‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson. PubliésChapitre 19 sur 71 · CXXI · texte numérisé non relu

CXXI

tement de la propreté des rues, et, sans s’inquiéter des murmures, que d’Ormesson ne manque pas de relater1, il fit détruire les escaliers extérieurs et les saillies des maisons qui obstruaient la voie publique. Le conseil s’occupa aussi de la distribution des eaux, et supprima les fontaines particulières malgré les plaintes de personnages puissants. Aux réclamations du chancelier, Colbert répondit qu’il devait l’exemple, et passa outre2. Ce fut en procédant avec cette fermeté qu’il parvint à transformer Paris. Secondé par la Reynie, pour lequel il fit établir, en 1667, la charge de lieutenant de police3, il réalisa des améliorations d’une haute importance La ville fut éclairée par cinq mille fanaux, et bientôt cette innovation s’étendit à toutes les cités importantes de France. « De tous les establissemens qui ont esté faits dans nostre bonne ville de Paris, dit le préambule d’une des ordonnances4, il n’y en a aucun dont l’utilité soit plus sensible et mieux reconnue que celuy des lanternes qui esclairent toutes les rues, et, comme nous ne nous croyons pas moins obligé de pourvoir à la seureté et commodité des autres villes de nostre royaume qu’à celle de la capitale, nous avons résolu d’y faire le mesme establissement et de leur fournir les moyens de le soutenir à perpétuité. » Toutes les rues de Paris furent pavées et leur propreté entretenue5. De nouveaux quais furent construits, les anciens réparés, et une garde à pied et à cheval veilla continuellement à la sûreté de la ville.

Ces questions de police, d’industrie, de commerce, de finances, de législation , étaient bien arides pour un roi de vingt ans qui aspirait à la gloire. Cependant Louis XIV sut en comprendre l’utilité et s’en occupa avec zèle. D’ailleurs Colbert, qui voulait s’emparer fortement de son esprit, ouvrait en même temps à l’activité du jeune monarque une carrière plus brillante. II lui montrait la gloire des lettres et des arts entourant son trône, et lui parlait avec enthousiasme de l’immortalité qu’assurent aux rois les grands monuments. « Rien ne marque davantage, lui écrivait-il6, la grandeur et l’esprit des princes que les bastimens, ettousjours la postérité les mesure à l’aune de ces superbes machines qu’ils ont élevées pendant leur vie. »

1 Journal d’Olivier d’Ormesson , t. II, p. 476.

2 Ibid. p. 48 1.

3 Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 100.

— Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 270.

4 Ane. lois françaises , t. XX, p. 2g5.

6 Ibid. t. XVIII, p. 93. — De la Mare, Traité de la police, t. I, p. 1 44-

6 Cette lettre est citée par Lemontey, dans son Essai biograph. sur J. B. Colbert.

INTRODUCTION

Louis XIV n’était que trop disposé à suivre ces conseils. Paris et la France durent à sa passion, secondée par le Nôtre, Mansard et Perrault, les magnificences de Versailles et de Marly, la colonnade du Louvre, les Invalides, les jardins des Tuileries, les boulevards extérieurs de Paris, l’Observatoire, enfin les portes triomphales de Saint-Denis et de Saint-Martin. «Il n’y avoit rien de grand ni de magnifique qu’il ne se proposast d’exécuter, » dit Ch. Perrault1. Cet écrivain atteste avec quelle attention vigilante Colbert surveillait lui-même l’exécution des travaux. Oliv. d’Ormesson semble à peine avoir entrevu ces merveilles, qui s’élevaient comme par enchantement. Quelques mots sur les peintures de Mignard au Val-de-Grâce2 et sur les tableaux de Le Brun3, voilà tout ce qu’il dit des magnificences de Louis XIV. Il mentionne à peine, et toujours avec blâme, les académies fondées par Colbert. Et cependant ce fut de 1660 à 1672 que s’organisèrent toutes ces compagnies si fécondes pour l’érudition, les sciences, les arts et les lettres. En 1 6 6 3 , Colbert institua l’académie des Inscriptions et Belles- Lettres, qui eut d’abord pour mission d’immortaliser par des médailles et des inscriptions la gloire de Louis XIV, et qui devint plus tard l’arbitre de l’érudition et de la critique historique. Trois ans après, en i6(i6, Colbert fonda l’académie des sciences, et appela en France l’astronome de Bologne, Dominique Cassini, auquel il confia la direction de l’Observatoire. Des académies de peinture, de sculpture, d’architecture et de musique furent établies à Paris. Le Brun fut nommé «prince et chef» de l’école de peinture et de sculpture que Louis XIV venait de créer à Rome pour de jeunes artistes français4. L’Académie française, qui, jusqu’à la mort du chancelier Séguier, se réunissait dans sa maison, fut logée au Louvre en 1672, et le roi s’honora du titre de protecteur de cette compagnie5.

Les Français illustres dans les lettres reçurent des encouragements0. Les étrangers ne furent pas oubliés, et la munificence de Louis XIV alla chercher les savants dans les contrées lointaines. Huyghens, Heineccius , Heve

1 Mém. de Charles Perrault, liv. I.

2 Journal d’ Oliv. d’Ormess. t. II, p. 4o3.

Ibid. p. 4 12.

4 Ane. lois françaises, t. XIX, p. 85 et 1 69.

* Mémoires de Ch. Perrault, liv. III. —

D’Olivet, Hist. de V Académie française , p. 1 5-2 1, édit. 1730, in- 12.

0 Mém de Charles Perrault , pag. 5i et suivantes. — Voyez dans les Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 22 3 et suiv. la liste des pensions accordées aux gens de lettres.

INTRODUCTION

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iius, Viviani, Isaac Vossius et beaucoup d’autres en reçurent d’éclatants témoignages 1. La lettre de Colbert à Vossius est célèbre : aQuoyque le roy ne soit pas vostre souverain , il veut cependant estre vostre bienfaiteur, etc.» La fondation du college Mazarin ( 1 6 65 ) , du Journal des Savants [1666), de lecole des langues orientales (1669), la réforme du Collège de France, qui fut soustrait à la surveillance du grand aumônier et placé sous l’autorité immédiate du roi, prouvent la sollicitude de Colbert pour le haut enseignement. Les voyages de Chardin, Bernier et Tavernier, encouragés par Louis XIV, dissipaient des erreurs et ajoutaient aux connaissances positives. Enfin Colbert tirait la bibliothèque royale d’un galetas de la rue de la Harpe pour lui donner un palais.

L’Église brillait alors du plus vif éclat. Bossuet faisait admirer sa mâle éloquence et était appelé à diriger l’éducation du Dauphin. Mascaron et Bourdaloue étaient dans toute la force de leur talent, et voyaient se presser autour de leur chaire un monde d’élite, où se confondaient les héros les plus illustres et les femmes les plus brillantes. Olivier d’Ormesson parle plusieurs fois de ces grands prédicateurs2. Il donne aussi quelques détails

sur les partis qui divisaient l’Eglise, sur les jansénistes, les gallicans et les ultramontains3 *; il insiste principalement sur la paix de l’Eglise tk, qui réconcilia pour trop peu de temps les jansénistes et leurs adversaires. Les solitaires de Port-Royal, Arnauld et Nicolle, consacrèrent alors leur plume à la défense de la Perpétuité de la foi, pendant que Tillemont préparait l’histoire des premiers siècles de l’Église.

Mais ce qui apparaît surtout dans cette dernière partie du Journal d’Olivier d’ Ormesson , c’est la lutte des ministres de Louis XIV. Colbert, tout en servant la France, ne s’était pas oublié. Olivier d’Ormesson a énu méré avec soin les faveurs, les richesses dont le roi l’avait comblé5, et les grandes alliances de ses fdles, qui contrastaient avec l’humble origine de sa famille G. Il n’a oublié ni ses prétentions nobiliaires, ni certains travers qu’il lui attribue et dont ne parlent pas les autres historiens 7. La puissance de

1 Voy. les lettres de Colbert à ces savants, Rev. rétrosp. 2 e série, 1. 1, p. 79-83.

2 Journal, e te. t. II, p. 56 1, 601, etc.

s Ibid. p. i3o, 1 3 1 , 348-353, 3j8,

4 Journal d’Olivier d' Ormesson , t. Il , p. 559-56o.

5 Ibid. p. 328, 38g, 417-

6 Ibid. p. 410, 483, 486, etc.

' Ibid. p. 487-488, 548.

INTRODUCTION

ce ministre semblait parvenue à son comble. Il avait obtenu pour son fils Seignelay la direction de la marine; son oncle Pussort était lame des conseils qui travaillaient à la réforme des lois. A la mort du chancelier Séguier, on prétendit que Colbert aspirait à le remplacer. Ce qui est certain, c’est que la dignité de chancelier resta quelque temps vacante , et qu’on organisa un conseil du sceau où domina l’influence de Colbert1. Lorsque M. de Pomponne fut disgracié, ce fut un frère du ministre, Colbert de Croissy, qui lui succéda. Enfin un des fils de Colbert, abbé du Bec et archevêque de Rouen, occupait une des plus hautes positions de l’Eglise de France. Mais pour soutenir cette vaste fortune il fallait un travail opiniâtre et incessant , une application constante à flatter le maître , et une lutte acharnée contre d’implacables rivaux. En face des Colbert s’élevaient les Le Tellier. Michel Le Tellier sut conserver pendant toute sa vie la faveur du roi. Un de ses fils était archevêque de Reims et premier prélat du royaume; l’autre disputait à Colbert la prépondérance dans le conseil, et, pour l’obtenir, il plongea la France dans des guerres interminables.

Olivier d’Ormesson donne de curieux détails sur la promotion de l’abbe Le Tellier à la dignité de coadjuteur de Reims2, sur l'habileté avec laquelle cette affaire fut préparée, et sur la ruse qu’on employa pour surprendre Louis XIV3. Quoique favorable à Le Tellier, il ne peut s’empêcher de parler du blâme général que provoqua une faveur aussi exorbitante. Quant à Louvois, le Journal d’Olivier d’Ormesson indique rapidement les progrès de sa faveur, mais il s’arrête précisément à l’époque où ce ministre, pour écraser Colbert, prépare à la France un avenir désastreux. Ce n’est pas dans notre Journal qu’il faut chercher les preuves du génie militaire de Louvois. Nous n’en dirons que quelques mots.

La réorganisation de l’armée avait précédé l’entrée de Louvois au ministère. A la mort du duc d’Epernon, en 1662, la dignité de colonel général de l’infanterie française avait été supprimée. L’élite des troupes, licenciées après la paix des Pyrénées , avait été incorporée dans le régiment des gardes4; la compagnie des gendarmes-dauphins, instituée5; l’infanterie, relevée par le choix des colonels et des autres officiers6. «Je déclarai mesme,

Journal d' 01. d’ Or m. t. Il, p. 625-626. ? Ibid. p. .546 • Ibid.

4 Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 12.

5 Ibid.

6 Ibid. p. 1 5 et 16.

INTRODUCTION

CXXXUI

dit Louis XIV dans ses Mémoires, que je ne donnerois plus d’emploi dans la cavalerie qu’à ceux qui auroient servi dans l’infanterie. » Afin de lenir tous les corps de troupes en haleine, le roi passa de fréquentes revues1. D’Ormesson parle plusieurs fois de ces mouvements de troupes; mais, tout en convenant de la magnificence des revues, il se plaint de la dépense excessive qu’on imposait aux officiers2, et ne voit dans ces manœuvres qu’un luxe puéril dont se moquaient les étrangers3. Peu à peu il en comprend l’importance et commence à penser que ces troupes nombreuses et bien disciplinées ne se borneront pas à de vaines parades4.

L’entrée de Louvois au ministère imprima une impulsion plus énergique à l’administration militaire. Il y porta un caractère ardent et un zèle impétueux stimulés par l’ambition et soutenus par une infatigable activité. Centralisation et amélioration de toutes les parties du service militaire, telles furent les deux pensées qui dirigèrent Louvois et qu’il parvint à réaliser. Tout fut subordonné au roi et à son ministre. Les divers régiments, qui portaient antérieurement les couleurs de leurs colonels, furent assujettis a l’uniforme5. Des inspecteurs spéciaux imposèrent les volontés du pouvoir central à tous les corps d’armée dispersés dans les provinces , surveillèrent la conduite des chefs et la tenue des troupes6. Us étaient perpétuellement changés , dans la crainte qu’ils ne prissent trop d’autorité7. Saint-Simon prétend qu’ils ôtaient toute influence aux colonels8. En réduisant cette critique passionnée à sa juste valeur, on reconnaît que cette institution avait enlevé aux colonels une puissance exorbitante et dont ils avaient souvent abusé. U n'y eut plus d’autorité qui s’interposât entre le roi et l’armée. Maréchaux, lieutenants généraux, brigadiers (généraux de brigade créés en 1667 pour la cavalerie et en 1668 pour l’infantei’ie)9, colonels, tous les officiers, en un mot, relevèrent immédiatement du pouvoir central.

Cette organisation eut, dans la suite, de graves inconvénients; elle fit souvent dépendre le sort d’une campagne d’un ministre et de ses commis.

1 Œuvres de Louis XIV, p. 88 et 26/r

* Journal, t. II, p. 45i,468.

3 Ibid. p. 453.

4 Ibid. p. 5o3.

5 Anciennes lois françaises , t. XVIII,

6 Œuvres de Louis XIV, t. Il, p. 84-85

7 Saint-Simon, Mémoires, éd. Hachette , in-8°, t. XII , p. 448.

8 Ibid. p. 44p-

9 Daniel, Hist. de la milice française, t. II, p. 4a et 61.

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