaucoup contribué. Sa veuve et sa cousine, la marquise deMoustier, affrontant les dangers, arrivent jusqu'à Grand-Pré, pour demander à nos princes que la légion du vicomte de Mirabeau garde son nom et soit conservée à son fils, encore en bas âge. Il paraît que les princes ont accordé cette grâce.
Notre infanterie, restée à Thionville aux ordres de H. de Martanges, avec la division autrichienne du général W allia, est restée jusqu'au 20 de ce mois sans faire grand chose. Le 15, on avait donné dans un projet de surprise, concerté sur la démarche d'un juif, nommé Godschod, se disant chargé d'une commission secrète. Mais, ayant eu la certitude que ce juif était un traître et un scélérat, on a promptement abandonné ce projet. Le 17, on mit en état les batteries des deux pièces de canon de 2i et celle des deux mortiers à petite portée, attendu le refus qui avait été fait de Longwy d'en fournir d'autres. On prépara les boulets rouges et les bombes, d'après le procédé de M. de Bellegarde, maréchal de camp, auquel M. le maréchal de Broglie donna ordre d'en faire l'essai. On tira effectivement deux boulets rouges qui portèrent, mais, de deux bombes, l'une n'atteignit que l'extrémité des glacis et l'autre la crête. M. le maréchal de camp fit cesser le feu. C'est la que s'est bornée l'attaque de notre artillerie sur la place de Thionville. Le 20, toute l'infanterie de l'armée royale a été relevée dans ses postes par les détachements du corps aux ordres du général Wallis et s'est mise en marche par un temps affreux, se dirigeant sur Étain et Verdun. Le 21, le temps était si affreux qu'elle a séjourné à Molavillers et villages voisins, le 22 à Spincourl et environs. Le 23, M. de Martanges arriva à Etain, y établit son quartier général et fit ses dispositions pour se conformer aux ordres de M. le maréchal de Broglie, d'envoyer un détachement de i 500 hommes pour faire à Verdun le service de la place. Il y destina la marine royale et les compagnies du Poitou et de la Bretagne. M. de Corbière, général prussien, commandant à Verdun, voulait les employer1 à des détachements
îigilizedbyGoOgle
extérieurs. M. de Martanges a tenu bon sur les ordres qu'il avait reçus et ces corps sont restés dans lus faubourgs de Verdun, sans être logés dans la ville. Le corps d'armée est resté à Êtain et aux environs jusqu'au 39.
Quanta nous, notre situation est des plus tristes pendant notre séjour à Saint -Jean -sur- Tourbe. Nous ne pouvons plus douter qu'il n'y ait des négociations déjà entamées entre le duc de Brunswick et Dumouriez, et, en récapitulant tout ce qui s'eut passé depuis que l'armée prussienne est partie de Trêves, on ne peut s'empêcher de voir qu'il y a beaucoup d'extraordinaire dans la conduite du généralissime. Il paraît certain que, si on eût voulu attaquer sérieusement Thionville, cette place se serait certainement rendue, que c'était l'intention de celui qui la défendait, mais il désirait que l'on fît au moins l'apparence d'un siège. Verdun a ouvert ses portes aux premiers coups de canon et aux premières bombes bien dirigées . Mais on sait très positivement que H. le duc de Brunswick, qu'on ne peut taxer d'incapacité, s'est refusé à attaquer du coté que M. de Pouilly a indiqué. Le roi de Prusse ayant cependant acquiescé au plan de H. de Pouilly, le duc de Brunswick fit deux fois changer les batteries, et ce ne fut que sur de nouveaux désirs du roi de Prusse que l'on revint à l'avis de M. de Pouilly. Ce même maréchal de camp, qui connaît parfaitement celte province, avait également insisté pour que l'on fût s'emparer des Islettes, ce poste étant la clef de la Champagne, et que l'on marchât sur ce point en partant de Verdun, où il semble que le temps a été perdu à plaisir et avec intention. Mais M. le duc de Brunswick a tout au contraire marché par sa droite et a laissé le temps à Dumouriez de faire sa jonction avec Keliermann, de réunir ses forces et de se placer aux Islettes, n'ayant été que faiblement inquiété, vers le 20, à Valmy. Depuis, il ne s'est pas fait la moindre attaque, au grand déplaisir des généraux autrichiens. Le mauvais temps qui est survenu a occasionné beaucoup d'inconvénients pour les subsistances. Les maladies se sont mises dans le camp prussien. Le mécontentement du soldat, qu'on a craint de voir augmenter, a faussement engagé à un relâchement dans la discipline et on le laisse piller partout où il en trouve l'occasion.
îigilizedbyGoOgle
t34 JOURNAL B EMIOBATION
Noe princes, dont la quartier général est toujours i Somme-Tourbe, sont dans la plus profonde tristesse; Unit oe qui les entoure est dans la consternation Cependant, nous avons encore l'espoir d'une bataille et d'une attaque générale, et, d'après les ordres que noua recevons, on a lieu de croire que oe sera pour le 29. Il a'eat tenu, le 37. un conseil de guerre au camp pruaaîen. Tous les généraux y ont assisté, ainsi que nos princes. Tout la monde y a été de l'avis de la bataille, à l'exception du duc de Brunswick, qui s'est enfin rendu aux instances des généraux et a l'avis du roi de Prusse qui parait se Conduire avec autant de loyauté, que de bravoure. M. de Clerfayt a proposé, diUoo, d'attaquer seul avec son corps. II s'agit d'enlever les redoutes que Duraouries a fait fortifier a GUaucourl et M. le comte. d'Artois s'eat offert, à ce que l'on assure, pour oette expédition, en se mettant à .la tête de la noblesse française. Ces redoutes ont été reconnues et ne sont point palissadées. Ou peut compter sur la valeur des gentilshommes. Enfin, l'espoir renait à la veille d'une action que l'on croit irrévocablement arrêtée.
Le 18 au matin, les ordres nous prescrivent de prendre des vivres pour la journée du 39 seulement, et précédemment il avait été ordonné de se pourvoir pour quatre jours. Le 28 au soir, l'ordre est donné pour être à cheval à trois heures du matin et de laisser sas équipages avec une forte escorte. Les Autrichiens prennent la précaution de se munir de chariots pour les blessés. Dans l'après-midi, il passe h notre village un courrier anglais, venant des Pays-Bas, nous demandant le chemin du quartier général prussien. Il se dit porteur des dépêches les plus intéressantes pour le duc de Brunswick, pour le roi de Prusse et même pour nos 'princes. Il nous apprend ausai que Lille est bombardé. A la nuit, chacun de nous se dispose à prendre quelques heures de sommeil, étant dans la pleine confiance qu'enfin nous aurons, dans la journée du 29, la jouissance d'en venir aux mains avec nos cruels ennemis. Le temps devient affreux vers le soir. La pluie tombe à verse. A minuit, il nous arrive un contre-ordre. Il n'est plus question de monter à cheval a trois heures et nos espérances d'une bataille sont évanouies. La désolation devient d'autant plus gêné-
îigilizedbyGoOgle
raie que l'ordre de commencer ta retraite le lendemain non» est apporté dans la journée du 29.
On ae tait à quoi attribuer une retraite aussi précipitée. On b« perd en raisonnements et en conjectures. On assure qu'il est arrivé une lettre de notre malheureux Roi pour demander que les armées se retirent, sa liberté et celle de la famille royale étant à ce prix D'autres disent que Dumouriez a répondu sur sa tête de la vie du Moi. Les politiques prétendent que l'Angleterre, qui, jusqu'à présent, n'a pris aucune part directe à cette guerre, ne se soucie pas encore d'une contre-révolution en France et a, jusqu'à ce mumont, arrêté les opérations par son iulluetiue prépondérante dans le cabinet de Berlin et surtout sur le duc de Brunswick, beau-frère du roi d'Angleterre. Nous ne pouvons douter que les troubles de notre triste patrie n'aient été entretenus par l'Angleterre, quinous devaitbien une petite vengeance de notre conduite relativement aux insurgés d'Amérique. Les soins qu'on a apportés pour anibiler les efforts do la noblesse française prouvent assez les intentions politiquement perlîdes des puissances envers la France. Nos princes étaient parvenus, sans moyens, à former, avec le seul sentiment de l'honneur, une armée de 22 0UÛ gentilshommes, dontenviron neuf à dix mille cavaliers. On s'est empressé de diviser en trois corps celte petite armée qui, réunie, aurait eu une force assez imposante pour déranger les projets formés de notre démembrement ou de notre ruine totale. Enlin, les princes ayant conservé encore treize à quatorze mille hommes, on a promptement séparé la cavalerie de l'infanterie et on a évité jusqu'à ce moment de nous employer. Enlin, je ne sais si le temps éclaire ira jamais ce que fait aujourd'hui le duc de Brunswick, mais comme un homme de son rang ne peut élre soupçonné de s'être vendu et d'être un traître, comme ses talents militaires sont connus, il faut croire, malgré les propos extraordinaires qu'il a tenus en plus d'une occasion sur le compte d'une noblesse dont la conduite pure et loyale ue rend ses détracteurs que mépri- ■ables, qu'il est en ce moment l'agent des anciens ennemis de la France, qui ne veulent plus avoir à craindre leurs redoutables rivaux. Quoiqu'il en soit, on ne pourra jamais
436 JOURNAL d'ÉM IGRATION
concevoir le rôle que l'on fait jouer au roi de Prusse en cette circonstance, après avoir paru & la tfile de son armée avec l'intention magnanime de délivrer le Roi de France de ses cruels oppresseurs, de lui rendre sa couronne, de rétablir Bon autorité et d'acquérir une gloire que certainement le grand Frédéric, son oncle, n'eût pas laissé échapper.
30 septembre. — Le tempe a été aflreux les jours précédents et continue a être à la pluie. Les chemins sont horribles. Toute l'armée est en pleine retraite. Nous partons de notre village pour nous réunir à la colonne de notre cavalerie. L'avant-garde sert d'arrière- garde. Les équipages marchent en avant. Les corps sont formés en ordre inverse et nous marchons en colonne; la consternation est peinte sur tous les visages. On cherche & se persuader que notre retraite n'est qu'une feinte pour faire sortir Dumouriez de sa position des Isletles, où l'on se plaît à dire qu'il était inattaquable. Mais tous les raisonnements que l'on fait à cet égard n'ont d'autre but que de calmer le désespoir de la noblesse. Le quartier général des princes s'établit à Somme-Py. Notre brigade et les quatre escadrons des hommes d'Armes s'arrêtent à Manre, terre appartenant à M. le comte de Roussy, maréchal de camp, qui y a une très jolie habitation, mais à moitié dévastée par le passage des armées. Le comte de Roussy est à l'armée de Bourbon. Nos chevaux sont ici au bivouac, comme à l'ordinaire. Quant à nous, des granges et des greniers où noua Bommes entassés nous servent d'abri. Les généraux occupent le château, dont les meubles sont enlevés ou ont été pillés. Les rations de bouche et de fourrages nous sont délivrées Bans ordre et sans aucun soin, ce qui occasionne gaspillage pour les uns et manque absolu pour les autres. Tous les autres corps sont cantonnés aux environs. La première division des compagnies rouges, dites compagnies nobles d'ordonnance, arrivant de Thion ville, a rejoint notre armée. Elle est commandée par le marquis de Chirac, maréchal de camp, qui, ces jours passés, a ordonné une petite exécution militaire sur un village dont les habitants, enragés patriotes, se sont refusés à le recevoir.
îigilizedbyGoOgle
Octobre 1792. — t" octobre. — Le temps toujours incertain. — Nous partons du village de Maure et continuons notre retraite. Nous faisons notre route à travers champs, en suivant des chemins de traverse horribles, ce qui achève de ruiner nos chevaux de Belle et d'équipage. Nous nous dirigeons sur Vouziers, où les princes établissent leur quartier général, que notre brigade et plusieurs autres corps sont chargés de couvrir. Noua nous arrêtons au village de Mars-aous-Bourcq, à peu de distance de la chaussée de Vouziers à Rethel. Ce village, consistant en trente feux, sert pour toute la brigade, ce qui nécessite le bivouac des chevaux et l'habitation dans les granges- Voulant encore me servir de ma tente, le mauvais temps et la pluie me forcent à me gîter dans un grenier à foin.
2 octobre. — Séjour à Mars. — Il n'est guère possible d'être plus désagréablement que nous le sommes dans cet affreux village. Les choses de première nécessité y sont rares, autant pour nos chevaux que pour nous-mêmes. 11 n'a été pris aucune précaution pour nous fournir pain et viande. Il faut tirer à prix d'argent ses provisions de Vouziers, où le quartier général affame tout. On court des risques à aller dans les villages voisins où les patriotes viennent fourrager. Notre position est même très critique dans notre village, n'étant couverts par aucun corps et ne pouvant même être avertis par des hussards. Nous apprenons que ces jours derniers plusieurs émigrés, dont quelques-uns servant dans les gardes du corps, ayant eu l'imprudence de s'arrêter dans des villages, pour y acheter des denrées, ont été saisis par des patriotes armés et livrés. On ne doute pas que ces infortunés ne soient les victimes de nos féroces ennemis, avec lesquels le duc de Brunswick a eu la coupable et cruelle négligence de no rien stipuler à notre égard dans son cartel pour les prisonniers. Il est à remarquer que les Autrichiens n'y avaient pas été plus compris que nous, ce qui a été rectifié. Mais les justes réclamations de nos princes et de nos chefs à cet égard ont été infructueuses. Comment M. le duc de Brunswick pourra-1-il se laver de ce reproche et de cette conduite inique envers la noblesse française si nos malbeurenx corn patriotes qui ont été pris sont immolés?
îigilizedbyGoOgle
3 octobre. ■ — Encore séjour à Mars. — La ttmpi est devenu horrible. Pluie a verse tout le jour. La tristesse du quartier générât, ainsi que la nôtre, est encore augmentée depuis la certitude de la retraite jusqu'à Luxembourg, sans pouvoir deviner ce que nous deviendrons après. Chacun a épuisé toutes ses ressources pour faire cette campagne, qui a été infiniment plus dispendieuse que noua 06 l'avions cru. Rentrant en Allemagne, nous éprouvons toutes sortes de difficultés à noua procurer des fonds de France et nos chevaux, entièrement perdus, nous serviront a peu de choses. — Dans i'après-diner, nous recevons le* ordres pour faire partir nos équipages le même soir, pour passer en avant, traverser Vouzicra et suivre la graude roule qui conduit à Stenay et profiter de la protection du général Clerfayt, qui est chargé de défendre la retraite. Us se mettent en route par le temps le plus affreux.
4 octorrb. — Continuation du mauvais temps. Pluie à verse. — Notre séjour se prolongeant à Mars, notre position devenait à chaque instant plus critique, et je croîs qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour passer l'Aisne à Vouriers, où Ton n'a pas été sans inquiétude, celte nuit, pour nos princes, qu'il eût été plus prudent de faire coucher de l'autre côté de la rivière. Nous nous mettons en route de grand malin, ainsi que toute noire armée. Après avoir passé le pont de Vouriors, nous laissons la chaussée qui conduit k Stenay par Buzancy et nous prenons par notre gauche des chemins horribles, conduisant au village du Chesne-Populoux que nous traversons el où nous retrouvons une chaussée. Le quartier général des princes se place a Sy et notre brigade s'arrête à Tannay, gros village que nous trouvons presque désert et dont les habitants se sont retirés dans les bois voisins. D'après différents avis, nous apprenons qu'il se forme dans ces bois des rassemblements armés de patriotes et qu'il s'y trouve même des troupes de la garnison de Sedan. Le comte de Caraman, toujours très occupé de veiller à la sûreté de la brigade, et d'assurer la tranquillité du quartier général que nous devons couvrir, fait toutes les reconnaissances nécessaires et toutes les dispositions qu'exige la prudence el
îigilizedbyGoOgle
que peuvent fournir Dde faibles moyen». Un piquet de 50 martres est placé de façon a voir ee qui se passe dans te bois ; un autre piquet de même force est commandé en cas de besoin et l'ordre est donné pour garder les chevaux sellée et bridés. M. de Caraman avait envoyé prévenir M. le maréchal de Broche que notre position inquiétante pourrait le devenir pour le quartier général et demander le secours d'un peu d'infanterie, avec la. permission de faire fouiller le bois, conjointement avec la brigade du Commissaire-Général, qui est auprès de nous, à la vue du bois et des feux des patriotes. Mais M. le maréchal de Breglie refusa l'attaque du bots ; il envoya cependant la compagnie du gentilshommes chasseur*, formée parles sojns actifs du comte Charles de Rohan. Ils noas arrivèrent avec la daeïlteure volonté. On les plaça avec' notre piquet, mais ils n'avaient que très peu de 'cartouches et beaucoup manquaient de carabines. Il s'en trouva une douzaine dans la brigade et on lu leur prêta. Tente la nuit, nous avons été sur nos gardes et nous avoua découvert des femmes du village, allant au bois ponr rendra compte aux patriotes de ce qui noua concernait. Le piquet a vu distinctement dee gens aller et venir au bord du bois, où il y avait beaucoup de feux. ,
r> octobre. — H. de Caraman avait donné l'ordre pour que la brigade fût à cheval à o heures du matin. Mais le temps est si affreux que nos trompette» ne sonnent que passé cinq heures, de façon que nous ne sommes en pleine marche qu'à six heures. A peine avons nous Fait un quart de lieue sur la chaussée que noua entendons près de nous, en avant, quelques coups de fusil et (rois eu quatre coups de canon. 1| n'y a pas de doute que les patriotes placés au bord du bois n'attaquent là colonne qui eet en marche. M. de Caraman se porte eu avant avec célérité pour juger de ce qui s'y passe; chacun se dispose au combat. Les manteaux sont plies; on se tient à sa place avec soin'; on observe le plus grand calme, mais cependant avec une joie qu'H est Impossible de ne pas manifester. Après quelques moments de marche au trot, on noua fait entrer sur la hauteur à gauche et on nous fouine ea bataille en sacs
îigilizedbyGoOgle
4*0 JOURNAL d'kMIGBATION
du bois où avaient paru les patriotes. Noire brigade, arrivée et formée la première, est bientôt suivie de celle du Commissaire-Général et des gardes du Roi. Les compagnies rouges et la gendarmerie étaient plus en avant et en marche et ne purent se trouver avec nous. Le mouvement se Gt avec précision et célérité. Au moment où nous étions formés, M. le comte d'Artois parut à noire tête, avec la meilleure grâce possible, déboutonnant son habit, pour montrer son cordon bleu, et armé de sa carabine. Monsieur parut en môme temps, ayant même contenance et nous témoignant dans les meilleurs termes ses regrets de la retraite précipitée de nos lâches ennemis avec lesquels il ne nous a pu encore été permis d'avoir à faire. M. le duc d'Angouléme et M. le due de Berry se montrèrent aussi et ne pouvaient contenir leur joie peu de moments avant, espérant avoir part à la fête. Il y a lieu de croire que si nous étions partit a l'heure fixée par H. de Garaman, nous nous serions trouvés les premiers sur la chaussée et que, recevant les premiers coups, il nous aurait fait charger les patriotes et que probablement nous nous serions emparés facilement de leurs deux pièces de campagne dont ils n'ont fait que peu d'usage. Il y a eu deux ou trois chevaux de suite des gardes du corps de tués. La décharge s'est faite sur le détachement qui allait au logement. Les patriotes ayant disparu et étant rentrés dans le bois, on y a fait entrer, pour le fouiller, le régiment de Banvick, les hussards et les chasseurs. On leur a tué quelques hommes et fait une trentaine de prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé un chevalier de Saint-Louis, ayant caché sa croix, et le cornmandant du bataillon national de Sedan. H. le maréchal de Broglie n'a pas jugé à propos de faire arrêter toute l'armée. Il eût été imprudent de s'amuser à attaquer ce bois et d'engager une affaire qui eût donné le temps à l'a vautgarde de Dumouriez de nous atteindre.
On se remit en marche, en colonne serrée et par peloton, sur la chaussée, en observant le plus grand ordre pour passer le défilé dit le passage de la Besace. Le corps des hommes d'armes à cheval avait passé la nuit dans les villages près de Stonne et y avait été attaqué par les paysans armés. Le marquis d'Autichamp se disposait à faire arrêter
îigilizedbyGoOgle
L* RETRAITE Ml
et punir les agresseurs. Son aide de camp, le chevalier de La Porte, s'était déjà saisi d'uu de ces mutins, qui se jeta à ses genoux, lui demandant la vie que le chevalier de La Porte n'avait nulle envie de lui ôter. Hais ce scélérat, abusant de la clémence du chevalier de La Porte, ne l'a pas plutôt vu le dos tourné que, le tirant à bout portant, il l'a tué raide. On pent concevoir la rage du marquis d'Auticbatnp. L'assasBÎn a eu sur-le-champ la juste punition de son crime. Ce malheureux événement et quelques coups de fusil tirés par les paysans ont occasionné l'incendie de ces villages que nous voyons brûler en descendant la montagne. Les hussards y ont mis le feu. Quelque justes que soient nos vengeances, j'ai souffert infiniment de cet affligeant spectacle. On ne manquera pas de l'exagérer et nos cruels ennemis en prendront le prétexte pour autoriser de nouvelles atrocités. D'ailleurs, c'est confondre les innocents avec les coupables. Il fallait se faire livrer ces derniers et faire sur eux une punition qui eût servi d'exemple.
Ainsi finit cette matinée. C'est la seule fois que nous ayons aperçu l'apparence d'une troupe armée pendant le cours de cette campagne. Nos princes ne se sont pas doutés du danger qu'ils ont couru hier à Sy. Us eussent été très facilement enlevés dans leur quartier général si les patriotes, tranquilles dans les bois où ils s'étaient retirés, conduits par un officier intelligent, fussent venus à la nuit au château de Sy. On sera convaincu du péril où ils ont été en apprenant que 1b régiment de Barwick, chargé de la garde du quartier général, n'a pu arriver à Sy qu'à onze heures du soir et s'y est établi sans avoir aperçu la moindre garde pour le reconnaître. Si les patriotes n'eussent pas allumé des feux et ne se fussent pas montrés sur la lisière du bois, nos brigades se seraient établies sans défiance dans nos villages. Le temps était si affreux que, par égard pour notre piquet, on l'aurait probablement fait rentrer et rien n'eût été plus facile que de nous enlever, ainsi que tout le quartier général, et de nous conduire sans nulle difficulté à travers tes bois et à la faveur de la nuit jusqu'à Sedan. Mais le ciel a voulu, au milieu de notre détresse, que les quatre précieuses têtes de nos princes
îigilizedbyGoOgle
fussent conservée». Hemereions-le de sa bonté et mettons notre confiance en la divine Providence qui ne peut pu toujours permettre le triomphe du crime et l'oppression des honnêtes peu s.
En continuant notre marcha, nous traversons la petite ville de Beaumont-en-Argonoe, dépendant du Clermontois. Tous les habitants se montrent sur notre passage, affectant de faire parade de la cocarde blanche et témoignant en notre faveur des dispositions que nous n'avons trouvées dans aucun autre endroit. Il» avalent même préparé abondance de provisions en viande et en pain. Il faut croire qu'on aura profité de leurs bonnes intentions. Enfin, noue arrivons par un temps affreux à la porte de Stenay, dont tous les abords sont encombrés parles équipages de notre armée et les embarras dn quartier générai. Nous y recevons l'ordre de nous rendre a deux fortes lieues plus loin, au village de Lion-sous-Dun. Après avoir tourné autour de la ville de Stenay sans 7 entrer, nous continuons notre marche, nos conducteurs dirigeant notre roule, par le plus court, à travers un marais presque impraticable, ce qui achevé de harasser nos chevaux sellés depuis 36 heures, marchant depuis six heures du matin et ayant fait une journée excédante de plus de dix lieues. Nous arrivons enfin à la nuil à notre destination. Le logement n'y étant pas encore fait et devant partager ce village avec la brigade du Commissaire-Général, nous sommes obligés de rester en panne pendant plus de deux heures dans un champ, hors du lieu. Enfin, a neuf heures du soir, nous avons la liberté de chercher nos logements dans cet immense village, par la plus grande obscurité et au milieu d'une bagarre dont on ne peut se faire d'idée. Nos équipagea ont eu toutes les peines possibles pour arriver jusqu'à Lion, et je ne puis découvrir les miens qu'après dix heures. Grâce aux soins du fidèle Picard, ils m 'arrivent, intacts. Plusieurs de mes camarades ont été moins heureux. L«s uns ont été pitiés ; d'autres n'ont pu continuer la route, a cause des mauvais chemins et de la perte de leurs chevaux, et leurs effets deviendront probablement la proie des hussards prussiens on autrichiens et des hessois, tons pins à craindre à cet égard pour non» que les patriotes, qui ne
îigilizedbyGoOgle
LA BKTRAITB *W
noue ont point encore approchés. Mes chevaux de carrosse, qui étaient excellents, sont rendu», ainsi que mee îhevaux de selle. Cette journée a été sans contredit la plus fatigante que nous ayons eue. Ce n'est qu'avec fa plut iraiule peine que je parviens à me gîter dans un grenier, que je partage avec quelques-uns de mea camarades.
6 octobbb. — Séjour à Lion. Temps affreux, pluie. — Le roi de Prusse arrive à Dun avec son armée, dout noua apercevons le camp, de notre village. L'armée prussienne est remplie de malades et dans un délabrement qui ne peut se concevoir. Les chemins sont remplis de soldats mourants et ne pouvant suivre. Le temps a été pour eux, comme pour nous, un fléau terrible pendant toute celte inutile campagne,
7 octobre — Séjour. Même temps, pluie averse. — Ayant appris qu'à la suite des princes il y a un certain M. Valet de Villiers, de Lorraine, qui a entre les mains une très grosse somme en assignats, dont il est 1res embarrassé et que son intention est de la placer sur différents émigrés riches en propriété*, je vais à Stenay, pour terminer a cet égard une petite affaire que j'avais déjà entamée. Je reçois de M. Valetde Villiers. que je n'avais jamais vu, la somme de 6.000 livres en assignats, en échange de mon billet de 6.300 livres payables dans un an. Plusieurs de mes camarades en ont fait autant et je pense que dans notre coalition on en a pris pour au moins 60.000 livres. La facilité avec laquelle ces assignats ont été prêtés me fait craindre d'avoir fait une mauvaise affaire. Mais nous nous trouvons dans une situation si pénible que je me suis empressé de la conclure, espérant que j'en tirerais bien la moitié en argent. Je ne reste à Stenay que le temps nécessaire pour cet objet ; je n'ai cherche à voir personne du quartier général et suis revenu à mon village, a l'abri du mauvais temps, qui a entièrement achevé de rendre les chemins impraticables.
8 octobre. — Temps déplorable tonte la nuit. La pluie cesse dans la journée. — Noos recevons nos ordres, ainsi que la brigade du Commissaire-Général, pour partir de
Lion-sous-Duu . Nos équipages, ne pouvant nous suivre, sont obligés de retourner à Stenay pour se rendre par Harville et Longuîon à Longwy. Nous serons probablement plusieurs jours sans les voir, avec la crainte qu'ils ne soient pillés en route. L'impossibilité de se procurer à Lion des chariots d'équipage et des chevaux de trait oblige de laisser en dépôt, à tout hasard, deux voitures de portemanteaux et effets appartenant a des gentilshommes de la brigade. Ces bagages ne peuvent manquer de tomber entre les mains des patriotes, qui viennent occuper les endroits à mesure que les troupes évacuent le pays. Les deux brigades partent de Lion de très grand matin. Nous prenons à travers leB bois pour gagner Marvîlle. Nous avons été prévenus que nous pourrions bien être attaqués par des détachements de la garnison de Montmédy. M. de Caraman prend tous les renseignements nécessaires pour nous tranquilliser, car la cavalerie n'aurait aucun avantage dans ces bois épais et fourrés. La colonne est éclairée par un piquet de 50 hommes, que je commande aujourd'hui et avec lequel marche H. de Caraman, ce qui donne pleine sécurité à la brigade. Cependant nos guides nous font passer dans le bois par des endroits où il faut absolument dénier un à un, dans des sentiers difficiles, remplis de fossés et abîmés par les pluies. Une troupe de 50 chasseurs à pied, bons tireurs, nous aurait exterminés les uns après les autres, sans avoir aucun moyen de nous défendre. Après avoir marché trois heures dans ces bois, nous n'avons pas été fâchés d'en sortir et de nous trouver dans un pays plus ouvert. Il faut convenir que si les patriotes avaient dans leur armée des partisans tels que l'était dans la guerre de Sept-ans, et contre nous, le maréchal constitutionnel Luckner, il n'aurait pas échappé un seul gentilhomme dans notre pénible retraite, surtout avec le peu d'ordre qui y règne et le peu de précautions que l'on prend. Nous avons tous l'air d'être en pleine déroute et la bataille la plus désastreuse ne produirait pas de plus fâcheux effets. Au surplus, les prussiens sont dans le même état. Leur armée est à la débandade. Leurs soldats pillent les équipages sur les routes. Les officiers mêmes s'en mêlent, en profilant des rapines de leurs subordonnés.
îigilizedbyGoOgle
En sortant du bois, nous arrivons à ce que l'on a qualifié du nom déroute. On ne peut se faire idée de ce mauvais chemin de terre grasse, que les pluies continuelles ont encore rendu plus effroyable. C'cbI là que nous voyons une quantité de bagages arrêtés dans les boues, des chevaux crevés, des hommes mourant de lassitude ou de la dyssenterie, enfin te spectacle le pluB affligeant, et c'est par là que doivent passer nos équipages pour se rendre à Longwy. Noua arrivons à Marville, petite ville où est établi le quartier général des princes. Nous sommes envoyés à une lieue plus loin, au village de Flabbcville, qui est situé dans un fond très étroit et où l'on ne peut aborder que par uno descente si effroyable qu'il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée. Aussi, dans cet endroit écarté, n'a-t-on nulle crainte d'être surpris par les patriotes dont nous nous sommes suffisamment éloignés. H. de Caraman fait en conséquence rentrer mon piquet et le service se borne à de simples patrouilles, encore bien dures pour ceux qui sont obligés de les faire, car le temps est redevenu horrible toute la nuit. Quoique nous soyons encore en France et que nous ordonnions Iee fournitures qui nous sont nécessaires, nous manquons des choses de première nécessité, nous ne trouvons que peu de provisions dans ce village et nous sommes d'autant plus mal que nous sommes privés des ressources et des commodités de nos équipages. Ici, tout nous manque et à peu de choses près nous sommes tous dans le même embarras. Personne n'en est exempt, pas même notre général, le vicomte de Beaune, dont la première occupation, ne voulant pas, par égard, dire l'unique, est, quelque temps qu'il fasse et quelque événement qui arrive, de penser à la chère du jour et à celle du lendemain. Nous sommes tous ici couchés sur la paille ; nos chevaux au bivouac par une pluie battante. Aussi presque tous sont dans un état déplorable et à faire la plus grande peine quand on pense comme nous étions montés en parlant de Cobleotz.
9 octobre. — Nous quittons Flabbeville pour nous rendre à Longuion, en suivant dans le vallon et le long d'une petite rivière un sentier abominable, puis par des coteaux,
us journal d émigration
des chemins creux et étroits, où le défilé est d'absolue nécessité. Nous arrivons auprès du pont de LonguioD, où nous sommes longtemps arrêtés par le passage de la colonne des gardes du corps et de leurs équipages. Le quartier général reste à Longuion. Nous nous rendons une lieue plus loin, par des chemins impraticables, au village» dt Fermonl, où l'on nous établit douze ou quinze par maison de paysans et où nos chevaux continuent d'être au bivouac. N'ayant point entendu parler de nos équipages nous n'avons aucune provision. Les rations ne noua sont point fournies, quoique nous soyons encore en France. Notre argent y supplée, mais à grands frais, vu la rareté des denrées. Quelques bagages ont eu le bonbeur de pouvoir arriver, mais, étant inquiet des miens ainsi que de Picard qui les suit, je fais partir mon Ris pour aller à la découverte et je le f'iiis suivre de mon palefrenier pour l'aider. Je reste par conséquent sann domestique, avec mon fils Hippoly te, embarrassé de nos personnes et de nos chevaux. Nom apprenons qu'il y a eu beaucoup d'équipages pillés en route par les prussiens et que beaucoup d'autres, faute de pouvoir suivre, ont dû tomber entre les mains des patriotes
10 octobre. — Séjour à Fermonl. Temps affreux comme à l'ordinaire. Pluie continuelle. ■ — Déjà les princes font dire par le maréchal de Broglie à tous les corps que l'on donnera des congés et des passeports à loua ceux qui en désireront. On peut juger de la désolation de tous ceux qui manquent de moyens et qui n'aperçoivent aucune apparence de secours pour l'hiver. Nous avions établi depuis un an parmi nous une caisse pour aider ceux de nos camarades qui pourraient se trouver dans le besoin. Deux de nos compatriotes, M. de Chasserai, intendant de notre province, et M. de Ponlgîbaud, qui est avec nous, avaient eu l'honnêteté d'y verser en prêt l'un 19000 livres, l'autre environ 14 000 livros en espèces. Nous nous «lions procuré* par notre crédit la somme de 50 000 livres en assignats, dont nous avons prêté les trois quarts aux princes. En ce moment, nos fonds sont épuisés et nous ne pouvons plus aider nos camarades. Les princes paraissant désirer qu'il se prenne beaucoup de congés, les craintes ne font qu'aug-
DigihzedBy G00g[e
LA KETBAITI U7
nwuter. G'eat 11. le maréchal de Broglie qui délivre les passeports. Beaucoup de gentilshommes fout d'après cela leurs arrangements pour aller eu Suisse, daoa iea Pays- Bas et en Allemagne, Ceux qui espèrent retrouver des ressources cher leurs ancien» botes de l'hiver pensent à se rendre à Coblentz ou dans les pays voisins. Cependant, il se répaud que l'armée patriote aux ordres du général Cub* tiae a fait uue incursion du coté do l'Alsace, s'est emparée de Spire el de Worms et marche sur Mayence. Nous avons aussi la fâcheuse nouvelle que le général Hontesquiou s'est emparé de toute la Savoie, sans obstacle, et est mettre de Chambéry, L'armée piémootaiae a fait aa retraite et repassé les Alpes sans coup férir. Le chevalier de Perron, que noua avons laissé gouverneur de la Savoie, a vu évacuer Chambéry par les prudents chefs de cette armée, et, resté presque seul, a été obligé de faire comme les autres. Cette conduite, qui parait générale de la part des souveraine, est inexplicable. Quelle infernale politique ou quelle» affreuses trahisons 1
11 octobre. — Pluie, continuation du mauvais temps. — Je n'ai point encore de nouvelles de mes équipages, ni mime de mon fila et ne suis pas sans inquiétude. Nous partons du village de Fermont pour sortir aujourd'hui du . territoire de France, sur lequel nous étions entrés le 39 août avec des espérances qui paraissaient bien fondées. Dieu sait quand nous reverrons notre triste patrie ! Une Convention nationale a succédé à la Législative, Cette assemblée, composée des plus avérés scélérats de la France, s'est signalée, en arrivant, par l'abolition delà Royauté et en déclarant la République. Un décret nous bannit à perpétuité et condamne à mort tous les émigrés qui seront pris Ou qui auraient l'imprudence de rentrer. Nos biens sont confisqués au profit de la République. Notre mobilier doit être vendu et, si les fonds ne trouvent pas d'acquéreurs, nos biens seront dévastés et nous pouvons nous regarder comme ruinés de fond en comble, au moins pour une génération.
En continuant notre marche, nous passons sous le» murs de Longwy, eucoro gardé par les Autrichiens. Nous traversons des chemins si constamment mauvais que nos
îigilizedbyGoOgle
chevaux ont peine à nous en tirer et en souffrent horriblement. Nous nous arrêtons à Rodange, village du Luxembourg. Il n'y a pas eu d'ordre pour nous recevoir et il nous faut traiter a l'amiable pour être logés. On nous fournit des fourrages pour notre argent, mais individuellement. II n'est plus question de rations d'aucune espèce. Les habitants sont heureusement de braves gens et en payant nous n'éprouvons point de difficultés. Nous n'entendons plus parler de l'étatmajor de l'armée. Les généraux commencent à s'en aller La veille, le comte de Caraman avait pris congé de nous. Ici, le vicomte de Beauiie, commandant la brigade, en fait autant. Il nous reste le duc de Lorge et nos deux maréchaux de camp, La Rocbe-Aymon et Laqueuille.
Mon fils ne reparaît pas et je suis tout le jour dans la plus vive inquiétude sur son compte et sur mes équipages, d'après la certitude que nous avons des désastres qu'oui éprouvés les bagages de notre armée par le pillage des Prussiens. Le soir, mon palefrenier, envoyé par mon fils, vient me tirer de peine. Je sais mon équipage à peu près eu sûreté et dois probablement le retrouver le lendemain. Mais ce qui m'afflige extrêmement c'est le bruit qui se répand et qui paraît fondé que les assignats, que j'ai reçut à Stenay et dont mes camarades se sont abondamment pourvus ainsi que moi sur leurs billets, ont été reconnus pour faux à Longwy. Il parait même que le sieur Valet de Villiera, qui les distribuait, n'est qu'un prête-nom. lien a été donné en payement a tous ceux qui avaient fait des avances aux princes et à qui il était dû de l'argent. Tous les corps ont fait comme le nôtre et eu ont pris. H. le duc de Bourbon, à qui on en avait donné pour sa division, a éprouvé beaucoup de désagrément a cet égard dans les Pays-Bas. Ce qui est affreux à penser, c'est qu'on assure que la fabrique de ces assignats a existé au milieu de nous, à Coblentz ou aux environs. On se sentirait humilié en B'appesantissant sur des réflexions à ce sujet.
) 2 octobre . — Temps affreux tout le matin. Pluie. — Nous nous remettons en marche pour continuer notre triste et affligeante retraite. Nous rejoignons la chaussée qui conduit à Arlon, petite ville du duché de Luxembourg. C'est
îigilizedbyGoOgle
t* RETRAIT! U9
le point où viennent aboutir les débris de la «cavalerie et de l'infanterie de notre armée royale. Cependant, l'infanterie, aux ordres de H. de Martanges, encore fort en arrière, est restée longtemps aux environs de Verdun et à Etain, ayant essuyé beaucoup de contrariétés dans ses cantonnements et de mauvais procédés dé la part du général prussien de Corbière, commandant à Verdun. Il est à remarquer que, dans les discussions qu'à pu avoir M. de Martanges avec H. de Corbière, M. le baron de Breteuil est intervenu et a même cru une fois devoir interposer son autorité vis-à-vis de M. de Martanges, en qualité de ministre du Roi et se servant de l'expression ; « Je vous ordonne n. M. de Martanges, se renfermant dans les instructions et les ordres qu'il avait reçus du marechai de Broglie, a constamment tenu bon pour empêcher que les corps de noblesse qui lui étaient confiés ne fussent exposés à un danger évidemment inutile. Au surplus, nous avons eu très peu de détails de ce qui s'est passé à l'infanterie.
La chaussée d'Arlon et tous les abords de la ville sont obstrués par la colonne des équipages de toute notre armée. Nous avons toutes les peines possibles à arriver et à rentrer à Arlon, où la bagarre est inconcevable. J'ai le bonheur de retrouver mon fils et mon équipage intact. Mais mes chevaux sont à moitié crevés et hors d'état d'aller plus avant. Mon fils a eu bien du mal pour préserver ma voiture du pillage des Prussiens, qui a été épouvantable. Nos princes sont à Arlon, où ils ont établi ce que l'on ne peut guère plus appeller leur quartier général. La ville n'ayant point eu d'ordre par un commissaire impérial, les magistrats se refusent à loger les princes et leur suite. Ils se trouvent réduits à se retirer dans une. auberge déjà pleine et où il y a une table d'hôte. Tous les corps qui arrivent sont envoyés sans ordre dans les villages aux environs d'Arlon et éprouvent toutes sortes de difficultés. On ne conçoit ries à cette. conduite du gouvernement des Pays- Bas en cette circonstance et les désagréments qu'on éprouve pourraient être attribués aux mauvaises dispositions de l'archiduchesse Christine, qui n'a pas même prie le soin de les dissimuler à notre égard.
ibyGoogle
Quoi qu'il en soit, nous traversons Arlon au milieu de
la bagarre des équipages, des troupes et des embarras de tous genres. Notre brigade a ordre de s'établir comme elle le pourra dans les villages de Fresange et environs, à une petite lieue d' Arlon. Nous y sommes indignement et chèrement, étant obligés de payer tout à l'amiable. Mais au milieu de tout le désastre général, je m'estime très heureux d'avoir retrouvé mon équipage et de n'avoir rien perdu. Je le dois aux soins du vigilant Picard, qu'est venu seconder mon fils, el à l'argent qu'il a fallu dépenser pour se procurer des chevaux de renfort pour sortir des bouée de Marville et de Longuion et éviter de tomber entre les maius des pillards prussiens et des patriotes, leurs dignes émules. Il parait que les officiers de cette armée, dontoo nous vantait tant la discipline, ont favorisé tous ces brigandages. Noub en avons eu des preuves convaincantes, plusieurs ayant profité des pilleries de leurs soldats. Nous apprenons de plus qu'une partie des équipages de Monsieur est tombé entre les mains des patriotes et que parmi ces effets il s'en trouve de la plus grande importance, toutes les correspondances les plus intéressantes, les dépôts des brevets et des croix de Saint-Louis accordés depuis 1789 et remis à Monsieur à Coblentz. Voilà de quoi occuper les comités de surveillance !
Le lendemain de l'arrivée de nos princes à Arlon, le commissaire impérial est arrivé, leur a fait beaucoup d'excuses des désagréments de la veille et a travaillé avec eux pour faire fournir des rations à ce qui reste d'effectif dans nos corps et assurer leur subsistance pour leur route jusque dans la principauté de Liège, où il parait qu'on vi nouB envoyer. C'est une affaire qui se traite avec le roi de Prusse. Cependant, nous sommes dans la cruelle incertitude de savoir ce que deviendront ceux qui se résignent s passer l'hiver avec leur troupe. Cette incertitude fait partir beaucoup de monde sur-le-champ. Cette nuée d'aides de camp a disparu. Tous ces merveilleux, ces insolents de cour, dont nos princes avaient eu la faiblesse de s'entourer, sont partis les premiers et les ont abandonnés, la plupart de la manière la plus indécente. La plus grande partie des officiers généraux s'est également éloignée, et leur
îigilizedbyGoOgle
' LA' RETBAITB 451
exemple augmente le découragement et le désespoir de tout le monde. Tous les corps ont l'air de se désorganiser. Arlon présente le tableau le plus touchant, le plus déchirant et parfois en même temps le plus révoltant par les reproches les moins ménagés et souvent les plus directs que certaines personnes semblent faire à nos princes, dont la douleur est extrême et ne peut se cacher. M. le comte d'Artois n'aborde aucun de nous sans avoir les larmes aux yeux. Les princes se voient dans l'affligeante nécessité de donner congé à presque tous les officiers de leur maison, à leurs écuyers, à leurs pages, auxquels on donne une gratification très modique et leur cheval. Beaucoup de gentilshommes et d'officiers, qui s'étaient montés à très gros frais, n'ayant plus aucun moyen de vivre et de nourrir leurs chevaux, cherchent à les vendre et les donnent pour rien, ne trouvant pas d'acheteurs.
Cependant, au milieu de ce désordre général, de ce désespoir, de cette désolation, n'aurait-on pas raison d'excuser un peu les murmures de tant de braves gens qui ne savent que devenir, quand on voit arriver à Arlon des femmes qui, en cette circonstance, auraient dû se faire un devoir de s'en dispenser? M" de Balbi, suivie de sa jolie complaisante M*** de Pougy, vient de Luxembourg en cette ville et tout le monde voit Monsieur traverser à pied les boues d'Arlon pour aller voir ces dames et passer avec elles une partie de la journée. D'un autre côté, j'ai regret à le dire, mais j'en suis douloureusent peiné, M"* de Polastron et les trois ou quatre dames de sa société ordinaire tombent également à Arlon, pour mettre au grand jour la faiblesse du prince que notre cœur chérit, que notre cœur excuse, que nous croyons aussi sensible à nos malheurs que nous le sommes aux siens el qui, par une conduite, dont même ses enfants sont témoins, court risque de détruire notre consolante illusion. Selon moi, que ces femmes sont coupables, non seulement envers la noblesse, mais encore envers ceux auprès de qui leur aveugle attachement les conduit ! De quelle importance n'est pas en ce moment, plus que dans aucun autre, une bonne réputation vis-à-vis des puissances, dont on est forcé d'implorer une humiliante assistance et dont on
îigilizedbyGoOgle
452 IODRKAI. D ÉMIÛRÀTIOK
attend pour nons tous des secours de la première nécessité D'ailleurs, dans quelle crainte ne nous met-on pas pour des tètes aussi précieuses, «'exposant soit le jour, soil b nuit, et ne prenant aucune précaution pour se préserver des affreux attentats dont la horde jacobine est capable!...
Octobre 1792. — 12 au 18 octobre. — Séjour près Arlon. — Les deux premiers jours que nous restons dans nos villages, nous y sommes assez mal et nullement fournis de rations de bouche et de fourrage. Mais d'après les arrangements pris par le commissaire impérial, nous recevons l'étape ordinaire dans le duché de Luxembourg, pour les troupes de l'empereur. On nous fait des livraisons exactes de pain, de viande et de fourrages. Nos hôtes nous fournissent, outre le logement, le feu, les légumes et tout ce qui est nécessaire pour faire noire cuisine, et par ce moyen nous sommes généralement bien.
Pendant notre séjour dans nos villages, les armées prussienne et autrichienne continuent leur retraite et évacuent le territoire de France. Le duc de Brunswick, ayant l'air d'agir de concert avec les ennemis et de suivre un traité fait avec eux, évacue la ville de Verdun sans être nullement inquiété dans sa retraite. On assure même que son artillerie a reçu des secours des patriotes pour sortir des boues dont elle ne pouvait se tirer. Il y a eu à Verdun des conférences avec des généraux de l'armée de Dumouriex; le duc de Brunswick ne s'est pas contenté de leur témoigner les plus grands égards : on sait, à n'en pouvoir douter, qu'il a peu ménagé dans ses propos les officiers généraux émigrés, les qualifiant de rebelles. Les Prussiens ont donc rendu Verdun et sortaient tranquillement par une porte tandis que les patriotes entraient par l'autre. Le duc de Brunswick, commandant en chef des troupes alliées, a ordonné également aux Autrichiens l'évacuation de Longwv. ce qui, comme on peut le croire, a donné plus que de l'humeur aux généraux prince de Hohenlohe et de Clerfayt. Il y a même eu à ce sujet les plus vives altercations, suivies des propos les plus forts, à un dfner où se trouvait M. le comte d'Artois, qui y fut interpellé par le prince de Hoûen-
îigilizedbyGoOgie
loe. Notre prince y a mis, à ce qu'on m'a assuré, toute la sagesse et toute la circonspection possibles.
Apres avoir éprouvé les plus grandes contrariétés et les plus grands désagréments aux environs de Verdun et d'Etain pendant plus de vingt jours, avoir essuyé toutes les incommodités du temps affreux qu'il a fait pendant une route continuellement contrariée, après des journées excédeotes et ayant été sans cesse rebuté et refusé partout, M. de Martanges a ramené à Arlon toute l'infanterie noble ilans l'état te plus déplorable et ayant par-dessus tout cela perdu la plus grande partie de ses équipages par le pillage des Prussiens. Ces gentilshommes arrivent, manquant de tout, ne trouvant pas à Arlon où se mettre à couvert, et offrent le tableau le plus déchirant et le plus intéressant. Enfin, j'apprends que le corps de la marine a pu se retirer .tans un village à une lieue des noires. Je m'empresse d'envoyer y chercher mon second fils, Alexis, qui a fait cette misérable campagne à pied avec ses camarades, et je le retire avec moi. Cependant, les arrangements se prennent de concert avec le roi de Prusse pour que le débris de notre armée soit fourni de rations jusques à son arrivée dans la principauté de Liège, ofi il sera à la charge du roi de Prusse jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné.
Avant de continuer le journal de ce qui me concerne, je vais rendre compte des détails que j'ai pu me procurer sur ce qui s'est passé k Paris depuis le 25 août.
îigilizedbyGoOgle
Des arrestations, des visites domiciliaires, les perquisitions les plus iniques ont eu lieu à Paris depuis le 10 août. Toutes les prisons de Paris et de nouvelles maisons d'arrêts ont été remplies de victimes que nous allons voir immoler à la fureur inouïe et sans exemple dam aucune histoire du monde de tous ces hommes de sang, dont les semblables n'ont jamais été produits chez les peuples les plus féroces et les plus sauvages. Je w m'appesantirai pas sur ces horribles détails et je ne parlerai que des principaux martyrs de ces journées désastreuses, dont la mémoire doit rendre le nom français à jamais exécrable.
Dans la soirée du 19 août, M"' la princesse de Lamballe et M"10 de Tourzel, ainsi que les femmes de chambre de la Reine et do Madame Ehzabeth, ont été arrachées du Temple, où elles avaient eu la permission de suivre la famille royale, et elles ont été enfermées à l'hôtel de U Force. Mm* la princesse de Tarente, ayant été arrêtée dans Paris, a été incarcérée à l'Abbaye avec une infinité d'autres personnes. Cependant, tes exécutions faites successivement de M. de La Porte, de Durosoy, de Colleao' d'Angremont, commençant à révolter le peuple de Paris, les meneurs Danton, Manuel, Collot d'Herbois, Panis, etc ,
1. Dans son ouvrage, M. de Oiampflour supprime ce chapitre. Ave; beaucoup de raison Étant donné la nature de son étude, il ne cite que la passages ïU-icLcraunt relatifs à la campagne de 17D3. Quoique de seeonJr main, nous avons cru devoir reproduire ce récit des massacres de septembre, à came de l'intérêt det détail* recueillie par H. d'Espiocbal.
îigilizedbyGoOgle
lurent s'apercevoir avec peine da refroidissement sur les exécutions. Ils mirent alors tout en usage pour réveiller la fureur. La marche des armées ennemies et surtout la prise de Longwy leur servirent de prétexte à exciter la fermentation. On ordonna des suppléments de troupes pour marcher sur-le-champ aux frontières.
Danton, le 28 août, vint exiger de l'Assemblée un ordre de faire de nouvelles visites domiciliaires et de faire désarmer les citoyens suspecte. Le décret fut à peine rendu que Robespierre, président de la commune, le fit mettre à exécution dès le même soir. Les barrières sont fermées, la générale bat à quatre heures après midi, l'ordre est donné à tous les citoyens de se tenir chez eux à six heures précises . Toutes les boutiques sont fermées ; les rues sont désertes et chaque habitant, rentré chez lui, tremble pour sa vie et pour sa propriété. Paria, à ce que m'a assuré un témoin oculaire, offrait le tableau le plus sinistre et une tranquillité effrayante. Les visites ont eu lieu à une heure du matin. Toutes les rues étaient gardées par des hommes à piques. Sous le prétexte de chercher des armes, on conduisit dans les sections plus de 3.000 personnes suspectes. 11 y en eut le lendemain beaucoup de relâchées, mais un grand nombre de conduites à l'Abbaye. On peut aisément coooevoir combien de vols et d'actes arbitraires eurent Lieu pendant cette nuit, où soixante mille brigands furent occupés à tourmenter six cent mille citoyens. Lob églises, tes couvents, les séminaires étaient remplis de prêtres arrêtés, et il y en avait surtout aux Carmes de la rue de Vaugirard et à Saint-Firmin.
Cependant, quelques sections de Paris commencèrent à se plaindre à l'Assemblée des vexations de la commune. Les ministres Roland et Servan portèrent aussi leurs plaintes. Alors — c'était le 30 août — il y eut un décret de rendu pour casser le conseil général de la commune du 10 août et, en même temps, l'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif national serait chargé de faire exécuter la loi qui mettait la force publique de Paris à la réquisition du maire de cette ville. Mais cette commune resta toujours agissante et ne se conforma pas à l'ordre de sa dissolution. Bien plus, Robespierre y dénonça formellement
îigilizedbyGoOgle
le liberticïdo Brissot, la factioo de la Gironde et la scélérate commission des 31, pour avoir vendu la France i Brunswick et avoir reçu le prix de leur lâcheté. L* 2 septembre, le ministre de la justice, devant lequel tremblent ses cinq autres collègues qu'il fait agir à son gré, ]<? féroce Danton, vient à l'Assemblée et, cherchant à rassurer sur le tocsin et le canon d'alarme qui se font entendre depuis le matin, affirme que Verdun n'est pas pris. Il demande que tous les citoyens volent à l'ennemi; que les piques seules gardent la capitale; que tout citoyen qui refusera de marcher ou de donner son fusil soit puni de mort. Tout cela est décrété et le conseil exécutif, dont Danton est le chef, est investi de tons les pouvoirs. Aussitôt, Danton nomme des commissaires ambulants pour seconder ses affreux desseins. La liste des victimes à immoler était déjà faite depuis le 27. Manuel, son complice et son agent, avait déjà arraché la veille des prisons son ami, le sieur Caron de Beaumarchais, enfermé à l'Abbaye sur la dénonciation de son ennemi, l'ex-capucin Chabot. Il en fut de même du comte François de Jaucourt, député de l'Assemblée, zélé constitutionnel, qui, s'étant montré royaliste, avait aussi été arrêté. Il avait conservé des amis parmi les scélérats. Il fut élargi avant le 2 septembre. Un autre personnage célèbre, le eomte de Lally-Tollendal, se trouvant alors k Paris pour seconder les derniers efforts dea constitutionnels avant le 10 août, sollicitait, en vertu du bill qui le naturalisait anglais, un passeport pour retourner dans cette patrie qu'il eût été à souhaiter pour nous qu'il eût adoptée avant 1789. Ayant été soupçonné d'avoir donné des conseils au Roi, il fut dénoncé, arrête, mis à l'Abbaye, mais fut élargi quelques jours après. Manuel avait été, le 30, visiter les prêtres détenus aux Carmes et il leur fit beaucoup de caresses. Sur les représentations de ces ecclésiastiques sur l'incommodité de leur situation et sur leurs instances pour voir mettre promptement à exécution le décret de déportation, Manuel leur répondit froidement qu'il leur donnait sa parole d'honneur que sous quatre jours leur sort serait décidé. Le 30 au soir, ce même scélérat, se transportant aux Carmes, fut trouver le traiteur qui donnait à manger à ces prêtres et lui dit de se
îigilizedbyGoOgle
LIS «ÀSSAiIiUS 1>E SBrTElIBRB 457
hâter de faim acquitter ■ son mémoire, parce que sons 34 heures il ne serait plus temps.
Cependant, le 2 septembre, les barrières sont fermées à 2 heures. Le canon d'alarme, le tocsin, le bruit du tambour se font entendre de toutes parts. On arrête dans les rues toutes les voitures, tous les chevaux, sous le prétexte d'utilité pour le service des armées. On arrête les voitures sortant de Paris. De malheureux prêtres, partant pour se conformer aux décrets, sont ramenés avec les voitures qui les transportaient. Après avoir été conduits à I'HAtel-de- Ville, ils sont envoyés à l'Abbaye et aux Carmes. Trois voitures ainsi conduites à l'Abbaye y déposèrent leurs malheureux prêtres qui y furent presque tous massacrés. Le môme sort était réservé à ceux qui étaient détenus aux Carmes. Dès midi, trente assassins, destinés à cette horrible commission, étaient dans une maison attenante à l'église. La garde nationale qui y était aurait pu arrêter leurs violences, mais elle resta tranquille spectatrice de leurs atrocités. Vers les trois heures après midi, ces infortunés ecclésiastiques furent presque tous massacrés de sang-froid, les uns après les autres, et subirent leur sort avec la résignation et la piété des anciens martyrs de noire religion. A leur tête se trouvaient trois vertueux prélats, dont les noms seront transmis à la postérité. J. M. Dulau, arche' vaque d'Arles, né en 1738, sacré en 1776, d'une piété rare, d'une profonde érudition et d'une modestie sans égale. Il avait été député aux Etats Généraux et s'y était montré un des plus éclairés de son ordre et un des plus zélés défenseurs de la religion et de la monarchie. Jouissant de la vénération de sent malheureux compagnons de captivité aux Carmes, il les exhortait depuis plusieurs jours à la mort dont ils étaient menacés et leur commandait la résignation par son exemple. On lui proposa les moyens de sortir de la prison des Carmes, mais jamais il ne voulut consentir à s'évader. Il répondait toujours : * Je suis trop » bien iei ; je doiB l'exemple ; je suivrai au moins celui a que me donnent mes respectables compagnons. » Ce vénérable archevêque se présenta tranquillement devant les féroces Marseillais qui le cherchaient. Il reçut plusieurs coups de sabré sut- la tête et fut achevé d'un coup
îigilizedbyGoOgle
de pique qu'on lui enfonça dans la poitrine. Son corps fut foulé aux pieds et mutilé par ces scélérats. Les deux autres évêques, Fr. J. de La Rochefoucauld-Bayers, évêque de Beauvais, né en 1735, sacré en 1772, et son frère, P. L. de La Rochefoucauld-Bayers, évêque de Saintes, né en 1744 et sacré eu 1782, passèrent après l'archevêque d'Arles. L'évoque de Saintes n'avait pas été arrêté par les ordres de la commune, mais il se rendit, malgré les instances qu'on fît pour l'en empêcher, auprès de sou frère dont il ne voulait pas se séparer. Ces deux vertueux prélats étaient à genoux devant l'autel et reçurent quelques coups de fusil, dont il y eut un grand nombre de prêtres de tués. L'évêque de Saintes eut la jambe fracassée et l'évêque de Beauvais survécutà ce premier massacre ; ils eurent la douleur de voir tuer devant eux plus de 40 de leurs compagnons d'infortune, dans les cours, dans le jardin, sur les murs, sur les arbres, poursuivis comme des bêtes féroces. Les assassins voyant que quelques-uns leur échappaient, on fit rentrer dans l'église ceux qui restaient. Les deux évêques furent de ce nombre. Us étaient alors environ une centaine. Celui qui dirigeait le massacre ordonna qu'on les fît sortir deux à deux par le jardin, où ils reçurent successivement la mort. Tous périrent avec calme et résignation, recevant la bénédiction les uns des autres et récitant les prières des agonisants. C'est dans les mêmes sentiments que seraient morts presque tous les principaux membres du clergé de France si les circonstances les avaient placés au milieu de ces bourreaux. L'abbé Hébert, général des eudistes, confesseur du Roi, a été du nombre des victimes. C'était un homme aussi respectable par sa piété que par sa bienfaisance et qui jouissait dans le clergé de France de la plus grande considération. Parmi ces pieux et respectables martyrs, on distingue encore dom Chevreux, général des bénédictins et qui avait été député de Paris aux Etats Généraux, et l'abbé Gros, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonneret, également ancien député, un abbé de Lubersac, aumônier de M"' Victoire, 8 grands-vicaires de différents diocèses, parmi lesquels se trouve un jeune abbé de F argues, d'Auvergne, dont les quatre frères et les deux
îigilizedbyGoOgle
LIB «ASSACRIS DE SBPTKMBHS 459
neveux ont fait la campagne avec nous et dans ma compagnie, tous décorés de la croix de Malte. Parmi ces malheureux prêtres, on compte i& supérieurs de séminaires, 21 curés, 5 professeurs ou proviseurs du collège de Navarre, des chanoines, des vicaires et prêtres attachés aux paroisses du diocèse et ailleurs.
Dans la même soirée du 2 et le lendemain 3, il en périt également 90 au séminaire de Saint-Firmin, égorgés dans les chambres, dans les dortoirs, dans les caves, dans les greniers et même devant les portes du couvent, où on avait établi deux corps de garde pour les protéger. On compte 239 ecclésiastiques tués dans ces deux maisons, auxquels il faut ajouter 5 laïques qui s'y étaient retirés, le chevalier de Villette, chevalier de Saint-Louis, Régis de Valfont, ancien officier au régiment de Champagne, de La Vieuville, officier de marine, et deux inconnus. 34 ecclésiastiques échappèrent par miracle aux massacres des Carmes et 15 à Saint-Firmin. Mais il y en eut d'immolés, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, dans d'autres prisons.
Il y eut pareils massacres dans plusieurs villes du royaume, à la même époque, et particulièrement à Reims pendant, que les années étaient à une très petite distance de cette ville. La foreur du peuple était partout excitée contre les prêtres qui, partout, ont montré la même piété et la même résignation.
Dans le même temps que l'on massacrait aux Carmes, il se passait les mêmes atrocités dans différentes prisons de Paris, où Danton avait placé des juges populaires qui prononçaient défininitivement sur le sort des prisonniers. Celui qui présidait aux massacres de l'Abbaye était un certain Maillard, huissier, habitant du faubourg Saint- Antoine, un des anciens vainqueurs de la Bastille et conducteur des furies qui se portèrent a Versailles le 5 octobre 1789. Associé de Santerre, de son beau-frère Panis et du maître maçon Palloy, Maillard était membre de la commune du 10 août. Ce monstre, après avoir fait massacrer les ecclésiastiques qu'on avait ramenés des barrières, laissa égorger tous les bas-officiers des gardes-suisses détenus, sans les interroger ni les juger.
Voici comme on nous peint cet affreux tribunal de sang
îigilizedbyGoOgle
4M JOURNAL D'ÉKIGRATION
de l'Abbaye, où tous les prisonniers comparurent i sivemetit. L'horrible président, debout contre une table, était en habit gris, armé d'un grand sabre. Sur la table, on voyait des papiers, une écrîtoire, des pipes et quelques bouteilles. Autour de la table étaient dix autres scélérats, assis ou debout, dont quelques-uns étaient en veste ou en tablier. A mesure que l'on amenait une victime, le président consultait les notes données par Danton et, après un interrogatoire assez court, il ordonnait, par un signe convenu, le massacre ou l'acquittement du prisonnier. On compte qu'il y a eu environ 188 personnes égorgées s l'Abbaye, parmi lesquelles les plus marquantes sont : l'abbé de Boisgelin, agent général du clergé. Il était sorti de France en 1791 et je l'avais retrouvé à Spa. Ayant eu l'imprudence de rentrer, il a été arrêté en août pendant les visites domiciliaires. Sa conduite dans ses derniers moments a été d'autant plus touchante qu'on pouvait lui reprocher des écarts de jeunesse. Il avait scandalisé l'Eglise et avait besoin de réparer. On assure qu'il est mort avec la plus grande résignation, offrant publiquement a Dieu le repentir de ses fautes, demandant pardon du scandale qu'il avait pu causer par sa conduite et exhortant ceux qui étaient destinés à périr avec lui. L'abbé de Chapt de Rastignac, homme d'un grand mérite et d'une grande érudition, auteur d'excellents ouvrages sur la religion. Il avait été député du clergé d'Orléans aux Etats Généraux et s'y était distingué par sou zèle à défendre la religion et les droits de son ordre. L'abbé Lenfant, âgé de plus de 70 ans, ancien prédicateur du Roi et des plus célèbres de son temps. M. de Reding, capitaine aux gardes- suisses et MM. de Diesbach et Ernest, sous-lieutenants. M. De Reding avait été transporté blessé des suites du 10 août. On fut obligé do le porter. La douleur lui arrachant des cris, un des bourreaux qui le suivaient prit le parti, pour apaiser le bruit, de lui scier la gorge avec son sabre et de le faire périr de cette manière. Le comte de Mootmorin, ancien ministre des affaires étrangères, dont j'ai déjà fait le portrait... Il avait été décrété d'arrestation, après le 10 août, sur une note trouvée dans l'appartement de son cousin, le jeune marquis de Montmorin, gouverneur de Fontaine-
DigihzedBy G00g[e
LIS MJLM*CHKB .DB/SBPr.CJIBBK 4M
bloau. Il c'était «acné dans la faubourg Saint-Antoine, à un cinquième étage, et y fut découvert par l'indiscrétion de M™* de fieaumont, sa fille, qui ne mit pas assez de mystère en allant visiter aon père dans sa retraite. Ayant été interrogé sur lea papiers trouvés au château, il n'eut pas de peine à prouver que ce n'était pas son écriture, mais il eut la faiblesse de dire qu'il n'était pas le seul de son nom, ce qui fut cause que Bon cousin fut depuis dénoncé et arrêté et a également péri le 2 septembre, ainsi que je le dirai ci-après. Brissot, ennemi juré de l'ancien ministre, empêcha qu'il ne fût relâché et le fit interroger sur le prétendu comité autrichien. Malgré son innocence à cet égard, il fut envoyé à l'Abbaye, où il a été une des victimes du 2 septembre : par sa conduite envers le Roi au commencement de la Révolution, ses liaisons intimes avec Necker, il n'emporta aucun regret des royalistes, ni de ceux de ses proches parents qui, comme moi, ont su l'apprécier. Le comte de Wittgenstein, maréchal de camp de 1780. Il avait profité des facilités des commencements des troubles pour se faire faire lieutenant générât en 1791 et pour se faire donner le cordée rouge en 1792. Il avait été toujours constitutïonnellement employé, mais, dans les derniers tempB, il avait paru vouloir servir le Roi et était un des plus honnêtes constitutionnels. Le vicomte de Maillé, maréchal de camp, frère cadet du feu duc de Maillé. Il avait obtenu également le cordon rouge et avait été nommé gouverneur de Saint-Domingue, mais avait renoncé à cette commission. Il était le 10 août auprès du Roi et fut blessé grièvement en rentrant à l'Assemblée Nationale. A cette époque il fut sauvé, maie arrêté peu de jours après. Le vicomte de Rohan-Chabot, dont j'ai parlé au 10 août et qui fut arrêté aux Feuillants, étant resté 48 heures en faction auprès de la famille royale. De Maussabré, aide de camp du duc de Brissac. Ce jeune homme était venu à Coblentz dans l'été de 1791 mais n'avait pas quitté, depuis son retour, son général, nommé à cette époque commandant général de la garde du Roi. Maussabré s'était caché à Louveciennee, chez M™ Du Barry ; il en fut arraché dans le mois d'août, par un scélérat, appelle Xavier Audouin, qui, à la tête d'une troupe de bandits, avait été
îigilizedbyGoOgle
US JOURNAL d'ÉMIORATIOII
Taire des perquisitions aux environs de Paris, et fut jeté dans les cachots de l'Abbaye. Au moment du massacre, il s'était caché dans la cheminée. Le geôlier, ne le retrouvant pluB, fît tirer plusieurs coups do fusil dans la cheminée. MausBabré fut blessé, mais contraignit sa douleur et ne sourcilla pas. Mais l'implacable geôlier fit allumer de la paille. La fumée suffoqua l'infortuné Maussabré, il tomba à demi-mort, brûlé et grièvement blessé. On le porta dans la rue, où il fut achevé de cinq coups de pistolet. M. de Chanterenne, ancien lieutenant-colonel, commandant le bataillon des chasseurs du Roussillon et l'un des colonels de la garde du Roi. Ayant été arrêté après le 10 août, il fut incarcéré à l'Abbaye. 11 s'était tué d'un coup de couteau au moment où il allait être mené devant l'horrible tribunal. M. Thierry de Villedavray, premier valet de chambre du Roi, auprès duquel il était des la plus tendre enfance de Sa Majesté et n'étant que duc de Berry. Le Roi avait fait sa fortune. Il était devenu colonel à la suite des dragons, intendant général du garde-meuble de la couronne et jouissait de plus de deux cent mille livres de revenu. Il avait marié sa fille au baron de Pontlabbé, alors officier aux gardes et à qui cela a valu un régiment. Le baron de Champlost, premier valet de chambre du Roi, ancien serviteur très attaché à son mattre. MM. des Fontaines et de Vaugiraud, officiers de la garde du Roi. Romainvilliers, ancien exempt des cérémonies, l'un des six chefs de division de la garde nationale, dont la conduite avait été si louche que les royalistes le regardaient comme vendu aux jacobins auxquels il était devenu également suspect. Clément de Sainte-Palaye, conseiller à la chambre des comptes. Chamois, homme de lettres, gendre du comédien Préville, journaliste constitutionnel et rédacteur de la feuille qui a pour titre le Modérateur et spectateur national. Il périt encore à l'Abbaye quelques juges de paix, Buob et Bosquillon, sacrifiés à la haine et à la vengeance du procureur Manuel, lesquels s'étaient ouvertement opposés à son élection, et en tout environ 180 personnes, parmi lesquelles il y avait des gardes nationales, des membres de section, des employés subalternes de la maison du Roi, etc.
îigilizedbyGoOgle
Parmi ceux qui ont eut le bonheur d'être acquittés ou sauvés pendant le massacre, on distingue : M. Mole de G ham plâtreux, président & mortier au parlement et gendre du feu garde des sceaux Lamoignon. M. de Sorabreuil, gouverneur des Invalides et sa fille, intéressante par les soins qu'elle a donnés à son père et par son dévouement pour le préserver des assassins : elle se jeta au-devant d'eux, leur présenta Bon sein, leur demanda la mort, rendit un moment sensibles ces féroces bourreaux et en obtint la grâce de son père. M"1 la princesse de Tarente dut aussi son salut a son courage et à sa présence d'esprit. La conduite soutenue de M** de Tarente depuis le commencement de la Révolution mérite bien une note apologétique. M"" la princesse de Tarente, aujourd'hui duchesse de La Trémoille et fille aînée du feu duc de Ch&tillon, la duchesse de Crussol, sa sœur, et elle sont les seuls et illustres rejetons de l'ancienne maison de Châtillon. M"* de Tarente est grande, très bien faite, a très bonne gr&ce, l'air fort noble... Elle est dame du palais de la Reine depuis 1785. Attachée à cette princesse autant par sentiment que par état, elle a voué à la Reine l'amitié la plus tendre et la moins intéressée et en est également aimée. Sa conduite ayant toujours été sage et honnête, elle n'a jamais été mêlée dans aucune intrigue de la cour avant et depuis la Révolution. Pendant ces temps de trouble et d'agitation, elle n'a pas quitté son auguste amie et se trouvait toujours auprès d'elle dans les moments les plus critiques. Elle était au château le 20 juin et passa la nuit du 9 au 10 août auprès de la famille royale. Obligée de rester aux Tuileries après le départ du Roi pour se rendre à l'Assemblée Nationale, c'est par miracle qu'elle échappa aux assassins dans cette affreuse journée. Elle fut sauvée par des Marseillais, mais peu de jours après elle fut arrêtée, traduite de comité en comité et mise en prison à l'Abbaye. Lors du massacre, elle passa 33 heures à attendre son sort et l'instant de son dernier soupir. Amenée devant le tribunal de sang, elle y subit de nouveaux interrogatoires, auxquels elle répondit avec une fermeté rare. On voulait qu'elle accusât la Reine, on lui promettait la vie si elle consentait a dire un mot. Mais la
îigilizedbyGoOgle
vérité, la devoir, la fidélité et son inviolable attachement à ta Reine soutinrent Bon courage. Elle réfuta ces juge» sanguinaire» avec une présence d'esprit extraordinaire Elle fut acquittée.
MM. de Marguerie, deux frères de Brassac, servant dans la garde du Roi, furent également acquittés, ainsi que M. Jourgniac de Saint-Méard, capitaine au régiment du Roi -In fan le rie et l'un des collaborateurs des Actes des apôtres et du Journal de la Cour et de la Ville. Jouneau, député du département de la Charente, qui avait publiquement souffleté son confrère Grangeneuve, de la Gironde, et en était poursuivi par un procès criminel. U avait été en conséquence arrêté et mis à l'Abbaye. Il allait être immolé, lorsqu'il fut reconnu par deux fédérés. Le président de l'Assemblée le fît réclamer. Il fut élargi et arriva à l'Assemblée, ayant du sang jusqu'à mi-jambe et ramené par trois de ces tueurs.
Le sieur Gazotte, homme de lettres, âgé de 73 ans, auteur d'ouvrages très agréables : Olivier, le Lord impromptu. Le diable amoureux, etc., ancien commissaire ordonna- .1 teur aux fies du vent, ayant un fils dans la garde du Roi.Ji l'autre émigré et avec nous el une fille, sa compagne d'infortune. Il avait été arrêté pour 20 lettreB trouvées dans les tiroirs de M. Pontaau, secrétaire de la liste civile. Arrêté dans sa retraite en Champagne, près d'Epernay, il fut ramené en charrette à Paris, ainsi que son intéressante fille qui lui servait de Secrétaire, et l'un et l'autre furent jetés dans les prisons de l'Abbaye. Quelques jours avant le 2 septembre, Mu' Cazolte avait été reconnue innocente et il lui avait été permis de sortir de sa prison. Mais elle demanda comme une grâce de rester auprès de son vieux père infirme et l'obtint. Cette vertueuse personne, figée de 20 ans, d'une figure charmante, remplie d'esprit et de sensibilité, trouva le moyen d'intéresser quelques Marseillais qui lui promirent de faire leurs efforts pour sauver son père. Cependant le tour de Cazotte arrive pour être jugé. Toutes les notes étaient contre lui. Ses lettres surprises respiraient le plus pur royalisme. Sa mort paraissait certaine. Sa fille, se jetant au col de ce vieillard et présentant sa poitrine aux assassins, s'écria : « Vous
îigilizedbyGoOgle
n'arriverez à mon père qu'après ra'avoir percé le cœur. > ce tableau touchant, les plus féroces se sentirent émus, sa assassins le sauvèrent et le ramenèrent avec sa fille i lieu de sûreté. Ses amis l'engagèrent à s'éloigner de ans , mais il voulut y rester. Après neuf jours de liberté, a été de nouveau arrêté, sur un ordre de l'implacable étion, signé de Panis et de Sergent, et conduit à la oncïergerie, où sa fille ne put entrer avec lui. Enfin, à >rce de demandes et de courses à la commune et chez le imïstre Roland, elle obtint encore la faveur de soigner :>n père. Lorsqu'après son interrogatoire, il eut été conamnc, sa fille courut pour chercher ces Marseillais qui avaient déjà préservé de la mort, maïs, cette fois, elle eut d malheur de ne pas les retrouver. On l'empêcha de se oindre à son père que l'on conduisit peu de temps après i l'échafaud.
Les autres personnes connues qui échappèrent au massacre de l'Abbaye sont : H. de Lu Chapelle, ancien premier commis de la maison du Roi ; H. Rousseau, officier de la chambre du Roi et maître en fait d'armes des Enfants le France ; H. de Perceval, commandant de bataillon national et, je crois, receveur des finances ; ta comtesse de Fosse-Landry, nièce du malheureux abbé de Chapt de Rastignac ; M. de La Millière, intendant général des ponts et chaussées; l'abbé Sicard, successeur de l'abbé deL'Epée dans l'institution des sourds et muets. Enfin, on compte environ 68 personnes échappées au massacre des prisonniers de l'Abbaye, soit réclamées par leurs sections, acquittées par le président Maillard ou élargies dans la semaine avant le massacre, tels que MM. de Jaucourt, Beaumarchais, Lally, le comte d'Affry, Haussonville juge de paix et Aug. Monnerou, négociant de l'Inde. Parmi les prisonniers acquittés se sont trouvés les bourreaux de Paris, les frères Sanson.
Indépendamment des 180 prisonniers égorgés et des 68 acquittés ou élargis, on en compte encore 41, dont le sort n'est pas connu, et 19 transférés avant le massacre à la Conciergerie du Palais pour y être jugée par le tribunal criminel révolutionnaire. Dans ce nombre, étaient les officiers aux gardes-suisses, dont sept Turent égorgés au
îigilizedbyGoOgle
466 100BNAL d'kMIGXATIOK
pied du grand escalier, savoir : MM. de Maillardor, lieutenant général, lieutenant-colonel des gardes-suisse» depm< la mort du baron de Besenval ; Chaulet el Alternant, adjudants généraux; de Sali» de Lizers et de Wild, officitnmajors; Zimmerman et Maillardor fils, lieutenants.
Pendant qu'on égorgeait ces malheureux, le tribuni révolutionnaire s'occupait à juger le baron de Bachmans. major des gardes-suisses, et le rendait témoin des tourments de ses camarades. Le baron de Bachmann, rnoréclu. de camp, commandeur de l'ordre de Saint-Louis, était doue par la nature d'un superbe physique et d'une Ame forte. »s conduite a été pure pendant tout le cours de la Révolution. On n'en pourrait pas dire autant de plusieurs de ceui qui ont péri. Les juges, en interrogeant cet homme respectable, cherchèrent à tirer de lui des aveux contre ii Reine. Mais le fidèle et inébranlable Bachmann resta mut' et ne s'abaissa point à répondre à ces scélérats auxquels il demanda froidement la mort, qu'il reçut le même jour »* le plus grand calme. Enveloppé dans son manteau roon, il monta à l'échafaud d'un air assuré, jeta son maatew avec noblesse, regarda fièrement et avec dédain la populace qui l'entourait et fut décapité.
Une autre victime non moins intéressante, égale ment immolée à la Conciergerie, fut le jeune marquis à Montmorin, gouverneur de Fontainebleau. Le marquii de Montmorin est fils d'un second mariage du vieux marquis de Montmorin, âgé de plus de quatre-vingts an*, ancien gouverneur de Fontainebleau, lieutenant-géuéni de 1748 et chevalier des Ordres. Le jeune Montmorin, né avec un cœur 'droit et honnête, était plus que personne pénétré des sentiments de fidélité, d'attachement rt do reconnaissance envers son souverain. 11 n'avait ai If ton, ni les manières d'un agréable de la cour, mais iuki il n'est pas du nombre des ingrats. Son père lui ayant laissé de bonne heure l'exercice du gouvernement de Forttainebleau, cette place fit envie aux avides et insatiable* courtisans. Déjà on pensait à le déposséder, l'intrigue étiii toute formée dans la société où se dispensaient la faveur et les grâces. Mesdames devinrent les protectrices el l'appui du jeune MontmoriD el lui firent conserver ce quel»
LBS HAIiAÛRII PB SKFT*MBBE «7
[mlinuité des services de ses pères lui avait fait accorder, uoique fort jeune. Ce fut un motif de élus pour lui pour ï vouer à un attachement sans borne à son maître, et lême à celle qui avait paru se prêter aux manœuvras de eux qui voulaient le supplanter. Le jeune Montmorin, mjor en second du régiment de Flandre, était avec son orps le S octobre 1789 et pendant que le colonel Lusinem, député, non seulement dédaignait de paraître à aa *oupe, mais marne cherchait à exciter la défection des oldats. Il donna des preuves de son dévouement dans ces tireuses journées- Depuis cette époque, il n'a cessé de se lootrer dans toutes les occasions où il a cru pouvoir être Aile. Le marquis de Lusignem ayant été fait maréchal de arap, le régiment de Flandre lui fut donné. Le 30 juin et b 10 août, il était auprès du Roi et de la Reine, qui, sûrs le son zèle et de sa fidélité, le chargeaient souvent de omiinasions de confiance. Dans ce même temps, son couin, le comte de Montmorin, ex-ministre des affaires étrangères, ayant été accusé d'avoir eu part aux grâces pécu* liaires du Roi sur la liste civile, fut arrêté ainsi que nous avons dit plus haut. Au lieu de nier purement et simplenent un article qu'il prouvait ne pas le regarder, il eut la aiblesse de parler de son jeune cousin, que l'on fut arrêer à Saint-Genuain-en-Laye ou il s'était caché. Traduit i. la barre, il se défendit mal sur la note trouvée dans son ippartement au château, fut envoyé & l'Abbaye et mis en lugement au tribunal révolutionnaire qui l'acquitta à l'unanimité. Mais Danton donna défense de relâcher le prisonnier de la Conciergerie, où il avait été transféré, et il y fut Sgorgéle jour des massacres.
11 y eut encore onze citoyens égorgés à la Conciergerie et un grand nombre de malfaiteurs qui furent massacrés dana la cour du Palais. Dans cette même journée, il y eut neuf théâtres de carnage dirigés par les agents de Danton et de la commune, savoir : les Carmes, le séminaire de Saint-Firmin, l'Abbaye, la Conciergerie du Palais, le cloître des Bernardins, l'hôtel de la Force, le Grand Châtelet, la Salpétriere et Bicêtre. Le massacre des prisonniers entassés a l'hôtel de la Force commença par H. de Rulhiere, ancien commandant du guet de Paris et depuis,
îigilizedbyGoOgle
M8 iOORlt&L d'ÉMIGBATIOH
de la gendarmerie à cheval. C'était un honnête bom très Adèle au Roi et qui n'avait mérité aucun reproche.': présidents du tribunal qui jugeaient ces malheureuse times de l'hôtel de la Force étaient également h membres de la municipalité et de la commune. Ces ci scélérats s'appelaient Hébert et L'Huilier.
La personne la plus marquante dans ces affreuse* sons était M*" la princesse de Lamballe, qui y était fe* depuis le 19 août, jour où ou était allé l'arracher d'au: de la Reine qu'elle avait suivie au Temple. Avant de >I 1er de l'horrible lin de cette malheureuse princes**. Ll & propos delà faire connaître depuis son arrivée enFml Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignau, princes*- 1 Lamballe, est née le 8 septembre 1749. Elle est fille Jil prince de Carignan, premier prince du sang de Sam-J de la princesse Chr.-Hen. de Hesse-Rheinfels, MBurfrl mère du roi de Sardaigne et de celle de M. le prion 1 Condé. Cette charmante princesse, réunissant en elle ta*1' tes grâces de la maison de Savoie, arriva à Versatiles pi'de tous les agréments de la jeunesse et de la beaiï- Figure extrêmement agréable, teint de lys et de m* jolie taille, superbe chevelure blonde, gaie, vive, aime passionnément le plaisir, bonne, douce, l'esprit qui»: à une très jolie femme, telle était la princesse de Lamb. lorsque, le 17 janvier 1767, elle fut unie au fils du dut Penthièvre, lequel, ayant reçu une excellente éducaL: mais peut-être trop sévère, ne commença à jouir de quelq'j liberté qu'à l'époque de son mariage. Sa jeune épouse >: fut promptement négligée. Le prince de Lamballe se lin à tous les excès de la débauche à laquelle il était entrais par le duc d'Orléans, alors duc de Chartres, lequel, devii épouser sa sœur, précipita ce prince dans l'abîme et k dit sa future épouse unique héritière de biens immense Le prince de Lamballe mourut à Louveciennes, aux em rons de Paris, le 6 mai 1768, des suites de sa mauvai conduite et ne laissa pas d'enfant légitime.
Il eût été bien difficile qu'une princesse jolie comme ange, veuve à vingt ans, maîtresse absolue de ses actio et de ses volontés, exposée à tous les pièges d'une co séduisante et galante, devenant plus particulièrement l'o
3,g,l,zedBï GOOSIC
;t de la séduction des plus aimables courtisans, il eût été, is-je, presque impossible qu'elle ne livrât pas son cœur de tendres sentiments. Les reproches à ce sujet seraient :i fort déplacés. Elle mérite plus qu'une autre l'indolence de la société. Rien n'a jamais pu la distraire des oins qu'elle a constamment rendus par devoir, par reconlaîssaoce et par attachement à Bon vertueux et respecable beau-père. La Reine, qui avait conçu pour M°" de .amhalle la plus tendre affection, se l'attacha plus particuièrement en la nommant surintendante de sa maison, en 175. Ce fut quelques années après que, sujette à des ittaques de nerfs, elle devint plus sérieusement malade lar des évanouissements périodiques, dont elle fut radicaemeot guérie par le médecin Leyffert, attaché au duc d'Oréans, aujourd'hui jacobin dea plus forcenés, agent de son ligne maître et qu'on soupçonne d'avoir contribué a faire nassacrer cette infortunée princesse. M™ de Lamballe, ayant toujours conservé l'amitié de la Reine, redoubla de ïoîos et de témoignages de l'attachement le plus tendre et le plus dévoué depuis le commencement des troubles. Elle passait au château des Tuileries tout le temps qu'elle n'était pas auprès du duc de Penthièvre.
Cependant elle ne fut pas dans le secret du départ du Roi et de la famille royale, le 30 juin 1791. Les embarras de l'évasion empêchèrent la Reine de la mettre du voyage. Depuis la veille elle était a Passy et ce ne fut que le lendemain matin qu'elle reçut un billet de la Reine qui l'engageait à partir. Elle ne se mit en route qu'à onze heures, étant alors bien convaincue de la réussite de la fuite de la famille royale. Elle arriva jusqu'à Dieppe, non sans courir de grands risques, et parvint à s'embarquer pour l'Angleterre. Si elle eût mis k la voile un instant plus tard, elle eût été arrêtée et ramenée à Paris. M"* la princesse de Lamballe fut reçue à Londres avec tous les témoignages d'intérêt que sa personne et les circonstances pouvaient inspirer à une nation généreuse et hospitalière. Elle séjourna quelque temps à Londres, puis à Bath, et repassa la mer dans le courant de l'été. Elle vint & Bruxelles, & Aix-la- Chapelle et à Spa, où je la trouvai au mois de septembre. A la lin de cette même année, l'acceptation de la consti-
îigilizedbyGoOgle
470 toOHftAL b'ttMOIIATlOlt
tution pouvait Taire espérer h la Reine quelques moments de paix et de tranquillité, elle parut désirer de ravoir auprès d'elle M"* la princesse de Lamballe, qui, jouissant d'un repos réel hors de France et en sentant toutes les douceurs, n'écouta alors que son devoir et les sentiments qui l'attachaient à son auguste amie. Elle se détermina à rentrer en France et partit d'Aix-la-Chapelle, non sans verser quelques larmes, ne pouvant cacher le funeste pressenti ment du sort qui lui était réservé à Paris.
A son arrivée, la Reine la lit loger au château des Tuileries et passait chez elle presque la journée entière. C'est la que se rassemblaient régulièrement tous les fidèles serviteurs du Roi, parmi lesquels se trouvaient des gens moins purs, mais que l'on croyait devoir ménager. Ce furent ces fréquentes réunions, ces thés, qui donnèrent lieu à la ridicule dénonciation du comité autrichien. H** de Lamballe fit cesser ces assemblées, mais l'accusation était déjà portée. Il s'ensuivit, à cette époque, l'arrestation du ministre Lessart et toutes les menées des jacobins, qui inculpèrent Mn> de Lamballe. Mais tout ce dont elle était menacée ne l'empêcha pas d'être, le 20 juin, auprès de la Reine. Elle semblait vouloir garantir de son corps et le Dauphin et son amie. La nuit qui précéda l'affreuse journée du 10 août, elle la passa tout entière auprès de la Reine, qu'elle n'abandonna pas un seul instant. Elle suivit la famille royale lorsqu'elle traversa le jardin des Tuileries pour se rendre à l'Assemblée et passa ainsi que nous l'avons vu, les trois nuits aux Feuillants. Elle accompagna la Reine au Temple et eut la permission d'y rester dans les premiers moments. Mais, le 19 au Boir, les féroces municipaux vinrent l'arracher à la Reine, ainsi que la vertueuse M™ de Tourzel et les femmes de chambre de Sa Majesté et' de M** Elisabeth qui étaient au Temple. Cette cruelle séparation fut affreuse pour M°" de Lamballe. On la traîna d'abord à la municipalité avec ses malheureuses compagnes et on les conduisit ensuite dans les prisons de l'hôtel de La Force.
Après avoir passé 1* jours à attendre son sort, elle ne put douter de celui qui lui était réservé lorsque les massacres commencèrent, le 2 septembre après midi ; elle eut la mort devant les yeux pendant toute cette horrible soirée.
îigilizedbyGoOgle
L'ayant passée dans ces angoisses, elle essaya de prendre quelque repos pendant la nuit; on peut juger quel fut son sommeil et au moindre bruit quelles étaient ses terreurs. Mais le 3, à huit heures du matin, des scélérats de la garde nationale vinrent la chercher et la conduisirent brutalement devant le tribunal de sang, présidé par les deux monstres Hébert et L'Huillier, établi par l'atroce Danton et par la commune. A plusieurs reprises, elle perdit l'usage de ses sens. On lui fit subir l'interrogatoire le plus absurde et le plus inique. On lui proposa de jurer la liberté, l'égalité, la haine du Roi, de la Reine et de la royauté. Elle répondit : « Je jurerai facilement les deux premiers, je ne puis jurer le dernier : il n'est pas dans mon coeur. » Un assistant lui dit tout bas : « Jurez donc! si vous ne jurez pas, vous êtes morte. » Elle ne répondit rien. Alors le président donna le signal de son supplice par les mots convenus : * Qu'on élargisse Madame, » On ouvrit le fatal guichet. A peine eût-elle passé le seuil de la porte, elle s'écria : « Je suis perdue ! » et reçut derrière la tête un coup de sabre qui fit jaillir son sang. Deux scélérats qui la soutenaient la firent marcher sur des cadavres. Elle s'évanouissait à chaque instant, mais lorsqu'elle eût entièrement perdu connaissance on l'acheva à coups de piques, sur un tas de corps morts. On la dépouilla de ses vêtements et on l'exposa nue aux insultes de la populace.
Il se passa alors des horreurs qu'on ne peut décrire. Son corps fut entièrement mutilé. On chargea un canon avec une de ses jambes. A midi, un monstre, qu'on assure être un certain Rotondo, maître d'italien à Paris, scélérat aux gages du duc d'Orléans, lui coupa la tête, qu'on mit au bout d'une pique et que l'on promena dans les rues. Ces cannibales eurent la férocité de la porter à l'abbaye Saint-Antoine et de la présenter à M"" de Beauvau, cidevant abbesse de cette maison, où M"** du Lamballe avait passé les premières années de son veuvage et avait con» tracté l'amitié la plus inviolable avec M"° de ReauvAu. De là, elle fut portée au Temple et les commissaires de la commune, Ghardieret tiuichard, ainsi que Palloy, inspecteur du Temple, chargés do la garde des augustes prisonniers, forcèrent le Roi de se présenter & la fenêtre pour avoir
îigilizedbyGoOgle
47* JOURNAL d'ÈKIGHATION
la vue de cet horrible spectacle. La Reine et H*" Elisabeth étaient évanouies. La tète de cette infortunée princesse fa', ensuite portée à l'hôtel de Toulouse, où M*" de Lambalie était adorée de tous les gens de la maison, et, enfin, on est venu au Palais-Royal, où la pique fut plantée sous les fenêtres du duc d'Orléans, lequel dînait en ce moment, vint froidement se mettre à la fenêtre pour examiner la tête de sa belle-sœur et retourna se mettre à table aver ses convives, dont était M"" de Buflbn qui ne put cacher l'horreur qu'elle en ressentit. Telle fut la fin tragique de cette malheureuse princesse, dont la mort est généralement imputée à son beau-frère, le duc d'Orléans, qui avait toujours paru lui être très attaché.
On compte qu'il a péri environ 160 personnes dans le massacre à l'hôtel de La Force. La liste de ces malheureux n'offre point de noms connus. Il s'y trouve le sieur de La Chenaye, un des six chefs commandants de division de la garde nationale de Paris. C'était un honnête constitutionnel, attaché à La Fayette et à son parti. On assure qu'il y a eu beaucoup de personnes acquittées et relâché» à l'hôtel de La Force. Les plus connues sont : M"" Thibaut, première femme de chambre de la Reine, d'un dévouement prononcé. Elle avait été au Temple jusqu'au 19 M"* Navarre, sœur de Lalain, premier commis d'un des bureaux de la guerre, attachée à M"" Elisabeth, royaliste zélée, ainsi que son frère. M"* Saint-Brice, autre femme de chambre, attachée à M. le Dauphin. M"" Bazire, autre femme de chambre de la Reine. M"" Tourteau de Septeuil. femme de M. de Septeuil, premier valet de chambre du Roi et trésorier de la liste civile. Cette dame est d'une figure très intéressante. Elle fut acquittée pendant le massacre, ramenée chez elle par les assassins et un ruban national, mis à sa porte, lui servit de sauvegarde. Maison lui a volé tous ses diamants, ses bijoux et son mari a perdu un portefeuille de plus d'un million et au moins 700 milles livres de la caisse de la liste civile. M. de Chamilly, premier valet de chambre du Roi, plus heureux que ses confrères Thierry et Champlost, massacrés à l'Abbaye. M. Hue, valet de chambre attaché au Dauphin. Un personnage dont le nom est célèbre, le mari de la dame de
îigilizedbyGoOgle
L*a Hotte, se trouvant aussi prisonnier à l'hôtel de La Force, a été relâché aiosî qu'on peut le croire. Ce mauvais sujet, attiré à Paris par les jacobins pour redemander la révision du procès du Collier, appeler la Reine en jugement et lui faire subir les horreurs d'une humiliante confrontation, s'était constitué prisonnier dans ces affreuses intentions.
Enfin, deux dames également intéressantes, la marquise de Tourzel et Pauline de Tourzel, sa fille, ont eu le bonheur d'échapper aussi au massacre de l'hôtel de la Force. Le miracle de leur salut est une espèce de roman dont les détails m'ont été confirmés par un témoin irréprochable et ami de M"* de Tourzel. Je vais en rendre compte à la suite de la note due aux vertus de cette dame respectable. La marquise de Tourzel est née en 1741. Elle est fille du feu duc d'Havre et de H"* de Montmorency- Tingry; elle est veuve du marquis de Tourzel, fils aîné du marquis de Sourches, grand prévôt de France et lequel mourut, en 1786, à Fontainebleau des suites d'une chute de cheval à la chasse du Roi. La duchesse de Polignac, gouvernante des Enfants de France, ayant pris le parti de s'éloigner de la cour et même de partir de France, au mois de juillet 1789, remit avant son départ la démission de sa place. A cette époque, les premières charges de la cour étaient encore intactes et celle de gouvernante des Enfants de France, regardée comme une des plus honorables, pouvait être encore l'objet des désirs des familles les plus distinguées. Mais cette fois, ce ne fut ni la faveur ni l'intrigue qui donnèrent celle place. Ma* de Tourzel dut le choix de Leurs Majestés à son excellente réputation, à ses vertus et à une conduite constamment pure et irréprochable. Elle a bien justifié depuis la confiance de la Reine par ses soins pour les précieux dépota dont elle était chargée et par son dévouement dans toutes les circonstances orageuses où elle s'est trouvée. Elle accompagna la famille royale, le 21 juin 1791 , et participa aux outrages sans nombre qui suivirent la funeste et malheureuse arrestation du Roi à Varennes. Elle a partagé, pendant toute la Révolution, les malheurs et les prisons de l'infortunée famille de nos maîtres. Le 20 juin 1792, elle était auprès
îigilizedbyGoOgle
474 J9CRKAL D'iMIGRATtON
du Dauphin et de Madame et ne les perdît pas un instant de vue dans l'affreuse nuit qui précéda l'horrible journée du 10 août. Elle resta constamment à son poste honorable et suivit la famille royale à l'Assemblée Nationale et aux Feuillants où elle passa les nuits suivantes et profita de la permission qui lui fut donnée d'entrer au Temple avec ses augustes élèves. Pendant tout ce temps, quelles durent être ses inquiétudes sur son intéressante et charmante fille, Pauline de Tourzel, qui n'avait pu venir s'enfermer avec elle et dont elle ignorait le sort, ainsi que celui de son fils, qui eut le bonheur d'échapper aux arrestations et par conséquent aux massacres !
Cependant, la vertueuse gouvernante ne tarda pas à être dénoncée, et, le 19 août, on vint l'arracher à ses nobles fonctions. Elle quitta ses cher» et intéressants pupilles avec la douleur d'une mère qu'on sépare de set enfants. Elle fût traînée & la municipalité, où elle subit de longs et humiliants interrogatoires, et fut ensuite enfermée à l'hôtel de La Force. On avait en même temps arrêté sa tille. Pauline eut au moins la consolation d'être la compagne de sa mère dans sa prison. Elles attendaient tristement leur sort, et, lorsque les massacres commencèrent à l'hôtel de La Force, elles durent croire à leur dernière heure. Cependant, dans la matinée, T ronchon, membre de la nouvelle commune, porteur d'une longue barbe et d'uni; figure atroce, chargé de la commission de visiter les prisons, arriva dans la chambre où étaient détenues M*" et M1" de Tourzel. Il ordonne à Pauline de le suivre et laisse sa mère seule, livrée à ses cruelles réflexions sur le sort de sa charmante fille qu'on vient de lui enlever. Tronchon, malgré les murmures des assassins qui voient échapper une de leurs victimes, conduit Pauline dans une maison écartée, où il l'enferme de nouveau dans une chambre, la quitte, revient au bout de deux heures, lui apportant un grand pantalon pour la déguiser. Ce vêtement ne pouvant convenir, il sort encore et revient avec des hardes de servante dont Pauline est revêtue. Alors, il lui demande où elle désire être conduite. Pauline indique une ancienne femme de chambre de sa mère, chez laquelle elle espère être très bien cachée. Tronchon l'y conduit et la quitte en
îigilizedbyGoOgle
LES ■AMASBBf DI SBPTBMBBB 475
lui recommandant expressément de n'en pas bouger sont Bon consentement.
Pendant ce temps, tes massacres s'exécutaient dans toutes les prisons. M"* de Tourxel est traduite devant l'affreux tribunal, établi à l'hôtel de La Force et lequel doit décider de son sort. Pendant son interrogatoire, un Résistant lui dit tout bas de ne pas se troubler et que son salut en dépend. Elle répond à tout, avec douceur, noblesse et fermeté. Elle avait à son doigt un anneau dans lequel était écrit : « Domine, salvum fac regem. » On s'en aperçoit, on lui proposé de le fouler au pieds. Elle s'y refuse avec courage, en disant que si cet anneau déplaît elle va le soustraire à leur vue et le met froidement dans sa poche. Enfin, cette fois encore, l'empire de la vertu s'exerça sur ces barbares : M"" de Tourzel fat acquittée. A peine son innocence proclamée, elle se vit tout a coup enlevée par une bande de ces tueurs, mise dans un fiacre et conduite, selon ses désirs, a l'hdtel de Leyde, suivie par une trentaine de ces scélérats. Elle y trouva ses parents réunis, ses amis, ses serviteurs. Cette délivrance et ce retour imprévus donnèrent lieu à une scène si touchante que les brigands eux-mêmes en furent émus et attendris jusques aux larmes. On leur offrit de l'argent, mais ils le refusèrent et n'acceptèrent que quelques rafraîchissements, en assurant qu'ils n'avaient fait que leur devoir. Une personne de la société s'adressent à l'un d'eux, mieux vêtu que les autres, d'une tournure moins atroce et paraissant mémo avoir de la douceur, lui fit des reproches sur sa conduite. Alors ce jeune homme, remettant son cfiapeau sur sa tête et reprenant son caractère farouche et sanguinaire dit qu'il en avait tué dix-Sept et qu'il s'en retournait pour exécuter encore les ordres qu'on lui donnerait. Pauline ayant trouvé le moyen d'instruire du lieu de sa retraite, on fut la chercher et on la ramena à sa mère. Cependant T ronchon, revenant le soir et ne la trouvant plus où il l'avait déposée, fit un vacarme épouvantable et arriva furieux a l'hôtel de Leyde. 11 se laissa loucher par les grâces et par les pleurs de l'intéressante Pauline et consentit à la laisser avec sa mère, à condition qu'il ta verrait tous les jours et, lorsque ses occupations
îigilizedbyGoOgle
l'auraient empêché de venir, elle lui écrirait. Cela a été exécuté & la lettre et a duré plus de 15 jours, au bout desquels T ronchon, pour éviter les reproches que quelques murmures pouvaient lui faire craindre, vint chercher la mère et la fille et les conduisit hors de Paris, chez lui, à la campagne. Elles y sont restées cachées pendant quelque temps, puis il les fit conduire où elles parurent désirer se retirer.
Ces détails sont de toute vérité et m'ont été fournis par M. de Nantouillet fils, qui était à l'hôtel de Leyde quand ces dames y arrivèrent. Quant à M. le marquis de Tourzel fils, ayant trouvé le moyen de se cacher dans Paris, après son départ forcé des Feuillants où il avait passé la nuit du 10 au 11 août auprès de la famille royale, on peut penser quelles durent être ses inquiétudes lorsqu'il sut sa mère et sa sœur emprisonnées à l'hôtel de La Force et dans quelle pénible et cruelle situation il dut se trouver lorsque les massacres commencèrent ! Quel fut le soir l'excès de sa joie de se trouver réuni à ce qu'il a de plus cher ! M"" de Tourzel a encore trois autres filles, toutes émigrées à cette époque. L'aînée, M™ de Charost, est à Lausanne; les deux cadettes, épouses des deux cousins Saint-Aldegonde, sont dans le Brabant.
Le cloître des Bernadins renfermait tous les forçats destinés aux galères. On compte qu'il y en avait 73. Ils furent tous égorgés. L'hôpital de La Salpêtrière contenait toutes les femmes de mauvaise vie, condamnées à une punition plus ou moins grave. Il y en eut 45 de massacrées, le 3 au matin. L'hôpital de Bicêtre fut le théâtre des plus grandes cruautés. Le carnage y dura huit jours. On évalue le nombre des malfaiteurs de tout genre, des misérables enfermés dans cette maison & six mille. Tout y fut massacré. Les assasins y exercèrent des atrocités inouïes. Les sabres, les piques, les fusils ne suffisant pas à leur rage, ils employèrent le canon. On mettait dans une cour un certain nombre de ces malheureux et on tirait sur eux à mitraille. Le maire Pétion se transporta au bout de quelques jours à Bicêtre, pour engager les tueurs à cesser leur carnage. N'ayant pu les persuader et en ayant même été repoussé avec dureté, Pétion leur dit, en les quittant,
îigilizedbyGoOgle
ces horribles paroles : « Eh bien ! mes enfants, achevez ! n Diihem, médecin de Lille et député de l'Assemblée, a déposé, depuis, que, le 3 septembre, étant à dîner a la mairie avec 50 personnes, il entra 15 des assassins des prisons encore tout dégouttants de sang. Pétîon rassura les convives enrayés, en leur disant froidement : « Ce n'est « rien. » Il versa à boire à ces scélérats, dont un dit après avoir bu : « Actuellement, nous sommes en état d'en tuer « 60 de plus. » — * C'est bon, dit Pétion, faites comme « vous l'entendrez. »
On ne peut évaluer au juste le nombre des victimes du 2 et du 3 septembre. On ignore le sort de beaucoup de personnes dont, depuis le 10 août, on n'a pas entendu parler et qui peut-être auront péri secrètement depuis cette époque. On pense que H. de Fleurieu a été massacré1. Ceux qui ont pu échapper se sont cachés dans des recoins impénétrables. Il paraît que le baron de Vioménilest mort des suites de la blessure qu'il a reçue le 10 août. Le Roi perd un de ses plus braves et plus dévoués serviteurs et le militaire un de ses meilleurs officiers.
Depuis ces jours de sang et d'horreur, Paris est dans une agitation qui ne peut se concevoir. Les jacobins y entretiennent la fermentation. La guillotine reste forcément exposée dans le lieu des exécutions, malgré les représentations du bourreau qui craint qu'elle ne se gâte au grand air. Cette machine infernale tire son nom de celui qui l'a inventée, du sieur Guillotin, médecin de Paris, que j'ai connu orateur d'une loge de francs-maçons, dite a Le Contrat Social », rue Coqueron. Guillotin est auteur d'une pétition fameuse des habitants de Paris, avant les assemblées de la capitale, ce qui lui valut d'être député aux Etats Généraux. Il a été un des enragés du coté gauche, mais s'est rendu célèbre à jamais par l'invention de la guillotine.
Cependant les motions les plus horribles continuent à l'Assemblée contre les augustes prisonniers du Temple. On ignore absolument ce qui se passe dans l'intérieur de cette maison. Huit membres de la commune gardent à