‹ Journal d'Eugénie de GuérinChapitre 2 sur 6 · A MON BIEN-AIMÉ FRÈRE MAURICE · texte numérisé non relu

A MON BIEN-AIMÉ FRÈRE MAURICE

Je me dépose dans votre àme.

(HlLDEQAROE à saint Bernard.)

B is novembre 1834. —Puisque tu le veux, mon cher Maurice. je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant Mais comme le papier me manque, je me sers d'un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je note rien que le titre (»); fil et feuilles, tout y demeure, et tu l'auras, tout gros qu'il est, à In première occasion.

C'est du is novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta dernière lettre. A l'heure qu'il est, je l'emportais dans mon sac, de Cahuzac

(i) Qp verra p lut du cahier suivant que celui-ci était 1 premier ni

point retrouvé,

1 e mot Poésies se lit encore, à demi effacé, en haut de la y

ici, avec une annonce de mort, celle de M. d'Huteau, dont sa famille nous a fait part. Que de fois l'allégresse et le deuil nous arrivent ensemble ! Ta lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s'était en tout temps montré notre ami. Tout Gaillac l'a pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie :

« Celui-là n'aurai jamais dû mourir », et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme : des vertus qui nous font aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C'est l'Illustre (i) qui nous donne ces nouvelles avec d'autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.

Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j'aime tant les lettres et celles qui m'écrivent : c'est Louise, Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu'elle me manque, surtout la nuit où j'ai l'habitude de l'entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l'entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts; la cloche d'Andillac n'a sonné que des glas ces jours-ci. C'est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit! C'était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier, j'allai encore serrer la main à une agonisante de dixhuit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire ; les mourants parlent mieux que nous. On l'enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches! O mon Dieu, que l'on s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n'ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu'un tombeau. Je t'ai dit cependant que ces lettres m'avaient fait plaisir. Oh ! c'est bien vrai; mon cœur n'est pas muet au milieu de C3S agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m'a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton

(i)Qn appelait quelquefois ainsi dans la famille l'autre sœur, Mimi, Mimin ou Marie.

JOURNAL n'EUGÉN'IE DE GIÉRIM II

avenir commence à poindre; je te vois un état, une position sociale, un point d'appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c'est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car mon avenir s'attache au tien, ils sont frères. J'ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peutêtre. Pour le moment, adieu ; il faut que j'écrive à Mimi.

Le îS. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m'enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. 11 commençait à revivre, le pauvre animal ; je voulais le priver, il m'aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat : Que de mécomptes dans la vie ! Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine , c'est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière ; papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l'Eglise anglo-saxonne. Ce gros livre étonnait Pierril. Que de monts aqui dëdinsl (i) Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir, il me demanda si l'âme était immortelle ; puis après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant : « Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe?» Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour la soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son grand regret; il était à terme le jour de la Saint-Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S'il vient par ici, j'irai le joindre pour lui demander s'il me trouve toujours l'air philosophe.

Avec qui croirais-tu que j'étais ce matin au coin du feu de la cuisine? Avec Platon : je n'osais pas le dire, mais il m'est tombé sous les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon; mais je lui trouve une singulière idée, c'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S'il eût consulté une femme, Platon n'aurait pas écrit cela : tu le penses bien? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant que /V suis philosophe, je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. 11 suffit d'ailleurs d'un peu de piété dans le cœur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s'adore. Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être belle; je ne rêvais que beauté, parce que. me disais-je, maman m'aurait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a pas n'envie d'autre beauté que celle de l'âme. Peut-être même en cela suis-je

(i) En patois du pays : Que Je mots là-dedans I

enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges Cela peut déplaire à Dieu; c'est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me viennent, s'il ne fallait pas te quitter! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là : j'aime de finir le jour en prières.

Le 20. — J'aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste La boue, la terre nue me déplaisent, m'attristent , aujourd'hui, je n'aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C'est joli à voir ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. Dieu répandit partout la grâce et la beauté. Il faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.

Il m'a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est venu voir. C'est du jambon au sucre, dont le pauvre garçon s'est léché les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche, voilà pourquoi je l'ai voulu bien traiter. C'est pour les délaissés, ce me semble, qu'il faut avoir des attentions; l'humanité, la charité nous le disent. Les heureux s'en peuvent passer, et il n'y en a pourtant que pour eux dans le monde : c'est que nous sommes faits à l'envers.

Pas de lecture aujourd'hui ; j'ai fait une coiffe pour la petite qui m'a pris tous mes moments. Mais pourvu qu'on travaille, soit de tête ou de doigts, c'est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J'espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d'une charité. J'ai fait don de mon temps, d'un peu de peau que m'a emportée l'aiguille, et de mille lignes intéressantes que j'aurais pu lire. Papa m'apporta avant-hier, de Clairac, Ivanlwé et le Siècle de Louis XIV. Voilà des provisions pour quelques-unes de ces longues soirées d'hiver. C'est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus; c'est tantôt une clef qu'on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. O Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment? T'ai-je dit qu'hier j'eus de ses nouvelles à la foire de C... où je suis allée? Que de bâillements j'ai laissés sur ce pauvre balcon ! Enfin la lettre de Mimi m'arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c'est tout ce que j'ai vu d'aimable à C...

Je n'ai rien mis ici, hier; mieux vaut du blanc que des nullités, et c'est tout ce que j'aurais pu te dire. J'étais fatiguée, j'avais sommeil. Aujourd'hui, c'est beaucoup mieux; j'ai vu venir et s'en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s'est levé; plus de neige; à présont,

le noir, le laid reparaissent. Que verrai-je demain matin?'' Qui sait? La face du monde change si promptcment!

Je viens toute contente de la cuisine, où j'ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un de nos domestiques, à aller se confesser à Noël. Il me l'a promis ; c'est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué! ma soirée n'est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu ! Le bon Scott a été négligé ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m'a promis Paul?'' Il est dix heures, je vais dormir.

Le 21. — La journée a commencé radieuse, un soleil d'été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l'écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naîtf"e. J'aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu, je l'ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m'ennuyer du tout de cette conversation. De combien d'assemi on n'en dit pas autant ! Le vent souille, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c'est quasi triste à l'heure qu'il est et dans ma solitude; toute- la maison est endormie ; on s'est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j'ai écrit à Antoinette. C'est bien insignifiant, tout cela : autant vaudrait du papier blanc que ce que j'écris; mais quand ce ne serait qu'une goutte d'encre d'ici, tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j'en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit dernière, je n'ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.

Le 24. — Trois jours de lacune, mon cher ami. C'est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m'a manqué pour m'asseoir. Je n'ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi ; à présent seulement je m'arrête, et c'est pour écrire à failli! bien nu long et deux mots ici. Peutêtre ce soir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l'âme et la maison : état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques. Une lettl Paul a commencé ma journée. 11 m'invite à aller à Albi. je ne lui promets pas ; il faudrait sortir pouf cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœ.i de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh ! le délicieux che\ moi ! Que je te plains, p.uivi. être si loin, de ne voir les tiens qu'en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce m. ayant père, frère, sœurs, en un endroit! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t'a voir; mais j'espère te revoir, et cela me console. Mille lois je

cette arrivée, et je prévois d'avance combien nous serons heureux.

Comme j'étais près du moulin, une pauvrette d'Andillac m'a remis une lettre de Mimi. « Grand merci, petite ; prends ce sou. » Elle le prend et demeure. « Que veux-tu de plus? — Eh mais, la lettre. — La lettre est pour moi. — Oui, c'est qu'il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt sur le cachet), vous me l'avez déchirée. » Et elle regardait, tout ébahie de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui rendre son message, elle m'a dit adissias. Et, m'asseyant alors sur un sac, j'ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n'est spirituel comme le bon cœur de Mimin. Elle s'ennuie, veut nous revoir, le monde l'amuse peu ; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Eran (1) qui va faire sa visite aux d'Huteau. De mon côté, je me trouve seule, isolée, ne vivant qu'à demi, ce me semble, comme si je n'avais qu'une moitié d'âme. Je me figure à présent que tout ceci n'est qu'un temps perdu, que tu ne trouveras rien d'assez aimable à ces pages pour les ouvrir toutes Qu'y aura-t-il? Des jours qui se ressemblent, quelque peu d'une vie qui ne laisse rien à dire • mieux vaut revenir à Ycstoupas que je cousais. Je te laisse donc, pauvre plume.

Que les cieux des cieux doivent être beaux ! C'est ce que j'ai pensé pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le plus beau ciel d'hiver. C'est ma coutume d'ouvrir ma fenêtre ayant de me coucher pour voir quel temps il fait et pour en jouir un moment, s'il est beau. Ce soir, j'ai regardé plus qu'à l'ordinaire, tant c'était ravissant, cette belle nuit. Sans la crainte du rhume, j'y serais encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si radieuse; je pensais aux saints qui ont toutes ces belles étoiles sous leurs pieds; je pensais à toi qui les regardais peut-être comme moi. Cela me tiendrait aisément toute la nuit; cependant il faut fermer la fenêtre à ce beau dehors et cligner les yeux sous des rideaux! Eran m'a apporté ce soir deux lettres de Louise. Elles sont charmantes, ravissantes d'esprit, d'âme, de cœur, et tout cela pour moi! Je ne sais pourquoi je ne suis pas transportée, ivre d'amitié. Dieu sait pourtant que je l'aime! Voilà ma journée jusqu'à la dernière heure. Il ne me reste que la prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais s'il viendra, il est loin. Il est possible que Mimi vienne demain. A pareille heure, je l'aurai ; elle sera là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller, elle me parlant de Gaillac, et moi du Cayla.

Le 26. — Je n'écrivis pas hier, je ne fis qu'attendre. Enfin elle arriva le soir, cette chère Mimi. Me voilà heureuse, je recommence mille fois ce que j'ai fait, dit et pensé depuis son départ ; elle me raconte mille choses

(1) Abréviation familière Ju nom de son frire Ercobert.

JOURNAL D'EUGÉNIE T)V. GUÉRIti ï<j

de nos amis, du monde, de tout ce qu'elle a vu, et tout cela est charmant à dire et à écouter. Oh! quel bonheur de se revoir ! Vraiment, il y aurait de quoi s'en aller de temps en temps pour le seul plaisir du retour. Je fis hier un commencement de lettre pour toi ; mais je n'étais pas à écrire, toute mon âme allait à la fenêtre. Aujourd'hui, je rentre en moi-même, et vais achever ma page. Ce ne sera qu'après dîner, pour récréation. Avant tout, il faut que je dise que je viens de jouir du soleil dans la côte deSept-Fonts. C'est un de mes plus beaux plaisirs, comme tous ceux qui viennent du ciel. Mais cette côte est triste maintenant, c'est à peine si l'on peut y voir la place où fut le banc. Il n'y a pas longtemps qu'il en demeurait quelque reste, quelques chevilles; mais que les débris mêmes passent vite! To,;t en pensant, regardant et regrettant, je me suis assise sur un chêne renversé, mon banc d'à présent. Celui-là, du moins, ne sera pas emporté par le vent. Là, j'attendais Mimi qui est allée sur le Pigimbert porter à la Vialarette des plants de grenadier pour Marie de Thézac. Que ne puis-je ainsi trouver quelqu'un qui te porterait quelque chose !

Le 27. — Je ferme saint Augustin, l'âme remplie de ces douces paroles : « Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos. » La belle idée, et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu! Ils vont à lui comme les enfants à leur mère, et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints; mais nous, terrestres, nous ne connaissons que la terre, cette pauvre terre noire, sèche, triste comme une demeure maudite. Rien n'est venu aujourd'hui, pas même le soleil ; ce soir seulement il est passé des corbeaux. Point de promenade ni de sortie qu'en pensée; mais la mienne ne s'étend pas, elle monte. Nous aurons ce soir pour lecture les bulletins du fameux procès Carrât qui occupe tout le pays; mais je n'aime pas ces sortes d'affaires, et la célébrité du crime n'a rien d'intéressant, ce me semble. Je vais pourtant m'en occuper. Ce malheureux dans sa prison a écrit à M"e Vialar, pour lui demander une Imitation. Une pareille idée dans cette âme active ferait espérer un retour à Dieu; mais qu'il est à craindre que ce ne soit qu'hypocrisie, puisqu'il continue d'être scélérat, dit-on. Erembert est allé à Albi pour assister aux débats qui font foule. D'où nous peut venir cette curiosité pour les monstres ?

Le 28. — Ce matin, avant le jour, j'avais les doigts dans les cendres, cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n'en trouvais pas et allais retrouver mon lit lorsqu'un petit charbon que j'ai rencontré du bout du doigt m'a fait voir du feu : voilà ma lampe allumée Vite la toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac. Ce pauvre, chemin, je l'ai fait longtemps seule, et que j'étais aise de le faire à quatre

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pieds aujourd'hui ! Le temps n'était pas beau, et je n'ai pu voir la montagne, ce cher pays que je regarde tant quand il fait beau. La chapelle était occupée, ce qui m'a fait plaisir. J*aime de n'être pas pressée et d'avoir le temps, avant d'entrer là, de faire la revue de toute mon âme devant Dieu. C'est long souvent, parce que mes pensées se trouvent dispersées comme des feuilles. A dix heures j'étais à genoux, écoutant la plus belle morale du monde, et je suis sortie me semblant que je valais mieux. C'est l'effet de tout fardeau déchargé de nous laisser plus légers, et quand l'âme a déposé celui de ses fautes aux pieds de Dieu, il lui semble qu'elle a des ailes. J'admire comme la confession est admirable. Quel soulagement, quelle lumière, quelle force je me trouve à chaque fois que j'ai dit : « C'est ma faute ! »

Le 29. — Manteaux, sabots, parapluie, tout l'attelage d'hiver nous a suivis ce matin à Andillac où nous avons passé jusqu"au soir, tantôt au presbytère et tantôt à l'église. Cette vie du dimanche, si active, si coureuse, si variée, je l'aime. On voit l'un l'autre en passant, on reçoit la révérence de toutes les femmes qu'on rencontre, et puis on caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les enfants. Mon grand plaisir, c'est de les caresser et de les voir se cacher tout rouges dans les jupes de leur mère. Ils ont peur de las dotimaïsêlos comme de tout ce qui est inconnu. Un de ces petits disait à sa grand'mère qui parlait de venir ici : « Minino, ne va pas à ce castel, il y a une prison noire.' » D'où vient que les châteaux ont de tout temps porté frayeur? Cela viendrait-il des horreurs qui s'y sont jadis commises ? Je le crois.

Oh! qu'il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux, d'être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes ! C'était mon passe-temps tout à l'heure; je l'aime fort : les bluettes sont si jolies! co sont les fleurs de cheminée. Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et quand je ne suis pas occupée, je m'amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent, tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux : on voit de tout sous les tisons. Je me souviens d'une figure portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme en purgatoire. J'en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de moi. Jamais vision plus parfaite. Remarque les tisons, et lu conviendras qu'il y ï\ de belles choses, et qu'à moins d'être aveugle, on ne peut pas s'ennuyer auprès du feu. Ecotite surtout ce petit sifflement qui sort parfois de dessous la braise comme une voix qui chante. Rien n'est plus doux et plus pur, on dirait que c'est quelque tout petit esprit ce feu qui chante. Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments ; ajoute le sommeil, qui n'est pas le moindre.

Le ^o. — On m'a raconte d'une malade d'Andillac une chose frappante. Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s'est mise à dire : « Qui m'a sortie de l'autre monde? J'y étais entre le ciel et l'enfer, les anges me tirant d'un côté et les démons de l'autre. Dieu ! que j'ai souffert et que la vue de l'abîme est effrayante! » Et, se retournant, elle récita. t d'une voix suppliante des litanies de la miséricorde divine qu'on n'a jamais vues nulle part, puis se remettait à parler de l'enfer qu'elle a vu et dont elle était tout près pendant sa syncope. Et comme on lui a dit qu'il ne fallait pas penser à ces objets effrayants : « L'enfer n'est pas pour les chiens, a-t-elle dit, je l'ai vu, je l'ai vu ! » N'est-ce pas que voilà une scène dramatique, et bien vraie? C'est Françoise, la sœur de M. le curé, qui me l'a racontée et qui elle-même a veillé la malade cette nuit-là. Cette femme n'était pas des plus pieuses, et maintenant elle se trouve remplie de foi. de ferveur.de résignation. M. le curé est le seul médecin qu'il lui faut, à l'autre elle ne dit rien. Ne peut-on pas croire que Dieu a mis la main ladedans ? Qui sait tout ce que voit une âme moribonde ?

Alors qu'a son regard apparaît l'autre monde, Alors...

Mais je ne veux pas faire de la poésie.

Ecoute un beau miracle que je viens de lire. C'est de saint Nicaise qui, évangélisant dans les Gaules, se trouva dans une contrée ravagée par un énorme dragon. Le saint, profitant de cet événement pour faire connaître à ce peuple la puissance du Dieu qu'il annonçait, donna son étole à un de ses disciples, et l'envoya vers le monstre que celui-ci lia de cette étole et amena devant tout le peuple aux yeux duquel il creva. J'admire la naïveté du récit et le beau prodige, auquel je crois. Bonsoir avec saint Nicaise.

Le 1" décembre. — C'est de la même encre dont je viens de t'écrira que je t'écris encore; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des fâcheries, car je t'envoie toujours tout ce qui me passe par l'âme. J'ai du regret de ne t'avoir écrit que deux mots, j'aurais pu envoyer ceci, et la pensée m'est venue de détacher ces feuilles Mais si cela se perdait dans les cabarets où maître Délern ira boire I Mieux vaut garder nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse.

Le 2. — Je m'en veux d'être si simple que de te croire indifférent pour nous et pour moi. Tout absurde qu'est cette idée, elle m'a occupée, attristée hier toute la journée. Aussi, vois-tu comme je t'ai dit peu de choses! Le triste me rend muette, pardonne-le-moi; j'aima mieux me

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taire que me plaindre. C'est ta lettre à Mimi qui m'a causé tout cela ; je te dirai pourquoi. Quand tu liras ceci, mon ami, souviens-toi que c'est écrit le ior décembre, jour de pluie, de sombre, d'ennui, où le soleil ne s'est pas montré, ou je n'ai vu que des corbeaux et lu de toi qu'une toute petite lettre.

Le 3. — Rien que la date aujourd'hui.

Non, je ne veux pas rester un jour sans te rien dire, quand ce ne serait qu'un bonsoir. Il est sept heures, Mimin tisonne, j'entends le ruisseau; c'est tout ce que je puis signaler, pour l'heure, avec une belle étoile que je vois d'ici se lever sur les Mérix. Tu n'as pas oublié ce hameau ?

Le 4. — Visite rare et aimable : Mmo de F... sort d'ici. Nous ne l'avons gardée que quelques heures, depuis dix jusqu'à trois. Son mari l'accompagnait et nous l'a enlevée malgré nos réclamations. C'est qu'il était obligé de s'en retourner et qu'il ne sait pas se passer de sa femme, pas plus que de ses yeux. Heureuse femme qui sait ainsi se rendre indispensable : La voilà du côté de Bleys, et moi te disant qu'elle est venue : grand événement au Cayla qu'une visite de dame, surtout dans la saison.

Il faut que j'écrive à Gaillac. C'est à *** que j'écrirai, non pas comme à toi ou à Louise, en grand, en long, en large, mais en petit, en miniature. C'est assez pour qui ne veut que se faire voir. Les grands traits, je les réserve aux intimes. Deux visites, deux lettres écrites, une venue, c'est assez pour la journée ; c'est beaucoup pour une journée du Cayla. Le temps était beau, nous sommes descendus dans le pré et avons joui du soleil comme on ferait au printemps.

Le 5. — Papa est parti ce matin pour Gaillac, nous voilà seules châtelaines, Mimi et moi, jusqu'à demain et maîtresses absolues. Cette régence ne va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C'est assez pour moi de commander à Trilby et d'obtenir qu'elle vienne quand je l'appelle ou que je lui demande la patte. Hier, fâcheux accident pour Trylbette. Comme elle dormait tranquillement sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée dessus. Le coup l'a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l'a guérie.

Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde accourt à la porte. Qui est là? C'était Jean de Person, notre ancien métayer, que je n'avais pas vu depuis longtemps. Il a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis, nous l'avons fait jaser sur son pays d'à présent, sur ses enfants et sa femme. J'aime fort ces conversations et ces revoirs Ces figures d'autrefois font plaisir, il semble qu'elles ramènent la jeunesse. Je me croyais hier au temps où Jean me prenait sur ses genoux.

Le 6. — Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir ; je le reverrai, et

puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle : c'est un de leurs métayers. Briwe sera pas Cachée de ce souvenir inattendu; je lui aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu'elle donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne œuvre que je fais faire. Au reste, c'est un jour de bonnes actions aujourd'hui ; je viens de Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien faire; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c'est un calme étrange! Remarque comme ces jours-là mon âme a l'air tranquille. Elle l'est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le papier tout ce qui me vient, même des larmes. Quand mon bulletin se prolonge, c'est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors d'affections et de choses à dire, de celles qui se font dans l'âme. Celles du dehors, souvent ce n'est pas la peine d'en parler, à moins qu'elles n'aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien me vont au cœur par moments et me feraient écrire des pages. Si je voulais parler de ce que je dois faire demain ! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il viendra, et toi tu es si loin ! Tu ne m'entends pas, d'ailleurs, et le temps que je te donne n'ira pas au ciel. Presque tout ce qu'on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s'y mêle. C'est comme le sel qui préserve affections et actions de la corruption de la vie. Voici papa.

Le 7. — La soirée s'est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres, de mille choses de la petite ville. J'aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoule avec plus d'intérêt que celles du monde et de l'ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussitôt bâiller qu'un journal. Il n'en était pas de même autrefois, mais les goûts changent et le cœur se déprend chaque jour de quelque chose. Le temps, l'expérience aussi désabusent. En avançant dans la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les connaître sous leur véritable point de vue. J'ai toutes les miennes sous les yeux. Je vois d'abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons que j'aimais, belles et innocentes affections d'enfance. Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux rêves !.. Mais je ne veux pas me confes>oi . Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en union arec Dieu. Le bonheur de la matinée me pénètre, s'écoule en mon âme et me transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire.

Le 8. —Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n'y trouve des choses admirables et comme faites pour moi. En voici : « Ceux qui espèrent nu

Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d'un aigle; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n'en pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous soutiendra. » Que de fois on a besoin de ce soutien ! Dis, âme faible, chancelante, défaillante, que deviendrionsnous sans le secours divin? C'est de Bossuet, ces paroles. Je n'ai guère ouvert d'autre livre aujourd'hui ; le temps s'est passé à tout autres choses qu'à la lecture, de ces choses qui ne sont rien, qui n'ont pas de nom et qui pourtant vous prennent tous les moments. Bonsoir, mon ami.

Le 9. — Je viens de me chauffer à tous les feux du hameau. C'est une tournée que nous faisons de temps en temps avec Mimin et qui a bien ses agréments. C'était aujourd'hui une visite de malades; aussi avons-nous parlé remèdes et tisanes. «Prenez ceci, faites cela», et on nous écoute aussi bien qu'aucun médecin. Nous avons ordonné à un petit enfant malade pour avoir marché pieds nus de mettre des sabots, à son frère couché à plat avec un grand mal de tête de mettre un oreiller ; cela l'a soulagé, mais ne le guérira pas, je crois. Il commence une fluxion de poitrine, et les pauvres gens sont dans leur fumier comme des bêtes dans leur écurie ; ce mauvais air les empeste. De retour au Cayla, je me trouve dans un palais, comparé à cette maison. C'est ainsi qu'en regardant tout au-dessous, je me trouve toujours bien placée.

Le 10. — Givre, brouillards, air glacé, c'est tout ce que je vois aujourd'hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec mon ouvrage et mon livre. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre ; cette variation me distrait Cependant j'aimerais de lire toute la journée, mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J'appelle plaisir la lecture qui n'est nullement essentielle pour moi. Voilà une puce, une puce en hiver! C'est un cadeau de Trilby. C'est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l'on voit; nos dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps humain, faut-il que notre âme soit là-dedans ! Aussi ne s'y plaît-elle guère, dès qu'elle vient à considérer où elle est. Oh ! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l'autre monde ! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s'il avait une âme.

Je te parlais de lecture, c'est une histoire de Russie que nous lisons le soir, et le jour je suis avec le Siècle' de Louis XI\\ On m'a dit que cet ouvrage de Voltaire pouvait se lire. C'est vrai, mais Voltaire s'y retrouve souvent, chaque fois d'abord qu'il est question de religion ; mais ça ne me

JOURNAL D'EUGÉNIE DE GUÉRIN ai

fait pas mal. Aussi je continue, trouvant cela bien écrit. Je n'ai plus rien à ]ire, à moins de relire. Les bulletins Carrât ont cessé. Je les regrette peu. Ces horreurs passées sous nos yeux sont plus horribles que d'autres. Les trois assassins sont condamnés à mort et seront exécutés à Gaillac. ; vrai que Carrât pense à l'autre monde, et lit l'Imitation. Cela n'étonne pas dans une âme sous l'échafaud, et qui dans ses pensées de meurtre laissait entrer l'idée du ciel. Il ne partait jamais pour ses expéditions sans se munir d'un chapelet. Etrange idée ! « Je rentrai, dit-il, la nuit du crime pour prendre mes chapelets que j'avais oubliés, et je courus chez Coutaud.a C'est là qu'il assassina trois personnes d'une façon épouvantable, un homme et deux femmes; mais laissons ces horreurs. Une belle tranche de millias m'attend sur le gril. Je vais la joindre.

Le n. — Encore du brouillard, même temps qu'hier ; mais mon oiseau chante, ce qui m'augure le soleil. Je suis sûre que nous le verrons bientôt. 11 n'est que neuf heures, avant midi il aura percé les nuages, et nous aurons pleine clarté. Cela me réjouit aussi bien que mon oiseau, car je n'aime pas le sombre.

Ce soir. — J'ai bien dit que mon oiseau nous devinait le soleil. Il est venu, mais pâle et froid ; mieux valait le feu de la cheminée. Aussi ne l'avons-nous pas quitté, excepté papa qui est sorti pour aller faire au village une proposition de mariage. Chose étrange, on l'a refusée; mais c'est par dépit de n'avoir pu dire oui à un autre, que la belle a dit non aujourd'hui. Tu la connais, c'est celle qui est de ton âge, et qui t'attendait comme tu sais; mais c'est passé, et son attente était pour un autre qui lui échappe également. La pauvre tille qui le tenait du cœur est malheureuse maintenant, et a répondu aux recherchée d'un autre qu'elle ne voulait pas s'enchaîner. C'est pour ne pas porter deux chaînes, et si c'est vrai, elle fait bien : le regret est si pesant l Un pauvre de loin est passé, puis un petit enfant; c'est tout ce qui s'est fait voir aujourd'hui. Est-ce la peine d'en parler?

Le 12. — Je commence par prendre date, et puis nous verrons ce qui viendra pour mon histoire d'un jour. Pas grand'chose sans doute, à moins de quelque événement imprévu; ce que je n'envie guère, à moins que ce ne soit une lettre de toi ou de la montagne, qui toujours me portent bonheur.

Rien à dire, rien à écrire, rien à penser; le froid perclut même l'âme. Il semble, en hiver, que les pensées ne sont plus en circulation et se prennent à la tête comme des glaçons. C'est ce que j'éprouve souvent, tout à l'heure; mais qu'il me vienne quelque plaisir, une lettre, une lecture, un sentiment qui me ranime, le dégel se l'ait et les eat4X coulent

Deux quêteurs sont passés. Ces pauvres gens tout transis m'ont

trouver heureuse d'être aupiès du feu et d'avoir de quoi leur donner. Tu dois faire souvent l'aumône, à présent que te voilà riche ; je sais que tu l'aimes. Tu m'as dit, je me souviens, que tu n'as jamais rencontré un pauvre sans lui donner un sou quand tu l'avais. Ce sou t'a porté bonheur. Donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne me comptera pas, puisque je n'ai rien en propre : c'est pour la communauté ; ma part s'y trouve aussi, mais petite. Aide-moi. Si j'étais à Paris, je mettrais souvent la main dans ta poche.

Le règne de Pierre 1er nous a tenus tout ce soir. Ce règne est intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et...

C'en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d'ici, «t depuis, que d'idées venues, que de choses à dire! Mais tout ne se dit pas. O.ue sert? Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand il est tri te.

Dernier décembre. — Voici quinze jours que je n'ai rien mis ici. Ne me demande pas pourquoi. Il y a de ces temps où l'on ne veut point pailer, de ces choses dont on ne veut rien dire. La Noël est venue ; belle fête, celle que j'aime le plus, qui me porte autant de joie qu'aux bergers de Bethléem. Vraiment, toute l'âme chante à la belle venue de Dieu, qui s'annonce de tous côtés par des cantiques et parle joli nadalet (i). Rien à Paris ne donne l'idée de ce que c'est que Noël. Vous n'avez même pas la messe de minuit. Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid ; l'air d'ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d'allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs, comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet : c'était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte. Je couchai au presbytère; la bonne sœur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se chauffer ici, au grand feu du sonc de Nadal (2). Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l'âme. Aujourd'hui que voilà le soleil, je reprends vie et m'épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.

Voilà donc mes dernières pensées, car je n'écrirai plus rien de cette

(i)Nom d'une façon particulière de sonner les cloches pendant les quinze jours qui précèdent la fête de Noël, appelée en patois languedocien nadal, (2) La bûche de Nocl.

année; dans quelques heures c'en sera fait, nous commencerons l'an prochain. Oh ! que le temps passe vite ! Hélas ! hélas ! ne dirait-on pas que je le regrette? Mon Dieu, non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu'il nous emporte ; ce n'est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l'oeil sur la vie. Mon cher ami, où serai-jeà pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l'an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou làhaut? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l'avenir, me résignant à tout ce qui peut en sortir. Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Eran, pour tous ceux que j'aime. C'est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de lu, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j'y demeure, moins je m'y plais; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l'autre monde. Ce n'est aucune peine ni chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais ; c'est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L'heure sonne, c'est la dernière que j'entendrai en t'écrivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir. Que d'heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans s'en aller jamais, comme une sorte d'éternité ! Je l'aime, parce qu'elle a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne l'écoutais pas. Je me rappelle quand j'avais mon berceau à ses pieds, et que je m'amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors, j'avais quatre ans. On lit de jolies choses à la chambre, ma lampe s'éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année, auprès d'une lampe mourante.

Le 3 (janvier 1835). — Une lettre de la Bretagne m'est venue ce matin, comme une belle étrenne. J'ai passé toute la journée à penser à M"" de La Morvonnais et à déchiffrer l'écriture de son mari, qui n'est pas du tout facile; maintenant je la lis et comprends parfaitement sa pensée, mais je ne puis y répondre. La femme poète, telle qu'il me croit, est un être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d'occupations, vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire autrement? je ne le sais pas; et d'ailleurs, c'est là mon devoir, je ne veux pas en sortir. Plût à Dieu que mes pensées, que mon âme, n'eussent jamais pris leur vol au-delà de la petite sphère où je me vois forcée de vivre (1) ! On a beau me dire, je ne puis m'élever au-dessus de mon aiguille ou de ma quenouille sans aller trop loin; je le sens, je le crois; je resterai donc où je me trouve : quoi qu'elle en pense, mon Ame n'habitera les lieux hauts qu'au ciel.

Le 5. — Mon cher ami, je suis demeurée deux jours sans te rien dire.

(1) Ces trois lignes sont effacées.

24 JOÎTRNAÎ. D'EUGÉNIE DE GUERW

Cela m'arrîvèfa souvent, tantôt pour une chose, tantôt pour l'autre ; mais si la parole se tait, la pensée va toujours, roue tournante, et bien vite aujourd'hui. Je me demande d'où tout ce mouvement peut venir; il m'étonne, m'attriste même parfois, car j'aime tant le repos, non pas l'inaction, mais le calme où reste une âme heureuse ! Saint Stylite, le saint d'aujourd'hui, est admirable sur sa colonne. Je le trouve heureux de s'être fait ainsi une haute demeure, et de ne toucher pas la terre, même des pieds. Ces vies de saints sont merveilleuses, charmantes à lire, pleines d'instructions pour l'âme croyante. — J'entends chanter une jeune poule, il faut que j'aille chercher son nid.

Le 6. — Belle journée, soleil, Boubi ! une de tes lettres. N'as-tu pas oublié ce Boubi, ces vœux d'enfants du jour des Rois? Je ne sais trop ce qu'ils signifient, et pourquoi ce jour-là est consacré aux souhaits du vin, car c'est ce que crient les enfants. Nous leur donnons des pommes, des noix, en retour du bon vin qu'ils nous souhaitent, et ils s'en retournent contents. C'est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous a apporté ta lettre, ne manquant pas de demander si c'était de M. Maurice, puis comment il se portait et s'il était toujours loin, et tout cela avec un air d'intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous, c'est différent : ce n'est qu'aux amis qu'on en donne. Ta lettre m'a fait plaisir par l'air de contentement que j'y trouve ; c'est que te voilà hors des tempêtes, des secousses qui t'ont ballotté si longtemps. Que Dieu en soit béni et te tienne à l'ancre ! J'avais toujours espéré que quelque bien t'arriverait.

Le 7. — Je viens d'écrire à Félicité. C'est toujours livre ou plume que je touche en me levant, les livres pour prier, penser, réfléchir. Ce serait mon occupation de tout le jour si je suivais mon attrait, ce quelque chose qui m'attire au recueillement, à la contemplation intérieure. J'aime de m'arrêter avec mes pensées, de m'incliner pour ainsi dire sur chacune d'elles pour les respirer, pour en jouir avant qu'elles s'évaporent. Ce goût me vint de bonne heure. J'étais enfant que je faisais de petits soliloques qui auraient bien leur charme si je les retrouvais; mais aile? chercher les choses de l'enfance !

Allez chercher des eaux à la source tarie !

La petite Morvonnais m'envoie un baiser, me dit sa mère. Que lui donnerai-je en retour d'aussi pur, d'aussi doux que son baiser d'enfant? 11 me semble qu'un lis m'a touché la joue.

Que ne puis-jc accourir, enfant, quand tu m'appelles, Quand tu me dis : je t'aime et te veuj caresser ; Et que tes petits bras, comme deux blanches ailes, S'ouvrent pour rn'cmbrasst r 1

JOT'RN'AL D'itJGÉWB T)V. GT'ÉRIN 25

De blancs agneaux que j'ai me caressent souvent, Une colombe aussi sur mes lèvres se joue ; Mais lorsque je reçois le baiser d'un enfant, Il me semble qu'un lis s'est penché sur ma joue, Que j'ai tout le visage embaumé d'innocence, Que tout mon être enfin devient suave et pur. Ineffable plaisir, céleste jouissance !

Que n'ai-je tes baisers, enfant aux yeux d'azur ?

Le 8. — Ce n'est pas la peine de parler d'aujourd'hui : rien n'est venu, rien n'a bougé, rien ne s'est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l'ai regardé souvent, n'ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n'en suis pas sortie ; tout mon temps s'est passé à coudre un peu. à lire, puis à réfléchir. La belle chose que la pensée ! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s'élève en haut! C'est sa direction naturelle qu'elle reprend sitôt qu'elle est dégagée des objets te.-restres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction : Dieu nous veut et nous voulons Dieu. — Je ne sais quel oiseau vole sur ma tète, je l'entends sans presque le voir, il est nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur ; je vais dire a Mimi de venir voir cet oiseau.

Le 9. — Qu'était-ce que cet oiseau d'hier au soir?'' Il a disparu comme une vision dès que j'ai apporté la chandelle. On m'a ri au nez, disant que je l'avais vu dans ma tête. Cependant c'était tien de mes yeux que je l'avais vu; je l'ai regardé plus de cinq minutes, et c'est le bruit qu'il faisait en volant qui me l'a fait apercevoir.

Le 1" mars. — Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l'ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d'y laisser un mot m'a reprise. Te dirai-je pourquoi je l'ai abandonné? C'est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n'est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s'en vont? Cependant j'y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j'ai rouvert ce cahier et que j'en ai lu quelques pages, j'ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je l'étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu'il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu, peut-être, est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d'hier, bonheur

bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais l'aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.

Le 3. — Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière : les pinsons, les grives et mon petit linot. C'était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l'hiver encore, le triste hiver. Je ne l'aime guère; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu ! N'y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu'on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m'en passer. C'est qu'il faut quelque chose d'agréable aujourd'hui que partout on s'amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades. Il a fallu se bornera celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j'avais mises pour leur donner dans ma poche Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien employées. Je n'écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n'était pas la peine d'écrire des riens. Il en est de même aujourd'hui ; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l'âme est différente , rien n'est plus varié, plus changeant, plus mobile. N'en parlons pas, ce serait à l'infini quand il ne s'agirait que d'une heure. Je vais écrire à Louise. C'est me fixer dans l'aimable.

Le 4. — J'ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu'une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu'il l'a fait placer au couvent. C'est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous a été très agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu'elle est, j'y tiens, parce que je l'ai toujours vue là, et que quand j'étais enfant j'allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, et toujours j'étais consolée. Une fois que j'avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu ! Depuis ce jour, je ne crus rien d'impossible à la prière ni à mon itnnge, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma

poupée eût une âme; mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être.

Le 7. — Aujourd'hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu prés un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peutêtre je le quitterai la première, ma mère s'en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.

Le 8. — J'ai fait cette nuit un grand songe. L'Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c'était pendant une tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur. Un ormeau qui s'est élevé avec un oiseau chantant dessus m'a détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau : plus d'Océan et plus de songe.

Le 9. — La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voilà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh! s'il m'en venait ainsi tous les jours! Il faut que j'écrive à Louise.

Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir

Le 10. — Oh ! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais !

Le 11. — Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi. à l'église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir. Mon Dieu, non. je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance? C'est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.

Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma chère chambrette. p.ipa m'emmène à Caylus. Ce voyage m'amuse peu , je n'aime pas de m'en aller, • de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas [n'attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? Je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr en ce monde? 11 y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n'est pas

sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aima-i: tant ! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aur ns même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.

Le 12. — C'était pour moi une véritable neine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. 11 me dit hier au soir : « Faib comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en t ?nsant que ce soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voiià ce qui m'arrive chaque fois qu'il est question de voyage: j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.

Je n'aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent, Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon, Je n'aime que les bois où nos oiseaux se posent, Mon ciel de tous les jours et son même horizon.

Neuf heures... C'est l'heure que l'âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux souvenirs qu'elle réveille. A la neuvième heure, nous dit l'Evangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix Ce fut aussi à la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres Aussi cette heure est elle bénie et consacrée par l'Eglise à la prière. C'est alors que les chanoines commencent leur office.

Le 14. — C'est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse ! Ils sont si rares dans la vie ! et mon âme plus qu'une autre s'afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j'aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J'étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachant rien d'elle depuis plus d'un mois. Sa lettre aussi m'a fait tant de plaisir que je l'ai lue avant la prière, tant j'étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l'ouvrir, chose impossible ! Je l'ai lue. Entre autres choses, j'ai vu que Gabrielle n'approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C'est qu'elle ne me connaît pas, qu'elle est plus jeune et qu'elle ne sait pas qu'il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l'enchante, l'eniVre, mais ce n'est pas la vie. On rn I trouve qu'en Dieu et en soi Etre seul avec Dru seul, ô bonheur suprême I

On m.'a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l'écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l'aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après, j'irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m'en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est pas lui qui me l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais, et le prenant par la main, je l'ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait sa couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour?

Le 15. — Boue, pluie, ciel d'hiver, temps incommode pour un dimanche; mais ça m'est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j'aime mieux le beau temps; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste? J'étais à Lentin, où j'ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches! On a besoin de savoir qu'elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J'ai rapporté d'Andillac une fleur, la première que j'ai vue cette année. Les pareilles étaient sur l'autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C'est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin : coutume pieuse et charmante : rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.

Le 16. — Encore une lettre de G..., une lettre pour m'annoncer son mariage. Que j'étais loin d'y penser ! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu'un peu de vie dans ce petit corps d'enfant. Mon Dieu, que je la souhaite heureuse ! mais je ne sais pas... je ne vois rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c'est l'u J'ai passé tout le jour à penser à elle, à me figurer son avenir et à peu ces mots de sa lettre : Je n'ai de calme qu'à genoux.

Le 17. — C'est un cœur tout neuf que celui de G... Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si son maii est aimable, parce qu'elle l'aimera tout le charme d'une première affection.

J'écoute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sans-souci, un bien-être, un je suis content qui l'ait plaisir. Ces pa gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi, en chantant, leur fagot de branches parmi les moutons. Ils

s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais de les voir faire et d'écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire. C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi sur la Prière, qui est vraiment un cantique.

Le 17. — Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et qui m'ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d'enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures! Je les recommandais à Dieu.

Je disais : O mon Dieu, ne les faites pas naître

Ou préservez-les de malheur; Préservez ces petits, vous êtes bien le maître, Des griffes du vautour, des mains de l'oiseleur.

J'en ai vu qu'on prenait de leur nid sous le lierre, D'autres sur le grand chêne ou cachés sous la terre, Et, tristes comme moi quand je n'ai pas ma cour, Tous mouraient dans un jour.

Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes, Se seraient envolés dans les bois, sur les mers; Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles Renaîtraient dans les airs.

Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages, Et puis chaque matin gazouiller tout l'été. Oh ! que c'est bien plus doux que de les voir en cages Sans chants ni liberté.

Le 19. — Je ne sais jusqu'où ces oiseaux m'auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans une joyeuse attente; papa revient ce soir. Il me tarde : huit jours d'absence sont longs quand on a l'habitude de ne jamais se quitter. C'est de plus Saint-Joseph aujourd'hui, la fête de papa. Ce ne peut être qu'un beau jour. J'ai entendu la messe pour le fêter, voilà mon bouquet : les prières sont des fleurs divines.

Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de l'accueil qu'on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s'est passée à parler de

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cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu'ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est intéressante, et j'aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu'après dix heures où chacun de nous va dormir pour l'ordinaire sans avoir toutappris.

Je n'ai aucune envie d'écrire aujourd'hui , j'aime mieux coudre. L'aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever, ce matin, une lettre de Marie et un cahier de la Propagation de la foi, voilà pour le cœur et pour l'âme. Marie nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine'. Je voudrais te voir de cette association.

Le 21. — Je crois que c'est aujourd'hui le premier jour du printemps. Je ne m'en doutais pas ; au froid qu'il fait, à la bise qui siffle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temps et la froidure s'en ira : patience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau ciel, de respirer l'air tout embaumé du printemps! Quand j'en serai là, j'aurai quelques jours de plus, quelques soucis peut-être, et voilà comme les jouissances arrivent. J'ai fait pourtant un beau réveil. Comme j'ouvrais l'œil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli avoir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l'ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu'à ce qu'elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.

J'ai été me confesser; j'ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories. puis j'ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j'ai faites! J'écrirais tout à présent que j'écrirais trop; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l'âme, il le faut ménager. C'est ennuyeux, mais qu'y faire? Les anges n'ont pas ce souci : heureux anges !

Le 24. — Je vois un beau soleil qui, du dehors, vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté l'embellit et m'y retient, quoique j'aie envie de descendre. J'aime tant ce qui vient du ciel ! J'admire d'ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n'eus plus belle chambre. C'est plaisir de s'y trouver et d'en jouir comme de chose à soi. O le beau temps . il me tarde d'en jouir, de respirer à plein gosier l'air de dehors si suave aujourd'hui ; ce sera pour l'après-midi : ce matin, il faut que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L'après-diner se p à causer, à écouter mille choses que M "" Roquiers sait raconter comme

nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées, Mimi et moi, à aller assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.

Le 26. — C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui enrore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore ; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai Y Angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.

Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'Itzac, que je voyais bénir au milieu d'une foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en eiïet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens !

Le 27. — A deux heures, papa est parti pour Albi où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour, j'aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m'écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent I

Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces, comme pour me remercier et m'assurcr que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre l'oreille à tout bruit : un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intércssi et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivie des

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yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table ! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis? 11 n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. 11 faut que j'écrive à Philibert.

Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre à.' outre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu'elle lait naître, parles dangers qu'elle va courir. Est-il possible qu'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse, tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son île? Ce n'est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d'ici et qu'il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d'Europe ! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui! Il regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors paraît la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.

Etoiles du beau ciel de France, Du beau pays de ma naissance,

Vous ne luirez plus à mes yeux

Par delà l'Océan immense,

Où je vais vivre niaHieureux,

Et, sans vous voir, voir d'autres deux,

Etoiles du beau ciel de France !

Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre! Rien ne leur plaît dans cet éloij ment du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux

Le 30. — Deux lettres nous sont venues : l'une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Deca7.es, l'autre do deuil, pour nous parler de mort. C'est ce pauvre M. de I.a Morvonnais qui m'écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Comme il l'aimait et comme il l'aime encoi lient

deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n'est pas la vi là l'union chré-

tienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l'amour, la cha-

rite qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n'est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. « Parlez-moi d'elle, toujours d'elle, » me dit-il. Puis : « Ecrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m'en doutais pas; c'est Dieu qui le fait et m'a mis dans l'âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m'aimait et je l'aimais : la sympathie naît des rapports de l'âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d'infiniment doux que j'aime tant, qui n'émane que d'une âme pure. « La vraie marque de l'innocence, c'est la douceur», dit Bossuet Que de charmes, que de bien j'aurais goûtés dans cette amitié céleste! Dieu en a jugé autrement et me l'a ôtée après un an que j'en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes, Dieu n'en veut pas pour ce qu'il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n'avons qu'à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur la terre, qui n'est qu'une marche à la porte du paradis.

i" avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces; c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s'en amusent et les appellent/7<v/r^ de mars. Ce nom est très bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd'hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.

Le 2. — Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Cela m'étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éyeilla pas, jamais

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âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père... Mon Dieu ! j'entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs ; je fus emmenée dans une autre chambre.

Le 3. — A neuf heures du matin, ma mère fut mise au tombeau...

Le 4. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m'ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d'une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l'âme.

Le 8. — Je ne sais pourquoi je n'ai rien mis ici depuis quatre jours ; j'y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu'elle fait penser. On prend son âme avec qui l'on entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement : les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu'on l'eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue ; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon. Voilà bien la peine de prendre de l'encre pour écrire de ces inutilités ! Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l'en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d'autres paroles et des jambes pour aller au gîte ce soir. J'ai lu un sermon; ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j'ai prié, je réfléchis; quand j'ai médité, je lis, puis quelquefois j'écris, et tout cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel ; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.

I.e q. — J'ai médité ce matin sur les larmes de Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimé' Voici papa, je quitte tout.

Le 13. — Depuis le retour de papa j'ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où l'âme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse? Il la faut surmonter comme tant d'autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse a la joie; quand je dis joie, je veux dire ces bonheurs de l'Ame calmes <.:

doux, et qui n'éclatent au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j'aime, me feront cet effet, et d'autres fois tout le contraire. C'est quand je prends les choses mal qu'elles m'attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu'il me donne; mes amis, vous ne savez pas combien vous m'êtes doux et amers! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m'a tourmentée quinze jours? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable !

Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C'était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l'église. Cette joyeuse entrée leur est donnée sans doute en mémoire de l'hosanna que les enfants chantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier fini. En recommencerai-je un autre ? Je ne sais. Adieu à celui-ci et à toi !

Cahuzac-sur-Vère.

Deuxième cahier — 14 avril — 5 décembre 1835

e i4avril 1835. — Pourquoi ne continuerais-je pas de l'écrire, mon

cher Maurice? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d'heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d'une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événementarrivé jadisàCahuzac? C'est venu à proposd'une croix d'or qu'on a volée au cou delà sainte Vierge. La vieille s'est souvenue que sa grand 'mère lui disait qu'autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilège encore, puisque ce fut le Saint-Sacrementqu'on enleva, un jour qu'il était seul exposé dans l'église. Ce fut une lille qui, pendant que tout le monde était aux moissons, s'en vint à l'autel et, montant de mit l'ostensoir dans son tablier, et s'en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l'nllèrent dénoncer, et neuf pi. vinrent en procession adorer le Saint-Sacrement du rosier et le reportèrent à l'église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda a se confesser et lit au pi l'aveu du larcin, mais ce n'était pas qu'elle lût voleuse, c'était, dit-elle, pour avoir le Saint Sacrement dans la forêt. «J'avais p. sous un

rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel » A ces pai un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon el er la

sainte criminelle, qui tut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le

fagot. Voilà ce que m'a chanté la mendiante que j'écoutais comme un rossignol. Je l'ai bien remerciée, puis lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte ; elle n'a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas. » Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s'en est allée, son bâton d'une main et son bouquet de l'autre, et moi dedans avec sa complainte.

Le 15. — A mon réveil, j'ai entendu le rossignol, mais rien qu'un soupir, un signe de voix. J'ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n'a fait que s'annoncer. C'était comme le premier coup d'archet d'un grand concert. Tout chante ou va chanter.

Je n'ai pas lu la vie du saint aujourd'hui, je vais la lire : c'est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu'on mange, qu'on est à la crèche, 1! est bon d'avoir dans l'âme quelque chose de spirituel comme une vie de saint.

Elle est charmante, la vie de saint Macédone, de celui qui, par ses prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur étonné de rencontrer le saint sur la montagne ; « Vous courez après les bêtes, et moi je cours après Dieu.» Dans ces mots est toute la vie des saints et celle des hommes du monde

Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu'on a rapporté parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite bête chantera quand die sera joyeuse...

Le jeudi saint. — J'arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où repose le saint ciboire, à l'église. C'est un beau jour que celui où Dieu veut reposer parmi les fleurs et.les parfums du printemps. Nous avons mis tous nos soins, Mirai, moi et Rose la marguillière, à faire ce reposoir, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh! quel don i que dire de l'Eucharistie? Je n'en sais rien . on adore, on possède, on vit, on aime, l'âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J'ai pensé à toi parmi ces extases, et t'aurais bien désiré à mon côté à la sainte table, comme il y a trois ans.

Le mardi de Pâques. — Voici plusieurs jours que je n'ai écrit ni à toi ni à personne. Les offices m'ont pris le temps, et j'ai vécu, pour ainsi dire, à l'église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais je la retrouve ici quand je veux : j'ouvre ma chambrette, et là j'entre au calme, au recueillement, à la solitude , je ne sais pourquoi j'en sors.

Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. 11 a peur, il s'en va, et le pauvre encagé s'attriste, s'agite comme pour s'échapper. Je ferais comme lui si j'étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrii?

Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux; mais je ne l'aurais plus, et je l'aime, et je veux l'avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier : je jouis de toi aux dépens de ta liberté, je te plains et je te garde. Voilà comme le plaisir l'emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées, n'iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n'as pas goûté de ce que mangent tes frères, et même peut-être te banniraientils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t'empêcherait de chanter.

lin travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand, trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d'un câble, est descendu dans le souterrain et l'a exploré de tous côtés. Ce n'est autre chose qu'une excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de pralines. J'en ai pris pour monument de notre découverte. Un autre jour, je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que Jeannot.

Le 24. — J'attendis tout hier le facteur, espérant que j'aurais de tes lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C'est bien long, et je commence à m'inquiéter de ton silence. Serais-tu malade? Cette idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille. « Va-t'en, lui dis-je, je ne te crois pas. » Mais c'est possible : le fils de M. de Fénelous vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que c'est triste, mourir loin des siens, loin de chez soi ! Demain je t'écris.

Parlons d'autres choses à présent. D'après la lettre de M. Ilippolvte, papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait lui grand bonheur de le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son amitié pour toi. Qui sait ce que lui semblerait notre Cayla, notre ciel et nous-mêmes? On se fait sur l'inconnu des idées que souvent la réalité désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu'il vînt sans toi. Que serait pour lui le Cayla sans Maurice? Un désert où il s'ennuierait bientôt d'être seul. S'il m'amenait sa fille, comme il me l'a dit, alors ce serait bien différent pour lui : sa fille lui charmerait tout, et le Cayla pourrait lui sembler le Val. Je serais aussi bien contente de voir cette entant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de L'embrasser, de l'avoir en ma 1 mi

pour quelques jours. Je ne saurais dire combien cette petite créature m'intéresse, m'attache à elle, sans doute par le souvenir de sa mère; et pu cette pauvre enfant est si intéressante par son malheur! N'avoir pas de mère, hélas! c'est si triste, et surtout à son fige, à deux ai jeune, elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage ur

apprend à s'affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie aimera toujours mieux sa mère et la pleurera davantage. Son avenir m'occupe beaucoup ; je voudrais savoir si elle vivra, si Dieu ne la 1 étirera pas à lui avant l'âge où elle pourrait connaître le mal. Ce serait un malheur pour sou père, mais pour elle, oh! non. Peut-on regretter qu'une âme s'en retourne au ciel avec toute son innocence? La belle mort qu'une mort d'enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l'Eglise accompagne avec allégresse ! J'aime ceux-là, je les contemple, je m'en approche comme d'un berceau ; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont chrétiennes.

Je n'ai écrit qu'ici d'aujourd'hui. Je ne sais pourquoi cela m'est devenu nécessaire d'écrire, quand ce ne serait que deux mots. C'est mon signe de vie que d'écrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le dirais pas à d'autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c'est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant Dieu et devant quelqu'un? Je dis quelqu'un parce qu'il me semble que tu es là, que ce papier c'est toi. Dieu, ce me semble, m'écoute ; il me répond même de ces choses que l'âme entend et qu'on ne peut dire. Quand je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure être Marie écoutant tranquillement les paroles de Jésus. Pendant ce grand silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors; mais cela ne dure guère. « Allons, ma pauvre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce monde. » Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une brebis tout à l'heure. Oh ! le bon lait, et que j'aurais voulu te le faire goûter, ce bon lait de brebis du Cayla ! Mon ami, que de douceurs tu perds à n'être pas ici !

A huit heures... 11 faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domesMques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que ie fis hier au four du pain. Nous n'avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes. Tous nos gens sont à l'église, à l'instruction qui se fait chaque soir pour la confirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. 11 n'y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé aujourd'hui? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes : encore un plaisir.

Le 25. — Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambretle en est embaumée; j'y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums!

JOL'RN'AT. n'El'GÉXIE DE GUÉRIN' 41

Le 26. ~ Je ne sais quoi m'ôta de sur les fleurs, hier matin ; depuis j'en ai vu d'autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d'aubépines. C'est plaisir de trotter dans ces parfums, et d'entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L'hiver, il est paresseux : je le suis et ne sors du lit qu'à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m'arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme ; alors le temps est long. Mon Dieu, trouver un jour long, tandis q.ie la vie tout entière n'est rien ! C'est que l'ennui s'est posé sur moi, qu'il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l'éternité dans le temps. Oh! que je plains une âme en purgatoire, où l'attente fait tant souffrir, et quelle attente ! Peut-on mettre en comparaison celles d'ici-bas, soit de la fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain ? Une seule peut-être en est l'ombre, c'est celle de l'amour quand il attend ce qu'il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle d'une mère au moment où elle revoit son fils qu'elle avait cru mort. Midi sonne. Ce n'est plus le temps d'écrire.

Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un chrétien qui passe »; et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison ; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l'ai fait tout à l'heure. On n'a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J'aurais volontiers ouvert la porte à l'inconnu que j'ai vu chevauchant du côté de la croix. Que Dieu l'accompagne où qu'il aille ! Je vais courir aussi, mais pas bien loin, jusqu'à l'église pour vêpres. 11 est dimanche, jour de sortie pour le corps et de recueillement pour l'âme. Elle rentre donc en soi et te quitte. Encore jour de courrier aujourd'hui, et je n'ai pas de lettre. Aquoi penses-tu, mon ami?

Le 27. — J'ai rencontré le petit du cruchon. Le pauvre enfant a perdu son père ; sa mère est morte aussi, et, depuis, l'orphelin a une coutume touchante. Il prend à côté Je lui. dans son lit. un mouchoir à la place où I sa mère et s'endort en le tétant. Douce illusion qui le console et l'attache si fort à son bout de mouchoir qu'il pleure et crie s'il se réveille sans l'avoir aux lèvres! Il appelle sa mère alors, lui dit de revenir, et ; calme qu'avec sa poupée : naïf besoin que cette poupée, bien digne d'une âme d'enfant, et même de tout homme fait, car tout affligé à la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu !

Le 28. — Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas iu

saire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J'y mets aussi ce qui se passe dans l'âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n'est rien ce qui passe, et je ne l'écrirais pas, mais je me dis : « Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu'il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille», et je le marque pour toi.

Mais je m'aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon égoïsme se met toujours en scène ; je dis : « J'ai fait ceci, j'ai vu cela, j'ai pensé telle chose », laissant derrière le public à la façon de l'amour-propre, mais le mien est celui du cœur qui ne sait parler que de lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la pluie qu'il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la pluie, j'aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma chambrette? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui m'entourent? Bossuet, saint Augustin et d'autres saints livres qui me parlent quand je veux, m'éclairent, me consolent, me fortifient, répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter est difficile ; ne pas les quitter est le mieux.

Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m'enchante par sa catholicité et les bonnes choses pieuses que j'y trouve, comme ceci sur la confession : «Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes ; car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l'occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l'esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de l'âme ; et si l'on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu'un ami fidèle, quel bonheur, n'est-ce pas, d'en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d'un sacrement divin à garder la foi et à secourir les âmes? »

Ce céleste ami, je l'ai dans M. Bories. Aussi la nouvelle de son départ m'afflige profondément. Je suis triste d'une tristesse qui fait pleurer l'âme. Je ne dirai pas cela ailleurs, on le prendrait mal, peut-être on ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur, cet homme ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière; cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père : la foi le fait véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle a beaucoup aimé. La confession n'est qu'une expansion du repentir dans l'amour (i).

(i) Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit textuellement dans le cahier

suivant, page Ci. Nous n'avons pus dû supprimer cette répétition : Que prouve-t .c, sinon

JOURN'At D'EUGÉNIE DE GUÉRIN 4;

Le 5 [mai, à Gaillac]. — On ne parlait hier au soir que d'une jeune fille qui est morte au sortir du bal où elle avait passé la nuit. Pauvre âme de jeune fille, où es-tu?1 J'ai trop d'occupations pour écouter nies pensées. Qu'elles rentrent.

Le 9. — Et moi aussi je sors d'une soirée dansante, la première que j'aie vue et où j'aie vue et où j'aie pris part, mais mon cœur n'était pas en train, et s'en allait au repos. Aussi ai-je mal dansé, faute de goût et d'habitude. J'entendais rire à mes dépens, et cela ne m'amusait pas; mais j'amusais les rieuses, ce qui revient au but de nous prêter au plaisir. Je l'ai fait de la meilleure volonté du monde; mais cette complaisance m'ennuierait biei comme tout ce qui se fait dans le monde où je me trouve étrangère. Sur un canapé, je pense à la pelouse ou au marronnier, ou à la garenne, où l'on est bien mieux.

« Oh ! laissez-moi mes rêveries, Mes beaux vallons, mon ciel si pur, Mes ruisseaux coulant aux prairies, Mes bois, mes collines fleuries Et mon fleuve aux ondes d'azur.

« Laissez ma vie, au bord de l'onde, Comme elle, suivre son chemin, Inconnue aux clameurs du monde, Toujours pure, mais peu profonde Et sans peine du lendemain.

« Laissez-la couler, lente et douce, Entre les fleurs, près des coteaux, Jouant avec un brin de mousse, Avec une herbe qu'elle pousse, Avec le saule aux longs rameaux.

« Mes heures, atout vent bercées, S'en vont se tenant par la main, Sur leurs pas légers, nus pei)S< Eclosent, belles et pressées, Comme l'herbe au bord du chemin.

« On dit que la vie est amère,

O mon Dieu ! ce n'est pas pour moi .

La poésie 1- 1 U prière,

Comme une sœur, comme une mère

La bercent pure devant toi.

l'importance particulière que M"' de Guérin attachait A ces pensée* et peut-éb satisfaction qu'elle aura éprouvée, sans le savoir, en réussissant a les exprimer d'une manière si nette et si ferme ?

« Enfant, elle poursuit un rêve, Une espérance, un souvenir, Comme un papillon sur la grève, Et chaque beau jour qui se lève Lui semble tout son avenir.

« Les jours lui tombent goutte à goutte, Mais doux comme un rayon de miel; Il n'en est point qu'elle redoute.

O mon Dieu ! c'est ainsi, sans doute, Que vivent les anges au ciel.

« La mort doit nous être donnée Douce après ces jours de bonheur.

Comme une fleur demi-fanée Au soir de sa longue journée, On penche la tête et l'on meurt.

« Et si l'on croit, si l'on espère,

Qu'est-ce mourir? Fermer les yeux,

Se recueillir pour la prière,

Livrer l'âme à l'ange son frère,

Dormir pour s'éveiller aux cieux. »

Justin Maurice.

C'est la plus douce chose, la plus de mon goût que j'aie trouvée depuis que je suis ici. Aussi je m'en empare. S'il fait beau, je partirai ce soir. Cette idée m'enchante, je verrai papa, Mimi : la douce chose qu'un retour!

[Sans date.] — M'y voici à ce cher Cayla,et depuis plusieurs jours, sanste le dire. C'est que j'avais mis mon cahier sous un tapis en le sortant de mon porte-manteau, et qu'il était là depuis. En tripotant, ma main s'est posée dessus; il s'est ouvert, et je continue l'écriture. Ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi, d'Erembert, qui m'embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si profond tout le bonheur d'être aimée.

Ce fut un beau jour, hier; il nous vint quatre lettres et deux amis, M. Bories et l'abbé F..., le frère de Cécile. Je ne sais qui des deux nous fit le plus de plaisir et fut plus aimable, l'un par l'esprit, l'autre par le cœur. Nous avons causé beaucoup, nous avons ri, bu à nos santés, et, pour fin, nous sommes mis à jouer au passe-l'âne, comme des enfants, en nous trichant l'un l'autre. Point de sérieux du tout, c'était un jour de détente où l'âme se met à l'aise en conservant son pli ; c'était gaîté de prêtre et d'amis chrétiens.

Comme nous étions au dessert, deux lettres nous sont venues, l'une de Lili, l'autre de ce pauvre Philibert (i), toujours plus malheureux. Sa lettre

(i) M. Philibert de Roquefeuil,

fend le cœur; j'en ai fait la lecture à table, et j'ai vu des larmes dans les yeux de nos bons curés. M. Bories a rappelé que, le matin de son départ, Philibert courut à son lit lui faire ses adieux, et lui «.lit : « Je pars, monsieur le curé; c'est peut-être pour toujours que je quitte ma patrie; dites, je vous prie, la messe à mon intention aujourd'hui. i> Il la dit, je me souviens, et nous y assistâmes, ma tante et nous, autant pleurant que priant. Ce bon cousin me dit des amitiés charmantes, des choses qui vont au cœur et ne peuvent passer sur les lèvres. Je les ai supprimées en lisant la lettre. Il parle de ma poésie à ma pauvre amie du Val que papa lui avait envoyée. Ainsi ce souvenir a traversé les mers, et l'on sait au bout du monde que je vous aimais, ma pauvre Marie ; mais l'on ne sait pas que je vous pleure à présent et que vous nous avez été si vite enlevée. On le saura aussi, car je l'ai écrite cette mort à nos amis de l'Ile de France, et je vous saurai regrettée par les cœurs les plus dignes de vous donner des regrets.

Philibert nous envoie deux éventails et des graines de plantes marines, cueillies par lui et sa femme dans la baie du Tombeau. Qu'il me tarde de les avoir, de les semer, de les voir naître, et pousser, et fleurir! Cela me vient en retour d'une feuille de rose que je lui envoyai, le printemps passé. Je tenais la rose à la main, une feuille tomba sur la lettre, et je la pliai dedans; je la laissai aller, me disant qu'elle s'était détachée pour aller porter à ce pauvre exilé un peu des parfums du pays. Et vraiment cela lui a fait un plaisir bien doux.

Le 18. — Qui aurait deviné ce qui vient de m'arriver aujourd'hui ? J'en suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma belle fortune, mes poésies créoles, à moi adressées par un poète de l'Ile de France. Demain, j'en parlerai. Il est trop tard a présent, mais je n'ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma vie.

Le 19. — Me voici à la fenêtre écoutant un chœur de rossignols qui chantent dans la Moulinasse d'une façon ravissante. Oh ! le beau tableau ! Oh ! le beau concert, que je quitte pour aller porter l'aumône à Annctte la boiteuse !

Le 22. — Mimi m'a quittée pour quinze jours ; elle est à "*. et je la plains au milieu de cette païenneric, elle si sainte et bonne chrétienne! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l'effet d'une bonne âme dans l'enfer ; mais nous l'en sortirons dès que le temps donné aux convenances sera passé. De mon côté, il me tarde ; je m'ennuie de ma solitude, tant j'ai l'habitude d'être deux. Papa est aux champs presque tout le jour. Eran à la chasse ; pour toute compagnie, il me reste Trilbv et mes poulets qui font du bruit comme des lutins ; ils m'occupent sans me désennuyer, p que l'ennui est le fond et le centre de mou Ame aujourd'hui. Ce que j'aime le plus est peu capable de me distraire. J ui voulu lire, écrire, prier, tout

46 JOURNAL D'EUGÉNIE DH Gl'ÉRIN

cela n'a duré qu'un moment; la prière même me lasse. C'est triste, mon Dieu ! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon : « Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie. » Oh! je lui ai bien dit cette sottise.

Le 23. — Je viens de passer la nuit à t'écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n'est pas la peine d'aller au lit. Oh ! si papa le savait !

Le 24. — Comme elle a passé vite, mon ami, cette nuit passée à t'écrire ! l'aurore a paru que je me croyais à minuit ; il était trois heures pourtant, et j'avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble qu'un ange me dicte. D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s'emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie. Puisse ma lettre te faire du bien ! elle t'arrivera mardi ; je l'ai faite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J'étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d'ennui où je te vois ! Mais je ne le vois pas, je l'augure d'après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente ! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres! Ecris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir, que je sache ce que tu souffres et ce qui te fait souffrir. Quelquefois je pense que ce n'est rien qu'un peu de cette humeur noire, que nous avons, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le cœur. Il faut s'en purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou bêtes. On ne désire rien de beau ni d'élevé. Je sais quelqu'un qui, dans cet état, n'a d'autre plaisir que de manger, et d'ordinaire c'est une âme qui tient peu aux sens. Cela fait voir combien toute passion nous bestialise. C'en est une que la tristesse, et qui consume, hélas ! bien des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu'elle possède. Faut-il remplir un devoir? impossible. Ce sont des hommes tristes ; ne leur demandez rien, ni pour Dieu, ni pour eux-mêmes, que ce que leur humeur voudra.

Le 27. — Dans ma solitude aujourd'hui, je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de paperasser, de revoir mes vieux souvenirs, mes écritures, mes pensées de jadis en tout genre. J'en ai vu de bonnes, c'est-à-dire de raisonnables, de pieuses, d'exagérées, de folles, comme celle-ci : « Si j'osais, je demanderais à Dieu pourquoi je suis en ce monde. Qu'y fais-je? Qu'ai-je à y faire? je n'en sais rien. Mes jours s'en vont inutiles, aussi je ne les regrette pas... Si je pouvais me faire du bien ou en faire à quelqu'un, seulement une minute par jour' » Eh 1 mon Dieu, rien n'est plus facile, je n'avais qu'à prendre un verre d'eau et le donner à un pauvre. Voilà comme la tristesse fait extravaguer et même à dire : « Pourquoi la vie, puisque la

vfe m'ennuie? Pourquoi des devoirs, puisqu'ils me pèsent? pourquoi un cœur? pourquoi une Ame? // Des pourquoi sans fin ; el on ne peut rien, on ne veut rien, on se délaisse, on pleure, on est malheureux, on s'enferme, et le diable, qui nous voit seuls, arrive pour nous distraire avec toutes ses séductions. Puis, quand elles sont épuisées, le suicide reste encore. Dieu! quelle fin ! quelle folie ! et comme elle gagne chaque jour, même dans les campagnes ! Un jeune paysan de Bleys, riche et aimé de ses parents, s'est tué de tristesse. Tout l'ennuyait, surtout de vivre. 11 était religieux, mais pas assez pour surmonter une passion. Dieu seul nous donne la force et le vouloir dans cette lutte terrible, et, tout faible et petit qu'on soit, avec son aide on tient enfin le géant sous sesjjenoux ; mais pour cela, il faut prier, beaucoup prier, comme nous l'a appris Jésus-Christ, et nous écrier : "Notre Père!» Ce cri filial touche le cœur de Dieu,etnousobtient toujours quelque chose. Mon ami, je voudrais bien te voir prier comme un bon enfant de Dieu. Que t'en coûterait-il? ton âme est naturellement aimani et la prière, qu'est-ce autre chose que l'amour, un amour qui se répand de l'âme au dehors, comme l'eau sort de la fontaine ? Tu comprends cela mieux que moi. M. de Lamennais a dit là-dessus des choses divines qui t'auront pénétré le cœur, si tu as pu les entendre; mais, par malheur, il en a dit d'autres aussi qui, je le crains, auront empêché le bon effet de celles-là. Quel malheur, encore une fois, quel malheur que tu sois sous l'influence de ce génie dévoyé ! Pauvre Maurice ! ne pensons pas à ces choses.

Mimi m'a écrit; elle est à M"*, vieux castel des Villefranche. où Julie demeure avec sa famille. La visite de Mimi lui fait un plaisir bien senti et bien exprimé par ses façons empressées et tendres. Je ne sais plus rien, parce que la voyageuse écrit en arrivant et ne donne qu'un aperçu.

Le 27. — Je me trompai de date hier, et j'anticipai sur un jour: ie me ravise, n'allons pas plus vite que le temps qui marche, hélas ! assez vite. Ne voilà-t-il pas déjà la fin du mois, qui finit par un beau vacarme? Au moment où j'écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du château, torrents de pluie comme un déluge. J'écoute tout cela de ma fenêtre inonda et je n'y puis écrire comme chaque soir. C'est bien dommage, car c'est un charmant pupitre sur ce tertre du jardin si vert, si joli, si frais, tout parfumé d'acacias.

Le 28. — Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ( mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de triste, de riant que j'aime. Mais, c'est l'Ascension aujourd'hui : laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jesus-Clu ist

où il est entré. Cette fête est bien belle , c'est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.

Le 29. — Jamais orage plus long, il dure encore ; depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous ce déluge; c'est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai. Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme quelqu'un qui plie sous l'adversité. Je les plaignais ou peu s'en faut ; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme.

Le 30. — Toujours, toujours la pluie. C'est un temps à faire de la musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais ne finissent. C'est un jour éternel, pour papa surtout qui aime tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l'Académie de Berlin, porte-sommeil, assoupissante lecture, qui m'a fait courir dès avoir touché le volume. Juge! je suis tombée sur la Théologie de l'Etre. Vite j'ai fermé, j'ai cru voir un puits, un puits sans eau ; le vide obscur m'a toujours fait peur. Il y a cependant des profondeurs qui me plaisent, comme Y Existence de Dieu, par Fénelon. J'ai encore présente l'impression que j'eus de cette lecture, qui me fit un plaisir infini, ce qui ne serait pas arrivé si je n'y avais rien compris. Pour sentir, il faut être touché. Je sentis, donc... Je raisonne à la Salabert, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, cette lecture me fut bonne; il me sembla connaître Dieu davantage et par l'esprit et par le cœur, à la façon de Fénelon. Je voudrais bien avoir ses œuvres spirituelles, les lettres de piété surtout où Fénelon est si élevé, si tendre, si aimant. J'ai celles de Bossuetqui font mes délices, les autres font mon envie. Puisque j'en suis à cela, je veux te dire toutes mes fantaisies en fait de livres de piété Depuis longtemps je me crée une bibliothèque, dont les rayons, hélas ! sont toujours vides. La voici : d'abord de saint Augustin, la Cité de Dieu, ses méditations, ses sermons, ses soliloques, et autres ouvrages à ma portée ; les lettres de saint Jérôme, ses traités d'éducation pour la petite Marcella ; les lettres aussi de saint Grégoire de Nazianze ; les poésies de saint Paulin, le Pré spirituel de Jean Mose ; les écrits de sainte Thérèse, de Louis de Blois, les lettres de saint Bernard, et son opuscule à sa sœur ; les écrits de sainte Catherine de Gênes, estimés de Leibniz ; saint François de Sales. Je continuerai plus tard mon catalogue il faut que je dise mon chapelet.

[Sans date]. — Depuis cette pause, il j'est passé plusieurs jours, plusieurs événements au Cayla, qui m'ont tenu loin de ma chambrette; m'y voici pour une minute où tu vsrras mes quatre jours, tout ce temps passé sans écrire; mais non " est-ce la peine de marquer mon temps? c'est écrire sur

la poussière. Je ne sais pourquoi je me ligure que cela te fera plaisir, ce fatras de choses, de jours et do papier.

Mimi est arrivée hier avec Elisa, à qui j'ai cédé rna chnmbrette. C'est te dire que j'y viens moins, que je lis moins, que je pense moins. Je suis à Elisa, je vais la joindre à la promenade.

Le 13 juin. — Je retrouve mon cahier abandonné, et j'y mets ce qui m'est venu aujourd'hui : deux beaux livres, Y Imitation du Lamennais, et le Guide spirituel de Louis de Blois. Merci à toi, Maurice, de ce pieux souvenir. Ce nous seront deux reliques pour l'âme et pour le cœur, et nous prierons pour toi chaque l'ois que nous lirons, Mimi son Guid moi mon Imitation.

Le 18. — M. le curé sort d'ici et m'a laissé une de tes lettres, qu'il m'a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde. Je lui ai tremble tout doucement un merci, et, comprenant ce que c'était, je suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Comme j'allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j'allais te voir enfin 1 Je t'ai vu ; mais je ne te connais pas; tu ne m'ouvres que la tête : c'est le cœur, c'est l'âme, c'est l'intime, ce qui fait ta vie, que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser; tu me fais monter, et moi je voulais descendre, te connaître à fond dans tes goûts, tes humeurprincipes, en un mot, faire un tour dans tous les coins et recoins de toimême. Je ne suis donc pas contente de ce que tu me dis; cependant j'y trouve de quoi bénir Dieu, car je m'attendais à pis. Je te dirai tout cela dans ma lettre, ici c'est inutile ; mes réflexions seraient de l'histoire ancienne quand tu les lirais.

Le 19. — Ne suis-je pas malheureuse ? Je voulais écrire une lettre, je l'ai commencée et n'ai pu continuer, faute d'idées. Ma tête est vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule. En attendant l'aiguade. j'admire ma tourterelle qui chante à plein gosier sous ma fenêtre.

Je vais t'écrire à la dérobée, et, pour dépister les curieux qui viennent dans ma chambre, j'aurai deux lettres, une dessus, l'autre dessous, et dès qu'on viendra je n'aurai qu'à tourner les cartes. Ce que je te dis ne serait compris de personne, hormis de Mimi qui est du secret. Papa en aurait de la peine et se tourmenterait sur ton compte. Mieux vaut le tromper et lui laisser croire que c'est à Louise que j'écris, comme je viens de le lui dire. C'est que tout de bon je vais commencer ma double lettre et parler à deux voix. Voyons.

Il passe une noce au chemin de Cordes; tout à l'heure on sonnait d< côté pour un mort; voilà bien la vie. Je la vois toute dans mon petit tableau.

50 TOURNAT. D'EUGÉNIE DE GUFRTN

Le 12. — Nous avons perdu une de nos pauvres, Annette la boiteuse, celle qui m'avait si fort baisée pour un raisin que je lui donnais. La pauvre fille ! j'espère qu'à présent elle prie pour nous dans le ciel Elle est morte sans y penser, ou plutôt elle y pensait tous les jours, mais elle n'a pas vu venir sa dernière heure.

Le 17. — Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand'mère. Ce matin, papa est venu de bonne heure dans ma chambre, s'est approché de mon lit et m'a pris la main qu'il a serrée en me disant: « Lève-toi. » — « Pourquoi? » 11 m'a serré la main encore : « Lève-toi. » — « Il y a quelque chose, dites? » — « Ma mère... » J'ai compris ; je l'avais laissée mourante.

Le 31. — Ce cahier que je laisse et que je reprends, à quoi servira-t-il si je le continue? Une pensée me vient. Si je meurs avant toi, je te le lègue. Ce sera à peu près tout mon héritage ; mais ce legs de cœur aura bien quelque prix pour toi. Je le veux donc enrichir, afin que tu dises : « Ma sœur m'a laissé tout ce qu'elle a pu. » La belle fortune que quelques idées, des larmes, des tristesses dont se compose presque la vie ! S'il y vient du meilleur, c'est rare, si rare qu'on s'en enivre, comme je le fais, quand il me vient quelque chose du ciel ou de ceux que j'aime.

Depuis quinze jours, j'ai eu beaucoup de ces jolis moments. Toutes mes amies m'ont écrit au sujet de ma grand'mère, et me disent sur sa mort bien des choses tendres et consolantes; mais Dieu seul peut consoler. Le cœur, quand il est triste, n'a pas assez des secours humains qui plient sous lui, tant il est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d'autres appuis que des roseaux. Oh ! que Jésus a bien dit : « Venez à moi, vous tous qui pleurez, vous tous qui êtes accablés. » Ce n'est que là, dans le sein de Dieu, qu'on peut bien pleurer, bien se décharger. Que nous sommes heureux, nous, chrétiens ! Nous n'avons pas de peines que Dieu ne soulage.

Le icr août. — Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car elle chantait encore ces jours-ci. Pauvre petite bête! voilà des regrets qu'elle me donne. Je l'aimais ; elle était blanche, et chaque matin c'était la première voix que j'entendais sous ma fenêtre, tant l'hiver que l'été. Etait-ce plainte ou joie? Je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir à entendre, voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaque jour, perdons-nous quelque jouissance. Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; il me semble qu'elle sera bien là, et que son âme (si âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs. Je crois assez à l'âme des bêtes, et je voudrais même qu'il y eût un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes espèces? Les damner? cela m'embarrasse. L'enfer ne punit que l'injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l'agneau? 11 en a besoin; ce besoin, qui ne justifie pas l'homme, justifie la bête, qui

n'a pas reçu de loi supérieure à l'instinct. En suivant son instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport à nous seulement; il n'y a pas vouloir, c'est-à-dire choix, dans les actions animales, et, par conséquent, ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette cependant le paradis, et qu'il n'y ait pas des colombes au ciel. Mon Dieu, qu'est-ce que je dis là ? aurons-nous besoin de rien d'ici-bas, là-haut, pour être heureux?

Le 2. — La pluie et une de tes lettres. Cette lettre était bien attendue à cause des événements d'ici et de ceux de Paris. Tu avais appris de la famille un projet de mariage et une mort, et tu devais m'apprendre ce que c'est que cette machine infernale qui a éclaté, et ce qui s'en est suivi. Des morts, des calamités, des larmes. Que je te plains d'être sur ce volcan de Paris !

Le 3. — Rien.

Le 4. — Ce jour-là, je voulais parler de ta naissance, de ma joie lorsque je l'appris, et comme je m'empressai d'ouvrir ce porte-manteau où papa m'avait dit qu'il te portait. Je voulais dire tout cela, et bien d'autres choses du baptême et de ta vie; mais j'ai été triste, affligée, pleurante, et quand je pleure, je n'écris pas, je prie seulement, c'est tout ce que je puis faire; mais voici qu'un peu de sérénité me vient. Dieu m'est venu, puis des livres, et une lettre de Louise, trois choses qui me portent bonheur. J'ai commencé toute triste, et puis j'ai senti presque de la joie et que j'avais Dieu au cœur. O mon ami 1 si tu savais comme l'âme dans l'affliction se console doucement en Dieu ! que de force elle tire de la puissance divine !

Le livre, je voulais dire l'ouvrage qui me fait tant de plaisir, c'est Fénelon que papa m'a acheté. Toute ma vie, j'avais désiré d'avoir ses lettres spirituelles si douces, si célestes, si propres à tout état ; à toute position d'âme. Je vais les lire et les mettre dans mon cœur; j'en ferai ma consolation, mon soutien, à présent que M. Boriesva me manquer, et que mon âme se trouve comme orpheline. J'avais demandé quelque chose à Dieu, et ces lettres me sont venues; aussi je les regarde comme un don du ciel. Merci à Dieu et à mon père.

Le 20. — Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la sainte Vierge, que Louise m'a envoyée pour préservatif du choléra. C'est la médaille qui a fait tant de miracles, dit-on. Ce n'est pas article de foi, mais cela ne fait pas de mal d'y croire. Je crois donc à la sainte médaille comme à l'image sacrée d'une mère, dont la vue peut faire tant de bien. J'aurai toute ma vie sur mon cœur cette sainte relique de la Vierge et de mon amie, et j'y aurai foi si le choléra vient, mal pour lequel il n'est pas de remède humain; ayons donc recours au miraculeux. On ne compte pas assez sur le ciel, et on tremble. Je ne sais pourquoi, ce choléra qui avance ne me fait rien ; je n'y pense pas, si ce n'est pour les prières que l'arche-

vêque a ordonnées. D'où me vient cela? serait-ce indifférence? je ne le voudrais pas; non, je ne voudrais être insensible à rien, pas même à la peste. D'où me vient ma sécurité ?

Le 21. — Voilà un ornement de plus à ma chambrette : sainte Thérèse que j'ai pu enfin faire encadrer , il me tardait d'avoir cette belle sainte devant mes yeux, au-dessus de la table où je fais ma prière, où je lis, où j'écris. Ce me sera une inspiration pour bien prier, pour bien aim^r, pour bien souffrir. J'élèverai vers elle mon cœur et mes yeux dans mes prières, dans mes tristesses. Je commence à présent, et lui dis ■ « Regardez-moi du ciel, bienheureuse sainte Thérèse, regardez-moi, à genoux devant votre image, contemplant les traits d'une amante de Jésus avec un grand désir de les graver en moi. Obtenez-moi la sainte ressemblance, obtenez-mo* quelque chose de vous ; faites-moi passer votre regard pour chercherDieu, votre bouche pour le prier, votre cœur pour l'aimer. Que j'obtienne votre force dans l'adversité, votre douceur dans les souffrances, votre constance dans les tentations. » Sainte Thérèse souffrit vingt ans des dégoûts dans la prière sans se rebuter. C'est ce qui m'étonne le plus de ses triomphes Je suis loin de cette constance ; mais je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j'allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour sa fille. Ce fut devant la chapelle du Rosaire, dans l'église de Saint-Pierre, à Gaillac. J'avais treize ans.

Le 23. — Sans le songe que j'ai fait cette nuit, je n'écrirais pas, mais je t'ai vu, je t'ai embrassé, je t'ai parlé, et tout cela, quoique erreur, il faut que j'en parle, parce que mon cœur en est touché. J'ai tant de regret de ne pas te voir, à présent que les absents reviennent! Raymond est arrivé. Qui sait s'il m'apporte de tes lettres? Je serais bien contente d'avoir quelque chose de particulier, comme tu l'as fait par des occasions semblables. C'est notre signe de vie et de tendresse que cette chère écriture ; écrivonsnous donc, écris-moi. Je viens d'envoyer une lettre de neuf pages à Louise. Ce serait long, infini pour tout autre; mais, entre nous, il n'y en a jamais assez. Le cœur, quand il aime, est intarissable Je voudrais bien t'écrue de la sorte. Voilà un nuage qui passe, si sombre que je vois à peine sur mon papier blanc. Cela me fait souvenir de tant d'idées noires qui passent ainsi sur l'âme parfois.

Le 24. — La matinée a commencé agréablement par une lettre d'Auguste qui me parle beaucoup de toi ; il t'aime, ce bon cousin, cela se voit. Je voudrais bien que le joli projet de voyage s'accomplît, et que moi je fusse du voyage. Oh ! venir te voir à Paris !... mais non, ce serait trop joli pour ce monde, n'y pensons pas. J'ai presque l'idée que nous ne devons nous revoir qu'in l'autre : voilà le choléra; sans doute il viendra ici. Je l'attends et dispose mon àme de mon mieux, afin de ne pas mourir àl'improviste, seul©

chose à crnindre, car le malheur n'est pas de quitter la vie. Je ne dis pas ceci dans le sens des dégoûtés de vivre : il y a de saints désirs de la mort qui viennent à l'âme chrétienne. Encore un nuage qui nie force de quitter. Le nuage amenait un déluge, le tonnerre, le vent, tout le vacarme d'un orage. Dans ce temps, je courais de çà, de là, pensant à mes poulets; je chauffais une chemise pour ce petit garçon qui nous est arrivé noyé; à présent tout est calme et dans son cours. L'extraordinaire ici dure peu. Mon cousin Fontenilles nous est venu voir ; il couchera dans la chambrette, mon cher réduit qui sert à tout : excellent emploi des choses humaines, toutes à tous. Mais, mon cahier, va dedans : ceci n'est pas pour le public, c'est de V intime, c'est de l'âme, c'est pour UN.

Le 23 — Saint-Louis aujourd'hui : grande fête en France pendant longtemps, et qui ne se fait plus qu'au ciel, maintenant que les rois s'en vont. Saint Louis, priez pour la Fiance et pour vos descendants; obtenez-leur le royaume des cieux !

Le 26. — Comme la grâce est admirable! Je l'admire aujourd'hui dans saint Genès qu'elle fit chrétien comme il jouait sur le théâtre les mystères du christianisme Tout à coup Dieu se fit voir à cette âme, et le comédien fut martyr.

Le 27. — J'ai l'âme tout émue, toute pénétrée, toute pleine de la lettre de M. de La Morvonnais que j'ai reçue ce matin ; il me parle de Marie, d'un autre monde, de ses tristesses, de toi, de la mort, de ces choses que j'aime tant Voilà pourquoi ces lettres me causent un plaisir que je craignais de trop sentir, parce que tout plaisir est à craindre. Mais tu l'as voulu, et, pour l'amour de toi seulement, j'ai soutenu cette correspondance qui maintenant aura bien des charmes, d'abord ceux de la sympathie ; comme tu me lavais appris, je trouve à ton ami une trempe d'idées fort semblables aux miennes pour le religieux et le triste ; son âme pleure et prie souvent comme la mienne.

Aujourd'hui, il me dit que sa prière est tiède et distraite, et que je l'aide devant Dieu. Assurément je le ferai, car son âme m'est chère, et cette âme est souffrante et me porte pitié. Je lui verserai donc le baume de la prière qui, tout loin que je suis, lui arrivera par le ciel. Je le crois du moins : admirable foi qui me donne l'espérance de consoler un affligé ! C'est d côté-là encore que cette correspondance me plaît : faire du bien estsi doux! consoler qui pleure est divin Jésus le lit sur la terre, et c'est de lui qu l'apprends. Oui, mon ami, c'est de la croix que viennent ces pensées que ton ami trouve si douces, si inènarrablement tendres. Rien n'est de moi. Je sens mon aridité, mais que Dieu, quand il veut, fait couler un océan sur ce fond de sable. Il est ainsi de tant d'âmes simples desquelles sortent d'admirables choses, parce qu'elles sont en rapport dii

science et sans orgueil. Aussi, je perds le goût des livres ; je me dis : que m'apprennent-ils que je ne sache un jour au ciel? que Dieu soit mon maître et mon étude ! Je fais ainsi et m'en trouve bien ; je lis peu, je sors peu, je me refoule à l'intérieur. Là se dit, se fait, se sent, se passe bien des choses. Oh ! si tu les voyais ! mais que sert de les faire voir? Dieu seul doit pénétrer dans le sanctuaire de l'âme. Mon âme aujourd'hui abonde de prière et de poésie. J'admire comme ces deux sources coulent ensemble en moi et en d'autres.

L'aveugle prie et chante en chemin, le soldat sur le champ de guerre, le nautonier sur les mers, le poète sur sa lyre, le prêtre à l'autel ; l'enfant qui commence à parler, le solitaire dans sa cellule, les anges au ciel, les saints par toute la terre, tous prient et chantent; il n'y a que les morts qui ne chantent pas, et qui ne prient pas : pauvres morts !

Le 28. — Saint-Augustin aujourd'hui : un saint que j'aime tant parce qu'il a tant aimé. Je por'e d'ailleurs son nom, et je l'ai supplié de me donner aussi un peu de son âme. La belle âme, et comme elle se peint divinement dans ses Confessions! A chaque mot de ce livre, on sent l'amour de Dieu qui vous pénètre goutte à goutte le cœur, si dur qu'il soit. Que n'ai-je une mémoire à tout retenir! mais par malheur je l'ai si fugitive, qu'autant vaudrait ne rien lire ; il n'en était pas de même jadis. C'est que je décline et que mes facultés baissent, excepté celle d'aimer. L'amour, c'est l'âme qui ne meurt pas, qui va croissant, montant comme la flamme. Je tiens une lettre de Louise, de ma belle amie, de celle qui me dit toujours qu'elle m'aime. Cette lettre est courte, de trois pages seulement, parce qu'elle était pressée, toute à sa sœur la comtesse qui venait d'arriver. C'est dans ses bras que Louise me dit le tendre memento qui me suffit bien aujourd'hui. C'est l'abbé de Bayne d'Alos qui me l'a apportée, venant de Rayssac.

Le 29. — Beau ciel, beau soleil, beau jour. C'est de quoi se réjouir, car le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C'en est bien un, qu'une belle nature, un air pur, un ciel radieux! petites images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu ! J'irai ce soir à Cahuzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m'occuper de mon âme et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours. Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le cœur dans la connaissance de Dieu et de lui-même. N'y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples? et ses disciples le faisaient. Je le veux faire aussi à l'école de Jésus pour apprendre à devenir sage, d'une sagesse chrétienne,

Le 31. — Je passai la journée d'hier à Cahuzac, et quelques heures seule dans In maison de notre grand'mère. Je me mis d'abord à genoux sur un prie-Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses

journal n'nnotfviE T)V. guêrix 55

chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge; je vis son lit vide ; je passai partout où elle avait passé, et je me souvins de ces lignes de Bossuet : « Dans un moment on passera où jetais, et l'on ne m'y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, diras-tu. et de tout cela il ne reste plus que mon tombeau où l'on dira que je suis, et je n'y serai pas. ,, Oh ! quelle idée de notre néant dans cette absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussière dans les souterrains de la mort! Demain, je change et vais à Cahuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques, aussi je veux les marquer et prendre mon Journal. Je vais écrire à Antoinette, mon amie l'ange.

Il y a quelques heures de cela. Voilà que j'ai écrit à Antoinette et à Irène, et pourtant je n'avais rien, presque rien à leur dire. Ma vie fournit peu et le Cayla aussi, parce que tout y est tranquille. Mais ces communications du cœur sont douces et je m'y laisse aller aisément. Cela d'ailleurs me fait du bien et me décharge l'âme du triste. Quand une eau coule, elle s'en va avec l'écume et se clarifie en chemin. Mon chemin à moi, c'est Dieu ou un ami, mais Dieu surtout. Là je me creuse un lit et m'y trouve calme.

Le 1" septembre. — M'y voici à Cahuzac, dans une autre chambrette, accoudée sur une petite table où j'écris. Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veulent répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J'ai parfois l'idée que tu y trouveras quelque charme, et cette idée me sourit et me fait continuer; sans cela mon cœur resterait fermé bien souvent, par indolence ou par indifférence pour tout ce qui vient de moi.

J'ai quelquefois des joies d'enfant, comme celle de venir pour quelques jours ici. Tu ne saurais croire combien je suis venue gaiement prendre possession de cette maison déserte. C'est que là, vois-tu, je me trouve seule, tout à fait seule, dans un lieu qui prête à la réflexion. J'entends passer les passants sans me détourner du tout ; je suis au pied de l'église, j'entends jusqu'à la dernière vibration de la cloche qui sonne midi ou Y Angélus, et j'écoute cela comme une harpe. Puis je vais prier quand je veux, me confesser de même : en voilà assez pour quelques jours de bonheur, d'un bonheur à moi. Papa me viendra voir cette après-midi. J'ai plaisir à cette visite, comme si nous étions séparés depuis longtemps.

Le diable m'a tentée tout à l'heure dans un petit cabinet où j'ai fait trouvaille de romans. Lis-en un mot, me disais-je, voyons celui-ci. celui-là; mais les titres m'ont fort déplu. Ce sont des Lettres gala d'une religieuse, la Confession d'un chevalier galant et autres histoires de bonne Odeur Fi donc, que j'aille lire cela! Je n'en suis plus tentée maintenant et vais seulement changer ces livres de cabinet ou plutôt les jeter au leu.

Le 22. — Depuis le jour où je revins de Cahuzac, mon confident dormait dans un coin, et il y dormirait encore, si ce n'était le 22 septembre, jour de Saint-Maurice, jour de ta fête, qui m'a donné un peu de joie et rouvert le cœur au plaisir d'écrire et de laisser ici un souvenir. Je me souviens que, l'an dernier, à pareil jour, je t'écrivais aussi et te parlais de ta fête. J'étais contente, je voyais aujourd'hui et toi, espérant t'embrasser à la Saint- Maurice, et te voilà à cent lieues. Mon Dieu, que nous comptons mal et qu'il faut compter peu dans la vie !

M. le curé et sa sœur sont venus faire ta fête et boire à ta santé. Mais ce qui vaut mieux, c'est que M. le curé s'est souvenu de toi à la messe et que Françoise a prié pour toi aussi. Que saint Maurice te protège et te rende fort dans les combats delà vie! Me rapporteras-tu son image que je t'ai donnée?

Le 27 (1). —

Le (2). — Que les lacunes de ce journal ne te surprennent pas, ni même un abandon entier; je ne tiens que peu à écrire ce qui passe, quelquefois pas du tout, à moins que la pensée de te faire plaisir ne me vienne. Quelquefois elle vient me donner la plume et me dicte sans fin. Mais, mon nmi, me liras-tu jamais? Sera-ce bon pour toi de me voir ainsi jusqu'au fond de l'âme? Cette pensée me retient et fait que je ne dis pas grand'cliose ou que je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd'hui, un dimanche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte Thérèse, mon âme s'est trouvée calme. Alors j'ai cru que je ne te serais pas nuisible, et je me livre de nouveauau charme de l'épanchement.Neparlons pas du passé, laissonsenblanc.

[Le 19 novembre]. — Aujourd'hui 19 novembre, j'ai retrouvé mon pauvre cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j'ai eu la pensée de le reprendre et de continuer d'écrire. Cette écriture me fait du bien, me distrait dans ma solitude; mais je l'ai délaissée souvent et je la délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd'hui, et, demain, nousverrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes oiseaux que j'aimais, je les oublie ; tout cela m'occupait le cœur et la tête, et maintenant .. Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas heureuse depuis ce renoncement aux affections de ma vie. Ne sont-elles pas assez innocentes pour pouvoir mêles permettre toutes? Mon Dieu, les solitaires de la Thébaide ne s'occupaient pas autrement. Je les vois travailler, lire, prier, écrire; les uns chanter, d'autres faire des nattes et des paniers : tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à chacun son ouvrage. Je lui offre ainsi mes journées e-t tout ce qui les va remplir soit de travail ou de prières, soit d'écriture ou de peu» sét's, soit aussi ci' petit cahier que je veux aussi voir béni.

[Sans date]. — J'ai passé la journée dans une solitude complète, seule,

(D ir i, toute une pagi 1 Efacée.

(2) Sans date.

toute seule; papa est à la foire de Cordes, Eran à un dîner au presbytère, t Mimi à Gaillac. Ils sont tous dispersés, et moi j'ai beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui, hélas! arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas m'arrêter à des pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à l'âme comme les nuages aux yeux.

Le 30 novembre. — Eh! mon Dieu, encore des larmes! On a beau ne vouloir pas s'affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perte. Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous aimait. Oh ! sans doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a bien souffert. Sa patience était admirable durant sa vie de douleur et tout à l'heure dans ses dernières épreuves. Mimi que j'attendais n'a pu venir; elle est restée près du malade, l'a assisté, exhorté dans ses derniers moments, lui parlant du ciel. Oh ! que Mimi sait dire ces choses, et que je voudrais l'avoir à côté de moi quand je mourrai ! Papa est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morts. Avec cet accompagnement il ferait bon prier, bon écrire, mais qu'écrirais-je? Un peu de sommeil vaudra mieux. Le repos du corps passe à l'âme. Je vais donc au lit après un De profanais pour le mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu il te donne une bonne nuit ! Je ne m'endors jamais sans m'occuper de ton sommeil. Qui sait, me dis-je, si Maurice est aussi bien qu'il le serait ici, où je lui ferais faire son lit? Qui sait s'il n'a pas froid? Qui sait?... Lt mille autres tendresses trop tendres.

Le icr décembre. — Je pense à la tombe qui s'ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu'à ce que Dieu les ravive. C'est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d'arriver à la floraison ; mais alors que nous serons heureux de vivre et même d'avoir vécu ! L'immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant. C'est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans pi\ que nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu'importe pour le chrétien ? A travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu'il rencontre ne peut guère l'en détourner. Crois-tu que si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine an pied m'arrêtassent?

Me voici au soir d'une journée remplie de mille pensées et ch diverses dont je me rends compte au coin du l'eu de ma chambre, à la clarté d'une petite lampe, ma seule compagne de nuit. Sans le malheur arrivé à Gaillac, j'aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.

Le 2. — Rien d'intéressant que la venue d'un petit chien qui doit rem-

placer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime et je lui cherche un nom. Ce serait Polydor, en souvenir du chien de la Chênaie; mais pour un chien de berger, c'est un nom de luxe : mieux vaut Bataille pour le combattant du troupeau.

L'air est doux, ce matin ; les oiseaux chantent comme au printemps et un peu de soleil visite ma chambrette. Je l'aime ainsi et m'y plais comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu'elle est. C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une église, une académie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon : une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l'Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs. Mais non, je n'y tiendrais pas longtemps : au moindre bruit de lettres ou de nouvelles, j'en sortirais pour aller lire ou écouter, aujourd'hui surtout que j'attends quelque chose de Mimi et de toi. Tu me négliges, voilà un mois et plus que tu ne m'as écrit. La journée me semblera longue : pour la couper, je vais écrire à Louise J'ai reçu d'elle deux lettres, deux trésors, deux petites merveilles d'esprit et de tendresse Oh ! quelles lettres ! c'est pour moi toutes ces choses rares, et je me sens triste avec cela ! Que te faut-il donc, pauvre cœur?

Le 3. — Une lettre de Mimi ! Que de bonheur porte une lettre et que de charme à entendre ceux qui sont éloignés de nous et qu'on ne peut voir de longtemps ! Cette voix du cœur les rapproche et semble vous dire : Ils sont là ; dans ces pages, voyez leur âme et leur amour, voyez leurs pensées, leurs actions ; tout leur être est là contenu, l'enveloppe seule vous manque. Et cela console fort de l'absence. Je voudrais bien, si tu lis jamais ceci, te persuader au plaisir si profond que j'ai de tes lettres, et du chagrin pareil quand elles me manquent. Sans doute tu m'écriras plus souvent à l'avenir.

Le 4. — Lettre de Mimi, lettre de Louise, arrivée de Paul, bonheur, bonheur, bonheur! Je n'ai pas le temps d'écrire.

Le 5. — Dans la journée, dans quelques heures je serai à Gaillac, loin d'ici, loin de papa, loin de ma chambrette, loin de tout ce qui fait ma vie. Pas un moment pour écrire. Avec quel regret je m'éloigne ! mais je vais joindre Mimi pour un jour, ce qui me console.

Le veux-tu, mon ami, ce cahier écrit depuis deux ans? Il est vieux, mais leschosesdu cœur sont éternelles. Le temps n'y fait rien, cerne semble. Je te livre donc celles-ci, après quelques traits de plume, quelques lignes effacées. Quand on revient sur le passé, on efface. On y trouve tant d'erreurs! Nous disions même des folies, avec toi, un jour en nous promenant.

11 a mis sa petite main sur les cordes (page 62).

Troisième cahier — ft£ar*s-ixiai 1836

E change le format de mon Journal pour le rendre plus commode pour ma poche où je le mettrai dans mes courses. De la sorte, nous y verrons tout ce queje verrai quand je sors, quand je vais dans le monde ou à la campagne. Je vois, j'entends, je sens, je pense alors mille clioses qui me plaisent, me déplaisent, m étonnent, que je voudrais fixer quelque part. Ce me serait utile pour voir un peu ce que je suis quand je me trouve hors de chez moi, quand je me mêle au monde, à ses discours, à ses fêtes et à tout ce qui ne m'est pas d'habitude. 11 se passe alors en moi quelque chose de nouveau ; des pensées, des sentiments inconnus me viennent, et je sens que je ne suis pas comme les autres, ni comme je suis ici. Cet état, je l'aperçois quand je m'y trouve, mais sans trop y regarder, et il serait bon cependant de voir où cela me mène. Je reviendrai là-dessus : quant «à présent, j'ai mieux à faire encore que d'écrire, je vais prier. Oh ! que j'aime la prière !

Je voudrais que tout le monde sût prier ; je voudrais que les enfants et ceux qui sont vieux, les pauvres, les affligés, les malades de corps et d'âme, que tout ce qui vit et souffre pût sentir le baume de la prière. Mais, je ne sais pas parler de ces choses. Ce qu'il v aurait à dire est ineffable.

Notre nouveau curé nous est venu voir aujourd'hui. C'est un homme doux, riant, qui porte sur si physionomie l'empreinte d'une belle âme. Je lui crois de l'esprit, mais il u en montre pas ; sa conversation est des plus

ordinaires, sans trait, sans saillies, passant tout bonnement d'une chose à l'autre. Je remarque seulement qu'il répond juste et parle à propos. C'est le simple pasteur des âmes simples, tout plein de Dieu, et rien de plus.

Le ii mars. — J'ai une grande joie au cœur, aujourd'hui : Eran est allé se confesser. J'espère beaucoup de cette confession avec ce doux curé qui sait si bien parler de la miséricorde de Dieu. C'est encore aujourd'hui la naissance de papa.

Le 12. — J'admirais tout à l'heure un petit paysage, de ma chambrette, qu'enluminait le soleil levant. Que c'était joli ! Jamais je n'ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, à travers des arbres en peinture. C'était diaphane, transparent; c'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le beau pour tout le monde ? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnementme plaît, quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrête pour écouter; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l'entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J'ai ce bonheur que n'ont pas les oiseaux. Il n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi ; puis une lettre de Mimi, qui est à Gaillac, où elle me parle de Mmc Vialar, qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends, parmi tout cela, le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh! que je le regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon cœur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon ! Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au grand sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M. Bories. Il connaît ce que Dieu m'a mis au cœur, j'avais besoin de sa force pour le suivre. Notre nouveau curé ne peut le remplacer : il est si jeune! puis il paraît si inexpérimenté, si indécis! Il faut être ferme pour tirer une âme du milieu du monde et la soutenir contre les assauts de la chair et du sang ! Il est samedi, c'est un jour de pèlerinage à Cahuzac; je vais y aller; peut-être en reviendrai-je plus tranquille. Dieu m'a toujours donné quelque chose de bon là, dans cette chapelle, où j'ai laissé tant de misères.

Te ne me trompais pas en pensant que je reviendrais plus tranquille. M. Bories ne part pas. Que je suis lK-ureu.se. et que j'ai rendu grâces à Dieu de cette grâce! C'en est une bien grande pour moi de conserver ce bon père, ce bon guide, ce choisi de Dieu pour mon finie, suivant l'9X| IC un

JOURNAL D'EUGÉNIE DE GCÉRIN 6l

de saint François de Sales. Je viens d'écrire cette nouvelle à Mimi. Je ne dirais pas ailleurs ce que je dis ici, on le prendrait mal peut-être, on ne me comprendrait pas; on ne sait pas dans le moi; Je ce que c'est qu"un confesseur : cet homme, ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière, cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père, parce qu'en effet la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle aima beaucoup! La confession est une expansion du repentir dans l'amour. C'est une bien douce chose, un grand bonheur pour l'âme chrétienne que la confession, un grand bien, toujours plus grand à mesure que nous le goûtons, et que le cœur du prêtre où nous versons nos larmes ressemble au cœur divin qui nous a tant aimes. Voilà ce qui m'attache à M. Bories. Toi, tu me comprendras.

En allant à Cahuzac, j'ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au-delà de la Vère. C'est la femme de la complainte du Rosier, que je t'ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j'ai vu un grabat d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu m'approcher pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux : vivre là! pauvre créature ! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu'elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots ; nous avons fait du feu. nous l'avons assise sur un selon, et comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès d'elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu ; rien n'est plus aisé que d'être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur cœur n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi, qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort ! L'ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est heureuse, et rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C'est pire cent fois qu'une êtablè à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la pi Encore y avait-il dessous...

Le 14. — Une visite d'enfant me vint couper mon histoire, hier Je la quittai sans regret. J'aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir,

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tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j'apprêtais le papier. Puis il m'a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c'était; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Quès aco qui canto aqtii? (i) Le vent qui soufflait fort à la fenêtre l'étonnait aussi ; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j'avais vu le palais d'Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j'ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup; il voulait les avoir et les voir tous à la fois, et sa petite tête tournait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir infini, toute ravie à mon tour de ces charmes de l'enfance. Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures !

Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a regardée, un peu surpris : « Non, m'a-t-il dit, les miennes sont plusjolies.» Il avait raison ; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux les baisers d'enfant : il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue.

Cette visite a commencé ma journée d'hier. Celle d'aujourd'hui n'a rien de plus aimable ; je la laisse en blanc. Tout mon temps s'est passé en occupations, en affairages ; ni lecture, ni écriture ; journée matérielle. A présent, seule, en repos dans ma chambrette; je lirais, j'écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n'en avoir aucune en train. En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu'on ne soit Philomèle; et puis, quand je commencerais quelque chose, demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s'y trouve pas.

Le 20. — Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau, que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employerl'encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m'occuper d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'écrire et d'un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, sou-

(1) Qu'y a-t-il là qui chante ainsi ?

journal d'Eugénie r>v. gitrim 63

viens-toi que Marie l'Egyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air.

Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme : paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! Tous les petits bruits du dehors me viennent ; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle \ : dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh ! que la nuit fait venir des pensées sérieuses ! Je ne crois pas que le méchant, que l'impie, que l'incrédule soient aussi pervers la nuit que le jour. Un monsieur qui doute de beaucoup de choses m'a dit souvent que, dans la nuit, il croyait toujours à l'enfer. C'est qu'apparemment, dans le jour, les objets extérieurs nous dissipent et distraient l'âme de la vérité. Mais que vais-je dire? J'avais à parler de si douces choses. J'ai reçu ton ruban ce soir, le réseau, la petite boîte, avec la belle épingle et le joli petit billet. Tout cela, je l'ai touché, essayé, examiné, et mis dans le cœur. Merci, merci! Tu veux bien que je dorme, je m'arrache d'ici. Pourquoi dormir au lieu d'écrire?

Le 22. — Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'affaires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime. C'est tantôt ici, tantôt là, à Paris, à Albi où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux ; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit Y Imitation, qu'on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l'âme, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle aspire à la solitude. Oh ! le bienheureux état où l'on peut s'occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n'occupent que légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour ! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les oulos.

Oh ! que j'aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une plume! Je t'aurais écrit, je t'aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite ; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d'une contrariété? Faisons ma soupe de bonne grâce; les saints souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine. Elle v trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois, quand ce ne serait que la vue

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seule du feu et les petites brûlures qu'on se fait et qui font penser au purgatoire.

Le 7 avril. — Bien des jours se sont passés depuis que je n'ai rien mis ici : la semaine sainte, la grande fête de Pâques, toutes ces solennités qui tiennent l'âme loin de la terre. Je ne me suis guère arrêtée ici que pour les repas. Le lundi, j'étais à Cahuzac, et le lendemain encore, retenue par la pluie ; le mercredi, je le passai à Andillac à faire la chapelle du jeudi-saint avec M. le curé et la petite Virginie.

Le ii. — Lacune de plusieurs jours. Je me trouve à présent sur une page déchirée, accident qui ne m'empêchera pas d'écrire. Je sais d'ailleurs que pareille chose arrive souvent au papier du cœur. Veux-tu que je te dise pourquoi je mets si peu de suite à mon Journal? C'est que je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou d'occupations. Ceci n'est qu'un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c'est avec le cœur que l'on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je? tant de choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, feraient écrire des volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des Etudes, qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il décrit avec tant de charme, tant d'esprit, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste parles rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume !

Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu'un point sur un i. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au cœur? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin : la voilà hors de la page ; comme elle est loin ! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature ; que Dieu te conduise où tu veux aller? Nous reverrons-nous ? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute! mais peut-être par cela même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m'arrête à cette pensée : qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu'il aime.

Tous les soirs je lis quelque Harmonie de Lamartine ; j'en apprends des morceaux par cœur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme. qui me transporte loin du livre qui tombe loin de ceux qui parlent auprès de moi ; je me trouve où sont ces esprits qui balancent

journal d'hugi-nie de gchrin 65

les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d'air...

J'aurai toujours regret de n'avoir pas fait mes Enfantines ; mais pour cela il m'aurait fallu être tranquille clans ma chambre comme une abeille dans sa ruche. Quelquefois il m'est arrivé de désirer d'être en prison pour me livrer à l'étude et à la poésie. Oh! quelle jouissance d'être sans distractions avec Dieu et avec soi-même, avec ce qu'il y a en nous qui pense, qui sent, qui aime, qui souffre !

Le 15 mai. — Nous avons M. Bories aujourd'hui, notre curé, les Facieu et quelques autres personnes. Je les laisse au jeu et viens à l'écart te parler un instant de ma journée. C'est de celles que je remarque, qui me charment par un beau ciel et par de doux événements. D'abord, en me levant, j'ai reçu une lettre de notre ami de Bretagne que je croyais mort. Quel plaisir m'ont fait cette écriture, ces expressions de pur attachement, ces expansions d'une âme triste et pieuse ! Pauvre ami, dans quel abattement je le vois ! Je voudrais le consoler, lui faire du bien. Il me parle de poésie comme d'un baume; il faut que je lui en envoie. Je suis bien occupée, mais le soin des malades passe avant tout. Le bon Dieu bénit cette bonne œuvre. Voyons donc ce qui reste de poésie dans mon âme. Je crains qu'elle ne soit éteinte depuis le temps que je la laisse mourir. Rien que ce pauvre affligé n'était capable de la rallumer. Je sens déjà quelque chose en moi qui renaît, qui va jaillir de mon âme. J'ai pris cette lettre des mains de Pouffé qui m'a paru un de ces nains chargés pour les châteaux de mystérieux messages. Grand merci au bossu, et me voilà dans la côte de Sept-Fonts, lisant ma belle lettre. Puis, j'ai fait réflexion sur ces paroles venues des bords de l'Océan dans les bois du Cayla, sur cette âme inconnue parlant à la mienne comme une sœur à une sœur; sur ce qui a amené notre correspondance, sur la Bretagne, sur La Chênaie et son grand solitaire, sur toi, sur la pauvre Marie, sur son tombeau. Là, je me suis arrêtée dans une pieuse pensée : qu'il fallait prier pour elle ; et j'ai prié. Puis, en m'en allant, j'ai pris quelques fleurs pour notre autel à la Vierge et écouté le rossignol, toute pénétrée de ces tristesses et de cette riante nature, contraste, hélas ! des choses humaines.

[Sans date.] — En m'occupant de calcul tout à l'heure, j'ai voulu savoir le nombre de mes minutes. C'est effrayant, 1(18 millions et quelques mille! (1) Déjà tant de temps dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mou Dieu, qu'avonsnous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S trouvera-t-il qui comptent pour la Aie éternelle? s'en trouvera-t-il beau-

(1) Elle se trompe, et met un zéro de trop. Mais à quoi bon le remarqu

66 JOURNAL D'ntTGÉNIE DE GUi'RIN

coup, s'en trouvera-t-il un seul? Si observaveris, Domine, Domine, quts snstinebit ?

Cet examen du temps fait trembler l'âme qui s'y livre, pour si peu qu'elle ajt vécu, car Dieu nous jugera autrement que les lis. Je n'ai jamais compris la sécurité de ceux qui ne se donnent d'autre appui qu'une bonne conduite humaine pour se présenter devant Dieu, comme si tous nos devoirs étaient renfermés dans le cercle étroit de ce monde. Etre bon père, bon fils, bon citoyen, bon frère, ne suffit pas pour entrer au ciel. Dieu demande d'autres mérites que ces douces vertus du cœur à celui qu'il veut couronner d'une éternité de gloire.

Une journée passée à étendre une lessive q 1

Quatrième cahier* — Mai-Juin 1837

E i" mai 1837. — C'est ici , mon ami , que je veux reprendre cette correspondance intime qui nous plaît et qui nous est nécessaire, à toi dans le monde, à moi dans ma solitude. J'ai regret de ne l'a voir pas continuée, à présent que j'ai lu ta lettre où tu me dis pourquoi tu ne m'avais pas répondu. Je craignais de t'ennuyerpar les détails de ma vie, etje vois que c'est le contraire. Plus de souci donc là-dessus, plus de doute sur ton amitié ni sur rien de ton cœur si fraternel. J'avais tort : tant mieux, je craignais que ce ne fût toi. En toute joie et liberté reprenons notre causerie, cette causerie secrète, intime, dérobée, qui s'arrête au moindre bruit, au moindre regard. Le cœur n'aime pas d'être entendu dans ses confidences. Tu as raison quand tu dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers ; j'en ai bien lu quelque chose à papa, mais non pas tout. Le bon père aurait peut-être quelque souci de ce que je dis, de ce qui me vient parfois dans l'âme; un air triste lui semblerait un chagrin. Cachons-lui ces petits nuages ; il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père ! Nous leur devons être à peu près ce que les anges sont à Dieu. Entre frères, [ différent, il y a moins d'égards et plus d'abandon. A toi Jonc le cours de ma vie et de mon cœur, tel qu'il vient. Le 2. — Deux lettres de Louise, jolies, tendres, mais tristes, fa pauvre

amie est entourée de morts et pleure une voisine, la mère Je Mélanie,

cette jeune fille dont je t'ai parlé, je crois. C'est cette pauvre montagnarde qu'on a prise des champs pour l'habiller en demoiselle, la faire élèvera Toulouse où elle voit les dames de Villèle. Son éducation a bien pris et la demoiselle croît à ravir sur la paysanne. 11 y aura deux vies dans sa vie Je la trouve intéressante, surtout à présent que la pauvre orpheline pleure sa mère et se désole dans ses grands salons de n'avoir pas pu se trouver au chevet du lit de sa pauvre mère. Louise me dit qu'elle ne reviendra pas à Rayssac, où il n'y a plus rien pour elle, et qu'elle entrera au couvent. C'est le lieu des âmes tristes, ou qui sont étrangères au monde, ou qui sont craintives et s'abritent là comme dans un colombier.

Le 3. — Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes nouvelles dans ce printemps tardif. C'est de quoi dire un mot, mais je te quitte pour des occupations utiles. Ceci n'est que passe-temps : joujou du cœur qu'une plume, pour une femme ! Vous autres hommes, c'est différent.

Le 4. — Rien que la date; je n'ai pu écrire, ayant passé la journée à Cahuzac, pauvre endroit qui d'ailleurs laisse peu à dire.

Le 5. — Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes: c'est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l'état de l'air et des saisons, que, comme une fleur, elle s'épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu'elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps

Pour me distraire, j'ai feuilleté Lamartine, le cher poète. J'aime l'hymne au rossignol et bien d'autres de ses Harmonies, mais que c'est loin de l'effet que me faisaient ses Méditations! C'étaient des ravissements, des extases; j'avais seize ans : que c'était beau! Le temps change bien des choses. Le grand poète ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m'a pas même pu distraire aujourd'hui.

Essayons autre chose, car il ne faut pas garder l'ennui qui ronge l'âme. Je le compare à ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises et des meubles dont j'entends le cr^c-crac dans ma chambre quand ils travaillent et mettent leur loge en poussière. Que faire donc? il ne m'est pas bon d'écrire, de répandre je ne sais quoi de troublé. Que la vase retombe au fond et puis que l'eau coule, pas plus tôt. Laissons livres et plumes, je sais quelque chose de mieux. Cent fois je l'ai essayé: c'est la prière, la prière qui me calme. Quand, devant Dieu, je dis à mon âme : « Pourquoi étesvous triste et pourquoi me troublez-vous?» Je ne sais quoi lui répond et fait qu'elle s'apaise à peu près comme quand un enfant pleine et qu'il voit sa mère. C'est que la compassion et tendresse divine est toute maternelle pour nous.

JOURNAt D'EUGÉNIE DE GUÉRIX 69

Le 6. — On avait défendu à saint Jean de Damas d'écrire à personne, et, pour avoir fait des vers pour un ami, il fut chassé de son couvent. Cela m'a paru bien sévère ; mais que de sagesse ou y voit, quand, après ses supplications et beaucoup d'humilité, le saint rentre en grâce, qu'on lui ordonne d'écrire et d'employer ses talents à combattre les ennemis de Jésus-Christ! Il fut trouvé assez fort pour entrer en lice alors qu'il s'était dépouillé d'orgueil. Il écrivit contre les iconoclastes. Oh! si tant d'écrivains illustres avaient commencé par une leçon d'humilité, ils n'auraient pas fait tant d'erreurs ni tant de livres. L'orgueil en fait bien éclore ; aussi voyons les fruits qu'ils produisent, dans combien d'égarements nous mènent les égarés !

Mais c'est trop étendu pour moi, ce chapitre de la science du mal : j'aime mieux dire que j'ai cousu un drap de lit et que je cousais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion : il va recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différents ! peut-être celui de la tombe. Qui sait s'il ne sera pas mon suaire, si ces points que je fais ne seront pas décousus par les vers! Pendant ce temps, papa me contait qu'il avait envoyé à mon insu une pièce de vers à Rayssac, et j'ai vu la lettre où M. de Bayne en parlait et lui disait que c'était bien. Un peu de vanité m'en venait, elle est tombée dans ma couture. A présent, je me disque la pensée de la mort est bonne pour nous préserver du péché. Elle modère la joie, tempère la tristesse, fait regarder comme passé tout ce qui passe. J'ai d'excellentes méditations là-dessus dans un livre que je viens de me procurer, la Retraite, du père Judde. Que j'aime ce livre et que j'ai d'obligation à celui qui me l'a fait connaître !

Le 7. — Je ne sais quoi vint me détourner hier, lorsque je voulais te parler de ma petite bibliothèque, des livres que j'ai, de ceux que je voudrais avoir. 11 me manque sainte Thérèse, ses lettres si spirituellement pieuses. Je les ai vues chez une servante, la pauvre lille! Mais qui sait? peut-être elle les comprend mieux que moi. Les choses saintes sont à la portée du cœur et de toute intelligence pieuse. J'ai remarqué cela bien souvent, que telle personne qui paraît simple aux yeux du monde, une ignorante, une Rose Dreuille, est infiniment versée dans les choses intellectuelles, dans les choses de Dieu. Je connais bien des gens d'esprit qui sont bêtes : comme deux messieurs qui ne voulaient pas que Dieu tù: parce qu'il nous donne des lois gênantes, parce qu'il y a un onf< r Ils trouvent absurdes les lois du jeûne, la croyance au péché originel, et hier. la vénération des images. Pauvres gens ! qu'il s'en trouve de ceux qui l'ont Jes entendus sur ces choses sacrées, saints hiéroglyphes qu'ils lisent les comprendre et qu'ils appellent folies '

Nos paysans s'en mêlent; l'un d'eux a cité le concile de Trente à notre

curé dans un cas où ce savoir lui seyait mal. Se mêler d'interpréter les conciles et ne pas dire le Pater, quelle pitié! Voilà ce que font les lumières dans nos campagnes, les lumières de l'alphabet ; car, c'est parce qu'il sait lire que le peuple se croit savant. Monté sur l'orgueil, il touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée ce qu'il devrait contempler à genoux. Il veut voir, comprendre, saisir, et marche droit à l'incrédulité. 11 faut qu'on lui prouve la foi maintenant, lui qui croyait tout. Ils ont bien perdu, nos paysans, dans leur contact avec les livres, et qu'y ont-ils appris qu'une ignorance de plus, à méconnaître leurs devoirs? Cela fait pitié pour ces pauvres gens. 11 vaudrait bien mieux qu'ils ne sussent pas lire, a moins qu'on ne leur apprît en même temps quelles lectures leur sont bonnes. A la montagne de Rayssac, ils lisent tous, mais c'est le catéchisme, des livres de messe et de piété. Voilà le but des écoles et ce qu'on y devrait enseigner : la religion , faire de bons chrétiens. A Andillac et ailleurs, on apprend à signer et à dire : gué souy sapianl

Mais cette digression m'a mené loin de mes livres dont je parlais. Ma collection s'accroît ; tantôt une fois et tantôt l'autre, je me procure quelque chose. J'ai rapporté d'Albi le nouveau Mois de Marie de l'abbé Le Guillou, livre suave et doux, tout plein de fleurs de dévotion. J'en lis tous les matins quelque chose. Nous faisons le mois de Marie dans notre chambre devant une belle image de la Vierge, que Françoise a donnée à Mimi. Au-dessus, il y a un christ encadré qui nous vient de notre grand'mère, plus haut, sainte Thérèse, et puis plus haut le petit tableau de l'Annonciation que tu connais, de sorte que l'œil suit toute une ligne céleste dès qu'il regarde et s'élève : c'est une échelle qui porte au ciel

Le 5. — Que te dirai-je à présent? qu'il pleut, que le ciel ne veut pas absolument nous sourire. Mai s'en ira, je le crains, sans soleil, sans fleurs, sans verdure. Nos bois sont comme en hiver, secs et nus. Le rossignol y chante quelquefois d'un air triste, et je le plains de n'avoir pas un abri C'est un temps de calamité, tout souffre. L'air est malsain, on n'entend parler que de morts et de mourants. La grippe fait bien des ravages. C'est un autre choléra qui décime presque la population à certains endroits. A Toulouse, il est mort jusqu'à soixante personnes par jour. Ici, rien n'arrive ni à nous ni à nos domestiques : heureux que nous sommes, loin des villes et de leur contagion ! Si bien des choses nous manquent, celles dont nous jouissons sont bien douces, et j'en bénis Dieu tous les jours; tous les jours, je me trouve heureuse d'avoir des bois, des eaux, des prés, des moutons, des poules qui pondent, de vivre enfin dans mon joli et tranquille Cayla avec une famille qui m'aime. Qu'y a t-il de plus tlmix au monde?

11 ne nous manque que toi, cher membre, que le corps réclame. Quand

t'aurons-nous? Rien ne paraît s'arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous voir. C'est triste, mais résignons-nous a tout ce que Dieu veut ou permet. J'aime beaucoup la Providence qui mène si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements de ce monde. Un jour nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous, mon ami, rapprochons-nous de cœur et de pensée en nous écrivant l'un à l'autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l'âme comme une eau courante emporte son limon.

Pour moi, je me trouve mieux après que je me suis laissée couler ici. Je dis ici, parce que j'y laisse l'intime, sans trop regarder ce que c'est, même sans le savoir quelquefois. Ce qui se passe en moi m'est inconnu à certains moments; ignorance sans doute de l'être humain. J'ai si peu vu, si peu connu en bien comme en mal ! Cependant, je ne suis pas un enfant. J'aime bien d'écrire a Louise, mais ce n'est pas comme à toi; d'ailleurs, mes lettres sont vues et le cœur n'est pas un livre qu'on veuille ouvrir au public. Merci donc d'aimer ma correspondance, de me donner le plaisir innocent et tout fraternel de te dire bien souvent que je t'aime de cette affection vive, tendre et pure, qui vient de la charité. C'est ainsi qu'on s'aime bien ; c'est ainsi que Jésus-Christ nous a aimés et veut que nous aimions nos frères.

Le 9. — Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.

Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le fenestroun où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu et fait place à de grandes croisées, à de grands salons. C'est plus joli, ces choses nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et replace de cœur les portes ôtées, les pierres tombées. Mes pieds même ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où ils n'ont pas passé tout petits. Que! le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid .; ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d'un jour et fait lever les yeux vers cette habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme.

Une lettre de Marie nous est venue. Je signale toujours une lettre comme

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l'airivée d'un ami. Celles de Marie sont gracieuses, toutes pleines de nouvelles, de petites choses du monde. Aujourd'hui, elle nous annonce l'arrivée de M. Vialar, l'Africain, et celle d'un prince arabe : choses curieuses pour le pays et pour ceux qui savent voir les choses dans les hommes. Que ne fait pas voir un Africain à Gaillac et un Gaillacois en Afrique ! La Providence qui mène tout n'aura pas fait pour rien rencontrer ces deux hommes et tiré l'Arabe de son désert pour lui faire voir notre France, notre civilisation, nos arts, nos mœurs, nos belles cathédrales.

Le IO# — Une lettre écrite à Louise, mes prières, des occupations de ménage, voilà ma journée. Comme je descendais un chaudron du feu, papa m'a dit qu'il n'aimait pas de me voir faire de ces choses; mais j'ai pensé à saint Bonaventure qui lavait la vaisselle de son couvent quand on alla lui porter, je crois, le chapeau de cardinal. — En ce monde, il n'y a rien de bas que le péché qui nous dégrade aux yeux de Dieu. Ainsi, mon chaudron m'a fait faire une réflexion salutaire qui me servira à faire sans dégoût certaines choses dégoûtantes, comme de me noircir les mains à la cuisine. Bonsoir; demain matin, je vais me confesser. Le vent du nord a soufflé tout le jour, nos journaliers grelottaient dans les champs. Faut-il voir l'hiver au mois de mai !

Depuis hier je n'ai pas eu le temps de m'arrêter pour écrire. C'est une privation pour moi de ne pas toucher ma plume, comme pour un musicien de ne pas toucher son instrument. C'est ma lyre à moi, que ma plume ; je l'aime comme une amie, rien ne peut m'en détacher. Il y a entre elle et moi comme un aimant.

Aux flots revient le navire, La colombe à ses amours ; A toi je reviens, ma lyre, A toi je reviens toujours.

Dieu, de qui tu viens, sans doute, Te fit la voix de mon cœur, Et je lui chante, en ma route, Comme l'oiseau voyageur.

Je compose mon cantique

Des Miniers chants des hameaux ;

Je recueille In musique

Qu'en passant font les ruisseaux.

J'écoute le bruit qui tombe Avec le jour dans les 1">is, i i si lupirs de la colombe l'.t le tonnarr» aux cent voix.

J'écoute quand il s'éveille Ce qu'au berceau dit l'enfant, Ce qu'aux roses dit l'abeille, Ce qu'aux forêts dit lu vent.

J'écoute dans les églises Ce que l'orgue chante à Dieu, Quand les vierges sont assises A la table du saint lieu.

Ames du ciel amoureuses, J'écoute aussi vos désirs, Et prends des hymnes pieuses Dans chacun de vos soupirs.

La poésie irait grand train si je la laissais faire ; mais demain c'est la Pentecôte, grande fête qui dispose au recueillement, qui fait taire l'âme pour prier et demander l'esprit saint, l'esprit d'amour et d'intelligence qui fait connaître et aimer Dieu. Je vais donc entrer dans mon cénacle, ma chambrette; plus rien du dehors, s'il est possible. Mais encore je pense à toi, pauvre errant dans le monde. Si tu savais comme je te voudrais avec nous! Que Dieu veuille un jour t'amener, te rendre à la société des frères!

Le 13. — Je reviens ici le lundi de la Pentecôte, sans m'arrêter au jour d'hier, si grand, si divin ; causons un peu d'à présent, du temps que je fais lire Miou, mon écolière. A elle l'oreille, ici le cœur , mais je suis souvent détournée pour la reprendre. Cette enfant a l'intelligence lente et molle, de sorte qu'il faut être Là sans cesse à l'exciter. Patience et persévérance : avec cela nous ferons quelque chose de Miou, non pas un esprit orné, mais une intelligence chrétienne, qui sache pourquoi Dieu l'a mise au monde. Pauvre petite! elle ne le savait pas du toutnaguère. Que nous sommes ignorants, que nous le sommes tous en naissant ! L'n Lamennais n'en aurait pas su plus que Miou à dix ans, si on ne lui eût pas appris davantage. Cela me semble ainsi, et que notre intelligence ne se développe que par l'instruction, comme le bois ne s'allume que parle contact du feu.

l'aime assez d'instruire les petits enfants, de leur faire le catéchisme. C'est un plaisir et même un devoir d'instruire tous ces pauvres chrétiens. On peut faire les missionnaires à tout moment dans nos campagnes, et je doute que des sauvages en sachent moins en fait de religion que certains de nos paysans. Notre cuisinière. Marianne, voyait des cochons dans les commandements. Un autre croit que faire son salut c'est se saluer, et cent autres bêtises qui font pitié. Mais Dieu est bon, et ce n'est pas précisément l'ignorance qu'il punira. On doit bien plus craindre pour les génies qui

s'égarent, pour ceux qui savent la loi et ne veulent pas la suivre, pour ces aveugles qui ferment les yeux au jour. Oh! que ceux-là nie font pitié I qu'ils sont à plaindre ! On voit leur sort dans la parabole de la vigne et de l'arbre stérile. Je l'écrirais, mais tu sais cela.

Un chagrin : nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant coquine. Tout plein de souvenirs s'attachent à Trilbette et me la font regretter. Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour. Notre cœur est comme un arbre entouré de feuilles mortes.

Le pasteur est venu nous voir. Je ne t'ai pas dit grand'chose de lui. C'est un homme bon et simple, instruit de ses devoirs, parlant mieux de Dieu que du monde qu'il connaît peu. Aussi ne brille-t-il pas dans un cercle; sa conversation est commune et lui fait trouver peu d'esprit par ceux qui ne connaissent pas un esprit de prêtre. Il fait le bien dans la paroisse ; sa douceur lui gagne des âmes. C'est notre père à présent. Je le trouve jeune, après M. Bories. Il me manque cette parole forte et puissante qui me soutenait; mais Dieu me l'a ôtée, il sait pourquoi. Soumettons-nous et marchons comme un enfant, sans regarder la main qui nous mène. Au demeurant, je ne me plains pas; il parle bien, très bien pour lésâmes calmes. Jamais Andillac n'eut une si douce éloquence, c'est le Massillon du pays. Mais Dieu seul peut apaiser les troubles de l'âme. Si tu t'étais fait prêtre, tu saurais cela, et je t'aurais demandé conseil ; mais je ne puis rien dire à Maurice. Ah ! pauvre ami, que je le regrette! que je voudrais passer de la confiance du cœur à celle de l'âme ! Il y aurait dans cette ouverture quelque chose de bien spirituellement doux. La mère de saint François de Sales se confessait à son fils ; des sœurs se sont confessées à leurs frères. Il est beau de voir la nature se perdre ainsi dans la grâce.

On vient de m'apporter un jeune pigeon que je veux garder, et priver, et caresser; il me remplacera Trilby. Ce pauvre cœur veut toujours quelque chose à aimer; quand une lui manque, il en prend une autre. Je remarque cela, et que sans interruption nous aimons, ce qui marque notre fin pour un amour éternel. Rien ne me fait mieux... Papa est venu me faire couper le mot entre les dents. Je recommence : Rien ne me fait mieux comprendre le ciel que de me le figurer comme le lieu de l'amour; car si nous n'aimons pas un instant sans bonheur , que sera-ce d'aimer sans fin?

Le 16. — Je viens de faire une découverte. En feuilletant un vieux livre de piété, Y Ange conducteur, j'ai trouvé les litanies de la Providence qu'on dit que Rousseau aimait tant, et celles de l'Enfant Jésus, simples et sublimes comme cette divine enfance. J'ai remarqué ceci : « Enfant qui pleurez dnns le berceau, Enfant qui tonnez du haut des cieux, Enfant qui réparez la

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grâce de la terre, Enfant qui êtes le chef des anges, /> et mille autres dénominations et invocations gracieuses. Si jamais j'exécute un projet que j'ai , ces litanies seront mises sous les yeux des enfants. Mon pigeon me vole dessus et piaule si tendrement pour que je le mette au nid, que je te quitte.

Le 17. — Uu beau soleil levant nous fait espérer un beau jour, chose rare en ce mois de mai. Jamais printemps plus froid, plus aride, plus triste. C *la fait mal à tout : les poulets ni les fleurs ne naissent pas, ni les pensées riantes non plus.

Aujourd'hui, de bonne heure, j'ai été à Vieux visiter les reliques des saints, et en particulier de saint Eugène, mon patron. Tu sais que le saint évêque fut exilé de Carthage dans les Gaules, par un prince arien. Il vint à Albi, de là à Vieux, où il bâtit un monastère où se réunirent beaucoup de saints. C'est aujourd'hui le Moulin de Latour. Je voudrais que ceux qui viennent moudre là sussent la pieuse vénération qui est due à ce lieu ; mais la plupart l'ignorent. On ne sait même plus pourquoi il se fait des processions, à Vieux, de toutes les paroisses du pays. Je l'ai expliqué à Miou, qui m'accompagnait et qui comprend peut-être à présent ce que c'est que des reliques, et ce qu'on fait devant ces pavillons où elles sont exposées.

J'aime ces pèlerinages, restes de la foi antique; mais ce n'est plus le temps aujourd'hui de ces choses, l'esprit en est mort pour le grand nombre. On allait à Vieux en prières, on n'y va plus qu'en promenade. Cependant si M. le curé ne fait pas cette procession, il sera cause de la grêle. La cré dulité abonde où la foi disparaît. Nous avons pourtant quelques bonnes âmes bien dignes de plaire aux saints, comme Rose Dreuille, la Durelle qui sait méditer, qui a tant appris sur le chapelet, puis Françon de Gaillard et sa fille Jacquette, si recueillie à l'église.

Cette sainte escorte ne m'accompagnait pas ; j'étais seule avec mon bon ange et Miou. La messe entendue, mes prières faites, je suis partie avec une espérance de plus. J'étais venue demander quelque chose à saint Eugène. Les saints sont nos frères. Si tu étais tout-puissant, ne m'accorderais-tu pas ce que je te demanderais? C'est ce que j'ai pensé en invoquant saint Eugène, qui, de plus, est mon patron. Nous avons si peu en ce monde, au moins espérons en l'autre.

Le 20. — Trois lettres nous sont venues : une d'Euphrasie, une d'Antoinette et une de Félicité, bien triste. Te voilà malade, pauvre Maurice. v >ilà pourquoi tu ne nous écrivais pas. Mon Dieu ! que je voudrais être là tout près, te voir, te toucher, te soigner! Tu es bien soigné, sans doute; mais tu as besoin d'une sœur. Je le sais, je le sens. Si jamais j'ai désiré te voir, c'est bien l'heure. Faut-il que toujours le malheur t'amène! tan: révolution, tantôt le choléra, à présent ton mal. Le plaisir de nous voir serait-il trop doux? Dieu ne veut pas de parfait bonheur en ce monde.

Tous ces jours-ci je pensais : si Maurice arrivait aux vacances, quelle joie1, que papa serait heureux ! Et voilà que tout ce bonheur s'en va clans une maladie. Mais arrive, viens; l'air du Cayla, le lait d'ânesse. le repos vont te guérir. J'ai regret de ne t'avoir pas répondu ; je serai peut-être cause de quelque pensée triste, de quelque doute qui t'aura fait mal. Tu auras cru que je ne voulais plus t'écrire, que je ne voulais plus de ton amitié. Je t'écrivais ici tous les jours, mais je voulais te donner le temps de désirer une lettre : ce délai t'aurait fait répondre plus vite une autre fois. Laissons tout cela maintenant, ne parlons plus du passé. Nous allons nous voir, nous entendre, et tout expliquer.

Le 22. — Pas d'écriture hier. La journée du dimanche se passe à l'église ou sur les chemins. Le soir, je suis fatiguée ; à peine si j'ai lu après souper un peu de l'Histoire de l'Eglise, mais j'ai beaucoup pensé à toi pourtant, Dieu le sait. J'ai demandé à Rose de prier pour toi. Elle m'a promis de le faire. Cela m'a fait plaisir ; depuis je suis plus tranquille, parce que je crois que la prière est toute-puissante. J'en sais une preuve dans un petit enfant guéri subitement d'une cécité complète. Cette histoire est jolie, il faut que je te la conte. Il y avait à Ouillas, dans un couvent de nos montagnes, une jeune fille, pensionnaire si pieuse, si douce, si innocente, que tout le monde l'aimait et la vénérait comme un ange. On dit que son confesseur, M. Chabbert, que nous avons eu pour curé, la trouva si pure, qu'il lui fit faire sa première communion sans l'absoudre. Elle mourut à quatorze uns, en si grande vénération et amitié de ses compagnes que, l'une après l'autre, elles vont chaque jour visiter sa tombe, toute blanche de lis dans la saison des fleurs, et lui demander ce dont elles ont besoin, et plus d'une fois la sainte a exaucé leur prière. Depuis deux ans le concours se faisait au cimetière, lorsqu'une pauvre femme, venant ramasser du bois tout auprès avec son petit garçon aveugle, se souvint des merveilles qu'on racontait de Marie, et l'idée lui vin de mener son enfant sur la tombe et de demander sa guérison. Voici à peu près sa prière .

". Petite sainte Marie, vous que j'ai vue si bonne et si compatissante, écoutez moi à présent du Paradis où vous êtes ; rendez la vue a mon fils; que Dieu m'accorde par vous cette grâce ! »

A peine est-ce dit, la pauvre mure, encore à genoux, entend son petit s'écrier qu'il y voit : Ay, marna, té bésil Des croûtes qui fermaient ses yeux sont tombées; la même plaie couvrait la tête, ne laissant pas voir un cheveu, et huit jours après la pauvre mère faisait voir à tout le monde son enfant aux beaux yeux et aux jolies boucles blondes

Je tiens cela de M"c Carayon, d'Albi, qui a vu l'enfant aveugle et l'enfant guéri miraculeusement. C'est une histoire charmante, que je crois d» tout mou cœur, et qui me donnerait envie d aller ; Ouillas pour demander

aussi quelque chose que je demanderais avec toute la ferveur de mon âme.

J'attendais de tes nouvelles ce matin. Félicité nous dit que tu dois nous écrire en même temps qu'elle; mais pas de lettre, ce retard nous met en peine. Qui sait? peut-être es-tu plus souffrant. Le temps n'est pas bon pour toi : toujours froid ou pluie. Il va bien me tarder qu'il fasse beau, que le printemps paraisse, que l'air soit doux. Depuis hier, j'ai fait bien des baromètres. C'est ce rude hiver, cet air froid et malsain qui t'ont fait mal.

J'ai fort grondé mon écolière qui manque souvent de respect à sa mère. Pour lui faire impression, je lui ai cité ce trait de dix enfants maudits par leur mère, que saint Augustin avait vus à Ilippone dans un tremblement et un état affreux. Miou a paru touchée; peut-être en sera-t-elle plus obéissante quand elle sera tentée de dire non à sa mère. Je me souviens comme ces enfants maudits me faisaient peur. La désobéissance fut le premier vice de l'homme, c'est le premier défaut de l'enfant : il trouve un maudit plaisir dans tout ce qu'on lui défend. Nous portons tous ce trait de notre premier père. Il n'y a que l'Enfant Jésus duquel on ait pu dire qu'il était soumis et obéissant. Ce serait un beau modèle à présenter à l'enfance que cette enfance divine avec ses vertus, ses grâces, dont quelque pieux Raphaël ferait ressortir les traits. J'ai pensé cela bien souvent, et formé mon groupe de saints enfants du Vieux et du Nouveau Testament : Joseph, Samuel, Jean-Baptiste, mené à trois ans au désert; Cyrille, qui mourut martyr à cinq ans; le frère de sainte Thérèse, qui bâtissait de petits oratoires à sa sœur; la vierge Eulalie. Non, elle est trop grande à douze ans parmi ces tailles enfantines; mais je trouverais bien quelque autre petite sainte à encadrer. Tout cela parsemé de fleurs, d'oiseaux, de perles, ferait un joli petit tableau pour l'enfance. Quelque chose me dit d'en faire un livre, comme je t'en ai parlé dans le temps. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais pu me défaire de cette idée; au contraire, elle se présente plus souvent que jamais.

Le 27. — Rien ici depuis plusieurs jours; mais j'ai bien écrit ailleurs, car je me sens le besoin de me répandre quelque part, j'ai fait cela avec Louise et devant Dieu : pour se consoler, rien de mieux que la foi pour l'âme, l'amitié pour le cœur. Tu sais ce qui m'attriste, c'est de penser que tu as été bien malade, que tu l'es encore. Qui sait? à cent lieues de distance ! Mon Dieu, que cet éloignement fait souffrir I Je ne puis pas même savoir où tu es, et je voudrais tout savoir. Le cœur, en peine, se fait bien désireux et bien souffrant.

Voilà ma journée : ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et puis ilans ma chambrette. Oh ! je ne dis pas tout ce que j*y fais. J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regarde deux, dont l'une peu-

chait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à considérer et à se représenter, l'épanchement de l'amitié dans ces deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l'abri d'un tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C'est ma fleur de prédilection. J'en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras, et te faire voiries deux fleurs amies. Douce image qui, des deux côtés, est charmante, quand je pense qu'une sœur est fleur de dessous. Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre ! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.

Le 29. — Depuis deux jours je ne t'ai rien dit, cher Maurice ; je n'ai pu mettre ici rien de ce qui m'est venu en idées, en événements, en craintes, en espérances, en tristesses, en bonheur. Quel livre de tout cela! Deux jours de vie sont longs et pleins quelquefois, et même tous, si l'on veut s'arrêter à tout ce qui se présente. La vie est comme un chemin bordé de fleurs, d'arbres, de buissons, d'herbes, de mille choses qui fixeraient sans fin l'œil du voyageur; mais il passe. Oh! oui, passons sans trop nous arrêter à ce qu'on voit sur terre, où tout se flétrit et meurt. Regardons en haut, fixons les cieux, les étoiles ; passons de là aux cieux qui ne passeront pas. La contemplation de la nature mène là; des objets sensibles, l'âme monte aux régions de la foi et voit la création d'en haut, et le monde alors paraît tout différent.

Que la terre est petite à qui la voit des cieux ! a dit Delille, après un saint, car les saints avec les poètes se rencontrent quelquefois. Rien n'est plus vrai que cette petitesse de la terre, vue de la sorte par l'œil de l'âme qui sait se placer comme il faut pour bien voir. Ainsi Bossuet a jugé du néant des grandeurs ; ainsi les saints ont foulé aux pieds ce qui brillait aux autres hommes, fortune, plaisirs, gloire, et se sont fait traiter de fous par leur singulière sagesse.

[Sans date.] — Enfin une de tes lettres! Tu es mieux, presque guéri, tu vas arriver. Je suis contente, heureuse ; je bénis Dieu cent fois de ces bonnes nouvelles, et je reprends mon écriture demeurée là depuis plusieurs jours. Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c'est, ni ce que j'ai de malade : ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps; c'est donc l'âme, pauvre âme infirme !

Juin. — Deux visites, deux personnes que j'aime et qui nous feront plaisir tant qu'elles voudront demeurer. On n'en dit pas autant de tous les visiteurs; mais Elisa F... est bonne, spirituelle ; sa cousine A..., fort

doute et, sans être belle, un charme de jeunesse qui fait que je la trouva

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vent. Cependant, de temps en temps, je m'échappe et viens ici, comme à pèsent, pour ecnre, lire ou prier, trois choses qui me sont utiles De temps en temps, lâme a besoin de se trouver en solitude, de se recueil lo.n de tout bruit C'est ce que je viens faire ici. J'ai écrit à wïdtf répondu a GibrWto, qui ma demandé avec empressement de tesnot vel.es des qu eUe fa su malade. Ces témoignages d'amitié me me font bén.r D.eu d'être aimée. L'amitié est chose si douce ! Elle niê e à a joie et vient adoucir l'affliction. Marie de Thézac a montré aus ie même intérêt Au moins, tu as des amis. 6

Je n'ai vu que toi s'en allant (page 80).

Cinquième cahier* — 26 janvier*- 19 février* 1333

e 26 janvier 1838. — Je rentre pour la première fois dans cette chambrette où tu étais encore ce matin. Que la chambre d'un absent est triste ! On le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes souliers sous le lit, la table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu lisais hier au soir avant de t'endormir, et moi qui t'embrassais, te couchais, te voyais. Qu'est-ce que ce monde où tout disparait? Maurice, mon cher Maurice, oh! que j'ai besoin de toi et de Dieu! Aussi en te quittant suis-je allée à l'église où l'on peut prier et pleurer à son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu es triste, quand tu as le cœur brisé? Pour moi, je sens que j'ai besoin d'une consolation surhumaine, qu'il faut Dieu pour ami quand ce qu'on aime fait souffrir.

Que s'est-il passé aujourd'hui pour l'écrire ? Rien que ton départ, je n'ai vu que toi s'en allant, que cette croix où nous nous sommes quittés. Quand le roi serait venu, je ne m'en soucierais pas; mais je n'ai vu personne que Jeannot ramenant vos chevaux. J'étais à la fenêtre et suis rentrée; il me semblait voir le retour d'un convoi.

Voilà le soir, la fin d'une journée bien longue, bien triste. Bonsoir; tu peux presque m'entendre encore, tu n'es pas trop loin; mais demain, aprèsdemain, toujours plus loin, plus loin !

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Le 37. — Où es-tu ce matin ? Après cet appel, je m'en vais d'ici, comme pour te chercher par-ci par-là, où nous étions ensemble.

Je n'ai fait que coudre et repasser ; peu lu, seulement le bon vieux saint François de Sales, au chapitre des amitiés. C'était bien le mien; le cœur cherche toujours sa pâture. Moi, je vivrais d'aimer : soit père, frères, sœur, il me faut quelque chose.

Le dimanche, que dire quand le pasteur ne prêche pas? C'est la manne de notre désert que cette parole du ciel, qui tombe douce et blanche, d'un goût simple et pur que j'aime. Je suis revenue à jeun d'Andillac, mais j'ai lu Bossuet, ces beaux sermons tout signetés de ta main. J'ai laissé ces papiers, souvent avec ma marque par-dessus. Ainsi, nous nous rencontrons partout comme les deux yeux ; ce que tu vois beau, je le vois beau ; le bon Dieu nous a fait une partie d'âme bien ressemblante à nous deux.

Le 28. — Te voilà sans doute parti de Toulouse ; tu roules, tu t'en vas, tu t'éloignes. A moins que tu ne tousses pas en chemin, qu'il ne fasse pas froid, qu'il n'arrive pas d'accidents! « Que lui arrivera-t-il, ô mon Dieu ! je n'en sais rien ; tout ce que je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez réglé, prévu et ordonné de toute éternité. Cela me suffit, mon Dieu, cela me suffit. J'adore vos desseins éternels et impénétrables, je m'y soumets de tout mon cœur, pour l'amour de vous. Je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout et j'unis ce sacrifice à celui de Jésus-Christ mon Sauveur. Je vous demande en son nom la parfaite soumission pour tout ce que vous voulez et permettez qu'il arrive. Que la très juste, très élevée et très aimable volonté de Dieu soit accomplie en toute cho Prière de Madame Elisabeth, dans la tour du Temple, dite bien souvent par moi dans la chambrette.

Je vais écrire à nos cousines Saint-Hilaire, puis nous irons à Cahuzac, avec Mimi, voir Françon qui est bien malade.

Le 29. — Le tonnerre, la grêle, un jour d'automne ce matin ; un temps d'été à présent, le soleil est chaud et lourd. Quelle variation dans le ciel et dans toutes choses ! Tout était glace, il y a quinze jours, et tu étais ici : ce n'est pas le froid que je regrette. Oh ! ce vent du nord qui sifflait me faisait un plaisir! Je le bénissais chaque fois que je passais en grelottant à la salle. Cependant il te fallait partir, j'y consentais pour celle qui t'attendait à Paris, il faut savoir se séparer en ce monde. Que ne puis-je savoir où tu es, quel point tu touches, quel chemin tu fais, pour te joindre, t'embr.i Que n'ai-je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime! Je conçois que Dieu, qui est amour, soit partout.

Le pasteur nous est venu voir; sa visite m'a fait plaisir; j'aime sa petite causerie qui ne s'étend pas plus loin que sa paroisse, et ne fatigue pas pour

la suivre tant que l'esprit soit abattu. Je ne sais ce que j'ai gribouillé, mes idées sont gênées, mal à l'aise, comme prises à la patte, et se débattant bizarrement dans ma tête. Les laisser faire? Non, je m'en vais après un tendre bonsoir.

Le 31. — Je me suis trouvé une drôle d'affection. Bête de cœur qui se prend à tout! Le dirai-je? J'aime ces trois sangsues qui sont sur la cheminée. Je ne voudrais ni las donner ni les voir mourir; je les change d'eau tous les jours, avec grande attention qu'il n'en tombe aucune. Quand je ne les vois pas toutes, je prends la fiole et regarde ce qui se passe dedans, et autres signes d'affection non douteux, et cela parce que ces sangsues ont été apportées pour Charles, que Charles est venu avec Caroline et que Caroline est venue pour toi. Drôle d'enchaînement qui me fait rire sur ce que le cœur enfile. Que de choses! C'est plaisant d'y penser et de te voir parmi des sangsues. Impossible même de vous séparer encore; ces bêtes me marquent le temps froid ou chaud, le pluie, le soleil, et sans cesse je les consulte depuis que tu es parti. Par bonheur, la fiole a toujours marqué beau. Nous disons mille fois : « Maurice sera arrivé sans rhume, sans froid, sans pluie. » Voilà, mon ami, comme nous pensons à toi, comme tout nous y fait penser.

Le 1" février. — Jour nébuleux, sombre, triste au dehors et au dedans. Je m'ennuie plus que de coutume, et comme je ne veux pas m'ennuyer, j'ai pris la couture pour tuer cela à coups d'aiguille; mais le vilain serpent remue encore, quoique je lui aie coupé tête et queue, c'est-à-dire tranché la paresse et les molles pensées. Le cœur s'affaiblit sur ces impressions de tristesse, et cela fait mal. Oh ! si je savais la musique! On dit que c'est si bon, si doux pour les malaises de l'âme.

Le 2 (vendredi). — Voici huit jours que tu es parti, à la même heure. Je vais passer par le chemin où nous nous sommes quittés. C'est la Chandeleur; je vais à la messe avec mon cierge.

Nous arrivons d'Andillac avec une lettre de Félicité; il y en avait une pour toi de Caroline, que j'ai renvoyée en y glissant un mot pour la chère sœur. Je puis bien l'appeler ainsi, au point où nous en sommes; ce n'est qu'anticiper sur quelques mois, j'espère. Qui sait cependant? J'ai toujours le cœur en crainte sur cette affaire et sur toi, mauvais artisan de bonheur. Je crains que tu n'achèves pas celui-là, que tu laisses là le dernier anneau de cette chaîne qui t'unirait pour toujours... Toujours me semble effrayant pour toi, aigle indépendant, vagabond. Comment te fixer dans ton aire ?...

Ce chapitre n'est pas le seul. Dieu sait ceux que je trouve en toi, qui me déplaisent, qui m'attristent. Si du cœur nous passons à l'âme, oh ! c'est là, c'est là!... Mais que sert de dire et d'observer et de se plaindre? Je ne me

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sens pas assez sainte pour te convertir ni assez forte pour f en traîner. Dieu seul peut faire cela. Je L'en prie bien, car mon bonheur y est attaché. Tu ne le conçois pas, peut-être, tu ne vois pas avec ton œil philosophique les larmes d'un œil chrétien qui pleure une âme qui se perd, une âme qu'on aime tant, une âme de frère, sœur de la vôtre. Tout cela fait qu'on se lamente comme Jérémie.

Voilà cette journée qui finit avec de la neige. Je suis heureuse de te savoir arrivé, à présent que le froid revient. Pourvu que tu ne prennes pas mal dans tes courses, que ta poitrine aille bien, que M. d'A. . ne te fasse pas trop veiller eu te racontant ses ennuis. Mille soucis me viennent, m'attristent, mille pensées me viennent et tombent à flocons sur Paris.

J'ai trouvé dans des chiffons de papier ma première poésie, je la mets là. J'y mets toutee que je rencontre, que je te ferais voir si tu étais ici. Que tu n'y sois plus, ce me semble impossible ; je me dis que tu vas revenir, et cependant tu es bien loin, et tes souliers, ces deux pieds vides que tu as dans ta chambre, ne bougent pas. Je les regarde, je les aime presque autant que ce petit soulier rose que tu me lisais l'autre jour dans Hugo. Le cœur se fourre partout, dans un soulier, dans une fiole ; on dirait qu'il est bien bête. No le dis-tu pas?

Le 3. — J'ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette avec son nœud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du bas, je prends l'aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le temps passe et nous emporte sur sa croupe.

Eran vient d'arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu étais parti de Gaillac. C'est donc vendredi, le même jour que d'ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n'est pas heureux: maman mourut un vendredi, et d'autres événements tristes que j'ai remarqués. Je ne sais si l'on doit croire à cette fatalité des jours.

Le 4. — Il en est d'heureux, le dimanche, souvent le dimanche. Des lettres au sortir de la messe, une des tiennes de Bordeaux, enfin de tes nouvelles, de ton écriture. Quand en aurai-jc d'autres de Paris? Comme le cœur est ambitieux ! Ce matin, transporté de ce que je tiens; maintenant ce n'est pas assez. Je t'ai renvoyé une lettre de M .. bien lâchée de n'avoir pas le temps d'y glisser un mot pour toi. Ce mot est ici, tu le trouveras bien tard. Qui sait quand te viendra ce petit cahier? si ce sera lui ou moi que tu verras le premier? J'aimerais que ce lût moi.

Jeté quitte avec un regret, un secret que je ne puis pas te dire parce qu'il n'est pas mien. Peut-être quelque jour pouuai-je en parler. Ça tien-

drait grande place sur ce papier, mon confident, si ce n'était pas d'abord écrit sous le scellé dans mon cœur.

Le 5. — Je n'ai pas le temps d'écrire.

Le 6. — Ecrit beaucoup, mais loin d'ici, pas pour ici. C'est dommage, car j'aurais rempli bien des feuilles de ce qui me vient du cœur aujourd'hui. Tu aimes cela. Augustine est venue passer la journée, n'ayant personne au presbytère. Cette petite qui m'amuse ne m'a pas amusée et m'aura trouvé le front sévère avec l'air préoccupé. J'ai pris ma quenouille pour distraction! mais, tout en filant, mon esprit filait et dévidait et retournait joliment son fuseau. Je n'étais pas à ma quenouille, l'âme met en train cette machine de corps et s'en va. Où va-t-elle? Où était la mienne aujourd'hui? Dieu le sait, et toi aussi un peu ; tu sais que je ne te quitte guère, pas même en lisant les beaux sermons que tu m'as fait connaître. J'y vois tout plein de choses pour toi. Oh ! tu devrais bien continuer de les lire.

Le 7. — Grand vent d'autan, grand orchestre à ma fenêtre. J'aime assez cette harmonie qui sortait de tous les carreaux mal joints, des contrevents mal fermés, de tous les trous des murailles, avec des notes diverses et si bizarrement pointues qu'elles percent les oreilles les plus dures. Drôle de musique du Cayla, que j'aime, ai-je dit, parce que je n'en ai pas d'autre. Qui n'entend jamais rien, écoute le bruit, quel qu'il soit.

Une visite, un ami, M. Limer. Presque en entrant : « Comment va M. Maurice? avez-vous de ses nouvelles? » — « Demain, demain sans doute. » Ces questions-là font plaisir, on voit que c'est le cœur qui les fait. Ces bons prêtres, ils nous aiment ; nous n'avons pas de meilleurs amis dans le pays. Bonsoir; il faut bien s'occuper du souper, et garnir le lit. Ce soir, Eran va occuper ta chambrette. Demain matin, je viendrai voir si c'est toi, j'écouterai si tu me cries : « Viens seule, viens ouvrir. » Hélas ! hélas ! que les choses passent et que les souvenirs demeurent.

Le 8. — Oh ! des lettres, des lettres de Paris, une des tiennes ! Tu es arrivé bien portant, bien content, bien venu ! Dieu soit béni ! Je n'ai que cela au cœur, je dis à tout le monde : « Maurice nous a écrit, il a bien lait son voyage, a eu beau temps, » et cent choses qui se présentent.

Le beau jour, le beau temps, l'air doux, le ciel pur, il ne manque que de voir des feuilles pour se croire au mois de mai. Cette riante nature adoucit l'âme, la dispose à quelque bonheur. « Impossible, ai-je pensé en me promenant ce matin, qu'il n'arrive pas quelque chose de bon, »et j'ai ta lettre. Je ne me suis pas trompée.

Ces lettres, cette écriture, comme cela fait plaisir! comme le cœur s'y jette et s'en nourrit ! Mais après on redevient triste, la joie tombe, le regret remonte et fait trouver qu'une lettre, c'est bien peu, à la place de quelqu'un. On n'est jamais content, toutes nos joies sont tronquées. Dieu le veut,

Dieu le veut ainsi et que le beau côté qui manque ne se trouve qu'au ciel. Là le bonheur dans sa plénitude, là la réunion éternelle. Cela devrait bien un peu faire envie à certaines âmes, les faire vivre chrétiennement.

Ecrit à Louise, à Marie.

Le 9. — Anniversaire de la mort de notre grand-père. Nous avons été à la messe ; au retour je t'ai écrit, j'écris encore, j'écrirais toujours et partout, sur les briques de ta chambrette, sur les semelles de tes souliers, que sais-je où la pensée va se poser? mais je l'apporte ici comme un oiseau sur sa branche, et elle chante. Que te dirai-je ? la première chose venue : qu'en pareil temps, il y eut deuil et joie au Cayla, mort et baptême, mort du grand-père, naissance du petit-fils. Erembert alors vint au monde. C'est triste de naître près d'un tombeau, mais ainsi nous faisons tous : la vie et la mort se touchent. Que ne disent pas là-desssus les fossoyeurs de Shakspearc dans je ne sais quel endroit?

Je n'ai guère lu ton auteur, quoique je le trouve admirable, comme M. Hugo; mais ces génies ont des laideurs qui choquent l'œil d'une femme. Je détesta de rencontrer ce que je ne veux pas voir, ce qui me fait fermer bien des livres; Notre-Dame de Paris, que j'ai sous la main cent fois le jour, ce style, cette Estnéralda, sa chevrette, tant de jolies choses me tentent, me disent : « Lis, vois ». Je regarde, je feuillette, mais des souillures par-ci par-là sur ces pages m'arrêtent ; plus de lecture, et je me contente de regarder les images. Je les aime encore comme un enfant; de peu s'en faut que je n'arrache celle de la galette au levain de maïs, de cette si jolie mère et de ce si joli enfant. Nous l'avons admirée ensemble, ce qui fait qu'elle me plaît bien.

Mais je suis bien loin de notre aïeul et des sérieuses pensées qui commençaient sur la naissance et la mort. Revenons-y, j'aime cela aussi, et j'ai tout juste, à livre ouvert, ce passage de Bossuet là-dessus : c En effet, ne paraît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts : un berceau a quelque idée d'un sépulcre, et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant »,

Le 10. — Je reviens où j'en étais hier, à parler mort, vie et Bossuet. ces trois grandes choses. Le petit de la femme de Jean Roux est porté en ce niomentau cimetière. Nous avons entendu la cloche qui fait bien pleurer la pauvre mère et me donne des pensées moitié douces, moitié sombres se dit que ces petits morts sont heureux, qu'ils sont au ciel ; mais on pense aux grands, à ces âmes d'hommes qui s'en vont devant Dieu avec tant de jours à compter, et quels jours !... Quand leur vie s'ouvre, ce journal que Dieu tient, comme dit Bossuet, et qu'on voit... M. lisj efface, il ne m'a.

tient pas de faire l'examen des âmes, cet office de Dieu seul. Qu'elles soient heureuses toutes, qu'il ne manque aucune de celles que j'aime au ciel ; voilà qui m'occupe assez et change toutes mes recherches en prières.

Une lettre de Marie, une autre d'Hippolyte, en style laconique :« Viens un tel jour, tu me feras plaisir. » Ceci n'est pas pour moi, tu penses, mais s'adresse à Eran pour un déjeuner et un bal. Tout s'agite en ce moment; le plaisir a battu l'appel, et peu manquent au rendez-vous. Ici nous écoutons seulement, nous causons, nous filons, nous lisons, nous écrivons aux amis : vie du Cayla, si paisible, que j'aime, que je regretterais s'il me fallait la quitter. J'y suis attachée comme l'oiseau à sa cage. Mon chardonneret y revenait toujours quand je le laissais aller dehors et savait peu voler. Ainsi serais-je; mes ailes n'iraient pas loin dans le monde ;un coin de chambre où tu serais avec Caroline, ta femme, c'est tout. Voilà mon Paris, mon monde.

Le n. — Une lettre de Louise, la chère amie, qui m'écrit, en partant pour la noce, une lettre plus jolie que les bijoux de la fiancée.

Le 12. — Papa est allé aux *** ; le pasteur est venu ; il a neigé, fait soleil, toutes les variations du ciel, et peu de chose à dire. Je ne suis pas en train d'écrire ni de rien faire d'aimable : au contraire. Il y a de ces jours où l'âme se recoquille et fait le hérisson. Si tu étais là tout près, comme, hélas! je te piquerais! bien fort, ce me semble. Et plût à Dieu que cela fût! Je ne serais pas à penser que peut-être tu n'es pas bien portant dans cet air de Paris.

Le 13. — Jo viens d'Andillac avec une grosse belle pomme que m'a donnée Toinon d'Aurel, pour me remercier d'être allée voir son fils qui est malade. Rien n'est plus reconnaissant qu'une mère et qu'une mère pauvre. Nos sangsues ont servi pour ce pauvre enfant. Qu'en pouvions-nous mieux faire, après avoir servi de thermomètre à ton voyage? J'y tiens beaucoup moins à présent. Ainsi mes affections sont bien souvent intéressées, font la hausse et la baisse suivant le jour. Voilà que papa arrive malade des ***, comme chaque fois qu'il y va. Il y a des lieux qui ne sont pas bons. Je crains toujours qu'il n'en soit ainsi pour toi de Paris. Au moins si papa est malade, l'avons-nous ici pour le soigner. Peut-être ne sera-ce rien. Qui sait? Le doute s'empare bientôt du cœur.

Le 14. — Papa est mieux; il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons cédé notre chambre qui est plus chaude, et j'ai pris ton lit. Il y a bien longtemps que je n'avais dormi là; depuis, je crois, que j'emportai de la tapisserie la main de l'homme qui allait défaire un nul qui s'y trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de rigueur dont je fus punie à mou tour. On me gronda d'avoir déchiré le pauvre homme, sans écouter qu'il était méchant. Qui le voyait que moi ? Pour bien se conduire avec les

enfants, il faut prendre leurs yeux et leur cœur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux, tracassés, contrariés ! Te souviens-tu du Pater que je disais dans mon cœur pour que papa ne te grondât pas à la leçon ? La même compassion me reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents soient raisonnables.

Si j'avais un enfanta élever, comme je le ferais doucement, gaiement, avec tous les soins qu'on donne à une délicate petite fleur! Puis, je lui parlerais du bon Dieu avec des mots d'amour ; je lui dirais qu'il les aime encore plus que moi, qu'il me donne tout ce que je lui donne, et, de plus, l'air, le soleil et les fleurs; qu'il a fait le ciel et tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on m'avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m'y surprit et plus ne vis les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l'ouvrais et m'y suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Cela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que par les œuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et l'amour.

A présent, je te dirai qu'en ouvrant la fenêtre, ce matin, j'ai entendu chanter un merle qui chantait Là-haut sur Golse à plein gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Lran à Gaillac et moi avec toi. Cela se fait souvent.

Le 15. — Encore une lettre pour un bal. Pauvres danseurs, où vont-ils s'adresser? Autant vaudrait frappera un couvent qu'à la porte du Cayla. Mais je me trompe, ils ont Eran, Eran qui danse, qui jase, qui joue, fait des gentillesses, des aimableries, et se fait dire qu'il est charmant. En effet, il est très bien auprès des hommes et des femmes; c'est un parfait mondain. Hélas! il en est bien d'autres.

J'ai lu quelques pages, écrit un peu, pensé beaucoup et fait une fusée charmante, et tout cela s'appelle un jour, un de mes jours.

Le 16. — En blanc : cela vaut mieux que ce que je mettrais. Est-ce la peine de dire que je n'étais pas bien aujourd'hui, que j'ai été avec Mimi promener mon malaise dans les bois et les champs, que nous avons rencontré une alouette qui s'en est allée en chantant, et que je lui ai un peu envié ses ailes et sa joie ?

I.e 17. — Une lettre de Caroline. Quel bonheur de te savoir tant aimé, si bien soigné, ne traversant que la rue pour te trouvera ta chambre! Plus de rhume, plus de craintes, plus de ces dragons que je voyais à tes trot dans Paris. Dieu soit béni! je suis tranquille. Je vois dans tout ceci ua

arrangement de la Providence qui mène tout pour ton bien. Et puis, tu n'aimes pas le bon Dieu ! Ses soins pour toi brillent à mes yeux comme des diamants. Vois, mon ami, tout ce qui vient adoucir ta pauvre positionnes secours inespérés, cette affection de famille, cette mère, cette sœur plus que sœur, si aimante, si douce, si jolie, qui te promet tant de bonheur! Ne vois-tu pas quelque chose là, quelque divine main qui arrange ta vie? J'espère à présent pour toi un avenir meilleur que le passé, ce passé qui nous a tant fait souffrir ! Mais tous nous avons notre époque de tribulation, la mauvaise fortune, la servitude en Egypte avant la manne et la douce vie.

Romiguières est venu passer la soirée, se chauffer à notre feu, parler ânes et moutons, et, ce qui m'a le plus amusée, faire voir ses papiers pour savoir son âge; il se trompait de sept ans. Heureux homme, ignorant sa vie! Ces vies de paysans s'en vont comme des ruisseaux, sans savoir depuis quel temps ils coulent. Us ont bien pourtant leurs époques, mais ils ne datentpas comme nous. Ils vous disent : « Je naquis que ce champ était en blé, je me mariai quand on planta cet arbre, qu'on bâtissait cette maison ; » grands et beaux registres. Bernardin, je crois, fait parler ainsi Virginie; moi, j'ai entendu cent fois celaà Andillac ou ici. La simple nature est partout la même.

Au soir, dans un bain de pieds. — Dans cette eau un peu brûlante, je pense aux martyrs, à ce que c'était que ces bains de poix, d'huile, d'eau bouillante où on les plongeait. Quels hommes! Etaient-ils de notre nature? Le pourrait-on croire, quand on sent si puissamment la moindre pointe de douleur, une bluette, une goutte d'eau, qu'on dit aïe I qu'on se retire comme je viens de faire? Qu'aurais-je fait a la place de Blandine? Mon Dieu, comme elle sans doute, car la foi nous rend surhumains, et je crois bien croire.

Le iS. — Rapporté d'Andillac une lettre de mort, une de mariage, celui de M"c de Saint-Géry avec M. de Marliave. Pleurs et joies, rencontres de presque tous les jours dans la vie, composée de contrastes perpétuels.

Le 19. — Attendu jusqu'au soir pour voir ce que j'aurais à dire. Rien. Aimes-tu cela ? Si tu préférais des paroles, j'en trouverais dans mon cœur quand il n'en vient pas du dehors. Le cœur des femmes est parleur et n'a pas besoin de grand'chose ; il lui suffit de lui-même pour s'étendre à l'infini et faire l'éloquent, de cette petite poitrine où il est, comme d'une tribune aux harangues. Mon ami, que de fois je t'ai harangué de la sorte! mais quand je ne pense pas te faire plaisir ou t'être utile, je ne dis rien Je prends ma quenouille, et au lieu de la femme du XVII* siècle, je suis la simple fille des champs, et cela me fait plaisir, me distrait, me détend l'âme. 11 y a en moi un côté qui touche aux classes les plus simples et s'y

plaît infiniment. Aussi n'ai-je jamais rêvé de grandeur ni de fortune, mais que de fois d'une petite maison hors des villes, bien proprette avec ses meubles de bois, ses vaisselleries luisantes, sa treille à l'entrée, des poules! et moi là, avec je ne sais qui, car je ne voudrais pas un paysan tel que les nôtres, qui sont rustres et battent leurs femmes. Te souviens-tu de...?

L'Eglise d'Andillac.

Sixième cahier — 19 février-3 mai 1838

,un"E du 19 février 1838. — Voici un nouveau cahier. Qu'y mettrai -je, que dirai -je, que penserai -je, que verrai-je avant d'être au bout? Y aura-t-il bonheur ou malheur? Y aura-t-il... ? Mais qu'importe! Je prendrai ce qui me viendra, comme fait là-bas le ruisseau. Ces recherches sur l'avenir ne servent qu'à se tourmenter, parce que ordinairement on y voit plus de peines que de plaisirs. Malades, morts, affligés, que sais-je les fantômes qu'on rencontre dans cette obscurité?

Hier, je pensais qu'il pourrait se faire que papa eût une attaque, parce qu'il se plaint d'un engourdissement au côté droit; son père mourut de cela presque au même âge. Pauvre père ! que serais-je sans lui sur la terre? Je ne me suis jamais crue au monde que pour son bonheur, Dieu le sait, et que je lui ai consacré ma vie. Jamais l'idée de le quitter ne m'est venue que pour aller au couvent. Encore cette pensée me quitte-t elle, tant je sens impossible de m 'arracher d'ici, d'en sortir, même pour aller avec toi. Paris ne m'attire guère, je t'assure ; je ne ferais pas deux pas de son côté si tu venais ici en famille, être avec nous, vivre avec nous. Bonheur impossible. Tristesse à présent et amertume : voilà pour avoir touché à l'avenir* Il valait mieux reprendre le fil de l'autre cahier, continuer mon conte, comme Schéhérazade.

JOURNAL D'EUGÉNIE Dïï GU&KIH qi

Je demandais donc si tu te souvenais de cet homme que nous rencontrâmes sur le chemin de Gaillac, qui, entrant dans sa maison comme un tonnerre, me fit une espèce d'effroi, et comme nous dîmes bien des choses Sur le bonheur et le malheur conjugal. Puis, tombant sur ton mariage, il lous vint de douces pensées. Je te dis que le bon Dieu avait fait pour toi Caroline, comme Eve pour Adam, et tu me demandas de faire une prière pour que le bon Dieu te donne encore un ange de petite fille Dès que tu seras marié, je ne manquerai pas de le faire. La nuit m'ôte d'ici.

Le 24. — Jour qui commence par la pluie et le croassement des corbeaux. Voyons ce qui suivra d'ici à ce soir. Je n'ai pas écrit depuis quelques jours à cause de quelques visites qui sont venues, de je ne sais quoi qui m'a empêché d'écrire. Ce n'est pas le cœur qui se tait

Que j'ai bien fait d'attendre à ce soir ! Aurais-je rien mis de plus joli que ce que je vois, que ce que je tiens, que ce que je sens, que le plaisir que m'a fait ta lettre, la seconde que tu écris depuis ton retour à Paris? Oh! comme elle est pleine de bonheur, et que je suis contente de te savoir enfin comme je te voulais ! Tu ne sors pas, tu n'exposes pas ta santé, tu ne vois pas le monde; du milieu de Babylone, tu pourrais dater tes lettres de la solitude. Sagesse inespérée qui m'enchante, me fait bénir Dieu, me fait espérer, me console, me remplit le cœur de je ne sais quoi qui me réjouit à ton sujet. Hélas' tant de fois je suis en tristesse, je m 'alarme. O frères, nous vous aimons tant! Si vous le saviez, si vous compreniez ce que nous coûte votre bonheur, de quels sacrifices on le payerait! O mon Dieu ! qu'ils le comprennent, et n'exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme !

Encore lettres et paquets, cahier de la Propagation de Li Foi, mandement de notre archevêque. Ce pêle-mêle sort d'un tablier et couvre toute la table ronde.

A dix heures du soir. — Ce jour était destiné aux jolies choses, aux arrivées. La boîte, la boîte attendue est là. Manchettes, jabot, peigne, brosse, épingles, poudre embaumée, circulent de main en main. C'est la petite Mariette de M""' de Thézac qui nous apporte cela de Gaillac. Bonsoir, je vais bien penser à toi et à Caro, je vais bien dormir.

Le 25. — Il y a un mois, aujourd'hui, à cette heure, de ton départ. Voilà qui change un peu la couleur de rose d'hier au soir, mais adieu. 11 me faut penser à toute autre chose qu'à des choses humaines. C'est dimanche, je pars pour l'église Nous dînons tous chez le pasteur; il aura ton souvenir, et toi le mien devant Dieu. C'est là qu'ils sont bons.

Le 26, — Une minute d'échappée, une minute avec toi pendant qu'on m'attend à la cuisine. J'aimerais mieux ma chnmbrette, mais on fond des canards, on prépare une croustade, un petit dîner de carnaval qui me

veut pour auxiliaire. Nous attendons le pasteur; si je pouvais attendre quelqu'un de plus ! Tous ceux qui viennent me font penser à toi qui ne viens pas. Rapprochons-nous de cœur, écrivons-nous, toi de ta cellule dans le monde, moi de ma chambrette dans la solitude. Il nous viendra du dehors des choses bien différentes à tous deux ; il n'en sera pas de même au dedans, j'espère. Paris et le Cayla se ressemblent moins que nos âmes, que nos idées, que nos deux êtres. Il est ennuyeux de nous quitter pour aller faire une croustade.

Le 27. — 11 pleut ; je regardais pleuvoir, et puis je me suis dit de laisser tomber ainsi goutte à goutte mes pensées sur ce papier. Cela éclaircira mon ciel qui aussi bien que l'autre, est chargé, non pas de gros nuages, mais de je ne sais quoi qui voile le bleu, le serein. Je voudrais sourire à tout, et je me sens portée aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse. D'où cela vient-il donc? De ce que, apparemment, notre âme s'ennuie sur la terre. Pauvre exilée !... Voilà Mimin en prière; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m'ennuie. Oh! moi, que deviendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciel, sans cette piété delà femme qui se tourne en amour, en amour divin? J'étais perdue et sans bonheur sur la terre. Tu peux m'en croire, je n'en ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.

Le 28, jour des Cendres. — Me voici avec des cendres sur le front et de sérieuses pensées. Ce mémento pulvis es est terrible; tout aujourd'hui je l'entends; je ne puis me distraire de la pensée de la mort, surtout dans cette chambre où je ne te vois plus, où je t'ai vu mourant, où ta présence et ton absence me font de tristes images.

Une seule chose est riante, c'est la petite médaille de la Vierge suspendue au chevet de ton lit. Elle est brillante encore et au même endroit où je la mis pour te servir de sauvegarde. Si tu savais, mon ami, comme j'ai plaisir à la voir, les souvenirs, les espérances, les choses intimes qui se rattachent en moi à cette sainte image ! Je la garderai comme une relique; et si jamais tu reviens dormir dans ce petit lit, tu dormiras encore auprès de la médaille de la Vierge. Passe-moi cette confiance, cet amour, non pas à un morceau de métal, mais à l'image de la Mère de Dieu. Je voudrais bien savoir si, dans ta nouvelle cellule, on voit la Sainte Thérèse qui pendait dans l'autre, près du bénitier

où toi, nécessiteux, Défaillant, tu prenais l'aumône dans ce creux (1).

Tu ne la prends plus là, je le crains bien, ton aumône ; où a prends-tu ? Qui sait? Le monde où tu vis maintenant est-il assez riche pour tes néces-

(1) Vers de \& Sainte Thérèse de son frère.

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sites? — Maurice, si je pouvais te faire passer quelqu'une de mes pensées là-dessus, t'insinuer ce que je crois et ce que j'apprends dans les livres de piété, ces beaux reflets de l'Evangile! Si je pouvais te voir chrétien... je donnerais vie et tout pour cela.

M. Fieuzet est avec nous depuis trois jours et fait un peu diversion a nos causeries assez uniformes : toujours champs ou moutons, à moins qu'il n'arrive des lettres; il n'en vient pas tous les jours. Ce bon curé nous amuse, nous raconte mille petites choses de paroisses, de presbytère, d'église, qui, mêlées de traits d'esprit, sont piquantes. Nous avons bien ri d'un curé du voisinage qui a fait sonner la cloche pour une noce qui traversait sa paroisse. Nous avons ri de cette noce montée sur une charrette à bœufs, de l'arc de triomphe sur cette charrette, et de la devise sur cet arc...

Le rr mars. — Je regardais tout à l'heure deux petits mendiants qui passaient avec extase sous le grand peuplier. Ils ne pouvaient assez lever la tête et les yeux; et je pensais qu'ainsi tout ce qui est haut attire notre intelligence, et qu'ainsi je ferais sous les Pyramides d'Egypte... quand un tout petit oiseau, allant se poser sur la cime du peuplier, m'a fait sentir l'impuissance de notre pauvre nature et tomber l'orgueil de mes pensées.

Voici, voici des provisions de carême, Massillon qu'Elisa vient de m'envoyer. Je lirai un sermon tous les jours. Voilà pour l'âme, l'esprit vivra comriie il pourra, je ne sais de quoi le nourrir, point de livres de mon goût. Encore cependant faut-il quelque chose; je ne puis me passer de lire, de fournir quelque chose à ce qui pense et vit. Je vais me jeter sur le sérieux, sur V Indifférence en matière de religion. C'est ce que j'ai de mieux sous la main ; puis, je suis bien aise de revoir ce que j'ai vu étant jeune, ce qui m'étonna, me pénétra, m'éelaira comme un nouveau ciel. Quand M. l'abbé Gagne me conseilla ces lectures, je ne connaissais guère que Y Imitation et autres livres de piété. Juge de l'effet de ces fortes lectures, et comme elles ouvrirent profondément mon intelligence. De ce moment, j'eus une autre idée des choses ; il se fit en moi comme une révélation du monde, de Dieu, de tout. Ce fut un bonheur, une surprise comme celle du poussin sortant de sa coque. Et surtout ce qui me charma, c'est que ma foi, se nourrissant de toutes ces belles choses, devint grande et forte.

I.e 14. — Une lacune, un silence de douze jours. Un voyagea Gaillacoù je n'ai pas pris mon cahier. Je comptais revenir le soir même; mais Louise que j'allais voir fut à Saint-Géry et j'attendis la chère amie, ce qui m'a tenue dehors plus que je ne voulais. Je n'aime pas de sortir d'ici ; rien ne me plaît comme mon désert ; aujourd'hui qu'il est resplendissant de soleil

et de douce lumière, je ne le changerais pas avec la plus magnifique cité. Je n'aime pas un toit pour horizon, ni de marcher dans les chemins des rues quand les nôtres se bordent de fleurs. A présent c'est un charme d'être en plein air, d'errer comme les perdrix. Papa a pu aller avec nous jusqu'au bout de la vigne longue. Nous nous sommes assis un peu dans le bois, près de l'endroit où roula Caroline. Nous avons parlé d'elle et de sa chute ; j'ai revu le groupe que nous formions au milieu des chênes, groupe, hélas, si fort dispersé ! et, réflexions faites, j'ai couru chercher des violettes sur un tertre donnant au soleil. Ce sont les premières que nous ayons vues. J'en mets une ici, queje t'offre comme les prémices du printemps du Cayla.

Je ne te dis pas ce que j'ai fait et vu à Gaillac ; ce n'est pas la peine, à moins de parler de Louise. Encore l'ai-je très peu vue et si occupée, si entourée, que nous n'avons pu faire de l'intime. Nous sommes en peine, tu n'écris pas, ni Caro, ni personne. C'est jour de courrier, rien n'arrive. Cependant je t'ai écrit par M. Louis de Rivières et t'ai envoyé un cahier. Cela ne vaudra-t-il pas un mot?

Le 15. — Une lettre, mais pas de toi! C'est d'Euphrasie qui me donne des nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Cahuzac en faire part à ma tante.

Le 16. — La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille! elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses qualités, sa fidélité, son attachement pour nous. Etions-nous malades? elle était Va; fallait-il un service? elle était prête, et puis d'une discrétion, d'une sûreté! du petit nombre de personnes à qui l'on peut confier un secret. C'était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.

Aucune des femmes d'Andillac n'approche de la pauvre Marie pour les sentiments élevés, pour la foi vive et forte. Il fallait l'entendre parler droit et clair aux philosophes du hameau, à ceux qui parlaient mal de Dieu, de la confession, de toutes les choses saintes dont on s'amuse aux veillées. Oh! elle les aimait! se confessait, jeûnait, faisait son carême avec cinq sous d'huile, croyait au ciel, et doit y être, j'espère. Dieu aura reçu cette âme simple et pure. Ses défauts n'étaient que des saillies d'humeur, des bizarreries de caractère qui parfois la mettaient mal avec ses voisines. Mais cela s'oubliait bientôt ; un service effaçait les paroles, et toutes font à présent son éloge.

Je fus la voir hier au soir, elle ne me connut pas. Je lui pris la main qui était froide et sans pouls ; en m'en allant, je compris bien queje l'avais vue pour la dernière fois. Ce bras glacé, ce battement éteint, c'était la mort que je venais de toucher. Que c'est triste, que c'est sombre, que c est

TOURNAT. D'EUGÉNIE DE Gl'ÉRÏN 95

effrayant, le passage dans l'antre vie '. Que devenir, mon Dieu, si la foi ne jetait ses lumières, ses espérances là-dessus! Heureux qui peut esr qui peut dire comme la Vialarette : % J'ai connu Dieu et je l'ai servi !» Ses connaissances n'allaient pas au delà du catéchisme, ses prières au delà du Pater ; mais tout est compris là-dedans pour le chrétien, grand et petit. Plût à Dieu que M. de Lamennais s'en tînt là!

Mirai a servi de sœur de la charité à notre pauvre amie et l'a aidée à souffrir par ses exhortations. La malade lui a confié ses secrets pour l'autre vie, les messes qu'elle veut pour le repos de son âme, et lui a remis pour cela soixante francs qu'elle avait déposés dans un fagot, fagot quêté branche à branche comme l'argent sou par sou. Sainte idée de pauvre ! Que ce dépôt aura de mérite devant Dieu ! De combien de froid, de chaud, de pas, de peines, de privations il se compose! Qui sait les morceaux de pain qu'elle a achetés de sa faim pour en donner le prix à son âme. Simple et admirable foi !

Le 17. — Je reviens de l'enterrement de cette pauvre fille, la première que j'aie vu mettre dans la tombe. C'était pénible à voir; mais j'ai voulu accompagner jusque-là celle qui n'a ni frère ni sœur, celle qui a suivi sur ce cimetière tous ceux des nôtres qu'elle a vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, samedi. Enfin, j'ai voulu lui donner cette marque d'affection et l'accompagner de mes prières jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe à côté de son cercueil.

11 fut un temps où cela m'aurait effrayée ; à présentée ne sais pas comment je trouve tout naturel de mourir; cercueils, morts, tombes, cimetières ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-haut. La chose qui m'a le plus frappée, c'a été d'entendre la bière tombant dans la fosse : sourd et lugubre bruit, le dernier de l'homme. Oh I qu'il est pénétrant, comme il va loin dans l'âme qui l'écoute ! Mais tous ne l'écoutent pas; les fossoyeurs avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe, le petit Cotive et d'autres enfants regardaient là-dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l'air curieux et étonné. Mon Dieu! mon Dieu ! quelle indifférence entoure la tombe ! Que les saints ont raison de mourir avant l'heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde! Est-ce la peine d'y demeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce n'était quelques âmes chères à qui Dieu veut qu'on tienne compagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a laissé en s'en allantdeux baisers sur le front. Comment laisser ces tendres pères?

Encore en peine sur ton compte, point de lettres. Je viens de t 'écrire à Paris. A présent je vais au sermon ; j'en vais lire un au coin du feu. Ou lait église paitout.

96 JOURNAL D'nrGÉNIE DE GCÉRIN

Le 18. — Plaie, boue, vent, jour d'hiver et de dimanche. Un bon petit prône pour me dédommager de la fatigue du chemin. Inquiétude ce soir, point de lettre.

Le 19. — Les parents de la Vialarette sont venus nous remercier, en s'en allant, des soins que nous lui avons donnés et nous offrir ce que nous voulions... Parmi un tas de fioles et d'autres riens, j'ai vu un petit pet blanc que nous lui emplissions tous les ans de confitures. Je l'ai demandé en souvenir. Je l'ai, je le garde et le regarde, le saint petit pot, comme celui de la veuve de Sarepta.

Une fusée, un peu de lecture, un peu d'écriture, quelques coups d'œil à la pluie, c'est ma journée. Je ne parle pas de ce qui s'est fait dans l'âme. La nuit, en songe, j'ai vu ton lit tout en flammes. Que signifient ces craintes de nuit et de jour que tu me donnes ? Oh ! qu'au moins je ne sois pas en peine sur ta santé ! C'est bien assez du reste que Dieu sait. Aurons-nous demain de tes lettres?

Le 20. — Pas de lettre.

Le 21. — J'attends. Demain, peut-être demain !

Le 24. — Enfin quelque chose ! Ce n'est pas de toi, mais qu'importe? Je sais que tu vis, cela me suffit. J'avais tant de craintes! Mon Dieu, que ton silence m'a fait souffrir ! que de tourments, que d'imaginations, de suppositions, de tristesses ! Quel effroi en voyant cette lettre à cachet noir ! Ah ! M. d'Aurevilly ne se doute pas du coup qu'il m'a porté. J'ai laissé tomber sa lettre; Erembert l'a prise, l'a ouverte, et me l'a rendue. J'ai compris, j'ai lu, j'ai vu ; plus de frayeur. La pauvre poire est cause de tout cela. Les beaux remerciements et hommages ! mais mal venus sous ce cachet noir ; aussi l'effet n'a été que triste, je ne sais quoi de lugubre m'est resté dans l'âme, comme une teinte noire sur laquelle nulle autre couleur ne peut prendre. Je me dis cent fois : tu le croyais mort, il est vivant, il se porte bien, sa santé, me dit-on, sera bientôt au niveau de son bonheur ; mais ni cela, ni rien ne peut m'ôter de peine sur ton compte. J'ai repris cette lettre et j'y vois la certitude que tu as été malade. Ton ami me dirait-il que, quand j'arriverai à Paris, je te trouverai tout à fait bien, si tu n'avais pas été souffrant? Oh! oui, tu es malade, j'en ai l'idée depuis quelque temps. Pauvre chère santé, que je ne puis ni voir ni soigner... Il ne me reste que delà recommander au bon Dieu, ma sainte ressource.

Le 25, dimanche. — Excellent prône sur la confession. Que c'était clair, simple et vrai ! comme il -a su mettre à la portée d'Andillac les preuves de l'institution divine de la confession, mise en doute dans les veillées, et instruire en même temps nos pauvres philosophes ignorants de leur catéchisme ! J'aurais voulu te savoir là; tu aurais trouvé cela bien, très bien, surtout quand, après avoir répondu aux objections, confondu la malice,

repoussé les prétextes, écarté les refus, il a parlé des bienfaits de la confession, de la paix qu'elle met dans l'individu, la famille et la paroisse, accompagnant cela d'exemples et finissant par nous appeler tous avec sa voix de bon pasteur, tous à ses pieds, dans ses bras, dans son cœur : « Mes frères, une mère qui perd sa fille n'a pas plus de douleur que moi quand je vois une de vos âmes mourir dans le péché. » Et cela n'est pas une phrase, c'est une expression de foi, de charité. C'est une chose qu'ils pensent, qu'ils sentent, ces bons prêtres. Oh! qu'ils sont dignes de respect, ceux qui ont ainsi l'esprit de Dieu, qui passent en faisant le bien ! Je les vénère comme des reliques. Je n'estime pas ceux qui en disent du mal. Cela me vient à propos de certains railleurs. Il est nuit; mais d'ailleurs, ce n'est pas la peine de parler de ces gens. Si je puis, je reviendrai ce soir avant de me coucher.

Le 27. — C'était bien vrai mes pressentiments, tu es malade, tu as eu trois accès, tu tousses. Quelle peine 1 Mon pauvre Maurice, faut-il être aussi loin de toi, ne pouvoir plus ni te voir, ni t'entendre, ni te donner des soins! C'est à présent que je voudrais être à Paris, avoir une chambre à côté de la tienne comme ici, pour t'entendre respirer, dormir, tousser. Oh! tout cela, je l'entends à travers deux cents lieues! Oh! distances! distances ! Je souffre bien, mais Dieu le veut et me fait ainsi payer mon affection fraternelle. Nul bonheur sans amertume, ni même sans sacrifice. Si j'étais près de toi, il me semble que tu te porterais mieux, que je veillerais sur ton manger, sur ton boire, sur l'air que tu respires. La Providence le fasse et te conservé comme la prunelle de l'œil ! Et puis, cette bonne et tendre enfant qui te sert de sœur me console. C'est elle qui vient d'écrire à Eran, lui dit que tu as été malade et de ne pas ie dire aux sœurs. Chère Caro, elle sait combien les sœurs se troublent vite. Que je l'aime, que je suis aise de te savoir auprès d'elle, que j'en bénis Dieu! Que deviendrais-tu dans ton hôtel de Port-Mahon, seul avec des hommes? Ton ami serait bien là ; mais quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, un homme ne peutrempl une femme pour un malade, c'est comme pour un enfant. La faiblesse et la souffrance ont besoin de ces soins, de ces soulagements, de ces douceurs que nous inventons.

Le 28. — Oh ! des lettres, des lettres de cœur, des lettres de peines, car c'est tout un. Bonne tante ! elle nous dit, comme Caro, que tu as eu trois accès, que tu es arrivé pâle, défait, triste, à Paris, toutes choses qui me navrent. Dieu sait ce que je ferais pour ne pas te savoir en souffran corps ou d'âme. Mais je ne puis rien pour rien. Je n'ai que le pouvoir de prier et je prie, et j'espère, parce que la foi est puissante. Dieu est d'un grand secours, je le sens, je l'éprouve. Oh! si nos espérances, comme d.t

saint Paul, étaient l'enfermées dans cette vie seule, nous serions les plus misérables des créatures.

Voilà Lucie, ma petite filleule, qui vient me dire bonsoir. Il faut que je lui fasse une caresse, puis le catéchisme. J'aime à instruire les enfants, à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleurs. Je trouve en Lucie de la pénétration, de la mémoire et une douceur de caractère qui fait de cette enfant une pâte. Je vais bien lui apprendre à connaître Dieu, seule connaissance indispensable à tous dans cette vie triste et rapide, comme l'a dit, je crois, M. de Lamennais.

Mon catéchisme fait, je vais lire un sermon ; rous sommes en carême, temps où l'âme se nourrit plus que. jamais de choses saintes. D'ailleurs j'en ai besoin pour faire contre-poids aux peines, alarmes, craintes qui me pèsent au cœur. O mon ami, que n'as-tu recours à cela, que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste! Tu ne serais pas si abattu, je te crois malheureux dans ton bonheur apparent, et que c'est la cause de ta maladie. La plupart des maux viennent de l'âme; la tienne, pauvre ami, est si malade, si malade ! Je sais bien ce qui la pourrait guérir ou du moins soulager, tu me comprends : c'est de la faire redevenir chrétienne, delà mettre en rapport avec Dieu par l'accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la foi, de l'établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh ! alors paix et bonheur, autant que possible à l'homme. La tranquillité de l'ordre, chose admirable et rare qu'on n'obtient que par l'assujettissement des passions. Cela se voit dans les saints.

Le 29. — Deux lettres écrites, l'une à Marie, l'autre à Irène, cette amie de Lisle. Je lui dois ce souvenir, cette reconnaissance pour son ancienne et constante amitié. Ce fut elle qui m'écrivit la première, il y a sept ans, je crois, après quelques jours de connaissance à Lisle. Entre femmes, l'amitié est bientôt faite : un agrément, un mot, un rien suffit pour une liaison; mais aussi ce sont nœuds de ruban pour l'ordinaire, ce qui fait dire que les femmes ne s'aiment pas. Je n'en sais rien ; on peut aimer un jour, deux jours, plus ou moins, mais parfaitement : affections éphémères dont j'ai toujours eu peur pour moi et pour mes amies. Rien n'est triste comme une chose morte au cœur, de faire du cœur un cercueil. Aussi, dès que je sens ou vois s'éteindre une affection, je m'empresse de la raviver.

Je vais donc écrire àL... des Montagnes qui m'a paru un peu changée. Peut-être était-ce préoccupation, monde, entourage; mais elle m'a laissé des craintes, des doutes sur son amitié. Cependant qunnd je songe aux longues larmes qui coulaient sur ses joues à mon départ, l'an dernier, cela s'en va de mon esprit.

Ce qui s'appelle une connaissance, je n'en manque pas, et je uc sais

comment cela me vient, moi à peine sortie de mon désert et qui, comme Paul l'ermite, vivrais volontiers cent ans dans ma retraite sans m'informer du tout du monde. Dieu le veut sans doute pour quelque fin à moi inconnue. La Providence mène tout, tout jusqu'au plus petit événement. Cela fait qu'on accepte.

Je viens de lire l'épître de l'enfant ressuscité par Elisée. Oh ! si je savais quelque prophète, quelqu'un qui rendît la vie et la santé, j'irais comme la Suuamite me prosterner à ses pieds.

Le 30. — Le beau temps, l'air doux, comme il te ferait du bien ! J'y pense etj'y penserai et regretterai tout ce printemps de ne pas te le voir respirer. Cela te vaudrait mieux que l'air de Paris. Il te tuera, cet air empesté des villes. Que ne peux-tu vivre avec nous, mon ami ! Quel regret de te voir comme banni de la famille! O fortune, fortune! que ne l'ait-elle pas souffrir, quand elle est mauvaise? Nous en avons bien souffert en toi.

Le 31. — Je ne sais qui ni quoi me fit jeter mon cahier sous le couvrepied de ton lit : interruption et cachette dès qu'on entre ici. Je n'écris que pour toi, et pour cela j'use du premier tour venu : tantôt c'est une lettre à écrire, quelques notes à prendre ; mais ce qui sert toujours, c'est le cahier de poésies que papa m'a demandé. J'en copie trois ou quatre vers par jour, et quand papa vient dans ma chambre et me dit : «Que fais-tu? » je lui réponds : « le cahier. » Ce n'est pas mentir; seulement j'en fais deux, et l'un m'attache plus que l'autre. Cependant je finirai celui de papa puisqu'il y tient : ce cher père mérite bien que je lui fasse plaisir aussi, lui qui me donnerait la lune.

Que ne puis-je donner à chacun quelque chose I Une marque d'affection à frères et sœur, à tous ceux que j'aime. Voyons que je fasse mon testament. A toi, mon Journal, mon canif, les Confessions de saint Augustin. A papa, mes poésies; à Erembert, Lamartine ; à Mimi, mon chapelet, mon petit couteau, mon Chemin delà croix, mes Méditations du père Judde. A Louise, le Combat spirituel; à Mimi encore, mon Imitation; à Antoinette, Y Ame embrasée. A toi encore, mon petit coffre-fort pour tes secrets, à condition que tu brûleras tous les miens, s'il y en trouve. Et qu'en ferais-tu? Ce sont des choses de conscience, de ces choses entre l'âme et Dieu, quelques lettres de direction de M. Borieset de ce bon curé de Normandie dont je t'ai parlé. Je les garde par souvenir et par besoin ; ce sont vn-s papiers, mais qui ne doivent pas voirie jour. Si donc ce que j'écris ici comme en m'amusant s'accomplit, si tu deviens mon légataire, souvienstoi de brûler tout ce que contient cette boîte.

Le 2 avril. — « Si l'inévitable nécessité de mourir attriste la nature

humaine, la promesse de l'immortalité future encourage et console notre foi ; car pour vos fidèles, Seigneur, mourir n'est pas perdre la vie. » Voila,

mon ami, ce que j'ai lu à la préface des Morts, et à quoi je pense tout ce jour où mourut notre mère. Nous avons entendu la messe pour elle ce matin. Vous l'entendiez aussi à Paris, et je te voyais avec plaisir dans cette communion de prières. Je pensais que ma mère te regardait spécialement et t'envoyait du ciel quelque grâce, comme aurait fait Rachel à son fils Benjamin. N'étais-tu pas son dernier et bien-aimé enfant? Te me souviens que tu me rendais quelquefois jalouse, que j'enviais les caresses, les bonbons, les baisers que tu recevais de plus que moi. C'est que j'étais un peu plus grande, et je ne savais pas que l'âge fît changer l'expression de l'amour, et que les tendresses, les caresses, ce lait du cœur, s'en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t'aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cette affection fraternelle, et te voyait avec charme sur mes genoux, enfant sur enfant, cœur sur cœur, comme à présent, les sentiments grandis seulement. Si de l'autre vie on voit ce qui se passe sur la terre, ma mère doit être contente que nous nous aimions ainsi, que cette affection nous soit utile, douce, consolante, que nous nous donnions des conseils, des avis, des prières, secours de l'âme.

Mais tu ne pries plus, toi... C'est triste. Il n'y a pas de jour, surtout aujourd'hui, que je ne sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, ou la contenir, ou l'élever. Je souffrais ce matin ; la mort, les larmes, les séparations, notre triste vie me tuaient, et, par-dessus, des appréhensions, des frayeurs, des déchirements, une griffe de démon dans l'âme, je ne sais quelle douleur commençait. Eh bien, me voilà calme à présent, et je le dois à la foi, rien qu'à la foi, à un acte de foi. Je pense à ma mère, à la mort, à l'éternité sans peine, sans frayeur. Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. En vain j'ai essayé d'autre chose en pareille occasion ; rien d'humain ne console l'âme, ne la soutient.

A l'enfant il faut sa mère, A mon âme, il faut mon Dieu.

Le 3. — J'attendais des lettres de Paris, de tes nouvelles, mais rien. Que dire, que penser? Des qui sait? des pçut-étrt, des doutes. La triste chose que le doute, soit à l'esprit, soit au cœur ! Que Dieu nous en délivre ! Papa est allé à Andillac, voir si le porteur aurait laissé quelque chose ; j'attends ici dans la chambrette, mon reposoir. Oh! que je suis fatiguée I fatigue d'âme, mais qu'importe? Je veux travailler, je veux écrire, je ne veux pas plier. Quelqu'un attend une lettre. J'en eus avant-hier de Félicité et de Marie deïhézac. Les lettres ne manquent pas, excepté les tiennes

Le 4. — 11 l'ait froid, il pleut, il neige. Un vent langoureux chante à ma

fenêtre et me donne envie de lui répondre ; mais que dire au vent, à un peu d'air agité? Hélas ! que nous ne sommes souvent pas autre chose ! J'ai fait cette nuit un grand songe. J'étais avec M. de Lamennais, je lui parlais de toi, de ses ouvrages anciens et nouveaux; nous causions vivement et n'étions pas d'accord, car il ne l'était pas avec lui-même. Il contredisait tout ce qu'il a dit autrefois. Et je le plaignais, le pauvre égaré ! — « Oh ! vous détestez l'hérétique. — Non, Monsieur, non ; vous me causez uno douleur profonde, vous me semblez une étoile égarée, mais qui ne peut manquer de reparaître au ciel. » Et sur ce, lui, l'hôtel où nous étions et moi, nous sommes confondus dans le chaos du sommeil ; mais cela m'est resté, et j'ai tout aujourd'hui ce génie dans la tête. Quand je pense que tu as vécu chez lui, avec lui, reçu ses leçons, l'intérêt que je lui porte devient intime. Oh ! que cet homme m'occupe, que je pense à son salut, que je le demande à Dieu, que je regrette sa gloire, sa gloire sainte ! Il me vient souvent de lui écrire sans me nommer, de lui faire entendre une mystérieuse voix de supplications et de larmes. Folie, audace de ma part ; mais une femme s'est rencontrée avec lui pour l'enfer, pour compléter la réprobation de ce prêtre : une autre ne pourra-t-elle pas s'en approcher pour le ciel?

On met en terre un brave et. saint homme, le Durci de Lentin, del Mas des Mérix (i), un modèle de paysan, simple, bon, religieux, respectueux, nous tirant son chapeau jusqu'à terre. Il était aussi de ceux qu'on ne peut s'empêcher de saluer comme si on voyait la vertu. Ces hommes de bien sont rares, ils s'en vont et on n'en voit pas venir de pareils.

I.c 5. — Lettre de M"e Martin ; arrivée de M. de Faramond, événements de la matinée. Il faut que je pense au dîner, à aider Mimi.

Le 6. — Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que naquit, sur les bords du Gange, une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vient, grandit, s'embellit, et, charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent. J'admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu'il te donne, dans cette Eve sortie de l'Orient avec tant de grâces et de charmes! Puis je lui vois tant de qualités de cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon que je la regarde pour toi comme un trésor du ciel. Puissiez-vous être unis, être heureux! Nous venons d'entendre la messe à votre intention, et, suivant l'expression de M'" Martin, pour demander à Dieu le bonheur de Caroline et les grâces nécessaires à la nouvelle vie qui va s'ouvrir devant elle. Oh ! de grand cœur nous entions dans ces vues. Mettons, mettons le ciel de notre côté, demandons à Dieu ce qu'il nous faut, pauvres et impuissantes

(1) Du hameau des Mcrix.

créatures. Le bon pasteur, demain, dira une autre messe pour toi ; c'est luimême qui l'a offert: « Il faut prier aussi pour M. Maurice... » Suite de l'idée du bouquet, pressentiment de votre union.

Le 7. — « D'où diriez-vous que je viens, ma chère Marie ? Oh ! vous ne devineriez pas ; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l'on veut, mais où l'on se trouve au milieu de sa parenté. Là, j'étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n'y manquait que ma mère qui, hélas ! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvais-jelà? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce matin : et comme il y avait du monde, et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière ; et là les réflexions sont venues, et les pensées vers l'autre monde et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombe ! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s'y dissipent, et tous les enchantements ! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins.

Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre.

Il n'est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.

» Mais que vais-je dire à ma pauvre malade? Pardon, chère amie, je devrais vous égayer, vous distraire, vous chanter quelque chose comme le ioyeux bouvreuil ; mais je suis un oiseau qui s'abat partout, et vous fait son ramage suivant les lieux et les émotions. A vous, toute bonne, à m'écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, il y a en nous des différences de nature et d'éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l'a faite, qu'elle ne repose sur rien d'humain. Ne pas se connaître, ne s'être pas vus et s'aimer, n'est-ce pas tout spirituel? Aussi, je me sens pour vous une affection toute sainte, quelque chose au cœur qui n'est que tendresse et prières pour vous.

» Que je voudrais vous voir heureuse! Votre bonheur .. qui le peut faire? Où le croyez-vous? Dites, que je vous aide à le trouver. Ce n'est que pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons. Quelle recherche ! Avez-vous lu l'histoire de ce roi désolé de la perte de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter pourvu qu'on lui trouvât trois heureux pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Ce qui signifie sans doute que notre âme resterait morte, s'il lui fallait pour vivre un bonheur humain. Mais, au contraire, il lui faut sortir de toute l'enceinte du monde et chercher au-delà, c'est-à-dne en

Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. Il n'a pas de bonheur. Ceux qui l'ont le plus ai mû le disent. 11 distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. Oh! le monde a de belles fêtes qui attirent; mais, sois en sûre, tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse. Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d'une amie du monde, le monde est jugû. Quelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu des plaisirs et de ceux qui les partagent! Cela seul me les ferait délaisser, si jamais je les rencontrais.

» Savez-vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites connaître le monde dans vos lettres qui sont des tableaux, que vous me détachez fort de toutes mes illusions, de tout ce qui ne nous rend pas heureux. Votre expérience m'instruit, et je bénis Dieu cent fois de ma vie retirée et tranquille. Autrement, quel danger ! Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres ; le même levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans le développement du cœur. On l'aide à être bon ou mauvais, faible ou fort, à peu près comme un enfant qu'on élève. Aussi n'est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres que l'Evangile dit que nous serons jugés. Oh ! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention à sa vie, à son cœur : tant de périls dedans, dehors ! Mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter ce monde !

Ah! mon àme craint tant de se souiller sur terre! Ah! comment conserver sa divine blancheur Au milieu de la fange et parmi la poussière Qui s'attache ici-bas à tout, même à la fleur?

» Voila pour vos oraisons jaculatoires, je suis toute contente de vous en fournir. Vous en pourriez faire de plus saintes, mais ne les faites pas si haut en plein salon ; ma vanité entend, prenez garde.

» Une tristesse, un regret à cette occasion : je vois que mon paquet pour l'Ile-de-France vous est tout demeuré, mon pauvre cousin sera mort en croyant que je l'oubliais. Je n'ai regret qu'à cela. Je me félicite trop d'un hasard qui vous a remis cette lettre et m'a valu votre amitié. Depuis ce jour, vous m'aimez, dites-vous. Que ne le disiez-vous plus tôt! Il a fallu bien des jours, des événements, des choses pour nous enchaîner enfin ; mais quand nous verrons-nous? Il ne dépendra pas de vous que ce ne soit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres si gracieuses. Que je vous serais obligée! Je n'accepte pas encore, n'ayant pas pris époque pour mon voyage à Paris. Je n'irai que pour le mariage ou après. On attend des papiers de Calcutta qui décideront l'affaire tout de suite.

» Qu'il me tarde, qu'il me tarde de savoir si mon frère aura une position sortable ! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa santé surtout. Cette chère santé, que de craintes! Le voilà encore malade; il a eu trois accès, et la pâleur est revenue. On nous dit qu'il est mieux, que la fièvre le quitte ; mais j'ai peur qu'on ne nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d'avoir la complaisance de l'envoyer voir et de me dire franchement ce qui en est. Ce n'était que trop vrai, quand il vous fit dire que son médecin lui défendait de sortir. Moi aussi je lui défendrais ce mauvais air de Paris, et surtout d'éviter toute émotion. C'est ce qui le tue. Qu'on lui évite tout ce qui porte au cœur. Je remercie M. de M... de la visite qu'il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance que vous lui conserverez, j'espère.

» Mais parlons de vous, de votre chère santé, qui m'intéresse aussi, vous savez; non, vous ne le savez pas, ni tout le plaisir que m'ont fait ces mots : « Je suis mieux, beaucoup mieux. » Oh! que. ce mieux vous demeure! qu'il aille croissant, de sorte qu'en vous voyant je vous trouve guérie, chère malade, guérie, entendez-vous? Il y faut travailler, suivre les ordonnances de votre médecin, ne vous occuper plus que de votre santé ; seulement, pour mon bonheur, cultivez un peu l'amitié qui, d'ailleurs, console de bien des choses. Puis, Dieu aidant, nous verrons si tout ira mieux. N'oubliez pas non plus la prière, ce bon remède de l'âme ; si mon livre est de votre goût, lisez-le, et votre ange gardien sera content. Quel nom vais-je prendre là? mais, j'accepte tout de vous, et je bénis Dieu de pouvoir vous être utile sous quelque dénomination que ce soit.

» Savez-vous que la fièvre vous inspire joliment, et que votre hymne aux souffrances m'a frappée. C'est une Byronienne. Mais n'allez pas prendre de tels sujets de chants, je vous prie, et vous faire voir crucifiée sur ce calvaire sans espérance, où les souffrances vous disent : Tu ne nous échapperas pas, la fatalité fa marquée au berceau, tu nous appartiens. Il est vrai, nous naissons tous comme voués au malheur. Chacun souffre de quelque chose; mais comme ce martyr, quand on est chrétien, on souffre, mais on voit les deux ouverts. Oh! la foi, la foi ! rien que cela me console et me fait comprendre la vie. C'est vous parler à cœur ouvert, c'est que je vous aime. Adieu, je vous rends un baiser aussi tendre que le vôtre. »

Voilà ce que j'écrivais ce matin à une amie que j'ai depuis peu et que déjà j'aime beaucoup. Le ton que je prends avec elle n'est pas celui d'une lettre de femme, de nos légères causeries; mais il le faut, il m'est inspiré par ce qu'elle attend de moi. Hélas, hélas, pauvre âme malade !

Qu'est-ce que la timidité? d'où vient-elle? Je l'ai cherché; je me suis demandé ce qui faisait rougir, ce qui empêchait de parler, de paraître

TOURNAI D'EOGÉKIE DP GUÎRIN 105

devant quelqu'un, et c'est toujours pour moi un mystère Encore ce matin, ayant un mot à dire à M. le curé, qui certes n'est pas intimidant, je n'ai jamais pu me décider à passer à la sacristie. Quelle bêtise ! on le sent et on en souffre, je ne sais quoi vous garrotte, vous étreint, si bien qu'il semble que le sang cesse de circuler et se porte sur le cœur, qui fait pou/ ', pouf, à grands coups.

Le 8. — Pauvre I.ili ! elle se meurt, je viens d'apprendre qu'elle se meurt de la poitrine. Les peines de cœur l'ont tuée ; elle cède à tant de coups qui l'ont ébranlée depuis dix ans. C'est Paul qui vient de nous donner ces tristes nouvelles, et nous dire d'aller, une de nous, auprès de la malade qui nous demande. Nous irons la semaine prochaine, après Pâques. C'est aujourd'hui les Rameaux. Je viens de mettre le mien à ma chapelle, tu sais, sous sainte Thérèse II sera flétri l'an prochain, hélas, et bien d'autres choses ! Il faut que j'écrive à Louise.

Le 9. — Une lettre de Caroline, enfin ! Je sais, j'entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel plaisir I Faut-il que je lise aussi : « Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux.. ,> Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? N'es-tu pas content de ta vie, jamais si douce? n'es-tu pas heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui t'aime, de votre union qui s'approche, d'un avenir?... Oh ! je crois que rien ne te plaît : un charme goûté, c'est fini, c'est épuisé. Peut-être que je me trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. Que tu me fais de peine, que tu m'en fais ! Si je pouvais quelque chose à cela ! mais nous sommes séparés ! Tu me dirais ce que tu as, ce que c'est que cette tristesse que tu as emportée d'ici. Le regret de nous quitter? C'est une peine, mais pas dévorante; et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux au plus doux, on se console. Je ne veux pas tant chercher ni tant dire. Nous verrons, hélas! nous verrons. J'ai de tristes pressentiments.

Des hirondelles, oh î des hirondelles qui passent! les premières que je vois. Je les aime, ces annonceuses du printemps, ces oiseaux que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler; j'y passerais longtemps. Te pense au passé, au temps où nous les poursuivions dans la salle, où nous soulevions une planche du galetas pour voir leur nid, toucher les œufs, leurs petits : gais souvenirs d'enfance dont tout est plein ici pour qu'on regarde. Murailles, fleurs, oiseaux, tout les porte. Des petits poulets viennent de naître et piaulent au coin du feu. Voilà encore qui fait plaisir. Toute naissance porte joie.

Le 10. — La date est mise, il faut donc écrire quelque chose. Que sera-ce?

106 JOURNAL D'EUGÉKIB DE GCÉRIN

que portera cette feuille de papier? Rien ; rien n'est venu, rien ne s'est fait ni passé dans notre solitude. Si ce n'est quelque chant d'oiseau, bruit de vie ne s'est fait entendre ; un soleil splendide passait sur ce calme ; assise dans ma chambre, je dépêchais une paire de bas pour Jeanne-Marie, tout en lisant. Je lisais la merveilleuse époque de saint Louis, de ce temps où l'on vit un si grand roi et de si grands saints.

Le 21. — Je viens d'Albi, je viens de laisser notre chère Lili au cimetière. Quelle douleur! quels regrets, quel vide, quels souvenirs! Mon Dieu! voir mourir ceux qu'on aime; se dire : C'est fini, tu ne la verras plus! non, plus; l'éternité entre nous ! mais l'éternité bienheureuse, j'espère. C'est ce qui console. Mon ami, que deviendrions-nous sans cela, sans un peu de foi dans l'âme? C'est ce qui la soutient, l'empêche de tomber dans un abîme de douleur ou de désespoir. Lili, ma sainte Lili, comme je la crois heureuse ! comme je la vois dans une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré! C'est nous qu'elle plaint, nous, ses amis, qu'elle voit dans ce pauvre monde, dans les peines, les agitations, les angoisses ! Oh ! que je l'ai vue souffrir, mais avec quel calme, la pauvre martyre! Aussi tout le monde l'appelait la sainte; cela se voyait sur son visage devenu tout céleste et beau après sa mort.

Je ne l'ai pas vue alors, mais un peu avant. A genoux auprès de son lit, je lui lisais les prières pour la préparation à la mort, de Bossuet, que j'avais emportées exprès pour elle. Quand je partis d'ici, le jeudi saint, je compris bien que c'était pour la voir mourir. Je pensai à ces provisions pour son âme, dernière marque, hélas ! de mon amitié. Te pris aussi ce cahier, je pense à toi toujours, je voulais écrire cette mort; mais impossible de rien faire que prier et demeurer auprès de l'agonisante. En arrivant, j'ai trouvé ta lettre que Mi mi m'a remise. Quel plaisir en tout autre temps ! Tu vas mieux, bien content, vivant, très vivant, dis-tu; mais l'autre mort me gâte tout, m'attriste trop pour sentir aucune joie. Ce n'est pas que je sois en larmes, ni désolée; c'est un fond de cœur calme, un deuil intérieur, enfin je ne sais quelle douleur, mais c'en est une, car j'aimais Lili et je l'ai perdue... — C'était le mardi 17 avril, à minuit; je l'avais quittée à quatre heures. Papa ne voulut pas me la laisser revoir et m'emmena chez Mmc Combes, où j'ai reçu pendant deux jours la meilleure hospitalité. Nérine de Tonnac, mon ancienne amie, était auprès de moi et ma bonne compagne de nuit et de jour. Je lui suis bien reconnaissante de ce qu'elle a fait pour moi dans cette occasion. 11 faut que j'écrive à Caro ; puis je reviendrai ici, si je puis.

Le 25. — Je n'ai pas pu depuis trois jours, encore n'est-ce que pour un moment que je me retire ici. Lili. j'ai toujours Lili en pensée et me sens prête à parler d'elle. Quand j'entends les cloches, je pense aux saintes

prières qu'elle a faites à l'église, même ici dans la chambrette ; quand je vois le ciel, je me dis qu'elle est là et lui demande bien des choses. Les amis sont, sans doute, bien puissants près de Dieu. Voilà M. F..., visite que j'aime assez; nous parlerons ensemble de Lili. C'est demain une grande solennité à Andillac, une première communion. Augustine, toute jeune qu'elle est, est du nombre des heureux enfants. Dans quelque temps elle pourrait être plus instruite, mais M. le curé préfère l'innocence au savoir, et je trouve qu'il a raison. Le brave homme va demain déployer tout son zèle de bon pasteur, toute sa tendre charité. C'est aussi un beau jour pour lui.

Le 29. — Quelle douce et simple et pieuse et touchante cérémonie ! Je n'ai que le temps de le dire et d'assurer que de toutes les fêtes celle que j'aime le plus, c'est une première communion dans une campagne, Dieu se donnant simplement à des enfants. Miou, la petite Françonil de Gaillard et Augustine étaient ravissantes d'innocence et de beauté. Qu'elles étaient jolies sous leurs petits voiles blancs, lorsque, revenant de la sainte table, elles pleuraient là-dessous! Divines larmes! Enfants unies à Dieu, qui pourrait dire ce qui se passait dans leur âme en ce moment? M. le curé a été admirable d'onction, de mansuétude; c'était le Sauveur disant aux enfants : « Venez à moi ». Oh! comme il leur parlait amoureusement, et comme il leur a recommandé ensuite cette robe blanche, cette innocence dont ils étaient revêtus ! Pauvres enfants, que de risques! Je me disais : « Qui de vous la ternira le premier? » Ils ne s'en vont pas à Paris ; mais la terre est partout souillée, partout le mal se trouve, et séduit et entraîne.

Le 2 mai. — Hier, i"mai, je n'ai pu rien écrire. Ce fut cependant un beau jour au ciel et ici, grand soleil, grande musique d'oiseaux et trois lettres : Antoinette, Marie de Thézac et Caro se sont rencontrées dans mes , mains. Je les aime toutes et leurs lettres ; mais celles de Caro me semblent des sœurs, même tendresse et bienveillance pour toi et nous. C'est chose charmante que des amis de la sorte, dévoués et désintéressés. On n'en trouve guère. Depuis Victor et Philibert nous n'avions plus d'amis de cœur. Le bon pasteur aussi nous est tout dévoué : il est venu passer la journée, s'est montré gai, complaisant. Le soir j'étais mieux; la douce gaîté fait du bien, relève le cœur, et j'aime ceux qui l'apportent. Cette fois je l'ai payée d'un petit tribut de complaisance. Voici : M. le curé est chargé de toutes les pompes de l'église aux G..., pour l'arrivée de l'archevêque qui va donner la confirmation. Il lui faut des devises, il m'en a demandé et je n'ai pu dire non. Je n'aime pas de refuser. Cola m'ennuyait un peu ; je n'aime pas les devises, qui sont toutes bêtes. Je les ai faites en patois pour sauver l'honneur du français. C'est, d'ailleurs, la langue dos campagi

Avant-hier '" m'a écrit. Je ne suis pas contente de sa santé. Oh! que les

108 JOURNAt D'EUGÉNIE DE GUÉRIN

passions nous dérangent, qu'elles nous brisent cœur et corps! On n'en revient pas, si Dieu n'aide. Pourra-t-il l'aider? Mes conseils n'y font pas grand'chose. Qui sait ce que tu fais, toi ! Cela me peine grandement, toutes ces choses.

Le 3 mai. — Nous venons du hameau, de voir Romiguières qui est bien malade. Je crains qu'il n'en sorte pas. Ainsi nos voisins nous quittent l'un après l'autre. Après la Vialarette, celui-ci, autre habitué de la maison. Je les regrette : ces braves gens sont de meilleurs amis qu'on ne pense et qu'on n'en trouve dans le monde. Le dévouement ne se tient pas toujours au rang le plus élevé. Voila qui finit ce cahier assez rempli de deuil, trois morts sous les yeux. Mon Dieu, qui sait qui les suivra ? Au moins ceux-ci étaient prêts à rendre compte, de bons chrétiens, de bonnes âmes. Romiguières a demandé de lui-même M. le curé dans la nuit. Le viatique reçu, il est tombé en délire bientôt.

Va sous clef, mon petit cahier.

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Le village des Cabanes. — Au-dessus, Cordes.

Septième cahier» — 3 mai-29 septembre 1838

E 3 mai au soir [1838]. — Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d'un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C'est un charme d'écrire dans ces parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'âme. Ce matin, j'ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d'autel avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me plaît. Es nèyt (1).

Le 5. — Je suis fatiguée d'écriture, deux grandes lettres m'ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas grand'chose ici ; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit. Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien, le joli chien de Lili : chère petite bête! il ne me quitte jamais ; quand je m'assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu'il me comprend, qu'il sait que je remplace sa maîtresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J'en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre : ce sont des dames de on\c heures; apparemment ce nom leur vient de ce qu'elles s'ouvrent alors, comme font d'autres à d'autres heures,

(1) 11 fait nuit.

IQ9

charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s'ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous? Pourquoi pas? tout s'harmonise dans la nature ; des rapports secrets unissent l'aigle et le brin d'herbe, les anges et nous dans l'ordre de l'intelligence. J'aurai un nid sous ma fenêtre ; une tourterelle vient de chanter sur l'acacia où il y avait un nid l'an dernier. C'est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.

Le 7. — On est venu ce matin, à quatre heures, demander à papa des planches pour la bière du pauvre Romiguières. Nous perdons tous nos amis du Pausadou. Deux morts dans quelques jours ! que cela s'est fait promptement pour la Vialarette et celui-ci 1

Après avoir écrit à Marie, à Antoinette, à Caro, il est nuit et je sors d'ici, mais plus tranquille, plus reposée. Rien ne me fait du bien comme d'écrire, parce qu'alors je m'oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu'il entre quelque chose de suave dans l'âme.

Le 12. — Depuis cinq jours je n'ai pas écrit ici : dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front, qui m'embaume, la première du printemps. J'aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l'an ? Une de ces feuilles s'en fut à l'île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas! elle aura disparu comme lui ! Quoique je le regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste, me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu'as-tu donc? que te faut- il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortait d'une fleur. Oh I c'est si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Eve le fit voir dans Eden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et marcher. Oui, le travail, le travail ! occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

Pourquoi est-ce que je m'ennuie ? Est-ce que je n'ai pas tout ce qu'il me faut, tout ce que j'aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c'est la pensée du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste. J'envie le bonheur d'une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude !... Le monde n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu'il sera. Quelle belle-sœur aurons-nous? J'ai deux de mes amies qui, après la mort de leur

JOURNAt D'EUGÉNIE T)V. GUfiRIM III

père, ont reçu leur congé de la maison, et je trouve cela si amer! Ensuite le ciel qu'on s'assure bien mieux dans la retraite. Ce sont mes raisons, pas les tiennes : quittons-nous. Je ne veux plus te rien dire que je ne sois plus tranquille, je ne te dirais rien de bon. Adieu jusqu'à...

Me voici ce soir avec trois lettres, d'Euphrasie, de Marie, de Lucie, jeunes filles bien peu ressemblantes, chacune avec son charme. Les femmes, nous sommes variées comme les fleurs et nous n'en sommes pas fâchées.

Le 14. — Pas d'écriture hier, c'était dimanche. S.iint Pacôme aujourd'hui, le père des moines. Je viens de lire sa vie qui est fort belle. Ces vies de reclus ont pour moi un charme ! celles qui ne sont pas inimitables surtout. Les autres, on les admire comme des Pyramides. En général, on y trouve toujours quelque chose de bon quand on les lit avec discernement, même les traits les plus exagérés : ce sont des coups de héros qui portent au dévouement, à l'admiration des choses élevées.

Malgré cela, pour bien des personnes, la Vie des Saints me semble un livre dangereux. Je ne le conseillerais pas à une jeune fille, même à d'autres qui ne sont pas jeunes. Les lectures peuvent tant sur le cœur, qui s'égare aussi pour Dieu quelquefois. Hélas! nous l'avons vu dans la pauvre C... Comme on devrait prendre garde à une jeune personne, à ses livres, à ses plumes, à ses compagnes, à sa dévotion, toutes choses qui demandent la tendre attention d'une mère ! Si j'avais eu la mienne, je me souviens de choses que je faisais à quatorze ans qu'elle ne m'eût pas laissé faire. Au nom de Dieu, j'aurais tout fait, je me serais jetée dans un four, et certes le bon Dieu ne voulait pas cela ; il ne veut pas le mal qu'on fait à sa santé par cette piété ardente, mal entendue, qui, en détruisant le corps, laisse vivre bien des défauts souvent. Aussi saint François de Sales disait-il à des religieuses qui lui demandaient la permission d'aller nu-pieds : « Changez votre tête et gardez vos souliers. »

Le 15. — Une visite hier vint couper notre causerie; je la reprends, moins en train de paroles, à cause d'une peine que j'ai au cœur. C'est ta lettre qui m'a fait cela, qui me fait craindre encore pour ta santé. Pourquoi prends-tu le lait d'ânesse? Pourquoi dis-tu que le printemps te rétablira entièrement? N'est-ce pas que tu n'es pas aussi bien que tu dis d'abord? Les bien portants ne parlent pas de remèdes. On nous trompe, tu nous trompes : l'air de Paris ne t'est pas bon, il te tuera, il a tué le pauvre Victor. Je tremble qu'il n'y ait cette ressemblance de plus entre vous. Mon Dieu, détournez de moi les idées tristes! Mon ami, je voudrais bien avoir une lettre de toi ; celle d'aujourd'hui est pour tous, et c'est de l'intime qu'il me faut. L'amitié se nourrit de cela.

Il y a quelque temps que je suis ici ; Mimi est seule, je vais la joindre.

Je m'amusais à lire d'anciennes lettres. Papa arrive ce soir avec une besace garnie de livres ; Eran vient de la foire avec des cochons, des échaudés et du fromage ; uapeillarot (1), des hirondelles, qui sont passés, voilà pour un jour au Cayla. On parle de souper à présent; ô bouche !

Le 16. — Nous allons à Frauseilles, en caravane, pourvoir fondre notre cloche. Cette course m'amuse fort, je pars.

Le 17. — Oh ! c'était bien la peine ! nous n'avons rien vu. La cloche se fond et se fait sous terre, rien ne paraît que le fourneau . flamme et fumée. Il y avait pourtant une foule de inonde d'Andillac et des environs, ce qui m'amusait de voir des curieux plus attrapés que moi encore et de leur dire: Qu'abés bist? (2)

Je ne suis pas en train d'écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes ; ce que j'ai coulé d'années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde? L'âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d'un malheur ou d'une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel : ne plus voir ce qu'on voit. Il y a là quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu'un brin d'herbe. Ainsi j'ai pensé de l'église de Frauseilles où je me suis recueillie un moment, et dont j'ai bien regardé la porte fermée pour toujours, car apparemment je n'y reviendrai plus. Que ce mot doit être triste pour les endroits où le cœur tient ! Si pour toujours je voyais se fermer la porte du Cayla, la porte du jardin, la porte de papa, la porte de la chambrette !... Oh! que doit-il en être de la porte du ciel?

Que n'es-tu là ! nous partagerions deux pommes que me donna Julie de Gaillard que j'allai voir comme payse. Cette bonne femme ne savait comment me traiter, m'exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je n'ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j'ai fait plaisir, j'ai caressé un petit enfant dans son berceau, j'ai vu en passant près du cimetière les tombes de nos vieux amis de Clairac, indiquées par une croix de fer. Rien ne paraît que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts! Qu'importent les apparences? L'âme, la vie n'est pas là. O mon Dieu ! cela serait trop désolant. J'ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce qu'il y avait une troupe de curés qui m'ont demandé de tes nouvelles, ce qui m'a fait

(1) Marchand de fil, aiguilles, etc., qui parcourt les campagnes.

(2) Qu'avez-vous vu ?

JOURNAT. D'EUGÉNTE DH GfÉRIH 113

bien plaisir de voir que l'Eglise t'aime. Adieu; tu vois bien que je n'ai rien dit.

Ce soir à dix heures. — Il est nuit sombre, mais c'est à écouter toujours les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu'un, qui chante, chante, chante dans cette obscurité. Comme cette musique accompagne bien la prière du soir !

— Le 18. — Pas moyen de sortir, il pleut C'est un jour à lire, à écrire pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout moment, on est dehors ; nous menons une vie d'oiseau en plein air sous les ombres. C'est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup d'oeil, à chaque pas, pour peu qu'on y regarde ! Hier Mimi m'apporta de magnifiques rubans d'herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante ; c'était à nouer au menton. Je l'ai mise dans un vase où j'admire encore mes rubans un peu fanés. Ils seraient plus jolis sur pied ; ces articles de modes ne doivent pas sortir des bois.

J'aimerais bien de connaître un peu la botanique ; c'est une étude charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la nature, avec les herbes, les fleurs, les mousses qu'on peut appeler par leur nom Etudie la botanique, Maurice, tu me l'apprendras. Ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l'expression de notre ami, saint François de Sales) qu'on peut se mettre à botaniser : plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m'intéressent parce qu'elles sont si jolies sur ces tapis verts. J'aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut, leurs propriétés pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins ! Tout est plein pour nous d'une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t'en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu'on vient nous demander

Mais j'ai dit que c'était un jour à écrire. Qu'écrire? Je n'en sais rien, je sens que j'écrirais. Si j'avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours un peu, et cela me ferait du bien. Le trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je n'épanche guère qu'ici, et peu parce que... le papier vole. Qui sait quand je le lance vers Paris où il peut tomber? Aussi m'arrive-t-il d'effacer quand je relis ; tu l'auras vu dans le dernier cahier. Il était question d"'\ je m'étais laissée aller à de trop ^ peintures, et même fausses, je l'ai vu depuis par ses lettres. C'est une bonté passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ^es torts,

une enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme venant de Dieu, et je m'attache à l'âme qu'il m'a confiée, qui me dit : «Aimez-moi, aidez-moi à aller au ciel. » Oh ! je lui aiderai de mon mieux, je l'aimerai toujours, car l'amitié sainte n'est qu'un écoulement de la charité qui ne meurt pas.

Le rossignol d'hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier! s'il était anglais, je dirais qu'il avait fait un pari.

Le 19. — Trois lettres et l'arrivée d'Elisa. C'est Louise, Marie et Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon, si ardent, si tendre, qu'elle va souffrir à présent! Lili lui remplaçait sa mère.

Le 24 — Un mot ce soir que j'ai le temps, que je suis seule, que je pense à toi, que c'est l'Ascension, un beau jour, un jour saint où l'âme monte, monte au ciel. Mais non, je suis bien ici, il me semble qu'on ne se détache point d'écrire On m'appelle.

Le 26. — Deux jours entre ces lignes sans t'écrire, et depuis sont venues des lettres, des nids d'oiseau, des roses sur la terrasse, sur ma table, partout. 11 est venu cent choses de Gaillac; de plus loin, la mort du prince de Talleyrand : c'était de quoi écrire ou jamais; mais nous faisons des pèlerines avec Elisa, et le monde passerait sous notre aiguille qu'on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous suffit! cela m'étonne. Je n'ai pas le temps de dire pourquoi

Le 27 au soir — Premier Angélus de notre cloche neuve. Je viens de l'écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j'aime. Mélange religieux de joie, de deuil, de temps, d'éternité, berceaux, cercueils, ciel, Dieu : la cloche annonce tout cela, me l'a mis dans l'esprit à présent. Oh ! surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera ! pour qui ? je le marquerai. A quelle page? peut-être ne le marquerai-je pas Quel vivant peut se dire : Je parlerai d'un mort? Mon Dieu, nous passons si vite! Cependant je suis bien portante; mais je vois des fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes mortes ce soir. Ainsi de nous : le vase où nous avons la vie n'en contient pas pour plus d'un jour.

Des visites de curés : celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents : l'un sans esprit, l'autre a qui il en vient, et l'autre qui le garde. Ils nous ont raconté force choses d'église qui intéressent pour parler et pour répondre un moment; mais, en général, les variantes plaisent en conversation, l'entretien de mille choses diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, comme

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les Auvergnats de le m- pays. L'esprit reste chez soi aussi bien que le cœur.

Elisa vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs attristent; pour me consoler, j'ai une lettre bien tendre et bien aimable devant les yeux et dans le cœur. Ce n'est pas de toi, c'est d'E*" qui me dit toujours de mille façons qu'elle m'aime, qu'elle souffre de corps et d'âme, et que je sais jeter quelques fleurs sur les heures trop souvent arides de sa vie. Pauvre amie I pauvre femme I que je m'estime heureuse de lui faire du bien ! aussi je m'en vais lui donner tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu'un lui a fait du mal! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des remèdes! Je n'en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement en aide à cette pauvre âme; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du côté du ciel, et cela fait tout espérer. Chaque matin, elle dit une prière à la Vierge, que je lui ai envoyée. « A huit heures, me dit-elle, nous serons ensemble devant Dieu, » car je fais à cette môme heure la même prière pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t'a guéri, pourra bien la guérir aussi. C'est là mon espérance et mes remèdes... En haut, en haut! Eh! que trouvons -nous ici -bas? On ne sait que s'y faire souffrir.

Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j'accorde tout aux malades. C'est pour la mettre en musique : union d'âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le musicien et le poète! il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas! il y a si longtemps que je n'ai rien fait ; et ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit ! On sent que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence. O chute, chute qui se retrouve partout ! Je continuerais s'il ne me fallait pas aller mettre la table Jeanne-Marie est à la foire, plus heureuse que...

« Que » retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j'ai planté là mon cahier. J'y viens parler ce soir d'une lettre de Félicité, qui me dit : « Maurice tousse encore. » Depuis, j'ai cette toux en moi. j'ai mal à la poitrine de mon frère. Oh! quand serai-je tranquille? quand le serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi? L'une ne dépend pas de toi ; si fait l'autre, et tu me laisses toujours souffrir, toujours trembler pour ce qui m'intéresse. Adieu ; bon soir, méchant que j'aime.

Le 30. — Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d'abeilles et fait de ma chambre une ruche? Depuis ce matin, ce n'est que bourdonnement, bruissement d'ailes qui ne me déplaît pas. J'aime les abeilles et les laisserais

Il6 JOURNAL D'EUGÉNIE DE Gt'ÉRIN

volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n'était l'aiguillon qui gâte la poétique bête. Hier, je fus piquée d'une bonne piqûre : ce qui me fait tenir à l'écart des abeilles, ce qui me fait dire aussi que ce qui fait du miel est souvent bien méchant

Le 31. — C'est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol, en vue de mes acacias tout fleuris et tout embaumés, que je dis adieu au mois de mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas ! tout finit. Clôture aussi du mois de Marie, belle dévotion printanière.

Le 1" juin. — Passé la journée à Cahuzac. Trouvé au retour un cahier des Annales de la Propagation de la Foi. Evénement que tout écrit venu au Cayla, celui-là surtout dont les pages sont recueillies par des saints dans toutes les parties du monde

Le 2. — M. Jules de Villefranche est venu nous voir; il m'a semblé grandi, fortifié, mieux que de coutume, avec sa douceur accoutumée. Toujours gai, causeur, nous demandant de tes nouvelles. Le bon petit jeune homme !

Caro, la chère, vient d'écrire à Mimi. Quel plaisir nous fait une lettre de Paris ! Mais de voir que tu tousses, que chacun le dit, que c'est peut-être plus qu'on ne dit : que c'est triste ! Puis tu ne m'écris pas, pas mot de tant de choses intimes que nous savons. Oh! nous voilà bien séparés! Je ne sais plus rien de toi. Dieu sait ce qu'il m'en coûte, et comme je mets ce silence au rang de mes peines. Pauvre cœur, tout construit pour les souffrances I II y en loge ! tout est plein dans ce moment. Toi seul n'en es pas cause ; il en vient d'ailleurs dont personne ne se doute, douleurs de l'âme qui souffre parfois d'étranges choses. Dieu les envoie, les permet pour notre bien. C'est, disent les saints, le feu qui purifie, qui refond; je le crois, nous avons parfois besoin de repasser au creuset. Quelqu'un me disait : Dans ces moments-là, faites comme saint Jérôme, écrivez. Ecrivons. La poésie est ce qui occupe le plus. Si j'en faisais ?

Mon Dieu, mon Dieu, mon cœur vous adore et vous aime Rien que dire : mon Dieu! m'est un bonheur suprême;

C'est le ciel qui sur moi descend,

Et jamais, sous le diadème, Reine auprès de son roi n'eut un bonheur plus grand.

Vous êtes mon amour, vous êtes ma lumière; l Un coin pour vous prier me vaut la terre entière;

Sous votre regard nonpareil, Mon âme s'ouvre heureuse et fière, Comme la fleur des champs aux rayons du soleil.

Ah ! que ine dites-vous et que vous dit mon âme? Que dit le ciel à l'aube et la flamme a la flamme ?

JOURNAL D'HDGêNIE T>V. Gfi'RIK Iiy

Ah ! que se disent deux torrents ?

Qu'entendit la première femme Quand vous apparaissiez aux jardins ravissants?

Oh ! du céleste amour choses inénarrables 1 Choses que les mondains peuvent traiter de fables,

Mais dont le divin Rapl

Ferait des tableaux ineffables Comme ceux qu'il a faits pour exposer au ciel.

Voyez Monique en pleurs et Thérèse en extase, Thérèse devant Dieu versant, immense vase,

Versant un océan d'amour ;

Et, dans le tablier d.- gaze, I.'aumône se changer en roses chaque jour.

Le 4. — Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C'est, en l'honneur de la fête votive, la bruyante musique d'Andillac qui retentit jusqu'ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs ; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m'y trouve. C'est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de 1 autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu'un me disait: « Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne. » C'est vrai, je le sens, et que mon être s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.

Le 5. — Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise ! On vient de me dire que son père était mourant ou mort. Erembert, qui était à Gaillac au reçu de cette nouvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que nous perdons ! le digne homme ! Je vais écrire à Louise.

Un nouveau livre envoyé par Louise, les Méditations, du Pèrejudde, pour des religieuses, ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.

Le 7. — La mort de M. de Bayne, certaine aujourd'hui. Une belle Ame de plus au ciel. Il avait une foi débordante ; il trempait tout de Dieu. Homme raie aussi pour les qualités du cœur; il savait être ami aux dépens de ses intérêts. Sa fortune s'est ressentie de son dévouement à plus d'une infortune.

Le 8. — Rousou ! la servante de la pauvre I.ili. Que cette visite me fait plaisir ! Il y n. des plaisirs tristes, comme celui de p,n 1er des morts. d< ceux qu'ils ont aimés. Elle m'a apporté ur.e lettre: d'Luphiasie et UQl

Il8 JOURNAL D'EUGÉNIE DE GUÉRIN

Louise qui me dit : « Mon père va très bien. » C'était presque la veille de sa mort. La mort vient vite

« Je regarde votre enthousiasme (i) de la laideur comme un excès, dans quelque bonne disposition qu'il semble vous être venu. L'amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d'un miracle de conversion comme cela s'est vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l'âme, lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme occasion de péché. Quel épurement ! quel détachement ! Qui de nous, femmes, en est là ? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez où j'en suis avec mes « sublimes contemplations », elles n'ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Oh! ne parlons pas de contempler; c'est l'état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres pécheurs, c'est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères et lui confesser nos fautes. Il est beau de s'élever, mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez soi, connaissance indispensable à nos affaires spirituelles... Il y a dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d'anges, d'idées séraphiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l'amour et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous parlerions le langage des anges, nous ne serons que des airains sonnants et des cymbales retentissantes. Ce passage d'une Epître m'a toujours frappée, m'a fait craindre de parler de la piété sans en avoir assez dans l'âme. Mais vous m'assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui m'encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive, me rend heureuse de croire au bonheur que je vous fais.

» Le trône même a eu ses saints. On n'a qu'à penser à saint Louis pour croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l'histoire de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si humble dans les grandeurs, si retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, donnant aux pauvres ce qu'elle recevait pour son luxe, les délices du roi son frère et de la cour par sa douceur et ses gracieuses qualités qui la firent pleurer de tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à Longchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la grâce dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le monde ! En fait de salut, vouloir c'est pouvoir, suivant la devise de Jacotot. Qu'était-ce que ce Jacotot? Un homme sans doute comprenant la puissance de la volonté, ce levier qui peut soulever l'homme jusqu'au ciel.

» Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C'est mon endroit; ailleurs, je serais moins heureuse peut-

(i) Extrait d'une lettre à Mm0 A. de M...

être. Je reconnais en ceci un soin de la Providence qui fait tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur nia fenêtre-, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol ; puis je. vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui. *

Mon cher Maurice, à toi maintenant; hé! non, pas encore ! quelqu'un entre. Que de fils rompus ! La moitié de celui de là-haut est déjà bien loin; je ne renouerais pas, si ce n'était un brin de poésie que j'envoie et que je veux te laisser. Mais avant, la leçon à Lucie, ma filleule.

Depuis cette leçon, un cliagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bête ! comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit : « Soulagezmoi ! » Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lèche sur mes doigts ; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d'aimer? Je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c'est bête, mais le cœur n'a pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux, me venant de Lili ! Un chien, c'est si riant, si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.

Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange : tant le cœur change l'esprit! Je n'aimais pas Bijou alors; ma conscience ne s'offusque pas d'intéresser le bon Dieu à la conservation d'une bête. V a-t-il rien d'indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au bon Dieu. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m'inspire toute sorte de confiance. Il v a loin de là à l'Etre suprême, aussi loin que de Rose Dreuille à Voltaire. Mais à quoi servirait la foi des philosophes quand on est malheureux? Qu'attendre d'un être inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en l'adorant, et le cœur, cependant, veut aimer ce qu'il . adorer ce qu'il aime; ce qui s'est fait quand Dieu s'est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Si tu savais tout ce qu'on demande et qu'on obtient quelquefois ! Les miracles le prouvent. Je crois aux miracles de guérison d'autres bien avérés, comme ceux dont parlent saint Augustin, Bossuet,

ou ceux qu'on voit de nos jours. 11 faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m'a menée assez loin.

Le i" juillet. — Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai guère envie d'écrire.

Le 2. — Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier, qui s'appellera le rosier du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant, si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas ! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.

Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger ! O mon Dieu , que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi !

Le 6. — Toujours des lacunes, des empêchements d'écrire. Depuis trois jours, je n'ai pas quitté l'aiguille. C'était d'abord une robe d'enfant, que nous faisions, jolie petite robe rose que j'ai cousue de jolies pensées. C'est si gracieux l'enfance et sa parure ! De si jolies boucles tomberont sur ce corsage, un bras si blanc, si rond remplira ces manches, une si jolie petite main en sortira, et l'enfant est si jolie et s'appelle Angèle! C'est avec charme que j'ai travaillé pour elle.

Mais aujourd'hui raccommoder du vieux linge m'ennuyait; je n'avais pas le cœur ni l'esprit à l'aiguille, je pensais à toi tristement. Hélas ! nous avons reçu ta lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n'apporte que des tristesses, des mécomptes. Caro doit être bien contrariée, bien affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous aurez de quoi vous marier? Cette question résout toute votre existence : aussi papa l'a pesée mûrement. Tu sauras ce qu'il pense dans sa lettre. Ici, je ne fais que de toi à moi. Tu ne saurais croire combien cette incertitude, cette hésitation de ton sort m'occupe, je ne dis pas m'accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois j'ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien ! Si j'étais exaucée, si quelque jour tu me disais : « Je suis content! »Je palpite à l'idée de cette félicité que je pourrais voir; et quand je ne la verrais pas !...

Le 7. — Rien fait qu'entendre la messe ce matin et écrire tout le jour presque. C'est à toi, a Raynaud, a Caroline, Que de choses, de peusées

journat. d'buqekib de guhrim 12i

sorties du cœur, et qu'il y eu reste encore! Ton avenir m'occupe tellement! Je n'ai fait que vous voir, vous entendre toute cette nuit, tous malheureux, gémissants d'une union rompue. Il n'en sera pas ainsi, j'esp< Caroline et sa tante ont écrit hier; rien de bon, d'espérant. Des levers rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela nous peine! si tu le savais, mon ami ! Je t'ai écrit aussi aujourd'hui et te dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier, tout sera décidé. Sera-ce heur ou malheur? Dieu le sait. Rien d'humain ne se prononce en bien.

Le 9. — Premier jour des moissons. Rien n'est joli à la campagne comme ces champs de blé mûr, d'une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, les épis coulant l'un sur l'autre font de loin l'effet des vagues ■ le grand champ du nord est une mer jaune. A tout moment tu verrais papa à la fenêtre de la salle, contemplant sa belle récolte. Douce jouissance du cultivateur !

Le 10. — Filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. Nous avons la suite; mais tu n'es pas là pour m'aider à voir les beaux morceaux. Je recueille donc ce que je puis. Si tu m'écrivais, si j 'étais moins en peine sur toi, je ferais tout avec bien plus de plaisir : une peine au cœur, c'est un levain qui fait tout monter en aigre, en quelque chose d'amer. Ainsi ma vie depuis que tu la tourmentes ; que je voudrais en être délivrée ! que de foisjedisà Dieu :« S'il est possible, éloignez de moi ce calice!» Oui. mon ami, je l'éloigné et le reprends ; je te vois tantôt heureux, tantôt malheureux, je veux et ne veux pas ton mariage. Que la volonté de Dieu se fasse! le vouloir humain doit se perdre en celui-ci ; sans cela, point de repos, ni de lumière, ni de sûreté. Lucie, ma filleule, qui n'a pas ces soucis, est là, attendant sa leçon.

Cela fait, il me vient une pensée du sermon sur l'Honneur que j'ai lu, que je veux laisser ici ; il s'agit de la vanité humaine et de tout son train : « Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et ainsi du reste; toutefois, qu'il se multiplie autant qu'il lui plaira, il ne faut toujours, pour l'abattre, qu'une seule mort. Mais il n'y pense pis. et dans . roisse-

ment infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurera son cercueil, qui seul, néanmoins, le mesure au juste.* Quel homme: conduisant tout au cercueil. Nul, comme Bossuet, n'a su rendre la mort frappante et solennelle : il vous atterre

Je m'en vais à la salle, joindre papa. J'écrivais au chant déjeunes poulets qui piquent l'herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et qui chantent !

I e h. — Les gracieuses Choses qui se voient dans les champs, qi: viens de voir! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et dt

et, parmi ces gerbes, une seule debout, faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand'mère les faisant déjeuner avec du lait.

Le 12. — Qu'aurons-nous sur cette page aujourd'hui? Rien n'est venu que le chant des cigales. Attendons au soir.

Ce soir au crépuscule. — J'écris d'une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau ! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin courant, le réservoir du baptême.

Le 16. — Un peu de calme enfin ! Un peu d'espérance sur ton mariage. M1" M... nous écrit des choses qui vont le décider. J'y vois un bien-être, une vie qui ne commencent pas mal ; cela nous rend tous heureux. Aucun du Cayla qui ne fût triste depuis trois semaines. La douleur d'un membre passe à tout le corps. Comme je me sens le cœur tout autre ! Je ne sais quoi d'amer s'en est allé qui me gâtait tout le plaisir de pensera toi, d'en parler. J'ai bien eu l'occasion de remarquer comme un nom prononcé, pensé, porte tristesse ou joie. Une cigale chante dans la salle; il y a aujourd'hui un peu de gaîté partout. Il faut que j'écrive à Antoinette. Misy m'a chargée de lui apprendre l'arrivée de la femme de Philibert. Pauvre cousine de l'Ile-de-France, elle est venue chercher asile chez ses parents. Son fils va l'être envoyé. Il me semble que son père est avec lui, nous le recommande. Je t'écrirai bientôt à l'occasion de ce cher petit enfant.

Ne croyez pas qu'il soit amusant d'écrire à un grand vicaire comme sur mon petit cahier ou à Louise, à Caro, à mes amies. Ces lettres de tendresse sortent toutes faites du cœur; mais l'autre, il m'a fallu la faire, et rien n'est ennuyeux comme ce travail d'esprit, une rédaction claire et nette de choses positives. Jamais rien ne m'a tant coûté. Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j'écrirai ; je ne sais quoi vous inspire : la plume marque, et voilà tout. Mais les affaires de paroisse ne se traitent pas de la sorte. Enfin c'est fait, malgré moi. Cela m'apprend qu'un bon vouloir et la patience viennent à bout de tout. J'ai aussi épargné à papa une application fatigante ; il s'agissait d'affaires entre Alos et Andillac.

Pour me délasser, je viens de me reposer la tête sur une gerbe, là-bas, dans le champ de Délern à Sept-Fonts, parmi des bergers et des vaches, le petit Estève jasillant. 11 me parlait de son alphabet, car il va à l'école et se croit bien le plus savant. Lous daissi toutes d a rrè ! (i) Naïf orgueil de six ans qui va croître. Cet enfant est, en effet, très supérieur aux autres ; mais

(i) Je les laisse tous derricre.

JOURN'AT. D'EUGÉNIE DE GfÉRTN 123

que deviendra cette intelligence mal tournée? C'est la façon de le développer qui fait l'homme. Que de grands scélérats ont de quoi faire de grands hommes ! Pauvre petit Toinou, qui deviendra mauvais sujet! Si je pouvais, je l'ôterais de chez son père.

Le 20. — Vie mélangée, Marthe et Marie. Après la messe que j'ai entendue pour l'anniversaire de notre grand'mère, je me suis mise à coudre des tabliers de cuisine, à raccommoder un pantalon d'Erembert, cela entremêlé de diverses lectures, histoire et poésie, cette poésie grecque d'André Chénier dont j'aime le Mendiant et le Malade. — Les bouquets de Caroline! J'entends cela à la salle. J'y vole.

Ils sont charmants, nos bouquets de la Vierge. Charmante Caro ! que je la voudrais là pour l'embrasser! Une lettre de Marie, de Gabrielle et de M. Périaux en même temps. Que de choses pour un jour du Cayla ! Aussi j'ai le cœur plein, tout plein de fleurs, d'amitiés, de pieuses choses pour ce bon curé de Normandie qui me parle d'une façon si saintement aimable. Il me parle aussi de Lili, et voilà la mort sur ce peu de joie ! Me voilà pensant à cette pauvre cousine, qui pourtant est au ciel, comme M. Périaux dit qu'il faut l'espérer. Il le peut savoir, lui qui la dirigeait, lui qui avait la connaissance de ce lis intelligent.

Le 21. — Une grande lettre à Euphrasie, c'est mon premier plaisir de ce matin ; maintenant, allons en attendre d'autres dans la salle. Que peut-il venir aujourd'hui? On ne sait, mais en espère; l'ignorance du bonheur en fait le charme ; c'est si vrai, que Dieu nous a fait un mystère du paradis. Ils ne savent pas être heureux, ceux qui veulent tout comprendre.

Qu'est-il survenu? Rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur l'aire. Cette cadence, au chant des coqs et des cigales, fait quelque chose d'infiniment rustique que j'aime.

Le 22. — O bonheur, bonheur! une lettre de Raynaud qui décide ton mariage, qui demande à papa de me laisser venir à ta noce. Je ne pourrai pas, je crains bien, jouir de ce beau jour; mais pourvu qu'il vienne, que je sache ta félicité, quoique de loin, je suis contente, je bénis Dieu de toute mon âme. Je n'oublierai pas que c'est le jour de sainte Madeleine que cette espérance est venue; comme elle est douce après les amertumes passées! Maurice, cher frère, que je sens que je suis sœur dans ce moment et toujours! Ceci écrit, mon petit cahier s'en va dans le bureau sous ma table, et moi à *" demain matin. Je voudrais bien le prendre, mais où le tenir là-bas? — Je prendrai note au cœur, et puis nous mettrons ici : Adieu, au revoir, Maurice et papier. Vous quitter, quel dommage '.

Le 30. — Me voici après huit jours, après une chute, après la mort qui m'a tenue et laissée au vouloir de Dieu. Oh! c'est bien Dieu qui m'a sauvée, qui m'a voulue encore sur la terre, ici, près de papa, dans ma

chambrette à présent pour t'écrire et à bien d'autres, pour faire je ne sais quoi de bon, de doux, d'utile de ma vie, tout ce que je pourrai. Je t'ai conté mon aventure ce matin dans une lettre. A présent, je veux te dire mon bonheur de venir enfin à Paris, non pas à Paris, à ton mariage, c'est cela que je viens voir ; j'ai cela bien avant dans le cœur.

Quel homme que Hugo! Je viens d'en lire quelque chose : il est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est homme, femme, peintre, poète, sculpteur, il est tout; il a tout vu, tout fait, tout senti ; il m'étonne, me repousse et m'enchante ; à peine si je le connais pourtant que dans Cromwell, quelques préfaces, Marie Tudor et quelque peu de Notre-Dame. J'irai la voir cette Notre-Dame, à Paris. Que de choses à voir pour moi, au sortir de mon désert !

Le 8 août. — Françoise, la sœur de M. Limer, m'est venue voir dans ma solitude plus que solitaire, puisque Mimi n'y est pas; elle est à Gaillac, la chère sœur. En attendant son retour, je suis enchantée que Françoise soit venue remplir un peu de lacune; c'était notre compagne du dimanche, bien gracieuse, bien rieuse, bien gaie. Je l'ai trouvée un peu changée. Le temps, oh I le temps ! Il y a deux ans qu'elle nous a quittés, depuis elle a perdu son frère, qui s'est noyé ; un cousin, beau et grand jeune homme, qu'elle a vu réduit à rien, tout consumé par la souffrance, qu'elle a veillé pendant trois mois nuit et jour. Pauvre bonne fille, c'est ce qui l'a vieillie. A présent, elle va offrir sa vie à un couvent, sa vie éprouvée, désembellie, sans plaisir au monde. C'est ainsi que les femmes se consolent, heureuses, bien heureuses que Dieu leur ait fait un bonheur en lui. Je viens de lui écrire une longue lettre pour son affaire. Voilà comme, en m'occupant pour les autres de ces retraites, je reviens à y penser, à me dire qu'elles s'en iront vers Dieu et moi dans le monde, comme disait le petit frère de saint Bernard à ses frères partant pour Cîteaux. Déjà bon nombre de nos connaissances s'en sont allées de cette façon. A présent je vais écrire, pour ne pas l'oublier, une inspiration de nuit que j'ai trouvée bien lo jour.

En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de chênes aux Méiïx ; la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux; merveilleuse faculté de voir, si élevée, si étendue, si jouissante ! On jouit du ciel quand on veut; la nuit même, de sur mon chevet, j'aperçois, par la fente d'un contrevent, une petite étoile qui s'encadre là vers les onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m'endorme avant qu'elle soit passée; je l'appelle aussi l'étoile du sommeil, et je l'aime. La pourrai-jo voir à Paris ? Je pense

JOURNAL D'EUGÉNIE DE Gl'ÉRIN 125

que mes nuits et mes jours seront changés, et je n'y puis penser sans peine. Me tirer d'ici, c'est tirer Paule de sa grotte ; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon désert, toi pour qui Dieu sait que j'irais au bout du monde. Adieu au clair de lune, au chant des grillons, au glouglou du ruisseau ; j'avais de plus le rossignol naguère ; mais toujours quelque charme manque à nos charmes. A présent, plus rien qu'à Dieu, ma prière et le sommeil.

Le 9. — Dirais-tu ce qui me fait souffrir, à présent, en moi? C'est cette petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à qui je pense.

Le 10. — Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blessée à l'aile, mais bien leste encore, bien vive, bien gentille; elle se coule comme un rat dans tous les coins de sa prison et se prive, s'accoutume à me voir, si bien qu'elle mange et boit à mes côtés. Je voudrais la porter à Charles.

Un peu de malaise m'a fait jeter sur ton lit, ce lit où tu as couché six mois dans la fièvre, où je t'ai vu si pâle, défait, mourant, d'où le bon Dieu t'a tiré par prodige. Tout cela s'est mis avec moi sur ce lit; j'ai vu, revu, pensé, béni, puis un petit sommeil et un rêve où je me trouvais seule dans un désert entre un serpent et un lion ; la frayeur m'a réveillée. Jamais je n'ai vu de lion que celui-là, mais c'en était bien un. Comment nous arrangeons-nous pour créer ainsi en dormant, nous qui ne pouvons produire un atome? Est-ce un reflet de la puissance divine qui passe alors en notre âme ? Je me couche après une lettre écrite et deux reçues de Louise, ma pauvre Louise, si aimante, si aimable, si triste depuis la mort de son père : « Je ne suis pas de ceux qui se consolent bientôt, me dit-elle, plus je pleure et plus je veux pleurer; mais je vous mêle à mes larmes. » Chère Louise! Mimi m'écrit aussi de Gaillac qu'elle a vu le tableau, que l'enfant Jésus est bien, très bien ; on trouve à la Vierge les yeux curieux et le coloris trop vif; on n'observe pas que c'est fait pour un lieu élevé et sombre.

Le 12. — Oh ! la Vierge, la Vierge ! Elle est dans la salle, exposée sur le buffet ; toute la maison !à : Jean, Jeannot, Paul, le berger et autres adorateurs, comme ceux de Bethléem. Aussi, l'enfant Jésus leur sourit, divinement appuyé sur le cou de sa mère. Oh ! il est beau, ce petit Jésus, délicat, gracieux, céleste ; je me charme à le regarder, tantôt de près, tantôt de loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne crois pas que ce doive être exposé au clair d'un salon ; ces saintes figures sont faites pour le jour mvstérieux d'une église.

Le 13. —Joie sur joie; une autre leMie de Caroline : encore des tendresses, des amitiés sans fin à papa, à Eran, à Mimi, à tous ; une caisse do

choses pour nous. Bonne, bonne, bonne sœur, que Dieu lui rende en bénédictions tout ce qu'elle fait pour nous, tout ce que je me sens au cœur pour elle! Mon ami, comme je l'aimerai, cette charmante sœur, comme je l'aime ! que je voudrais la tenir dans mes bras !

Le 14. — Rien qu'un mot, parce que je suis fatiguée, qu'il me faut dormir, que je ne dormirais pas si j'écrivais; et puis, corps et âme, tout est brisé. Des lettres de Caroline, de Louise, d'Irène, de Mimi. Le cœur plein. Bonsoir.

Le 15. — J'ai cru mourir cette nuit : un affaissement, un engourdissement, une palpitation de cœur sur le premier sommeil. Je me suis secouée, j'ai couru à la fenêtre, à l'air, à la fraîche nuit qui m'a remise. Cela m'a valu de jouir un moment du beau ciel, de ces belles étoiles que j'ai été au moment d'aller voir là-haut; puis je suis rentrée dans mon lit avec de sérieuses pensées de mort, cette mort qui vient on ne sait à quelle heure. Tenons-nous prêts.

Le 16. — La jolie bénédiction que... (Sans encre !)

Le 17. — De l'encre, enfin ! je puis écrire; de l'encre! bonheur et vie. J'étais morte depuis trois jours que la circulation de ce sang me manquait, morte pour mon cahier, pour toi, pour l'intime. Mon ami, j'ai le cœur plein de toi, de Caro, de votre bonheur, de cette caisse, de ces robes, de ces capotes à fleurs, de ces gants blancs, de ces petits souliers, de ces bas à jour, de cette robe de dessous toute brodée. Oh ! tout ça, je le vois, je le touche, je le porte, je m'en habille le cœur cent fois depuis une heure que c'est arrivé. Oh! bonne, bonne et charmante sœur! que l'Inde avait là un beau trésor que Dieu te donne! quelle bonté d'âme, quel plaisir de faire plaisir ! Jamais cadeau de noce ne fut donné avec plus de joie ni reçu avec plus de reconnaissance ; elle me déborde et je ne puis en parler ; ce sont choses que Dieu voit et sait. Je lui demande, à l'auteur de tout bien, tous les biens, le bonheur éternel pour elle. Je vais me trouver bien heureuse dans mes parures, quoique les parures ne fassent pas mon bonheur; mais dans celles-ci il y a quelque chose de plus doux, de plus beau que l'apparence, quelque chose de plus que pour la vanité, c'est le cadeau de ta fiancée, c'est une robe de sœur qu'elle me donne. Je lui ai écrit dès avoir vu, sans plus tarder. J'ai le cœur pressé pour elle ; je veux qu'elle sache tout de suite le plaisir qu'elle m'a fait et fait à tous avec ses fleurs d'autel, sa nappe, sa Vierge, ses robes et tant de belles et gracieuses choses. Que je l'aime! que Dieu la bénisse, Dieu qui ne laisse pas un peu d'eau donnée sans récompense !

Voilà ce qui nous est venu de Gaillac avec l'encre, une lettre de Mimi, du poivre et de l'huile, c'est te dire tout. J'ajoute encore qu'Eran a tué un lièvre et une perdrix et m'a rapporté deux cailles vivantes et souffrantes.

Le souffrant est pour moi et l'a toujours été. Etant enfant, je m'emparais de tous les poulets boiteux ; faire du bien, soulager est une jouissance intime, la moelle du cœur d'une femme.

Je finis par où j'ai commencé, par cette bénédiction des bestiaux le jour 3e saint Roch, cérémonie si religieuse, si grande à qui sait y voir Dieu, entourant l'homme de tant de créatures bénites pour son service ; vraie image de la création que ce rassemblement de bestiaux : tout, jusqu'au cochon. Je pensais à Bijou que j'aurais bien fait bénir.

[Sans date]. — Hier dimanche, passé la journée à l'église ou dans les chemins, et, chemin faisant, je pensais au solitaire et à l'ange comptant ses pas, histoire qui m'est demeurée des lectures de mon enfance et qui me revient dans mes promeners solitaires. Dans la Garenne-au-Puiis, à Sept-Fonts, où nous avons été ensemble, je me retrouve ce compagnon céleste.

Le 20. — Mimi, Lucie, Amélie, sa cousine, Fontenilles, tout ce monde entrant à la fois dans la salle, me tire d'ici. Il faut aller à la cuisine, au salon, à de petits poulets naissants qui m'occupent; voilà plus qu'il n'en faut pour m'empêcher d'écrire. J'enferme mon cahier dans le placard.

A dix heures du soir. — C'est trop joli ce que je vois pour ne pas te le dire : nos demoiselles, là-bas, le long du ruisseau, chantant, riant, se montrant çà et là sous des touffes d'arbres comme des nymphes de nuit, à la clarté d'un feu d'allumettes que fait Jeannot, leur fanal courant : c'est la pêche aux écrevisses, plaisir qu'Erembert a voulu donner à ces jeunes filles que tout amuse. J'ai mieux aimé être ici à les voir faire et te le dire. Je les entends rire et toujours rire ; cet âge est une joie permanente. Pour moi, j'ai besoin de repos, de me coucher au lieu d'errer sur le frais gazon d'un ruisseau. Adieu, Maurice ; nous avons bien parlé de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne voudrais pas te quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la nuit ici à décrire ce qui se voit, s'entend, dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient m'y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits papillons mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma lampe. En voilà un qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de poussière qui marche. Que d'habitants dans ce peu d'espace ! Un mot, un regard à chacun, une question sur leur famille, leur vie, leur contrée, nous mènerait à l'infini; il vaut mieux faire ma prière ici devant ma fenêtre, devant l'infinité du ciel.

Le 22. — Mmc et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une d'Antoinette, plaisir et bonheur. Demain, je pars avec ces demoiselles. Adieu, cahier; maisjele prendrai peut-être pour me trouver avec toi.

Le 25. — Oh ! les vieux châteaux, avec leurs grandes salles, leurs meu-

bles antiques, leurs larges fenêtres d'où l'on voit tout le ciel, les portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais quel plaisir à voir, à s'y voir errant de chambre en chambre. Oh ! j'aime les vieux châteaux, et je me complais depuis un jour dans cette jouissance. C'est de Mon tels que je t'écris, dans une chambre écartée où j'ai, par bonheur, trouvé de l'encre ; j'avais oublié d'en prendre, et c'était grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui se peint en moi dans cette demeure de mon goût. Je m'y plairais toujours d'autant qu'à chaque endroit ce sont des souvenirs d'enfance, et tu sais comme ce passé fait plaisir. J'avais neuf ans quand je vins à Montels. En arrivant, j'ai reconnu l'église sous son grand ormeau où j'allais sauter à l'ombre, puis la grande cour et puis la petite avec son puits, la porte à vitres du salon, et, dans ce salon, les grandes belles dames que j'aimais tant à voir; une à côté d'un capucin en méditation qui fait contraste, chose que je n'avais pas tant remarquée qu'à présent. Dans l'enfance, les effets de réflexion touchent peu. Nous sortons, nous courons, nous errons deçà, delà, dans les bois, les allées de marronniers superbes, dans des prairies immenses. Charmante vie de campagne si nous étions moins seules; nous sommes ici Mme de Paulo, sa fille, Louise deThézac et moi; le petit Henri par-dessus pour nous divertir. Un enfant fait au moins du bruit, et le dedans des vieux châteaux en a besoin, sans quoi les peurs, les revenants, les sorciers. 11 y a plus d'une légende dans ce genre sur ce château. Jadis, certaine religieuse...

On me prit l'encrier, ce qui m'a faît manquer mon histoire d'apparition; mais voici une légende qui la vaut bien :

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