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nient les années et passe à la mort de Colbert ( 1 683 ) . Dangeau, Saint- Simon, Lafare, Noailles, Villars, Berwick, ne parlent avec détail que de la dernière partie du règne de Louis XIV. Ainsi les onze années, de 1661 à 1 672 , si fécondes pour l’administration, ne sont pas riches en mémoires. Cette différence avec l’époque de la Fronde s’explique parla nature même des événements. Au lieu d’une société turbulente, agitée par des intrigues de femmes et d’ambitieux, où il y avait place pour toutes les vanités et toutes les cabales, le règne de Louis XIV n’offre plus qu’une unité majestueuse. Le roi absorbe tout; ministres, généraux, artistes, écrivains, gravitent autour de ce soleil, pour emprunter l’emblème si connu, et se perdent dans les rayons de sa gloire. Aussi les mémoires les plus importants de cette époque sont-ils les œuvres mêmes de Louis XIV. Il y a exposé les principes qui le dirigèrent pendant les premières années de son gouvernement et les résultats qu’il obtint. On y trouve une preuve de l’activité du roi et de son application aux affaires; mais on y voit en même temps s’étaler ce royal orgueil qui oublie le génie des ministres et s’attribue les conseils de leur expérience. Outre ce défaut, les Mémoires de Louis XIV sont fort incomplets; ils ne retracent le tableau de l’administration que pendant les quatre années 1661, 1662, 1666 et 1667 1 .
Aux divers mémoires qui peuvent servir à expliquer ou à contrôler le Journal d’Olivier d’ Ormesson , il faut ajouter des documents d’une autre nature, manuscrits ou imprimés. Je veux parler des actes administratifs, lois . ordonnances , édits , lettres ministérielles. La correspondance de Colbert avec les intendants , les ambassadeurs et les fonctionnaires de toute nature , remplit, plusieurs collections considérables de la Bibliothèque impériale. M. Depping en a extrait quatre volumes de lettres administratives2. La correspondance du chancelier Séguier 3 fournit aussi quelques renseignements sur cette époque. En comparant ces documents, on pourrait arriver à en tirer un tableau complet de l’administration de Louis XIV. Mais ce
1 Voy. sur les Mémoires de Louis XIV la thèse de M. Dreyss (Paris, Didier, 1859). Sans partager toutes les idées de M. Dreyss , on doit reconnaître qu’il a réussi à éclaircir une question restée fort obscure, celle des auteurs qui, sous la direction de
Louis XIV, ont travaillé à ses Mémoires.
2 Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, dans la collection des Documents inédits de l'histoire de France.
3 Ms. Bibl. imp. fonds Saint-Germain français, n° 709.
INTRODUCTION
n’est pas ici la place. Je dois me borner à comparer ces documents avec le Journal d’Olivier cl’ Orrnesson, et à montrer ce que cet ouvrage renferme d’utile pour apprécier Louis XIV et ses ministres.
Dans cette partie du Journal, comme dans les précédentes, les hommes se peignent par un récit simple et véridique. Louis XIV se montre dans le premier éclat de la jeunesse, lorsqu’à vingt-trois ans il commença à gouverner par lui-même, déjà appliqué aux affaires, doué d’un esprit fin et pénétrant J, réfléchi dans ses paroles 1 2, constant à servir ses amis, jaloux de son pouvoir3 et dominant ses ministres, qu’il tient divisés. Chaque jour il écrit ses actions4, comme un avertissement pour lui-même et une leçon pour son fils. La majesté de la cour, la pompe de ses fêtes, le luxe que le roi se plaît à étaler ne sont pas oubliés-, mais d’Ormesson insiste de préférence sur le scandale des amours de Louis XIV 5 *, sur la dureté de ce gouvernement, où le maître régnait par la crainte0, sur l’abaissement des courtisans, qui n’osaient témoigner leur sympathie pour l’homme que frappait une disgrâce imméritée. Le grand Condé lui-même était réduit à se faire le courtisan des ministres7. Turenne seul, comme il s’en vantait à Olivier d’Ormesson 3, avait gardé sa dignité et la liberté de sa parole.
Ce qui ne ressort pas suffisamment du Journal d’Olivier d’Ormesson, c’est le caractère de ce gouvernement, c’est la vigoureuse concentration du pouvoir aux mains de Louis XIV et le soin qu’il prit de ne communiquer son autorité qu’à un petit nombre de ministres, d’une naissance obscure 0 et d’une habileté éprouvée. Ils ne tenaient leur autorité que du roi , qui pouvait d’un mot les replonger dans le néant, d’où il les avait tirés. Les trois ministres admis au conseil secret furent : Michel Le Teliier, connu depuis plus de vingt ans par un dévouement à toute épreuve; de Lyonne, formé par Mazarin à la politique extérieure et parfaitement instruit de la situation de l’Europe ,0; enfin Colbert, qui, dès 1661, avait la direction des finances.
1 Journal , etc. t. II, p. 167.
2 Ibid. p. 175.
’ Ibid. p. 1 64-i 65, 555, etc.
* Ibid. p. 1 20.
s Ibid. p. 33o, 355, 442, 4g4, etc.
8 Ibid. p. 328, 366, 434, 437, 444,
552 , etc.
; Journal, etc. t. II, p. 5 16.
K Ibid. p. 3 1 2.
6 Œuvres de Louis XIV, t. 1, p. 36.
10 M. Mignet, Négociations relatives à la succession d’Espagne , a mis dans tout son jour le mérite de ce ministre des aflaires étrangères.
INTRODUCTION. ci
Les autres secrétaires d’Etat, tels que La Vrillière, Duplessis- Guénégaud, sont réduits à un rôle secondaire. Le chancelier, qui avait toujours été un instrument docile du pouvoir, est affaibli par lage. Il redoute les moindres agents de Colbert, comme Berry er et Foucault1-, il laisse Pussort diriger les conseils pour la réforme des lois2 et Colbert exercer les fonctions de la charge de chancelier3. En un mot, ce vieillard, dur aux faibles, humble devant les puissants, pressant les condamnations avec une insistance odieuse4, présente le triste spectacle d’un chef de la magistrature qui s’abaisse au rôle d’un complaisant des ministres. Sa science et son zèle pour les lettres lui ont fait beaucoup pardonner. « Il fut, dit Voltaire, le protecteur de l’Académie française, avant que ce corps libre, composé des premiers seigneurs du royaume et des premiers écrivains, fût en état de n’avoir jamais d’autre protecteur que le roi. »
Le Tellier est le type de ces hommes vieillis dans les cours, habiles, prudents, actifs, dévoués, étudiant avec soin le caractère du maître pour le dominer ou le flatter, s’effaçant à propos 5, n’avançant que lentement et sûrement. Il parvint à placer un de ses fds à la tête du clergé de France0, à assurer à l’autre la survivance de sa charge de secrétaire d’Etat, et suscita à Colbert, dans le jeune Louvois, un adversaire redoutable. Louvois paraît peu dans le Journal d’Olivier d’ O rmesson; il n’était qu’au début de sa fortune. On voit seulement poindre sa puissance et sa rivalité contre Colbert7. Le Tellier , au contraire, est là tout entier avec son génie patelin, rusé, se ménageant avec le roi et avec le parlement, et n’avançant que par voies obscures; il propose à d’Ormesson, qui en rougit, d’acheter l’appui d’un valet de chambre du roi 8. Il s’attache surtout à garder dans sa haute fortune l’apparence de la modération9. Olivier d’Ormesson était en relation avec Le Tellier, et particulièrement avec son confident Claude Le Pelletier; on ne peut l’accuser d’avoir présenté sous un jour défavorable le caractère de ce ministre.
Il n’en est pas de même pour Colbert. Prévenu contre cet ennemi de Fouquet, contre ce ministre auteur de sa disgrâce, d’Ormesson ne doit être
1 Journal d’Olivier d’Ormesson, t. IT t 5 Journal, etc. I. II, p. 167, 175, etc.
p. 110, 1 4 a , etc. “ Ibid. p. 546-547-
2 Ibid. p. 498. 7 Ibid. p. 624, 626, 63i-632.
3 Ibid. p. 626. 8 Ibid. p. 3 17-3 18.
1 Ibid. p. 157-1 58. 9 Ibid. p. 546-547-
en
INTRODUCTION
consulté qu’avec beaucoup de réserve sur les actes de Colbert. 11 faut chercher ailleurs le génie de ce fils de marchand, élevé lui-même dans la pratique du commerce, travailleur infatigable, dur aux courtisans, vir marmoreas , comme l’appelle Guy Patin, attaquant de front les abus, irritant la magistrature par ses utiles réformes, ameutant la classe puissante des traitants, blessant les intérêts des rentiers, et obligé, pour résister à ces haines accumulées, de se concilier la faveur du roi. qui sait comprendre et accepter les idées de son ministre. Finances, lois, industrie, commerce, marine, lettres, arts, affaires religieuses reçoivent l’impulsion de ce réformateur austère, dont la rigueur est justifiée par les effroyables désordres qu’il fai lait réprimer. D’Ormesson fournit quelques détails sur Colbert, sur sa famille et sur ses réformes1. Il insiste naturellement sur l’avidité, le despotisme et les travers du ministre. Il le montre, suivant l’expression du commandeur de Jars2, pilant du soufre. Sans s’arrêter à ces côtés misérables des plus grands caractères, il importe de chercher dans les lois et les documents administratifs de l’époque la puissance de ce génie qui éleva la France à une si haute prospérité. Le meilleur moyen de 1 apprécier est de voir quel était l’état de l’administration, lorsqu’il parvint au pouvoir.
On est trop disposé à juger la France de 1661 par son éclat extérieur. On la voit triomphant de l’Espagne, profitant des agitations de l’Angleterre et de l’Allemagne, médiatrice à Oliva entre la Pologne et la Suède, alliée du Portugal et des Provinces -Unies contre l’Espagne, balançant en Italie l’influence de la maison d’Autriche, s’assurant d’une partie de l’Empire contre l’empereur, étendant partout ses alliances; en un mot, à la tête des puissances européennes. Mais lorsqu’on détourne les yeux de la politique extérieure pour les reporter sur l’intérieur du royaume, on est frappé du triste spectacle que présente la France. Ce contraste n’échappait pas aux contemporains. Le premier président de Lamoignon, à l’ouverture de la chambre de justice, montrait la France, pendant qu’elle étendait ses frontières de toutes parts et portait la terreur dans les pays voisins, plongée dans la désolation au dedans et abandonnée au pillage et aux rapines de cette sorte de ejens qui font tout leur bien du mal des autres3. Louis XIV, au
Journal d’Olivier d’Ormesson, l. U Voyez ci-dessus le discours du pre-
p. .828, 486, 487, 488, etc mier président, p. lxxiii de l’Introduc-
' Ibid. p. 496. tion
INTRODUCTION
cm
commencement de ses Mémoires, insiste également sur le triste état de la France et signale le désordre qui régnait partout 1 : les finances épuisées pendant que les traitants étaient dans l’abondance, l’église divisée, la noblesse abusant de ses droits dans les provinces, lajustice mal administrée, livrée à des hommes sans expérience et sans savoir. «Tous ces maux ensemble, ou leurs suites et leurs effets , retomboient principalement sur le bas peuple, chargé d’ailleurs d’impositions et pressé de la misère en plusieurs endroits, incommodé en d’autres de sa propre oisiveté depuis la paix , et ayant surtout besoin d’être soulagé et occupé2. » La misère du peuple, que Louis XIV indique en passant, apparaît dans son effrayante réalité lorsqu’on consulte les lettres que les intendants adressaient à Colbert dans les premiers temps de son ministère3. Elles confirment ce que disait le premier président dans le discours que je viens de rappeler, « que la misère de ces pauvres gens estoit dans la dernière extrémité, tant par la continuation des maux qu’ils avoient soufferts depuis longtemps que par la cherté et la disette presque inouie des deux dernières années. » En face de ce peuple mourant de faim , on voyait avec indignation l’abondance des financiers et des traitants. « D’un costé, dit Louis XIV4, ils couvraient leurs malversations par toute sorte d’artifices et les découvraient de l’autre par un luxe insolent et audacieux, comme s’ils eussent appréhendé de me les laisser ignorer.» Il fallait, avant tout, pour soulager le peuple, remédier à cette organisation financière, qui semblait combinée dans le but de faciliter et de cacher les vols des traitants.
Dès que Fouquet eut été arrêté (5 septembre 1 661), Louis XIV supprima la charge de surintendant, comme Richelieu avait supprimé les dignités de connétable et de grand amiral. Le roi prit pour lui-même les fonctions de surintendant et s’adjoignit un conseil composé du maréchal de Villeroy, des deux conseillers d’État d’Aligre et de Sève, et d’un contrôleur général, qui fut Colbert5. «C’est dans ce conseil, dit Louis XIV, que j’av travaillé continuellement depuis à démesler la terrible confusion qu’on avoit mise dans mes affaires6. » La gloire de ces réformes financières revient
1 Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 8-1 4. " Ibid. p. i3.
1 Voy. plus haut, p. lx sqq ‘ Œuvres de Louis XIV, ibid. p. 10.
6 Anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 9. Mémoires de Choisy, édit. Petitot, p. 2 03.
u Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 108.
INTRODUCTION
surtout à Colbert, que Louis XIV daigne à peine nommer, et seulement comme l’exécuteur de ses volontés. Peut-être le roi fut-il dupe, comme le prétend Saint-Simon b de l’adresse de Colbert, qui «saisit seul toute l’autorité des finances, et luy faisoit accroire quelle passoit toute entre ses mains par les signatures dont il l’accabla, à la place de celles que faisoit le surintendant.)) En matière de finances, le rapprochement de quelques chiffres est plus significatif que tous les éloges. En 1661, les receveurs des divers impôts percevaient 85,222,096 livres, et il n’entrait à l’épargne que 3i,844,92è livres; les dépenses s’élevaient annuellement à 53,377,172 livres; il y avait donc chaque année un déficit considérable. Les traitants, qui détournaient une partie des fonds publics, s’en servaient pour avancer de l’argent au Trésor à un taux exorbitant; ainsi, ils volaient doublement l’Etat. Après six années d’administration, Colbert avait augmenté le revenu et diminué les charges. Le revenu s’élevait à 95,571,739 livres, dont il entrait à l’épargne 63,016,826 livres. Les dépenses 11’étaient plus que de 32,554,9!3 livres1 2. L’État pouvait donc disposer, pour les dépenses extraordinaires , d’un excédant de recettes qui s’élevait annuellement à 31,171,902 livres. Colbert parvint à ce résultat en exerçant sur les comptables une surveillance minutieuse, en diminuant le nombre des offices et les rentes qui grevaient le Trésor public, et surtout en développant la richesse nationale par l’industrie et le commerce.
La chambre de justice établie en 1661 3 fit trembler les financiers par la sévérité de ses jugements; il y eut des condamnations aux galères et à mort4. Ceux mêmes qui obtinrent leur grâce furent soumis à des amendes considérables. Elles s’élevèrent à 1 10 millions de la monnaie du temps5, et l’on vit M. de Guénégaud, frère d’un secrétaire dÉtat, obligé de s’agenouiller devant le chancelier, et de confesser les crimes qu’on lui reprochait, avant que son pardon, ou, comme on disait alors, son abolition fût entérinée °.
La mission de la chambre de justice ne se borna pas à punir les fautes
1 Mémoires , éd. Hachette, in-8°, t. XII , p. 388.
2 Forbonnais, Recherches sur les finances, t. I, p. 4o3.
3 Voy. l’édit qui l’établit dans les An¬
ciennes lois françaises, t. XVIII, p. 12.
4 Journal d’Olivier d’Ormesson , t. II, p. 161.
0 Ibid. p. 4oo-4oi.
6 Ibid. p. 42 5-42 7.
INTRODUCTION
passées. II fallait prévenir le retour des abus et réparer cette multitude de canaux qui laissaient fuir l’argent de l’Etat. Colbert fit annuler par la chambre de justice tous les baux des fermiers de l’impôt et procéda à une nouvelle enchère; cette opération assura au Trésor un bénéfice de 3 millions de monnaie du temps. Le droit que prélevaient les financiers pour le recouvrement de l’impôt fut réduit de 5 sous à 1 5 deniers par livre b Un grand nombre d’offices de finances, créés pour obtenir des ressources temporaires, étaient devenus onéreux pour l’Etat; Colbert les supprima1 2. Les receveurs généraux furent astreints à signer des obligations à quinze mois, qui rendaient toujours disponible le revenu public3. Un budget, dressé chaque année, fit connaître au roi l’état des recettes et des dépenses. Trois registres fournissaient les éléments de ce tableau : le Registre-Journal pour les dépenses; le Registre des recettes ; enfin le Registre des fonds, où le roi faisait inscrire toutes les sommes disponibles4. Le secrétaire d’Etat, dans le département duquel rentrait la dépense , signait l’ordre de payement, le motivait et le remettait à la partie prenante; celle-ci le soumettait au contrôleur général, qui le faisait signer au roi, et assignait un fonds spécial pour le payement. Les ordonnances de comptant étaient les seules où l’objet de la dépense ne fût pas formellement indiqué. Le roi se bornait à écrire de sa main : Je sais le motif de cette dépense. Cet usage, rétabli par Mazarin et maintenu par Louis XIV, devint, après la mort de Colbert, la source des abus les plus funestes.
Colbert ne se contenta pas d’augmenter les ressources de l’Etat par la surveillance minutieuse qu’il exerçait; il allégea les charges publiques en soumettant à la taille un grand nombre de privilégiés. On voit dans sa correspondance que, dès î 6 6 1 , il se préoccupait de l’abus des exemptions ; mais les nobles ou usurpateurs de titres de noblesse résistaient énergiquement. L’intendant de Poitiers lui écrivait5 que de petits nobles avaient «fait rébellion sur le sujet de la taille, ayant battu, outragé et cruellement blessé des collecteurs. » Souvent les nobles voulaient étendre à leurs fermiers les
1 Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 112.
M. P. Clément dit 9 deniers, Hist. de Colbert, p. 1 2 5.
2 Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 37.
3 Histoire financière de la France, par
Bailli, t. I, p. 421. — 4 Œuvres de Louis XIV, t I, p. 1 1 1 , i46 et 1 47 •
6 Ms. Biblioth. imp. collection verte. J’ai déjà indiqué que c’étail un recueil de lettres.
exemptions dont ils jouissaient1. Le fardeau retombait plus lourdement sur les classes pauvres. Louis XIV lui-même le déclare dans le préambule d’une de scs ordonnances2 : « L’expérience a fait voir que l’artifice des riches contribuables est tel qu’ils inventent de nouveaux moyens pour se soulager non-seulement de la collecte, mais encore de ce qu’ils devroient légitimement porter, aux dcspcns des misérables. » Pour mettre un terme à ces abus, une ordonnance de 166/1 3 révoqua toutes les lettres de noblesse accordées depuis 1 6 3 4 , sauf le cas de services signalés. Ces privilèges, dit le préambule, avaient été accordés «au préjudice de plusieurs paroisses, incapables depuis lors de payer leurs tailles, à cause du grand nombre d’exempts qui rccueilloient les principaux fruits de la terre, sans contribuer aux impositions dont ils dévoient payer la meilleure partie. »
La recherche des faux nobles, qui furent mis à la taille, eut d’importants résultats. Dans la seule Provence, on découvrit douze cent cinquante-sept usurpateurs des titres et exemptions de noblesse. Les amendes dont on frappa ces faux nobles dans toute la France s’élevèrent à deux millions; mais le principal fruit de cette mesure fut le soulagement du peuple, puisque la taille fut diminuée de vingt millions par suite de l’augmentation du nombre des contribuables. Les exemptions, dont certaines localités jouissaient en vertu d’anciens privilèges, furent également supprimées, spécialement dans le Boulonnais, où ces abus remontaient jusqu’au temps où les Anglais occupaient Calais4. Ces diverses réformes produisirent une diminution de vingt-cinq millions pour les contribuables, sans amoindrir les ressources du Trésor. Colbert eût voulu faire plus et établir, pour la perception de la taille, un mode de répartition plus équitable, en substituant la taille réelle à la taille personnelle , la taille assise sur les propriétés non nobles à la taille assise sur les ressources des contribuables, arbitrairement évaluées. Pour y parvenir, il fallait constater par un cadastre la valeur réelle des terres. Colbert fit commencer cette opération en 1 6 6 6 , et elle fut achevée, en î 669, pour la généralité de Montauban, où l’on établit la taille réelle. Les guerres empêchèrent d’étendre le cadastre et, par suite, la taille réelle à toute la France; mais l’expérience réussit pleinement pour Mon-
3 Ane. lois françaises , l. XVIII, p. 4i
4 Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 21 3.
' Ane. lois françaises , t. XVIII, p. io3. Ibid. p. 2 3.
tauban, et un écrivain du commencement du xviii6 siècle affirme que, dans les derniers temps du règne de Louis XIV, la prospérité de cette généralité contrastait avec l’état misérable de la plupart des autres provinces1.
La gabelle, qui, comme la taille, pesait principalement sur le peuple, fut aussi diminuée. Les aides, ou impôts sur les denrées, subirent également des réductions, qui furent amplement compensées par l’accroissement de la consommation. L’exemption d’impôts pour les chefs de familles nombreuses contribua à augmenter la population 2. La fabrication des monnaies ne fut plus affermée , mais exercée directement par l’Etat. Toutes ces mesures eurent pour résultat le soulagement du peuple, et Colbert, par sa vigueur, par son intégrité, par son génie administratif, résolut le problème le plus difficile : il accrut les revenus publics , tout en diminuant les impôts. Olivier d’Ormesscn ne voit presque toujours que le mauvais côté de ces mesures, et surtout la diminution des revenus des classes privilégiées par la suppression des offices ou par la répartition nouvelle des charges publiques. Ses doléances paraissent plus fondées lorsqu’il parle du rachat des rentes. Cependant, pour apprécier avec justice les rachats et retranchements de rentes, il ne faut pas oublier quelles avaient été constituées à vil prix et le plus souvent au profit de quelques riches financiers, qui prêtaient à l’Etat à un taux usuraire. Le roi lui-même le déclare dans une ordonnance citée par Foucault3, à la date du 3 avril i 663 :«Nous sommes particulièrement informé, par les registres , livres et journaux des trésoriers de nostre espargne , que nous avons fait examiner en nostre conseil, que, de tous les abus qui se sont glissés dans l’administration de nos finances depuis plusieurs années, le plus considérable et celuy qui nous a porté le plus de préjudice, et au public, par l’aliénation des plus clairs deniers de nos finances, a esté la facilité que les traitans et agens d’affaires ont trouvée à l’aliénation de plusieurs parties de rentes considérables dont ils ont consommé le principal, soit en jouissance des arrérages avant le temps de leurs traités , et dans le temps de leurs traités et dans le temps des payemens d’iceluy, soit par des remises, intérests de prest supposés et autres voies illicites, et ont ensuite reçu de grandes
1 Collection des économistes français , t. I, 3 Journal de la chambre de justice, t. II,
p. 2 1 7. f° 1 62 verso.
3 Journ.d’Oliv.d’Ormesson , t. II, p. 480.
cvm
INTRODUCTION
sommes de deniers par la vente qu’ils ont faite à divers particuliers acquereurs des mesmes rentes, quoyque à vil prix. »
La chambre de justice fut un instrument utile pour décharger le Trésor public des rentes dont il était grevé et qui étaient assises sur des fonds de nature très-diverse. Un arrêt de la chambre, du i3 mars 1662, ordonna le remboursement d’un million de rentes établies, en 1660, sur la ferme des tailles. Un second arrêt, du 18 mars 1 662 , supprima 600,000 livres de rentes constituées au profit des fermiers des gabelles. Par un troisième arrêt, du 3 juin 1662, il fut déclaré que les 4oo,ooo livres de rentes établies sur les cinq grosses fermes seraient remboursées. Il en fut de même des rentes sur les parties casuelles, en vertu d’un arrêt du 3o août 1 662 U Tout en reconnaissant l’utilité de ces mesures, on ne peut en nier le caractère violent et presque révolutionnaire. Le ministre ne tenait compte ni des droits acquis, ni des transactions qui avaient fait passer les titres de rentes dans de nouvelles mains. De là ces plaintes, dont les poètes mêmes nous ont conservé le souvenir. Mais Colbert, soutenu par Louis XIV, n’en persista pas moins dans son plan de remboursement. Le 3 avril 1 663 , une nouvelle ordonnance 2 supprima toutes les rentes constituées sur l’Hôtelde-Vil le de Paris, depuis l’année 1 656 jusqu’en l’année 1661 inclusivement. Enfin, en 166/1, parut une dernière ordonnance, qui prescrivait le remboursement, au prix d’achat, des rentes établies depuis vingt-cinq ans. Cette mesure violente provoqua une espèce d’émeute. Cependant les historiens en parlent à peine. C’est seulement dans le Journal d’Olivier d’Ormesson qu’on trouve des détails étendus sur cette partie de l’administration de Colbert3. On voit s’y manifester les mécontentements de la magistrature et les agitations plus bruyantes des rentiers, qui se réunissent à l’Hôtel-de- Ville.
Colbert travaillait en même temps à dégager le domaine royal , que les administrations antérieures avaient aliéné. En 166/1, le comte de Béthune fut envoyé dans les généralités de Normandie, Picardie et Champagne, et le marquis de La Vallière dans le reste du royaume pour rechercher les domaines usurpés ou aliénés. Us devaient reprendre les premiers et racheter
1 Journal de la chambre de justice, t. II, 4 Journal de la chambre de justice , t. Il,
f° 162 verso. Je renvoie, pour les détails, f° 162 verso.
à mon Histoire de l’administration monar- 3 Ibid. p. 149, i5o, 1 5 1 , i52, i53,
chique en France , t. II, p. 161 et suiv. 1 54 , 1 55 , 1 56 .
INTRODUCTION