‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 61 sur 92 · CHAPITRE XXII LA DISPERSION · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII LA DISPERSION

Décembre 1792. — i" dêcembbb. — Beau temps, gelée. — En sortant de GewcnicU, noue suivons un mauvais chemin jusqu'à Furth, où nous retrouvons enfin la grande rouU do Julicrs à Nuys. Le chemin est couvert de voitures, de cavaliers, d'émigranta de toute espèce et surtout de gentilshommes français à pied. Tout ce qui s'était établi ou réfugié à Liège et à Aix-La-Chapelle en est parti précipitamment depuis les progrès des patriotes. A chaque pas, jf rencontre des personnes de ma connaissance. Il faut avoir eu sous les yeux le tableau de cette désolation générale pour s'en faire une idée. Une quantité de familles françaises n'ont pu emporter leurs effets et ont été forcées de les abandonner au pillage des patriotes, car déjà Dumouriez a ordonné dans le Brabant la déclaration de tous les effets appartenant aux émigrés français et même de ceux des habitants du pays qui ont prudemment pris le parti de s'éloigner de leurs foyers.

Tout le monde se dirige en ce moment sur Dussetdorf, pour, de là, gagner la Hollande et l'Angleterre ou s'enfoncer dans l'Allemagne, si toutefois on veut nous y recevoir. On sait que le roi de Prusse et l'électeur de Cologne, évêque de Munster, on fait défendre le séjour des Français en Westphalie. Peut-on se conduire d'une manière plus inique et plus barbare avec des gentilshommes fidèles à leur roi et à leur religion ?

Nous éprouvons les plus grandes difficultés à trouver à nous gîter pour la nuit. Je m'arrête à un petit cabaret sur ta route, à une lieue avant d'arriver à Nuys, et nous nous

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y établissons la nuit sur du ia paille qu'il faut payer plus cher que le meilleur lit. Tous les villages voisins et les plus mauvais cabarets sont remplis. Nos princes sont arrivés à Dusseldorf, mais ont eu toutes les peines à s'y loger. La ville est tellement pleine d'étrangers qu'il est question de ne plus recevoir de Français.

2 DÊi;tnenE. — Beau lempB, gelée. — J'arrive de très bonne heure à Nuys. Je m'y arrête pour aller au chapitre faire une petite visite a la chanoinesse de Kerpen, que j'ai beaucoup vue à Coblcntz, et prendre ses conseils sur le lieu de ma retraite. J'aurais Tort désiré rester à Nuys, mais outre que la ville est déjà pleine et que l'on ne permet plus d'y séjourner, cet endroit pourrait bien n'être pas sûr en hiver et on pourrait y craindre les incursions des partis patriotes. 11 m'eût été très agréable de m'établir dans une ville et près d'un chapitre dont j'avais beaucoup entendu parler à mon père et dans lequel il se trouve encore des dames qui se rappellent lavoir connu pendant la guerre de Sept-ans. M"*1 de Kerpen me conseille un autre chapitre, situé de l'autre côté du Rhin, à une lieue de Dusseldorf, à Gerresheim. Elle a même la complaisance de me donner une lettre de recommandation pour une chanoinesse, la baronne de Dordt.

Je sors donc de Nuys pour me rendre au bord du Rhin et y passer le bac. Il a fallu attendre trois heures, tant l'affluence des passagers était grande. On ne s'en fait pas d'idée et rien n'est plus affligeant que la vue de tant de malheureux. On oublie ses infortunes en voyant celle des autres. Après avoir passé le Rhin, je fais la rencontre de M. de Sérionne que j'avais retrouvé à Pise avec M*" de Mîremont, laquelle est établie en ce moment à Dusseldorf. Il me met au fait de ce qui se passe dans cette ville qui est si remplie de français, de brabançons, de liégeois, qu'il est impossible de trouver à s'y loger, sauf a des prix exorbitants et au-dessus de mes moyens. Tout ce que me dit M. de Sérionne à cet égard me décide à ne pas même entrer dans la ville et à en faire extérieurement le tour pour gagner le village et le chapitre de Gerresheim. J'y arrive trop tard pour porter ma lettre à M** de Dordt; je ne puis même trouver à me loger dans l'endroit où je me flattais d'arriver

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des premiers et où il y a déjà des familles françaises établies. Ne trouvant pas de place pour me gîter la ouït dans un cabaret, je me rappelle ma ferme d'Heinsberg et j'en cherche une aux environs. En effet, un bon et honnête fermier du voisinage nous recueille tous chez lui. Sa femme a grand soin de nous, nous fournit tout ce qu'il faut pour faire notre petite cuisine et nous donne pour notre coucher force couvertures et draps, aussi beaux et aussi nos que j'aie vus nulle part.

3 et 4 décembre. — Nous passons trois nuits à cette ferme, près du château Roland. Pendant ce temps, je viens à Gerresheim, où je suis parfaitement reçu de la chanoinesse de Dordt, qui a la bonté de s'occuper à nous trouver un logement dans le village, ce qui ne laisse pas d'être difficile dans le premier moment. Enfin, je fais mon arrangement chez le chirurgien-barbier du lieu, qui nous loge et doit nous nourrir, à un prix raisonnable si nous sommes bien.

5 au 3i décembre. — Séjour à Gerreshcim. — Nous voici donc établis dans le village de Gerresheim avec mes trois enfants, assez mal logés et fort mal nourris, mais, au moins, jouissant d'un peu de tranquillité, dont L'esprit a autant besoin que le corps après tant de contrariétés, de fatigues, de peines et de déplacements. On doit être en sûreté de l'autre côté du Rhin et il y a lieu de croire que les patriotes n'en tenteront pas le passage en cette saison J'espérais me trouver presque seul dans un village éloigné de la roule, el je ne suis pas peu surpris d'y trouver établis beaucoup de mes compatriotes, dont le nombre augmente même journellement. Les fermes des environs, toutes les habitations de paysans du voisinage se remplissent d'émigrés, la ville de Dusseldorf étant tellement pleine qu'on ne trouve plus à s'y loger. Je trouve à Gerresheim M. le marquis de Pérusse d'EscarB, lieutenant général, M. le vicomte de Chateigner et H. de La Salle- Lezardiere, maréchaux de camp, M. et M™ de Chateigner, M. et M"' de Moélien, bretons, le vicomte de Rochechouart, le commandeur de Ginestous, le comte Hector de Hoo-

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teynard, H. de Belbœuf, avocat général de Rouen et exdéputé du côlé droit, avec son frère, établis dans les environs, MM. d'Astanières, de Chafioy et beaucoup d'autres, au nombre de plus de ISO. Mais ma surprise augmente de découvrir, chez le curé du lieu, l'archevêque de Narbonne, avec sa nièce, M"* la comtesse de Rooth, et l'abbé Henri Dillon. C'est avec regret que je les vois partir au bout de huit jours pour la Hollande et probablement pour l'Angleterre, où l'archevêque doit trouver, chez des proches parents, des ressources nécessaires dans le besoin où il paraît être en ce moment. Quelle triste position pour ce prélat, évêque depuis près de 40 ans et depuis 30 à la tète des états de Languedoc, comme archevêque de Narbonne, jouissant en France de la plus grande existence et ayant environ 400 mille livres de revenu! Ses principes sont purs et prononcés. Sa conversation est extrêmement intéressante, surtout eu ce moment, étant très au fait de tout ce qui a rapport à nos affaires, surtout, dans ces derniers moments ayant été à la suite de l'armée jusqu'à Verdun. Mais il me paraît profondément affecté de la conduite de son neveu, le comte Arthur Dillon, qu'il a élevé, auquel il a servi de père, qu'il a accablé de soins et de bienfaits, le faisant, par son crédit, participer aux grâces de la cour. L'archevêque est animé d'une juste colère en voyant ce neveu un des généraux delà République, aux ordres de Dumouriez, et ayant été instruit positivement que ce scélérat, sachant son oncle dans Verdun, avait fait des tentatives pour y pénétrer et enlever sou bienfaiteur. On ne voit que trahison, ingratitude et crimes de toute espèce, parmi ceux dont on avait droit d'attendre fidélité, reconnaissance et honneur.

Si la vie que nous menons à Gerresheim est triste, elle est du moins conforme à notre position. Peut-on penser & se réjouir quand, à ses peines personnelles, on ajoute celles de tant de malheureux et surtout quand on pense à l'affreuse situation de son Roi et de toute sa famille ! Le chapitre nous fournit cependant un peu de ressources pour la société. Nous recevons les plus grandes honnêtetés de l'abbesse et des cinq chanoinesBes qui sont ici. Nous trouvons chez ces dames des sentiments conformes aux nôtres et tous les témoignages de l'intérêt et de la sensibilité sur nos mal-

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M8 IOBB.MAJ, O &H1G1ATIOM

heurs. On se rassemble tous les aoirs citez la bonne et respectable abbesse. On y fait des parties de commerce à très bon marché. Cette réunion journalière entrelient pour mes enfants le goût de la bonne compagnie, sans me donner les inquiétudes que j'aurais immanquablement eues en habitant Dusseldorf et en les laissant au milieu d'une troupe déjeunes gens et d'étourdis que les circonstances ne rendent pas plus sages ni plus circonspects. Ce sont toutes ces raisons qui m'ont déterminé, autant que l'économie, a fuir le grand monde que je recherchais tant autrefois.

Cependant je regarde comme un devoir d'aller un jour voir nos princes à Dusseldorf, avant qu'ils en partent. Ils sont plus malheureux encore que nous, surtout s'ils sont sensibles comme je me plais à le croire. Ils ont à supporter l'idée de voir leur frère infortuné, leur souverain, prêt à succomber peut-être sous le fer des bourreaux. Leur existence doit leur paraître pénible et ils ne pourraient en soutenir le fardeau s'ils ne se trouvaient pas une conscience pure et sans reproche et leur honneur intact. Mail ce qui doit être déchirant pour eux. c'est d'avoir sous leurs yeux l'affligeant tableau de l'affreuse situation de tant de braves et loyaux gentilshommes : riches et pauvres, jeunes et vieux, ont lié leur cause et la leur, se sont attachés i eux comme à leurs véritables et légitimes chefs pendant la captivité du Roi, ont tout sacrifié à l'honneur et à leur devoir. Qu'il est affreux pour ces princes de ne pouvoir en ce moment adoucir leur misère et leur infortune ! Je vais donc à Ousseldorf le 12. Je me rends sur-le-champ chez M. le comte d'Artois, que je trouve déjà sorti, ainsi que Monsieur, chacun pour des visites d'habitude dontil eût été plus décent de se dispenser en cette circonstance et de n'en point rendre journellement témoins trois ou quatre mille gentilshommes, très disposés à en murmurer. Je passe une demi-heure chez les jeunes princes et j'en sors le cœur gros d'avoir vu leur établissement et celui de leur père, dans une maison écartée, qu'on a eu beaucoup de peine à obtenir qu'on leur loue. Chaque jour même, la Régence les fait engager sortir de Dusseldorf et est-il impossible d'avoir moins d'égards pour eux. J'accompagne un moment les jeunes princes à la promenade dans la ville

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LA DISPERSION 50t

et je ne puis dire à quel point je suis peiné du peu de respect, du peu de déférence qu'on leur témoigne en les voyant passer. Ce sont les petits-fils de Louis XIV, les héritiers présomptifs du premier trône de l'Europe. O fortune ! O revers ! Cependant, soyons de bonne foi : s'il se trouve sur leur passage quelques descendants de ceux que que Louis XIV fit ruiner dans les affreux ravages du Palattnat, en 1693, ne sont-ils pas autorisés à croire à une justice divine et peut-on leur savoir mauvais gré d'éprouver une secrète joie en voyant les petits-fils du destructeur de leurs fortunes, de l'auteur des anciennes calamités de leur patrie, réduits à chercher un asile chez ceux-là mêmes qui furent traités à cette époque avec une cruauté et une barbarie dont il y a peu d'exemples dans l'histoire moderne ?

Je vais un moment voir M. et M™* de La Guiche, établis pour un mois à Dusseldorf et projetant de passer en Angleterre. La Guiche me fait part de l'intention qu'il a de rentrer en France pour lâcher de sauver quelques débris de sa fortune. Il compte se servir de faux passeports et de certificats de résidence pour pouvoir arriver à Paris et il rspère, en sacrifiant une partie de sa fortune, sauver l'autre. Tous les raisonnements que je fais pour te dissuader d'un projet si périlleux et si peu Bage sont inutiles : il me paraît décidé. Je m'en reviens à Gerresheim dtner, Bans faire d'autre visite, malgré l'énorme quantité de gens de ma connaissance établisen famille en cemomentàDusBeldorf... La difficulté de me défaire de mes chevaux me décide à envoyer mon fils atnéaCoblentz pour lâcher de les vendre. Il ne revient qu'au bout de dix jours, n'ayant pu tirer que 'AS louis de ce qui m'avait coûté près de 130 Mais il me rapporte heureusement une malle que j'avais laissée avant la campagne à Goblentz. J'avais depuis écrit de Liège pour qu'on la fit passer dans nos cantonnements. L'envoi en avait été fait, mais, par bonheur, mon fils l'a retrouvée à Cologne par une erreur de la douane, qui a envoyé à Liège une autre malle que la mienne et laquelle doit être tombée entre les mains des patriotes.

Grâce aux soins de MB* de Dordt, à qui M"* deKerpen m'avait recommandé à Gerresheim, je trouve on autre

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310 JOURNAL Jj'ÉMIGIlÀTiOn

logement très commode chez un chanoine . Le fidèle Picard, dont la volonté ne se ralentit pas, se charge de noire petit ordinaire. Nous faisons, avec la plus grande économie, trèB bonne chère et nous finissons par être aussi bien que la circonstance peut le permettre. Ce qui m'inquiète eu ce moment, c'est de ne pas recevoir de nouvelles de mon épouse. Il y a quatre mois qu'il ne m'est parvenu de lettres d'elle. Notre retraite et nos déplacements ont entièrement dérangé toute espèce de correspondance. Son embarras doit être aussi grand que le mien et j'éprouve un chagrin bien réel de ne pouvoir y apporter remède...

La ville de Dusseldorf s'est tellement remplie d'émigréi que la Régence renouvelle chaque jour les ordres d'en sortir. L'électeur de Bavière ayant gardé la neutralité, oq espère y être à l'abri des patriotes, mais le gouvernement du pays a peur que te séjour des princes et de quelques personnages assez marquants n'attire la colère et le ressentiment des républicains. En conséquence, la Régence sollicite vivement, et même peu honnêtement, le départ de nos princes, en les engageant & choisir un autre établissement que Dusseldorf, où même il ne sont pas en sûreté. On témoigne également le désir de voir l'éloigoement du maréchal de Broglie et du baron de Breteuil. Mais tout cela se borne au départ de nos princes, qui vont chercher en WeBtphalie un endroit sûr, où ils puissent former un établissement où ils ne soient pas inquiétés par leurs créanciers. Il parait que la ville de Hamm leur a été indiquée par le roi de Prusse ou celle de Lippstadt.

Enfin, le 16 de ce mois, les princes sont partis de Dusseldorf pour se rendre à leur destination. Ils se sont arrêtés à Hamm. Par une de ces bizarreries du sort, le hasard a amené le môme jour à l'auberge où ils sont descendus les quatre prisonniers do Wesel, que le roi de Prusse a jugé à propos de faire transférer à Magdebourg, La Fayette, Alexandre Lameth, Bureau de Puzy et La Tour-Maubourg. Ou assure, mais je ne puis le garantir, que La Fayette avait trouvé le moyen de s'évader de sa prison de Wesel, son domestique s'étant mis à sa place; que, celte supercherie promptement découverte, La Fayette a été retrouvé dans la ville et resserré de nouveau. Comme on peut le

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croire, il n'y a pas eu de communication à Hamra de ces prisonniers avec les émigré» de la suite des princes, à l'exception du seul comte Charles de Damas, dont la loyauté est bien connue et qui en a demandé l'agrément aux princes. Je lui ai souvent entendu dire que s'il retrouvait La Fayette, dont il ne pouvait excuser la conduite, il ne pourrait s'empêcher de lui témoigner sa reconnaissance, croyant lui devoir la vie après son arrestation avec le Roi àVarennes. La Fayette ne pouvait guère refuser son assistance au frère de la charmante M"" de Simiane, avec laquelle le général national vivait dans la liaison la plus intime depuis son retour d'Amérique. Damas a donc passé une couple d'heures avec ces fameux révolutionnaires dont le rôle est heureusement fini...

Cependant l'Angleterre qui, dans les commencements, a sûrement beaucoup contribué à exciter les troubles qui déchirent la France, paraît actuellement avoir horreur du caractère qu'a pris la Révolution. Depuis la rentrée du parlement, la majeure partie de la nation anglaise témoigne hautement sa juste indignation des traitements atroces qu'éprouve le roi de France. Charles Fox a beau vouloir faire l'apologie de la Révolution française, il se trouve peu de gens de son opinion et il finit par être honteux des principes qu'il a avancés. Londres est rempli de jacobins travaillant à propager leur affreux système. Mais le pouvoir extraordinaire que le parlement accorde au roi en cette circonstance leur fait craindre d'être arrêtés. La plus grande partie se détermine à rentrer en France. Tous les constitutionnels qui se sont réfugiés en Angleterre depuis le 1 0 août ont beau afficher les regrets de leur conduite révolutionnaire, ils sont mal vus des honnêtes gens. On nous mande au contraire que tous les émigrés royalistes qui y sont, ont été reçus avec toute la cordialité et la sensibilité possibles. On leur prodigue, ainsi qu'aux prêtres, tous les secours nécessaires pour vivre. On adoucit, autant que l'on peut, la misère des plus nécessiteux. Des sommes considérables sont données par le gouvernement aux gentilshommes bretons et normands réfugiés à Jersey. Enfin, il est impossible de se montrer plus généreux envers la noblesse française et le clergé que les Anglais le sont en ce moment.

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513 JOURNAL D'iNtGRATION

L'ambassadeur républicain Chauvelin ne peut parvenir à avoir audience et tout annonce la guerre avec la France. Le petit Chauvelin est partout traité avec le mépris qu'il mérite, et on s'attend, d'un moment à l'autre, à le voir expulser, ainsi que la marquise de Coigny, par les conseils de laquelle il semble se laisser conduire. Cette dame, dont je n'ai point parlé jusqu'en ce moment, mérite bien cependant une note particulière pour sa conduite depuis le commencement de la Révolution. La marquise de Coigny, née en 1T... est depuis 1775 épouse du fils unique du duc de Coigny, maréchal de camp, ayant fait la campagne avec les princes. Elle est sœur aînée de la princesse de Roltan-Montbazon et 611e du feu marquis de Conflans, lieutenant général, mort en 1789, et de M"' Portail. Elle est petite, ronde, sans tournure et sans grâce, mais d'une figure agréable. La voie enrouée, elle joint à beaucoup d'esprit naturel un grand fonds d'assurance et est très fréquemment impertinente. C'était une de nos plus galantes dames de la cour, donnant le ton à la belle jeunesse de ce pays, et se chargeant de mettre à la mode les plus agréables, rassemblant chez elle, dans les commencements de la Révolution, tous ces petits législateurs éehappés du collège, royalistes ou démocrates, mais donnant toutes préférences aux révolutionnaires constitutionnels. Cependant quelques insolences lui attirèrent l'animadverBion des sans-culottes qui, la rencontrant dans te jardin des Tuileries, portèrent sur elle, à ce que l'on assure, leurs mains indiscrètes et la fustigèrent légèrement. Elle fut, à ce sujet, tympanisée dans tous les journaux et feuilles aristocratiques. Apres s'être, pendant deux ans, montrée très populaire dans Paris, aux tribunes de l'Assemblée, dans les endroits publics, au champ de Mars pour l'édification de l'autel de la Patrie, et enfin partout où il fallait donner des preuves de civisme, elle a cru devoir b' enfuir en Angleterre, à la suite de sa petite cour constitutionnelle, et arriva à Londres où elle a entrepris l'éducation politique et galante du jacobin Chauvelin. Mais le gouvernement, trouvant qu'elle se mêle de trop de choses, lui a fait donner depuis peu, à ce que l'on assure, quelques avis salutaires. Elle a été au moment d'être obligée de sortir de l'Angleterre et n'y est restée que sur le cautionnement de

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quelques personnes en place. Depuis ce temps on dit qu'elle se conduit avec plus de mesure et que, prudemment, elle a abandonné la partie politique...

Janvier 1793. — Du t* au 34. — Lorsque je suis sorti de France le 17 juillet 1789, j'étais certainement bien éloigné de prévoir qu'après trois ans et demi d'expatriation, je serais aujourd'hui retiré, avec mes trois enfants, dans un petit village d'Allemagne, ayant pour compagnons d'infortune, de misère, la plus grande partie des gentilshommes et des plus riches propriétaires du royaume. Mais est-il permis de penser à ses malheurs quand on voit ceux dont est accablée la famille royale et la situation affreuse où se trouve notre Roi, pour qui nous avons inutilement sacrifié notre existence entière dans l'espérance de sauver ses jours et de le rétablir sur le trône de ses pères ? Toutes les nouvelles de Paris s'accordent à nous annoncer que la mort du Roi est inévitable et que le parti du duc d'Orléans presse le jugement. Une partie de l'Assemblée, moins atroce que le reste, a beau demander un appel au peuple, ce moyen, qui pourrait faire gagner du temps, sera certainement écarté. Le roi d'Espagne témoignant le juste intérêt qu'il doit prendre au chef de sa maison, la Convention ne fait nulle attention à la dépêche de son chargé d'affaires et pas» a l'ordre du jour, qui ramène les discussions sur Te procès de Louis XVI. Enfin, après avoir laissé pendant plusieurs jours un libre cours à toutes les déclamations atroces des membres de l'Assemblée contre le Roi, contre la tyrannie et contre les souverains, la Convention déclare, le 7, à l'unanimité, que la discussion sur le procès du Roi est fermée. Elle ordonne l'impression des différents discours et opinions et l'ajournement pour le jugement est remis à huitaine.

Beaucoup de personnes, désirant servir le Roi, en donnant les preuves des insignes faussetés de beaucoup d'inculpations portées dans l'acte d'accusation, ont envoyé des paquets à la Convention et aux différents comités; ces pièces importantes ont «é soustraites De ce nombre sont oeilea qu'a envoyées M. Bertrand de Molleville, réfugié à Londres. La conduite de H. Aubier, mon compatriote, cl

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son dévouement en cette occasion méritent d'être c Il est en ce moment retiré à Dusseldorf. Ayant été pendant deux ans auprès du Roi, sans s'éloigner un instant, il a espéré que son témoignage sur beaucoup de faits pourrait être utile au Roi. En conséquence, il a fait demander un passeport à Durnouriez pour se rendre à cet effet à Paris, malgré les risques qu'il pourrait y avoir pour lui, étant émigré et ayant fait la campagne. Durnouriez a refusé le passeport. Dans le même temps, M. Aubier se hasards d'écrire à M. de Malesherbes pour offrir ses services. Il en a reçu une réponse, qu'il m'a montrée, par laquelle on le remerciait de son dévouement et on l'engageait à ue pas venir à Paris. M. Aubier voulant cependant faire parvenudos pièceB qu'il croyait pouvoir être utiles au Roi, les a envoyées par son fils au sieur de Thinville, chargé dei affaires de la République, en en tirant reçu que j'ai vu, conçu à peu près en ces termes : « J'ai reçu du citoyen m Aubier des pièces qu'il prétend pouvoir servir à la « justification de Louis Capet. » D'autres personnes ont écrit des mémoires en faveur du Roi. Il s'en répand beaucoup à Paris. Lally a offert aussi de venir défendre le Roi, a fait paraître un très beau plaidoyer, mais où les principes qu'il professe depuis quatre ans et qui ont préparé la perte de celui qu'il veut aujourd'hui défendre se retrouvent encore. Enfin, jusqu'à Necker qui écrit aussi en ce moment en faveur de Louis XVI. Cet intérêt est insultant pour un monarque dont les vertus n'ont pu besoin de Necker pour apologiste.

Cet instant est si affreux pour tout Français accoutumé à respecter et a aimer son Roi que je ne me sens pas la force de sortir de mon village, ni d'aller & Dusseldorf où tous mes compatriotes n'ont pas également la conduite et la contenance que paraît exiger cette pénible circonstance. Je me contente de passer, te soir, quelques heures dans la société que nous procure le chapitre, composé de sept ebanoinesses. Dans tout autre temps, je me plaindrais de U monotonie de cette froide réunion de dames, parmi lesquelles il ne s'en trouve aucune assez jolie pour réjouir la vue et réveiller l'imagination. Une seule cependant, qui vient de revenir de chez ses parents, la baronne d'Eix, peut

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attirer les regards de ceux qui sont assez légers pour faire distraction avec la douleur générale. Quelquefois, je vais au château Roland, à une demi-lieue de Gerresheim, faire visite aux D"** Roberts, deux demoiselles Agées, extrêmement aimables et honnêtes, ayant avec elles trois frères ecclésiastiques, de qui nous recevons journellement des marques d'intérêt et toutes sortes de prévenances. Le baron de Breteuil, établi à Dusseldorf avec toute sa famille, vient d'en partir seul pour l' Angleterre. On présume qu'il va tenter quelques démarches pour tacher de garantir le Roi du sort dont il est menacé.

L'électeur de Cologne, ayant cru prudent de s'éloigner de Bonn depuis le voisinage de l'armée patriote, est allé s'établir avec l'archiduchesse Christine à Munster, dont il est prince-évêque. 11 en a refuBé impitoyablement le séjour aux émigrés et en a même renvoyé quelques-uns de la manière la plus dure. On assure qu'il a dernièrement donné un bal dans cette ville et que l'archiduchesse y a assisté. Si cela est vrai, quelle affligeante idée ils nous donnent de leurs sentiments, en étouffant ainsi la voix delà nature et de l'humanité, pendant que la Reine de France, leur sœur, est sous le couteau des assassins, et le Roi, leur beau-frère, prêt à succomber sous le fer des bourreaux !

Par un décret de la commune de Paris, la fête des rois est supprimée et remplacée par celle des sans-culottes. On croit rêver quand on entend sérieusement de pareilles choses...

Nous n'avons eu que très peu de détails sur la division aux ordres de H. le prince de Condé, les communications ayant, été longtemps interceptées, par l'invasion des patriotes dans l'électoral de Mayence, dans la ville de Francfort et par leurs incursions dans le pays, qui avaient porté la terreur et l'épouvante dans le cœur de l'Allemagne. Elle était telle qu'une patrouille de 12 hommes aurait pu lever des contributions dans telle ville que ce fût & quarante lieues à la ronde. Ces frayeurs ont beaucoup contribué à augmenter les désagréments qu'ont pu éprouver toutes les familles émigrées qui s'étaient retirées à Mayence ou aux environs et qui ont été obligées de fuir pour éviter de tomber entre

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les mains de nos féroces ennemis. M"* la princesse Lobîh s'était établie pour l'été à Hoehst, entre Francfort <! Mayence, pour être plus à portée de son père pendant la campagne. Elle a été forcée de fuir avec précipitation et a eu beaucoup à souârir dans cette circonstance, aalanl par les justes craintes d'être prise que par toutes les contrariétés qu'elle a éprouvées en route pour rejoindre son pire on Souabe, à Willingen, où il est retiré avec toute sa division, y attendant ce qui sera décidé sur le sort de tout ce qui s''est uni à lui. Aussitôt que j'ai été établi à Gerresheim d'une manière un peu stable, j'ai écrit à M. le prince de Condé, pour lui témoigner tous mes regrets de ne pouvoir aller !e rejoindre avec mes enfants. Mais li saison, mes faibles moyens et la grande distance sont autant de puissantes raisons qui mettent obstacle à mes justes désirs h cet égard. Pour mieux faire juger de soc cœur, de sa sensibilité sur tous les événements qui onl concouru à nous rendre malheureux et de son tendre intérêt pour toute la noblesse et particulièrement pour celle qui l'entoure, je vais copier sa réponse à ma lettre :

« Enfin, mon cher d'EBpinchal, vous avez songé à « m'écrire. Je vous assure que j'ai été étonné de ne poini « recevoir de vos nouvelles pendant toute la campagne. Il .. est vrai que nous n'en avons reçu de personne et que ■• nous n'apprenions les événements que fort tard, et tou- .< jours avec incertitude, ce qui noua désolait. J'ai et* .. peiné jusqu'au fond de l'Ame du sort qu'a éprouvé U « noblesse de vos côtés. J'aurais donné de bon cœur le « peu de fortune qui me reste, et même de jours qui me « restent à vivre, pour lui épargner ce sort désastre», u Nous ne l'avons point encore Bubi dans nos cantons; « nous souffrons et beaucoup; mais nous sommes ensemble. « mais nous BommeB armés, mais l'Empereur me fournit a un secours par mois pour le prêt de mes troupes Ht « dées; il nous fournit encore le logement, le pain, le foar- « rage' et les chariots gratis. Le général autrichien ru « demande des détachements de noblesse, toutes les loii « qu'il croiten avoir besoinpourrenforeer les siens sabord « du Rhin, et nous y marcaoïw (par le temps qu'il fait et

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LA DISPRRStON 517

« sans argent) avec toute l'ardeur que vous connaisses * Voilà notre position présente ; je ne me flatte pas pour « cela qu'elle dure, et vraisemblablement le glaive sus- « pendu sur nos têtes est prôt à tomber sur nous, comme

■ sur vous; mais i! me restera toujours la faible consola- « lion — si c'en est une — do voir les gentilshommes qui

■ m'ont été confiés mourir de faim un peu plus tard que « Ips autres.

« Nous sommes donc dans la plus mortelle inquiétude

<* sur le sort du Roi. Il n'y a que les délais qui puissent

« laisser quelques lueurs d'espérance. Dites-moi des nou-

i velles do ces pauvres et respectables auvergnats. Que

- sont-ils devenus, les malheureux? Je les plains bien de

« toute mon âme. Adieu, mon cherd'ËB... Quel que soit le

■ sort qui m'est réservé, croyez qu'il n'altérera pas plus « mon amitié pour vous que mes sentiments pour celte « brave noblesse dont les malheurs me sont bien plus senti sibles que les miens propres. Mes enfants sont arrivés « ici, le 36, a très bon port et n'ayant reçu que politesses a et prévenances sur toute leur route, ce qui vous prouve « que l'esprit de l'Allemagne revient beaucoup depuis la a prise de Francfort par le roi de Prusse. Ma tille, qui se « porte bien, quoiqu'on rhumée à son ordinaire, me charge « de vous dire mille choses. »

De Wlllingen, 31 décembre 1792.

Depuis la réception de cette lettre, j'apprends que M. le prince de Condé a reçu une lettre de l'impératrice de Russie dont il a fait part à la noblesse. La généreuse Catherine, touchée de nos malheurs, offre un asile dans ses États et même des propriétés dans la Crimée si les nouveaux efforts que l'on prépare pour la campagne prochaine ne réussissent pas et s'il ne nous reste aucun moyen de rentrer dans nos biens. Quelque estimable que soit ce bienfait de cette grande et sensible souveraine, c'est une faible ressource dans notre infortune. Qui pourrait répondre qu'aprèB elle on trouvera les mêmes sentiments dans le cœur de celui qui lui succédera-? — Nos princes sont toujours établis à Hamm, où ils sont avec une suite très peu nombreuse. Il leur est arrivé un peu d'argent, avec lequel

ils se sont empressés d'établir un caisse de secours pou aider les gentilshommes les plus nécessiteux, les vieillard* et les infirmes. Beaucoup de jeunes gens se sont engagés, depuis le licenciement, dans les régiments vallons au service de l'empereur. Il en est entré un très grand nombre dans les régiments de Saxe, de Berchen y-hussards, ainsi que dans la légion de Garneville, qui est entrée au servie? de l'empereur. Ils y sont en qualité de volontaires; beaucoup y sont arrivés montés et ont élé équipés et habillés, et reçoivent une solde honnête. Plusieurs officiers de marine ont été chercher du service en Russie, et il parait que le comte de Romanzow les a vus prendre ce parti arec plaisir, d'après les intentions de sa souveraine- Il en est passé un grand nombre en Angleterre, mais on assure que plusieurs ont eu le malheur de périr dans la traversée, il y a peu de temps, dans un paquebot qui a fait naufrage.

Beaucoup de familles françaises ont été se retirer en Hollande et particulièrement à La Haye. Dusseldorf cependant est rempli de Français, ainsi que tous les villages aui environs, et il s'en trouve une grande quantité dans ft besoin le plus urgent. Mais ils y ont trouvé des secours, et il ne faut pas laisser ignorer les soins que plusieurs de nos compatriotes se sont donnés pour y contribuer. Un ecclésiastique, attaché au cardinal de Montmorency, est le dépositaire des petites sommes données par des personnes charitables; la duchesse de Laval, aidée de M. de Beaucourt, avocat général au parlement de Bennes, s'est mist à la tête de l'emploi à faire de ces secours, en y ajoutant sûrement beaucoup du sien, et elle est parvenue à établir, pendant tout le mois dernier, une table servie, de la soupe, bouilli, légumes, pain et bière a volonté, pour nourrir près de 80 pauvres gentilshommes.

Les ecclésiastiques ont reçu toutes sortes de secours par les habitants de Dusseldorf, ainsi que dans la Hollande. Mais ce qui fait peine à penser, c'est que, généralement, on a trouvé plus de ressources chez les bourgeois et rafimr chez les paysans que chez les nobles d'Allemagne, si fiers de leurs 32 quartiers. 11 y a cependant des exceptions. mais elles sont rares. La bonne et respectable abbessedu chapitre de Gerresheim fait tout le bien qu'elle peut.

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LA DISPERSION 5ifl

Cette dame est, en son nom, de Schônau, d'une ancienne famille.

C'est en Angleterre que les émigrés et surtout les prêtres ont trouvé et reçoivent journellement le plus de secours, soit du gouvernement soit des particuliers. Le gouvernement a établi à cet effet un comité de secours, et il s'en est formé un pour y correspondre, composé d'émigrés et présidé par le respectable évêque de Saint-Pol-de- Léon, La Marche. Les autres membres de ce comité sont l'évoque de Montpellier, le comte de Botterel, procureur syndic des États de Bretagne, le comte de Coigny, le comte de La Châtre, le président de Frondeville, de Rouen, le marquis de Cheffontaines, le marquis de Chambors. le vicomte de Souillac, le chevalier Blondel.

Le roi d'Angleterre a donné asile à un grand nombre de prêtres au château de Winchester. Ils y ont témoigné leur reconnaissance envers leurs bienfaiteurs, en faisant ériger un monument très simple, avec une inscription latine, en l'honneur de Georges III, roi de la Grande-Bretagne, du président du comité des secours, le sieur Wilmot, et de ses coopérsteurs.

Pendant que le gouvernement anglais se montre si généreux envers les honnêtes gens, il prend en même temps toutes les mesures les plus rigoureuses pour arrêteras progrès de la fermentation que les jacobins, aidés du parti de l'opposition, avaient espéré exciter dans toute l'Angleterre. Les personnes suspectes et non avouées sont arrêtées et expulsées. La circulation des assignats est défendue. Chauvelio est insulté dans les rues par le peuple, indigné des atrocités de la France et de la manière dont la Convention traite notre malheureux monarque. Enfin, la rupture parait inévitable...

En ce moment, le procès de notre malheureux mettre nous occupe uniquement. Il ne paraît que trop vrai que sa perte est résolue par le parti jacobin qui règne absolument dans Paris et qui, par ses crimes et ses menaces sanguinaires, a tellement imprimé la terreur que les honnêtes gens n'osent pas se montrer et tremblent devant ces scélérats que soudoie le duc d'Orléans. Tous ces brigands dont la capitale se trouve infestée, les sans-culottes, les fedé-

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t>it> JOURNAL D ÉMIGRATION

réa, les Marseillais et même un grand nombre de soldat* venus de l'armée de Dumouriez cuurent les rues pour exciter le peuple. Les murs son! couverts de placards les plus horribles, demandant la mort du Roi. Les députés les plu acharnés ont fait d'avance imprimer leurs opinions sur le jugement du Roi, et les écrits les plus atroces, les inculpations les plus absurdes sont répandus avec profusion parmi ce peuple lâche et crédule. L'honnête citoyen, montrant également une coupable timidité, gémit en silence et tremble. Cependant depuis quelques jours il circule dans Paris une romance des plus touchantes. En nous l'envoyant ou nous assure que tout le monde l'a dans ta poche et la chante en pleurant. Mais cette sensibilité générale n sauvera pas l'infortuué Louis. Il faut des actions énergiques et non pas d'inutiles larmes '...

Louis XVI, ayant entendu vers les quatre heures après midi, le 20 janvier 1793, sa sentence de mort, obtint la permission de voir sa famille. Son auguste épouse, sa vertueuse sceur, ses intéressants enfants, ignoraient absolument son sort. La sérénité répandue sur son visage au moment où il entra dans leur appartement put faire croire à la Reine et à Madame Elisabeth que son arrêt lui avait été favorable. Dans quelle affreuse situation durent se trouver ces deux malheureuses princesses, lorsqu'apres les avoir déBabuBées, il leur apprit que c'était un éternel adieu! Rien ne peut peindre le désespoir où fut plongée cette famille infortunée. Madame Royale, dans sa quinzième an née, embrassant les genoux de son père, Madame Elisabeth dans la même position et la Reine poussant des cris perçants, se livrant à tout l'excès de sa douleur et invoquant inutilement la pitié des cœurs sensibles. On assure que, pendant cette scène déchirante, le Dauphin, s'élant échappé, ne fut reconnu que dans les cours, près de la porte ou Temple. II supplie en pleurant qu'on le laisse passer. Uo des gardes loi demande où il veut aller : a Je veux aller, dit-il, je veux « aller supplier le peuple de ne pas faire mourir Papa! « Mon Dieu 1 ne m'empêches pas de lui parler ! » — Et il

1. M. d' lia pin cb.nl eilu lu telle île celte romance. II donne ensuite desre»geignements sur lr [<rocés ilu Roi ut in<!k(iii! le nombre de député* »j*m1 voté sa mort. Il ravotile eollnds lu façon solvants 1» mort de Louis XVI

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i.a BiapKRginrr 1*4

faisait, dit-on, tons ses efforts pour vaincre les obstacles qui n'opp oh nient à son passade. Depuis que le Roi était au Temple, c'était la première fois qu'il avait eu la liberté d'être seul et sans témoin avec sa famille. Il y resta deux heures. Mais au bout de ce temps, il fallut s'en séparer et pour toujours. Ce moment fut affreux, malgré l'espoir de se revoir encore le lendemain. La Reine, la tête égarée et perdue par la douleur, avait une forte attaque de convulsions. Madame Royale était dans son lit, dans l'état le plus critique par la révolution qu'avait occasionnée en elle cette scène affreuse. Madame Elisabeth et le Dauphin étaient étendus sur le plancher. Tel était le tableau de cette famille infortunée lorsque le Roi fut obligé de s'en arracher

Rentrant dans son appartement, il y trouva l'abbé Edgeworlh soo confesseur ; il se jeta à ses genoux en arrivant, passa presque toute la soirée en prières et se livra aux consolations de la religion. Vers minuit, il se mit au lit et dormit paisiblement quelques heures. A son réveil, il s'entretint tranquillement avec son confesseur et avec Cléry qui fondait en larmes et qu'il cherchait à consoler. Il fit demander à ses gardiens des ciseaux pour couper ses cheveux ; cela lui fut refusé et même on lui ôta le couteau qu'il avait sur lui. A ce sujet, il se contenta de dire ; « Me a croirait-on assez lâche pour me détruire? » jamais, au dire de l'abbé Edgeworth et même de Garât, Louis XVI ne psxul si grand, si sublime que dans ces derniers moments. Jamais il ne montra tant de fermeté, de calme et de modération.

Enfin, a huit heures, on vint l'avertir que tout était prêt L'affreux Commandant général San terre vint lui signifier l'ordre de partir. Il demanda quelques minutes pour s'entretenir avec son confesseur, ce qui lui fut accordé. Quelques moments après, il se tourna vers un des assistants et, lui présentant un paquet, le pria de le remettre à la Reine ; il se reprit et dit « à se femme ». Mais ce monstre, dont le nom doit être conservé, Jacques Roux, commissaire de ta commune, lui répondit, avec une cruauté sans exemple : « Je ne sais pas ici pour faire tes commissions, mais pour « te conduire au supplice. » — m Cela est juste » dit le Roi, et se tournant vers un autre, qu'il trouva plus com-

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pâtissant et même pénétré, il lui remit son paquet. Il descendit d'un pas ferme et traversa les coure eo tournant ses yeux vers la tour qui renfermait sa famille. Il monta dans la voiture du maire avec son confesseur et deux infâmes scélérats, officiers de la gendarmerie nationale, qui avaient reçu l'ordre de Santerre de le poignarder sur-lechamp s'il se manifestait quelque mouvement sur la route. Plus de 200 000 hommes, étaient sous- les armes et le chemin, depuis le Temple jusqu'à la place de Louis XV. était bordé d'une quadruple haie de gardes nationaux. Un décret de l'Assemblée avait ordonné qu'aucun citoyen ne fût ni dans les rues, ni même aux fenêtres des maisons pendant tout le temps de la marche et de l'exécution. Pendant tout le trajet qui dura deux heures, le Roi récitait les prières des agonisants. La consternation était peinte sur tous les visages. Beaucoup de gardes pleuraient, mais la terreur était répandue sur tous les esprits.

On assure que pendant tout le temps qu'a duré la marche, le cortège a toujours été suivi de deux hommes armés, entrant dans tous les cafés et lieux publics (où tout le monde fondait en larmes) et demandant à grands cris s'il était encore des fidèles qui voulussent mourir pour leur Roi. Personne n'osa se montrer. Il s'était même formé une association considérable de gens bien intentionnés, mais timides, qui devaient crier : « Grâce ! » au moment de l'arrivée du Roi sur la place. Une seule personne osa le faire et fut sur-le-champ massacrée par la vile populace et les gens à piques dont la place était remplie et parmi laquelle on prétend que se trouvaient le duc d'Orléans et son fils aîné. J'ai entendu affirmer comme un fait certain que le prince Victor de Broglie était un des gardes placés au bas de l'échafaud.

Arrivé à la place de Louis XV, choisie par un rafinement de barbarie pour te lieu de l'exécution, le Roi descendit de voiture, calme et serein. Il ota lui-même sa redingote et resta en gilet blanc ; il défit sa cravate, ouvrit sa chemise, de manière qu'il avait le col et les épaules découverts et, se mettant ensuite à genoux pour recevoir La bénédiction de son confesseur, il se releva aussitôt et monta seul à l'échafaud, dressé à coté de l'emplacement

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LA DISPKBSIOIf 6*3

où était encore peu de mois avant la statue de son grandpère, de son prédécesseur. C'est dans ce moment horrible que l'abbé Edgeworth, transporté du courage et des vertus de Louis XVI, se jetant à genoux, les bras et les yeux élevés vers lui, s'est écrié par inspiration : « Allez,

■ fila de saint Louis, montez au Ciel! » Quand le Roi fut sur l'échafaud, il témoigna le désir de parler, mais les bourreaux lui dirent qu'avant il fallait lui couper les cheveux et lui lier les mains. ■ Me lier les mains I » dit le Roi avec vivacité, puis reprenant son air calme : « Faites ce que * vous voudrez, c'eBt le dernier sacrifice. » Quand cela fut fait il dit : « Au moins, j'espère que je pourrai parler à

■ présent. » Se portant tout à coup en avant, il ordonna d'un ton ferme et élevé aux tambours de faire silence. Un reste de respect fit exécuter sur-le-champ ses derniers ordres et le Roi, profitant de ce moment de calme, dit d'une voix assurée : « Je meurs innocent de tous les prête tendus crimes que l'on m'impute; je pardonne à mes « ennemis ; je souhaite que ma mort soit utile au peuple, « et... ». Il fut interrompu par l'ordre de Santerre, qui fit signe aux tambours de battre et qui cria au Roi qu'il ne l'avait pas mené dan» ce lieu pour y parler, mais pour mourir. Alors, les trois bourreaux chargés de l'exécution le traînèrent sous la fatale guillotine et sa tète fut à l'instant séparée de son corps. Un do ces trois monstres la prit et la montra au peuple, qui fit entendre tes cris de « Vive la « Nation ! Vive la République ! » 11 était dix heures 25 minutes.

Le corps du malheureux monarque a été transporté surle-champ dans l'église de la Madeleine de la Ville-l'Eveque et enseveli dans le cimetière, sans bière ni cercueil, dans une fosse de douze pieds de profondeur et six de largeur, remplie de chaux vive pour le consumer plus vite, au même endroit où ont été enterrés les Suisses tués dans la journée au 10 août dernier et les malheureux écrasés par la foule au mariage du Roi en 1770. Ainsi a péri le 33* roi de la même race et sans interruption depuis Hugues Capet, duc de France, élu roi en 967, et le 66" depuis Pharamond, premier roi de France vers l'an 430. Louis XVI fut certainement un des plus vertueux de nos rois, mais une

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Bï* journal d'Aiiquation

excessive faiblesse, provenant de sa trop grand* bonté, a causé ses malheurs et ceux de son royaume.

Il ne sut que mourir, aimer et pardonner: S'il avait su punir, il aurait su régner.

La nouvelle de la mort du Roi étant arrivée à Dusaeldorf par le comte A. de TUIy, elle nous parvient aussitôt à notre village. Quoique nous dussions depuis quelques jours nous attendre à cette affreuse catastrophe, cependant je ne puis que faiblement exprimer la douleur dans laquelle elle m'a plongé. Indépendamment des sentiments dans lesquels nous sommes élevés et de l'attachement que tout bon Français a pour son roi et dont il est pénétré eo venant au monde, je ne puis oublier les premières années de ma jeunesse passées à Versailles, sous les yeux de Louis XV, qui me traitait avec tant de bonté en faveur de celle que, depuis 40 ans, il témoignait à mon grand-père, officier de ses gardes, et à mon père, qui, ainsi que moi, avait été son page. Je dois conserver une éternelle reconnaissance des grâces dont m'honora dans sa dernière année le vertueux Dauphin, père de l'infortuné monarque que nous pleurons aujourd'hui. Quoique, n'en avant jamais demandé, je n'aie jamais obtenu la moindre grâce de Louis XVI, mon attachement pour mon Roi était sans borne, mon affliction est profonde et je ne puis me faire à l'idée de mon souverain périssant sur un échafaud. Nous lisons en pleurant ce testament qui peint si bien la pureté de son flme, en même temps qu'il nous prouve combien il était attaché à la religion de BeB pères, à cette consolante religion a laquelle il a du le courage, le calme et la tranquillité de ses derniers moments. Avec quelle bonté, quelle douceur il pardonne à ses plus cruels ennemis ! Comme il excuse les ingrats qu'il avait comblés de bienfaits et qui ont été Bes plus cruels persécuteurs! Comme il témoigne sa reconnaissance, mais avec circonspection, crainte de les compromettre, à tous ses fidèles sujets '. Quelle sublime et touchante leçon il donne à Bon Ris, si jamais il a le malheur de devenir roi ! Enfin, dans co testament où il montre sa piété, sa vertu, son innocence, ou retrouve

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un boa pfcre, un boa mari, un bon maître, le meilleur des homme*.

La douleur est générale dans ce pays. Les habitants de la ville et ceux des campagnes paraissent aussi affligés que les Français. Il n'y a pas de paysan sachant lire qui n'ait entre les mains le testament du roi de France traduit en allemand. Il en est probablement de même dans toute l'Europe. On nous assure que cette mort est cachée avec soin, dans le premier moment, dans les armées patriotes. Les officiers pleurent comme des royalistes. A DuBseldorf, les églises sont pleines et l'on y vient prier pour le repos de l'âme de bonis XVI à des messes célébrées par de nos principanx prélats, le cardinal de Montmorency, l'archevêque de Reims, celui de Tours, les évèques de Rennes, de Nantes, etc. Mais ce qui doit paraître sans doute extraordinaire c'est que la régence de DusseMorf n'a pas cru devoir permettre aux Français de faire célébrer un service public pour le (tôt de France. Partout ailleurs cette défense n'a pas eu Heu. Le 28 de ce mois, il en fut célébré un à Londres, dam la chapelle de l'ambassadeur d'Espagne ; il y assista autant d'Anglais que de Français. Le testament du Roi y fut lu au milieu des sanglots de tout l'auditoire. Dans toute l'Europe, en ce moment, on pleure Louis XVI, on prie Dieu pour le repos de son Ame. Uu jour, peut-être, l'Église nous permettra de l'invoquer. Que de saints, parmi lesquels où compte des rois, ont moins mérité la béatification que ce nouveau martyr couronné ! Nos princes, comme on peut le penser, sont accablés, à Hamm, de la plus profonde douleur. Mes moyens ne me permettant pas de leur aller rendre mes devoirs en cette circonstance, j'écris à M. le comte d'Artois pour loi faire hommage de mes larmes. Ce prince, dont la sensibilité est connue, ne pouvant répondre particulièrement à tous les témoignages d'intérêt que lui et Mon* sieur reçoivent en ce moment de tous les émigrés français, écrit à M. le marquis de Miran, lieutenant général et cornmissaire des princes à Dusseldorf, la lettre suivante :

a Plus mon cœur est déchiré, mon cher Miran, plus je « suis sensible aux témoignages d'attachement de ceux

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586 JOURNAL o'ÊHlGRATION

« sur lesquels j'ai tant de raisons de compter. Pleurer mon « trop malheureux frère, obéir à celui que, par devoir et « par tendresse, je regarde comme mon unique chef, le « servir de tous mes moyens, verser tout mon sang pour « le venger et pour rétablir mon roi sur son trône, voila le n serment que je prononce avec plus de sincérité et de fer- « meté que jamais. Ah! mon cher Miran, que tous nos ■ fidèles aient plus que jamais de confiance en noua ! Le « chemin de l'honneur est le seul que nous ayons jamais a connu, et notre unique consolation est de nous dire « sans cesse que, dans le moment môme où nous étions « le plus accablés par le malheur, nous nous serions crus « déshonorés de penser que notre cause pût jamais être « désespérée. Tel sera toujours mon langage et tel est « celui que j'ordonne à tous mes dévoués de tenir en mon « nom à tous nos braves compagnons d'armes. Si les « secours que nous faisons distribuer aux émigrés ne sont « pas suffisants, dites-le-moi avec franchise. Je m'esti- « nierai trop heureux de partager avec eux le peu qui me « reste. Vivre pour les rétablir dans leurs droits et dans « leurs biens, ou mourir avec eux, voilà ma seule ambi- « tion.

« Chaeles Philippe. »

Dans le même temps, le maréchal de Broglie, résidant à Dusseldorf, nous fait communiquer par H. de Miran une lettre de Monsieur, adressée à la noblesse française et l'acte ' par lequel il se déclare Régent de France. Voici la lettre de Monsieur à la noblesse :

« Messieurs, c'est avec le sentiment de la plus amère « douleur que je vous fais part de la cruelle perle que nous « venons de faire du Roi, mon frère, que les tyrans, qui « depuis si longtemps désolent la France, viennent d'im- « moler à leur rage impie. Cet horrible événement ni'îm- « pose de nouveaux devoirs; je vais les remplir. J'ai pris « le titre de Régent du Royaume, que le droit de ma nais- « sance me donne pendant la minorité du roi Louis X VU,

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