‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 60 sur 92 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

12 au 18 OCT08BK. — Suite du séjour à Ârlon. — Le temps continue à être affreux pendant notre séjour dans lus villages où l'on a établi les débris de notre brigade, dont près de la moitié des gentilshommes est déjà partie. Il ne reste que ceux à qui les moyens manquent pour entreprendre une route et aller s'établir soit en Suisse, soit en Allemagne. On fait espérer à ceux qui restent que le roi de Prusse doit se charger de faire fournir des rations de bouche et de fourrages dans la principauté de Liège aux compagnies et corps de l'armée des princes. En conséquence, tous les arrangements se font pour leur route par les Ardennes, par des chemins différents et en plusieurs colonnes aux frais de l'empereur jusqu'à Malmédy. Je vois avec douleur partir mes camarades, surtout ceux avec lesquels je vivais. Plusieurs ont leurs femmes établies à Fribourg, en Suisse, et ils y retournent. J'ai le chagrin de ne pouvoir les suivre et aller aussi me réunir à mon épouse, qui a quitté Chambéry pour s'établir prudemment à Lausanne. Mes faibles moyens ne me permettent pas de former, à cet égard, le moindre projet. Mes chevaux sont ruinés et hors d'étal d'entreprendre une route aussi longue et aussi dispendieuse avec mes trois enfants. Je rae décide donc à attendre les événements et à passer l'hiver avec mes camarades qui prennent le même parti que moi, et je me résous à subir la dure loi de la nécessité. Le devoir de père m'impose l'obligation de ne pas me séparer de met enfants en cette pénible circonstance. Vivre tous ensemble et nous occuper mutuellement de notre existence sera notre

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consolation cet hiver -dans le lieu de notre retraite et dans le cantonnement qui nous sera assigné. Je partagerai avec ■ut ce qui me reste et toutes les ressources que je pourrai me procurer. Mais ce qui m'inquiète en ce moment, c'est la situation où doit se trouver mon épouse. Quoique je la croie à Lausanne, il y a longtemps que je n'ai reçu de ses nouvelles et ses moyens doivent être aussi faibles que les miens. Au commencement de l'été, pouvait-on prévoir ce qui nous arrive ! Tout le monde a dû croire à la bonne volonté et à la loyauté des Souverains, armés pour une cause qui leur est personnelle, et l'on avait droit de penser que, si on n'arrivait pas dans cette campagne jusqu'à Paris, au moins on passerait l'hiver en France, après s'être emparé de quelques places fortes. Mais les personnes les plus prudentes, les plus circonspectes, les plus tardives à venir se réunir à nous sont comme les autres, prises au dépourvu. Tout le monde éprouve les mêmes peines, les mêmes embarras, les mêmes difficultés pour établir une correspondance dans l'intérieur. Cependant, plusieurs gentilshommes, malgré toutes les dispositions sanguinaires des jacobins, malgré les terribles décrets de l'Assemblée, se sont déterminés à rentrer en France.

18 octobbb. — Temps affreux .et pluie tout le jour. Enfin, d'après les ordres arrivés à la brigade, nous devons partir aujourd'hui, ainsi que plusieurs autres corps, pour nous rendre en six jours de marche à Malmédy, où nous devons trouver de nouveaux ordres. Notre brigade, quoique réduite à moitié, a conservé trois maréchaux de camp. Le duc deLorge, tomme le plus ancien, en est le commandant. Le marquis de La Boche-Aymon et le marquis de LaqueuiUe sont avec nous. Nous sommes en route à six heures. Nous traversons Arlon et suivons la chaussée qui conduit s Luxembourg. Nous devions nous arrêter à Eich, sous les murs de cette ville. Mais les Autrichiens se trouvant occuper ces quartiers, on nous envoie à Merscb, à quatre lieues plus loin, ce qui, joint aux six que nous avons déjà faites, compose une journée des pluB fatigantes, surtout pour nos équipages. Arrivés à Mersch, les gardes du corps occupant déjà ce gros village, on nous répartit dans des

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villages aux environs, dont les abords sont impraticables et où nous ne sommes rendus qu'à la nuit close, par un temps horrible et la plus noire obscurité. Ma compagnie s'établit dans le village de Settange. Nos hâtes nom reçoivent bien et, conformément aux ordres du commissaire impérial, nous fournissent les rations ordinaires pour les cavaliers. Quelques hôtes même nourrissent de ooe camarades.

19 octobre. — La pluie cesse et le temps paraît enfin vouloir se remettre. Notre destination est pour Ettelbrûek, gros endroit, mais, ainsi que la veille, les gardes du corps ont la préférence et l'on nous répartit dans les villages voisins. Celui assigné .à ma compagnie est Warken, où nous sommes tous parfaitement. Mes enfants sont logés avec moi chez le plus riche propriétaire de l'endroit et chacun de nous y a la jouissance d'un lit, ce a quoi depuis longtemps nous n'étions plus accoutumés et ce que mes enfants n'avaient pas vu depuis plus de trois mois, les greniers à foin étant leur habitation ordinaire.

20 octobre. — Le temps continue à être beau et les chemins passables, à l'exception de la traverse pour gagner les villages où l'on nous fait les distributions, aux environs d'Husingen. Aujourd'hui, je suis encore passablement logé, à l'odeur près, dans une petite fabrique de colle forte.

21 octobre. — Continuation du beau temps, mais chemins détestables, pays affreux. Notre destination est pour Wampach, gros village. Nous y arrivons de bonne heure, mais nous y trouvons des ordres pour aller quatre lieues plus loin, à Saint-Vith. A un quart de lieue de cet endroit, nos fourriers reviennent nous porter l'ordre de retourner sur nos pas, pour nous rendre à Wampach, où nous arrivons à la nuit, nos chevaux rendus de cette longue journée et par des chemins montueux et pénibles. Cet endroit ne dépendant pas de l'empereur, nous y éprouvons des difficultés pour le logement et la fourniture des rations, et nous y passons une nuit désagréable.

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22 octorbe. — Le temps moins beau que la veille. Nous nous remettons en route pour Saint- Vith par les chemins horribles que nous avons faits inutilement le jour précédent. L* pays est affreux. Nous sommes ici au milieu des Ardennes. Nous sommes à l'ordinaire répartis dans les villages aux environs de Saint- Vith. Celui où je suis avec ma compagnie est horrible. Il s'appelle Roadt. La misère y parait affreuse. Cependant, en ce moment, il s'y fait un commerce considérable de grives. Noos sommes tous couchés sur la paille dans des maisons d'une malpropreté dégoûtante. Mes enfants retrouvent leur logement habituel dans le grenier à foin.

23 octobre. — Le temps bien remis au beau, le matin. Le soir pluie à verse. Nous devons aujourd'hui arriver à Malmédy. Nous traversons un pays horrible et inculte. Des plaines de bruyère sans chemin tracé, mais remplies de profondes ornières, puis des côtes escarpées à descendre et a remonter. Point d'apparence de route. Enfin, après cinq heures de marche, nous descendons une longue et très pénible montagne et nous sommes aux portes de Malmédy. Les gardes du corps, qui devaient en être partis, y sont encore. Il y a de l'engorgement sur la route de Liège, occasionné par la colonne qui nous précédait et par celle qui arrive par la grande route de Marche. Notre brigade no peut être logée à Malmédy et elle est obligée de gravir la montagne que nous venons de descendre pour chercher & se gîter à l'amiable et en payant, dans les villages aux environs. Ici, les rations fournies par l'empereur cessent et nous devons être à nos frais, jusqu'à ce que nous soyons sur le territoire de Liège, où il parait que le roi de Prusse se charge de nous. Nous sommes ici chez le princeabbé de Slavelot. Les magistrats de cette petite principauté ont taxé toutes les fournitures et les logements à des prix raisonnables. Mais je me détermine à rester à Malmédy, mes chevaux d'équipage étant excédés et hors d'état de remonter la montagne, et je me loge chez un officieux habitant qui compte bien y trouver son profit. Notre brigade doit y être établie le lendemain et y séjourner jusques au 27...

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Si au 27 octobre. — Séjour à Halroédy. — Les gardes dn corps partant de Malmédy le 24, notre brigade y descend et est logée par billets, en payant une taxe modique pour le logement. La ville n'est occupée que par de gros bourgeois et des négociants généralement honnêtes et serviables. II n'y a pas de noblesse dans le pays. Pendant li guerre de Sept-ans, mon père passa un quartier d'hiver à Malmédy, avec le régiment qu'il commandait. Je lui ai souvent entendu parier du prince-abbé et de ses longs repas, où il Fallait boire force rasades de vin du Rhin. Pendant notre séjour à Malmédy, Monsieur arrive a, Liège et, de concert avec le commissaire prussien, et le prince-évêque, la distribution des cantonnements dans la principauté se fait sans nous. Les meilleurs sont donnés aux corps arrivés les premiers ou à ceux dont les chefs ont mis moins de négligence que les nôtres à cet égard. M. le comte d'Artois est resté en arrière, pendant quelques jours, pour attendre a Luxembourg le roi de Prusse, qui lui avait donné rendezvous et qui t'invite ensuite a se rendre auprès de lui à Loogwy. M. le comte d'Artois passe le 26 à Spa, allant rejoindre Monsieur qui est établi dans une abbaye au environs de Liège.

27 octobre. — Très beau temps. — D'après les ordres que nous recevons, la brigade part de Malmédy pour aller coucher moitié à Spa et moitié à Theux. Malgré quelques fortes montées ou descentes, le chemin est très beau de Malmédy à Spa, où les quatre compagnies d'Auvergne se logent. Nous y sommes tous parfaitement logés par billeU et nous y recevons des rations de bouche et de fourrages Il s'est établi beaucoup de monde à Spa pour y passer l'hiver ; si rien n'en vient troubler la tranquillité en celte saison, les plus agréables logements y sont au meilleur marché et la vie n'y est nullement chère. J'y retrouve beaucoup de personnes de" ma connaissance : le maréchal de Castries et toute sa famille qui est très nombreuse, la princesse de Nassau, M"°* de La Blache et d'Haraucourt, M" de Soulanges, M** d'Hector et beaucoup d'autres. On se réunit tous les soirs à la redoute, où il y a des banques de pharaon et de treute-et-un comme en été. C'est avec

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L» RETBAITK CONTINUS. «W

douleur que j'y voit des Français jouer encore le plus gros jeu. Perdre des louis en cette circonstance c'est insulter

des malheureux qui sont sans ressources.

28 octobre. — Le temps se remet a la pluie. — Nous quittons Spa et après avoir traversé Theux, que nous avions demandé à M. le comte d'Artois pour notre cantonnement d'hiver, nous arrivons a des villages sur la route de Liège, pour y passer la journée. Nous apprenons avec peine que notre cantonnement est assigné dans le pays le plus affreux de la principauté de Liège, à dix lieues de la ville et par de là Rasselt, dans la Gampinc. Le peu de soin de nos chefs est cause de ce désagrément et, tout étant distribué, il n'y aura pas moyen de faire changer le lieu de notre destination. En effet, dans ce moment de crise et d'embarras, un cantonnement de ressource eut été pour nous une consolation, en pouvant établir une correspondance avec nos familles et tirer des fonds de l'intérieur.

39 octoshk. — Mauvais temps, pluie tout le jour. — Nous nous acheminons pour arriver à Liège. Nous traversons dans eon entier cette immense et malpropre ville. Elle est, en ce moment, remplie de débris de notre armée. Les émigrés cherchent à y faire ressource avec tous Ie« effets qu'ils ont pu sauver du pillage des Prussiens. Lee chevaux s'y vendent pour rien. Il y a à Liège un détachement d'Autrichiens qui y font la police la plus exacte et veillent a ce qu'il ne se forme pas d'attroupement, car l'esprit révolutionnaire s'y manifeste généralement parmi le peuple. Le régiment Royal-Allemand et les hussards de Saxe doivent y être employés pour le même objet. La brigade est logée hors de la ville, dans le faubourg de Sainte- Valpurge, et nous y recevons l'étape comme àeê cavaliers pour ce que nous restons d'effectif en hommes et en chevaux.

30 octsbrs. — Pluie, mauvais temps. — Notre brigade se remet en marche pour aller coucher aujourd'hui a Cortesen et le lendemain dans les villages de Solder, Houtalen et flekchteren, qui nous sont assignas dans la Cam-

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pine, pour nos cantonnements d'hiver. Le duc de Lorgi commande ta brigade et le marquis de La Roche-Aymau reste avec les compagnies d'Auvergne seul maréchal de camp, le marquis de Laqueuille allant rejoindre son épouse & Bruxelles. Pour moi, je séjourne deux jours dans le faubourg, chez l'honnête bourgeoise où je me suis trouvé logé en arrivant. Je garde avec moi un de mes enfants, Alexis, et les deux autres suivent la troupe. L'objet de ce petit séjour est autant pour me reposer que pour aller voir no* princes avec M. de Laqueuille et tâcher d'obteuir par eoi un changement de destination. Nous nous rendons à cet effet en voiture de remise à l'abbaye du Val Saint-Lambert, à trois lieues de Liège, où sont établis Monsieur, H. le comte d'Artois et ses enfants, avec très peu de monde et le service le plus exigu. Les princes nous reçoivent à merveille, trouvent qu'il est de toute justice d'avoir égard à nos réclamations et nous font à cet égard les plus belles phrases du monde. M. le comte d'Artois prend la peine d'écrire à ce sujet au commissaire du prince de Liège, recommande cette affaire à M. de Chalup, toujours en fonction de maréchal général des logis de la cavalerie. Mais revenus a la ville, il n'y a moyeu de rien obtenir. On nous accorde seulement quelques villages de plus, Husdem etBerringen, afin que nous puissions être moin* mal, ayant le choix sur une plus grande quantité de logements.

31 octobbb. — Je séjourne encore aujourd'hui dans mon faubourg, sans paraître à la ville et cherchant à prendre un repos dont l'esprit à autant besoin que le corps. J'écris, à tout hasard, quelques lettres en France pour y établir, s'il est possible, une correspondance.

Novkmbbb 1792. — 1" noveubbb. — Beau temps tout le jour. — ■ Je me remets en route avec mon équipage et mon fils Alexis, que j'avais gardé avec moi, et je m'achemine vers les endroits où notre brigade doit être établie. Nous traversons la ville de Tongres, où est cantonnée une partie de la gendarmerie, qui s'y trouve parfaitement. Noue nous arrêtons pour dîner à Cortesen, dans un mauvais

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LA HKTRAITK CONTINUS 489

cabaret où je commence à me mettre à boire de la bière, pour laquelle j'avais eu jusqu'ici une répugnance que je croyais invincible. Mais il faut se décider à vaincre toutes celles que l'on pourrait avoir, eo pensant que ce ne peut être qu'à force de privations que je pourrai faire subsister mes trois enfaats, avec lesquels je dois partager tous mes moyens. Nous arrivons de bonne heure à Hasselt, jolie petite ville, la plus considérable de la principauté après Liège. C'est le principal cantonnement des gardes du corps. On a réuni dans cet endroit et dans les environs ce qui reste des quatre compagnies, dont le nombre se monte encore de 8 à 900. Il y a encore beaucoup d'officiers, quoiqu'il en soit parti uoe grande quantité. Le duc de Guiche ayant quitté le corps, le comte de Monspey, maréchal de camp, en est resté commandant : il a fait la route avec la troupe, ne l'a pas quittée un seul instant et est établi à Hasselt.

2 movkmbrb. — J'ai couché à Hasselt pour y attendre des nouvelles de mon file qui, ayant suivi ma compagnie, doit me rendre compte de la manière dpnt je suis établi dans les villages de la Camping. Le détail qu'il vient me faire du cantonnement que le sort à donné à ma compagnie et particulièrement de mon logement me décide à séjourner à Hasselt, jusqu'à ce que je puisse changer de village d'après l'augmentation que nous avons obtenue. Ma compagnie se trouve eo ce moment a trois lieues plus loin de Hasselt, dans un endroit appelé Helecnteren. On qualifie de village, dans la Campine, une certaine quantité de maisons éparses dans une étendue de terrain de plus d'une lieue de bruyères et de marais. Toutes ces maisons Bont distantes l'une de l'autre d'un quart de lieue, plus ou moins. D'après les arrangements pris pour la fourniture des rations de bouche ou de fourrages, on loge dans chaque maison seulement un cavalier avec son cheval. Le propriétaire se charge de nourrir l'homme et le cheval, moyennant 25 sols de Liège, ce qui revient à 30 sois de France, qui lui seront payés par le roi de Prusse. Au moyen de cela, il faut vivre avec son hôte, riche ou pauvre, - et de quelque condition qu'il soit, coucher sur de

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la paille 'ou dans un lit, selon qu'on est logé. Le logement qui m'est destiné à Helechteren est une chambre a pinsieurs lits dans une auberge de voituriers et qu'il faudra partager avec les rouliers qui passent. Étant un des chefs, on peut juger de la manière dont sont établis mes camarades. Mes enfoui* seraient séparément chacun à une demilieue de moi, chez des paysans avec lesquels ils doivent manger. Je me décide donc, en attendant un changement, à envoyer mes chevaux et gens d'écurie au village et je loue un petit appartement à Hasselt. J'y fais également venir mes enfante, qui se nourrissent, ainsi que moi, à bon marché, (a vie étant très peu chère dans ces cantons. Par ce moyen jo profile pour mes chevaux des rations de fourrages ot mes gens sont nourris chex leurs hôtes.

2 au 9 novembre.^— Séjour à Hasselt jusque au 9. — Tous les corps d'émigrés se trouvent actuellement répartis dans la principauté de Liège et il n'y a pas de si petit endroit où il n'y en ait d'établis et partout les rations sont à peu près fournies de la même manière pour le compte du roi de Prusse, pour un mois seulement, après lequel nous ignorons si on se chargera encore de nous. Pendant mon Béjour à Hasselt, notre brigade profitant des villages qu'on nous a accordés en augmentation pour nos cantonnements, les dispositions se font en: conséquence. Le doc de Lorge reste établi à Solder et dans les villages voisins et aux environs de l'abbaye de Herkemod, avec ses quatre compagnies d'officiers. Le second escadron d'Auvergne reste a Houtalen et Helechteren, et le premier escadron, dont est ma compagnie, s'établit à Beeringen et Husdea. Je vais un jour à Beeringen coucher, pour voir si je pourrais m'y loger avec mes enfanta, mais je n'y vois que peu de ressource et je préfère le village d'Huaden, où mon logement se fait dans la maison la plus appareil tu du lieu, chez un médecin, où ja suis personnellement assez bien, mais mon domestique, mes enfants, mes chevaux, tous dans le voisinage séparément.

9 novbhbbk, — Le tempsa été constamment beau depuis près de quinze jours. — D'après mon neuve! arrangement je

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pars d'Haaselt avec mes enfante pour n'établir au village de Heusdeo, à trou lieues de ia ville, au milieu de la Campine, loin de deux lieues de la grande route, chez mon médecin Van Pascliea, avec lequel je me détermine à manger pour profiter de ma ration. Il faut se résoudre à faire mauvaise chère, au milieu du ménage le plus triste, ne parlant que le hollandais et n'entendant ni allemand ni français.

Le médecin, sans cesse occupé par le* paysans qui viennent le consulter ou par les terreurs paniques que lui causent les mauvaises nouvelles du Brabaut, se disant aristocrate, maïs mourant de peur et craignant les patriotes du pays autant que les noires; sa triste et lugubre épouse, d'une figure à faire reculer une prdceaaJon et partageant toutes les frayeurs du docteur ; une jeune fille de treize ans, donnant la douce espérance de ressembler en tous points à Madame sa mère ; un vieux prêtre, frère de la dame, toujours en prière, n'ayant pas de bénéfice à perdre et par conséquent moins peureux que le reste de la famille, mais cependant priant le ciel que rien ne le dérange de l'agréable jouissance de sa retraite : voilà le tableau fidèle de la société enjouée avec laquelle ja suis destiné à passer l'hiver si le roi de Prusse ou l'empereur veulent bien continuer à nous faire fournir des rations ou ai les événements ue nous forcent pas à une nouvelle retraite. Toute la brigade tient environ quatre a cinq lieues de pays. On ne peut penser à se visiter dans la vilaine saison, dans cette affreuse plaine de bruyères, coupée par des marais et des étangs et qu'il doit être très imprudent de traverser en hiver par le mauvais temps, les pluies ou les neiges. Je garde cependant mon petit logement à Hasselt pour le reste du mois.

9 ad 18 novembre. — Séjour à Heutden. ..

19 novembre. — Vilain temps, plaie à verse toute la soirée. — Enfin, il arrive ce matin à Hasselt un ordre du maréchal de Broglie, au nom des princes, adressé à M. de Monspey, pour. nous le faire passer sur le champ dans nos cantonnements. Cet ordre, qui regarde également les

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gardes du corps, porte injonction à M. de Moospey, ainsi qu'à la brigade du Colonel-Général, de partir, aujourd'hui 19, pour se rendre à Maeseyck, en deux jours et y passer la Meuse. Ces ordres, qui devaient arriver la veille, ne parviennent à Hasselt qu'à midi. Je les fais passer sur le champ, par H. Aubier, à nos deux maréchaux de camp, le duc de Lorge et le marquis de La Roche- Aymon. Quant à moi, voulant veiller à mes équipages et ma présence ne pouvant être nécessaire dans cette bagarre, je reste à Hasselt jusqu'au lendemain pour partir avec les gardes da Roi qui n'ont pu, vu leur dispersion et l'éloignement de leurs cantonnements, exécuter l'ordre de partir aujourd'hui. Quant à notre brigade, quoique l'ordre ne parvienne que très tard dans nos villages et à la nuit, nos ponctuels généraux ont sur-le-champ ordonné le rassemblement de tous nos détachements épars à quatre lieues à la ronde, ce qui n'a pu être effectué qu'à onze heures du soir. Ils se sont mis en marche par le temps le plus affreux et la nuit la plus noire, à travers les bruyères de la Gampine, sans apparence de chemin, au risque de s'égarer et même, tant l'obscurité est grande.de ne pouvoir se suivre réciproque* ment. Les bagageB ayant toutes les peines possibles à se tirer des embarras de oette nuit horrible, ils ont ainsi marché jusqu'au jour, se sont arrêtés à un village pour prendre un peu de repos et ont continué leur route, se dirigeant sur Maeseyck, pour y passer ta Meuse le jour suivant, d'après l'ordre des princes.

D'après ces ordres précipités, on doit juger que les patriotes s'avancent sur Liège. lis ont encore forcé les autrichiens à se retirer après un combat opiniâtre qui a eu lieu le 17, auprès de Tirlemont. Les princes ont pensé à mettre promptement toute la noblesse à l'abri d'être enlevée, puisque les généraux autrichiens n'ont ni la volonté, ni la permission de l'employer en cette circonstance critique ainsi qu'on les en a sollicités. Tous les corps d'émigrés répandus dans la principauté de Liège ont reçu les mêmes ordres. La gendarmerie part de Tongres pour passer la Meuse à Visé. Les corps d'officiers d'infanterie cantonnés ici, aux environs, à Herck, etc., se portent sur Malmédy et Spa. Personne ne sait ce qu'on va devenicJOa

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se flatte que le roi de Prusse, ayant commencé à se charger de nous, continuera, en nous établissant dans le pays de Clèves. Mais cela ne paraît guère probable, quand on sait la manière dont nous avons été établis dans la principauté de Liège. Le roi de Prusse a répété ce qu'il prétend lui être dû en indemnité par l'étal de Liège depuis la dernière révolution de ce petit pays et il a demandé, pour a-compte et en déduction de ce qu'il réclame, l'entretien des corps émigrés pendant un mois. Comme le voilà échu, il est à présumer que le traitement n'aura plus lieu, surtout dans ses possessions do duché de Cièves.

20 novembre. — Temps aBsez beau. — Je pars ce matin d'Hasseit, en même temps que les gardes du corps qui quittent avec regret un cantonnement où ils étaient parfaitement établis. Il y en avait, en effet, 400 de logés dans cette ville, nourris chez leurs hôtes et, dans ce nombre, très peu qui fussent mal. Hasselt est d'ailleurs un endroit de ressource, vu son commerce, et il eût été facile d'y assurer ses correspondances et d'y avoir même du crédit. Je ne fais aujourd'hui que trois lieues, mes chevaux de voiture étant tellement ruinés qu'il est de toute impossibilité d'en faire davantage. Je profite dans un village du logement d'un officier dee gardes du corps qui n'y paraît pas, et que le fourrier a l'honnêteté de me donner. Au moyen de cela, je suie très bien. Mes trois enfants ne sont pas avec moi ; ils suivent la troupe et ma compagnie, que je ne sais où je retrouverai.

24 hovbmbbï. — Vilain temps, pluie tout le jour. — Aujourd'hui, ma journée est seulement de quatre lieues. Je m'arrête au village de Noer-Octeren, chez le bailli du lieu, pour lequel je m'étais muni d'un mot de recommandation. Quoique les gardes du corps se trouvent en grand nombre dans ce petit endroit, il a l'honnêteté de me loger chez lui et, pour mon argent, je passe encore une bonne nuit.

22 NoçaKBRe. — Vilain temps, humide et froid, peu de pluie. — Je me remets en route pour Maeseyck, pour y passer la Meuse, espérant y retrouver mes enfantB et savoir

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où est la brigade, En arrivant a Maeseyck, on trouve a droite une belle résidence du prince de Liège, qu'il habite quelquefois l'été. La ville de Maeseyck est assez grande. assez jolie et près de la Meuse que l'on passe eu bac, ce qui est long et incommode pour une troupe. J'y trouve un de mes camarades, qui m'apprend que nos compagnies sont depuis la veille, à notre destination provisoire, dans le village de Braunsrad, pays de Juliers, à une lieue avant la petite ville de Heinsberg. Mes chevaux n'étant pas en état de m'y conduire dans la journée, je passe cependant la Meuse et je me décide a n'aller que jusqu'à Susteren, petite ville où il y a une abbaye de dames. Mais les chemins sont très mauvais pour y arriver. Apres avoir passé la Meuse, on est fort embarrassé, on n'aperçoit ni route, ni habitation. En descendant à l'auberge de Susteren, je trouve le marquis d'Havriucourt partant avec sa famille pour la Hollande.

Un- obligeant habitant du lieu, venant voir les arrivant» pour apprundre des nouvelles, m'instruit aussi de tout ce qui le concerne ainsi que de ce qui a rapport à Susteren. Il m'apprend qu'il s'appelle Follevîlle, qu'il est gentilhomme français, établi depuis longtemps dans- le pays où son père s'était avancé dans le service. Il a une nombreuse famille; une de ses filles est comme dame de compagnie auprès de la princesse de Bouillon, une autre auprès de l'abbesse de Susteren, princesse de Hesse-Rothenbourg, sœur du landgrave que j'ai beaucoup connu a Paria, avec lequel j'étais fort lié et avec qui j'ai toujours entretenu une correspondance. Le hasard me faisant avoir sur moi une lettre du prince de Hense, je l'envoie à sa sœur, qui me fait sur-lechamp engager à aller à l'abbaye. M. de Follevîlle a la complaisance de m'y conduire après dîner, après m'avoir fait faire une visite à sa nombreuse famille, dont une de ses filles est fort jolie. Je suis parfaitement reçu de la princesse et j'y passe toute la soirée. Elle me fait obligeamment les propositions les plus honnêtes. Elle a une sœur chanoinesse ainsi qu'elle à Thorn, à trois lieues d'ici, et c'est la qu'elles font leur résidence ordinaire. .Elle me propose d'y aller passer l'hiver et de m'y loger seul, n'ayant pas de place pour y avoir en même temps met trois 61s. Je l'au-

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la iitmiTi continue «s

•ai» accepté, malgré cet inconvénient auquel j'aurais trouvé 10 remède, mais les progrès des vainqueurs républicains lans le pays doivent en faire craindre l'envahissement ou m moins des incursions toujours très dangereuses pour nous. Il est à craindre que ces princesses ne passent pas tranquillement leur hiver à Thbrn, ni même à Susterea, :ar la Meuse n'arrêtera pas les restaurateurs de la liberté du tout ie genre humain. Je serais cependant resté quelques jours à Susteren si j'avais bu la manière dont la brigade est cantonnée dans ses nuages.

23 NoviMBBK. — Je me remets en roule, par un assez beau temps, pour rejoindre mes enfants, qui doivent être inquiets de moi. Mais avant de quitter mon auberge, ja reçois une visite assez singulière d'un M. de Hcdt, gentilhomme du pays, que j'avais rencontré la veille. Il me parle île notre Révolution en assei.bons termes, mais en même temps il me conte qu'il était commandant des patriotes brabançons à Buremonde pendant les derniers troubles, qu'il lai est encore dû une somme assez, considérable, qu'il voudrait trouver les moyens dé l'avoir et qu'en ce moment on lui fait dans cetlre province les offres les plus pressantes pour revenir prendre son commandement. Je juge que ce Monsieur . est nn franc patriote qui pourrait bien aller se remettre dans la nouvelle révolution, si nos patriotes joignent ceux du pays. J'ai su depuis que cela est justement arrivé.

Presque on sortant de Susteren, on est pour quelques heures sur le territoire hollandais. La pays, en cet endroit, est aussi inculte que de l'autre côté de la Meuse et ressemble à la Campine Liégeoise. Au milieu de ces bruyères qui me paraissent très giboyeuses, je rencontre des chasseurs. Un d'eux m'aborde en me parlant très bon français. C'est en effet un gentilhomme languedocien, au service de la Hollande depuis 40 ans et jouissant de sa retraite de major dans une petite ville voisine, où il est établi avec une femme, qu'il a prise dans le pays. Il avait un frère garde du corps, dont il n'a pas entendu parler depuis longtemps et qui, peut-être, est à deux lieues d'ici, sans se douter d'être aussi près l'un de l'autre.

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4M jotHMAt, d'émigration

Les chemins sont horribles, surtout aux abords des villages. Apres avoir traversé une espèce de petite ville, encore dépendante de la Hollande, et avoir manqué plusieurs fois de voir verser et briser ma voiture ou au moins de l'embourber, je rencontre enfin mes trois enfants venant au-devant de moi. Ils me conduisent dans le hameau où, depuis deux jours, est établi le reste de ma compagnie. Je ne sais où loger. 11 faut se résoudre à passer la nuit sur la paille, dans la chaumière où sont logés mes enfants, dans la chambre unique d'un misérable paysan. Je n'ai encore rien vu de si dégoûtant et de si malpropre. Tous nos camarades sont établis à peu près de môme dans les hamoaux d'alentour. On nous a jetés dans le pays de Jutîers sans ordre, sans que le pays ait été prévenu el sans aucune réquisition au gouvernement. Les pauvres habitants nous reçoivent cependant après quelques difficultés. Mais il n'y a aucune ressource pour vivre, pas même de cheminée pour faire sa cuisine, si toutefois il était possible de trouver quelque chose à acheter. Les fourrages, que l'on nous fait payer fort cher, manquent absolument aujourd'hui. Il n'est encore parvenu aucun ordre à la brigade, ni des princes, ni du maréchal de Broglie, ni de l'état-major. On ne peut être dans une situation plus critique. Il est inconcevable d'abandonner ainsi une troupe de gentilshommes, mais il faut bien croire que nous ne sommes pas les seuls dans cette triste position. Les patriotes se sont probablement encore avancés sur Liège, dont tout le monde sera parti précipitamment el avec confusion; enfin, on ignore ici absolument ce qui se passe.

Pour surcroît d'infortune, mon fils aîné s'aperçoit qu'on vient de lui voler un porte-manteau. Outre ses effets qui se trouvent perdus, il perd encore sa bourse qu'il avait eu l'imprudence d'y laisser. Je lui avais laissé de l'argent pour lui el ses frères en partant de Husden, ce qui, joint avec celui qu'il avait à lui, forme une somme assez forte pour nous faire vivre tous pendant plus d'un mois. C'est une perle réelle en cette circonstance. Mon fils, qui en seul toute la conséquence, en est au moins aussi chagrin que moi. Au surplus, ce sera une des moindres contrariétés à

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appeler à notre mémoire, si jamais uti jour de bonheur icut encore luire pour nous.

24 novembre. — Beau temps, petite gelée. — J'ai passé me nuit si désagréable, j'ai l'esprit si fatigué, je suis si contrarié de me trouver dans un réduit où tout annonce a misère que je pars le matin & cheval avec un de mes •tifants, pour aller à une lieue, à la petite ville d'Heina- )erg, chercher, s'il est possible, un autre gtte pour la nuit prochaine. Les gardes du Roi y sont tous établis, ce qui rend la chose plus difficile. Avant d'arriver à Beiosberg, j'aperçois, sur la gauche, une Buperbe ferme, de beaux bâtiments, un gros établissement. C'est une maison appartenant aux dames de l'abbaye de Heînsberg. Je me hasarde à y demander l'hospitalité. La bonne fermière, à qui je m'adresse, est une jeune veuve, qui est touchée de ma situation et consent à me recevoir avec mes trois enfants, mes chevaux, mes gens et tout mon équipage que j'envoie chercher sur-le-champ. Mes chevaux se trouvent alors dans une excellente écurie, fournis abondamment de tout ce qui leur est nécessaire et à un prix très raisonnable. Quant à nous, nous sommes établis dans un grand et beau salon, où mange et se tient ta bonne fermière avec laquelle nous dînons fort bien. Cette salle n'a d'autre inconvénient que d'être trop chaude. Le soir, j'y établis mon coucher avec Picard, la fermière nous fournissant du linge superbe, des couvertures, des lits de plume, tout ce que nous pouvons désirer pour passer commodément une excellente nuit. Mes trois enfants sont établis dans une tn-s jolie chambre, sans feu à la vérité, mais à leur Age on s'en passe aisément. Enfin, nous nous trouvons tous aussi bien aujourd'hui que nous étions mal le jour précédent.

25 au 30 rtovKMBRK. — Séjour à Heinaberg. Beau temps. — Je passe ces cinq jours fort tranquillement à la ferme du Pré d'Heinsberg. Au moyen d'une lettre très polie que j'écris à l'abbesse pour avoir son agrément pour y rester, nous sommes recommandés à la bonne fermière qui n'avait pas besoin d'être prévenue pour nous traiter de son mieux. Nous y sommes à bon marché, mangeant avec elle et son

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frère, gros bourgeois, qui l'aide dans la direction d'une des plus belles fermes que j'aie jamais vues. Le désir que ces bonnes gens ont de nous garder les engage à me donner pour moi seul la jouissance d'une jolie chambre et toutes les commodités que je pourrai désirer. Le prévôt des dames nous donne à dîner et nous comble de politesses. Mais les événements nous empêchent de former aucun projet, de penser à prolonger ici notre séjour. Les Autrichiens se sont retirés sur Liège et dans tous les environs et les patriotes les suivent de près. Ils sont entrés, le 20, dans Louvaiu. La grande route pavée de Bruxelles leur fournit les moyens de faire arriver leur grosse artillerie, qui est parfaitement servie. Ils se servent d'ailleurs de procédés qu'on avait négligés jusqu'ici de mettre en usage. Jamais une pièce ne se trouve embarrassée. On dit que chaque cavalier a des anneaux et un faux poitrail attachés à La selle et que, lorsqu'on a besoin de dégager une grosse pièce dans de mauvais pas, on met dessus une compagnie entière du cavalerie, si cela est nécessaire. Les chevaux, par ce moyen, tirent sans se fatiguer et la troupe marche d'autant.

Les patriotes ont avec eux un excellent officier de génie, colonel qu'ils ont fait maréchal de camp en 1791. C'est M. d'Arçon, connu par son projet des batteries flottantes au siège do Gibraltar. Il a embrassé le parti de la Révolution dans les commencements. On assure qu'il s'est proposé depuis aux princes et qu'il a désiré venir à Coblentz, mais qu'ayant éprouvé des refus à cet égard il s'est décidé à se vouer aux jacobins. Je ne puis affirmer que ce point soit positif, quoiqu'on se plaise à l'attester pour augmenter les torts de nos princes. Quoi qu'il en soit, M. d'Arçon est de la plus grande utilité aux patriotes et il jouit de. la confiance du général Dumouriez.

Le général Beaulieu fait, dit-on, sa retraite sur Huy pour se rapprocher de Namur qui ne tardera pas à être attaqué. Clerfayt se retire sur Hervé, ayant été forcé d'évacuer la ville de Liège, où les républicains sont entrés le 28. Des personnes qui les ont vus arriver à Liège disent qu'ils y sont entrés dans le plus grand désordre et que cette foule innombrable de soldats et de nationaux de

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toutes couleurs ressemblait s l'irruption d'une horde de barbares. Le duc de Chartres, sous le nouveau nom de général Égalité, est un de leurs chefs sous Dumouriez.

Pendantque tous ces événements se passent à huit et dix lieues de nous et que depuis huit jours nous entendons de vraies canonnades, la brigade ne reçoit ni ordre ni avis de qui que ce soit. M. de Monspey, que je vois tous tes jours à Heinsbcrg, n'en reçoit pas davantage pour ses gardes du Roi. Cependant, le bruit se répand que, le mois étant écoulé, le roi de Prusse ne compte plus se charger des émigrés et que le baron de Schdnfeld, qui était bon commissaire pour cette partie, a déjà quitté Liège depuis plusieurs jours. Nous apprenons, par les cantonnements voisina et par des arrivants, que les princes sont forcés par les puissances de licencier tous les corps d'émigrés, même les gardes du Roi; qu'il faut que chacun prenne son parti et lâche de pourvoir à sa sûreté personnelle. Dès le 23, les princes ont chargé H. le maréchal de Broglie d'adresser à tous les corps une lettre circulaire pour annoncer cette affligeante obligation. On parle de cette lettre et personne n'est envoyé pour la signifier à la brigade, ni aux gardes. Enfin, le 28, elle Snit par devenir publique, sans qu'aucun officier de l'état-major ait été spécialement chargé de nous la communiquer. On ne peut nier que cette conduite ne soit très extraordinaire vis-à-vis des corps de noblesse. Voici cette lettre qui annonce notre licenciement :

m Messieurs, depuis l'origine de nos malheurs, aucune

« situation ne nous a plus douloureusement affectés que

« celle où nous noua trouvons. Les puissances, dont nous

a ne devons oublier ni les bienfaits ni les efforts en faveur

» de notre cause, exigent, pour le moment présent, notre

« séparation et notre désarmement. Ce n'est pas au corps

« entier de la noblesse, ce n'est pas à des troupes fidèles,

« ce n'est pas à des Français enfin qui ont tout sacrifié a

« l'honneur, à leur attachement pour la Religion, à leur

« amour pour leur Roi, que nous ferons l'injustice de re-

« commander le courage dans l'adversité. Le nôtre no

« succombe pas sous le poids du malheur. Rien n'ébran-

» lera notre fidélité aux principes sacrés dont nous avons

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500 JOURNAL D'iMIGRATION

s entrepris la défense. Rien n'affaiblira jamais les senti « monts qui nous unissent à vous, et, si nous nous éloik gnons pour quelque temps, ce ne sera que pour solliciter a de nouveaux moyens de nous rendre utiles au Roi et à « la Patrie. Nous emploierons tout pour y parvenir Les « agents que nous laisserons dans les différents Etats où « vous vous serez retirés nous rendront un compte fidèle « de votre situation, vous instruiront de l'effet de nos « démarches et vous remettront les secours que nons « pourrons obtenir. Votre patience et votre courage fini-

■ ront par vaincre tous les obstacles et l'estime du monde

■ entier sera la récompense d'une conduite noble et son- « tenue. Quant à nous. Messieurs, dévoués à travailler b sans relâche pour préparer cet heureux moment, tons « nos soins auront pour but de vous procurer un sort digue • de vos sacrifices. Notre unique ambition sera toujours « de vivre pour vous ou de mourir avec vous.

« A Liège, le 23 novembre 1792.

a Louis- Stanislas-Xavier, ■ Charles-Philippe. »

On peut aisément penser dans quelle consternation nous a plongés cette lettre désespérante. L'effet en a été le même dans tous les endroits où l'on a fait réfugier tous les corps dans les premiers moments de cette retraite précipitée. On peut juger du désespoir qu'elle produit par le tableau déchirant que nous avons bous les yeux, et particulièrement au milieu des gardes du corps, qui, pour la plupart, n'ont en ce moment d'autre ressource que le cheval qui leur a été fourni par les princes, ainsi que leur armement et équipement qu'on Leur abandonne. Mais quel parti en tirer dan» ces malheureux villages où il n'y a que de pauvres paysans pour acheteurs? Aussi, nous voyons vendre ces chevaux un louis ou deux. Les nôtres, que nous avons payés quarante et cinquante louis, se donnent pour cinq et six louis au plus. Le sort des gentilshommes servant à pied est encore plus affreux. Il ne leur reste aucune eBpece de moyens de faire ressource. La crainte d'être pris par les patriotes et d'être par eux impitoyablement livrés aux

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LA «EMtAITI CQHTIBCI 501

bourreaux les oblige de fuir; mai» où aller? Un a vu des vieux militaires, des chevaliers de Saint-Louis se cacher dans des granges, chez des paysans et y gagner leur nourriture en servant aux travaux de la ferme et battant le blé. On raconte que deux frères, servant l'un dans l'armée des princes, l'autre dans celle de Bourbon, se retrouvant sur le pont de Liège et ne se voyant aucun moyen de subsister, se sont embrassés et se sont précipités dans la Meuse. Enfin, le désespoir est général.

Nos princes et tous les émigrés français qui étaient à Liège en sont promptement partis aux approches de l'ennemi et ont fui vers Aix-la-Chapelle, Maestricht, Dusseldorf et la Hollande. Chacun pense a pourvoir à sa sûreté. Il paraît que les patriotes pensent & passer la Meuse sur plusieurs points. Une colonne, venant par Ruremonde et Alaeseyck, envelopperait tout ce qui serait resté dans le duché de Juliers. La Hollande étant jusqu'à présent neutre, il s'est réfugié à Maestricht, dans ce premier moment, dix mille émigrés brabançons, liégeois et français. On y a porté toutes les richesses des églises de Liège et des environs et les meubles les plus précieux des plus riches habitants du pays, qui n'ont pas eu le temps de les transporter jusqu'en Hollande.

H- le duc de Bourbon, arrivé il y a quelques jours à Liège avec sa division, a la douleur d'y voir te licenciement. 11 part avec son Gis pour Juliers et passe le Rhin à Dusseldorf, pour se rendre, par l'Allemagne, dans le Brisgau, auprès de M. le prince de Condé. 11 n'a que très peu de monde avec lui et s'est vu dans la dure nécessité de réformer de ses anciens et fidèles valets'. Monsieur et M. le comte d'Artois, allant à Dueseldorf, ne devaient que traverser Aix-la-Chapelle sans s'y arrêter, mais Monsieur a cédé aux sollicitations de M. le comte d'Artois, qui a désiré y rester jusqu'au lendemain, y retrouvant sa société habituelle. Cette complaisance a pensé devenir très funeste aux deux princes, car, au moment de se mettre en roule, ils ont été arrêtés pour dettes, sur la réquisition d'un marchand de chevaux qui a fourni les remontes pour les gardes du corps.

i . Les citation* d* H. de Chtmpllour s'arrêtent ici.

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Heureusement, il manquait quelques formalités sur l'expiration des termes pris pour les payements. Les magistrats d'Aix-la-Chapelle se sont parfaitement conduits à cet égard et ont laissé lever l'arrêt qui n'a duré que quelques heures. Il en a coûté quelques louia à celui qui l'avait signifié et qui l'avait retiré. Cette affaire aurait pu devenir extrêmement sérieuse et commençait à exciter la plus grande fermentation parmi les gentilshommes français en ce moment très nombreux à Àix et qui parlaient hautement de s'opposer par la force à l'arrestation de nos princes, qui, après quelques heures d'inquiétude, ont pris tranquillement la route de Dusseldorf.

Le roi de Prusse est allé de Coblentz sur Francfort avec quelques troupes pour arrêter les brigandages du général Cusline, qui a commis des indignités dans ses dernières incursions. On en jugera par le trait suivant. Le prince de Nassau-Weilbourg, désirant éviter le pillage de ses possessions, a cru acheter sa tranquillité en payant à Cus tine une contribution de cent mille écus. Les patriotes, Custine à leur tète, ayant pénétré jusques auprès de Weilbourg, le prince s'est empressé de recevoir le général patriote, qui avait annoncé sa visite, l'a magnifiquement traité dans son château où, pour lui faire honneur, il a cru devoir étaler toute sa magnificence et son riche mobilier aux yeux de l'avide jacobin. En sortant de table, Custine a cherché querelle au prince sur sa garde qu'il s'est plaint de voir armée. II a fait venir d'une demi-lieue un détachement aposté avec intention et a fait démeubler tout le château. II s'est emparé des chevaux et des voilures du prince et s'en est servi pour emporter sur des chariots tout ce qu'il a pu piller, vaisselle d'argent et meubles les plus précieux.

Il paraît décidé que le roi de Prusse restera tout l'hiver à son armée et ne retournera pas à Berlin. Il sent apparemment la nécessité de réparer la honte qu'a pu lui occasionner la retraite humiliante de son cousin, le duc de Brunswick. Le landgrave de Hesse-CaBBel reste aussi à la tête de ses troupes. La campagne se prolongera tout l'hiver, de ce côté comme du nôtre.

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30 novembre. — Beau temps, froid. — Les nouvelles devenant chaque jour de plus en plus alarmantes, les patriotes se montrant de tous cotés en force et les autrichiens ne se sentant pas en état de les arrêter et craignant de ne pouvoir les empêcher d'arriver jusqu'à Aix-la-Chapelle, notre position pouvant devenir d'un moment à l'autre très inquiétante, je me décide, ainsi que tout ce qui se trouve dans les environs, à m'éloigoer encore et & me rapprocher du Rhin, pour le passer s'il est nécessaire. Je quitte avec regret mon petit établissement à la ferme du Pré d'Heinsberg. La bonne fermière nous voit partir les larmes aux yeux, nous témoigne tout l'intérêt possible et nous montre combien elle est fâchée de ne pas nous garder. Je me remets donc encore une fois en route, en me dirigeant sur Liunich, sans passer par Juliers. Le beau temps nous fait trouver moins laids des chemins que les pluies doivent rendre impraticables. Ce n'est qu'à Linnich et après avoir passé un assez beau pont sur la Hoer que nous trouvons une grande route. Nous nous arrêtons à Gewenich, où nous avons le bonheur de trouver une petite auberge, dans laquelle nous obtenons une petite chambre, où nous nous établissons sur de la paille, mes trois enfants, le fidèle Picard et moi. L'auberge se remplit dans la soirée de Français émigrés, se retirant comme nous, les uns à cheval, le plus grand nombre à pied, tous le désespoir dans l'âme de cette malheureuse fin de campagne et surtout de notre licenciement.

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