CI
les autres. Afin de terminer les nombreuses contestations qui s’élevaient sur les titres de propriété, une ordonnance de 1667 déclara que tout domaine qui aurait appartenu pendant dix ans de suite au roi de France serait dévolu au fisc1. Ce fut une mesure aussi utile et aussi arbitraire que le remboursement des rentes. De ibtis à 166g, Colbert dépensa cent vingt millions pour dégager le revenu public et rembourser ceux qui avaient profité des aliénations2.
Il s’occupait en même temps de réformer les abus graves et nombreux de l’administration financière dans les villes et les provinces. Les octrois étaient absorbés plusieurs années d’avance, et l’accroissement des dettes municipales faisait craindre une banqueroute. Colbert soumit la comptabilité des villes è la surveillance de l’Etat 3. Il ordonna que les cités qui auraient des députations lui envoyer choisissent d’autres représentants que les maires, échevins ou consuls. « Les voyages deséchcvins, qui venoient faire la poursuite des affaires municipales, consommoient, dit le préambule de l’ordonnance, la plus claire et la plus considérable partie des octrois4. » Colbert se fit remettre l’état général des dépenses et des revenus des communes avec les baux des dix dernières années, et les comptes rendus administratifs. Il obligea les provinces d’éteindre les dettes des communautés rurales; il fallut que les villes vinssent au secours des campagnes. Enfin Colbert interdit aux communes les aliénations et les emprunts. L’état des dépenses communales dut être soumis à l’examen et à l’approbation des intendants.
Colbert évita surtout de grever l’avenir. Les emprunts lui paraissaient, désastreux sous un prince am: du faste et des grands monuments. Il n’y
voyait qu’un moyen d’enrichir les traitants au détriment de l’Etat. Courville prétend même qu’il avait fait rendre un édit portant peine de mort contre quiconque prêterait de l’argent au roi5. Mais, pendant la guerre de Hollande, les instances de Louvois l’emportèrent sur la sage réserve de
Anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 181.
1 Forbonnais, Recherchas sur les finances, t. I, p. 4o5.
s llist. de Colbert, par M. P. Clément, p. 1 54-i 55.
4 An xui“ siècle, saint Louis avait rendu une ordonnance semblable dans l’intérêt des villes. (Voy. Ordonn. des rois de France, t. I, p. 82-83.)
5 Mémoires de Goarville, collection Pe tiLot, 2° série, t. LU, p. 529.
INTRODUCTION
ex
Colbert. Le premier président de Lamoignon appuya l’avis du ministre de la guerre, et le fit adopter par le conseil, u Vous triomphez, lui dit Colbert1; vous pensez avoir fait l’action d’un homme de bien; eh! ne savois-je pas comme vous cjuc le roy trouveroit de l’argent à emprunter? Mais je me gardois avec soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte. Quel moyen restera-t-il désormais d’arrester le roy dans ses despenses? Après les emprunts, il faudra les imposts pour les payer, et, si les emprunts n’ont point de bornes, les imposts n’en auront pas davantage. » Colbert réussit, du moins, à atténuer le mal qu’il n’avait pu complètement empêcher. 11 emprunta à un taux modéré, conseilla à Louis XIV de diminuer les dépenses de luxe et lui adressa une lettre d’une courageuse fermeté-. Enfin, aussitôt après la conclusion du traité de Nimègue, il s’occupa de rembourser les créanciers de l’État. Cet esprit austère et opiniâtre avait des élans d’enthousiasme quand il s’agissait de l’honneur et de la puissance de la France. « Un repas inutile de mi lie escus me fait une peine incroyable, écrivait-il à Louis XIV, et lorsqu’il est question de millions d’or pour la Pologne, je vendrois tout mon bien , j’engagerois ma femme et mes enfans, et j’irois à pied toute ma vie pour y fournir, si c’estoit nécessaire. » Ces nobles paroles et tant de glorieux et utiles résultats suffiraient pour absoudre Colbert de quelques mesures violentes et pour lui assurer l’admiration de la postérité.
Olivier d’Ormcsson ne parle que d’un petit nombre de ces mesures financières, et toujours pour les blâmer. Mais ce qui paraît dans son Journal mieux que dans aucun autre ouvrage, c’est l’effort perpétuel du ministre pour diminuer les privilèges de certaines classes qu’il considérait comme inutiles ou onéreuses à la société. Ainsi magistrats, religieux de tous les ordres, financiers, rentiers, voilà les classes sur lesquelles il fait porter les réformes, au profit des laboureurs, des marchands et des artisans de toute espèce3. On a déjà vu comment il avait traité les financiers et les rentiers. Le Journal de d’Ormesson, qui se fait l’écho de toutes les plaintes contre Colbert, ne manque pas d’insister sur les griefs des religieux et des magistrats, et il
1 Hist. de Colbert, par M. P. Clément, p. 345-346.
! Ibid. p. î q8.
' Cette pensée de Colbert est manifeste
dans le mémoire qu’il adressa au roi le j 5 mai 1 665. 11 a été publié dans la Revue rétrospective, 2e série, t. IV, p. 25 1 et suivantes.
INTRODUCTION
fournit pour ces classes des renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs. Les monastères avaient pris, depuis le commencement du xvnc sic cle un développement excessif. Dès 1619, on comptait en France quatrevingt-sept mille moines et quatre-vingt mille religieuses, outre le clergé séculier, qui se composait de plus de cent mille ecclésiastiques. Les fêtes s’étaient multipliées et enlevaient beaucoup de temps au travail. Colbert obtint de l’archevêque de Paris le retranchement de dix-sept fêtes; et, quoique le peuple s’obstinât cl’ abord à les célébrer, celte réforme finit par triompher. Quant aux monastères, Colbert voulait en réduire le nombre. Il disait au roi, dans le mémoire déjà cité1 : « Les moines et religieuses, nonseulement se soulagent du travail qui iroit au bien commun, mais mesme privent le public de tous les enfans qu’ils pourroient produire pour servir aux fonctions nécessaires et utiles. Pour cet effet, il scroit peut-estre bon de rendre les vœux de religion un peu plus difficiles et de reculer l’age poulies rendre valables, mesme retrancher l’usage des dots et pensions des religieuses. » Il proposa en effet, comme le prouve le Journal d’Olivier d’Ormesson 2, de reculer jusqu’à vingt ans les vœux des religieux et religieuses (décembre 1 666). Il demandait en même temps la suppression des dots cl pensions pour la plupart des couvents3. Les jésuites , et à leur tête le père Annat, confesseur du roi, combattirent ces mesures; mais leur opposition, malgré l’habileté et la puissance de l’ordre, ne suffit pas pour intimider Colbert. Ce ministre ne tint pas plus de compte de l’avis du premier président, qui soutenait que ces questions n’étaient pas de la compétence du pouvoir temporel4. Il fit préparer l’édit5; mais les menaces du nonce, qui déclara qu’il quitterait la France et la déclarerait schismatique0, arrêtèrent Louis XIV7. Ces détails, qu’on ne trouve dans aucun autre historien, montrent combien Colbert se préoccupait de la prospérité publique et quels efforts il tenta pour remplacer l’oisiveté par le travail. Vaincu par la résistance du clergé, il fit du moins rendre des ordonnances qui interdisaient la fondation de nouveaux couvents sans l’autorisation préa-
1 Revue rétrospective , 2° série, t. IV, 5 Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II,
a Journal, etc. t. Il, p. 48o. 0 Ibid. p. 499-
3 Ibid. p. 490-491- 7 Ibid. p. 49g-5oo-
4 Ibid. p. 486.
exil INTRODUCTION.
labié du roi1 et prescrivaient le rétablissement de l’ancienne discipline dans tous les monastères 2.
Avec la magistrature, la lutte fut beaucoup moins vive. Les parlements avaient compromis leur autorité pendant la Fronde, et Louis XIV était décidé à les réduire à leurs fonctions judiciaires. Le Journal d’Olivier d’Ormesson insiste sur les nombreuses séances royales où Louis XIV imposa sa volonté souveraine aux magistrats. Il ne le montre pas, suivant la tradition, pénétrant dans le parlement un fouet à la main et en costume de chasse, et signifiant au premier président que Y État c’est lui; mais, à la place de ces anecdotes, nous trouvons dans son journal un récit complet de la séance royale où Louis XIV réduit le parlement à enregistrer ses édits dans un silence dont il s’indigne3. En même temps, les méfaits, presque toujours impunis, des magistrats étaient sévèrement réprimés. Un conseiller au parlement de Toulouse était poursuivi pour avoir maltraité des huissiers4. Le premier président du parlement de Dijon était appelé à Paris pour avoir contraint les paysans de travailler, par corvée, à son château5. Louis XIV se plaisait à humilier la magistrature en faisant attendre ses chefs dans ses antichambres6. La réduction du prix des charges et la fixation des conditions d’âge pour entrer dans la robe portaient une grave atteinte à la fortune des familles parlementaires. Le prix des charges était excessif, et des capitaux considérables étaient engagés dans ce trafic, qui avait ses courtiers, comme les autres branches de commerce. On a calculé qu’ environ huit cents millions étaient ainsi frappés de stérilité7. D’un autre côté, les magistrats, qui achetaient fort cher leurs offices, s’efforçaient d’en tirer tout le parti possible. De là, l’abus des épices. Enfin le mérite sans fortune était exclu de la magistrature. Colbert ne pouvant déraciner le mal, comme il l’aurait voulu, par l’abolition de la vénalité des offices, se borna à diminuer le nombre des charges et à en réduire le prixs. Malgré ces réformes, le prix des offices était encore très-élevé. Une charge de président à mortier était
1 Anciennes lois françaises, l. XVIII,
3 Ibid. p. 435.
Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II,
p. 437. — Œuvres de Louis XIV, t. Il,
4 Journ.d’Oliv. d'Orm. t. II, p. 3i i-3i 2. 6 Ibid. p. 355.
6 Ibid. p. 3 60.
Forbonnais, Recherches sur les finances, t. I, p. 328.
8 Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 66.
INTRODUCTION
taxée à 35o,ooo livres; de maître des requêtes et d’avocat général, à i 5o,ooo livres; de conseiller au parlement, à 90 ou 100,000 livres; de premier président de la chambre des comptes, à 4 00,000 livres; de président à la même chambre, à 200,000 livres; de maître des comptes, à 1 20,000 livres.
Colbert ne se borna pas à diminuer la puissance excessive de la magistrature, il s’occupa de la réforme des lois. Un mémoire, qu’il remit au roi dès le 1 5 mai 1 6 6 5 1 , prouve que les pensées d’unité et de régularité étaient profondément empreintes dans son esprit. Il insistait sur la gloire d’une réforme complète qui eût établi dans toute la France une même loi, un même poids et une même mesure. « Ce seroit, assurément, dit-il à Louis XIV, un dessein digne de la grandeur de Votre Majesté, digne de son esprit et de son âge. » Il aurait voulu « rendre ce corps d’ordonnances aussi complet que celui de Justinien pour le droit romain. » Ces idées étaient trop absolues pour son temps. Forcé de se restreindre aux réformes possibles, Colbert conseilla à Louis XIV de nommer une commission de conseillers d’État et de maîtres des requêtes pour préparer les modifications législatives. Le ministre dirigea cette commission par son oncle Pussort, travailleur infatigable, esprit net et positif, que le Journal d’Olivier d Ormesson montre sous son mauvais côté, et que Saint-Simon a peint avec une vérité saisissante : «C’étoit un grand homme sec, d’aucune société, de dur et difficile accès, un fagot d’épines, sans amusement et sans délassement aucun. Parmi tout cela, beaucoup de probité, une grande capacité, beaucoup de lumières, extrêmement laborieux et toujours à la tête de toutes les grandes commissions du conseil et de toutes les affaires importantes du royaume. » La gloire de Pussort a été de représenter et de faire prévaloir, dans la commission, les idées de Colbert, mitigées par les nécessités du temps. Outre les ministres, le chancelier et le maréchal de Villeroy, cette commission comprit les conseillers d’Etat d’Aligre , de Sève, Machault, de Vertamont, Morangis, Poncet, Boucherat et Pussort; les maîtres des requêtes Voisin, Hotman, Chamillart, Caumartin, Le Pelletier de la Houssaye et La Reynie. Dans la suite, Louis XIV y appela six avocats, Auzanet, Lhoste, Ragueneau, Bilain, Gomont et Joseph Foucault2.
1 Voy. ce mémoire dans la Revue rétros- ' Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II,
pective , t. IV, p. 25 1 et suiv. p. 396,399, 4oo, 4oi, etc.
exiv
INTRODUCTION
Le Journal cl' Olivier d’ Ormesson donne des détails précis sur les réunions de cette commission U le rôle personnel de Louis XIV dans ces travaux législatifs , les conférences des députés du parlement avec les commissaires1 2, enfin l’enregistrement des différents codes3 et les difficultés auxquelles donna lieu l’application des nouvelles lois4. Il ne voit pas la grandeur de cette réforme qui embrasse tout, Code civil, Code criminel, Code forestier, Code de commerce, et enfin Code noir ou colonial. Les atteintes portées à la puissance de la magistrature le touchaient trop vivement pour qu’il conservât la liberté de son jugement. Pour nous, étrangers aux préjugés des contemporains, nous sommes frappés surtout de la pensée d’unité qui perce partout, et qui allait bientôt détruire la multitude des lois et coutumes, débris du moyen âge. On voit que Louis XIV, ou plutôt Colbert, se fait violence, lorsqu’il respecte les coutumes locales. «Nous eussions eu beaucoup de satisfaction, dit le préambule d’une de ces ordonnances5, si nous avions pu rendre la législation uniforme dans le ressort de nos deux cours (de Paris et de Rouen). » Ne pouvant réaliser entièrement cette pensée d’unité législative, Louis XIV établit du moins une procédure uniforme, obligatoire pour tous les tribunaux6. Il prescrivit la tenue régulière des actes de l’état civil et leur dépôt au greffe de chaque tribunal7; il réforma des abus invétérés, tels que les enquêtes par turbes. Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur les mérites de cette législation. Il suffit de signaler l’oubli ou l’erreur d’Olivier d’Ormesson, en même temps que les renseignements précieux fournis par son journal.
Les grands jours tenus dans les provinces par les commissaires royaux y firent respecter les lois, que les petits tyrans féodaux foulaient aux pieds. Le Journal des Grands Jours de Clermont, par Fléchier, a signalé les abus qui se perpétuaient avec impunité dans les montagnes de l’Auvergne. Un Timoléon de Canillac, auquel on avait donné le nom de l’homme aux douze apôtres, avait, dans son château, douze brigands, qu’il appelait «ses douze apôtres, » qui catéchisaient avec l’épée et le bâton tous ceux qui étaient rebelles à sa
1 Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II, p. 363, 36g, 396, 397, 399, 4o3, etc.
2 Ibid. p. 4g6, 497, 5oi, 5o2 .
3 Ibid. p. 5o2, 5o3, 56g, 570, 63o, 63 1 .
* Ibid. p. 527, 528, 56 1.
5 Anciennes lois françaises, t. XIX, p. 25 1.
6 Ibid. t. XVIII, titre Ier, article 1e1 de l’ordonnance civile.
7 Ibid, titre XX.
INTRODUCTION
loi. On levait dans ses terres la taille de monsieur et de madame, et celle de tous les enfants de la maison, que ses sujets étaient obligés de payer, outre celle du roi. Les commissaires des Grands Jours, séant à Clermont ( 1 665), punirent ces usurpations de souveraineté, de manière à faire trembler la noblesse d’Auvergne, qui s’enfuyait au fond des montagnes. Ils firent même tomber la tête d’un gentilhomme nommé La Mothe, qui n’était pas des plus coupables, dit Flécbier1; mais il fallait, par des exemples rigoureux, effrayer les oppresseurs du peuple. La médaille que fit frapper Louis XIV à l’occasion des grands jours de Clermont proclamait avec raison que le salut des provinces était dû à la répression de l’audace des grands : salus provinciaram repressa potentiorum aadacia. Le Journal d'Olivier d’ Ormesson donne peu de détails sur les grands jours de Clermont2 et sur ceux du Velay, que tint à la même époque une commission du parlement de Toulouse3; mais il fournit beaucoup de renseignements sur l’envoi des
1 Fléchier, Grands Jours, éd. Hachette, p. 5i.
2 Journal d’Olivier d’ Ormesson, t. II, p. 355, 389 ,391, 4o4, 424, 438, etc.
' Ibid. p. 472. — Les Grands Jours du Puy sont beaucoup moins connus que ceux de Clermont. La correspondance de Séguier (t. XLI) fournit quelques renseignements sur cette commission judiciaire. Une lettre autographe de Colbert au chancelier, f° 67, lui transmet les ordres du roy à ce sujet :
«A Vincennes, le 2 5caoust 1666.
« Le roy m’ordonne de dire à monseigneur le chancelier qu’ayant reçu perpétuellement des plaintes des violences et assassinats qui se commettent dans les provinces de Vivarès, Velay, Gévaudan, haut et bas Languedoc, Quiercy et Rouergue et autres du ressort du parlement de Toulouse, Sa Majesté a estimé nécessaire de faire tenir une chambre des Grands Jours par les officiers dudit parlement dans la
ville du Puy en Velay. Pour cet effet, Sa Majesté désire que mondit seigneur prenne, s’il luy plaist, la peine de sceller toutes les expéditions qui luy seront présentées pour cet effet par M. Foucaut.
«Je suis tousjours, avec le respect que je doibs, son très humble et très obéissant serviteur,
« Colbert. »
Un des commissaires des Grands Jours, M. de Fieubet, écrivait, du Puy, au chancelier, le 26 octobre 1 666 (correspondance de Séguier, ibid. U92), «qu’ils n’omettoient rien pour faire reconnoistre l’autorité des lois dans un pays où elles esloienl entièrement affoiblies. » Un mémoire annexé annonçait que plus de quatre-vingts prisonniers avaient déjà été conduits dans la ville du Puy. M. Tubeuf, maître des requêtes , rendait aussi compte au chancelier des mesures adoptées par la chambre du Puy (ibid. f° g3). Son mémoire signale quelques-uns des abus que les commis-
CXVI INTRODUCTION
maîtres des requêtes dans les provinces et sur les mutations fréquentes des intendants.
Louis XIV avait , dès le commencement de son administration personnelle, restreint l’autorité des gouverneurs, qu’il trouvait excessive et dangereuse. «Je leur ostai premièrement les fonds des contribuables, qu’on leur avoit abandonnés durant la guerre, sous prétexte de pourvoir à la sûreté des places et de les tenir en bon estât, mais qui, allant à des sommes immenses pour des particuliers, les rendoient trop puissans et trop absolus1. » Il leur enleva même l’autorité sur les troupes2, et réduisit à trois ans la durée de leur commission3, qui, antérieurement, était illimitée. Jadis les gouverneurs se faisaient de leurs provinces une petite souveraineté. Tous ces abus disparurent, et, au lieu de ces grands seigneurs dont il redoutait l’indépendance, Louis XIV établit dans les provinces, comme représentants de son pouvoir, des magistrats qui tenaient de lui seul leur autorité et qu’il pouvait briser à son gré. On voit par le Journal d’Olivier d’Ormesson combien étaient fréquents les changements dans les intendances4. Chargés de la police générale, les intendants avaient encore mission de surveiller la répartition et la perception de l’impôt. Toutes les affaires, même celles du clergé et des universités, passaient par leurs mains. Ils joignaient à l’autorité administrative le pouvoir judiciaire, et parfois même ils en abusaient. Le procès de B. de Fargues, raconté fort au long par Olivier d’Ormesson5, est un exemple de ces jugements prononcés par des tribunaux exceptionnels, instruments dociles du despotisme. En un mot, le Journal d’ Olivier d’ Ormesson abonde en curieux détails sur les classes qui furent froissées par l’administration de Colbert, financiers, rentiers, magistrats, moines, anciens frondeurs. Il se complaît à exposer le mauvais côté d’une administration qui l’avait blessé, tandis qu’il glisse sur les réformes qui développèrent l’industrie, le commerce, la marine. S’il parle des compagnies de commerce qu’instituait le ministre, c’est pour traiter l’entreprise de chimérique et plaindre
saires avaient réprimés, tels que l’usage des seigneurs de faire payer en argent les corvées dues par leurs vassaux , les impôts perçus sur les routes et au passage des rivières, etc.
Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 5y.
! Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 58.
3 Ibid. p. 197-198.
4 Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II, p. 421, et passim.
5 Ibid. p. 337-34o.
INTRODUCTION
les magistrats que l’on forçait d’y placer leur argent l. Il admire les tapisseries des Gobelins2, mais pour en faire honneur à Le Brun, sans un mot d’éloge pour Colbert. Il importe de réparer cette injustice de notre auteur, en rappelant brièvement ce que fit Colbert pour le commerce et l’industrie.
COMMERCE, INDUSTRIE, MARINE, AGRICULTURE, POLICE, TRAVAUX PUBLICS, LETTRES ET ARTS, ADMINISTRATION MILITAIRE.
A peine arrivé au pouvoir, Colbert consulta les principaux commerçants sur les moyens de ranimer le commerce et l’industrie. Chaque port de commerce , chaque ville industrielle, désigna deux notables, entre lesquels Colbert choisit trois conseillers et les appela à Paris pour s’éclairer de leurs avis. En 1 6 6 5 , il réorganisa le conseil de commerce, qui avait été institué par Henri IV en i6o43, et était tombé en désuétude sous le ministère de Mazarin. Il y fit entrer le chancelier, Voisin et Le Pelletier de la Houssaye4; mais, en réalité, il avait seul la direction de cette partie de l’administration. Il indique nettement sa pensée dans le préambule d’une des ordonnances. Il voulait, dit-il 5, « mettre le royaume en estât de se passer de recourir aux estrangers pour les choses nécessaires à l’usage et à la commodité des François. » 11 attira des ouvriers habiles de Flandre, d’Italie et d’Angleterre. Le Hollandais Van-Robais vint s’établira Abbeville et fonda, en î 664, une manufacture de draps, qui devint bientôt célèbre. Colbert déroba à l’Angleterre le secret de la trempe de l’acier6. Altlien acclimata dans le comtat Venaissin la culture de la garance. Les porcelaines de Sèvres furent bientôt renommées dans toute l’Europe. La manufacture des Gobelins, qui remontait à Henri IV, reçut une nouvelle impulsion sous la direction du peintre Le Brun7. La correspondance de Colbert avec les ambassadeurs prouve
1 Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II, p. 196-197.
2 Ibid. p. 4i 2.
1 Voy. Documents historiques extraits de
la Bibliothèque impériale, t. IV, p. i-3oi,
dans les Docum. inédits de l’hist. de France.
i Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II, p 324-
5 Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 3g.
6 Ibid. p. 197-199.
7 Ibid. p. 191.
cwiii
que sa sollicitude s’étendait à tous les produits des manufactures étrangères et qu’il s’efforçait de les introduire en France. Voici une lettre qu’il adressait , le 16 août 1669, à M. de Saint-André, ambassadeur à Venise1. Elle pourra donner une idée de la correspondance commerciale de Colbert, disséminée dans un grand nombre de registres de la Bibliothèque impériale.
« Monsieur ,
«Quoyque les affaires dont j’ay ordre du roy de vous escrire ne paraissent pas de l’importance des autres dont vous avez à traiter, néantmoins, comme elles regardent la satisfaction de Sa Majesté, qui s’applique beaucoup à tout ce qui regarde le commerce et les manufactures du dedans du royaume et à l’avantage de ses peuples, je ne doute pas que vous ne donniez l’application nécessaire pour satisfaire au désir de Sa Majesté. Elle désire donc que vous vous informiez avec soin en quel estât sont les manufactures des glaces et des points de lil qui se font à Venise et à Moran (Murano), s’il s’en fabrique une aussy grande quantité que celle qui se faisoit autrefois, et où s’en fait ordinairement la consommation , et en mesme temps de vous informer aussy de celle qui se fait de nos estoffes, merceries, et généralement de toutes nos manufactures dans les Estats de cette respublique, et particulièrement à Venise, pour m’envoyer ensuite un mémoire de tous les esclaircissemens que vous aurez pu tirer sur ce sujet, estant à remarquer qu’il est de grande conséquence de faire ces recherches en secret et sans aucune affectation, afin que l’on ne puisse penser dans quelle vue vous les ferez. »
Les anciennes manufactures furent encouragées et perfectionnées; on en fonda de nouvelles. Glaces de Venise, points d’Angleterre, cuirs de Hongrie, bas au métier, draps fins de bouviers, de Sedan, d’Abbeville; draps communs d’Elbeuf, feutres de Caudcbcc , soieries de Tours et de Lyon . tapisseries de la Savonnerie, de Beauvais, d’Aubusson; perfectionnements de l’horlogerie, produits variés du fer, de l’acier, des terres argileuses; en un mot toutes les branches d’industrie reçurent de Colbert une impulsion féconde. U maintint , à la vérité, le système des corporations avec son mono-
1 Ms. Bibl. imp. des 5oo de Colbert, n° 20/L f° 221 verso.
INTRODUCTION
pôle, ses jurandes, ses entraves de toute nature. Il chercha à protéger l’industrie nationale par des mesures prohibitives. On le lui a sévèrement reproché. Mais comment faire un crime à Colbert d’un système alors généralement adopté? On a prétendu que ces mesures prohibitives avaient été la principale cause de la décadence de l’industrie française dans les derniers temps du règne de Louis XIV; mais cette décadence ne s’expliquet-elle pas tout naturellement par la prépondérance de Louvois , par les dépenses excessives de la guerre et l’accroissement des impôts? Un étranger illustre s’est chargé de répondre à ces critiques. A une époque où la France avait déjà soutenu les deux guerres de Flandre et de Hollande, en 1678, sir William Temple rendait un hommage éclatant à l’administration de Colbert, à la prospérité industrielle, agricole et commerciale delà France, et proclamait ce pays le plus riche et le plus florissant du monde U
Parmi les mesures de Colbert qui contribuèrent à rendre au commerce et à l’industrie les capitaux qu’absorbaient les prêts à intérêts ou le prix exorbitant des offices, il faut tenir compte de la réduction de l’intérêt légal du denier 18 au denier 20 (5 p. 0/0 )1 2. Le mauvais état des routes « empeschoit notablement le transport des marchandises, » dit une ordonnance de 1 6 64 3, Colbert prescrivit aux intendants d’améliorer les voies de communication , et c’est de cette époque que datent la plupart des grandes routes de la France. Leur beauté changeait les voyages en promenades. Mme de Sévigné, qui se rendait de la Charité à Nevers, écrivait à sa hile4 : «C’est une chose extraordinaire que la beauté des routes; on n’arrête pas un seul moment; ce sont des mails et des promenades partout, toutes les montagnes aplanies, la rue d’enfer un chemin de paradis; mais non; car on dit que le chemin en est étroit et laborieux, et celui-ci est large, agréable et délicieux. Les intendans ont fait des merveilles, et nous n’avons cessé de leur donner des louanges. » Des coches d’eau établis sur la Seine facilitèrent l’approvisionnementdeParis5 et multiplièrent les moyens de communication. Le canal du Languedoc , après d’immenses travaux, admirables à toute époque et surtout dans l’enfance des sciences mécaniques, unit les
1 Sir Williams Temples Memoirs, t. II,
2 Axe. lois françaises , t. XVIII , p. 6g
’ Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 4i-
4 Lettre du 20 septembre 1687.
5 Ane. lois françaises , t. XIX, p. 187.
INTRODUCTION
deux mers qui baignent la France, et mérita detre chanté par Corneille1 et par Boileau2. Le canal d’Orléans fut décrété un peu plus tard, et l’exécution confiée à Monsieur, frère de Louis XIV, moyennant la jouissance perpétuelle des droits de navigation, justice et seigneurie3. Ainsi se compléta le canal de Briare, qui avait été projeté par Charles V4 et commencé par Henri IV 5. Colbert s’efforcait d’enlever aux nations voisines le transport des marchandises et assurait aux commerçants toutes les facilités pour les communications par terre et par mer. La Flandre était à peine conquise qu’il écrivait, en i6Gg, à l’intendant de cette province, Le Pelletier - Souc.y :
« Monsieur,
«Vous sçavez assez combien j’ai à cœur de porter les marchands de Lille et autres villes conquises à passer leurs marchandises au travers du royaume et prendre leurs mesures pour les embarquer dans quelques-uns de nos ports , en cas qu’ils veuillent les envoyer par mer dans tous les lieux où la consommation s’en fait, pour estre persuadé que je n’omettrai aucune des diligences qui pourront despendre de moy pour réussir dans ce dessein. C’est ce qui m’a obligé d’envoyer le sieur Thiériaz, qui a le soin de diverses grandes voitures dans le royaume, à Lille et autres villes cédées, pour proposer aux marchands toutes les commodités et le plus grand mesnage qu’il sera possible pour les voitures par les routes de Lyon;, Nantes, La Rochelle, Rouen, Dieppe, Saint-Valéry, et mesme celles d’Allemagne et d’Espagne par terre, et, pour peu qu’ils trouvent leurs commodités et leurs avantages dans les propositions du dit Thiériaz, je leur establirai encore des correspondances dans toutes les villes maritimes avec des marchands qui s’obligeront d’envoyer par mer toutes leurs marchandises dans
1 Corneille débute ainsi :
La Garonne etl’Atax, en leurs grottes profondes , Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes , Et faire ainsi couler, par un heureux penchant ,
Les trésors de l’aurore aux rives du couchant , etc.
1 Épître 1", vers 1 45 :
J’entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.
3 Ane. lois françaises , t. XIX, p. 187.
4 Christine de Pisan, coll. Petitot, t. VI, 1" série, p. 16.
6 Isaac Laffemas, Archives curieuses,
t. XIV, p. 426.
1 Ms. Bibl. imp. registre des dépêches concernant le commerce, petit fonds Colbert, f° io4 verso.
INTRODUCTION. CXXI
tous les lieux où ils voudront les envoyer, à des conditions aussy avantageuses que celles de terre. »
C’était beaucoup d’ouvrir au commerce de nouvelles voies de communication et de vaincre les obstacles opposés par la nature; mais il était encore plus urgent d’abaisser les barrières que le système féodal avait multipliées à l’intérieur du royaume. Déjà , du temps de Henri IV, on se plaignait de ces douanes qui rompaient les veines et les artères de la France1 : malheureusement ces entraves du commerce étaient maintenues par des préjugés opiniâtres et par l’intérêt de quelques provinces. Colbert parvint cependant à diminuer le nombre des douanes intérieures; douze provinces, qu on appela les cinq grosses fermes, consentirent à ouvrir de libres communications pour le commerce intérieur. C’étaient l’Ile-de-France, la Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse et le Bugey, le Bourbonnais, le Poitou, l’Aunis, l’Anjou, le Maine et la Touraine. Elles purent commercer entre elles avec une entière liberté 2. Le reste des provinces fut divisé en deux catégories : les unes étaient réputées provinces étrangères , les autres traitées comme pays étrangers. Les premières, qui étaient la Bretagne, l’Angoumois, la Marche, le Périgord, l’Auvergne, la Guienne, le Languedoc, la Provence, le Dauphiné, la Flandre, l’Artois, le Hainaut et la Franche-Comté, n’avaient pas voulu se soumettre au tarif établi par Colbert pour les provinces des cinq grosses fermes; elles avaient conservé leurs douanes intérieures. Les secondes étaient la Lorraine, l’Alsace, les trois Evêchés (Toul, Metz et Verdun), le pays de Gex, les villes de Marseille, Dunkerque et Lorient. Libres dans leurs relations avec l’extérieur, ces provinces étaient traitées par le reste de la France comme pays étrangers pour l’importation et l’exportation. Colbert fut obligé de subir cette division bizarre, créée surtout par le régime féodal, dont la France portait encore l’empreinte; mais, du moins, il atténua les inconvénients de ces entraves artificielles. Il fit pour douze provinces de la France ce que, de nos jours, le zollverein a accompli pour une partie de l’Allemagne.
Colbert s’efforça d’ouvrir au commerce français des débouchés extérieurs. Il déclara Dunkerque et Marseille ports francs3, et envoya le chevalier de
1 Discours cité par Forbonnais, Recher- 2 Ane. lois françaises , t. XV1I1, p 4i.
ches sur les finances, t. I, p. 4o-42- 3 Ibid. p. 21.