CHAPITRE PREMIER LE H JUILLET
Journal commençant le 11 juillet 1780.
11 juillet. — H. le prince de Coodé allant coucher à Versailles, il nous mène dans sa voiture M. du Cayla et moi. Les insultes faites la veille, sur te chemin de S' Ouen, à un homme à la livrée du prince, nous engagent à nous munir de pistolets en cas d'événement. Depuis quelque temps beaucoup de personnes en étaient pourvues à Versailles. Nous arrivâmes tranquillement jusqu'à la porte do Bois de Boulogne, où, relayant, plusieurs particuliers, mal vêtus, oous fixèrent insolemment, proférèrent quelques mauvais propos et s'en tinrent à cela. Rien ne troubla notre route jusqu'à Versailles, où nous étions rendus à sept heures du soir. Je fus à l'ordinaire passer ma soirée chez la duchesse de Polignac, où se trouvait M. le comte d'Artois, ainsi que beaucoup de députés de la noblesse. Je me retirai à deux heures après minuit, ignorant le départ précipité de M. Necker, et, l'apprenant par mon domestique, je n'en voulu rien croire.
12 juillet. — Le départ de H. Necker, ignoré la veille, est public dans la matinée. Je me rendis dès neuf heures chez M. le prince de Gondé, qui m'en témoigna toute sa satisfaction. Je fus au château et je ne rencontrai que des personnes agitées de sentiments différents. Les uns s'en réjouissaient ouvertement; d'autres paraissaient en pressentir les trop funestes suites. Un grand nombre semblait disespéré et déconcerté. Chacun se questionne sur cet
événement dont on ignore les détails. On ne sait quelle est sa marche. Est-il renvoyé? Est-il en fuite? H était parti de la veille et nous l'avions rencontré sans nous en douter. Ce qui paraît positif c'est que, pour éclairer sa conduite ou pour l'arrêter, deux officiers des gardes du corps, M. le marquis de Savonières, lieutenant, et le comte d'Astorg, souslieutenant, sont partis ce matin muais de pouvoir très étendus et sont à sa poursuite. Cependant, toute la matinée, M. le comte d'Artois reçoit du monde. Son appartement est plein de bons royalistes qui se félicitent du départ de l'ennemi du trône et de la noblesse. Les ministres amis de Necker se retirent. De nouveaux sont déjà nommés. Le baron de Breteuil, le duc de La Yauguyon font déjà leurs visites et leurs remerciements.
Mon épouse, que je n'avais pas vue depuis quelque temps, vint avec la princesse Alex. Lubormiaka passer la journée à Versailles. Ces dames dînèrent chez M. de Villedeuil, et moi je fus dîner, avec M. le comte d'Artois, chez la duchesse de Polignao.
Cependant tout PariB était en fermentation. Les partisans, les émissaires de Necker échauffaient les esprits. L'argent était prodigué parmi la populace. Les gardes françaises étaient déjà en pleine insurrection. Les troupes que l'on avait fait venir à Paris et aux environs étaient presque toutes séduites, et on ne pouvait les faire agir sans danger. Le régiment de Royal-Allemand seul se conserva intacte. On commença dans la matinée à brûler toutes les barrières. Le Boir, l'insurrection fut au comble à la place Louis XV. Lea gardes françaises tirèrent contre Royal-Allemand. M. le prince de Lambesc se conduisît avec la plus grande énergie, poursuivit les factieux jusque dans le jardin dea Tuileries.
On ignorait à Versailles ce qui se passait à Paris. Mon épouse et sa compagne voulurent y retourner le soir, mais les ordres étant donnés de ne laisser passer personne au pont de Sèvres, elles furent obligées de revenir à Versailles et passèrent la nuit chez le chevalier du Puget, qui voulut bien les recueillir dans l'appartement dont il jouissait au château, comme sous-gouverneur de M. le Dauphin. Quant à moi, je passai la soirée chez M"* de Duras et chez
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LE 14 JUILLET 1TS« Il
M" de Polignac, où l'on était plus à portée de savoir ce qui Be passait à Paris.
Le Roi ne pouvait ignorer tous ces mouvements. Cependant il parut très calme à son coucher, où il ne s'entretint que de chasse et des environs de Versailles, dont il connaissait parfaitement la carte à vingt lieues à la ronde. Je m puis rendre à quel point je fus affecté de cette indifférence, dont j'avais déjà été témoin plus d'une fois.
13 juillet. — M. le prince de Condé était retourné à Chantilly, me laissant à YersailLes. Mon épouse et la princesse Lubormiska se déterminèrent à retourner à Paris dans la matinée, malgré les mouvements de la veille. Elles arrivèrent chez elles sans aucun accident fâcheux. Cetto journée eut L'apparence du calme et Versailles paraissait tranquille. Mais l'agitation et le trouble croissaient de plus en plus dans Paris. Le renvoi du ministre populaire et de •es adhérents occasionnait les plus violentes réclamations. Le Palais-Royal était rempli de groupes incendiaires dont les motions étaient horribles. On vendait dans la rue des feuilles remplies de calomnies sur la Reine et sur les Poligoac. On sollicitait l'Assemblée pour le rappel des ministres disgraciés. On avait arboré dans Paris la cocarde verte. C'était la couleur de la livrée de Necker. C'était aussi celle de M. te comte d'Artois. Cette raison la fit bientôt quitter et remplacer par les trois couleurs nationales.
Cependant, toutes les troupes dont le maréchal de Bro rlie devait avoir le commandement n'étaient pas encore rendues. 11 arrivait encore dos régiments que l'on établissait à Versailles et aux environs. Les régiments de Nassau et de Bouillon, arrivant dans la nuit, furent placés à l'orangerie. Les soldats se couchèrent sur de la paille, dans ces immenses et superbes voûtes, à droite et à gauche, et les officiers vinrent se reposer au centre et y déposèrent leurs drapeaux et leurs armes. Mais à leur réveil, aux premiers rayons du jour, quel futleur étonnement, de quel saint respect ils se sentirent pénétrés en se trouvant aux pieds de la statue de Louis XIV! Leur hommage fut général et chacun d'eux renouvela sûrement dans son cœur le serment d'être Gdèle au petit-fils de ce grand homme. Ces
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deux corps étaient arrivés purs; ils parurent dévoués et résistèrent à toutes les manœuvres que l'on employa pour
les séduire.
14 juillet. — Ce matin, le Roi reçut à son lever les corps d'officiers du régiment de Nassau et de celui de Bouillon. 11 parla beaucoup aux chefs. Il vit aussi les officiers du régiment d'artillerie qu'on avait placé dans les écuries de la Reine. 11 fut même question que le Roi allât voir ces différents corps, mais celte visite importante, qui ne pouvait produire qu'un bon effet, fut remise au lendemain. Je fus dîner chez M"" de Polignac dont l'appartement était près de l'orangerie. Après le dtner, M. le comte d'Artois proposa à la société de descendre voir les deux régiments. On ne peut se figurer le contentement des officiera et des soldats, le dévouement que tous témoignèrent en faisant part de leur ardent désir de voir le Roi. M. le comte d'Artois mit dans cette visite cette grâce qui lui est naturelle et qui plaît tant aux troupes. Il leur tint les meilleurs propos, goûta leur soupe et les électrisa tellement qu'en ce moment le Roi n'avait pas de serviteurs plus fidèles ni plus dévoués.
Pendant ce temps, ce qui se passait & Paris avait un caractère bien différent. Le soulèvement paraissait général. Soit par faiblesse, soit par perfidie, le baron de Besenval, qui commandait le corps du Champ de Mars, ne fit aucun effort pour arrêter les rebelles ; il les laissa s'emparer de l'hôtel des Invalides et de quinze mille fusils qui armèrent cette populace furieuse. La Bastille fut ensuite attaquée et forcée. Launay y fut massacré ainsi que quelques-uns de ses officiers. Le prévôt des marchands, Flesselles, fut assassiné. Il se commit beaucoup d'horreurs et de meurtres. Des têtes furent promenées au bout d'une pique. Les bustes de Necker et du duc d'Orléans furent portés en triomphe dans le Palais-Royal et dans les rues.
On eut tous ces affligeants détails à Versailles dans la soirée. L'assemblée était permanente. A chaque instant il y arrivait des courriers dont les rapports mettaient la consternation dans l'âme des honnêtes gens, et dont les incendiaires profitaient pour exciter la fermentation. La séance se prolongea bien avant dans la nuit. La Fayette, ayant été
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