AYANT-PROPOS II
la vie du xvni* siècle à Turin, à Venise, en Allemagne?
Sans doute, a-t-oa été effrayé par l'importance de l'ouvrage. On a reculé devant les treize volumes de ce manuscrit formant un ensemble de près de cinq mille pages '. Cette considération aurait dû rester secondaire. A une époque, en effet, où l'on imprime chaque jour des montagnes de papiers dont la presque totalité disparaît instantanément, il est étrange que ce soit toujours pour publier des ouvrages d'une importance réelle, au point de vue scientifique, historique ou littéraire, que l'on trouve le plus de difficultés. Notre public français, léger par nature, rendu plus léger encore par les entrepreneurs de littérature facile — pour ne pas la qualifier autrement — n'a pas le goût de s'instruire, surtout, dirait-on, depuis que l'instruction est devenue générale et obligatoire : en eût-il, d'ailleurs, le désir, avec notre vie fébrile, le temps lui manquerait. De même qu'au théâtre sérieux, le forçant a réfléchir, il préfère les spectacles des musichalls, où ses méninges ne risquent pas de subir un excès de travail, de même, chez lui, il demande des lectures d'une digestion facile...
Nous laissons au lecteur le soin de dire si le Journal de M. d'Espinchal ne présente pas a la fois le double avantage d'être d'une lecture des plus attrayantes et de constituer en même temps, au point de vue historique, un document des plus précieux.
Ernest d'Hal-tehive.
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JOURNAL DÉMIGRATION
INTRODUCTION
Uqtr aperçu des événements depuis te commencement du printemps 1789 jusque au 10 juillet suivant.
J'avais projeté de faire un journal exact et suivi depuis le commencement de l'année 1789, mais les circonstances m'ont empêché d'exécuter ce dessein Ce que je n'aurais pu Faire que très imparfaitement, d'autres l'ont rempli arec soin et sans contrariété. Il ne m'a été possible de commencer ce journal que le 10 juillet 1789. Des lora il al devenu parement personnel. Il faut donc revenir à ce qui me concerne plus particulièrement et aux affaires dans Quelles j'ai pu avoir part.
Les lettres de convocation ' ayant été envoyées dans les différents bailliages, je partis de Paris le dimanche gras pour nu rendre en Auvergne, et j'arrivai à Clermont le mardi au soir. J'y attendis l'ouverture de l'assemblée de Riom, ma terre de HasBiac se trouvant dans le ressort de cette Bénéchaussée. Les trois ordres réunis, l'ouverture se fit avec beaucoup de calme et de tranquillité. Le clergé était composé d'environ cinq cents membres, la noblesse de plus de trois cents, et le tiers état de plus de mille. Les premières formalités remplies, chaque ordre se retira dans ta chambre qui lui était destinée. Le comte de Langeac, KDéchal de la province, continua à présider l'ordre de la
I Pov 1m élection» de» députe* am États Généraux.
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noblesse. Je fus nomma un des commissaires pour la rédaction des cahiers. Apres beaucoup de débats, qui nous tinrent près de quinze jours, on procéda à la nomination des députés. Les intrigues, pour être élu, eurent lieu&Riom comme dans le reste de la France. Nos cinq députés de la noblesse furent : le comte de Langeac, le marquis de Laqucuille, le marquis de La Fayette, le marquis de La Rousière et le comte de Mascon. On nomma ensuite deux suppléants, le comte de Canillac et moi.
Dans l'intervalle de nos séances, nous arrêtâmes l'abandon de nos privilèges pécuniaires, nous fûmes l'annoncer à la chambre du tiers, dont on ne peut se figurer le contentement et les témoignages de reconnaissance. On accompagna tous les nobles dans les rues avec des cris continuels de « Vive la Noblesse ! ». Les curés se conduisirent très mal vis-à-vis du respectable évoque de Clermont qui les présidait : ils le nommèrent leur quatrième député ; il n'accepta pas et fut nommé à Clermont par tout son clergé. Nous nous séparâmes avec les apparences de la plus grande union avec le tiers étal et chacun de noua paraissant emporter la bénédiction de tous ses membres.
N'ayant rien qui me pressât de retourner à Paris, je fus faire une petite visite dans ma terre et j'étais bien loin de prévoir que je la voyais pour la dernière fois. Je rencontrai La Fayette, qui faisait diligence pour se rendre dans la capitale, où il voulait être acteur de tous les événements et se trouver aux élections de Paris.
Je n'y arrivai que dans la semaine après Pâques. Les assemblées venaient seulement d'y âtre indiquées. Elles avaient occasionné beaucoup de difficultés. La ville de Paris prétendait n'avoir jamais été assemblée en trois ordres distincts et réclamait son droit d'être assemblée en commune. Il fut cependant arrêté qu'elle suivrait la règle générale- Ku conséquence, on fit soixante divisions pour le tiers, vingt pour le clergé et autant pour la noblesse. La curiosité me conduisit à l'assemblée des nobles de mon quartier, qui se tenait à la Bibliothèque du Roi. Dans chacune de ces assemblées, on devait faire un cahier de doléances et en charger un certain nombre de députés, selon la quantité des membres de l'assemblée. Ces dépu-
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INTRODUCTION 3
ik devaient composer l'assemblée des électeurs pour la nomination dos dix députés de la noblesse de Paris aux Etals Généraux. Je Tus un des nobles nommés dans mon quartier et je me rappelle que mes autres collègues furent le marquis de Beauharnaia, aîné, le comte de Surgeres, le amie de Riccé, Bigot de Sainte-Croix, le comte de Seront* Wjlsh, le comte de Bouvrac, le duc d'Aumont, le marjuis de Granges, el Sartine fils. Plusieurs de ces nobles c-ntjoué un rôle dans la Révolution.
Rendu à l' Archevêché, où se tenait l'assemblée des électeurs, j'eus occasion de parler avec force et avec franchise sur toutes les manœuvras et les intrigues que je voyais se former. On me sut gré de mon zèle et de ma conduite, et ou me le témoigna en me nommant un des dame commissaires chargés de la rédaction du cahier. Le lue d'Orléans, pour lequel on intriguait h cette assemblée, ac put être de ce nombre. Le comte de Clerraont- Tonnerre avait déjà, été élu président et Les deux secrétaires •liaient d'Kprémosnil, conseiller au parlement, et Lailv* Tollendal.
Dans cette commission de douze nobles, nous n'étions que trois royalistes. Il est assea piquant d'en connaître la composition et de voir en quelle compagnie je me suis trouvé à celte occasion.
Commissaires nommés pour la rédaction du Cahier de la noblesse de Paris.
Le comte de Clermont-Tonnerre, président : massacré, M.
Le duc de La Rochefoucauld : massacré, 1793. Le marquis de Coodorcet : s'est tué, 1794. Le marquis de Montesquiou, républicain.
Le marquis de Rochechouart : mort, 1790. Duport, conseiller au Parlement : constitutionnel. Se'mooville, conseiller au Parlement : républicain. Le marquis de Lusignem : constitutionnel, émigré. Le comte d'Eapinchal : royaliste, émigré. Le président de Nicolay : guillotiné, 1794, royaliste. Ferraod, conseiller au Parlement : émigré, royaliste. Choderlos de La Clos : républicain.
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i JODBNAL D'ÉMIGRATION
Le comte de Riccé : constitutionnel, émigré. Le comte de LaUy-Tollendal : secrétaire constitutionnel, émigré.
Cependant les États Généraux étaient commencés et je n'avais pu en voir l'ouverture. Ou n'avait pas voulu attendre les quarante députés de Paris. Le temps se perdait en débats et en intrigues. Enfin le cahier fini et arrêté, on procéda à l'élection des députés. 11 y eut de longues discussions sur la manière de procéder au scrutin, et on finit par celle qui convint le mieux aux intrigants. On fit des liâtes et ceux qui réunirent le plus de voix furent les dix députés. Je puis dire aujourd'hui hautement, ainsi que je le dis alors, et je ne crains pas d'être démenti, que me trouvant par les circonstances sur les rangs pour être député, je ne fis pas a cet égard la plus petite démarche, ni ne demandai à qui que ce fût une place dans la liste. Cependant peu s'en fallut que cela m'arrivât. Le duc d'Orléans, ayant été nommé déjà par le bailliage de Crépy , refusa la nomination de Paris. M. de Nicolay, premier président de la chambre des comptes, n'accepta pas. Les deux qui eurent le plus de voix furent le marquis de Mirepoîx et le marquis de Montesquiou : ils furent députés. Je les suivais immédiatement. M. Dîonis du Séjour, conseiller au parlement, académicien, astronome, avait été nommé à cause d'une diatribe qu'il débita contre le clergé. Aimaut le repos, s'occupant plus des astres que des affaires, il se décidait à refuser la députation lorsque ses confrères Duport et Sémonville le déterminèrent à accepter. A cette époque, je l'avoue, j'eus été infiniment flatté d'être député. J'ai depuis béni le ciel de m avoir préservé de ce pénible fardeau.
Les dix députés de la noblesse de Paris furent :
Le comte de Clermont-Tonnerre : massacré. Le duc de La Rochefoucauld : massacré.
Le comte de LaUy-Tollendal : émigré.
Le marquis de Rochechouarl : mort.
Le marquis de Lusignem : émigré.
Dîonis du Séjour : mort en prison.
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INTRODUCTION
Duport : émigré, mort en Suisse.
Le Pelletier de Saint-Fargeau : assassiné.
Le marquis de Montesquiou : républicain, mort 1800.
Le marquis de Mirepoix : guillotiné.
La députation de Paris rendue à Versailles, je suivis avec assez d'exactitude les séances de la chambre de la noblesse, dont je connaissais à peu près tous les membres, qui, ne doutant pas de mes sentiments, ne cherchèrent pas à m'éloigner du petit coin où je me plaçais- Je vis des lors se former dans la chambre cette coupable minorité qui s'opposait à toutes les délibérations importantes, mettait des entraves à tout et correspondait avec les chefs du parti révolutionnaire de l'ordre du tiers. Dans ce même temps, le duc d'Aumont ayant loué près Versailles, à Viroflay, une petite maison, il s'y réunissait tous les soirs les principaux acteurs des trois ordres. On y arrêtait ce qui se ferait dans les différentes chambres le lendemain. C'est là que se forma le club Breton, qui a donné naissance au club des Jacobins, lequel prit son nom du lieu de ses séances, aux Jacobins de la rue Saint-Honoré, et a produit depuis tous les clubs du Royaume. La majorité de la noblesse adopta alors dans Versailles un lieu de rassemblement pour y convenir également de ce qu'il y avait à faire le lendemain. Je fus admis à ce club et je fus le seul Don-député inscrit sur la liste.
Cependant, durant les premiers débats sur la vérification des pouvoirs, je passais mon temps à Chantilly, à Paris et à Versailles.
La maison de la duchesse de Polignac était devenue le rendez-vous des bons députés de la noblesse. M. le comte d'Artois y passait une partie de la journée et y dînait régulièrement tous les jours. Je fréquentais continuellement cette maison. Les affaires commençant à s'embrouiller de plus en plus, les motions devenant chaque jour plus incendiaires au Palais- Roy al, je ne reparus plus guère à Paris, où mon opinion prononcée était trop cousue pour ne pas me faire courir quelque danger. Je restais davantage à Versailles. J'eus occasion d'entendre quelquebis, dans la chambre du clergé, l'éloquent abbé Maury,
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dont on craignait alors les sentiments et les («lents et dont la bonne conduite ne s'est pas un seul instant démentie. J'allais aussi quelquefois a la chambre du tiers, qui se constitua eu Assemblée Nationale le 17 juin.
Il m'y arriva un jour une petite aventure que je ne veux rappeler que pour servir à faire mieux connaître l'hypocrisie du scélérat Necker. Il était près de trois heures et la chambre, après une assez longue discussion sur uue proposition que Necker avait fait faire au tiers, se disposait à l'appel nominal. Je m'en allais chercher mon dîner. Je fus arrêté par une femme, qui piqua ma curiosité parla sortie qu'elle fit sur Necker. Je m'assis à côté d'elle. Elle m'en dît deB choses incroyables, elle me montra la lettre qu'elle lui écrivait pour lui demander le payement de la somme de 24.000 livres qu'il lui devait, pour la jouissance de ses faveurs qu'elle lui avait accordées, il y avait quelques années. Elle ajoutait des invectives très plaisantes contre cet imposteur, qui, disait-elle, était un franc libertin sans avoir les moyens de l'être. Elle m'assura que te lendemain cette lettre serait remise en main propre à Necker lorsqu'il entrerait au conseil et que, s'il ne lui faisait pas une réponse favorable, elle conterait son affaire à tout le monde. Ce qu'elle fit en effet le lendemain. Je fus dîner chez M. de Ylliedeuil, ministre de Paris, et lui racontai ce qui venait de m'arriver. Je le dis à d'autres et cela s'ébruita dans Versailles. Quelques jours après, M. de Villedeuil me dit que Necker le persécutait pour faire enfermer cette dame par lettre de cachet. Voilà ce qu'était cet ami du peuple, cet ennemi du pouvoir arbitraire, ce vertueux grand homme. J'ai retrouvé, depuis, celte dame que le genevois avait abusée. C'était une femme d'une mauvaise conduite, d'ailleurs très bien née, allemande, ayant mené une vie scandaleuse à la cour de l'électrice Palatine, dont elle avait été un moment dame de compagnie et qui, depuis quelques années à Paris, y avait fait le métier de femme entretenue et était connue sous le nom de comtesse do Cassel, née Leutrum.
Pendant que j'étais à Versailles, je fus témoin de plusieurs scènes remarquables, telles que la eéanee du Jeu de Paume et le serment qu'y prêtèrent les membres du tiers
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état, à l'exception du seul Martin, d'Auch, avocat, député de Caste Inaudary, qui eut le courage de signer une protestation contre cet acte de rébellion, au milieu de tous les faeu'eux, présidés par Bailly, depuis maire de Paris. Le lendemain, les rebelles tinrent leur aéance dans l'église paroissiale de Saint-Louis. Deux nobles furent les y joindre tt forent les premiers à abandonner et & trahir leur ordre. Ces deux gentilshommes sont le marquis de Blacons et le comte Antoine d'Agoult, député du Dauphiné. L'archevêque de Vienne et l'évêque de Chartres, suivie d'un graad nombre de curés, se rendirent également à cette église pour t faire vérifier leurs pouvoirs par le tiers.
Le 23 juin, le Roi tint dans la grande salle des États alte fameuse séance royale et y donna cette déclaration, qui contenait encore plus que tous les cahiers des trois ordres. Necker, qui avait travaillé à cette déclaration, ne voulut pas assister à cette séance, sous le prétexte de quelques phrases changées au texte de la déclaration. Ses agents excitèrent les membres des communes à ne pas l'accepter. Apres midi, il se rendit chez le Roi et lui remit m démission. Le duc de Liancourt, comblé des bienfaits <ieson roi, jouissant de sa confiance, le servit en ce moment le la manière ta plus perfide en déterminant S. M. à refuser la démission de Necker. La cour était pleine de députés attendant l'événement et tenant les propos les plus affreux tir le Roi. On proposa à Necker d'éviter, en sortant, celte société. Hais il affecta eu contraire de traverser à pied, malgré la pluie, toutes les cours et descendit la rue dans toute sa longueur jusque chez lui, suivi d'une multitude ■le peuple etde petites gens de Versailles auxquels il disait : • Tranquillisez- vous, mes enfants, je reste avec vous, le Rot me conserve ses bontés. » Des le même soir, il reçut U presque totalité des députés du tiers. Sa maison ne désemplit pas de la nuit. On fît des feux de joie par la ville. Son triomphe fut complet. Le lendemain, 24, on
oQimença à insulter les curés qui se refusaient à passer u tiers. L'émeute devint plus considérable au sortir de ■'assemblée. On assaillit l'archevêque de Paris à coups de ["erres jusque dans sa maison. On parvint à dissiper les factieux qui étaient soudoyés. Le marquis d'Autichamd
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8 JOURNAL d'ÉHIGHATION
en arrêta même un que l'on conduisit à la geôle. Le prince de Poix fut lui rendre la liberté.
Le 25, plusieurs évêques se rendirent avec la moitié des curés à la chambre du tiers et l'archevêque de Paris, conduit par l'archevêque de Bordeaux, eut la faiblesse de s'y rendre le 26...
Le même jour, 25 juin, la minorité de la noblesse, composée de 45 membres, se réunit également au tiers. Les noms de ces coupables gentilshommes qui, trahissant leur ordre, abandonnant leurs confrères, peuvent être regardés comme les principaux fauteurs des calamités de notre malheureuse patrie, doivent être transmis à la postérité et voués à l'exécration de toute la noblesse française.
Plusieurs autres, non moins coupables, ne passèrent au tiers qu'avec la totalité de la chambre de la noblesse, dans laquelle ils restèrent jusqu'au dernier moment pour y faire des prosélytes et pour savoir ce qui s'y passait...
Enfin, ce fut le 27 juin que s'opéra la réunion des trois ordres. A cette époque, j'étais retourné à Chantilly. La nouvelle nous en arriva le même soir. Lee détails de cette scène touchante nous firent verser des larmes avec d'autant plus de raison que la perte totale de la noblesse et même de la monarchie peut dater du jour de la confusion des ordres. Je restai à Chantilly jusqu'au il juillet, date à laquelle je revins à Versailles sans paraître à Paris. C'est de ce jour que je commençai mon journal, lequel ne contient plus guère que ce qui est personnel soit à moi, soit aux personnes que j'ai suivies depuis cette époque...
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